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du théâtre» s*élôve sur un piédestal de bois peint le buste de Molière, et jamais la profonde et noble mélancolie de ce beau visage ne nous est apparue plus triste et plus pensive qu'à ce prétendu jour de fêle solennelle. Je le crois bien, par le ciel I Si le père de la comédie est si triste, c'est de se voir si mal joué I
Je pensais Tautre jour, à voir représenter le Malade imaginaire^ que malgré toute la gaieté que Molière a jetée à pleines mains dans cette comédie en trois actes, c'est là un drame bien triste dans le fond et dans les détails. Quand Molière fit représenter cette comédie-ballet, en i673, le roi se portait bien, à coup sûr, toute cette cour était jeune et brillante, et dans ce double enivrement de la victoire et de l'amour nul ne pensait, à Dieu ne plaise ! que toute cette grandeur devait finir. Dites-moi, de nos jours, dans quel royaume de la terre, prince absolu ou roi constitutionnel, un poète comique oserait pareille tentative : amuser toute une cour avec le lamentable spectacle d'un bonhomme en robe de chambre, en bonnet de nuit, qui souffre, ou, ce qui revient au même, qui croit souffrir toutes les maladies connues et inconnues? Pour se hasarder à une semblable tentative, il faut s'adresser à des hommes si jeunes, si forts, si bien portants, si complètement inaccessibles aux tristes accidents de l'humaine nature, que pas un d'eux à l'aspect d'un malade ne puisse faire un retour sur lui-même et se dire tout bas en voyant rire tous les gens d'un homme malade : — Hélas 1 ils sont bien heureux, tous ceuxlà, de ne pas avoir une attaque dégoutte ou de paralysie, d'ignorer les insomnies de la fièvre quarte, les douleurs de la migraine, les ravages d'un coup de feu, les blessures que fait une épée. Allez donc jouer pareille comédie dans une cour toute remplie de vieux généraux blanchis sous le harnais, courbés par l'âge ou sous le rhumatisme, en présence de ces pauvres femmes nerveuses toujours prêtes à 9'évanouir au moindre choc l Oui, encore une fois, il faut
des cours disposées tout exprès pour s'amuser franchement et gaiement et sans repentir à une pareille comédie. Pour ma part, si je voulais donner à un étranger l'idée de la grandeur^ de la toute-puissance, de la sereine et calme majesté du roi Louis XIV, je n'irais pas m'amuser à citer les pompes de Versailles, ni cette longue suite de guerres et de victoires, ni cette liste d'heureux capitaines, ni ces noms charmants de La Vallière et de Montespan, ni les vers et les louanges des poëtes, ni l'éclat adorable des beaux-arts ; je dirais tout simplement à l'étranger qui me demanderait une preuve sans réplique de la magnificence sans égale de ce beau règne : — Figurez-vous, milord, que le roi et sa cour ont ri comme des fous au Malade imaginaire de Molière, et que le roi n'a pu s'en lasser, et qu'il l'a fait représenter plus d'une fois, toujours avec de nouveaux rires^ sans que jamais, ni lui, ni lessiens^à cette représentation fidèle des tortures de l'espèce humaine, l'idée leur soit venue qu'après tout, les uns et les autres, ils étaient tous mortels.
Car on a beau dire malade imaginairet, imaginaire tant que TOUS voudrez; cet homme est en effet très-malade. Que je meurs d'un mal de poitrine ou de la peur du mal, toujours est-il que ceux qui sont morts sont morts. Voilà un pauvre homme qui est le martyr de son imagination, qui se fait peur à lui-même, qui se livre en pâture à tous les charlatans qui l'entourent, dont sa femme se moque et qu'elle vole sans pitié. A chaque pas que fait cet homme, en long et en large, dans sa chambre, à chaque grain de sel qu'il met dans son œuf, l'infortuné martyr sent en luimême quelque chose qui se détraque; son poumon perd le souffle, son bras perd le mouvement, sa jambe refuse de le porter, son cœur se déplace et passe de gauche à droite. Bref, à tort ou à raison, il souffre mille morts dans une seule, et cependant vous voulez que je rie aux éclats de toutes ces misères, vous prétendez m'amuser aux récits de
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toutes ces tortures, sous prétexte que cela fait toujours passer une heure ou deux? Par ma foi je vous trouve bien exigeant. Je ne suis pas, que je sacfae^ le roi Louis XIY^ entouré de toutes les splendeurs de son régne, loin de là; je suis un pauvre homme que le froid a saisi ce matin, qui a mal diné peut-être, car il a dîné tout seul ; le ciel est gris et terne; la rue est fangeuse; le théâtre est mal disposé, mon voisin de droite est un gros homme qui digère bruyamment, mon voisin de gauche est maigre, efflanqué, triste et soucieux; dans les galeries sont assises toutes sortes de femmes mal vêtues, à Pair hébété, et dont la laideur jette le frisson dans toute la salle. Le moyen que je rie du Malade imaginaire au milieu d'un pareil malaise 1 C'était bon pour vous, Sire, dans les jardins de Versailles, au murmure de vos mille jets d'eau, entouré des plus vaillants capitaines, des plus grandes et des plus belles personnes de la terre, c'était bon pour vous qui étiez le roi, qui étiez le maître, qui aviez vos jours de médecine réglés comme vos jours de concert; vous, Majesté, la santé la plus florissante du royaume de France et pour qui la France entière chantait le Domine satvum à toute heure de la nuit et du jour I Mais un bourgeois frileux, maladif, que sa femme grondera le soir, qui a subi Tindisposition de son petit cadel, qui a fait avaler une médecine à sa fille aînée, que son médecin doit saigner demain matin, qui, dans la journée, membre du jury, a assisté aux dissertations médicales de l'accusation, à qui on a montré des entrailles de sept ans qui contenaient dans leurs replis racornis une parcelle inaperçue d'arsenic que M. Orfila mit sous le nez de la justice comme un parfum digne de la déesse; mais un malheureux qui a perdu ses cheveux à la suite d'une fièvre cérébrale, qui a encore à la bouche le goût d'affreuses drogues pour lesquelles le pharmacien menace de faire saisir le mobilier; celui-là, soyez-en sûr, il lui est impossible de s'amuser beaucoup à la représentation du Malade imagi-
mire. Cette histoire de M. Argan ressemble trop à notre histoire courante de chaque jour pour qu'elle puisse beaucoup nous plaire. D'où il suit que, si jamais vous avez beaucoup ri à cette comédie, c'est que, ma foi I ce jour-là vous étiez bien disposé, trôs-amoureux, très-bien portant et très-' heureux.
D'ailleurs, pour ceux qui se souviennent, pour ceux qui savent quel homme était Molière, quel grand génie, quel rare talent, quel noble cœur, la représentation du Malade imaginaire ajoute encore cette tristesse du souvenir à toutes les tristesses : c'est à la troisième représentation de cette pièce que Molière est mort. Pauvre homme I Depuis longtemps déjà il était malade, et il disputait courageusement les restes précieux de cette vie si glorieuse et à laquelle tant d'existences étaient attachées. Pour pouvoir souper avec sa femme, cette ingrate et légère, et perfide, qu'il entourait d'une passion si tendre, il avait renoncé à son régime ordinaire (deux tasses de lait par jour), et il s'était mis au régime échauffant de Chapelle et de Baron. Dans toutes ces fatigues de la tôte, de Tàme et du corps, la poitrine était prise, et chaque-jour Molière se sentait mourir, mais pour lui, le beau génie, la mort, c'était la délivrance. Tant que sa vie avait été mélangée de plaisirs et de peines, il s'était trouvé heureux de vivre; mais à présent tout était peine, il ne restait plus de lui-même que son esprit et son cœur, il était devenu vieux avant le temps, et à aucun prix il n'aurait voulu qu'on lui parlât de repos. Le repos n'était pas fait pour lui. Il devait accomplir jusqu'à la fin sa triste tâche de poëte, de comédien, de directeur de théâtre, trois tâches pour lesquelles il ne faut rien moins que sept hommes aujourd'hui, à savoir : deux poètes comiques au moins pour faire une comédie ; trois comédiens qui jouent : celui-ci la tragédie, celui-là la comédie, cet autre le drame ; enfin un commissaire royal et un directeur du Théâtre-Français. A lui seul Molière accomplissait le tra-
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vail de ces sept hommes, et il l'a accompli toute sa vie, pendant que chez nous les sept hommes en question, en leur supposant toutle zèle et tout le talent imaginables, n'en peuvent plus, et demandent grâce au bout de dix ans de ce rude métier.
Maintenant, placez-vous au parterre, et figurez- vous l'auteur du Misanthrope^ frappé à mort, qui vient tout exprès sur le théâtre pour vous faire rire une dernière fois. Le matin même il a craché le sang, sa poitrine est brûlante, sa gorge est sèche, son pouls est agité par la fièvre; il donnerait sa meilleure comédie pour rester au lit à attendre la mort. Mais non! il faut que celui-là meure debout, le fard à la joue, le sourire sur les lèvres. En vain, ses amis veulent qu'on fasse relâche, — «Laissez-moi, leur dit-il; il y a là cinquante pauvres ouvriers qui n'ont que leur journée pour vivre : que feront-ils, si je ne joue pas? » Grande leçon donnée à nos comédiens des deux sexes, qui ne demandent qu'un prétexte pour ne pas paraître. Il parait donc, et à sa vue, sans se douter de ses tortures, cet affreux parterre se met à rire. Quoi donc! on bat des mains, on applaudit, on trouve que Molière n'a jamais mieux jouél En effets regardez comme il est pâlel Le feu de la fièvre est dans ses yeuxl ses mains tremblent et se crispenti Ses jambes refusent tout service ! A le voir, ainsi plié en deux, la tête enveloppée d'un bonnet et affaissé dans ses coussins, ne diriez-vous pas d'un malade véritable ? N'est-ce pas qu'il est amusant à voir ainsi? Ris donc, parterre, ris donc, c'est bien le cas ou jamais; car au milieu de tes grands éclats de rire, cet homme se meurt. Pour ton demi-petit-écu, tu vas voir expirer devant toi le plus grand poète du monde I Jamais les empereurs romains, dans toute leur féroce puissance, n'ont assisté à une pareille hécatombe.
Et encore faut-il préférer le supplice des chrétiens livrés aux bétes à la lente agonie de Molière livré au parterre. Car l'homme qui rit est plus fort que le tigre qui dé-
vore. Faites Tapalyse de cette torture si vous l'oses. Ses entrailles étaient brûlées , et le parterre s'amusait fort en entendant M. Argan parler de ses entrailles. Entrait Toioette. Toinette brisait la tête du pauvre malade ; et cependant Molière, entendant rire Toinette, regrettait tout bas les soins toucbants et les tendres prévenances de la bonne Laforét, sa servante. Ah! si la vieille Laforét était là, comme elle viendrait arracher son maître à cette Toinette effrontée et sans pit.é qui Tobsède de sa grosse gaieté! Après Toinette, venait madame Argan, et voyant madame Argan si violente et si dure, Molière ne pouvait s'empêcher de songer à sa femme ^ hélas ! Et que dirait-elle , si aujourd'hui encore il ne gagnait pas sa vie ? Ainsi, il marchait de tortures en tor* tures, et plus la position du personnage comique devenait plaisante , plus augmentaient les souffrances de ce misérable poète. La mort, qui ne veut pas être violentée, l'avait saisi dès le second acte; quand M. Argan se met à parler de testament, Molière pensa avec joie que son testament était fait et qu'il laissait tout à sa femme. Mais ne vous attendez pas que Je le suive dans cette lente agonie. Non, à Dieu ne plaise que je sois plus longtemps le témoin de cet horrible duel de la mort et de la comédie, du rire extérieur et de la souffrance interne; non, je ne veux pas vous montrer ce mort qui joue la comédie, plus touchant et plus terrible mille fois que la statue du Commandeur. Enfin, tant bien que mal, se termina cette sublime bouffonnerie. La mort eut beau tirer cet homme par sa robe de chambre d'emprunt, il fut plus fort que la mort, et de cette robe de chambre comique que lui voulait arracher la mort, il se fit fièrement un linceul. Vous savez bien l'instant où M. Ar^ gan fait semblant d'être passé à trépas; il s'étend dans son fauteuil, ses yeux se ferment. — Qu'on est bien ainsi I se disait Molière. Il y a un autre passage où on lui crie : — Crève! crève! Cela ne sera pas long, disait tout bas Molière; et en effet, quand son dernier sarcasme fut lâché, quand en-
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core une fois son public se fut amusé tout à Taise, quand il eut reparu dans la mascarade finale, quand il eut dit : JurOy sa poitrine se déchira tout à fait; il essaya un dernier sourire, il était mort I
(Feuilleton du Journal des Débats^ 20 janvier 1840.)
