MALTE-BRUN
adaiinistrateur des domaines, il put, dès quinze ans^ se présenter à runiversitô de Copenhague. Les succùs éclatants qu'il obtint le firent destiner aux fonctions de ministre du culte. Mais la théologie l'attirait peu^et il donna toute Tapplication de son esprit à la culture des langues et des belles-lettres» H s'es^ saya brillamment dans la poésie danoise, et se vit recherché par les littérateurs, les savants et les publicistes les plus distin" gués de la capitale du Danemark. Mais, en 1706, quelques écrits en faveur de la liberté de la presse et de Taffranchissement des paysans^ et contre la féodalité danoise et les puissances alors coalisi^es contre la France, lui suscitèrent des persécutions qui le forcèrent de se réfugier en Suède. En 1709 ii vint à Paris, où, après avoir exercé le professorat et s'être perfectionné dans la connaissance du français, il travailla pour les journaux. Ayant publié des articles contre le consulat à vie, ordre lui fut intimé de cesser de s'occuper d'intérêts auxquels il devait se considérer comme étranger. 11 commence alors à s'adonner entièrement à la science qui devait lui procurer une si grande réputation, et entreprend^ de société avec Mentelle, profes-* seur de géographie à l'école normale supérieure, une GéO" graphie mathématique^ physique et politique de toutes les parties du monde^ en 16 volumes in-8^. Il eut le mérite de puiser ses matériaux à des sources inconnues en France, et celui de joindre à l'exactitude et à la multiplicité des connaissances la forco et l'élégance du style, la variété et le coloris des descriptions, le piquant et la gravité des réflexions sur les mœurs.
La célébrité que celte publication fit à Malte-Brun en France et en Allemagne porta les propriétaires du Journal des Débats à se l'attacher en qualité de rédacteur, et à lui confier la discussion des questions relatives à la politique extérieure. Fossé^ dant les principales langues de rtlurope, initié à la connaissance du personnel des cabinets étrangers, habile à s'assimiler tout ce que renfermaient d'intéressant les Journaux des divers pay^, il put écrire une quantité d'articles sur les voyages, la géographie, l'histoire, les langues, les antiquités, les sciences physiques, la morale et la littérature, qui, réunis plus tard en Yolumes,souB le titre de Mélanges scientifiques et littérairesy formèrent un ouvrage aussi intéressant que solide.
En 1808^ pour essayer de répandre en France le goût de la
iS'l LES PROSATEURS DU XIX' SIÈCLE.
géographie, qui y avait à peine encore pénétré, il commença, avec M. Ëyriès, Tun des fondateurs de la société de géographie de Paris, la publication des Voyages de la Géographie et de VHis" toire ; et deux ans seulement après, il donna le premier volume de son grand ouvrage, le Précis de la géographie universelle, ou Description de toutes les parties du monde iur un plan nouveau^ d'après les grandes divisions du globe : ce premier volume était une brillante introduction offrant l'histoire de la géographie. Il voyait avec douleur que les parties historiques de la géographie, qui présentent une si belle carrière à rérudition, à l'éloquence et à la pensée , restaient encore en France étrangères à renseignement public , bannies des académies et déshéritées des encouragements dont Jouissaient les autres sciences et môme les arts les plus frivoles, il entreprend donc ce long ouvrage pour tâcher de faire aimer la géographie et d'en répandre le goût, malgré le double monopole des belles-lettres et des sciences mathématiques, monopole qui étouffait alors, dans notre patrie^ toutes les études historiques. LatÂche pénible de décrire les parties connues du globe le consolera de ne pouvoir pas, comme il l'aurait ambitionné, et loin du tumulte des factions qui divisent la république des lettres, poursuivre, à travers mille périls, la route glorieuse tracée par les Ck)lomb et les Humholdt. Plein de l'enthousiasme de Texplorateur et du découvreur, il s'écrie :
t Que nous vous portons envie, vous qui, le compas ou le télescope, ou môme les armes à la main, irez achever la découverte de notre monde I C'est pour vous que, parmi ses Alpes mystérieuses, TAsie centrale garde ces antiques trésors de connaissances nécessaires pour compléter Thi»toire de notre espèce. Elle s'ouvrira pour vous, cette redoutable enceinte de la Nouvelle-Hollande, où tant de fleuves ignorés, taht de monts inconnus attendent encore des noms et des maîtres. Pour votre courage, pour votre génie, l'équateur est sans feux et le pôle est sans glaces. Vous saurez si l'Amérique voit son immense longueur se terminer au bord d'une mer polaire, ou s'accroître stérilement de solitudes glacées. Vous déploierez vos pavillons sur ce fleuve qui arrose les secrets vallons do la Nigritie, et le Nil étonné verra ses sources s'ombrager de vos étendards * . »
S'il ne peut découvrir, au moins il fera connaître de son
1 Livre XXIII, édition Huot.
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mieux ce que les autres ont découvert ; il tâchera de donner deVattraità ce qu*il écrira, et il évitera les défauts de plusieurs de ses plus savants devanciers^ tels que le Français d'Anville et le Berlinois Busching, qui, dénués des talents littéraires qui font aimer la science, écrivirent avec pesanteur, et^ se bornant à enregistrer ennuyeusement des faits, ne surent pas tracer des tableaux propres à émouvoir TAme et à réveiller la pensée. Lui, il veut donner du charme môme à la sèche géographie, en entrecoupant la description des lieux par la pemture des nations qui les habitent^ en mêlant à l'énumération des villes, dans Tordre de leur importance, quelques traits d'histoire et quelques scènes de la vie intérieure.
« Nous ne nous interdirons pas, dit-il, le plaisir de semer, an miliea d'une description topographique, des traita d'histoire ou des anecdotes relatives aux mœura, qui servent à fixer dans la mémoire les noms les plus difficiles à retenir. Pourquoi dédaigner de cueillir une fleur qui se présente à nos regards ? Pourquoi une description du monde ne ressemblerait-elle pas à notre terre elle-même, où les déserta les plus arides offrent de temps à autre une source limpide et de frais ombrages 1 Quinze ans de lecture et d'études géographiques nous ont démontré que cette marche libre ouvre plus sûrement l'accès du sanctuaire des sciences historiques, que ne le ferait une de ces méthodes rigoureuses, abstraites et applicables seulement aux sciences exactes. Nous avons voulu faire un livre, et non une table dea matières ^ »
11 a fait un livre, en effet, et un beau livre, qui le range parmi nos meilleurs écrivains.
Plusieurs autres ouvrages, dont nous ne pouvons parler ici, font autant d'honneur à sa plume qu*à sa science. Nous nous contenterons d'indiquer le Tableau de la Pologne ancienne et moderne (1807), esquisse rapide de la géographie, de Vhistoire et des ressources de Tancien territoire de ce malheureux pays.
Un Tremblement de terre.
Les tremblements de terre produisent les effets les plus désastreux; ils changent souvent la surface d^un pays, de manière qu'il est difficile de le reconnaître. D'énormes cre-
1 Uvre I.
iSA LES PROSATEURS DU XIX'' SIÈCLE.
vassGS semblent découvrir aux yeux des vivants Tempire des ombres ; ces fentes exhalent des flammes bleuâtres et des vapeurs mortelles; avec le temps elles donnent naissance à des vallées nouvelles. En d^autres endroits, les montagnes sont englouties ou renversées ; souvent, détachées Tune de Tautre, elles glissent sur des terrains plus bas, et comme leur force d'impulsion redouble par chaque mouvement, ces rochers ambulants franchissent des vallons et des collines. Ici le vignoble entraîné descend de sa hauteur, et vient se placer au milieu des champs de blé ; là, des fermes avec leurs jardins, détachées en masse, viennent se joindre k des villages éloignés. Autre part, de npuveaux lacs sont creusés au milieu des terres; là, des rochers ju8(|fu'alors in* visibles élancent soudain leurs humides sommets du sein de la mer écumante. Des sources tarissent ; des rivières disparaissent et se perdent sous terre, d'autres, arrêtées par les débris des rochers, se répandent et forment de vastes marais. Des sources nouvelles jaillissent des flancs déchirés de la montagne; les fleuves naissants, dans leur jeunesse impétueuse, s^efforcent de se creuser un lit à travers les ruines des villes, des palais et des temples. L*humble ca* bane ou la tente légère devient l'asile des malheureux qui ont échappé à cette terrible catastrophe, mais tous ceux qui auraient pu survivre ne Font pas voulu. On voit un ami trop fidèle tenir embrassé le corps de son ami, et, dans cette pos* ture, attendre tranquillement la chute d'une muraille qui termine ses jours. Â Messine, une mère trop sensible était déjà sauvée du danger ; pâle et à demi morte, elle était dans les bras de son époux qui avec beaucoup de peine Tavait rappelée à la vie. Elle jette autour d'elle un regard presque éteint ; elle cherche le plus jeune de ses enfants : hélas I elle l'aperçoit sur le balcon du palais qui déjà s'écroule. Elle veut s'élancer: son époux la retient; mais Tamour maternel est le plus fort; rien ne peut arrêter cette mère désolée; elle monte l'escalier déjà à moitié détrait,
elle traverse la fumée et la flamme ; les pierres détachées qui tombent autour d'elle, semblent la respecter. Elle atteint le cher objet de toutes ses affections ; elle le prend dans ses bras : au même instant, toutes les colonnades s'ébranlent, la terre s'entr'ouvre, le palais disparaît, et 5/?û5^ara n'est plus I {Précis de la géographie universelle.)
(ISOl -*1S32)
L'explorateur» le naturaliste Victor Jacquemont n*eut Jamais la prétenlioQ de devenir un écrivain. Ceux qui l'ont le mieux connu nous apprennent qu'il ne s'était nullement occupé de littérature, quïl avait beaucoup lu^ mais n'avait jamais lu en vue de se former le style, que jamais Tidée d'offrir au public ses pensées et ses impressions ne lui était venue à l'esprit. Cependant on a de lui deux recueils de lettres, datées de New« York^ du cap de BoDne-lispérance,de Bourbon, de Pondichéry, de Calcutta^ de Chandernagor, de Delhi, de Lahore^ de Cachemire, etc., qui lui assurent une place distinguée parmi nos écrivains les plus originaux, les plus spirituels.
Il naquit à Paris, le 8 août 1801, et reçut une solide instruction de son pore, membre correspondant de l'Institut, ancien directeur de l'instruction publique et tribun du peuple, un do ceux qui furent éliminés avec Benjamin Constant, Say, Daunou, Laromiguière , Andrieux. Ses études liitéraires terminées, il se livra aux sciences, étudia la botanique sous Adrien de Jussieu et fut admis par le baron Tbénard dans son laboratoire. Ayant fait une grave maladie, à la suite d*un accident amvé pendant une expérience scientifique, il occupa les loisirs de sa convalescence par l'étude de la botanique, de l'agriculture et de la zoologie ; et, pour compléter son instruction^ il fit des voyages dans le nord de la France, dans l'Auvergne, dans le Nivernais, dans les Cévennes, dan« les Alpes du Dauphioé et de la Suiâsc.
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Sa nature sympathique et Tagrément de son esprit lui firent bientôt faire de belles et solides amitiés. Il fut très-lié avec MM. de Lafayette, de Péray, Victor deTracy^ Prosper Mérimée, Henri Beyle, Jules Cloquet.
1! commençait ^ être apprécié au delà de ce cercle intime, et venait d*écrire quelques articles de revue sur des sujets scientifiques, un entre autres qui fut très-remarque, où, résumant avec une méthode et une clarté admirables les travaux déjà publiés en Europe, il faisait le tableau des connaissances géologiques à cette époque, quand, à la fin de l'automne de 1826, un chagrin de cœur, une déception douloureuse, lui firent quitter une famille qu'il adorait et dont il était adoré, pour se rendre aux Ëtats-Unis. Il en parcourut le nord trèsfructueusement. Pendant son exploration, il reçut, des administrateurs du Jardin des Plantes, la proposition d'entreprendre dans l'Inde un voyage scientifique, ayant pour but une étude approfondie de ce pays aux points de vue de l'histoire des races, de la géologie et de la botanique. 11 revint à Paris pour 8*y livrer aux études préparatoires de son voyage, et, à peine âgé de vingt-huit ans, partit avec un courage stoïque, mais non sans de grands déchirements de cœur, pour cette lointaine excursion dont il ne devait pas revenir.
 peine arrivé, il se fit de lord Bentinck, gouverneur général de l'Inde, non-seulement un protecteur zélé, mais un ami qui l'accueillit avec la plus grande distinction et facilita de tout son pouvoir ses excursions dans toutes les possessions anglaises, dans l'Himalaya, dans le Thibet, dans le Cachemire, dans le Pendjab. Le roi de Lahore, Rundjet-Sing, séduit par son amabilité et par son esprit, lui donna l'hospitalité la plus amicale et la plus généreuse dans tous ses États; il alla môme jusqu'à lui offrir la vice-royauté de Cachemire.
Au milieu de ses pénibles et aventureuses excursions, accomplies avec un courage et une présence d'esprit extraordinaires, les pensées du jeune savant s'envolaient sans cesse vers les siens, et il consacrait à cette chère correspondance presque tous ses instants de repos. Dans ses lettres si Iréquentes et si bien remplies, sa plus grande préoccupation était de rassurer ses parents et ses amis sur sa situation, sur sa santé, de leur présenter toute chose par le beau côté, de les exciter aux
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pensées de confiance et de bon espoir. C'est dans ces sentiments de délicatesse infinie et d'exquise bonté qu'il écrit & sa cousine, mademoiselie Noizet de Saint-Paul, des montagnes duCacbe* mire, le 26 mai 1831 :
« Ouvre l'Annuaire da Bureau des longitudes, où ta verras dans les tables de mortalité que les chances funestes à notre âge sont presque nulles ; et Je crois fermement que, pour courir le monde, Je ne les augmente que d'une quantité absolument insignifiante. J'ai failli d'ôtre écrasé autrefois dans les Alpes par une avalanche de pierres ; J*ai failli de me noyer dans le Niagara, et nagé, pendant un quart d*heare sans espérance de regagner le bord ; enfin J'ai passé auprès de bien d'autres possibilités fàclieuses : mais la vie n'est faite que de cela; on manque bien des fois de la perdre avant de la perdre réellement. Je commence à me considérer comme un vieux vase, fragile par sa nature, mais endurci par le choc des accidents, et habitué à tomber sans se briser. Ne rôve donc jamais en noir de moi. Ta feras mieux, si tu veux bien continuer à m'accorder cette faveur, de rôver des scènes agréables où Je puis me trouver dans le soi-disant paradis de l'Inde ^ »
Cet homme, qui fut le plus tendre fils, le plus tendre frère, le meilleur ami, avait TAme ouverte à tous les plus généreux sentiments; il croyait à la bonté, à Tamitié, au dévouement, et savait apprécier mieux que personne les témoignages d'estime et d'intérêt qu'il renconirait sur sa route. Il écrivait à son père, de Cachemire, le 26 mai i831 :
« Que j'ai été heureux depuis mon départ 1 Que de bonnes gens J'ai rencontrées à Rio-de- Janeiro, à Bourbon et dans l'Inde, partout I Un misanthrope qui aurait voyagé avec moi, serait guéri de sa maladie >• t
Son imagination n'est pas plus froide que son cœur. Personne n'est plus sensible que lui aux grands et magnifiques spectacles, il éirit A sa cousine :
t Si Je savais dire ce que Je sens, si Je savais copier sur le papier les imagos si parfaites que Je vois au dedans de mon esprit, que do charmantes peintures ne ferais-Je pas, ma chère amie, de ces lieux où le
1 Corresp. avec sa famille^ tome IL ^lbid,,i. Il, p. 87.
t88 LES PROSATEURS DU XIX* SIÈCLE.
hasard m'a promené tour à tour i J'en ai Benti bI viTemeat, tl profoodâment le charme ! c'étaient quelquefois des émotions de plaisir si tumultueases, que Je n*ai pu en garder qu'un souvenir confus comme elles... Par exemple, ce que J'éprouvai quand Je galopai pour la première fois sous une forôt du tropique à Haïti: Mais il y a un calme si parfait dans le paysage froid de TÂmérique septentrionale que les impressions qu'il excite, lorsqu'il a du charme et de la beauté, sont paisibles et graves *• a
U rôgrelte d'avoir laissé passer le temps où il anrait pu reproduire ayec quelque fidélité l'image des diverses sortes de bonheur qu'il rêvait dans les vallées du New•^lersey^ sur les bords du lac George et dans les forêts désertes de Tonnawanta. « Je ne suis plus^ disalMl, sous le charme des illusions qui donna la vie à ces rêves ; Téclat si vif de ces fleurs s'est jQétriy leur parfum s'est évaporé... » Ses sensations ne sont pas moins vives quand il recompose par le souvenir et replace devant son imagination les bords du lac Majeur, les sommets déchirés des Alpes couverts de neiges éternelles^ et les paysages ravissants de l'Italie *.
. II goûtait les arts comme la nature; la musique de Weber et de Rossini le charmait*; il sentait les grandes beautés de la poésie do lord Byron ; il appréciait la peinture d'Eugène Delà* croix, d'Ary Scheffer, et, malgré son scepticisme très-développé, malgré son goût pour une science positive et utilitaire, ce n'était pas un matérialiste. Il écrivait à mademoiselle Zoé de Saint-Paul, en mer, à bord de la Zélée, le 1 1 octobre 1828 :
te Pour être plutôt matérialiste que spiritnalisteje ne fais cependant de la matière, de la réalité positive, qu'un cas fort modéré; et J'accorde une immense importance en morale (c'est-à-dire dans l'art de cliercher le bonheur) à ce dont bien des gens, un peu bornés ou très-secs, se moquent sous le nom de chimère. Les plaisirs de l'imagination ne soni pas moins réels que ceux des sens ; ses peines ne sont pas moins cruelles que leurs douleurs. Ce n'est pas avec nos sens que nous Jouissons assurément; c'est avec ce que tu appelles notre &me, avec notre faculté de
* Corresp. avec sa famille^ t. Il, p. 84. s Voir CofTesp, inéd,^ t. I, p. 15, 16.
