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ARTICLE PREMIER

Anatomie et physiologie des nerfs de la langue.

Depuis que les physiologistes ont établi par voie d’expérimentation la séparation des nerfs en ceux du sentiment, ceux du mouvement et ceux des sensations spéciales, l’anatomie des nerfs a acquis un intérêt nouveau; il est devenu véritablement important de déterminer d’une manière exacte l’origine des paires nerveuses, leurs anastomoses et le mode de distribution de leurs ramifications terminales. Ce besoin se fait surtout sentir lorsqu’on étudie un organe dont les fonctions sont multiples et la structure compliquée. La langue, par exemple, qui prend part à plusieurs actes, qui joue un rôle dans la mastication, la déglutition, l’articulation des sons et la gustation, la langue reçoit des nerfs de trois sources différentes. Comment démêler, parmi ces trois nerfs, celui qui tient sous sa dépendance les mouvements, celui qui appartient aux sensations générales Ou spéciales, si l’on n’a d’abord ac-

quis les notions les plus exactes sur leurs trajets, leurs rapports et leurs terminaisons? Ce sont sans doute ces considérations qui ont engagé les professeurs de cette faculté à proposer les nerfs de la langue pour sujet de pièces anatomiques, dans un concours d’aide d’anatomie dont l’époque est déjà éloignée (novembre 1833). Voici les résultats auxquels je suis arrivé, ainsi que la plupart de mes compétiteurs; résultats qui ont contribué, comme je le ferai voir, à modifier les opinions que les physiologistes s’étaient faites touchant les fonctions des nerfs de la langue.

La langue reçoit les nerfs hypoglosse, lingual, glosso-pharyngien.

1° Le nerf hypoglosse, après s’être anastomosé sur le muscle hyoglosse avec la branche linguale, se loge dans l’épaisseur même de la langue, et se prolonge jusqu’à sa pointe, en fournissant une quantité innombrable de filets courts, qui s’anastomosent entre eux, et se perdent en entier dans le tissu musculaire.

2° Les filets terminaux du nerf lingual se distribuent à la membrane muqueuse de la face inférieure de la langue, à celle qui en revêt la pointe, au tissu gingival, aux glandes sublinguales, et enfin à la membrane muqueuse qui recouvre le dos de la langue dans ses deux tiers antérieurs. Ces derniers filets, au nombre de dix à douze, sont les.plus remarquables ; ils contrastent avec ceux de l’hypoglosse par leur longueur et leur gracilité, pénètrent dans la langue par sa face inférieure, et en traversent presque toute l’épaisseur sans lui abandonner aucun filet. Ce n’est qu’au moment de se terminer dans la membrane muqueuse qu’ils forment de petits renflements, dont chacun laisse échapper cinq ou six filets déliés et courts qui vont en rayonnant s’épuiser dans le tissu charnu.

3° Le nerf glosso-pharyngien se termine dans la muqueuse qui revêt la base de la langue, les amygdales, les piliers du voile du palais et le pharynx; aucun de ses filets ne se consume dans les muscles de la langue, contrairement à l’assertion de la plupart des auteurs. Quelques-uns traversent les muscles stylo-gl'osse et stylo-pharyngien, de sorte que l’on pourrait croire qu’ils s’y arrêtent, et c’est là sans doute

ce qui a induit les anatomistes en erreur; mais en poursuivant la dissection avec soin, on ne tarde pas à se convaincre que ces filets vont audelà et jusque dans la muqueuse. La démonstration de ce fait, nouvellement observé, appartient non-seulement à moi, mais aussi à MM. Maisonneuve, prosecteur des hôpitaux, et Andral, prosecteur de cette faculté.

Ainsi, en résumé, des trois nerfs que reçoit la langue, l’un se distribue aux muscles, les deux autres se terminent dans la membrane muqueuse : le lingual dans les deux tiers antérieurs, le glosso-pharyngien dans la partie la plus reculée. La conséquence qui découle nécessairement de ces données anatomiques, c’est que le nerf hypoglosse préside exclusivement aux mouvements de la langue. Ce point a été mis hors de doute par les expériences de Shaw, Blondel, Herbert Mayo. (,Journal de physiologie de M. Magendie, t. II, p. 145; t. III, p. 206-256.) Si, comme ce dernier auteur l’admet, le nerf hypoglosse possède une sensibilité particulière, qu’il désigne sous le nom de sensibilité musculaire, il est probable que cette sensibilité obtuse ne réside pas dans le nerf lui-même; il l’emprunte aux rameaux anastomotiques du lingual, de la même manière que le facial reçoit la sienne des filets que lui abandonne le nerf auriculaire antérieur.