La Ville de Saint-Etienne.
Il faut arriver à Saint-Étienne le soir aux rayons couchants du soleil, quand il jette son dernier éclat sur le dôme d'épaisse fumée qui protège la ville. Saint-Étienne est engloutie dans une vallée profonde et triste; Saint-Étienne est aussi la ville aux sept collines^ jetée dans le fond des montagnes sans verdure et sans ombrage, et s'étendant çà et là au hasard, sMnquiétant peu de symétrie et de bien-être pourvu qu'il y ait fortune. Il existe telle entrée de la ville, en venant de Lyon (et c'est celle-làque je vous engage à choisir comme on choisit de préférence un précipice pour pénétrer dans la Suisse), longue, étroite, bruyante, encombrée d'un peuple en guenilles, au visage noir et aux dents blanches; entrez par cette rue, à sept heures du soir, et vous aurez perdu en dix minutes tout ce que le souvenir de nos villes de France peut avoir pour vous d'élégance et de goût. Un voyageur qui a passé à Nevers il y a deux jours, à huit heures du matin ; qui a traversé à pied ces rues si propres, ces jolies maisons en terre cuite; qui s'est arrêté sous ces fenêtres vertes, et qui a prêté l'oreille au bruit de la jalousie entr'ouverte, et découvrant à la fois un pot de fleurs à demi écloses et quelque tête souriante et curieuse de jeune femme en négligé ; pour celui-là, c'est un désagréable Contraste que d'entrer à Saint-Étienne le soir, par la rue de Lyon. A cette heure, cent forges bruyantes sont en mouvement^ non pas une forge parisienne, avec son petit feu de cuisine, son soufflet de salon et son enclume portative
comme vous avez pu en voir dans la rue des Bons-Enfants, en allant acheter un Elzevire chez Silvestre; mais un immense fourneau, un brasier brûlant comme pour les armes d'Achille, un soufflet qui fatigue un homme, une enclume d'un siècle, et pour chaque enclume trois grands forgerons sales, hideux, autant de femmes échevelées, la lime en main, et travaillant le fer comme une simple dentelle; des enfants, au milieu de tout cet ensemble, abrités par le toit de chaume qui se prolonge dans la rue, Téclat rouge de la flamme, Tâcre odeur du soufre, le bruit du fer, Tétincelie qui vole, la scie qui crie, les chars qui se heurtent, Taboiement des chiens, le chant des hommes, les jurements des femmes; vous marchez une heure au milieu de ce fracas terrible. Simples villes de TOrient, où étes-vous avec vos fraîches fontaines, vos palmiers agités, la natte hospitalière de la nuit, et vos contes sans fin quand le voyageur enchanté ne peut plus trouver le sommeil?
Vous arrivez enfin dans une place isolée et noire, bizarrement coupée en deux par un corps de garde sans sentinelle ; c'est là que viennent mourir les lueurs de la flamme elle bruit de l'enclume. A Saint-Étienne, il n'y a pas de profession du hasard comme à Paris, pas de ces vagabonds officieux, toujours prêts à vous servir de conducteurs ; à huit heures du soir, c'est à peine si vous trouverez quelqu'un sur la place pour vous indiquer une auberge toute semblable aux hôtelleries de la Cité du temps de la Ligue. On entre par la cuisine ; on passe devant le tourne-broche chargé de viandes ; on traverse une petite cour pleine de fumier, on monte un escalier de bois ; on se jette sur un lit à fleurs gothiques, et on dort si l'on peut, car c'est à minuit que commerce la ville. A cette heure fatale, consa* crée encore dans telle ville de l'Allemagne aux apparitions et aux fantômes, vous entendez tout à coup un grand bruit de chars : on se croirait aux environs de l'Opéra après une première représentation de Rossini. Voilà l'heure où Saint-
Etienne jette ses produits dans le monde; les ballots sont préparés, les fourgons sont chargés, la nuit est épaisse, tout s'ébranle. On adresse à Paris les brillantes soieries ;|les petits couteaux et les socs de charrue partent pour TAinérique;rAngleterre réclame Tacier qu'elle nous envoie avec son poinçon, rAllemagne achète des fleurets qu'elle nous revendra plus lard. Une ville surprise par Tassaut n'a pas plus de mouvement et d'activité; seulement personne dans les rues que les charretiers; aux fenêtres, personne : tout est mystère dans les envois; c'est à qui cachera le mieux le nombre de ses commissions, l'adresse de ses conimettants^ l'importance de ses marchandises; on s'épie, on se surveille, la rivalité retient son souffle de peur de se trahir ; et, quand le jour est revenu, tous ces marchands qui ont exploité des millions dans la nuit, qui se sont espionnés douze heures, se saluent comme de francs amis, et se plaignent entre eux de la dureté du temps, de la rareté de l'or, de leurs magasins qui regorgent de marchandises : honnête mensonge dont personne n'est la dupe, dont personne n*a osé encore se dispenser.
{Revue de Paris.)
(né en 1838)
Pour terminer ce que nous nous sommes proposé de dire ici sur les écrivains qui se sont principalement distingués dans, la critique littéraire, nous venons tout de suite à un auteur dont la célébrité est encore jeune^ mais s'est solidement affermie depuis quelques années* C'est un novateur quelquefois téméraire, c'est un esprit systématique, c'est un partisan de doctrines dangereuses ; fataliste en histoire comme en philosophie.
il conteste à la critique le pouvoir de régler le génie; mais c'est un homme d'un talent réel, un caractère littéraire fortement trempé qui a contribué à faire accomplir à la critique une révolution qui la transforme.
M. Taine, brillant élève de TÉcole normale, abandonna la carrière de renseignement pour laquelle il s'était préparé, et, très-jeune, après s'ôlre beaucoup occupé de psychologie et de physiologie humaine, débuta avec distinction dans les revues littéraires et dans les journaux. Il annonça ses brillantes et originales facultés par une thèse sur La Fontaine publiée en 1853, où, 8*élevant au-dessus de la critique routinière, il s*était proposé de montrer la formation complète d'une œuvre poétique» et do chercher, par un exemple, en quoi consiste le beau et comment il natt.
Il grandit encore dans son Essai sur Tite-Live^ couronné par l'Académie française en 1855. Ses idées novatrices et son système s'accentuent dans cette seconde production. Là il pose carrément en principe a que les facultés d'un homme, comme les organes d'une plante, dépendent les unes des autres ; qu'elles sont mesurées et produites par une loi unique; qu'il y a en nous une faculté maltresse dont l'action uniforme se communique (lifféremmonl à nos difTérents rouages, et imprime à notre machine un système nécessaire de mouvements prévus. » Et, dans l'application, se représentant essentiellement TiteLive comme un génie d'orateur, il déduit tout l'homme et toute son œuvre de celte qualité dominante, de cette faculté maltresse; comme s'il y en avait d'assez dominante, d'assez maltresse chez un homme supérieur pour effacer ainsi toutes les autres, comme si le génie ne se composait pas de puissances presque égales dont l'union constitue sa force et sa grandeur. Celte méthode, que M. Taine a appliquée également à plusieurs antres grands écrivains, ù Shakespeare, à Sainl-Sinion, est le côté défectueux de sa critique. Quelle que soit d'ailleurs la force individuelle d'un génie quelcanque, il lui accorde fort peu; dans les individus les plus éminenis il ne voit qu'un résultat fatal du siècle particulier où ils se sont produits.
« Si inventeur, dit-il, que soit un esprit, il n'invente guère ; ses idées sontcelies de son temps, et ce que son génie original y change ou ajoute
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est peu do chose. La inflexion solitaire, si forte qa*on la suppose, est faible contre cette multitude d'idées qui, de tous côtés, à toute heure, par les lectures, les conversations, viennent Tassiéger.. . Tels que des flots dan<) un grand fleuve, nous avons chacun un petit mouvement, et nous faisons un peu do bruit dans le large courant qui nous emporte: mais nous allons avec les autres, et nous n'avançons que poussés par eux. »
En 1855, il lui Tut prescrit, pour sa santé, de faire un voyago aux Pyrénées. Ce fut pour lui l'occasion d'un beau livre, qi.'ii Hu Fcntinoent de lions juges, rappelle les charmants voyages delôpffer, et où Ton trouve des pages descriptives qui peuvent se metire à coté des paysages de montagne tracés par Ramond et par Sénnncourt. « L'auteur ici, pas plus qu'ailleurs, dit Sainte-Beuve, ne procède au hasard, et ne se laisse aller à son impression sans la juger et la commander. Il est naturiste au fond, naturiste par principes, et accorde tout à cette grande puissance universelle qui renferme en elle une infinie variété d'êtres et d'accidents. Il a sa théorie du climat, du sol^ de la race. Il ne se borne pas à reconnaître des rapports et des harmonies, il voit des causes directes et des effets. Parlant d'un coin particulier du Béarn, il dira : « Ici les hommes sont maigres et pâles; leurs os sont saillants et leurs grands traits tourmentés comme ceux de leurs montagnes. Une lutte éternello contre le sol a rabougri les femmes comme les plantes; elle leur a laissé dans le regard une vague expression de mélancolie et de réflexion. Ainsi les impressions incessantes du corps et de l'Ame finissent par modeler le corps et l'Ame; la race façonne l'individu, le pays façonne la race. Un degré de chaleur dans l'air et d'inclinaison dans le sol est la cause première de nos facultés et de nos passions. » Et ailleurs : « Le climat façonne et produit les hôtes aussi bien que les plantes. Le sol, la lumière, la végétation, les animaux, l'homme, sont autant de livres où la nature écrit en caractères difTérents la môme pensée. »
Le pittoresque des descriptions, la finesse ou la profondeur des pensées, quand elles sont justes, l'art et l'habileté de la composition rendent ce livre de voyage un des plus intéressants qui aient été écrits de nos Jours.
Quittant l'antiquité pour l'actualité la plus vive, M. Taino publia^ en 1857, les Philosophes françaii du dix-neuvième siècle. Le
fond de ce livre est sérieux et savant, mais surtout la forme en est agréable et piquante. Il a su égayer un sujet si grave tout en Tapprofondissant, et a donné à ses appréciations le tour le plus original. C'est ainsi que, supposant que M. Cousin est un homme du dix-septième siècle, un contemporain de Bossuet et des autres grands génies classiques, il le transporte dans sa patrie, suivant ses expressions, et raconte sa vie telle que son bon génie eût dû la faire. « Il naquit, dit-il, en i640. Il fit de brillantes études au collège de Navarre, etc. » II répète pour Joubert la même fiction qu'il avait déjà faite pour Cousin; il le change de siècle ; il garde l'homme et refait les circonstances^ et montre Thomme devenu, à l'aide des circonstances, plus heureux et plus grand.
Plusieurs philosophes contemporains sont peints dans ce livre; M. Taine n'a voulu y comprendre que ceux dont la vie est achevée ou dont l'œuvre est complète. Mais ce qu'il dit de ceux dont il parle est, en général, non moins instructif que piquant.