> Voir comment il Juge les ouvrages de nossini, dans nne lettre à madame Victor do Tracy, Corresp. inéd,^ t, I, p. 39.
Bentlr, laqucUe est excitée» modifiée d'une façon qae nous appelons heureuse, par les modifications pltysiques de nos sens mis en rapport avec des objets extérieurs. Le plaisir et la douleur nous arrivent sans cesse par une autre route que par celle-là ; ils nous arrivent directement, sans que nous puissions du moins apercevoir aucune modification de nos organes qui précède le sentiment que nous en éprouvons. »
Il eslimait sa cousine fort heureuse d'entretenir ces persuasions par où ils différaient, et il prouve bien qu'au fond il est spiritualiste^ puisqu'il sait si bien goûter les jouissances inimatérielles.
« Eh \ crois-tu donc, lui disait-il, que ces plaisirs sans réalité matérielle sont ignorés de ces hommes que tu appelles matérialistes? Les plus exclusifs d'entre eux ne sont-ils pas soumis aux lois de la sympathie ? Qu'elle soit pour eux un résultat mécanique de leur organisation ou une faculté de l'àme, peu importe } c'est pour tous également un sentiment qui leur fait partager les affections des autres hommes, nonseulement celles dont ils voient les signes, mais toutes celles qu^iis con« naissent sms le secours, sans Timpression physique de leurs sens, »
11 était tout & fait persuadé que les lois de la matière inerte, que les Ipis de la physique et de la chimie ne président pas exclusivement à la vie organique, et qu'il y a dans l'homme je ne sais quoi, dont il est parfaitement permis à la raison elle^ même de faire un principe immatériel et immortel.
Son tour gai et original de dire les choses servait beaucoup à la consolation des parents et des amis qui recevaient ses lettres, comme elle attire aujourd'hui à les lire ceux qui aiment une distraction douce et délicate. Avec la plus nalu-» relie et la plus charmante aisance, il y prend tous les tons, y aborde tous les sujets ; les détails les plus insignifiants deviennent piquants sous sa plume par le truit dont il les assaisonne; et s'il touche à des sujets sérieux, tels que la traite des nègres, les colonies espagnoles, elc, il étonne par la largeur et par la précoce gravité de ses pensées.
Il approchait du terme de son voyage, et savouraii par avance les Joies du retour. Après tant d'années passées en plein air, ou sous une toile légère, perméable à la pluie, au vent, au ^leil» il sa revoyait en rôve dans une bonne mûisooj avec tous
les siens, autour de leur petite table ronde, aux lumières, mangeant du potage et buvant du vin rouge de France, quand cet bomme si plein de vie et d*espérance fut frappé tout à coup. Herborisant dans les forêts empestées de Tile de Salsette^ exposé aux ardeurs du soleil dans la saison la plus malsaine, il prit le germe d'une maladie de foie qui devait rapidement remporter. Transporté à grand'peine À Bombay, il y succomba, le 7 décembre i 832, après trois ans et demi de voyage. Quelques heures avant de mourir, il écrivait à son frère avec un crayon, étendu sur le dos, une lettre où éclatent à la fois la force et la tendresse de son âme, et qui se termine par ces mots qu'on ne peut lire sans pleurer : « Console-loi, console notre père, consolez-vous mutuellement, mes amis. Adieu I Oh I que vous êtes aimés de votre pauvre Victor ! Adieu pour la dernière fois 1 »
Les résultats scientifiques de ses explorations ont été consignés dans quatre volumes in-4o, intitulés Voyage dans Vlnde pendant les années 1828 àJ832, et publiés aux frais du ministère de l'instruction publique. Mais quand de rares érudits se souviendront seuls de ce savant recueil, tout le monde lira encore avec le même plaisir et avec la môme sympathie pour l'autour sa spirituelle et touchante correspondance.
Rêve du retour.
Je te rendrai tes charmants et excellents pistolets de poche sur lesquels j'aurai dormi dans des li^ux bien étranges, et où quelquefois leur présence sous mon oreiller (oreiller I je voudrais que tu visses ce que je désigne de ce nom), m'a fait dormir avec plus de sécurité. Tu les trouveras à peu près tels que tu me les as donnés; mais si le bois en est un peu rayé, tu ne les aimeras pas moins pour cela> n'est-il pas vrai, cher ami? Oh! qu'il sera charmant de nous retrouver tous ensemble après tant d'années d'absence, et pour moi d'isolement ! Ouelles délices de dîner tous les trois, et mieux tous les quatre, à notre petite table ronde.
aux lumières; de manger du potage et de boire du vin rouge de France, et de ne bouger de là que pour aller dans ta chambre, ou dana celle de notre père, laissant les autres chercher du plaisir hors de leur maison^ et nous, restant dans la nôtre^ autour du feu, à nous conter les accidents de notre séparation les uns des autres I J'aurai mangé seul, et seul bu de Teau pendant si longtemps ! Quel plaisir de vivre dans une maiseu après tant d'années passées en plein air, ou sous une toile légère, perméable à la pluie, au vent, au soleil ; quel plaisir de coucher sur un matelas ! La larme me vient à l'œil en pensant à ces joies. Si je me rappelle bien, cher ami, nous nous sommes embrassés la dernière fois sans pleurer, et c'était mieux comme cela ; mais la première fois que nous nous embrasserons, nous laisserons la nature faire à sa guise. Ce ne sera que du bonheur qu'elle pourra nous donner. Et notre père, comme il sera heureux! surtout si nous sommes là tous les trois près de lui I Ouel tour j'aurai fait ! Londres, Philadelphie^ Haïti I J'ai vu de l'Amérique plus que Frédéric, qui n'a guère bougé de New- York pendant les deux premières années qu'il a passées aux États-Unis. Le Niagara, une forêt du Brésil, l'hiver boréal des États-Unis, le pic de Ténériffe, le mont Blanc, tous les lacs des Alpes, la Méditerranée, la montagne de la Table au cap d'Afrique, un ouragan à Bourbon, le Gange à Bénarès, Delhi et le Grand Mogol, la source de la Jumna, une des sources de l'Indus, les Lamas, des Chinois, Cachemire enfin I Les plus hautes montagnes du monde ! une vie pendant tant d'années si complètement différente, matériellement et sensiblement, de celle pour laquelle je m'étais cru né, et où je rentrerai après de longues navigations I L'usage tant prolongé, la possession si complète de langues étrangères I Mon Dieu, Porphyre, quand nous serons réunis dans ta petite chambre, que tout cela me paraîtra extraordinaire I Je douterai peut-être de mon identité ! Écoute, mon ami, tu te fais vieux, et d'ailleurs tu es resté
trop pauvre pour le mariage, qui est une triste chose sans argent. Je ne serai pas non plus des plus jeunes quand je te reTiendrai, et serai sans doute des plus pauvres; de sorte donc que la probabilité, pour tous deux, est de rester garçons. £h bien! noUs ferons de notre mieux pour vivre ensemble. Quand nous serons vieux, nous ferons notre promenade, notre trictrac ensemble, et ensemble, de loin en loia, nous irons entendre de la bonne musique. Il vaudrait bien mieux que Tun ou Tautre trouvât une femme bonne et riche, qui fût la femme de Tun et la sœur de l'autre. Nous verrons Après tout, pourquoi pas?
Adieu, mon ami, il va sans dire que ce tendre et ridicule bavardage est pour toi seul et notre père.
{Correspondance avec sa famille^ t. IL)
Alfred de Vigny, né le 28 mars 1797, eut de bonne heure les instincts militaires. 11 entra dans les gendarmes de la Maison- Rouge, en 1814, à l'âge de dix-sept ans, avec le brevet de lieutenant. Le corps aristocratique des compagnies rouges ayant été licencié après les Gent-jours, il entra^ en 1816, dans la garde royale à pied, avec le grade de sous-lieutenant. Jusqu'en 1827, il n'atteignit que le grade de capitaine. Il se fit réformer^ pour cause de débilité de santé^ après seiie années passées sous les drapeaux, sans être parvenu aux commandements élevés. Il chercha dans les lettres la réputation qu'il n'avait pu acquérir par les armes.
Nous avons parlé ailleurs de ses productions poétiques qui commencèrent de paraître en 1822. 11 nous reste à montrer ici que l'auteur d'£/oa, de Moïse, de la Mort de Samson, est aussi un de nos bons prosateurs.
Pendant qu'il était cantonné au pied des Pyrénées et qu'il
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se berçait de Tespoir bientôt déçu de prendre part à la guerre d'Espagne, il commença son roman historique de Cmg-itfars, le continua de garnison en garnison, le compléta à l'aide de fréquents yoyages à Paris, et le publia en i826. Des morceaux briU lants, la charmante création de Marie de Gonzague, le touchant épisode d'Urbain Grandier, la grande et noble figure de F, A. de Thou, ont fait la fortune de ce livre auprès du public ; mais les esprits délicats, les maîtres et les disciples de la nouvelle école historique^ furent choqués de la fausseté de la couleur, du travestissement des caraolères, des perpétuels anachronismes de ton, enfin de tant de fautes, non-seulement contre la vé* rite, mais contre la vraisemblance. Le portrait de Richelieu est tout à fait manqué, celui du marquis d'Erfiat est trop flatté, et de Thou n'était pas aussi innocent que le romancier le veut faire croire : il avait fait un peu plus que de garder le se« cret de son ami ^
Les sujets du second grand ouvrage en prose de M. de Vigny, Grandeur et servitude militairej sont empruntés, non à une époque déjà reculée^ mais au temps présent^ à Tépopée révolutionnaire et impériale. Là encore cependant l'auteur, entraîné par les illusions de sa poétique et idéale imagination, altère et fausse très-fréquemment l'Ûistoire. Il n'en a pas moins fait « un noble livre, tout plein de choses fines, pures^ maniérées et charmantes '• » L'admirable metteur en scène dramatise tous ses récits et fait assister à ce qu'il raconte et qu'il imagine comme s'il l'avait vu lui-môme. Il n'y a rien de plus émouvant, dans un genre sobre, que plusieurs de ses histoires, telle que Laurette ou le Cachet rouge, cette tragédie sur un navire, si pathétique, si bien disposée, si habilement menée '•
Son troisième ouvrage, Stella ou les Comultatùms du Docteufr noir, se compose « de trois petites anecdotes, » et a pour but de montrer le poète, que M. de Vigny appelle un paria, aux
1 La complicité effectire de F. A. de Thou est aujourd'hui indiscutable. Un seul fait suffirait à le prouver. Une lettre d'Alexandre de Campion à de Thou, du 3 mars 1G42, prouve que celui-ci avait voulu engager M. de Campion dans la conjuration de Cinq-Mars. Voir les Mémoires d'Henri de Campion, p. 379, dans la Bibliothèque elzévirienne, 1857.
* Sainte-Beuve, Nouv, Lundis^ M. db Viont.
* Voir aussi le Jonc.
prises ayec les trois formes de gouvernement qui régissent les hommes : la monarchie représentative, Ja monarchie absolue, la république. Mais ce plaidoyer, cet acte d'accusation, s'appuie d'exemples peu concluants. Gilbert n'a nullement été le champion d'une cause politique, et le poète satirique, qui à sa mort jouissait d*un revenu viager de 2,200 livres, ne peut pas être considéré comme la victime du régime absolu. On en peut dire autant de Chatterton. Quant à André Ghénier, la République, frappa en lui non pas le poète, mais l'adversaire politique. Toujours le môme défaut, l'imagioation substituée à la vérité, la fantaisie au lieu de la réalité.
Les récits du Docteur noir ne sont donc pas suffisamment exacts; ils ne sont pas non plus assez naturels : Tart y apparaît trop.
Dans sa prose comme dans ses vers, M. de Vigny se montre incroyant et sceptique ; partout perce l'ironie de Thomme désenchanté à qui la vie n*a pas tenu toutes ses promesses.
Supplice d'Urbain Grandier.
La nuit était survenue pendant la longue séance, et des torrents de pluie tombaient du ciel. L'obscurité était effrayante : les cris des femmes glissant sur le pavé ou repoussées par les chevaux des gardes, les cris sourds et simultanés des hommes rassemblés et furieux, le tintement continuel des cloches qui annonçaient le supplice avec les coups répétés de Tagonie, les roulements d'un tonnerre lointain, tout s'unissait pour le désordre. Si Toreille était étonnée, les yeux ne Tétaient pas moins : quelques torches funèbres allumées au coin des rues et jetant une lumière capricieuse montraient des gens armés et à cheval dont le galop écrasait la foule; ils couraient se réunir sur la place de Saint-Pierre.
La confusion était extrême, et devint bien plus grande encore, lorsque, débouchant par toutes les rues sur la place nommée Saint-Pierre-le-Marcbé, le peuple la trouva bar-
ricadée de tous côtés et remplie de gardes et d'archers. Des charrettes liées aux bornes des rues en fermaient toutes les issues^ et des sentinelles armées d'arquebuses étaient auprés. Sur le milieu de la place s'élevait ua bûcher composé de poutres énormes posées les unes sur les autres de manière à former un carré parfait; un bois plus blanc et plus léger les recouvrait ; un immense poteau s'élevait du centre de cet échafaud. Un homme vôlu de rouge et tenant une torche baissée était debout prés de cette sorte de mât, qui s'apercevait de loin. Un réchaud recouvert de tôle à cause de la pluie était à ses pieds.
A ce spectacle la terreur ramena partout un profond silence pendant un instant; on n'entendit plus que le bruit de la pluie qui tombait par torrents et du tonnerre qui s'approchait.
Cinq-Mars s'était mis à l'abri de l'orage sous le péristyle de l'église de Sainte-Croix, élevée sur vingt degrés de pierre. Le bûcher était en face, et de cette hauteur on pouvait voir toute son étendue : elle était entièrement vide, et l'eau seule des larges ruisseaux la traversait ; mais toutes les fenêtres des maisons s'éclairaient peu à peu^ et faisaient ressortir en noir les têtes d'hommes et de femmes qui se pressaient aux balcons.
Le jeune d'Effiat contemplait avec tristesse ce menaçant appareil. Élevé dans des sentiments d'honneur, et bien loin de toutes ces noires pensées que la haine et l'ambition peuvent faire naître dans le cœur de l'homme, il ne comprenait pas que tant de mal pût être fait sans quelque motif puissant et secret, l'audace d'une telle condamnation lui semblait si incroyable que sa cruauté même commençait à la justifier à ses yeux. Le jeune voyageur se demandait déjà s'il n'était pas probable que la torture eût arraché quelque monstrueux aveu à l'accusé, lorsque Tobscurité dans laquelle était réglise cessa tout à coup ; ses deux grandes portes s'ouvrirent, et à la lueur d'un nombre infini de flambeaux, pa^
rurent tous les juges et les ecclésiastiques entourés de gardes; au milieu d'eux s^avançait Urbain soutenu ou plutôt porté par six hommes vêtus en pénitents noirs : car ses jambes nues et entourées de bandages ensanglantés semblaient rompues et incapables de le soutenir, Il y avait tout au plus deux heures que Cinq-Mars ne Tavait vu, et cependant il eut peine à reconnaître la figure qu'il avait remarquée à l'audience; toute couleur, tout embonpoint en avait disparu ; une pâleur mortelle couvrait une peau jaune et luisante comme l'ivoire ; le sang paraissait avoir quitté toutes ses veines; il ne restait de vie que dans ses yeux noirs, qui semblaient être devenus plus grands, et qu'il promenait autour de lui. Ses cheveux bruns étaient épars sur son cou et sur une chemise blanche qui le couvrait tout entier. Cette sorte de robe à larges manches avait une teinte jaunâtre et portait avec elle une odeur de soufre ; une longue et forte corde entourait son cou et tombait sur son sein ; il ressemblait à un fantôme.
Les pénitents traînaient Urbain vers la place : le bourreau, sans avoir le temps d'attacher la victime, se bâte de la coucher sur le bois et d'y mettre la flamme.. «.
{Onq-Mars, eh. v.)
Les Bords de la Loire.
Connaissei-vous cette partie de la France que Ton a surnommée son jardin ; ce pays où Ton respire un air pur dans des plaines verdoyantes arrosées par un grand fleuve 1 Si TOUS avez traversé dans les mois d'été la belle Touraine^ vous aures longtemps suivi avec enchantement la Loire paisible ; vous aurez regretté de ne pouvoir déterminer entre les deux rives celle où vous choisiriez votre demeure. Lorsqu'on accompagne le flot jaune et lent du beau fleuve, on ne cesse de perdre ses regards dans les riants détails de
la rive droite. Des vallons peuplés de jolies maisons blanches qu'entourent des bosquets, des coteaux jaunis par les vignes ou blanchis parles fleurs du cerisier, de vieux murs couverts de chèvrefeuilles naissants, des jardins de roses d'où sort tout à coup une tour élancée, tout rappelle la fécondité de la terre ou l'ancienneté de ses monuments, et tout intéresse dans les œuvres de ses habitants industrieux. Rien ne leur a été inutile ; il semble que, dans leur amour d'une aussi belle patrie, seule province de France que n'occupa jamais l'étranger, ils n'aient pas voulu perdre le moindre espace de son terrain, le plus léger grain de son sable. Vous croyez que cette vieille tour démolie n'est habitée que par les oiseaux hideux de la nuit? Nofi; au bruit de vos chevaux, la tête d'une riante jeune fille sort du lierre poudreux blanchi sous la poussière de la grande route; si vous gravissez un coteau hérissé de raisins, une petite fumée vous avertît tout à coup qu'une cheminée est à vos pieds; c'est que le rocher même est habité, des familles de vignerons respirent dans ses profonds souterrains, abritées dans la nuit par la terre nourricière qu'elles cultivent laborieusement durant le jour ; l'encens de leur foyer semble retourner à cette mère qui l'alimente. Les bons Tourangeaux sont simples comme leur vie, doux comme l'air qu'ils respirent, et forts comme le sol puissant qu'ils fertilisent... On ne voit sur leurs traits bruns ni la froide immobilité du Nord, ni la vivacité grimacière du Midi; leur visage a, comme leur caractère, quelque chose de la candeur du vrai peuple de saint Louis ; leurs cheveux châtains sont encore longs et arrondis autour des oreilles comme les statues de pierre de nos vieux rois ; leur langage est le plus pur français, sans lenteur, sans vitesse, sans accent.