Quant aux nerfs lingual et glosso-pharyngien, qui tous deux s’épuisent dans la membrane muqueuse, cette identité de distribution rend plus difficile la détermination rigoureuse de leurs fonctions; aussi les physiologistes sont-ils loin d’être d’accord à ce sujet. Pénétré de l’idée que le nerf de la cinquième paire étend son influence sur tous ceux des organes des sens qui siègent à la tête, M. Magendie tient peu de compte du nerf glosso-pharyngien, et fait dans la sensation du goût une large part au nerf lingual. D’un autre côté, M. Vernière, qui s’est livré à une série d’expériences destinées à fixer les points précis où est produite l’impression des saveurs, croit pouvoir en conclure que le glosso-pharyngien est le nerf spécial du goût. Entre deux opinions si diamétralement opposées, quel parti prendre? Examinons, et tâchons de mettre d’accord les expériences et l’anatomie.

Dans l’article ingénieux qu’il a publié en 1827 (Journal des progrès), M. Vernière établit que les joues, les gencives, la voûte palatine, le milieu et le dos de la langue sont complètement dépourvus de la sensibilité gustative ; les points sensibles aux saveurs sont les côtés et la pointe de la langue, sa face inférieure et la membrane muqueuse qui recouvre les glandes sublinguales; sa base, les piliers et le voile du pa. lais qui forment au fond de la bouche un cercle complet, partout sensible, enfin le pharynx lui-même. Ainsi, dit l’auteur, le sens du goût, pris dans son ensemble, se présente sous la forme d’un cône dont le sommet est sur la pointe de la langue, et la base vers le pharynx; à mesure que l’aliment s’avance, il développe des sensations plus étendues et plus vives, et le plaisir trace devant lui la route qu’il doit suivre. Pour donner quelque valeur à ces recherches, il faut en contrôler les résultats par l’anatomie, et constater quel est celui des deux nerfs qui alimente les parties où se développe l’impression des saveurs. Eh bien ! cette comparaison établit que tous deux y contribuent, mais d’une manière inégale. C’est le nerf lingual, il est vrai, qui fournit les branches qui animent la faceinférieure, la pointe et les côtés de la langue; mais c’est aussi lui qui se distribue au dos de la langue et aux gencives, qui sont douées seulement de la sensibilité générale et ne reçoivent pas l’impression des saveurs. Le glosso-pharyngien au contraire, envoie ses filets dans la base de la langue , les piliers du voile du palais et le pharynx, c’est-à-dire dans les parties où la sensibilité gustative jouit de la plus grande énergie; et il n’est aucune des portions de membrane muqueuse auxquelles ce nerf se distribue qui ne soit sensible aux saveurs. A ces raisons déduites de la disposition normale des parties, si nous ajoutons que, dans le cas où la cinquième paire a été détruite soit par le bistouri de l’expérimentateur, soit par la maladie, la paralysie du goût et de la sensibilité générale s’est toujours bornée au côté correspondant de la langue, la base demeurant, des deux côtés, sensible au toucher et aux saveurs (Herbert Mayo, Magendie; Journal de physiologie, t. lit, p. 357; t. IV, p. 176 et 304); ne serons-nous pas en droit de conclure qu’il n’y a point de nerf spécial et unique de la gustation ?

le» nerfs lingual et glosso-pharyngien y contribuent chacun pour leur part; et, s’il s’agissait d’établir lèur degré relatif d’importance sous ce rapport, loin de conclure en faveur du nerf lingual, peut-être serait-il juste d’admettre pour le goût, Comme pôur les autres sens, un nerf spécial, le glosso-pharyngien, dont le lingual serait seulement l’accessoire.

€es idées que j’ai publiées dès le mois de juin 1834 dans lés Bulle tins de la Société anatomique, et que je me proposais de vérifier par quelques expériences sur les animaux ont été soumises à cette épreuve par Panizza [London medical Galette, octobre 1835), et les résultats auxquels il est arrivé sont trop importants pour que je les passe sous silence. Selon lui, la section du nerf hypoglosse fait cesser les mouvements de la langue, et laisse intacts le goût et la sensibilité générale. La section du lingual paralyse la sensibilité générale, et le goût persiste ainsi que les mouvements. Les nerfs lingual et hypoglosse coupés, le goût demeure intact; enfin, la section du nerf glossO-pharyngién dé* fruit complètement le goût, sans nuire aux mouvements ni à la Sensibilité générale. Bien que ces faits se rapprochent beaucoup de mes prévisions, je ne les accepte cependant qu’avec réserve, et je rtc puis m’empêcher de penser que Panizza a mis dans leur expression quelque chose de trop absolu: en admettant, en effet, avec fui que le nerf lingual soit le nerf de la sensibilité générale et le glosso-pharyngien celui du goût, comment concevoir que la sécfionde Pûn bu de Patrfre anéantisse la sensibilité ou le goût dans toute l’étendue de la langue ; c’est-à-dire dans des parties auxquelles ces nerfs ne fournissent pas un filet ? Je persiste donc à penser, et je conclue q«e: Ÿ Je nerf hypoglosse préside aux mouvements ; 2° les nerfs lingual et glosso-pharytigien tiennent sousleur dépendance à* la fois-iàr Séiàsibliité güstative et la sensibilité générale , chacun dans M partie de fe làngtte à laquelle fl se distribue.

Je suis heureux de me rencontrer en ce point avec M. le professeur Bérard; cette opinion est en effet celle qu’il a adoptée ét qu’il enseigne chaque année dans son cours.

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