L'auteur de la thèse sur La Fontaine a encore apprécié excellemment, dans des études moins étendues, quelques bons auteurs du dix-septième siècle. On ne peut rien lire de plus fin, de plus délicat et de plus Juste que ce qu'il a dit sur madame de La Fayette el la Princesse de Cléves. Ses Essais de critique et é^ histoire offrent aussi de belles pages dont on verra plus loin un échantillon.
M. Taine a montré tout ce qu'il pouvait produire comme critique, et aussi comme historien et comme philosophe, dans un ouvrage fortepaent composé qui a Fait et devait faire beaucoup de bruit, V Histoire de la littérature anglaise, et dont le principal mérite est do mettre en lumière les parties les plus obscures et les plus reculées de la littérature d'outre-Manche. L'Académie française, appréciant la sagacité savante, l'abondance d'idées, la verve de langage qui éclataient dans ce livre original, aurait voulu lui décerner une de ses plus glorieuses récompenses. Elle en fut empochée parce qu'à celte œuvre était attachée une erreur que le talent ne pouvait corriger et dont parfois il aggravait la portée '; cette erreur, à tout propos reproduite, c'est la
* Voir Villemain, Rapports iur les concours de 18C4.
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doctrine qui n'explique le monde, la pensée^ le génie que par les forces vives de la malièrel A part cette négation malheureuse de vérités nécessaires, le livre de M. Taine, dont le vrai titre eût été V Histoire de la race et de la civiliscUion anglaises par la littérature j est la tentative la plus hardie qui ait encore été faite dans cet ordre d'histoire littéraire ^.
M. Taine est assez hien doué et assez jeune encore pour ne pas en rester là; mais il est à craindre que ses doctrines négatives ne Tempêchent de prendre jamais un vol vraiment supérieur.
Caractère de Montesquieu dans son livre de la Grandeur et de la Décadence des Romains.
Dans ce livre, il oublie presque les finesses de style, le soin de se faire valoir, la prétention de mettre en mots spirituels des idées profondes, de cacher des vérités claires sous des paradoxes apparents, d'être aussi bel-esprit que grand homme. Il ne garde de ses défauts que les qualités. Il parle de Rome avec plus d'apprôt que Tite-Live, mais avec la même majesté poétique. Ses jugements tombent coioQme des sentences d'oracle, détachés, un par un, avec une concision et une vigueur incomparables, et le discours marche d*un pas superbe et lent, laissant aux lecteurs le soin de relier ses parties, dédaignant de leur indiquer luimême sa suite et son but. Si l'on ôte quelques passages où la simplicité est affectée et la sagacité raffinée, on croit entendre un des anciens jurisconsultes ; Montesquieu a leur calme solennel et leur brièveté grandiose ; et du même ton dont ils donnaient des lois aux peuples, il donne des lois aux événements.
On n'est pas ici, comme dans Machiavel et Tite-Live, obligé de ramasser et de réunir de rares théories éparses. Elles abondent et se suivent. A la vérité^ il explique avec une assurance trop crédule les premiers règnes; Voltaire
1 Voir Sainte-Beuve, Nouveaux Lundis, 30 mai 18C4.
lui a déjà reproché d'être mauvais critique. Mais dès l'abord, il devine que Rome naissante fut un camp de brigands, «comme les villages de Grimée, fait pour renfermer le butin, les bestiaux et les fruits de la campagne ; » et au bout d'une page il entre dans les faits certains et dans les raisonnements solides. Il montre que Home conquit la domination, parce qu'elle fut la plus forte dans la guerre, et la plus habile dans la politique ^. Ils apprennent la guerre, parce qu'ils la font sans cesse; ils la font, parce que le sénat veut occuper le peuple, parce que les consuls cherchent à se distinguer, parce que le peuple a besoin de gagner du butin et des terres. Ils ne s'y corrompent pas, parce que leurs voisins sont pauvres, parce que l'ignorance des sièges et le manque de solde prolongent la lutte. Ils s'endurcissent par les exercices du champ de Mars, par les travaux des camps, par la résistance de leurs ennemis. Ils s'approprient tout cp qu'il y a de bon dans la tactique et dans les armes des autres peuples. Ilsinvententla légion, le plus flexible et le plus solide de tous les corps, le mieux préparé pour la défense et l'attaque. Soutenus par l'orgueil national, disciplinés par une règle inflexible, ils sont multipliés par le partage égal des terres. Nul n'eut des soldats plus braves, plus nombreux, plus obéissants. Il faut voir ici comment Montesquieu oppose à Rome les différents peuples qu'elle a vaincus, les Gaulois, Pyrrhus, Gartbage, la Macédoine, la Grèce, la Syrie, l'Egypte, comment il mesure leur force et leur faiblesse d'après leur climat, leur gouvernement, leur sol, leur génie, leur éducation militaire, leurs moyens d'attaque ou de défense, la discipline de leurs armées, leur concorde ou leur discorde, le courage et les talents de leurs rois. Pour la première fois, on trouve cette description minutieuse et complète, qui, comparant les
1 Montesquieu, Considérations sur les causes de la grandeur et de la décadence des Romains, édit. Panthéon, p. 127.
forces opposées, substitue aux chances du hasard des problèmes de mécanique, et met le calcul dans Thistolre.
{Essais sur Tite-Live, p. 166-167.)
La Décadence de Tempire romain.
La décadence avait fait l'empire, la décadence le conserva. De temps en temps un empereur parvenu, éprouvé par la vie privée, gouverne avec un peu de modération et de sagesse ; mais quels princes ! et jusqu'à quelles créatures le gouvernement transmis va-t-il tomber I Un fou, puis un imbécile, puis un parricide histrion et incendiaire : ainsi finissent les Césars. Un bourreau amateur de tortures : ainsi finissent les FJaviens. Un gladiateur poltron : ainsi finissent les Antonins. Que dire de l'empire mis à Tencan, des assassins militaires, des géants barbares, des fanatiques d'Asie, et de cette tourbe de brutes, de furieux et de monstres, que la monarchie romaine lâcha pendant deux siècles sur le genre humain ? Comment se fait-il que personne ne se lève, que nul peuple ne s'affranchisse, que nul gouvernement sensé ne rende un peu de dignité au cœur de l'homme et un peu de liberté au corps de l'homme ; qu'insensiblement la pesante oppression devienne plus pesante ; que la servilité croissante érige en dieux des misérables dignes de l'hôpital ou du bagne, que chacun voie sous l'avidité du fisc la terre s'épuiser, les hommes disparaître, l'empire se vider, et que personne ne s'efl'orce d'arrucher le monde civilisé au gouvernement qui le détruit? — Les courages manquent, et les hommes commencent à manquer. La conquête, qui a consumé le peuple romain, a consumé les peuples conquis. Polybe disait déjà qu'il ne donnerait pas six mille talents de tout le Péloponèse. Selon Plutarque, il n'y avait pas trois mille hommes de guerre dans la Grèce entière. La moitié des villes y étaient ruinées.
En Épire, en Étolie, en Arcadie, on ne trouvait quç des masures. L'Arcadie était remplie de troupeaux libres, comme les savanes inbahitées de T Amérique. Pas un navire en Crète. « Qui veut voir les déserts, disait Sénèque, qu'il aille dans la Lucanie et le Brutlum. »
La Grande-Grèce, le Samnium restaient vides. Le reste de l'Italie n'était que villas et solitudes. Depuis César jusqu'au principat d'Auguste soixante-trois villes avaient été données aux vétérans, et Ton sait ce que, entre leurs mains, devenaient les villes. César déjà se plaignait « du terrible manque d'bommes. d Mais le cœur des nations était encore plus brisé que leurs forces. La conquête n'avait laissé en elles ni espérance, ni volonté, ni objet d'intérêt, ni source d'action. On vivait, et l'on ne s'occupait plus que de vivre. Il y avait encore des hommes, il n'y avait plus de peuples ; leurs dieux étaient dans le Panthéon de Rome, les statues de leurs dieux dans les villas de la Campanic. Leurs meilleurs citoyens, devenus esclaves, marchands ou citoyens romains, ne connaissaient plus leur patrie. Strabon trouva que les Bithyniens, les Mysiens, les Phrygiens, les Lydiens, avaient perdu leur langue. Les prêtres d'Egypte n'entendaient plus leurs inscriptions ni leurs mystères. La Gaule, l'Espagne et l'Afrique étaient latines. Nulle ombre de vie publique : la violente conquête et la savante administration romaines avaient changé les cités libres et les peuples indépendants en autant de formes régulières où l'unique souci était d'obtenir une exemption d'impôts. Plus d'invention : la littérature, au bout d'un siècle, devient un amusement de rhéteurs et de sophistes; la philosophie, réduite à la pratique, est une exhortation à jouir ou à bien mourir; les artistes font des copies; les habiles ouvriers meurent et n'ont point d'élèves; l'industrie s'amoindrit; l'esclave s'abrutit; les curiales s'enfuient; le mariage devient rare. Dans cet affaissement de toutes les forces et de toutes Içs espérances terrestres, devant ce spectacle de l'injustice organisée, de
la tyrannie inviacible, de la décadence croissante, dans cette ruine de la religion, de la citô, de la famille, des arts, de la philosophie, des lettres, que reste-tril à l'homme qui n'est point encore descendu dans Tabrutissement ou dans Torgie ? Le rêve. Il avait commencé dès les guerres d^Âsie ; les furieuses Bacchanales avaient apporté à Rome le panthéisme impur de TOrient mystique et la vision frénétique de la grande Nature, qui demande pour oiTrande la prostitution et le sang. Les vieilles religions se transformaient; les philosophies se corrompaient ; la cabale s'accroissait; de désespoir et de dégoût on s'enfuyait dans le monde imagi-* naire. La vie réelle semblait un songe. L'univers, transfiguré par le délire, apparaissait comme une hiérarchie d'êtres surnaturels, émanations d'un principe obscur, d'autant plus grossières qu'elles s'en éloignaient davantage, et dont l'homme était la plus vile. La perfection était de mépriser cette terre ; la félicité était de la quitter et de remonter l'échelle qui conduisait à l'unité suprême. De la Perse, de rinde, de l'Egypte, de la Syrie, arrivait un souffle mystique, et le vertige religieux, comme une contagion, gagnait lésâmes. Des prophètes paraissaient en Judée. Simon le Mage se disait Dieu' le Père, et promenait avec lui une femme symbole de la pensée rachetée. Le magicien Dositbée se croyait le Messie. Apollonius de Tyane ressuscitait les morts. Les miracles se multipliaient, les sectes foisonnaient. Les débris des anciennes religions, le naturalisme sensuel, le mysticisme exalté, le panthéisme profond, les textes de la Bible, les évangiles apocryphes, les dogmes des philosophes, les interprétations symboliques, les rêveries astrologiques, se fondaient en doctrines incohérentes, abime mouvant de disputes et d'extases, prodigieux chaos où fermentaient confondus le divin et l'humain, la matière et l'esprit, le surnaturel et la nature, parmi les ténèbres et les éclairs. Quiconque lit les dogmes des gnostiques, des yalentiniens, des ophites, des esséniens, des carpocratiens,
respire Todeur de la fièvre et se croit dans un hôpital, parmi des hallucinés qui contemplent leurs pensées fourmillantes, et fixent sur le vide leurs yeux brillants. Dans ce tourbillon de fantômes, une pâle et touchante figure se dégage : rhomme opprimé et misérable aperçoit le visage du juste supplicié, qui loue la résignation, qui glorifie la souffrance, qui commande Tespérance, qui offre la pitié, et qui ouvre au pauvre, à l'esclave, à la femme, au condamné, le divin refuge de la bonté infinie et de Téternel amour. Que César garde la terre : dure la monarchie, dure la servitude; leur cœur comme leur pensée est ailleurs.
{Essais de critique et d'histoire^ M. Troploog et M. de
Montalembert, p. 377-381.)