Mais la rive gauche se montre plus sérieuse dans ses as-' pects : ici^ c'est Chambord, que l'on aperçoit de loin et qui, avec ses dômes bleus et ses petites coupoles, ressemble à une grande ville de l'Orient ; là, c'est Gbanteloup, suspen-
m LES PROSATEURS DU XIX* SIÈCLE.
dant au ipilieu del'air son élégante pagode. Après eux cependant un bâtiment plus simple attire le voyageur par sa position magnifique et sa masse' imposante : c'est le château de Chaumont. Construit sur la colline la plus élevée du rivage, il encadre ce large sommet avec ses hautes murailles et ses énormes tours ; de hauts clochers d'ardoise les élèvent aux yeux et donnent à tout l'édifice cet air de couvent, cette forme religieuse de tous les vieux châteaux, qui impriment un caractère plus grave aux paysages de la plupart de nos provinces. {/Wrf., ch. i.)
(né en 1791)
Le « créateur en France de la critique moderne, fécondée par l'érudition, éclairée par l'histoire, animée par l'éloquence S» occupera une place à part dans l'histoire de notre littérature au dix- neuvième siècle.
Abel-François Yiliemain naquit à Paris le 10 juin i791. Sa mère, douée d'un esprit extraordinairement distingué, veilla sur son éducation avec la plus tendre sollicitude. Quand il eut l'âge de commencer ses études classiques, elle le confia aux soins de Gustave Planche, qui lui inspira l'amour du grec et le goût de la belle antiquité. Dans ceUe pension de l'helléniste le plus distingué de Paris, vers l'âge de douze ans, il jouait la tragédie en grec, dans les exercices de la fin de l'année. Il suivit le cours du Lycée Impérial, aujourd'hui collège Louis-le-Grand. Il eut pour professeur de rhétorique latine Louis- Bertrand Castel, et pour professeur de rhétorique française le poêle Luce de Lancival. Ses classes terminées, il commença Tétude du droit. Fontanes^ qui le rencontra dans le monde, lui
* Cuvillier-Fleury, Discours de réception à V Académie^ U avril 1867.
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ouvrit la carrière littéraire en l'appelant dang renseignement ; il le nomma, pour ses débuts, professeur suppléant de rhétorique au lycée Charlemagne (1810).
Son talent d'écrivain se manifesta de bonne heure dans les luttes académiques, où il obtint plusieurs fois le prix d'éloquence. Le succès de son premier concours en 18i2^ pour l'Éloge de Mmtaigne^le fit recevoir avec la plus grande distinction dans tous les salons littéraires. 11 obtint une seconde couronne, le 21 avril 1814, pour un discours sur les avantages et les inconvénients de la critique, et, par une dérogation extraordinaire, il lut lui-même son mémoire dans la séance solennelle de l'Institut, en présence du roi de Prusse, d'Alexandre, de toute l'élite de l'armée alliée. Un éloquent et solide éloge de Montesquieu lui valut une troisième fois les lauriers académiques, en 1816.
Mais son talent mûri pouvait s'essayer dans des genres plus élevés, et lui permettait d'aspirer à de plus glorieux succès en se présentant devant le grand public. Cette noble ambition lui fit entreprendre VHistoire de Cromwell d'après les mémoires du temps et les recueils parlementaires. II voulut faire une histoire à la manière antique sur le modèle de Thucydide et de Tacite, une histoire qui ne serait que récit et peinture, sans jugement et sans théorie, une œuvre d'art et non de philosophie ou de politique. Malgré certaines tendances libérales qui perçaient dans cet écrit d'ailleurs prudent, la Restauration récompensa l'auteur en lui accordant la croix delà Légion d'honneur ; et peu de temps après avoir obtenu cette distinction, en 4821, quand il n'avait pas encore atteint sa trentième année, l'Académie l'appela à hériter du fauteuil de M. de Fontanes qui l'avait lui-môme désigné pour son successeur.
En 1827, la carrière du grand enseignement littéraire s'ouvrit à son éloquence. Il fut appelé k professer, au collège de France, le dix-huitième siècle et le moyen âge. Le dix-huitième siècle, c'était là un sujet que ses études lui avaient rendu familier et sur lequel Suard et Fontanes lui avaient appris bien des particularités piquantes. En entreprenant ce cours, dans un moment très-favorable pour le succès, il voulut juger avec impartialité ces écrivains célèbres dont les noms, exaltés ou rabaissés à dessein, avaient été si longtemps des instruments de
guerre poUUque entre les partis. Il s'appliqua par-dessus tout À saisir les points de vue liltt^raires qui tiennent soit à l'histoire de l'éloquence et à Tinfluence des lettres sur les esprilSi soit au progrès de ]a société et aux révolutions du goût^ à dégager autant que possible la question d'art et de goût de la question philosophique et sociale, pour déterminer la valeur littéraire du dix-huitième siècle, et marquer Tinfluence que sa lillérature a exercée sur TËurope et sur le monde. Ne séparant pas la France des autres grandes nations littéraires, il fit voir combien Tesprit français, au commencement du dix-huitième sièclOi avait emprunté à l'étranger, et que de choses il rendit puis* santés en les répétant; il signala le contre-coup du génie français au dehors, dans plusieurs productions célèbres d'Angleterre et d'Italie ; enfin il montra les idées de la France agis* sant sur les inslitu lions des autres États, avant de se réaliser dans les nôtres, et le génie spéculatif de nos écrivains agrandissant l'éloquence politique des peuples libres avant qu'il y eût parmi nous une assemblée nationale.
Élevant la critique littéraire à ces hauteurs inaccoutumées, il s'était naturellement affranchi des systèmes des rhéteurs, Queiques-uuslui reprochaient de faire une histoire plutôt qu'un cours, de raconter au lieu d'instruire. Mais, en dépit de ces réclamations, il était bien décidé à ne pas devenir dogmatique, 11 ne concevait guère l'élude des lettres autrement que par une suite d'épreuves, d'expérieuces sur toutes les créations de la pensée; il ne croyait pas que les inspirations du génie pussent être prévues, calculées, enfermées dans un certain nombre de règles et de préceptes. Prêt à entretenir ses auditeurs de l'éloquence de la tribune, de cette éloquence vraiment oratoire, comme disaient les anciens, magna illa et oratoria eloquentia, les principes de l'art lui échappaient, les catégories lui semblaient incomplètes, et il disait:
« Ily a dans tons les arts de l'esprit, et en particulier dans l'éloquence, quelque chose de trop puissant et de trop libre pour s'assujettir aux systèmes des rhéteurs.
« De môme qiie, suivant la haute remarque de Bufibn, pour bien connaître la nature, il ne suffit pas d'apprendre les classifications des sciences, et qu'il faut la contempler elle-même, dans son incalculable et sa
VILLEMAIN, iOl
perpétaelle acti?iié ; sunsl» pour concevoir le génie de Péloqaence dans toute son étendue, il D*y a pas de division, fûtrelle inventée par Ariatotei il n'y a pas de préceptes, fussent- ils donnés par Cicéron, qui suffiaent* 11 faut éprouver, au moins par l'imagination, la force de tous les sentiments humains, comparer les siècles divers et leurs inspirations dominantes, étudier tous les efforts et tous les hasards dn talent ; et puis, quand vous aurez fait ce cours de rhétorique universelle, tonte émotion profonde que vous ressentirez dans la vie, toute passion vive qui remuera votre Ame, tous apprendra bien au delà de ces premières leçons d'éloquence ^. »
Ce haut enseignement, recueilli d'abord par la sténographie et analysé par les journaux avant d'être publié par Tauteuri eut un succëi d'enthousiasme et répandit la réputation de M. Vilkmain, non-seulement dans toute la France, maîa dans toute l'Europe. Augustin Thierry, parlant de la partie complémentaire du Tableau du dix-huitième stéc/ei qu'il trouvait un modèle désespérant pour lui, a dit :
« Je trouvais là^ dans sa plus haute perfection, l'alliance de la critique et de l'histoire, la peinture des mœurs, avec Tappréciation des idées; le caractère des hommes et le caractère de leurs œuvres, l'influence réciproque du siècle et de l'écrivain. Cette double vue, reproduite Bons une multitude de fornr\es, avec une variété d'aperçus vraiment merveil'^ leuse, élève l'histoire littéraire à toute la dignité de l'histoire sociale, et eh fait comme une science nouvelle dont M* Villemain est le créateur «.»
On ne peut pas mieux apprécier les mérites supérieurs du Tableau de la littérature au dix-huitième siècle. Quelques réserves doivent être faites cependant. L'esprit voltairien circule dans presque toutes les parties de ce cours. L'auteur a des ménagements et des complaisances coupables pour de condamnables doctrines, et il prodigue l'éloge à de médiocres talents ; enfin^ en faisant abstraction des hautes questions historiques et philosophiques que soulève la littérature du dix-huitième siècle, il abaisse souvent la portée de son enseignement.
Le Tableau delà littérature au moyen âge en France, en Italie^ en Espagne et en Angleterre, est fort inférieur aux leçons sur lo
1 xLviu* leçon*
s Héçiis des temps mérovingiens ^ préf., P« 9, édit* 1846*
dix-huitième siècle. Le critique a trop rétréci son cadre. Se bornant à l'Espagne, à l'Italie, à la France du Nord et du Midi^ et faisant à peine quelques excursions en Angleterre, il omet complètement les pays germaniques et Scandinaves et les contrées orientales. Pour ce qui concerne la France même, il n*a que des notions très-écourtéeset très-superficielles de sa vieille littérature en langue vulgaire, et il dédaigne les grands génies qui, comme saint Thomas d'Aquin, ont approfondi^ dans Tidiome des Romains, les plus hautes questions de la théologie et de la morale. 11 parle des papes avec une irrévérence toute voltairienne, et insinue que leur puissance ne s*est élevée qu'en abusant des terreurs populaires et en se pliant aux besoins des temps. E)nfin il n'a qu'un sourire de dédain pour tout ce qui est mystérieux et surnaturel.
Ce sont là de graves reproches, et cependant il faut avouer avec Tauteur que si ces leçons sur une partie de l'histoire littéraire du moyen âge furent un premier essai facile à surpasser, l'influence n'en a pas été inutile au progrès des mêmes études aujourd'hui plus répandues. C'était la première fois que, dans une chaire française, on entreprenait l'analyse comparée de plusieurs littératures modernes qui, sorties des mômes sourr ces^ n'ont cessé de communiquer ensemble, et se sont mêlées à diverses époques.
Les années les plus brillantes de professorat pour M. Villemain furent de i827 à 1830. Alors il entra dans la vie publique, et se distingua à la tribune parlementaire comme dans la chaire ducollége de France^ d'abord comme simple député et plus tard comme ministre de l'instruction publique. A l'Académie, malgré sa jeunesse, il avait bientôt acquis une autorité prépondérante, et, en 1833, il fut nommé secrétaire perpétuel en remplacement d'Andrleux.
M. Yillemain est incontestablement un de ceux qui ont jeté le plus d'éclat sur les fonctions de secrétaire perpétuel de l'Académie française. Ses Rapports annuels sur les concours témoignent de qualités littéraires dont on n'avait jamais vu une réunion si brillante et si bien appropriée. Ces analyses toujours fines, pénétrantes et spirituelles, ces rapprochements savants et ingénieux, ces phosphorescentes oppositions d'idées et de mois, ces jugements fermes et sûrs des productions des écri-
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Tains morls et des auteurs étrangers^ ces adresses infinies de langage pour tout dire^ces critiques courtoises, habituellement par sous-eatendus et par allusions, des œuvres des contentiporaiuSyCet art de cacher sous la louange une vérité, un avertissement ou même une censure, ce secret inimitable d'enchaîner les uns aux autres les sujets les plus disparates, cet ensemble de mérites, et plusieurs autres, font de cette partie des écrits de M. Villemain quelque chose d'unique dans notre littérature. Les mômes qualités, — pas toujours également développées cepen« dant, <— recommandent le^ Discours et Mélanges littéraires {{H22)9 le% Nouveaux Mélanges historiques et littéraires (i827), les Études d* histoire moderne (1846)^ le Choix d'études sur la littérature con^ temporaine (\Shl)» Ces divers ouvrage» peuvent être regardés comme des compléments des Rapports annuels, Entre tous les morceaux qu'ils renferment, nous recommanderons particulièrement VEssai sur Fénelon^ l'étude la plus pure peut-être qui soit sortie de la plume de M. Villemain. Plusieurs autres morceaux, très-remarquables d'ailleurs, ont un défaut à nos yeux : la critique n'y est pas assez accentuée et ne conclut pas.
Le plus célèbre des piiosateurs du dix-neuvième siècle, M. de Chateaubriand, a été pour, le brillant critique l'objet d'un volume & part, la Tribune moderne, où il a utilisé d'intimes et nouveaux témoignages fournis par une confiance honorable. Ce volume ne devait être que le premier d'une série d'études sur les grands orateurs du dix-neuvième siècle, où devaient entrer les orateurs français Laine, de Serres, le général Foy, Royer Collard> et les orateurs anglais Burke, Fox, Canning, lord Grey.
Dans le seul volume publié^ sur M. de Chateaubriand, nous indiquerons en particulier une discussion semi-littéraire^ semipolitique, qui a tout le charme des dialogues de Platon :
• Â Saint-Germain, dans une maison élégante, sar le niveau de cette terrasse qui découvre un si riant paysage^ le salon d'une femme respectée de tous, et Tamie célèbre de madame de Staei et d'un homme de génie parvenu au pouvoir, avait, le premier samedi de juin, réuni plusieurs hommes politiques, comme on dissût alors, des ambassadeurs et des savants, etc. ^a
» M* de Chateaubriand^ ch, iv.
Les extraits qui suivent cette étude préseuteront un autre grand et magnifique morceau de cet ouvrage, /es diversei Épo^ que$ et les Renouvellements des lettres»
Rattachons au livre sur M. de Chateaubriand, où la politique occupe une grande piace^ un autre écrit, celui-là tout poli* lique, les Souvenirs contemporains. Le mérite qui nous y frappe le plus, c'est que l'auteur a eu le bon esprit do ne pas se faire lui'-méme centre de son récit.
M. Yillemain n'a pas moins étudié l'antiquité que Jes temps modernes et contemporains. Ce n'est pas seulement, comme La Harpe» un latiniste, c'est un helléniste profond. Il Ta prouva par deux beaux livres, son essai sur Pindare, et ses études sur les Pores grecs*
Dans ses Essais sur le génie de Pindare et sur la poésie lyrique dans ses ra/pporls avec Vélévation morale et religieuse des peuples^ à des remarques historiques et critiques sur Pindare, il a mêlé des considérations générales sur Tessence même de la poésie lyriquei sur son caractère oriental, sur ces rencontres naturel-* les du génie humain où les esprits superficiels voient des imitations. Il ne circonscrit pas la poésie lyrique dans les œuvres des poètes lyriques proprement dits; il la considère dans les antiques traditions, dans les poésies philosophiques, dans les chœurs de la tragédie et de la comédie. Il la montre sous toutes les formes, religieuse, populaire, politique, guerrière, savante, passionnée, voluptueuse, élégante ; il marque le caractère qu'elle reçoit du génie d'uno race, d'une époque. La critique ainsi traitée s'élève à. toute la hauteur de l'histoire, de la philosophie et de l'esthétique.
• Dans le Tableau de Véloquence chrétienne au quatrième siècle^ M. Yillemain présente quelques souvenirs de la vie, quelques analyses du génie de saint Athanase, de saint Grégoire de Nastanie, de saint Basile, de saint Chrysostôme, de Synésius, de saint Jérôme, de saint Augustin. Sa fidélité laïque et littéraire laisse aux pensées recueillies dans leurs ouvrages la hardiesse et la poésie que les scrupules trop respectueux du dix-septième siècle croyaient devoir affaiblir et que le siècle suivant avait dédaignées. L'illustre critique témoigne beaucoup de respect pour les hommes et pour les idées dont il parle; mais on a pu lui reprocher de voir tout d'une manière
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tfop hnmaine, d'avoir envisagé dans les Pères non pas les interprètes de la théologie chrétienne, ni les témoins d'une inva» riabie tradition, mais seulement les témoiûs et les acteui-s delà plus grande révolution qui fut jamais, puis de beaux génies, nourris de Tantiquité grecque et hébraïque, animés de poésie et d'éloquence; d'avoir expliqué la difi'usion de TÉvangiie, la suprématie de Home, l'autorité et TinQuence des grands docteurs chrétiens uniquement par des considérations humaines de prudence et de ténacité, d'art habile et de politique religieuse. Au point de vue de Tart^ il n'y a qu'à le louer, surtout dans la seconde édition, publiée longtemps après la première. «Sans perdre de ses grftces d'autrefois, son talent a gagné une teinte de mélancolie qu'il ne connaissait pas auparavant et qui le rehausse ^ »
Après avoir tant produit, et parvenu à un âge oclogénaîre, l'infatigable secrétaire perpétuel de l'Académie française ne cesse pas de travailler, et il écrit toujours des rapports annuels avec ce môme style brillant et original, quoiqu'il ne soit pas très-coloré et qu'il ait peu de saillies à vives arêtes, net et alerte quoiqu'il soit académiquement périodique, piquant et varié, bien qu'un peu solennel selon la nécessité du genre. Puisse ce maître écouté rester encore longtemps pour soutenir les saines traditions littéraires, et pour maintenir le drapeau du bon goût que la mort a fait tomber de plus jeunes mains qui le portaient avec un égal honneur I
Les diverses Époques et les Renouvellements
des lettres.
