PROPOS SUR LES BEMJ
peu sec et mince, et d'une sonorité médiocre, il semblait que fût contenue et toute la lumière du ciel hellénique, et toute l'énergie consciente qui créa la grandeur romaine.
Puis il cessa, ou parut cesser, de signifier tout cela, toutes ces choses exquises et belles, généreuses et profondes qui avaient donné au monde tant de joie et de si fécondes leçons.
Les mots ont leur destin : l'on put croire qu'après avoir étincelé si splendidementau cours des âges, celui-ci allait s'obscurcir, puis s'éteindre. Et déjà les barbares se réjouissaient, les barbares du dehors et les barbares du dedans, ceux qui vivent au delà ou en deçà des frontières, hélas! resserrées, où ce mot a ses racines, puise la sève intarissable dont il se nourrit. Mais voici que, plus vigoureux, plus éclatant qu'il n'a jamais été, il regerme, il repousse de la conscience des hommes qui le portent et qui ont compris enfin qu'ils se diminuaient eux-mêmes à tolérer qu'il fût amoindri, à souffrir qu'il eût perdu ? on
immémoriale et glorieuse signification.
Le mot : français, tel qu'on l'emploie aujourd'hui, il se peut que certains qui ne le savent et ne le sauront jamais prononcer que du bout des lèvres, ne se doutent point de l'acception nouvelle dont il s'est enrichi. Qu'il leur soit besoin d'un peu de temps pour s'y faire, rien de plus naturel : les événements se chargeront de compléter leur éducation et de leur ouvrir l'entendement. Cela, d'aili'eurs, n'importe guère.
Ce qui importe, et qui nous comble le cœur, c'est de constater que se reforme chaque jour, plus nombreuse et plus pénétrée de sa mission, une élite pour qui ce mot a reconquis toute sa valeur et toute sa beauté et qui sait fort bien ce qu'elle exige et doit exiger d'un homme ou d'une œuvre, quelle qu'elle soit, pour lui appliquer* ce mot.
Ce qui importe plus encore peut-être, c'est que cette élite ne se compose pas seulement d'hommes ayant traversé les douloureuses expériences qu'ont traver-
sées ceux qui approchent aujourd'hui de la cinquantaine, mais de cette jeunesse qui, demain, aura voix au chapitre et se montre déjà décidée à vouloir qu'on l'écoute et qu'on écoutera, bon gré, mal gré, parce qu'elle a pour elle toutes les forces de l'avenir et de la vie. et qu'elle a résolu, mieux préparée que ne l'ont été les générations qui l'ont précédée, de vivre, socialement et moralement, d'une tout autre façon que nous n'avons accepté de vivre, et qui ne se paiera plus de mots, et qui a besoin, pour y poser ses pieds, de réalités solides, et qui ne se résignera point à ce. qu'on lui offre, pour se nourrir, d'autres vérités que des vérités françaises. Que ceux qui en doutent lisent les diverses enquêtes récemment ouvertes sur l'état d'esprit de la jeunesse actuelle, et ils seront édifiés sur le sens nouveau du mot : français.
Ce mot que, si longtemps, Ton n'osa chez nous prononcer qu'avec timidité, presque en rougissant — ô honte ! — voici qu'il revêt une vertu nouvelle. Nouvelle, non; renouvelée. Il n'exprime plus, comme na-
TES DU TEMPS PRES E Y 7
guère, des choses mortes; il exprime des choses vivantes, des sentiments, des idées, des aspirations, des désirs, des ambitions qui font battre des cœurs vivants, des intelligences vivantes.
Il exprime, il signifie, dans toutes les sphères de l'activité humaine, le besoin d'un retour aux traditions, une volonté de discipline, l'amour de la méthode et de Tordre, le sens d'une résistance organisée à certaines influences pernicieuses, la joie de se serrer tous autour d'un idéal commun, — il y a si longtemps que nous ne l'avions connue, cette sublime et radieuse joie ! — un patriotisme grave et réfléchi.
Il exprime, il signifie, aussi bien en art et en littérature qu'en politique, que nous sommes las des faiseurs et des saboteurs, et des démagogues de tout poil qui, depuis bientôt un demi-siècle, ont fait du pays de la mesure et du goût un champ de foire où ne parviennent plus à s'imposer que les marchands de mensonge.
Nous ne voulons plus de leur cuisine frelatée, qui nous débilitait, nous appauvris-
sait, nous enlevait tous moyens de défense contre eux-mêmes en qui nous avons trop tardé à reconnaître les ennemis jurés de la pensée, de l'art français, des mœurs françaises, de notre conception, sainement et simplement française, de l'amour, de la famille, de la vie.
L'autre jour, pendant que, monté sur une table, au seuil de la maison où vécut Stéphane Mallarmé, Henri de Régnier évoquait, en termes magnifiques et touchants, la pure figure du parfait poète que fut l'auteur de V Après-Midi d'an Faune, je me rappelais un mot de lui, un de ces mots chargés de suggestions dont il était coutumier.
C'était à l'une de ses réceptions du mardi soir, et Ton parlait de Versailles, qui se trouvait bien loin alors d'exciter l'enthousiasme que provoque aujourd'hui sa souveraine et unique beauté. Et quelqu'un — n'est-ce pas vous, Régnier ? — disait Témouvante noblesse de la vaste avenue qui, depuis les marches du Parterre d'Eau, par delà le Bassin de Latone, puis leTapis
Vert, puis le bassin d'Apollon, puis le Canal, ne s'interrompt point, conduit le regard, entre ses murailles d'arbres, jusqu'on ne sait où, jusqu'à Finfini...
Et Mallarmé, debout contre son poêle, tenant entre l'index et le pouce sa cigarette, comme une fleur, dans ce geste que Whistler a lithographie si finement et si exactement pour l'immortalité, Mallarmé, de sa voix mystérieuse :
— C'est vrai, dit-il, c'est vrai... Tonne sait plus très bien ce qu'il peut y avoir, là-bas, au fond de l'allée sublime. Si, cependant : il y a... la France.
De même, derrière toutes les pensées, tous les sentiments, toutes les passions, tous les rêves, toute l'activité, toutes les espérances de la jeunesse française, il y a maintenant la France.