Ce qa'on voit du haat da Bergonz,
Quelle vue! tout ce qui est humain disparaît; villages, enclos, cultures, on dirait des ouvrages de fourmis. J'ai deux vallées sous les yeux, qui semblent deux petites bandes de terre perdues dans un entonnoir bleu. Les seuls êtres ici sont les montagnes. Nos routes et nos travaux y ont égratigné un point imperceptible ; nous sommes des mites, qui gîtons, entre deux réveils, sous un des poils d'un éléphant. Notre civilisation est un joli jouet en miniature, dont la nature un instant s'amuse, et que tout à Theure elle va briser. On n'aperçoit qu'un peuple de montagnes assises sous la coupole embrasée du ciel : elles sont rangées en amphithéâtre, comme un conseil d'êtres immobiles et éternels. Toutes les réflexions tombent sous la sensation de l'immense, croupes monstrueuses qui s'étalent, gigantesques échines osseuses, flancs labourés qui descendent à pic jusqu'en des fonds qu'on ne voit pas. On est là comme dans une barque au milieu de la mer. Les chaînes se heurtent comme des vagues. Les arêtes sont tranchantes et dentelées
TAINE. 26o
comme les crêtes des flots soulevés; ils arrivent de tous côtés, ils se croisent, ils s'entassent, hérissés, innombrables, et la houle de granit monte haut dans le ciel aux quatre coins de Thorizon. Au nord, les vallées de Luzet d'Argelès s'ouvrent dans la plaine par une percée bleuâtre, brillantes d*un éclat terne et semblables à deux aiguières d'étain bruni. A Touest, la chaîne de Barége s'allonge en scie jusqu'au picd\i Midi, énorme hache ébrêchée, tachée de plaques de neige ; à Test, des Gles de sapins penchées montent à Tassant des cimes. Au midi, une armée de pics crénelés, d'arêtes tranchées au vif, de tours carrées, d'aiguilles, d'escarpements perpendiculaires, se dresse sous un manteau de neige ; les glaciers étihcellent entre les rocs sombres ; les noires saillies se détachent avec un relief extraordinaire sur l'azur profond. Ces formes rudes blessent l'œil : on sent avec accablement la rigidité des masses de granit qui ont crevé la croûte de la planète, et l'invincible âpreté du roc soulevé au-dessus des nuages. Ce chaos de lignes violemment brisées annonce TefTort de puissances dont nous n'avons plus l'idée. Depuis, la nature s'est adoucie; elle arrondit et amollit les formes qu'elle façonne; elle brode dans les vallées sa robe végétale, et découpe, en artiste industrieux, les feuillages délicats de ses plantes. Ici, dans sa barbarie primitive, elle n'a su que fendre des blocs et entasser les masses brutes de ses constructions cyclopéennes. Mais son monument est sublime, digne du ciel qu'il a pour voûte, et du soleil qu'il a pour flambeau ^
{Voyage aux Eaux des Pyrénées,)
^ Ce sont encore les aspects sévères, les sublimités gigantesques qui l'attirent le plus et l'inspirent le plus puissamment. H est peu de pages plus belles que celles qu'il a consaci*ées à décrire ce qu'on voit du haut du Bergonz, montagne située derrière Lu2, et qui est fort bien placée pour servir de belvédère sur Tensemble des, Pyrénées. ^Sainte-Beuve, Causeries^ 9 mars 1857.)
La circonstance qui, de très-bonne heure, décida l'avenir de cet historien est célèbre. En I8i0, lorsqu'il achevait ses classes au collège de Blois^ un exemplaire des Martyrs apporté du dehors circula dans la maison. Le jeune Thierry le lut, ou plutôt le dévora un Jour de congé. Celte lecture lui fit éprouver d'abord un charme vague et comme un éblouissement d'imagination. Mais quand vint le récit d'Eudore^ cette histoire vivante de l'empire à son déclin, un intérêt plus actif et plus mêlé de réflexions l'attacha au tableau de la ville éternelle, de la cour d'un empereur romain, de la marche d'unearmée romaine dans les fanges de la Batavie, et de sa rencontre avec une armée de Franks. Il avait lu dans un livre classique, dans l'histoire de France à l'usage des élèves de l'École militaire : « Les Francs ou Français, déjà maîtres de Tournay et
des rives de l'Escaut, s'étaient étendus jusqu'à la Somme
Clovis, fils du roi Childéric, monta sur le trône en 481, et affermit par ses victoires les fondements de la monarchie française. » Toute son archéologie du moyen âge consistait dans ces phrases et quelques autres de même force qu'il avait apprises par cœur. « Français, trôney monarchie, raconte-t-il lui-même, étaient pour moi le commencement et la fin, le fond et la forme de notre histoire nationale. Rien ne m'avait donné l'idée de ces terribles Franks de M. de Chateaubriand parés de la dépouille des oursy des veaux marins, des urochs et des sangliers, de ce camp retranché avec des bateaux de cuir et des chariots attelés de grands bœufs^ de cette armée rangée en triangle où l'on ne distinguait qu'une forêt de framées, des peaux de bêtes et des corps demi-nv^, A mesure que se déroulait à mes yeux le contraste si dramatique du guerrier sauvage et du soldat civilisé, j'étais saisi de plus en plus vivement; l'impression que fit sur moi le chant de guerre des Franks eut
' Uvre VI .
quelque chose d'électrique. Je quittai la place où j'étais assis, et, marchant d'un bout à l'autre de la salle, je répétais à haute voix et en faisant sonner mes pas sur le pavé : a Pharamond ! Pharamond I nous avons combattu avec l'épée, etc. »
Ce moment d'enthousiasme fut jdécisif pour sa vocation à venir. II n'eut alors, selon ses propres expressions, aucune conscience de ce qui venait de se passer en lui, son attention ne s'y arrêta pas, il l'oublia môme durant plusieurs années ; mais lorsque^ après d'inévitables tâtonnements pour le choix d'une carrière, il se fut livré tout entier à l'histoire, il se rappela cet incident de sa vie et ses moindres circonstances avec une singulière précision ^
Dès 1817^ il montrait l'insuffisance de l'ancienne école et esquissait la méthode que devait suivre la nouvelle. En 1820, il en publia le manifeste dans ses célèbres Lettres sur Vhistoire de France^ pour servir d'introduction à l'étude de cette histoire, dont les dix premières furent insérées dans le Courrier français. Ces lettres, au nombre de ving-cinq, peuvent être distribuées en trois classes. Les cinq premières ont pour objet la critique des principales compositions sur l'histoire de France, que nous possédions avant le dix-neuvième siècle. Dans les sept qui suivent immédiatement^ le jeune bistorien traite du caractère des Francs^ des Burgondcs et des Visigoths ; de l'état des Gaulois après la conquête ; de la véritable époque de rétablissement de la monarchie et des prétendus partages qu'elle a subis ; du démembrement de l'empire de Charlemagne, qu'il nomme Knrle-le-Grand, et de l'expulsion de la seconde dynastie franke : toutes questions ayant un rapport plus ou moins direct à la formation de la nation française. La réyoluiion communale fournil la matière des treize autres lettres, à T^xception de la dernière, où il est traité des assemblées générales de la nation.
La première de ces lettres ouvrait avec une ardeur toute Juvénile la guerre contre l'ancienne école historique, les M(''zeray, les Velly, les Garnier, les Millot, les Anquetil, qui avait si mal rempli Tobjet de l'histoire :
« Nos provinces, nos villes, tout ce que chacun de nous comprend * Hécits des temps Mérovlnyien^^ préface, p. 11-13.
dans son affection soùs le nom de patrie, disait-il, devait nous être représenté h chaque siècle de son existence ; et au lieu de cela, nous né rencontrons que les annales domestiques de la famille régnante, des naissances, des mariages, des décès, des intrigues de palais, des guerres qui se ressemblent toutes, et dont le détail toujours mal circonstancié 6st dépourvu de mouvement et de caractère pittoresque. »
L'histoire telle que l'avaient faite les siècles précédents tétait un cbaos. Comment en sortir? Par le retour aux sources originales dont les historiens en faveur depuis le dix-septième siècle s'étaient de plus en plus écartés. La manière de présenter les moindres faits historiques devait indispensablement subir un changement totaL 11 fallait que la réforme descendit des ouvrages scientifiques aux ouvrages purement littéraires, des histoires dans les abrégés, des abrégés dans ces espèces da catéchismes qui servent à la première instruction, et qui réunissent d'ordinaire à la plus grande vérité chronologique la plus grande fausseté historique qu'il soit possible d'imnginer.
Certes il y avait beaucoup à faire, et M. A. Thierry donnait le signal d'une très-utile réforme, mais il alla trop loin dans ses attaques contre le passé. Enivré de sa science de fraîche date, il paraissait trop croire qu'avant lui personne ne savait rien dris prençiières notions de l'histoire. Il ne parlait de ce qui l'avait précédé qu'avec dédain et d'un ton provocateur. 11 ne méprisait pas seulement ses devanciers^ il niait leur existence. Toute révolution est accompagnée de ces excès et de ces injustices.
Pour se préparer à passer de la théorie à la pratique, Augustin Thierry fouilla pendant cinq aps les bibliothèques, analysa les manuscrits, compara les documents originaux. De ces recherches patientes et intelligentes sortit, en 1825, V Histoire de la conquête de V Angleterre par les Normands (4 vol. in-8«).
Dans une savante et éloquente introduction, développant des idées qu'il avait déjà exposées dans ses Lettres sur l'histoire de France^ il rappelait les défauts de l'ancienne école historique, et disait ce que devait faire la nouvelle :
« Jusqu'ici les historiens des peuples modernes, en racontant les . grands événements, ont transporté les idées, les mœurs et l'état poli-
tiqne de leur temps dans les temps passés. Les chroniqueurs de Tépoqne féodale ont placé les barons et la pairie de Philippe-Auguste dans la cour de Gharleroagne, et ils ont confondu le gouvernement brutal et rétat violent de la conquête, avec le régime plus régulier et les usages plus fixes de rétablissement féodal. Les historiens de l'ère monarchique, qui se sont exclusivement rendus les historiens du prince, ont eu des idées plus singulières et plus étroites encore. lisent modelé la royauté germanique des premiers conquérants de l'empire romain et laroyauté féodale du douzième siècle sur les vastes et puissantes royautés dn dix-septième siècle. Vivant dans un temps où il n'y avait qu'un seul prince, et qu'une seule cour, ils ont commodément attribué cet ordre de choses aux époques précédentes. Pour ce qui concerne Thistoire de France, les diverses invasions des Gaules, les nombreuses populations différentes d*origine et de mœurs, placées sur leur territoire, la division du sol eu plusieurs pays parce qu'il y a eu plusieurs peuples, enfin la réunion lente, opérée pendant six cents ans, de tous ces pays sous le même sceptre, sont des faits entièrement nt^gligés par eux. Les historiens formés par le dix-huitième siècle ont été également trop préoccupés de la philosophie de leur temps. Témoins des progrès de la classe moyenne, et organes de ses besoins contre la législation et les croyances du moyen &ge, ils n'ont point envisagé de sang-froid, ni décrit avec exactitude les temps anciens où cette classe Jouissait à peine de l'existence civile. Ils ont traité des faits avec le dédain du droit et de la raison; ce qui est très- bon pour opérer une révolution dans les esprits et dans l'état, mais Test beaucoup moins pour écrire l'histoire. Du reste, il ne faut pas que cela surprenne: on ne peut pas, quelque supériorité d*esprlt que l'on ait, dépasser l'horizon de son siècle, et chaque nouvelle époque donne à l'histoire de nouveaux points de vue, et une forme particulière.