La puissance des lieux, Timpressiou des aspects variés de la nature sur rimagination du penseur et du poëte n'est pas en soi chose douteuse* On ne peut nier la |)art qu^elle a eue dans de grandes œuvres originales. Evidemment Homère avait voyagé dans plusieurs contrées de Tancien monde, et vu ce qu'il a décrit. Dans un autre ordre de peinture, où Timagination,' moins créatrice, n'est pas moins
1 Sainte-Beuve, Causeries,
naïve et moins vraie, Hérodote, comme il Taffirme plusieurs fois, et comme ses peintures Tattestent, avait parcouru les sites et contemplé les horizons des événements qu'il raconte. Par là, autant môme que par la peinture des hommes, les neuf livres de son histoire ont paru les chants inspirés d'autant de Muses. Que si la race grecque, dans son autonomie victorieuse et dans sa fécondité de génie, a paru vivre sur elle-même et se passer longtemps d^excursions lointaines, il suffît de se rappeler combien ses perspectives les plus proches étaient éclatantes et diverses, combien elles offrent de grandes choses à la vue^ en même temps qu'au souvenir! La Grrèce, des Thermopyles à Marathon, les vertes collines du Péloponèse et les vallées de Thessalie, l'Ile de Crète et nie deLemnos, les îles d'Asie jusqu'à la Troade, les volcans et les plaines de la Sicile, la mer, du golfe de Corin- Ihe aux rivages de l'Hellespont, ces terres septentrionales, enfin, visitées dès longtemps, quel théâtre multiple et pittoresque, quel trésor de beautés naturelles offert aux Hellènes dans un espace assez borné ! quel monde intérieur et voisin leur étalait ses merveilles, bien avant que l'armée des dix mille eût trouvé la Perse, et qu'Alexandre eût ouvert tout l'Orient I Ne soyons donc pas étonnés que ces beaux génies, un Eschyle, un Sophocle, un Euripide, un Pindare, n'aient pas eu besoin de chercher d'autres couleurs que celles qui éclataient sous leurs yeux. Il faut le dire, d'ailleurs, pour l'imagination dans sa force, le premier modèle, le plus beau sujet à peindre, c'est l'homme même, ce sont les aspects si nombreux, si poétiques de l'àme humaine. Et puis, à cette àme, dans sa jeunesse et son énergie première, il n'est pas besoin de spectacles rares etnouveaux ; ce qu'elle voit, elle le sent avec force ; et la vivacité même de l'émotion fait la nouveauté puissante du spectacle. Ainsi, quelques souvenirs des eaux et des pâturages de Sicile suffisent à l'immortelle durée des scènes champêtres qu'a placées là Théocrite.
VILLEMAIN. â07
Il en fut de môme dans le bel âge de la poésie romaine. Inspirée des Grecs, pour les atteindre, dans ses vers, elle n'eut pas à chercher les images d'une autre nature que la leur; elle reproduisit, avec les aspects mêmes de l'Italie, ceux de la Sicile, des rives du Sperchius et du Pénée jusqu'aux bords fortunés de Mityléne et d'Éphôse. Quelque conquérante que fût Rome, il ne venait pas même à ses poëtes la pensée d'étendre leurs peintures au delà des cieux qui charmaient leurs regards et des souvenirs qui parlaient à leurs cœurs.
L'empire, devenu barbare d'un côté et oriental de l'autre, eut sous les yeux une diversité sans fin de climats, de races, de mœurs et d'aspects du monde et de la vie; mais l'art n'existait plus pour choisir entre ces images, et en composer des tableaux. Le rapprochement confus de toutes les scènes de la nature n'était plus qu'une forme pour ainsi dire visible du chaos des imaginations. Cette confusion et ce luxe d'images empruntées de toutes parts se marquent même dans les historiens de ce temps, et des historiens véridiques et graves, tels que Ammien Marcellin.Ils abondent en descriptions surchargées de couleurs. Mais c'est surtout avec la vie nouvelle du christianisme, avec les retraites, les fuites au désert, les voyages aventureux des persécutés que le tableau de la nature s'enrichit pour les yeux qui le contemplaient, dans l'attente de la cité céleste.
L'imagination des prophètes, la poésie de la terre de Judée avait déjà pénétré dans l'esprit plus tempéré de nos Occidentaux. Les maux soufferts et les béatitudes espérées agrandirent e'ncore, aux yeux de la foi chrétienne, cet horizon qu'elle s'était ouvert dans les splendides climats de l'Afrique et de l'Asie. Tertulllen, saint Gyprien, le sectaire si âpre, l'apôtre si lettré, abondent dans leurs écrits en vives images de cette éclatante nature qui les environne, et qu'ils n'ont guère quittée que pour voir Tltalie. Mais, un siècle plus tard, toute la société chrétienne communiquera sans
cesse de tous les points du monde. Un saint Hilaire de Poitiers, un RuGn, un saint Jérôme^ iront de la Graule Belgique à la Syrie, de Stridou à Jérusalem ; leurs écrits, leurs controverses, leurs lettres, seront pleins du spectacle varié de l'univers; ils ne cherchent & rien peindre des choses du dehors; ils ne veulent étudier que Thomme intérieur, pour monter jusqu'à Dieu; mais le spectacle de la création resplendit dans leurs âmes- et dans leurs paroles. Augustin surtout, le cœur le plus tendre comme le plus subtil génie de l'Afrique chrétienne, sera pour nous un peintre merveil-leux de la nature et du monde, soit qu'il nous décrive le ciel et l'aspect de Carthage, et qu'il s'en serve pour deviner et voir, par la pensée , Alexandrie , qu'il ne connaît pas, soit que, retiré de Milan, durant le noviciat de sa conversion, il cherche les prés et les ombrages de Gausidiacum.
Il en fut de môme du christianisme grec. Il profitait de ce monde oriental qui lui était ouvert tout entier. Du Nil jusqu'à rOronle, de Jérusalem jusqu'à Cyrône, des rives du Bosphore jusqu'aux montagnes de Tlsaurie, partout il se revêtait des feux de cette brûlante nature; il'en étalait les couleurs, dans ses peintures de la vie céleste; il en expliquait l'art merveilleux, dans ses exhortations aux peuples qu'il nourrissait de la parole évangélique. Parfois même il en vivifiait une poésie nouvelle moins inventive, moins variée, moins gracieuse que les fables d'Homôre, mais poésie faite pour l'homme, et qui sait mettre le mieux la nature physique, les feux du ciel, le calme des bois, le bruit des eaux, la nuit et le silence en harmonie avec l'ùme de l'homme.
Le vif sentiment, l'instinct avide et varié des spectacles de la nature était, avec la prière, la dernière poésie de cet ancien monde, sur lequel allait descendre la barbarie. Quand cette barbarie, après un bouillonnement de plusieurs siècles, commença d'apaiser ses Ilots, quand elle se parsema d'Iles nouvelles, comme celles qui parfois, môme de nos
ViLLfiMAIN. 2109
jours, ont jailli du fond volcanique des mors, pour les parer bientôt de verdure et de fleurs, le premier génie de poëte qui se leva sur le moyen Age fut un admirable peintre . de la nature.
Tout ce monde id^al, toutes ces créations imaginaires^ dont il disposait souverainement, ne le laissaient pas moins attentif aux merveilles de la terre, aux bois, aux campagnes, aux horizons de la belle Italie. Il emprunte sans cesse des comparaisons et des images à la vie du pâtre, du vigneron, du laboureur. S'il est venu cbercber la science jusque dans les rues fangeuses de Paris, il n*a regardé la nature que dans les sites italiens, des bords de TÀrno et des riantes collines de Fésules aux forêts de TApennin, et de la cam* pagne déjà déserte de Rome aux bois de pins de Ravenne* Le reste du monde, les volcans de la naer de Sicile, les rivages de la Grèce, Constantinople, TÉgyptc, la Syrie, ces magnifiques aspects, dès lors tant visités par les recrues lu* cessantes des Croisades^ n'ont apparu jamais à ses regards, il n'en a pas besoin. Il a le ciel chrétien à décrire, rinfini de rimagination, au lieu de la riche variété de Tanciea monde.
Après lui, après ce second Homère, la contemplation curieuse, la poétique description de la nature ne se montrait plus avec la môme puissance. Pétrarque excellait surtout à surprendre et à décrire les détours de la passion et les secrets du cœur. Inspiré de Part critique et des splendeurs de l'Italie nouvelle, le Tasse chantait les exploits et les erreurs des hommes, bien plus qu'il n'essayait d'en retrouver fidèlement la scène et l'horizon. Arioste se jouait dans les fables de la féerie, encore plus qu'il ne cherchait l'image vraie et pittoresque du monde. Si son imagination émue et naïve, comme celle de notre La Fontaine, rend admirablement ce qu'elle décrit du monde réel, ce n'est là cependant, pour ainsi dire, qu'un art accessoire pour cet inépuisable inventeur de fables et de prestiges.
L'Italie était déjà trop savante, trop ingénieuse, trop amusée d'elle-même, pour s'intéresser avec passion au spectacle de la nature. C'était ailleurs, chez un peuple plus héroïque et plus simple, que cette source nouvelle, ou rajeunie, allait jaillir à grands flots. La vie, la poésie, l'àme du Gamoéns, et dans un ordre de génie moins rare, les voyages, les combats et les vers d'Alonzo d'Ërcilla, ce sont là de précieux témoignages de ce que la nature agrandie pouvait offrir à la pensée de l'homme, et l'esprit de découverte ajouter à l'esprit d'inspiration. En cela seulement, mais d'une manière plus simple, le seizième siècle fit quelque chose de semblable au dix-neuvième ; le talent s'agita, se jeta hors de lui-même pour chercher au loin des aliments à son ardeur, des sujets à son enthousiasme. Les navigations hardies des Portugais, le cap des Tempêtes vaincu par eux, les molles voluptés d'un climat enchanteur, prophétique symbole des corruptions de la richesse sous le ciel d'Orient, le fantastique empire d'un peuple européen dans l'Inde, tout cela brille et respire dans CamoéDs, comme la Troade dans Homère. Seulement, l'intuition originale de ce monde nouveau, cherché par tant de périls, semble quelquefois trop mélangée d'imitations de Tancienne poésie, comme un palais d'une forme heureuse et neuve qui s'appuierait sur des colonnes d'un autre âge et d'un autre goût.
Après cette brillante effusion, qu'au seizième siècle la réalité ouvre à la poésie, ne nous plaignons pas qu'il y ait eu comme une trêve de lassitude à l'action de la nature sur nos yeux éblouis, et que le génie ait été comme appelé par la perfection de l'art à se replier sur lui-même, à étudier l'homme et à le peindre préférablement à tout. De là naquirent ces merveilles dans l'ordre moral, ces créations exquises de l'art moderne^ ces œuvres sublimes du grand Corneille, ce théâtre de Racine. De là, sur un autre point plus élevé peut-être, l'œuvre extraordinaire de Milton, la
grande épopée du monde futur, ce poëme où le souvenir et l'invention laissent si peu de place aux images présentes de la réalité.
Avant Milton cependant, les Anglais, par un don particulier de leur génie rural et voyageur, avaient admirablement décrit la nature, celle de leur pays d'abord, ses forêts et ses paysages, puis les moindres accidents de la plus simple nature, la goutte de rosée du matin et le frémissement de la fouillée sous l'orage. Spencer, TArioste anglais, est pleinde ces images. Shakespeare, ce peintre si profond de l'ftme humaine dans ses rafOnements ou sa barbarie, est grand peintre des sites et du ciel qu'il a vus ; et nul poëte ne s'est plus servi des effets, même vulgaires, de la nature, dans leur rencontre avec les émotions de l'àme. Que n'a-t-il pas présent à la pensée, que ne rend-il pas visible aux sens stupéfaits ou charmés, depuis la bruyère aride et le brouillard sombre visités des sorcières, jusqu'aux parfums légers et aux souffles enchanteurs du climat des Bermudes, depuis la nuit glaciale de la plate-forme d'Elseneur jusqu'au feu matinal de cette éclatante aurore qui fait tressaillir Juliette et fuir Roméo? Rien n'est cherché dans cet art et ces contrastes. Le poëte saisît la forme extérieure des objets, comme il pénètre Phomme, et la vie qu'il donne aux êtres humains s'anime et se complète de toutes ces images de la nature si naïvement reproduites autour d^eux. Par là môme, autant que par l'expression des caractères humains, il est resté le grand poëte de sa nation et de sa langue.
Près de lui, dans un autre monde, où son nom même n'était pas connu d'abord, la poésie morale, la poésie des grands sentiments et des idées, prenait un admirable essor: le génie antique renaissait ; l'art mélodieux et tendre de Virgile était égalé ; le cœur de l'homme agité par la passion, grandi par l'enthousiasme et la vertu, ou puni par le ridiculeetlevice,étaitle sujet vivant d'une admirable poésie. Cette science de la vie humaine, cette préoccupation morale
d'uQ eiôcle inspiré par Taotiquité, par le christianisme, par Descartes, par la cour de Louis XIV, laissaient peu d^at«tention au simple spectacle de la nature agreste et sauvage. Dans quelques moments de retraite, loin de la cour, Timagination charmante de madame de Sévigné, trompant sa monotone solitude de Bretagne, s'aperçoit avec délices que le rossignol, le chardonneret^ la fauvette ^ ont ouvert le printemps dans la forêt. Mais quel poôt^ s'en serait avisé, sous les arbres de Versailles équarris par Le Nôtre, et dans ces jardins, que la sculpture remplissait de naïades, et oiiSanr teul ne voyait que la déesse Pomone ?
Admirons cette puissance abstraite et tout intérieure de la poésie française, dans le dix^septiéme siècle; admirons un Corneille qui, de ses yeux, n'avait rien vu que les toits de Rouen et de Paris et le chemin d'une ville à Tautre; admirons Racine, avec son triste séjour de quelques mois à Uzès, son voyage de quelques semaines au camp de Lille, et ses promenades de cour à Marly et à Fontainebleau, d'avoir trouvé dans leurs études tant de sources limpides et neuves d'inspiration poétique : c'est l'honneur éternel de la pensée pure et féconde par elle-même. Mais il faut re-* connaître ce que ces limites un peu étroites pouvaient ôter à Thorizon du génie. La merveille d'un autre po^te du même temps fut d'y suppléer par l'observation assidue et naïve. Qu*avait vu La Fontaine des grandes scènes de la nature, des grands paysages du pionde physique? Pas beaucoup plus^ je crois, que la route de Cbâteau-Tbierry, les beautés artiticielles du parc de Vaux et les promenades des bois voisins de Paris, ou les magnificences de Versailles^ sans y être invité.
Mais à mille traits d'une vive expression, à tant d'images fraîches et riantes semées dans ses Fables, à Texquise jus* tesse des plus simples détails, on sent chez lui le peintre de la nature^ comme dans Homère, ou dans Tbéoorite. Ce don de vérité pittoresqaei cette peinture des champs et des bois»
cette aspiration môme aux merveilles visibles des cieux» que seul il avait eue dans le grand siôcle» nous ne pouvons plus l'espérer de la poésie tardive et mondaine du siècle suivant. Le grand poëte de Tesprit, Voltaire, tout naturel qu'il est pour un temps si raffiné, n'aura que par instants quelques courts éclairs de poésie descriptive, dans le ravis* sèment de ses libres montagnes et de son lac, ou devant la pointe d'herbe verte, qui vit sous les glaçons des champs. Mais le gotlt, la passion, l'art du siècle étaient ailleurs ; et, quand ce siècle revint vers la nature, ce fut par théorie bien plus que par attrait, par satiété du reste bien plus que par préférence pour un sujet inépuisable. On s'avisa de la nature, pour ainsi dire, comme d'une chose négligée depuis longtemps, comme d'un spectacle oublié qui restait a voir.
Tout était si factice dans ce choix, qu'il eut pour interprète le talent le plus mondain du temps, Delille. Ce fut ce charmant causeur de salon, cet abbé spirituel et coquet, qui se chargea de faire aimer la campagne, en y portant tous les plaisirs de la ville. Ce fut lui qui voulut rendre le spectacle de la nature dans sa grandeur et dans son impression sur le cœur de l'homme, avec le môme art qu'il avait mis à décrire l'appareil mécanique d'un bras artificiel fabriqué par quelque Yaucanson du dix-huitième siècle.
Ce n'était donc pas la poésie, c'était la prose éloquente qui ramenait alors l'imagination vers la nature, BufTon le fit avec grandeur ; et l'originalité naquit pour lui des hardiesses de la pensée savante et de la correction sévère des formes. Mais, par là môme, il tenait la nature encore loin de l'âme humaine ; il la conjecturait dans son infinie puis* sance ; il la devinait dans ses lois générales, il la décrivait, dans ses grandes catastrophes et ses imposants spectacles ; il ne la suivait pas avec amour dans les pistils ou les étami« nés d'une plante ; il ne disait pas comme ce prôtre de l'Afri-» que au troisième siècle: Pourquoi si loin chercher? Est-ce qu'une fleur f non pas de la prairie^ mais du buisson^ ne suffit
214 LES PROSATEURâ DU XlX* SIÈCLE.
pas à te démontrer f artisan suprême du monde ? Non dieam die pratOy sed de dumetis flosculus.
A Rousseau fatigué des soupers de Paris et fuyant dans les bois de Montmorency, au peintre mélancolique de quelques sites du Piémont et de la Suisse, au banni chassé de Tîle Saint-Pierre, premier refuge de sa faite, il fut donné de peindre la nature avec cette passion qui fait la Tenté du tableau. Quelques pages de VÈéloîsey àeVÉmilej du Promeneur solitaire et des Confessions ont enricbi d'élégance descriptive et d'harmonie cette prose déjà féconde en tons si divers. L'émotion de l'&me y passe incessamment de la nature au Créateur; l'éblouissement de la vue inspire le transport de la reconnaissance et Télan de la pnére. Que, sur la môme trace, un autre génie se fût élevé, que l'auteur de Paul et Virginie eût égalé, et une fois même surpassé Rousseau, c'était l'annonce d'une voie nouvelle ouverte au talent ; c'était l'appel vers un autre monde que la vieille Europe, c'était, avec le changement de la société, le rajeunissement de l'imagination et de Tart ! On sait tout ce qui fut espéré, promis, tenté, en Allemagne et en Angleterre.
