‹ Propos sur les beautés du temps présentChapitre 7 sur 48 · PROPOS SUR LES REAU · texte numérisé non relu

PROPOS SUR LES REAU

contester le génie de je ne sais quel syndicat de rapins en iste, s'est vu conspuer par eux et sur le point d'être passé à tabac, comme un simple renard, à l'issue d'un banquet dont les fumées ne sont peut-être pas encore dissipées.

En ce qui concerne l'auteur dramatique, la chose est plus grave. Ce n'est pas seulement à lui que vous aurez affaire, s'il vous a plu d'écrire franchement ce que vous pensez de sonjeuvre : l'entrepreneur de spectacles surgit, épousant sa querelle, afin de mieux démontrer qu'il ne s'agit point ici, mais point du lout, de ce que certains esprits rétrogrades continuent bien à tort d'appeler l'art, mais tcut uniment de commerce. On le savait, hélas !

Au train, donc, dont vont les choses, je ne vois pas pourquoi l'éditeur Littéraire ou musical n'interviendrait pas, ne poursuivrait pas devant les tribunaux quiconque aura commis le crime de déclarer, par exemple, que le dernier roman de M. X..., tout lauréat qu'il soit de l'Académie Gon-

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court ou de la Vie Heureuse, fourmille de fautes de français, ou que la dernière partition de M. Y... est l'ouvrage d'un musicien à qui Beethoven et Wagner demeurent supérieurs; et je ne vois non plus pourquoi, sitôt que la chose sera entrée, comme on dit, dans les mœurs — et il est hors de doute qu'elle ne tardera pas à y entrer! — le marchand de tableaux et le tenancier de galerie, qui vendent de l'art comme on vend de la limonade, en agiraient autrement à l'égard du critique coupable d'avoir prétendu que les toiles du peintre Z... ne sont que des barbouillages de canaque alcoolique auxquelles il convient décidément de préférer les Disciples d'Emmaùs, de Rembrandt, ou le Parnasse et VEcole d'A thènes, de Raphaël. N'est-il pas évident, en effet, puisqu'il n'est question ici que de commerce, qu'en affirmant cela le critique a pu nuire à l'écoulement de leur marchandise ? Et, puisque je n'ai pas le droit d'écrire que le Chocolat de la Lune ou le Kina du Soleil sont d'affreuses drogues, tout démontre que je n'ai pas davan-

tage celui d'écrire que la pièce de M.X..., le roman de M. Y..., le tableau de M. Z..., est une mauvaise pièce, un piètre roman, un infâme tableau? La commercialisation, l'industrialisation de l'art, devaient nous conduire là, et nous y ont conduits.

La vanité de l'artiste, son impatience de parvenir, sa folie de réclame : voilà les causes premières d'un état de choses qui ne fera que s'aggraver. Il est des gens au cœur assez léger pour en sourire; j'en connais beaucoup qui ont plutôt envie d'en [) le mer. Par envie,, dira-t-on. La formule est connue ; c'est avec elle que l'on ferme la bouche de ceux (il y a en encore, heureusement) qui ont de l'art et de la littérature une conception moins commerciale et estiment que le métier de peindre ou d'écrire comporte de plus pures et plus hautes joies, ne serait-ce que l'intime satisfaction de l'effort accompli librement, sans autre souci que de faire du mieux que l'on peut ce qu'une mystérieuse nécessité nous contraint, pour ainsi dire, à faire; ne serait-ce que le tourment délicieux de la

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perfection toujours poursuivie et jamais atteinte et le voluptueux supplice d'exprimer ce que l'on a vu, ce que l'on a senti, ce que l'on a pensé. Du plus noble des métiers, ils ont fait le plus bas et le plus vil. Quoi d'étonnant que si nombreux soient ceux qui le pratiquent ! Quoi d'étonnant qu'ils mettent, à l'exercer, si peu d'amour! Ils bâclent leurs tableaux, leurs livres et leurs pièces, n'ayant de préoccupation que du succès matériel qu'ils sont susceptibles de leur rapporter, et ils voudraient qu'on les jugeât comme des œuvres fortement méditées et senties, composées et pensées comme de véritables œuvres d'art, alors qu'ils n'en sont que la singerie.

Permettez-vous une réserve ; ils s'offensent et se rebiffent. Osez leur dire leurs vérités, ils vous insultent et vous traînent au prétoire. ïls jouent le pur artiste méconnu; ils vous accusent de .perfidie, de jalousie, de trahison et d'avoir outrepassé les droits de la critique. Que serait-ce alors si vous aviez dénoncé les

tripotages et les marchandages auxquels ils se livrent quotidiennement — qui ne le sait? — pour assurerla prospérité de leur petit commerce et la suprématie de leur marque de fabrique ? Prêtez l'oreille aux bruits qui courent les salles de rédaction, les coulisses des théâtres et l'arrière-boutique des marchands de tableaux, et vous apprendrez comment il se fait que les pièces de M. X... n'ont jamais moins de cent représentations et pourquoi M. Y... qui n'a jamais eu que des fours, se voit sollicité à chaque saison par les directeurs de théâtre avides de le jouer, et comment il se fait aussi que les tableaux de M. Z... (pii ne valent pas la pièce de cent sous, atteignent les prix qu'ils atteignent.

Et ne vous étonnez pas ensuite de l'infériorité de la production artistique d';i;ijourd'hui, surtout au point de vue de la forme : art de primaires, littérature de primaires, exécutés à Ja haie , en vue de satisfaire un public de primaires de plus eu plus exigeant et de plus en plus incapable de sentir ou de comprendre la vraie

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beauté. La décadence du respect et de l'amour de la forme chez l'artiste — parce que la forme suppose et exige l'effort — n'est-elle pas incontestable à lheure présente, non seulement dans les arts d'expression plastique, mais dans ceux d'expression verbale ? Tout se tient et les mœurs artistiques subissent l'influence des mœurs politiques et des mœurs sociales. Que partout et en tout l'on sabote, lien n'est plus naturel. Le peintre ne met pas plus de temps ni de conscience à peindre un tableau, le musicien à composer un drame lyrique, l'auteur dramatique à écrire une pièce, le romancier à finir un roman que le député à faire une loi, et la vanité des uns comme des autres, et la vanité du public, qui n'a plus le sentiment d'aucune hiérarchie d'aucune sorte, puisqu'il sait lire et compter et voter, et qui se refuse à subir aucune autorité intellectuelle et morale, et toutes ces vanités sont satisfaites. Et parmi ie brouhaha de la foire, comme autour de la tribune, c'est à qui parlera le plus haut, à i^ui bluffera, à qui

surenchérira le plus effrontément, que va l'admiration des foules. Il est-grand temps qu'une élite se reforme : plus elle y tardera, plus pénible sera sa tâche, plus difficile son -succès.

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