« Aujourd'hui, il n'est plus permis de faire Thistoire au profit d'une seule idée, et notre siècle ne le veut point, il demande qu'on lui apprenne tout, qu'on lui retrace et qu'on lui explique l'existence des nations aux diverses époques, et qu'on donne à chaque siècle passé sa véritable place^ sa couleur et sa signification. »
C'est ce qu'il a fâché de faire pour le grand événement dont il entreprenait l'histoire. Il ne consulta que des documents et des textes originaux, soit pour détailler les diverses circonstances du récit^ soit pour caractériser les personnages et les populations qui y figurent. Les traditions nationales des populations les moins connues, et les anciennes poésies populaires^ lui ont fourni beaucoup d'indications sur le mode d'existence, sur les sentiments et les idées des hommes dans les temps et
les lieux divers où il transportait le lecteur. Quant au n^cit, il 8*est tenu, nous dit-il, aussi près qu'il lui a été possible du langage des anciens historiens, soit contemporains des faits, soit voisins de l'époque où ils ont eu lieu. Lorsqu'il a été obligé de suppléer à leur insufGsance par des vues plus générales, il a cherché à les autoriser en reproduisant les traits originaux qui Ty avaient conduit par induction. Enfin, il a toujours conservé la forme narrative, pour que le lecteur ne passât pas brusquement d'un récit antique à un commentaire moderne, et que l'ouvrage ne présentât point les dissonances qu'auraient offertes des fragments de chroniques entremêlés de dissertations. Il pensait d'ailleurs que s'il s'attachait plutôt à raconter qu'à disserter, même dans l'exposition des faits et des résultats généraux, il pourrait donner une sorte de vie aux grandes masses d'hommes comme aux personnages individuels. De cette manière, la destinée politique des nations offrirait quelque chose de cet intérêt humain qu'inspire involontairement le détail naïf des changements de fortune et des aventures d'un seul homme.
Il se proposa donc d'exposer dans le plus grand détail la lutte nationale qui suivit la conquête de l'Angleterre par les Normands établis en Gaule; de montrer, dans tout ce qu'en retrace l'histoire, les relations hostiles des deux peuples violemment réunis sur le même sol ; de les suivre dans leurs longues guerres et leur séparation obstinée, jusqu'à ce que du mélange et des rapports de leur race, de leurs mœurs, de leurs besoins, de leurs langues, il se fût formé un seul peuple, une langue commune, une législation uniforme ^
Pénétrant jusqu'aux hommes, à travers la distance des siècles, il se les représente vivants et agissants sur le pays où la poussière de leurs os ne se trouverait même pas aujourd'hui*. 11 repeuple la vieille Angleterre de ses envahisseurs et de ses vaincus du onzième siècle, il voit et nous fait voir leurs situations, leurs intérêts, leurs langages divers, la joie et l'insolence des uns, la misère et la terreur des autres, tout le mouvement qui accompagne la guerre à mort de deux grandes masses d'hommes'.
» Introd. — « Tome II, p. J25. — » Ibid.
AUGUSTIN THIERRY. il\
Tous ceux qui avaieut traité Thisloire d'Angleterre Jusqu'alors étaient allés des vainqueurs aux vaincus ; ils se transportaient plus volontiers, comme dit notre historien ^, dans le camp où Ton triomphe que dans celui où l'on succombe, et présentaient la conquête comme achevée aussitôt que le conquérant s'était proclamé maître, faisant abstraction comme lui de toutes les résistances ultérieures dont s'était jouée son épée ou ea politique. Il fit voir, lui, comme Tavait essayé auparavant le romancier écossais l^alter Scott, qu'il y avait encore des Saxons après la bataille de Hastings. Il suivit leurs fortunes avec sympathie, avec une sorte de partialité généreuse, s*intéressa d'une affection toute particulière aux événements locaux relatifs à ces populations négligées, comme s'il eût été lui-même dans Tobligation de réparer une injustice non méritée, et de montrer que la force et le hasard ont toujours tort. On peut trouver, à la réflexion, que Thierry a un préjugé arrêté pour les Saxons oppresseurs des peuples galliques contre les Normands qui n'ont fait que ce que les Saxons avaient fait eux-mêmes, mais au courant du réci^ on est irrésistiblement ému, et l'on partage sa généreuse sympathie pour les vaincus^ pour les proscrits, pour les opprimés.
Il excelle surtout à rendre dans toute son énergie le caractère de la barbarie. « VBistoire de la conquête de V Angleterre par les Normands, de M. Thierry, dit M. Guizot, est le seul livre où les motifs, les penchants, les impulsions qui font agir les hommes dans un état social voisin de la barbarie, soient sentis et reproduits avec une vérité vraiment homérique. Nulle part on ne voit si bien ce que c'est qu'un barbare et la vie d'un barbare*. »
L'objet essentiel qu'il se proposait dans cette histoire était d'envisager la destinée collective des peuples, et non celle de certains hopmes célèbres à bon ou à mauvais titre, de raconter les aventures de la vie sociale, et non celles de la vie individuelle. Il lui semblait que la sympathie humaine pouvait s'étendre à des populations entières, comme à des êtres doués de sentiment dont l'existence est plus longue que la nôtre^ mais remplie des mêmes alternatives de joie, d'abattement et
* Introduction, p. xvi. — • Ibid , p. xv.
d*espérance. Gonsidért^e sous ce point de vue^ pensaît-il avec raison, Thistoire du passé prenait quelque chose de rintôriH qui s'attache au temps présent *.
Sa partialité pour les Saxons Ta porté à faire jouer à Thomas Decket un rôle ioiaginaire. U donne cet archevêque de Cantorbéry comme un représentant et un vengeur de la race nnglo-saxonne, et voit dans la résistance de ce saint personnage à rautorité royale et dans sa popularité, la dernière pro^ leslation de la race anglo-saxonne contre la dynastie normande. Or, les historiens et les biographes du douzième siècle ne fournissent pas un seul passage dont on pût induire qu'un esprit d'opposition nalionale ait été la cause de la lutte soutenue par Tarchevôque de Canlorbéry contre le système politique et les empiétements de l'autorité royale. D'ailleurs, l'ancien chancelier d'Henri H n'était pas Saxon ; il était né en Normandie, d'une famille normande, et la vraie orthographe de ce nom, nullement anglais, serait Béquei. L'obligation où' se trouva Thomas Becket de prendre en maio la défense de la juridiction ecclésiastique fut une simple conséquence de son élévation au siège de Cantorbèry et à la dignité de primat d'Angleterre.
Des erreurs plus importantes ont été relevées dans cette histoire, surtout à la première édition ; et quelques personnes regardèrent ces erreurs comme volontaires. Elles crurent y voir un système arrêté d'attaques contre l'Église et une intention préconçue de la rendre odieuse. Thierry s'indigna de cette accusation comme d'une calomnie ; il déclara que ses erreurs étaient involontaires et causées par sa seule ignorance en matières religieuses. Il en corrigea de son mieux une partie dans les éditions successives.
La prévention presque haineuse contre le catholicisme qui animait les premiers écrits d'Augustin Thierry disparaît de son second grand ouvrage, les Récits des temps Mérovingiens, A peine quelques paroles de dédain échappent-elles encore- à rhistorien philosophe.
Les Récits Mérovingiens méritent toute leur réputation pour le service qu'ils ont rendu à l'histoire de France, et pour
* Récits des temps Mérovingiens, prôf., p. 3, éd. 1846.
ragrt»menl lout nouveau el tout particulier de la narration en un sujet jusque-là si épineux.
Avant M. Augustin Thierry, c'était une assertion pour ainsi dire proverbiale, qu'aucune période de notre histoire n'égalait en confusion la période mérovingienne; aussi élait'C>6 Tépoque qu*on abrégeait le plus volontiers, sur laquelle on glissait, à cûté de laquelle on passait sans aucun scrupule. Thierry vint nous apprendre qu'il y avait dans ce dédain plus de paresse que de réflexion; que si Thibtoire des Mérovingiens était un peu difficile à débrouiller, elle n'était pas aride, qu'au contraire elle abondait en faits singuliers, en personnages originaux, en incidents dramatiques tellement variés, que le seul embarras qu'on éprouve est celui de mettre en ordre un si grand nombre de détails^.
La période historique qui s'étend de la grande invasion des Gaules, en 406, à rétablissement de la domination franke, avait été récemment traitée de main de maître; les mœurs des destructeurs de l'empire romain, leur ai^pect sauvage et bizarre, avaient été peints avec des couleurs vraies; mais la période suivante n'avait été l'objet d'aucune étude où l'art entrât pour quelque chose.
« Son caractëre original, dit M. Thierry, consiste dans un antagonisme de races non plus complet, saillant, heurté, mais adouci par une foule d'imitations réciproques, nées de Thabitation sur le même sol. Ces modifications morales, qui se présentent de part et d'autre sous de nombreux aspects et à différents degrés, multiplient dans l'histoire des temps les types généraux et. les physionomies individuelles. 11 y a des Frunks demeurés en Gaule purs Germains, des Gallo-Romaios que le règne des barbares désespère et dégoûte, des Franks pins ou moins gagnés par les mœurs ou les modes de la civilisation, et des Romains devenus plus ou moins bnrbares d'esprit et de manières. On pent suivre le contraste dans toutes ses nuances k travers le sixième siècle et jusqu'au milieu du septième; plus tard, l'empreinte germanique, et l'empreinte gallo-romaine semblent s'effacer à la fois et se perdre dans une semi-barbarie revêtue de formes théocratiques. »
Augustin Thierry fut d'autant plus porté à retracer cette période si complexe et de couleur si mélangée, qu'elle est
iPréf.,p. 4.
celle-là inême dont les documents originaux ofTrent le plus de dcUails caractéristiques.
La suite des Récits Mérovingiens n'embrassé guère que l'espace d'un demi-siècle. Ils sont liés en quelque sorte entre eux par la réapparition des mêmes personnages, et souvent ils se développent l'un l'autre. Tantôt c'est le récit d'une destinée individuelle où vient se joindre la peinture des événements sociaux qui ont influé sur elle; tantôt c'est une série de faits publics auxquels se rattachent, chemin taisant, des aventures personnelles et des catastrophes domestiques. La manière de vivre des rois franks, l'intérieur de la maison royale, la vie orageuse des seigneurs et des évoques ; l'usurpation, les guerres civiles et les guerres privées, la turbulence intrigante des Gallo-Romains et l'indiscipline brutale des Barbares; l'absence de tout ordre administratif et de tout lien moral entre les habitants des provinces gauloises, au sein d'un môme royaume; le réveil des antiques rivalités et des haines héréditaires de canton à canton et de ville à ville; partout une sorte de retour à l'état de nature, et l'insurrection des volontés individuelles contre la règle et la loi, sous quelque forme qu'elles se présentent, politique, civile ou religieuse; l'esprit de ré*volte et de violence régnant jusque dans les monastères de femmes : tels sont les tableaux divers qu'Augustin Thierry traça d'après les monuments contemporains, pour former, de leur réunion, une vue du sixième siècle en Gaule.
L'historien-peintre a fait, comme il nous dit, une étude minutieuse du caractère et de la destinée des personnages historiques, et il a tâché de donner à ceux que l'histoire a le plus négligés de la réalité et de la vie. Entre ces personnages, célèbres ou obscurs aujourd'hui, dominent quatre flgures qui sont des types pour leur siècle : Frédégonde, Hilpéric, Éonius, Mummilus et Grégoire de Tours lui-même ; Frédégonde, l'idéal de la barbarie élémentaire, sans conscience du bien et du mal ; Hilpéric, l'homme de race barbare qui prend les goûts de la civilisation, et se^ polit à l'extérieur sans que la réforme aille plus avant; Mummilus, l'homme civilisé qui se fait barbare et se déprave à plaisir pour être de son temps; Grégoire de Tours, l'homme du temps passé, mais d'un temps meilleur que le présent qui lui pèse, l'écho fidèle des regrets
AUGUSTIN TDIKRRY. 27o
que fait naître dans quelques âmes élevées une civilisation qui s'éteint^.
Cet eiposé> en partie d'après les paroles mêmes de l'auteur, do l'objet des Récits des temps Mérovingiens, suffit à en montrer et Timpoi-tance et le charme. C'est ce que Thierry a écrit de plus achevé. Aussi est-ce avec justice que l'Académie française lui a accordé pour cet ouvrage et lui a maintenu jusqu'à sa mort la plus haute de ses récompenses.