La première moitié de ce siècle a beaucoup admiré le poêle voyageur et sceptique qui cherchait sous le ciel voluptueux de l'Orient les vives couleurs dont il parsemait ses vers, et qui recueillait plus près de lui, dans les troubles d'une àme mécontente des hommes et d'elle-même, les traits uniformes qu'il donnait à ses héros. Entre Rousseau, Bernardin de Saint-Pierre et Byron, une grande place devait être prise d'abord : un rare et brillant génie allait pa« raitre, se frayer sa route dans l'ébranlement du monde, amasser des trésors d'imagination dans les ruines d'une société mourante, exagérer tout ce qu'il devait bientôt combattre, et, par l'excès même de l'imagination, revenir de l'erreur à la vérité et des rêves d'un idéal avenir au culte du passé.
(iHf. de Chateaubriand, sa vie, ses écritSy son influence litté^ raire et politique sur son temps^ p. 41-51.)
SAINTE-BEUVE, 2i5
SAINTE-BEUVB
Charles-Auguste de Sainte-Beuve, — car la particule qu'il rejeta plus tard lui appartient bien légitimement, — naquit le 2^ décembre 1804, à Boulogne-sur-mer, où son père, — homme de grande instruction, joignant à des goûts de biblio-* graphe, d'amateur, de philologue^ un grand amour de la poésie, surtout de la poésie ancienne, — exerçait les fonctions de contrôleur principal des droits réunis. Au sortir du collège, où il avait obtenu de brillant» succès, il suivit d'abord la carrière médicale, et, eu faisant son externat, cultiva lesletlres. L'apparition des Odes et Ballades de V. Hugo le décida à se vouer tout entier à la litterature.il s'essaya dans la poésie sous la bannière de la nouvelle école, et, pour constituer comme critique, pour poser l'école et lui chercher dans le passé un point d'appui national, il écrivit le Tableau historique et critique de la poésie française et du théâtre français au seizième siècle^ qui fut publié en 4828* Encore peu érudit,il ignore ce qui est antérieur au seizième Biècle,et, dans le seizième môme, il s'applique surtout à éclaircir le moment et le caractère de la tentative de la Pléiade^ c'est-à-dire de notre première poésie classique avortée qui débute sous Henri H, et se prolonge jusqu'à Desportes et Bertaut, sous Henri III. Il fait saisir le passage de l'école de Marotà celle de Ronsard et le passage de celle-ci à l'établissement de Malherbe, donnant la principale place à Ronsard, qui forme le centre de son travail. Dans cet essai, le jeune romantique présente une sorte d'introduction à l'histoire de notre poésie classique proprement dite, et, selon ses propres expressions, en ressaisit un premier âge dans sa fleur, et comme un premier printemps intercepté.
Peu de temps après la publication de ce premier ouvrage, il commença à écrire dans le Globe et bientôt dans la Revue de PariSy des articles d'histoire, de philosophie et de critique.
Dans ses premiers Portraits littéraires^ il invitait le romantisme à une nouvelle transformation, à sortir de l'art pur^ « à rayonner le sentiment deThumanitô progressive. » Au Globe etklsiRwue de Paris il fit de la critique poiémique^ volontiers agressive^ entreprenante du moins, de la critique d'invasion, comme il disait lui-même beaucoup plus tard. M. de Vigny pouvait lui écrire le 29 décembre 1829, à propos d*uo article sur Racine, qu'il venait de publier dans la Revue de Paris, qu'il avait créé une critique haute qui lui appartenait en propre, et que sa manière de passer de l'homme à l'œuvre et de chercher dans ses entrailles le germe de ses productions était une source intarissable d'aperçus nouveaux et de vues profondes. Pour le style il restait cUssique ; simple, régulier, quelquefois brillant ; rien encore de bien particulier; plus d'élégance que d'originalité. Le succès qu'obtinrent les débuts de M. Sainte-Beuve dans la critique engagèrent le directeur de la Revue des deux Mondes à se l'attacher. Dans cette nouvelle Revue, il fit, selon ses propres expressions*, de la critique plus neutre, plus impartiale, maisplusanalytique, descriptive et curieuse, de la critique qui ne concluait pas. C'est là qu'il donna la plupart de ses Portraits contemporains , dont quelques-uns concluent, quoi qu'en dise M. Sainte-Beuve. N'a-t-il pas une conclusion, ce bel article sur Lamennais, dont a parlé, il y a peu de temps, M. Louis Veuillot? Le rédacteur de V Univers a fait de ces Portraits la meilleure appréciation que nous connaissions, lladit^en parlant du premier volume dont il venait délire, dans les loisirs de la campagne, la nouvelle édition :
« Le premier volume est consacré à quelques-unes des principales figures littéraires de l'époque : Ghateatibriand, Lamartine, Déranger, Lamennais, Victor Hugo. Nous avions oublié ces peintures, qui datent d« trente ans et plus. Nous en admirions la pénétration, Tadresse, la boouo grâce, surtout l'esprit de Justice! Portraits pleins de vie, jugements pleins de probité, sincères partout, sinon partout irréformables. G(3néralement, le critique admire ; mais son admiration franche, on pourrait dire toute jeune, si elle va peut-être plus loin qu'il ne faut, ne l'emporte jamais plus loin qu'il ne veut aller. En se faisant disciple (on 'est toujours, et à tous les Ages), il reste maître. Dana l'art et dans la
i Préface du tome I«* des Causeries,
morale^ il ne laisse point franchir les bornes du goût, que lui-même alors, dans ses écrits personnels, il n'observait pas rigoureusement. Avec une force douce et déférente, il fait ses réserves, il dit où il entend rester. Après trente et quarante ans, c'est là que le sentiment public est resté avec lui, et les esprits éminents qui ont passé outre, se sont égarés. »
Les délicats et les gens du métier admirèrent dans ces Por^ traits Térudition curieuse et patiente de TAnglais Warton et la logique persévérante et inflexible de rAUemand Bouterweck.
La révolution de 1848 fit subir au talent de M. Sainte-Beuve une transformation profonde. Au mois d'octobre de cette orageuse année, il était allé en Belgique, à Liège, professer la littérature française. De retour à Paris, en septembre 1849, M. Yéron, directeur du Constitutionnel, lui offrit les colonnes de son journal chaque lundi, pour y faire un cours de littérature par chapitres détachés. Parler pure littérature et pure critique à ce public si nombreux et si divers, et Ty intéresser en ces temps de préoccupation politique, n'était pas chose facile ; mais cependant la proposition devait tenter Sainte-Beuve, parce qu'il y avait longtemps qu'il demandait qu'une occasion se présentât à lui d'être critique, tout à fait critique, comme il l'entendait, avec ce quel'ftge et l'expérience lui avaient donné de plus sûr et de plus hardi. Il se mit donc à faire pour la première fois de la critique nette et franche, à la faire en plein jour, en rase campagne S habituellement s'attachant à l'étude minutieuse d'un auteur, et quelquefois traitant « quelques-uns de ces sujets qui ne sont pas personnels, où l'on parle non plus de quelqu'un, mais de quelque chose, et dont nos voisins, les Anglais, ont si bien réussi à faire tout un genre sous le titre modeste ù*Essais *. » Dans cette nouvelle carrière, « son talent, très-séduisant et très-redoutable, se déploie avec beaucoup de souplesse, de force et d'éclat. Il gagne à cette espèce d'improvisation hebdomadaire où l'on ne croyait pas qu'il pût se risquer. Rien qui sente le vieux tour, le rapiéçage, la fausse verve, ou la morne pesanteur des autres critiques; il ne semble plus
* Préface du tome I«' des Causeries.
* Causeries t 21 octobre 1850, Qu*b8T-C£ qu'un classique?
218 LES PROSAtEURS DU XIX* SIÈCLE.
lui-même se ressentir de son ancienne gêne. Il devient large^ prompt; il est hardi hardiment *. » Selon ses propres expressions, • il remplace le raffinement de la pensée par l'expression Claire, nette, rapide, par le parler de tout le monde. »
Après le coup d'Etat du 2 décembre 1852, le Constitutionnel passa en d'autres mains. Sainte-Beuve le quitta pour entrer au Moniteur; car il applaudissait aux « changements merveilleux qui s'accomplissaient et qui inauguraient de toutes parts une ère de paix el de régularité*. » Dans sa nouvelle position il continua, avec une confiance redoublée par la jouissance du calme rétabli, par le sentiment de la civilisation reconquise, cette espèce de cours public de littérature qu'il avait entrepris depuis plus de trois ans. Sans rien changer à la forme de ses entretiens libres et familiers et sans en altérer l'esprit, il se proposa seulement de les rendre dignes du lieu où il écrivait et de les harmoniser par quelques points avec le régime qui lui rouvrait la carrière. La critique de l'ancien empire avait laissé une tradition de haute estime ; il voulait que la critique littéraire sous le jeune ^ et nouvel empire ne parût pas trop audessous de ce qu'elle avait été sous l'ancien. Pour ses articles au journal ofticiel il choisit, d'habitude et de préférence, des sujets dans la littérature française des deux derniers siècles; quelquefois aussi il en prend dans la vie publique, civile et militaire ; c'est ainsi qu'il a écrit sur le maréchal de Villars de grands articles où s'est révélé chez lui à un rare degré le sentiment historique. D'autres études lui ont donné l'occasion de prouver que ce sentiment historique n'était pas moins profond chez lui appliqué aux choses de notre temps qu'appliqué aux choses du passé. Que ses biographies et ses critiques aient pour objet des personnages contemporains ou des hommes d'autrefois, dans toutes il se montre peintre incomparable.
« Il a connu familièrement tous ceux qu*il juge. Chacun a sa physionomie, et nul ne se confond avec un autre. Sans négliger la tradition, M. Sainte-Beuve regarde au delà, Jusqu'à ce qu'il ait surpris le personnage lui-même, sur lequel la tradition n'est souvent qu'une illusion
1 L. Ycuillot, Univers^ 23 août 1851.
< Premier article au Moniteur, la décembre 1852, i/abbk Barthéleuv.
contemporaine qni &*est perpétuée. Il ne fait pas de portraits généranx, d'abstractions personnifiées. Tout est individuel; c'est la variété de la ▼le. Don supérieur, qu'aucun écrivain de notre temps n'a eu au même degré que lui, et que personne avant lui, ce semble, n'avait porté dans la critique française ^ »
Les contemporains étaient un peu jaloux de la préférence que M. Sainte-Beuve donnait aux sujets anciens dans ses articles du Moniteur; il lésa dédommagés en leur faisant la place très-large dans une nouvelle série de Causeries qu'il donna soit slu Moniteur, soit au Constitutionnel et au Temps, après qu'une susceplibilité d'amour-propre lui eut fait quitter le Moniteur, Dans ses Nouveaux Lundis, il prit une allure plus dégagée qu'il ne l'avait jamais eue, et aussi plus irrévérencieuse. [1 se montra d'une sévérité étonnante envers nombre de ceux qu'il avait le plus vantés autrefois^ et, finalement, ne ménagea pas davantage ceux mômes qui avaient le plus secondé sa fortune et applaudi à ses succès. Il tendit la main aux nouveaux venus^ surtout aux plus audacieux, aux plus déterminés dans leur opposition à la pensée chrétienne vers laquelle, pendant sa jeunesse, il s'était longtemps senti porté, et qu'il aurait peut-être fini par embrasser sans la chute de l'homme dont il admirait le plus le talent et le caractère, de l'abbé Lamennais. Il avoue hautement ses sympathies pour la nouvelle école de critique, et consent qu'on accorde aux littératures vivantes étrangères une partie de l'esiime et de l'étude qu'on n'avait données longtemps qu'aux littératures classiques. Cependant il ne fait aucune concession qui puisse être fatale au goût. 11 sait que le danger aujourd'hui est dans le sacrifice des littératures et des poésies qu'on peut appeler modérées.
« On plaidait, dit-il, pour Siiakespeare, pour Milton, pour Dante^ pour Homère môme; on ne plaidait pas pour Virgile, pour Horace, pour Boileau, Raciue, Voltaire, Pope, le Tasse, admis et reconnus de tous. AcOourd'hui partie complète est gagnée pour les premiers, et les choses sont retournées du tout au tout, les plus grands et les primitifs régnent et triomphent; les seconds même en invention après eux, mais naïfs et originaux encore de pensée et d'expression, les Régnier, les
« D. Nisard, Mélanges (Vhistoire et de littérature^ I" série, p. 146.
Lacrèce, sont remis à leur juste rang, et ce sont les modérés, les cultirés, les polis, les anciens classiques, qu'on tend i sutwrdonner et qu'on est disposé, si Ton n'y prend garde, à traiter un peu trop sous jambe : une sorte de dédain et de mépris (relativement parlant), est bien près de les atteindre. Il me semble qu'il y a lieu de tout maintenir, de ne rien sacrifier, et en rendant plein hommage et entière révérence aux grandes forces humaines qui, semblables aux puissances naturelles, éclatent comme elles avec quelque étrangeté et quelque rudesse, de ne cesser d'honorer ces autres forces plus contenues qui , dans leur expression moins semblable à une explosion, se revêtent d'élégance et de douceur t. »
Et, après avoir fait un bel éloge de Pope, qui, dit-il, représente la poésie correcte et ornée dans tout son fini, dans tout son charme de diction, afin de maintenir un certain c0(6 trop menacé et trop méprisé, aujourd'hui que la vue historique a tout envahi dans les lettres, qu'elle domine toute étude et préside à toute lecture, il ajoute, à propos de VMistoire de la littérature anglaise^ de M. Taine :
« Combinons nos eflorts, ne les opposons pas et ne détruisons rien. Vous nous invitez, vous nous obliges à force de talent, à marcher avec vous vers le grand, le fort, le difficile, vers ce que nous n'aurions pas abordé à ce degré sans vous ; mais aussi ne nous supprimes pas nos points de vue habituels et agréables, nos paysages de Windsor et nos jardins de Twickenham. Agrandissons-nous du côté des hautes vallées et des hautes terres, mais gardons aussi nos riants domaines *. »
C'est ainsi qu'à part de rares déviations, M. Sainte-Beuve maintient fermement les principes sains et est toujours un boa avertisseur.
Tout en poursuivant avec une régularité merveilleuse ses articles périodiques de critique, M. Sainte-Beuve a écrit deux ouvrages importants qui mérilent ici quelques détails.
Le premier est la longue Histoire de Fort-Royal dont les volumes ont paru à de grandes distances. A propos des gloires et
< Nouveaux Lundis, M. Taiivb, 13 juin 1864« s 0 juin 1864.
SAINTE-BEUVE. %î{
des vicissitudes de cette célèbre abbaye, Sainte-Beuve a voulu donner rhlstoire morale, religfieuse et littéraire du dix-septième siècle. Il a encore élargi ce cadre déj& bien vaste par de nombreuses digressions. Il; a remonté aux origines des doctrines, aux prédécesseurs des hommes ; il redescend aux conséquences des unes^ aux héritiers des autres. Par voie de rapprochement ou de contraste, il fait entrer dans son cadre, il étudie dans des digressions ou dans des chapitres particuliers; quantité d'hommes qui semblaient n'avoir rien de commun avec rhlstoire de Port-Royal : des théologiens et des philosophes, saint François de Sales, Montaigne, Bayle, Leibnitz, Malebranche ; des écrivains célèbres qui ont eu queique rapport direct ou indirect avec Port-Royal : Racine, Boileau, Molière, Bossuet» Fénelon, Bourdaloue ; des auteurs qui n'ont fait que parler de Port-Royal : Voltaire, de Maistre, Lamennais; des personnages politiques : Richelieu, Mazarin, Retz^ l^s conseillers intimes de Louis XiV, et le grand roi luimôme.
Soit dans le cours du récit, soit dans des notes substantielles et fines placées presque à chaque page, le savant et spirituel auteur a multiplié les éruditions de toutes sortes, souvenirs littéraires, anecdotes piquantes, citations curieuses.
Le tout se lit avec grand intérêt, bien que le style soit souvent assez pénible. L'écrivain a gâté sa manière en la raffinant à l'excès. Sa diction est recherchée, mignardée^ enchevêtrée. Tantôt ce sont des périodes inextricables, tantôt des phrases heurtées qu'on ne peut suivre sans fatigue. Des constructions et des emplois extraordinaires, des images nébuleuses à force de demi-sens et de demi-jours jettent une obscurité fâcheuse sur maints passages. Certaines pages ont la netteté et la facilité de ses Portraits et de ses Causeries»
Un cours professé à Lausanne avait été l'origine de VHistoire de Port-Royal, un autre cours libre et public professé, à Liège, en 1848, fut l'occasion du second grand ouvrage de Sainte- Beuve, Chateaubriand et son groupe littéraire sous V Empire. Dans ces deux nouveaux volumes, le sugace et redoutable critique, tout en professant en général une haute estime littéraire pour le père de toute la jeune génération intellectuelle de la première moitié du dix^neuvième siècle, examine avec une im-
pitoyable rigueur le caractère, les opinions, les sentiments de l'auteur du Génie du Christianisme et des Mémoires d^Outre- Tombe. Il se monire particulièrement sévère dans l'appréciation des convictions religieuses de Thomme qui^ après avoir débuté par le Gime du Christianisme, termina sa carrière de chrétien par la ViedeMancé, Suivant M. Sainte-Beuve, rien de sérieux, rien qui parle du fond du cœur et de la conscience dans les idées religieuses, non plus que dans les idées politiques et sociales du capricieux et mobile Kené,
w Trouver la plas belle phrase sar les descendants de saint Louis et de Robert le Fort, la plus belle phrase sur Napoléon à Sainte-Hélène^ la plus belle phrase sur le tombeau de Jésus-Christ, la plus belle phrase sur la république future éventuelle^ la plus belle phrase et la plus splendide sur la mine et le cataclysme du vieux monde : qu'il y ait réussi, et il sera content ^. »
Enfin l'opinion de M. Sainte-Beuve, — et il la reproduit à chaque instant, — est « que M. de Chateaubriand est resté Jusqu'au bout l'homme de ses rôles et de ses professions publiques, religieuses et autres, par honneur plus encore que par sentiment de la vérité '. »
Si cette explication de la vie et des écrits de M. de Chateaubwand était complètement juste et exacte, il resterait une indélébile flétrissure au front de celui qui a été tant célébré comme l'un des principaux promoteurs de la restauration du sentiment et des pratiques catholiques en France. Il aurait vécu et il serait^ mort en hypocrite ; et dans les grands actes religieux qu'il accomplit si souvent, à la vue de tous^ ou du moins à la connaissance de beaucoup dé personnes, surtout dans ses dernières années, il ne faudrait voir qu'une abominable répétition du sacrilège ironique et provocateur des communions de Voltaire. Celte supposition est gratuitement outrageante et on ne peut louer rinspiration qui a dicté au malin critique un jugement si sévère.
Il est un autre livre de M. Sainte-Beuve, un produit de sa jeunessOi dont nous sommes embarrassé de parler, Volupté. On
1 XX* leçoD, t. Il, p. 74. - • Ibid., p. 93, note.
Ta souvent nommé, mais nous garanlirions que peu de personnes Tont lu, que peu de personnes du moins le pourraient lire aujourd'hui. Il ne saurait guère s*imaginer de lecture plus fatigante, plus rebutante. C'est moins un roman qu'un exercice de critique mystique, une étude d'anatomie pathologique, où l'auteur a voulu décrire dans le menu, analyser heure par heure la lutte de la chair et de Tesprit, l'esprit triomphant, mais après avoir laissé tomber la chair dans d'ineffaçables souillures. Nous voulons bien reconnaître, avec les admirateurs et les admiratrices de cette œuvre étrange, qu'on y trouve des portraits finis, des peintures exactes, tt des détails charmants, de délicieuses miniatures, des vérités de cœur ^, » qu'une des cinq figures principales du roman, madame de Couên, est intéressante et peinte d'une touche légère et délicate. Nous avouerons aussi que certains passages rendent dans un bon style des pensées et des sentiments au-dessus du commun, tel que le suivant où le héros, Âmaury, repasse dans l'amertume de son ûme ses années écoulées :
« Je puis répéter aajourd'hai avec le grand Saint pénitent : Et voilà que mon enfance est morte, et je vis. Et voilà que mon adolescence et la plus belle portion de ma Jeunesse sont mortes, et je vis. Les âges que DOQS vivons sont comme des amis tendres, et d'abord indispensables, qui ne se distinguent en rien de nous-mêmes. Nous les aimons, nous habitons en eux, ils ne font qu'un avec nous. Leur bras familier s'appuie à notre épaule ; leurs grâces nous décorent. Ils nous sont Euryale^ et nous leur sommes Nisus. Mais, une fois en pleine route, ces âges si charmants sont des amis bientôt lassés, qui se détachent peu à peu, et que nous-mêmes nous laissons derrière comme trop lents, ou dnnt nous sépare un passage, quelque torrent irrésistible. Ils expirent donc, ces amis d*abordtant aimés; ils tombent en chemin plus jeunes que nous, plus innocents, et nous poursuivons le voyage avec des compagnons nouveaux, dans une carrière de moins en moins riante et simple. Mon enfance m'a connu si pur! que dirait-elle en me voyant si intrigué, si capable dé ruse^ et pur moments si sale? Que dirait Euryale, s'il voyait son Nisus l'ayant oublié, parjure à la vertu, et s'énervant lâchement au sein d'une esclave ? Répétons-nous souvent : Oh 1 que nos âges d'autrefois, ces Jeunes amis morts, s'ils revenaient au mondo, rougi* raient de nous voir ainsi déchus K »
' Eugénie de Guérin, Journal et lettres^ p. 334. > Pages 901 et suiv., édit. 1869.
Mais nous le répétons, Tensemble du livre est fastidieux, et le style maniéré, coutoumé, souillé à chaque instant d'incorrection et de mauvais goût.
Le talent de M. Sainte-Beuve s*est maintenu et même a toujours crû, Jusqu'à la fin de sa carrière. On a rarement vu dans notre siècle une tenue si persistante de talent, et, quand il mourut, il méritait encore l'éloge qui lui avait été déjà donné une fois, que a grflce à lui, la critique littéraire était en meilleur état ^. » Une place tout à fait à part lui est assurée parmi les juges littéraires qui forment l'opinion publique et préparent les arrêts de la postérité.
Ârrétons-nous encore sur cette individualité si originale, et entrons dans quelques détails plus particuliers sur sa manière de travailler, sur son genre de critique, sur son style.
M. Sainte-Beuve est d'abord un des critiques les plus érudits, les plus savants qui aient jamais existé. 11 a tout lu, tout consulté, lout dépouillé. S'il a trouvé de lui-môme quantité d'aperçus judicieux et fins, il a su profiter, comme c'était son droit, des idées de ses devanciers dans la critique. Il a souvent eu le bon esprit d'aller puiser aux sources peu connues, tels que les journaux littéraires du dix-huitième siècle dont il a quelquefois très-bien relevé les mérites. Lui-môme, il nous a appris qu'un été, à la campagne, il put dépouiller à loisir plusieurs années de cette considérable et excellente collection intitulée Esprit des journaux ^ laquelle commencée à Liège, en 1772, s'est poursuivie jusque vers 1813".
M. Sainte-Beuve avait le bon esprit de ne pas a laisser trop le métier et la besogne empiéter sur l'essentiel de son âme et de ses pensées '. » 11 disait, dans les années qui précédèrent 1848, qu'il faut « cultiver ses amis, garder de son esprit pour les relations de chaque jour et savoir en dépenser sans y regarder, donner plus à l'intimité qu'au public, réser-
1 Louis Veuillot, Mélanges^ 29 décembre 1854.
" Il a encore dit : « Je sais dans la bibliothèque de Besançon'une clianibre pas très-grande et qui n'est garnie que de collections de ces vieux journaux littéraires ; en s'enfermant là pendant quelques mois, et non sans le docte Weiss (genius loci)^ on ferait beaucoup. {Portraits contenir porains, t. II, p. 364-67. Les journaux chez les Romains.)
' Chat, et son groupe litt,^ préf. de ISOO, p. G.
ver la part la plas fino et la plus tendre, la fleur de soi-même pour le dedans. » Cependant ce fut un travailleur opiniâtre et peu d hommes ont été aussi assidus, aussi infatigables à Té* tude. On est effrayé en pensant quelle somme d'application de* mande le nombre énorme d'articles qu'il a écrits sur tant d'auttiurs et sur des matières si différentes. Et il n'était pas de ceux qui jugent en général et d'ensemble sujr une connaissance vague du sujet. Son principe était que « savoir bien lire un livre en le jugeant chemin faisant, et sans cesser de le goûter, c'est presque tout l'art du critique. Cet art, ajoutait- il, consiste encore à comparer et à bien prendre ses points de comparaison : ainsi, à côU^ à*Atala lire Paul et Virginie et Manon Lescaut; — à côté de René lire Obermann et le Lépreux; — à côté des Martyrs lire ÏOdyssée^ Télémague et Millon. Faites cela, et kissez-vous faire. Le jugement résultera tout naturellement en vous et se formera de votre impression même ^ » 11 voulait, selon une pensée de Bacon, que la critique fût une émanation des livres. Les livres, qui les aima jamais plus que lui? Qui eut plus que lui l'esprit littéraire qu'il a si bien déOni, quand il a dit :
« L'esprit littéraire, dans sa vivacité et sa grâce, consiste & savoir s'intéresser à ce qui platt dans une délicate lecture, à ce qui est d'ailleurs inutile en soi et qui ne sert à rien dans le sens vulgaire, à ce qui ne passionne pas pour un but prochain et positif, à ce qui n'est que l'orne* ment, la fleur, la superfluité immortelle et légère de la société et de la vie. L'amour des lettres, aux &ges de belle culture, suppose loisir, curiosité et désintéressement; il suppose aussi une habitude de goût et môme de caprice, une liberté d'aller en tous sens. N'aimer en littérature qu'à s'occuper du présent et courir le succès, ce n'est pas aimer les lettres elles-mêmes, dont le propre est la perpétuité, la mémoire et la variété dans le souvenir*. »
M. Sainte-Beuve met à travailler son style le môme soin, le môme amour qu'il applique à approfondir et à goûter la matière qu'il doit traiter. S'il se rencontre dans sa langue quelques négligences ou incorrections, elles sont involontaires; car on ne peut surveiller plus qu'il le fait sa diction. Souvent même son
^ Chat, et son groupe litt., 9* leçon, t. 1, p. 22T. * Nouveaux Lundis^ U sept. 1863, Sismondi.
slylescnt Irop lo travail, et l'effort paratUrop peiné. Les qualités sont quelquefoisrecherchées trop curieuseoient^ea dehors de la pensée. Pour éviter la phrase ronde, harmonieuse et pleine, il saccade son style et hasarde certaines constructions un peu con* tournées, un peu maniérées ; il rappelle, par les hons et par les mauvais côtés, Hivarol pour lequel il professa toujours un goût particulier. La langue anssi, en certaines pages, manque d'unité. Est-ce un classique, est-ce un romantique qui écrit? On ne le sait trop, et Tauteur lui-même ne veut pas qu'on le sache. Le romantique de i829 ne s'est Jamais bien converti. Un jour qu'il prodiguait les éloges au poète romantique Théodore de Banville, il a dit : « Je ne suis et Je ne serai jamais qu'un denii-converti ^ » El lors même qu'il était le plus disposé à recommander le culte du dix-septième siècle, il voulait qu'on fût de son temps en écrivant, qu'en tâchant d'éviter les défauts de la langue contemporaine on n'en rejetât pas les ressources, qu'on ne se retranchât pas la marque propre et l'originalité '• Quelque chose des défauts de notre âge se retrouve dans les écrits de fil. Sainte-Beuve, mais il en a surtout les qualités. Combien peu d'écrivains de notre siècle dont la diction soit toujours en tout fidèle à la bonne langue I M. Sainte-Beuve est un de ceux qui, dans leur maturité, s'en sont le moins écartés, bien que souvent sa manière d'écrire paraisse contraire au vrai génie de la tangue française. « Il triomphe d'un instrument rebelle et le rend agréable à force de goût, de finesse et de bon sens.*»
Pour la pensée, pour les observations, pour la peinture, comme pour le style, Sainte-Beuve excelle surtout par le détail. 11 n'attaque pas largement et dans le plein un sujet. Les considérations larges et saillantes n'abondent pas chez lui. Le souffle et la largeur de l'inspiration lui manquent, mais comme il atteint bien son objet, « l'intime perscrutation des talents * I » 11 disait en novembre 1838, en entreprenant le portrait de II. Nisard : «( La critique d'un écrivain sous notre plume court toujours risque de devenir une légère dissection anato-
> Cati^ertM, 12 octobre 18&7. — « Chat, et son groupe /i7<., 21» Icç., t. II, p. 126. — •L.VouHlot, Mélanges^ 20 décembre 1854. — * Revue des Deux Mondes^ 15 avril 1864.
inique. » Il restera le chef des anatomietes litlérairea. Quelqu'un rinvitait à entreprendre un grand travail d'ensemble sur une de nos époques littéraires. « Ceci n'est pas mon affaire, répondit-il, ce qu'il me faut, c'est un petit coin. » Oui, un petit coin, voilà son domaine ; mais qu*il sait bien s'en rendre maître, y voir tout et en faire jaillir en tous sens la lumière ! « il s'occupe plus de la critique des lettres que de leur histoire, et fait plus de portraits que de tableaux ^ p 11 affectionne les côtés restreints des questions, il aime les horizons bornés ; mais volontiers il va au fond des sujets qu'il s'est donné à traiter ; il est un de nos critiques qui offrent le plus de grandes éludes sur un auteur déterminé. Dans son remarquable travail en trois articles sur Théophile Gautier, il dit : « Je ne sais pas étrangler en deux ou trois tours de phrases convenues à l'avance un homme de talent qui écrit depuis plus de trente ans.»
Môme dans ces grandes études, ce qui manque à M. Sainte- Beuve, c'est rentratnementy l'abandon sympathique et admiratif, l'émotion, la flamme. Comme on le lui a justement reproché^ critique, pour lui, est d'ordinaire synonyme d'éclectisme et d'indifférence. Cet homme qui avait fait de bonne heure le tour de toutes les opinions et ne s'était arrêté à aucune, fut toute sa vie un sceptique; et sa critique, de toute date, s'en ressent. Ëtant sceptique, il est naturellement railleur, et par une conséquence presque forcée, sarcastique et malin. Quand cette nature nerveuse et impressionnable & l'excès est irritée, quand les abondante^ ressources de son esprit ont à servir des rancunes personnelles, il devient redoutable, et le fond d'humeur acre qui s'était amoncelé dans sa poitrine déborde en amertumes corrosives. MOme quand rien n'excite sa bile et qu'il n'a pas de représailles à exercer, on le voit saisir avidement toute occasion de lancer une malice et sacrifier tout à un bon mot. 11 excelle à manier le persiflage élégant, à décocher des méchancetés enveloppées; il a des réticences perfides, il est cruel avec grâce; personne ne sait comme lui déchirer son prochain avec des griffes de velours.
Le scepticisme devait encore jeter M. Sainte-Beuve dans l'épi-
» Nisard, Critiq. littér., voir p. 241.
coréisme ; aussi Tépicuréisme^ — sans parler d'ane irréligion trop connue — coule-t-il à pleins l)orcls dans son œuvre.
Cependant des hommes d'un camp très-opposé, ceux mê« mes qui ont le plus violemment attaqué « sa complaisance pour les muses impudiques K » ont dû reconnaître « qu*avec toutes sortes de pentes et de faiblesses regrettables pour les relâchements en tous genres, M. Sainte-Beuve est, en somme^ Fhomme du milieu mondain qui s'est le plus souvent et le plus ouvertement mis du côté de la justice et même de la morale. » il y a, dit M. Yeuillot *, des sacrifices à la renommée, à la puissance, à l'amitié, que M. Sainte-Beuve n'a jamais voulu faire absolument. Il s'en est tiré comme il a pu, pas toujours en héros; mais il a marqué au moins ses scrupules^ et mis la bande de bâtardise sur les blasons suspects qu'il avait à vérifier, fidèle encore à la critique dans ses complaisances les plus signalées et dans ses expéditions les plus périlleuses. »
Parallèle de M. Cousin et de M. Villemain.
Quel est le rapport exact du style de M. Cousin et de celui deM.VillemaiQ?En quoi les deux manières se rapprochentelles et diffèrent-elles ? J'oserai d'autant plus les comparer, qu'ici je n'aurai réellement pas à conclure, et que, tout balancé, je ne puis qu'admirer des deux parts sans incliner à une préférence. Le style de ^. Cousin a l'air plus grand ; il a la ligne plus ouverte, le dessin plus large; il se donne à première vue plus d'horizon. Mais il est de certains détails dont il ne tient pas compte et qu'il néglige. Comme les statuaires, il choisit son point de vue et y sacrifie le reste. Le style de M. Yillemain, large et fin, avance comme un flot ; il ne laisse aucun point de la pensée sans l'embrasser et la revêtir. Il est tout varié de nuances, de rencontres imprévues, d'expressions trouvées. S'il trahit par endroits un peu d'inquiétude et d'incertitude, dès qu'il
^ L. Veuillot^ 29 décembre 1854. — < Mélanges, 2* série, t. II, p. 214.
est dans le plein du sujet il devient tout à fait grave et beau. J*ai pour idée que Ton est toujours de son temps^ et ceux-là mêmes qui en ont le moins Tair. Le style de M.Viilémain appartient à notre temps par un certain souci et une certaine curiosité d'expression qui y met le cachet; c'est un style, après tout, individuel, et qui ressemble à Thomme. Le style de M. Cousin, au premier abords parait échapper & la loi commune; on dirait vraiment que c'est un personnage du dix-septième siècle qui écrit. Il entre dans son sujet de haute lice; il a l'élévation de ton aisée, naturelle, l'ampleur du tour, la propriété lumineuse et simple de l'expression. Pourtant certain air de gloire répandu dans l'ensemble trahit à mps yeux le goût de Louis XIII jusqu'en plein goût de Louis XIV. Son style aussi est moins individuel que l'autre, et serre de moins près les replis de la pensée ; c^est un style qui honore ce temps-ci bien plus encore qu'il ne le caractérise. Je ne veux pas prolonger outre mesure un parallèle qui peut se résumer d'un mot : M. Yillemain a des teintes plus fines, M. Cousin a la touche plus large. Seulement si quelqu'un, frappé chez celui-ci de tant de grandes parties qui enlèvent, était tentée entre les deux, de le préférer comme écrivain et de le lui dire, nous sommes bien sûr que lui-même serait le premier à renvoyer l'admirateur au style de l'autre, en disant : « Regardez bien, vous n'y
avez pas tout vu. »
{Causeries^ 19 nov. 1849.)
KÉcrivain du dix-neuvième siècle.