Grâce à ces encouragements bien dus à son talent el à sa persévérance infatigable, mise à l'épreuve par de cruelles souffrances auxquelles vin! se joindre une cécité presque complète% Augustin Thierry put améliorer sans cesse ses premiers travaux et en entreprendre de nouveaux.
M. Guizût, ministre de l'instruction publique, ayant conçu la pensée d'éclaircir les origines et Thistoire du tiers-état, par la publication d'un grand recueil de documents inédits, confia, en 1836, à Augustin Thierry, l'exécution de ce travail qui aboutissait à faire, pour le troisième des anciens ordres de la nation, ce qui s'était fait depuis plus de deux siècles par l'érudition française pour la noblesse et le clergé. Il publia ces textes originaux sous le titre de Recueils de monuments inédits de Vhistoire du TiersÊtat^ et les fit précéder d'une Histoire duTters- État.
N'ayant pu voir qu'une partie des innombrables documents qu'il avait pour tâche de rassembler, il crut que ce serait une témérité pour lui de vouloir deviner quelle signification doit avoir leur ensemble aux yeux de la science à venir. 11 se borna donc à présenter quelques aperçus provisoires, à marquer, selon ses propres études et l'état de la science contemporaine, les époques les plus distinctes et les points de vue les plus saillants de ce qui sera un jour l'histoire complète de la formation, des progrès et du rôle social du tiers-état'. Circonscrivant rigoureusement son objet, il n'essaya pas de tracer
« Préf., p. T.
* Voir dans les Mémoires d'outre-tombe do Chateaubriand (10 août 1832), le récit d'une visite à Augustin Thierry, qu'il trouva, déjà presque aveugle, dans une chambre dont len volets étaient à demi fermés.
" Chap. I.
l'esquisse d'une histoire générale de la société française, mais proprement, mais exclusivement celle d'une histoire spéciale du tiers-état. La noblesse et le clergé ayant déjà été l'objet de travaux analogues, il fit à peine mention du rôle social qu'ont joué ces deux ordres; il crut n'en devoir parler que quand leur action se trouvait mêlée à celle du troisième, soit en le combattant, soit en coopérant avec lui.
Ce dernier écrit n'a pas l'éclat des premiers ouvrages d'Augustin Thierry ; mais il n'est ni moins solide ni moins approfondi.
L'illustre aveugle s'appliquait à perfectionner tout ce qu'il faisait plutôt qu'à produire beaucoup. Et le soin de la forme ne le préoccupait pas moins que celui du fond. C'est ainsi qu'il a été un grand écrivain en môme temps qu'un grand historien. Toujours pénétrant et vrai dans ses récits, toujours expressif pour le détail des mœurs, toujours naïvement associé aux émotions populaires qu'il décrit, selon les expressions de M. Villemain, il atteint à l'éloquence dans les grands tableaux de sa Conquête de l'Angleterre par les Normands *. Un autre critique non moins autorisé a pu appeler A. Thierry un traducteur de génie des anciens chroniqueurs, et dire qu'il a porté dans cette mise en œuvre le sentiment simple de l'épopée ^ Il avait un si merveilleux talent pour mettre en scène et poser ses personnages qu'il les rendait vivants et les montrait aux yeux. Il reconstruisait pour ainsi dire le passé comme s'il avait assisté à tout ce qu'il raconte.
Cet admirable artiste ne négligeait rien pour restituer à chacune des périodes de temps embrassées par son récit ses dehors particuliers, ses trails originaux, son entière originalité. C'est pourquoi il attachait tant d'importance àla couleur locale qui lui semblait une des conditions, non-seulement de Tinlérôt, mais encore de la vérité historique. C'est pourquoi il s'est si soigneusement efforcé de restituer aux noms propres leur physionomie primitive, et que, selon la dififérence des races, il a fait varier l'orthographe de ces noms de manière à leur rendre leur ancienne forme contemporaine et à indiquer positivement leur
1 Disc, à VAcad. franc, y 28 août 1866. * Sainte-Beuve, Causeries, 1 1 oct. 1852.
son et leur composition. C*cst pourquoi enfin il a évite avec tant de scrupule d'appliquer à aucun temps le langage d'un autre, d'employer pour les faits et les distinctions politiques du moyen âge les formules du style moderne et des titres d'une date récente. 11 a voulu tout rétablir, faits politiques, détails de mœurs, forme, langage, noms propres ^
Quelqu'un pourrait-il être à plus juste titre appelé créateur dans le genre qu'il a cultivé? Augustin Thierry s'est fait un style, — . style coloré, pittoresque, vif, ferme, mais jamais cherché, jamais emphatique ni déclamatoire, — qui lui est aussi propre que sa manière historique, et à la perfection duquel il a employé d'incroyables efforts, comme l'a justement remarqué un critique. « On ne comprendra jamais l'artifice infini que M. Thierry mettait dans sa composition, ce qu'il dépensait de temps et de labeurs pour fondre les tons, pondérer les parties, construire un ensemble harmonieux avec des matériaux barbares, ici maigres, là surabondants*. » Ne se satisfaisant luimême qu'à grande peine, il travaillait extraordinairement ses écrits. « Le soin du style était poussé chez lui à un degré incomparable. Cette humble partie du travail littéraire, qui consiste surtout à éteindre et à effacer, partie si peu comprise des personnes inexpérimentées qui ne peuvent se figurer ce qu'il en coûte à Tari pour se cacher, était celle qu'il alfectionnail le plus '. Il dictait quinze à vingt lignes par jour, et ne les fixait qu'après les avoir anienées au degré de perfection dont il était capable*. »
Et le merveilleux talent dont il était doué pour la retouche, il l'appliquait à l'ensemble aussi bien qu'aux détails, profitant de toute remarque jusie qui lui était suggérée pour améliorer son œuvre sans en changer la physionomie.
M. Augustin Thierry, aveugle, perclus, impotent, mais aidé jusqu'à l'époque de son veuvage par une femme aussi inlelli-
1 Voir rintroduction de VHistoire de la conquête de VAnghterre.
« E. Renan, Journal des Débats^ ? janr. 1857, Var., A. Thierry, 2® art.
8 Mais ces remaniements étaient-ils toujours également heureux ? M. Littré a entendu dire à Carrel, qui avait été secrétaire d'Augustin Thierry, que d'ordinaire ces remaniements allai blissaient le premier jet, qui lui avait paru avoir plus de couleur et de caractère. (Littré, Introd. aux œuvres poHU et littér» de Carrel.) — ♦ Renan, ibid,
gente que dévouée^ qui prenait une part active à pes travaux^ faisait avec celte attention minutieuse et scrupuleuse une révision générale de ses ouvrages quand la mort vint prématurément le frapper. L'amélioration qui le préoccupait le plus dans les derniers temps de sa vie, c'était de corriger ce qui, dans ses écrits, pouvait être contraire à la jsaine philosophie, contraire particulièrement & la foi de l'Église et au respect qui lui est dû. M. Thierry était parti de Tincrédulité voUairienne. Sa philosophie était sceptique. La Providence pour lui n'était qu'un mot. 11 ne cherchait pas plus l'explication des événements dans une volonté supérieure aux causes finies que dans la force des choses. Pour lui les faits historiques n'étaient pus l'accomplissement de desseins providentiels, ni le résultat de forces générales; ils étaient uniquement le produit de la libre action humaine, des instincts du cœur de l'homme, de l'opposition des races, de l'inégalité éternelle qui maintient à travers les âges la distinction primitive des vainqueurs et des vaincus^ L'Ëglise lui apparaissait en ennemie, et il Tavait souvent montrée comme une puissance inflexible dans le monde, funeste ou criminelle, laquelle n'avait eu d'auire titre que l'ignorance et la faiblesse de ceux qui la reconnurent, la cruauté et l'habileté de ceux qui la dirigèrent. Mais l'étude sincère de l'homme et de l'histoire l'avait depuis des années déjà ramené à d'autres vues. Rationaliste fatigué, selon ses propres expressions, il voulait entrer dans le sein de l'Église et se soumettre à soii autorité. Il avait fini par comprendre que l'incrédulité n'explique pas le monde, et que la force vive qui mène le genre humain, c'est la religion. Son esprit, s'élevant par degrés de l'erreur à la vérité, crut voir d'abord dans le prolestantisnie la pure doctrine de l'Evangile. Lorsqu'il eut jeté les yeux sur l'histoire de l'Église, qu'il ignora pendant longtemps, il vit clairement que le protestantisme ne pouvait être la religion fondée par Jésus-Christ, que le protestantisme et l'histoire étaient entièrement incompatibles, que le protestantisme a été forcé de créer à son usage une histoire fictive, tandis que le catholicisme se trouve tout entier dans les quatre premiers siècles de l'Église.
^ Voir E. Renan, Joum, des Débats^ 5 janv. 1857, Variétés^ A. Tmibrry, l"nrt.
Le catholicisme lui apparaissait clairement comme la véritéi la vraie religion du genre humain, et il ne s'étonnait pas de tant de retours à l'Ëglise catholique qui s'opéraient tous les Jours, malgré tant d'objections et de difficultés; il déclarait que les objections prétendues philosophiques n'étaient point philosophiques, qu'au contraire toute la vraie philosophie de tous les temps et de tous les lieux se trouvait dans la doctrine catholique, que toute la vérité s'y concentrait et qu'on était dans le faux à mesure qu'on s'en éloignait, et que c'était là pourquoi le luthéranisme valait moins que l'anglicanisme, le calvinisme moins que le luthéranisme, l'unitarisme moins que le calvinisme, et ainsi de suite. Enfin, d'aucun côté il ne voyait aucune bonne raison contre la religion catholique. « S'il s'agit des préceptes de l'Église, disait-il, tout y est bon, raisonnable^ salutaire, tout, jusqu'aux moindres pratiques : on ne peut en omettre aucune sans avoir à le regretter. On a tort d'hésiter. Il faut arriver là. La véritable philosophie^ la vraie sagesse pratique y conduiront de plus en plus^ »
Le catholicisme est justement fier d'avoir finalement compté parmi ses amis un esprit si puissant et si généreux.
Qa'était-ce qu^étre Romain ?
L'empire romain I je ne saurais trop insister sur la signification réelle de ces deux mots. A l'idée de Rome et des Romains, se rattache en nous, quoi que nous en ayons, une autre idée de domination militaire, d'état de conquête toujours subsistant, de peuples contenus au moyen de la force, mais se soulevant par intervalles contre un sang détesté, et toujours prêts à revendiquer, l'épée en main, leur nationalité, qu'ils regrettent. Ces couleurs sont vraies, si on les applique à la période républicaine de Rome ;
< Lettre da P. Gratry à l'archevêque de Paris, du 33 juin 1856, dans le Correspondant Le P. Gratry eut d'intimes rapports avec A. Thierry dans les derniers jours de sa vie, et A. Thierry légua sa bibliothèque aux pères de l'Oratoire.
solde; à la seconde se trouvaient les auxiliaires bretons, manseaux et poitevins; Guillaume en personne commandait la troisième, forméede la chevalerie normande. En tête et sur les flancs de chaque corps de bataille, marchaient plusieurs rangs de fantassins armés à la légère^ vôtus de casaques matelassées, et portant de longs arcs de bois ou des arbalètes d'acier. Le duc montait uîi cheval d'Espagne qu'un riche Normand lui avait amené d'un pèlerinage à Saint-Jacques en Galice. Il tenait suspendues à son cou les plus révérées d'entre les reliques sur lesquelles Harold avait juré, et l'étendard béni par le pape était porté à côté de lui par un jeune homme appelé Toustain le Blanc. Au moment où les troupes allaient se mettre en marche, le duc élevant la voix, leur parla en ces termes :
« Pensez à bien combattre, et mettez tout à mort ; car, si nous les vainquons, nous serons tous riches. Ce que je gagnerai, vous le gagnerez ; si je conquiers, vous conquerrez; si je prends la terre, vous l'aurez. Sachez pourtant que. je ne suis pas venu ici seulement pour prendre mon dû, mais pour venger notre nation entière des félonies, des parjures et des trahisons de ces Anglais. Ils ont mis à mort les Danois, hommes et femmes, dans la nuit de Saint-Brice. Ils ont décimé les compagnons d'Alfred, mon parent, et l'ont fait périr. Allons donc, avec l'aide de Dieu, les châtier de tous leurs méfaits. »
L'armée se trouva bientôt en vue du camp saxon, au nordouest de Hastings. Les prêtres et les moines qui raccompagnaient se détachèrent, et montèrent sur une hauteur voisine, pour prier et regarder le combat. Un Normand, appelé Taillefer, poussa son cheval en avant du front de bataille, et entonna le chant, fameux dans toute la Gaule, de Charlemagne et de Roland. En chantant, il jouait de son épée, la lançait en l'air avec force, et la recevait dans sa main droite ; les Normands répétaient ses refrains ou criaient : « Dieu ^ide 1 Dieu aide ! »
On forge môme au troisième siècle les mots de romanité et de romanie pour exprimer tout cela par opposition au mot de barbarie. Ce fut le christianisme qui, en élargissant au dehors les cadres de l'association et y faisant une place pour la barbarie, modifia ces distinctions enracinées durant trois siècles. La chrétienté pénétra où la romanité s'arrêtait, et fut la dernière forme sous laquelle Rome poursuivit ses conquêtes.