M. de Balzac avait le corps d'un athlète et le feu d'un artiste épris de la gloire; il ne lui fallut pas moins pour suffire à sa tâche immense. Ce n'est que de nos jours qu'on a vu de ces organisations énergiques et herculéennes se mettre, en quelque sorte, en demeure de tirer d'elles-mêmes tout ce qu'elles pourraient produire, et tenir durant vingt
ans la rude gageure. Quand on lit Racine, Yoltaire, Montesquieu, on n'a pas trop Tidée de se demander s'ils étaient ou non robustes de corps et puissants d'organisation physique. Buffon était un athlète, mais son style ne le dit pas. Les écrivains de ces âges plus ou moins classiques n'écrivaient qu'avec leur pensée, avec la partie supérieure et tout intellectuelle, avec l'essence de leur être. Aujourd'hui, par suite de Timmense travail que l'écrivain s'impose et que la société lui impose à courte échéance, par suite de la nécessité où il est de frapper vite et fort, il n'a pas le temps d'être si platonique ni si délicat. La personne de l'écrivain, son organisation tout entière s'engage et s'accuse elle-même jusque dans ses œuvres; il ne les écrit pas seulement avec sa pure pensée, mais avec son sang et ses muscles. La physiologie et l'hygiène d'un écrivain sont devenues un des chapitres indispensables dans l'analyse qu'on fait de son talent.
{Ibtd., 2 sept. 1850.)
Un savant A. la pbrase interminable.
La Rochefoucauld ne ressemblait en rien à cet illustre savant que tout Paris connaît, et qui, lorsqu'il vient y passer quelques mois, atellement soif de parler (nondecauser)qu'il s'arrangede manièreàêtredifficilementinterrompu. Cet illustre savant, qui fait ses phrases très-longues, a imaginé de ne reprendre haleine qu'au milieu, et jamais à la fin de sa période. Comme on le respecte beaucoup, on attend qu'il ait fini pour glisser un mot ; mais il a trouvé l'art de ne jamais finir; car ayant respiré en toute h&te au milieu d'une parenthèse, il repart et court de plus belle, si bien que la parole lui reste toujours, que sa phrase commencée dans un salon se continue dans un autre, que dis-je? elle irait ainsi de Paris jusqu'à Berlin; et, comme il est grand voyageur, il y
SAINTE-BEUVE. 23 i
a telle de ses phrases, en vérité^ qui a pu faire avec lui le tour du monde.
{Préface de La Rochefoucauld^ éd . 1853.)
Les Mémoires de M. de 'Walekenaer sur M"^* de
Sévigné.
Vous connaissez ce bon d'Hacqueville, l'ami, le £onGdent empressé de M"* de Sévigné et de tout son monde, celui qui se met en quatre et en mille pour tout voir, pour tout savoir, qui sait les dessous de cartes d'un chacun, et qui n'en est pas moins obligeant et indulgent pour cela, incapable de négliger aucun ami absent ou présent, se multipliant de sa plume et de sa personne pour sufflre à tout. En vain M™* de Sévigné essayait quelquefois de le modérer dans son zèle de bons offices et de correspondance : a Yous jugez bien, écrivait-elle à sa fille, que puisque le régime que je lui avais ordonné ne lui plaît pas, je lâche la bride à toutes ses bontés et lui laisse la liberté de son écritoire. Songez qu'il écrit de cette furie à tout ce qui est hors de Paris et voit tous les jours tout ce qui y reste : ce sont les dHacque^ ville,,» » C'est ainsi qu'elle le surnomme, et elle continue d'en parler comme s'il é\A\X plusieurs, £h bien ! supposez un moment qu'après tout à l'heure deux siècles, d'Hacqueville soit revenu au monde, qu'il se mette à se ressouvenir de ce temps-là, à nous entretenir de M"' de Sévigné et de ses amis, à vouloir tout nous dire et ne rien oublier; imaginez le récit intime, abondant, interminable, que cela ferait, un récit doublé et redoublé de circuits sans nombre et de toutes sortes de parenthèses ; — ou, mieux encore, imaginez une promenade que nous ferions à Saint-Germain ou à Versailles en pleine Cour de Louis XIV, avec d'Hacqueville pour maître des cérémonies et pour guide : il donne le bras à M"* de Sévigné, mais il s'arrête à chaque pas, avec cba-
que personne qu'il reucoatre, car il connaît tous les masques, il les accoste un à un, il les questionne pour mieux nous informer ; il revient à M"' de Sévigné toujours, et elle lui dirait : « Mais, les (THacqtieviile, à ce train-là, nous n'en sortirons jamais, o C'est tout à fait Tidée qu'on peut prendre du livre de M. Walckenaer, plein d'intérêt et de longueurs, qui ressemble à la promenade en zigzag dont nous parlions; c'est un liv^'e qui rendrait M"* de Sévigné bien reconnaissante et qui Timpatienterait un peu; elle dirait de son d'Hacque ville biographe^ comme elle disait de l'autre quand elle le voyait se prodiguer pour des personnes du dehors : « Il est, en vérité, un peu étendu dans ses soins. » Mais la reconnaissance surnagerait, et elle doit à plus forte raison surnager chez nous, qui ne sommes point M*"* de Sévigné, et que cet habile homme, informé comme on ne l'est pas, initie à tant de choses que, sans lui^ nous n'aurions jamais eu chance de savoir. Ajoutez le parfum d'honnêteté antique qui circule à travers ces pages et qui trouve moyen de se mêler jusqu'au milieu de la chronique scandaleuse à laquelle elles sont souvent consacrées, un profond et naKf amour des lettres et de tout ce qu'elles amè* nent de délicat avec elles, une bonhomie parfaite qui épouse son sujet tout entier avec tendresse et réussit, après un peu de résistance, à nous le faire aimer et embrasser jusque dans ses replis. Toutes ces qualités et ces mérites, sauf les légers inconvénients que le goût nous obligeait de ressentir, font, à nos yeux, de M. Walckenaer le plus ample, le plus instructif et, si je puis le dire, le plus serviable des biographes.
{Causeries, 22oct. 1849.)
DÉSIRt NISARD. 233
DÉSIRÉ NISARB
(né en 1806)
L'honneur de ce critique, dont des attaques passion nées n'ont pu entamer le durable mérite, est d'avoir toujours scrupuleusement respecté, et d'avoir cherché de tout son pouvoir à faire respecter le goût, qui est pour lui la conscience de l'esprit, et d*avoir senti que dans un temps et dans un pays comme le nôtre, la critique est « un devoir à la Fois littéraire et moral ^, » et non pas seulement une spéculation oiseuse.
Ces principes sains, il les professa dès son entrée dans les lettres, et il était parfaitement classique dans ses premiers articles aux LébcUs, en i828 et 1829, où quelques-uns, alors et depuis, ont voulu voir une adhésion au romantisme. En louant, avec l'approbation intelligente de M. Berlin, Victor Hugo, Lamartine, Alfred de Musset, il faisait preuve d'ouverture et de largeur d'esprit, il admettait les beautés nouvelles, sans aimer moins les beautés des vieux maîtres ; ses éloges sagement mesurés n'encourageaient pas une audace effrénée, mais condamnaient la pusillanimité et le servilisme infécond de la littérature de l'empire.
Averti par ses premières relations avec le monde, et notamment par ses rapports avec le libraire Panckoucke, du mercantilisme et de tous les abus qui commençaient à faire de la littérature un honteux métier, il résolut d'exprimer son avis sur ces turpitudes en homme qui sent la dignité des lettres et qui souffre de les voir avilies. Sous le titre un peu fastueux mais non choisi par lui de Manifeste contre la lUlércUure facile^ il prit à partie^ avec autant d'esprit que de vigueur, en 1833, les excessifs du romantisme alors tout-puissants, et tous ces écrivailieurs de toute sorte, auteurs de romans, auteurs de contes, auteurs de drames qui faisaient commerce de littérature facile, ce que M. Nisard définissait : « toute besogne lit-
^ Préface de la première édition des Études sur les poètes latins.
téraire qui ne demande ni éludes, ni application» ni choix, ni veilles, ni critique, ni art, ni rien enfin de ce qui est difficile ; qui court au hasard, qui s'en tient aux premières choses venues, qui tire à la page et au volume, qui se contente de tout, qui note jusqu'au moindre bruit du cerveau, jusqu'à ces demi-pensées, sans suite, sans lien, qui s'entre-croisent, se poussent, se chassent dans la botte osseuse ; résultats tout physiques d'une surexcitation cérébrale, que les uns se donnent avec du vin, les autres avec la fumée du labac, quelques-uns avec le bruit de leur plume courant sur le papier, éclairs, zigzags, comètes sans queue, fusées qui ratent, auxquelles des complaisants ont donné le nom conciliant de fantaisies. »
11 stigmatisa et ridiculisa « cette grahde et insatiable fabrique d'écriture ; » il flétrit « cette gloire de similor que fait la littérature facile. » Et il ne se contenta pas d'attaquer les procédés littéraires sans façon de la nouvelle école ; il dénonça avec indignation l'immoralité de ses romans et de ses drames.
Comme il l'avait prévu, « certains grands hommes de la littérature » le traitèrent de Zoîlc, d'homme médiocre, à petites vues, d'envieux, d'ingrat; mais il obtint l'encouragement et l'applaudissement de tous ceux qui étaient comme lui fidèles à la grande religion littéraire de la France, et sa place fut dès lors marquée parmi les maîtres de la critique.
Poursuivant sa guerre contre le mauvais style et le mauvais goût, en i834, alors qu'il était professeur d'éloquence latine au collège de France, il donna deux volumes d'Études de mœurs et de critique sur les poêles latins de la décadence. Outre son mérite d'érudition solide et délioale, cet ouvrage, composé d'après une étude sérieuse des auteurs qui offrent le plus de révélations curieuses sur la partie anecdotique de l'histoire de Rome oux deux premiers siècles, c'est-à-dire d'après les poètes qui ont fait des vers de fantaisie, des poèmes, des silves, des épigrammes, cet ouvrage, disons-nous, olTre de piquants détails de mœurs et de très-ingénieux rapprochements; mais le jeune auteur n'a pas été aussi complet qu'il l'aurait pu, et il a eu le tort, en particulier, de supprimer les premières époques de la tragédie latine, Livius Andronîcus, Ennius, Pacuvius; il dédaigne trop certains écrivains de la décadence, qu'il ridicu-
lise sans prendre la poine de les faire connaître ; il est injuste notamment envers Stace, qui fut mieux qu'un lecteur public, qu*une muse d'épitbalames et de dlneis de saturnales, et dont des esprits fins et délicats ont beaucoup goûté les Silves, et quelques parties de la Thébaide. Ce qu'il dit. du caractère des poêles est souvent conjectural, la réalité historique et biographique est sacrifiée au plaisir de faire des allusions, si bien que ce livre sur les poètes latins a pu être regardé comme un manifeste voulu et raisonné contre la poésie dite de 1828, contre ses prétentions et môme contre ses principaux personnages : le poète des Orientales est malmené sous le nom de Lucain. L'auteur a lui-même avoué plus tard ^ que ce livre avait été inspiré par une pensée de polémique contemporaine, et que, s'il en avait eu les avantages un peu fragiles, il n'en avait pas évité les inconvénients. Il a également reconnu en homme de goût, sévère pour lui-môme comme pour les autres, que le stjle de ces études n'était que trop marqué des défauts qu'il reprochait aux poètes de la décadence latine.
Dans la partie de critique et de théorie de son premier ouvrage, M. Nisard avait professé des principes déjà très-exclusifs et absolus. 11 avait déclaré la poésie de Lucrèce, de Virgile, d'Horace, non point la seule, mais la meilleure, la plus philosophique, celle qui réfléchit le plus de eûtes de notre nature, celle qui contient le plus d'enseignements pour la conduite de la vie, la seule qui pût former des hommes de bon sens. C'était dire assez nettement que, pour lui, notre littérature du dixseptième siècle était l'idéal du beau, et que tout ce qui s'en écartait violemment devait être suspect.
Afin de mieux inculquer les saines doctrines du goût par l'exemple des bons siècles, M. Nisard conçut la pensée d'écrire l'histoire de notre littérature. Il se prépara à cette grande entreprise en insérant d'abord dans l'utile recueil intitulé Dictionnaire de la conversation un précis qu'il publia ensuite à part, sous le titre de Précis de l'histoire de la littérature française depuis ses premiers moments jusqu'à nos jours. It était alors professeur de littérature française à l'école normale. Dans cet ouvrage,
1 Dans la troisième édition publiée en 1849^ soigneasement corrigée et réduite d'an quart.
dont le style n*e8t pas toujours très-pur, le moyen ûge est étudié très-superficiellement, mais les trois derniers siècles, le dix-seplième siècle surtout, sont aussi bien approfondis qu'ils pouvaient Tétre dans un cadre si étroit.
La grande Histoire de la littérature française de M. Nisard ne fut donnée complète que bien des années après le Précis, C'est qu'une telle œuvre demandait de longues méditations et des soins bien attentifs. C'était autre chose et plus qu'une histoire que M. Nisard avait conçu. Il voulait, en faisant « une histoire des écrits durables S ^ en n'appréciant que te style traditionnel, donner une peinture idéale el fidèle de Tesprit français. Là-dessus il a une théorie très-élevée. Selon lui, toute œuvre littéraire vraiment belle doit avoir pour fond certaines vérités générales exprimées dans un langage parfait. Le beau étant ce qui touche éternellement le monde, ce qui est vrai partout et toujours, l'objet de toute grande litiérature c'est l'idéal de la vie humaine dans tous les pays et dans tous les temps. Les vrais génies littéraires, selon une pensée qu'il a développée ailleurs, ce sont, pour lui, non pas les écrivains qui s'inspirent du tour d'esprit du temps, et s'asservissent à la mobilité des modes, des habitudes, des préjugés, mais les écrivains qui s'inspirent de l'esprit humain, s'attachent à ce qui est acquis, au connu, pour chercher plus sûrement ce qui reste à connaître, se rangent aux méthodes éprouvées, adoptent le drapeau sous lequel on a fait les conquêtes passées, inventent sur le plan des inventions antérieures, enfin, isolés pour ainsi dire au milieu de leur temps, mais affranchis des illusions et de la tyrannie du tour d'esprit dominant, travaillent sans cesse à dégager ce qui ne change pas de ce qui change, les passions éternelles du cœur de ses désordres passagers, le fond de l'homme des mœurs de l'année'. Les modèles éternellement admirables qui se sont élevés à cette perfection, il les trouve au dix-septième siècle. L'esprit qui anime toute l'œuvre de M. Nisard, c'est le culte de la raison confondu avec le culte du dix-septième siècle, dont, pour lui, les deux plus parfaits écrivains sont Boileau et Bossuet. Ce que M. Nisard a écrit, c'est moins, comme on l'a dit
* Hist. de la Hit, franç,^ L IV, ch. vi, p. 6.
< Voir Etudes de critique littéraire^ Saii>it-Marc Gibardin.
DÉSIRÉ NISÀRD. 237
plusieurs fois» l'histoire de la littérature française que celle do rorlgine, de la foraialion et de la chute du dix-septième siècle. Il n*tUudje le dix-huitième siècle que dans ses rapports avec le dix-sepliènie : prenant chaque genre littéraire Tun après l'autre, il examine quels ont été en ce genre les pertes et les gains de notre littérature dans le dix-huitième siècle comparativement au dix-septième. Et, dans ces études et ces comparaisons, le beau moral ne le préoccupe pas moins que le beau littéraire. Dans l'examen historique de nos chefs-d'œuvre il s'applique à mettre en relief le côté par lequel ils intéressent la conduite de l'esprit et donnent la règle des mœurs. Persuadé que les lettres doivent être un supplément de l'expérience personnelle, une force active, et présenter une discipline qui s'ajoute aux exemples du foyer domestique, à la religion, aux lois de la patrie, il cherche dans nos grands écrivains moins Thabileté de l'artiste que l'autorité du juge des actions et des pensées, moins ce qui en fait des êtres merveilleux, dont la gloire nous peut troubler, que ce qui les met de tous nos conseils el les môle à notre vie, comme des maîtres aimés et obéis ^
L'historien philosophe de notre littérature a cru devoir arrêter son travail à l'aurore du dix-neuvième siècle, à Chateaubriand. Le pousser plus loin, dire ce qui durera parmi tout ce que la première partie de ce siècle a vu naître d'ouvrages d'esprit, lui eût paru une tâche trop délicate et pour laquelle il ne se sentait pas une autorité suffisante. Cependant, sans vouloir juger en historien les productions littéraires de son temps, pour ne point paraître un témoin indifférent et surtout un lecteur ingrat de tout ce qui s'y est écrit d'excellent, il a risqué de dire, en quelques pages, son impression dernière sur les écrivains sur lesquels, selon ses expressions, l'accord persévérant des bons juges a donné un suffrage qui équivaut à un commencement de gloire. Ne parlant que des genres et ne nommant que les morts, il s'est tenu, parmi les vivants, « à ceux qui, selon les lois de la nature humaine, semblent avoir accompli leur œuvre, et qui depuis longtemps en sont récompensés par l'admiration publique. » Il ne les a ni nommés ni cachés. Quant aux « jeunes qui sont encore débattus, dont
< Voir la préface de la première édition.