Bataille de Hastings.
Sur le terrain qui porta depuis et qui aujourd'hui porte encore le nom de lieu de la bataille, les lignes des Ânglo- Saxons occupaient une longue chaîne de collines fortifiées par un rempart de pieux et de claies d'osier. Dans la nuit du 13 octobre, Guillaume fit annoncer aux Normands que le lendemain serait jour de combat. Des prêtres et des religieux qui avaient suivi, en grand nombre, l'armée d'invasion, attirés, comme les soldats, par l'espoir du butin, se réunirent pour prier et pour chanter des litanies pendant que les gens de guerre préparaient leurs armes. Le temps qui leur resta après ce premier soin, ils l'employèrent à faire la confession de leurs péchés et à recevoir les sacrements. Dans l'autre armée la nuit se passa d'une manière différente; les Saxons se divertissaient avec grand bruit et chantaient nos chants nationaux, en vidant, autour de leurs feux, des cornes remplies de bière et de vin.
Au matin, dans le camp normand . l'évêque de Bayeux, fils de la mère du duc Guillaume, célébra la messe et bénit les troupes, armé d'un haubert sous son rochet; puis il monta un grand coursier blanc, prit un bâton de commandement et fît ranger la cavalerie. L'armée se divisa en trois colonnes d'attaque : à la première étaient les gens d'armes venus des comtés de Boulogne et de Ponthieu, avec la plupart des aventuriers engagés individuellement pour une
eut trompé toutes les espérances de réforme , l^attente publique se tourna vers lui pour ne plus s'en détacher qu'au our où devait finir l'ancien régime. Recruté depuis plus de trois siècles dans Télite des classes roturières, placé au premier rang des dignitaires du royaume^ donnant l'exemple de l'intégrité et de toutes les vertus civiques, honoré pour son patriotisme, son lustre , ses richesses^ son orgueil même, le parlement avait tout ce qu'il fallait pour attirer les sympathies et la confiance du tiers-état. Sans examiner si ses prétentions au rôle d'arbitre de la législation et de modérateur du pouvoir royal étaient fondées sur de véritables titres, on l'aimait pour son esprit de résistance à l'ambition des favoris et des ministres, pour son hostilité perpétuelle contre la noblesse, pour son zèle à maintenir les traditions nationales, à garantir l'État de toute influence étrangère, et à conserver intactes les libertés de l'Église gallicane. On lui donnait les noms de corps auguste^ de sénat auguste, de tuteur des rois, de père de l'État, et l'on regardait ses droits et son pouvoir comme aussi sacrés, aussi incontestables que les droits mêmes et le pouvoir de la couronne.
Ce qu'il y avait d'aristocratique dans l'existence faîte aux cours de judicature par l'hérédité des charges, loin de diminuer leur crédit auprès des classes moyenne et inférieure de la nation, n'était aux yeux de celles-ci qu'une force de plus pour la défense des droits et des intérêts de tous. Cette puissance effective et permanente^ transmise du père au fils, conservée intacte par l'esprit de corps joint à l'esprit de faitiille, paraissait, pour la cause des faibles et des opprimés, une protection plus solide que les prérogatives incertaines et temporaires des états généraux. En réalité, l'esprit politique des compagnies judiciaires était moins large et moins désintéressé que celui dont se montraient animés, dans Texercice de leurs pouvoirs, les représentants élus du tiers-état* Si le parlement tenait de ces derniers sous de
certains rapports, il en différait sous d'autres ; son opposition la plus courageuse était parfois égoïste ; il avait quelques-uns des vices de la noblesse, à laquelle il confinait. Mais, malgré ses travers et ses faiblesses, ceux qui souffraient des abus ne se lassaient- point de croire à lui et de compter sur lui. Il semble qu'au fond des consciences populaires une voix se fit entendre qui disait : Ce sont nos gens^ ils ne sauraient vouloir que le bien du peuple.
Les faits restèrent, dans toute occasion, fort au-dessous des espérances, et il n'en pouvait être autrement Si les cours souveraines avaient le mérite de parler haut, leur parole manquait de sanction. Instituées par les rois pour administrer la justice, elles n'avaient pas même Tombre de ce mandat national qui, donné ou présumé, confère, dans telle ou telle mesure , le droit d'agir contre la volonté du monarque. Dès que venait le moment de faire succéder l'action aux remontrances, d'opposer les moyens de contrainte à Tobstination du pouvoir, le parlement se trouvait sans titre et sans force; il devait s'arrêter ou recourir à des auxiliaires plus puissants que lui, aux princes du sang, aux factieux de la cour, à l'aristocratie mécontent^. Quand il avait refusé au nom de l'intérêt public l'enregistrement d'un édit ou la suppression d'un arrêt, et conservé une attitude libre et fière malgré l'exil ou l'emprisonnement de ses membres, son rôle était fini, à moins qu'il n'eût fait alliance avec des ambitions étrangères à la cause du peuple et au bien du royaume. Ainsi les plus solennelles manifestations de patriotisme et d'indépendance n'aboutissaient qu'à des procédures sans issue, ou à la guerre civile pour l'intérêt et les passions des grands. De nobles commencements et des suites mesquines ou détestables, le courage civique réduit, par le sentiment de son impuissance, à se mettre au service des intrigues et des factions nobiliaires, telle est, en somme, l'histoire des tentatives politiques du parlement.
{Histoire du Tien-État^ c. vin.)
(né en 1787)
Cet historien homme d'Ëlat s*est . distingué entre ses contemporains non-seulement par l'éminence de ses talents» mais encore par une fixité dans la conduite et dans la doctrine qui est bien rare de nos jours, et à laquelle, pour cette rareté même, nous nous plaisons à rendre hommage.
Il débuta comme professeur d'histoire» à laSorbonne, en 1812, où Fontanes, à qui il avait été présenté par Royer CoUard, le fit nommer professeur adjoint et presque aussitôt titulaire. Le premier ouvrage qui sortit de cet enseignement, continué pendant de longues années, fut VHûtoire du gouvernement repré" wn/a(t/ («821-1822).
En 1823, il publia les Essais sur l* Histoire de France. Dans ce solide ouvrage, s'appuyant des travaux de Roth, d'Ëichhorn, d'Hulmaan, de Savigny, il fait bien connaître le régime municipal de l'empire romain et l'étal social (je la France depuis le cinquième jusqu'au dixième siècle. 11 evpose la formation de la société el du gouvernement en Angleterre et en France, en Angleterre où un gouvernement libre est sorti du sein de la barbarie, en France où la liberté politique ne s'introduisit qu'après des progrès immenses accomplis dans la carrière de la civilisation ; et il trouve moyen de dévoiler le secret de la destinée politique do ces deux pays jusqu'aux temps modernes.
Dans celle première composition historique, M. Guizot est aussi modeste que solide. Sans prétendre nullement au rôle de novateur, il analyse, comme il le fera encore plus tard, les doctrines et les tiavaux de ceux qui Tout précédé dans Tétude de l'organisation civile de la France au temps des deux premières races. Il cite tour à tour, en les redressant quand il y a lieu, Montesquieu, l'abbé Dubos, jusqu'à Boulainvilliers. 11 n'a môme donné ses Essais sur l'Histoire de France que comme un complément aux Observations de Mably. Son enseignement, jugé trop libéral, fut suspendu, sous le ministère Yiilèle ; il le re-
prit en 1828, sous le ministère concilialeur et réparateur de M.deMarlignac.
Le cours de 1828 à 1830 eut pour objet l'histoire moderne. La première ann^e, devant l'auditoire le plus intelligent et le plus sympathique, il retraça V Histoire générale de la civilisation en Europe, dépujs la chute des Itomains et Tinvasion des Barbares jusqu'à notre époque. Gourant pour ainsi dire de sommité en sommité, selon ses propres expressions ^, et se bornant presque constamment à des faits généraux et à des assertions, il étudia les éléments constitutifs de la société moderne, l'aristocratie féodale, l'église, la royauté, les communes, et fit connaître leurs origines, leurs premières relations, leurs développements successifis ou parallèles, les modifications ^in« Iroduites dans leurs principes essentiels.
Les deux années suivantes, il aborda l'Histoire particulière de la civilisation en France, « le pays dont la civilisation a paru la plus complète, la plus communicative, a le plus frappé Timagination européenne '• » Dans de grands et savants tableaux d'histoire, il montra d'abord l'état de la Gaule au quatrième siècle, sous la domination romaine, l'état de la Germanie avant l'invasion, les résultats de l'entrée des Germains dans la Gaule, puis l'amalgame de la société romaine et de la société barbare dans l'ordre civil, dans l'ordre religieux et dans l'ordre militaire; il expliqua ensuite comment s'est formée la féodalité, l'association des possesseurs de fiefs, quelle était aa constitution intérieure, et dans quel état elle se trouvait au commencement du onzième siècle, puis au commencement du quatorzième; il fit assister ses auditeurs au développement de la royauté, et leur fit suivre toutes les vicissitudes du tiers-état et les progrès de la société civile.
Dans tout ce cours, admirable maintenant à lire, comme autrefois à entendre, sa pensée dominante fut de ramener les esprits à une appréciation intelligente et impartiale de notre ancien état social^ et de contribuer ainsi, pour sa part, à rétablir entre les éléments divers de notre société, anciens et non*veaux, monarchiques, aristocratiques et démocratiques, « cette estime mutuelle et cette harmonie qu'un accès de fièvre ré-*
* Histoire générale de la civilisation en France, !»• leçon. — • Ibid^
Yolutîontiaire peut suspendre, mais qui redeviennent bientôt indispensables à la liberté comme à La prospérité des citoyens, à la force comme au repos de l'Ëlat ^ »
Le résultat de ce cours, publié en six volumes, fut considérable, et Augustin Thierry a pu donner cet éloge à Téloquent professeur, qu'il a ou vert, comme historien de nos vieilles institutions, l'ère de la science proprement dite'. On a seulenaent à regretter que tant de mf^rites solides soient déparés par des préjugés et par de fausses appréciations sur le catholicisme et sur les institutions chrétiennes '. Le philosophe et le protestant trompent quelquefois la conscience de l'historien»
En 1823, en môme temf)S quMl donnait ses Essois sur V Histoire de France^iA. Guizot avait commencé la publication des Mémoires originaux de la révolution d'Angleterre ^, le plus grand événement après la révolution française. H se proposa dès lors comme principal objet de son ambition d'hislorien d'en écrire l'histoire, depuis l'année 1625, début du règne de Charles l<>% jusqu'à Tavénement de la dynastie d'Orange^ 1689, et la consolidation définitive des libertés publiques,
« L'histoire de la révolution d'Angleterre, dit-il lui-même, comprend trois grandes périodes. Dans la première, sous Charles l^' (i6'i5-i(J49), ]a révolution se prépare,. éclate et s'accomplit. Dans la seconde, sous le long parlement et Cromwell (1649-1666), elle essaye de fonder son propre gouvernement, qu'elle appelle la république, et elle succombe dans ce travail. La troisième période est celle de la réact'on monarchique, exploitée par la prudence sceptique de Charles II, qui ne ÏAii demande que de satisfaire son égoîsme, et épuisée par la pa^^sinn aveugle de Jacques II, qui veut en tirer le pouvoir absolu. En 16KK, l'Angleterre touche au but qu'flle t^e proposait en 1<40, et ferme la carrière des révolutions pour entrer dans celle de la liberté \ »
1 Mém., t. I, p. 337.
» Considérai ions sur rhtst. de France^ ch. iv.