23d LES PROSATEURS DU XIX*' SIÈCLE.
quelques-nns n'ont pas Oni de se débattre avec eux-m6mes^ » il laisse à l'avenir le soin de raconter comment leur âge viril aura tenu les promesses de leur jeunesse ^ Certes, il ne se montre pas trop ménager d'éloges, et comme il le dit, on ne peut pas l'accuser d'avoir estimé médiocrement son temps. Les soixante premières années du dix-neuvième siècle lui paraissent plus de la moitié d*un grand siècle, et la gloire littéraire de notre époque lui semble assurée, « si de plus en plus Tesprit français resserre son union, un moment relâchée, avec les deux antiquités, ses deux immortelles nourrices '• » De môme qu'il a su s'affranchir des banales admirations qui se retranchaient sous la protection d'une fausse tradition classique, il a ouvertement applaudi aux efforts régénérateurs ;Chénier a été apprécié par lui aussi bien que Racine, et Chateaubriand, Victor Hugo, Lamartine, Musset ont reçu tous les éloges qu'ils méritaient. Nous nous sommes complu à louer un ouvrage fort utile à ceux qui savent déjà, et pour lequeb des esprits superficiels ont quelquefois affiché un dédain ridicule. Quelques réserves doivent cependant être faites. M. Nisard, exagérant ce qu'il y a d'excellent dans ses principes, se montre défenseur trop exclusif de la discipline, de la tradition, de la règle, de l'autorité du sens commun. Il exalte trop la prépondérance de la discipline sur la liberté où il ne voit que périls et égarements. L'excessive préférence qu'il donne aux vérités du bon sens sur les hardiesses de Timagination l'empêche de faire la part assez grande à l'imagination dans les ouvrages d'esprit. Il n'admet comme type du plus noble langage ou comme source de l'inspiration la plus élevée que ce qui se rapporte à une certaine mesure commune de sens commun ; il ne cherche dans le plus beau style que sa conformité avec la vie ordinaire et soutient comme un axiome « que l'homme de génie en France, c'est celui auquel le plus de gens ressemblent'; mais en cela encore il excède et ne tient pas assez compte de la personnalité et de l'originalité propre, il oublie aussi que l'es-
^ Conclusion, t. IV, p. 545. — > Ibid,, p. 580.
* Il dit encore quelque part : « On sait que je n'estime, dans ce que je pense, que ce que les autres peuvent penser coame moi. » Hist, de la littérature^ liv. III, ch. xv, § 2.
prit français n'est plus le modèle unique et parfait de la civilisation, de la littérature et du goût. D'un aulre côté, il renferme le développement de cet esprit français dans une période trop resserrée; la régularité et la majesté 'de Tëpoque de Louis XiV le rendent injusle pour des périodes d'une culture littéraire, très-différenle et non parfaite, mais riche, puissante et féconde. L'universitaire et le normalien a retenu d'injustes préjugés contre le moyen âge, en même temps qu'il a conservé une admiration d'habitude pour la renaissance et pour la ré* forme.
M. Nisard a publié plusieurs volumes à'Éiudes d*histoire et de littératurey où l'on trouve des morceaux qui ont une grande valeur historique et littéraire, et parmi lesquels nous signalerons aux esprits sérieux les Réflexions sur quelques personnages de la révolution, oii Ton trouvera un jugement bien remarquable dans sa sévérité sur les Girondins ; les Considérations sur NapO' léon l^y à propos de sa correspondance, et un article aussi bien pensé que bien travaillé sur Louis XIV y Fouquet et d*Ormesson, 11 a aussi donné un volume A* Études de critique littéraire dont le vrai titre, comme le reconnaît l'auteur lui-môme, serait celui de Mélanges; car on y trouve, môles à des morceaux purement littéraires, des souvenirs de voyages, des biographie», des articles de philosophie morale, une comparaison étendue des mœurs politiques de la bourgeoisie en France et en Angleterre. Les pages les plus curieuses de cet agréable recueil sont celles que l'auteur consacre à caractériser les quatre genres de critique représentés par M. Villemain, par M. Sainte-Beuve, par lui-môme, et par M. Salnl-Marc Girardin. Nous avons cité celte appréciation parmi nos extraits. On y verra que M. Nisard s'est parfaîlement défini lui-môme quand il a dit que si les deux auiies sortes de critique rappellent l'histoire sous ses deux formes, la troisième se rapproche plus d'un traité ; « elle a la prétention, dit l'auteur de V Histoire de la littérature française, de régler les plaisirs de l'esprit, de soustraire les ouvrages à la tyrannie du chacun son goût^ d'ôtre une science exacte, plusjalouse de conduire l'esprit que de lui plaire ; elle s'est fait un idéal de l'esprit humain dans les livres, elle s'en est fait un du génie particulier de sa nation, un autre de la langue française ; elle met chaque auteur et chaque livre en regard
de ce triple idéal ; elle note ce qui s'y rapporte, voilà le bon ; ce qui en diffère, voilà le mauvais. Si son objet est élevé, si Ton ne peut pas Taccuser de faire tort ni à Tesprit humain, qu'elle veut contempler dans son unité, ni au génie de la France, qu'elle veut montrer toujours semblable à lui-même, ni à notre langue, qu'elle défend contre les caprices du goût, il faut avouer qu'elle se prive des grâces que donnent aux deux premières sortes de critiques la diversité, la liberté^ l'historique mêlé aux jugements, la beauté des tableaux, le piquant des portraits. »
Telle est bien en effet la critique de M. Nisard, et nous n'avous rien à ajouter à sa définition.
Sa langue reproduit nécessairement les qualités des maîtres qu*il a cultivés si amoureusement, et le lire c'est aller à la meilleure école ; il faut cependant être averti de quelques défauts dont les traces sont, sinon fréquentes, du moins sensibles, dans ses écrits. Son excellent style est quelquefois gâté par un peu de subtilité et de précieux; son expression, toujours abondante, est parfois redondante; une trop constante solennité jette un peu de monotonie et de froideur sur certaines pages de V Histoire de la littérature française^ et cette monotonie se fait d'autant plus sentir que, dans cette histoire, qui est un procès continuel, le critique historien, comme le remarque M. Sainte- Beuve, ne s'abandonne jamais au courant de chaque nature d'écrivain qu'il rencontre, mais la ramène d'autorité à lui, à son modèle ^ Mais de si faibles taches doivent être indiquées d'une main légère, surtout quand il s'agit d'un auteur qui évite autant qu'il peut de blâmer les contemporains, et dont la critique est toujours pleine de politesse, d'urbanité, d'indulgence.
Les diverses sortes de critique.
Si je ne suis pas dupe d'un vain désir de distinguer, il y a, de notre temps, quatre sortes de critiques. J'essayerai de les caractériser brièvement et par leurs traits essentiels. La
^ Causeries f 10 jain 1861é
première est une forme nouvelle de l'histoire générale. Les révolutions de l'esprit, les changements du goût, les chefs* d*œuvre, en sont les événements ; les écrivains en sont les héros. On. y montre l'influeDce des sociétés sur les auteurs, des auteurs sur les sociétés. Cette critique raconte, peint à grands traits plutôt qu'elle n'analyse. Les détails n'y figu^ rent que pour la lumière qu'ils jettent sur les faits généraux. Les hommes y sont montrés par leurs grands côtés. On y peut d'ailleurs admirer les mêmes beautés que dans rhistoire, et c'est proprement Thistoire des affaires de l'esprit. L'honneur d'en avoir donné le premier modèle appartient à M. yiUemain. Le premier il a mis la critique de pair avec l'histoire et la philosophie. Ses leçons, devenues d'excellents livres après avoir été d'admirables improvisations, ont prouvé que le talent de peindre, d'exposer, de tirer des enseignements du passé, n'appartient pas moins au critique qu'à l'historien, et que l'étude des esprits dans les lettres n'est que la plus relevée des psychologies. Nous lui devons, en grande partie, ce goût des jugements sur les ouvrages et cette sensibilité vive pour les choses de l'esprit qui nous ont fait passer de si bonnes heures dans les vingt-cinq dernières années, et qui nous ont préparé de si précieuses distractions pour celles que nous avons à traverser.
La seconde sorte de critique est à la première^ce que les mémoires sont à l'histoire. De môme que les mémoires recherchent dans les événements la partie anecdotique, et dans les personnages publics, l'homme, la vie secrète, de même cette critique s'occupe plus de la chronique des lettres que de leur histoire, et elle fait plus de portraits que de tableaux. Elle est plus curieuse de ce que les écrivains ont en propre que de ce qui leur vient du dehors, et des différences que des ressemblances. Le portrait, dans la diversité infinie de ses nuances, voilà où elle excelle. Pour elle, tout auteur est un type, et aucun type n'est méprisable. Aussi ne
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donne-t-elle pas de rangs ; elle se plaît à ces talents aussi divers que les visages. Elle est plus poétique que pbilosophiqne; caria philosophie s'attache aux ressemblances, aux lois générales de l'esprit; la poésie, c'est le sentiment des variétés de la vie individuelle. Pour le fond comme pour la méthode, cette critique est celle qui s'éloigne le plus de la forme de l'enseignement et qui a l'allure la plus libre. La pénétration qui ne craint pas d'être subtile, la sensibilité, la raison, pourvu qu'elle ne sente pas l'école, le caprice même à l'occasion, le style d'un auteur qui sent tout ce qu'il juge, le fini du détail, l'image transportée de la poésie dans la prose, telles en sont les qualités éminentes. Je mettrais un nom au bas de cette théorie, si j'étais plus sûr de n'y avoir rien omis.
J'éprouve quelque embarras à définir la troisième sorte de critique. Si les deux autres rappellent l'histoire sous ses deux formes, celle-ci se rapproche plus d'un traité ; elle a la prétention de régler les plaisirs de l'esprit, de soustraire les ouvrages à la tyrannie du chacun son goût, d'être une science exacte, plus jalouse de conduire l'esprit que de lui plaire; elle s'est fait un idéal de l'esprit humain dans les livres; elle s'en est fait un du génie particulier de sa nation, un autre de la langue française ; elle met chaque auteur et chaque livre en regard de ce triple idéal ; elle note ce qui s'y rapporte, voilà le bon ; ce qui en diffère, voilà le mauvais; Si son objet est élevé, si l'on ne peut pas l'accuser de faire tort à l'esprit humain, qu'elle veut contempler dans son unité, ni au génie de la France, qu'elle veut montrer toujours semblable à lui-même, ni à notre langue, qu'elle défend contre les caprices du goût, il faut avouer qu'elle se prive des grâces que donnent aux deux premières sortes de critiques la diversité, la liberté, l'historique mêlé aux jugements, la beauté des tableaux, le piquant des portraits. J'ai peut-être des raisons personnelles pour ne pas mépriser ce genre; j'en ai encore pour le trouver difficile et périlleux.
La quatrième sorte de critique n'est ni une histoire, ni une galerie de portraits, ni un traité ; elle choisit un sujet qu'elle circonscrit à dessein, aimant mieux se tracer un cercle restreint, d'où elle pourra sortir si la vérité ou l'agrément le demandent, que de s'ouvrir un cadre trop vaste, qu'elle risquerait de ne pas remplir. Le sujet choisi, s'il s'agit, par exemple, de l'usage des passions dans le drame, elle recueille dans les auteurs dramatiques les plus divers et les plus inégaux les traits vrais ou spéciaux dont ils ont peint une passion ; elle compare les passages, non pour donner des rangs, mais pour éclaircir par ces rapprochements l'objet de son étude ; elle y ajoute ses propres pensées ; et de ce travail de comparaison et de critique elle fait ressortir comme conclusion, quelque vérité de l'ordre moral, car tel est le dessein qu'elle se propose : tirer des lettres un enseignement pratique, songer moins à conduire l'esprit que le cœur, prendre plus de souci de la morale que du goût. C'est de la littérature comparée qui conclut par de la morale. *
Mais pourquoi me fatiguer à la définir? Quatre pages du livre de M. Saint-Marc Girardin, prises au hasard, la font comprendre et aimer sans la définir. Elle est son œuvre, c'est le fruit de son caractère et de son tour d'esprit. Si pourtant on voulait lui chercher un premier modèle, on le trouverait dans certains traités de Plutarque, et, chez nous, dans les charmants opuscules de Fénelon, quand il n'y dit pas de mal des vers de Molière et qu'il ne s'y plaint pas de la pauvreté de notre langue.
{Études de critique littéraire^ pages 447-150.)
JULBS JANIN
(né en 1804)
Le célèbre adversaire de la littérature facile a rendu, il y a longtemps, un bien grand témoignage à Jules Janin. Il a reconnu qu'il avait le plus rare de tous les dons, celui d'un style qui lui appartient, style vif, pétulant, limpide, plein de couleurs naturelles, pénétré de jour et de lumière, qu'il avait de Fesprit de bon aloi, un sentiment fin et gai du ridicule, un rire facile et long comme celui d'un enfant, un instinct d'observation peu profond et sans conscience de lui-m^me, mais auquel le hasard donnait quelquefois une singulière justesse ; qu'il avait une verve joviale, entin qu'il possédait l'immense, rinappréciable mérite de faire admirablement justice des sottes réputations, des poètes sans poésie et des prosateurs sans prose, de tout écrivain enrichi à mal écrire^. On ne s'étonnera pas de nous voir donner place ici à un auteur qu'un si bon et si sévère juge a estimé digne de pareils éloges.
M. Jules Janin se fit connaître, très-jeune, en publiant le brutal et délicieux récit intitulé : UAne mort et la Femme guil^ lotinée. Il 8*était proposé de ridiculiser la manie d'idéal imaginaire et l'affectation d'horrible systématique de certains poètes romantiques. Il se vit banni et honni par ceux qu'il avait moqués. Mais bientôt il eut aux mains une arme qui lui permit de braver toutes les attaques : le Journal des Débats le chargea du compte-rendu des théâtres, Là il se fil rapidement une réputation, et créa un genre à lui. Ce qui frappe le plus, à première vue, dans ce genre coquet, ce sont les défauts. Si son style est spirituel et original, il est négligé, prolixe, lâche, tautoiogique dans les mots. Il ne traite pas un sujet déterminé, il voltige sur cent sujets divers, prodiguant les allusions, les éruditions, les citations — au risque, hélas 1 des plus étranges méprises. — Souvent c'est un papotage incompréhensible. Sa prétention la plus ordinaire est de chercher à relever l'éclat de ses ar-
* Nisard, Manifeste contre la littérature facile.
JULES JÀNIN. 245
ticles par un grand étalage de connaissances historiques. Â propos de romans nouveaux, il écrira une longue colonne d'article de variétés sur la sixième églogue et sur les bergers Mnasile et Chromis. A propos du drame des Lionnes pauvres, il citera une trentaine d'auteurs et de personnages différents, depuis Socrate et Aspasie jusqu'à M. Scribe et à mademoiselle Rachel^plus une vingtaine d*ouvrages de toute sorte d'auteurs^ En parlant d'un drame de T Ambigu-Comique, les Fugitifs j de MM. Anicet Bourgeois et Ferdinand Dugué, il alléguera seize personnages de l'antiquité '• Mais quelquefois la moitié ou le quart d^un article que gâtent ces fadaises et ces frivolités, est, pour les idées et pour le style, digne d'un vrai critique qui ne relève d'aucune école exclusive et qui apprécie et sent le beau quelque part qu'il se rencontre.
Ses innombrables feuilletons mis bout à bout feraient peutêtre cent cinquante volumes. Il en a donné un choix en six volumes qui renferment beaucoup d'articles pleins de verve, de sens et môme d'honnêteté, et ces mômes qualités auraient pu en préserver de l'oubli un certain nombre encore.
« Jamais, dit M. Sainte-Beuve, on n'a mieux parlé que lai de ces choses fugitiveset rapides qui pourtant ont été Tévénement d'an Jour, d'une heure, et qui ont vécu. Sur un brouillard du soir^ sur un violoniste qui passe, sur un danseur qui s'en va, sur une bouquetière qui meurt, il écrit des pages délicieuses qui méritent d'être conservées. Sur Scribe, sur Balsac, sur Eugène Snô, sur Théophile Gautier, sur Méry, il a écrit des jugements rapides, nuancés, trouvés & l'heure môme, qu'on ne refera pas et qu'il faudrait découper, isoler de tout ce qui les entoure >.»
Nous signalerons surtout l'article sur Eugène Sué. Il est écrit avec une ironie douce et satirique, avec une gaieté mordante. « Le héros du monde littéraire et du beau monde, TArloste du faubourg Saint-Germain et de la place Maubert... qui n'a souci de rien ni de personne, » est mis on ne peut mieux à sa place.M. Janin a fait aussi d'excellents articles sur le dix-septième siècle* Par exemple, son feuilleton sur le Malade imaginaire, à propos de l'anniversaire de la naissance de Molière, le 20 janvier 1840, témoigne d'un grand talent de critique, d'humoriste,
> Article du 4 août 1863. — « Article de Juin 18&8. — • Causeries.
de psychologue, d'écrivain. Nous le citerons presque en entier. Indépendamment de ses feuilletons, de ses variétés, de tous ses articles de journaux, M. Jules Janin a publié de nombreux recueils de contes et de nouvelles, dont les meilleurs sont les Vieux Bleus, Ctrc^,les Contes cThier et d* aujourd'hui, des récils de voyages des livres d*histoire, des œuvres diverses, sans compter une multitude de préfaces, d'introductions, de notices, et cette traduction d*Horace où il s*est si peu préoccupé de modeler la forme et l'expression de ce poète si fin et si élégant, n'ambitionnant que le mérite de le faire lire aux gens du monde et aux femmes. Enfin» pendant de longues années, il a laissé écrire son nom sur toutes les couveriurés,sur tous les prospectus, dans voutes les annonces. A ces besognes plus ou moins littéraires il a gaspillé un talent qui était fait pour des œuvres durables, il a usé vainement «cet instrument de communication si souple et si populaire ^ » Mais nombre de ses articles périodiques subsisteront, et il lui restera l'honneur d'avoir, comme critique, généralement tenu assez haut le drapeau de l'art.
Anniversaire de la naissance de Molière. — * Le Malade
imaginaire.
Ils célèbrent tous les ans, à leur façon, la naissance de cet homme illustre qui vint au monde sous le pilier des Halles, le 15 janvier 1622, et une fois tout les cent ans, ils ne veulent pas célébrer l'anniversaire de la naissance de Racine. C'est à ne rien comprendre ni à la reconnaissance, ni à ringratitude des comédiens. Pourquoi celui-ci tous les ans, et pourquoi pas celui-là une fois tous les siècles. Mais que Racine ne porte pas envie à Molière I II est impos* sible de célébrer à moins de frais, avec aussi peu de talent^ la naissance du poëte philosophe qui a signé de son nom le Misanthrope et le Tartufe. On lui joue deux de ses pièces prises au hasard, et quand la dernière pièce est jouée, ces messieurs et ces dames passent Tun après l'autre devant le parterre qui applaudit à tant la pièce. Cependant au fond
i Nisard.