• Voir l'ahbé Gorini, Défense de i^Éylise contre les erreurs historiques de MM, Guizot^ Aug. et Âm. Thierry^ Ampère, Quinet, Fauriei, Aimé* Murtiny etc, 5* éUit.
♦ Collection de mémoires relatifs à la révolution d* Angleterre^ 1823 et ann. suiv., 26 vol. m-%^, traduits de l'anglais par divers auteurs, et annotés par M. Guizot.
> Histoire de Charles /«', Avertissement de l'auteur pour la seconde édition.
GUÏZOT. 29i
C'est en historien qui a passt^ par la politique que M. Guizot retrace l'histoire révolulionnaiie du peuple anglais. Dans cette grande œuvre, poursuivie à travers tant de vicissitudes publiques et privées, l'écrivain homme d'Ëtat, négligeant les petits évt^nemcnts^ les circonstances piquantes, que recherchent le biographe et le chjoniqueur, s'est proposé uniquement de faire connaître les causes du gouvernement représentatif en Angleterre, de montrer comment, après la chute de cinq ou six gouvernemenlssuccessifs^la liberté politiquës'est établie définitivement dans ce pays privilégié. Un Discours sur Chistoire de la révolution d* Angleterre, publié en 1850, résume admirablement le caractère et le sens général de celte révolution si longuement étudiée. Cette vaste composition historique brille nonseulement par la sûreté et la profondeur de la science, mais encore par le talent de la composition. Les faits sont groupés avec beaucoup d'art, et les idées générales en sont très-habilement tirées. Le style, toujours vigoureux S s'élève jusqu'à l'éloquence dans les parties les plus hautes et les plus dramatiques, dans le récit du despotisme de Charles l®% dans le procès de StrafTord, du roi, de lord Hamillon, de lord Cappel. Dans les deniiers volumes, écrits trente ans après les autres, la couleur est plus sévère, le dessin plus précis.
Pendant quelques années, M. Guizot fut complètement absorbé par la pulilique. Dès qu'une révolution lui eut fait des loisirs forcés, il se remit au travail avec l'ardeur de se& années de jeunesse; il acheva ses publications historiques, et, ne pouvant plus agir, entreprit de raconter ce qu'il avait fait durant les années de sa carrière publique. 11 écrivit les Mémoires de son temps*
Si, contrairement à ce qu'avaient fait naguère plusieurs de ses contemporains, il publiait ses il/emoim pendant qu'il était encore là pour en répondre, ce n'était point par lassitude du r^pos, ni pour rouvrir à d'anciennes luttes une petite arène, à défaut de la grande, désormais fermée. Mais voulant parler
i Lire, dans le second tome, le récit de la défaite qu'essuya Charles I" à Naseby, au nord-ouest de Northampton, le 14 juin 1646, de la part des parlemeataires, depuis: a Fairfax eut ordre de quitter le siège d*Orford» jusqu'à : « cinq mille hommes, et tous les papiers de son cabinet au poivoirda parlemeot ••
de son temps et de sa propre vie, il aimait mieux le faire du bord que du fond de sa tombe. Il y trouverait plus de dignité pour lui-même, et pour les autres il apporterait dans ses jugements et dans ses paroles plus de scrupule.
M. Guizot écrit l'histoire de son temps et celle de la part qu'il a prise aux afTaires de son pays. Il évite donc de prodiguer les anecdoctes intimes, les souvenir? personnels indépendants de la politique. Ses Mémoires offrent cependant çà et là quelques passages curieux qui concernent l'homme privé et nous introduisent jusqu'au foyer le plus intime de sa vie domestique ^ Il aime, en particulier, à rendre hommage aux objets perdus de ses affections.
ff Je n'ai nul penchant à entretenir le public de ma vie privée, dit-il, plus les sentiments intimes sont profonds et doux, moins ils aiment & se montrer, car il leur est impossible de se montrer tels qu'ils sont. Les rois livrent aux regards des curieux les diamants de leur couronne ; on n'étale pas les trésors dont ceux-là seuls qui les possèdent connaissent le prix. Mais quand arrive le Jour fatal où ces trésors nous sont ravis, ce serait leur manquer de respect et de foi que de ne pas laisser voir ce qu'ils étaient pour nous et quel vide ils nous laissent *. »
En retraçant dans ses Mémoires les principaux événements qui ont rempli le règne du roi Louis-Philippe et la part qu'il y a prise, il s'est proposé d'en écarter toute polémique rétrospective et de présenter constamment les faits dans tout leur jour^ et les hommes, adversaires ou amis^ sous leur meilleur jour. Il déclare qu'en agissant ainsi il a obéi à son penchant plutôt qu'il n'a exécuté un dessein, parce que la longue et laborieuse expérience de la politique lui a enseigné, non pas le doute, mais l'équité '. Il proteste de la sérénité de son âme, de l'apaisement des ressentiments que laissent au fond des cœurs les violences et les injustices des luttes politiques. En sondant attentivement son âme il n'y découvrait aucun sentiment qui envenimât ses souvenirs.
1 Voir dans le tome II un récit poétique d'une visite que fit à l'auteur le grand musicien Rossini. Et ailleurs^ la description pittoresque et douce de sa résidence de ]a. Maisonnette, en 1820 ; la mort de sa femme, en donnant le jour à un enfant, en 1837.
»T. m. p. 60. -«T. VIII, p. 319.
« Beaucoup d'hommes publics, dit-il, ont parlé avec amertume des mécomptes qu'ils aYaient éprouvés, des revers qu'ils' avaient subis, des rigueurs du sort et de l'ingratitude des hommes. Je n'ai pas connu de tels sentiments. Quelque violemment que J'aie été atteint, je n'ai trouvé ni les hommes plus aveugles ou plus ingrats, ni ma destinée politique plus rude que je ne m'y attendais. Elle avait eu ses grandes joies, elle a eu ses grandes tristesses; ç*est la loi de l'humanité. »
C'est d*un ciel profondéaient serein, nous assure-t-il, qu'il reporte ses regards vers cet horizon chargé de tant d'orages. M. Guizot est certainement très-sincère en parlant ainsi; m^is on peut douter qu'il se désintéresse aussi complètement de passion. Et certains accents ne montrent-ils pas encore, çà et là, Tômotion intérieure si bien contenue? Quoi qu'il en soit, louons M. Guizot d'avoir su demeurer si calme devant toutes les violences, et de n'avoir jamais abaissé sa dignité au niveau des injures.
Ce qui éclate le plus dans les Mémoires de l'ancien ministre de Louis*Philippe, c'est l'inébranlable persistance de sa foi politique. On ne le blâmera pas au moins d'avoir continué à admirer la constitution de l'Angleterre et la libre civilisation de ce pays^ S'il avait lui-môme entendu plus largement la pratique de la liberté, de cruelles épreuves auraient été épargnées à la France. Ce qu'on pourrait lui reprocher, sans être d'une sévérité excessive, c'est d'exposer ses opinions d'un ton d'autorité trop magistral, de donner ses jugements sur le passé ou sur le présent comme des oracles indiscutables.
M. Guizot ne parle pas seul dans ses Mémoires; il passe souvent la parole aux personnages politiques avec lesquels il s'est trouvé en rapport, et il en insère dans son récit des lettres curieuses : c'est ainsi qu'on trouve dans ces volumes de nombreuses lettres de MM. Royer-CoUard^ de Barante^ de Rémusat, Jouffroy, Augustin Thierry.
11 a dit, dans l'introduction de l'ouvrage de lord Stanhope sur William Pitt et son ^emp5{1862) : « Cequej'ai surtout et constamment désiré, c'est l'établissement, en France, de la liberté politique, que j'ai toujours crue et queje crois toujours indispensable à la sûreté de nos libertés civiles comme à notre honneur.» Une
^ Voir, dans le t. Y, le tableau de la société anglaise.
294 LES PROSATEURS AU TillC SIÈCLE.
autre grande conviction chez lui, c'était la nécessité des idées religieuses. Jamais il n'avait parlé de la religion qu*avec un langage relevé, solennel, austère, l/èpreuve de i84S et les appréhendons pour l'avenir du pays le portèrent à en prendre encore plus hautement la dérense. Tel fut Tobjet de plusieurs publications fort remarquées, très- chrétien nés, et presque catholiques. Nous ne nous arrêterons que sur une seule, la plus belle de toutes, à notre gré, le^ Méditations sur la religion chrétienne dans ses ra/tpnrts avec Vétat actuel de la société et des esprits. D'après les docteurs de la libre pensée, le christianisme serait incompatible avec la liberté ; il ne pourrait plus s'accorder avec la science; répudié par la liberté et par la science, il devrait se résigner à voir la morale se dégager de sa longue étreinte et chercher à se faire un sort en dehors de son in* fluence. M. Guizot répond à ces trois sophismes par trois niéditalions : le Chrislianisnie et la Liberté; le Christianisme et la Morale ; le Christianisme et la Science.
« Aucune croyance, aucune institution, dit-il, n*élève si haut la dignité humaine, et ne réprime si puissamment rarrogance humaine. Plus la société est démocrati'iue, plus il lui importe que ce double effet Boit iucessamment produit dans son sein. Le christianisme seul a cette vertu. Aujourd'hui plus que jamais, la morale a besoin de Dieu. »
Le tout est d'une pareille élévation dépensée. La môme inspiration anime et distingue un écrit politique publié dans le mois de janvier 1849, de la Démocratie en Franre, Là, M. Guizot, considérant d'une vue d'ensemble les puissances morales nécessaires à la conservation des sociétés libres, en énumère trois principales : Tesprit de famille, l'esprit politique et Tesprit religieux, et il fait de Tentreticn, du développement ou du réve*l de chacun d'eux au sein de notre société les conditions essentielles de sa pacification et par suite de son existence môme. Avec l'énergie de la conviction la plus profonde, dans un langage d'une sévère gravité, cl avec une insistance persuasive, il rappelle ses contemporains au culte des vertus qu'entretiennent dans les Ames les modestes habitudes de la vie de famille, la passion désintéressée du bien public, la pratique éclairée des devoirs de la religion.
Nous regrettons de ne pouvoir indiquer tous les autres tra-
?aax qui ont fait la dignité d'une des plus sereines et des plus fécondes vieillesses qu*on ait jamais vues,
M. Gutzot répondait, en 1848, à ceux qui Taccusaient d'être optimiste :
« J'attends peu des hommes, et je leur demande moins encore ; mais ]*ai confiance dans la véritt^ et dans son empire, dans la bonne cause et son succès; j'ai confiance dans nos institutions, dans notre pays ; confiance i ce point que je la conserverai m6me dans les mauvais jours ; je crois que, là où le fond est clair et pur, il n'y a pas moyen de troubler longtemps la surface.
« Je le crois tellement, qu'alors même qu'à la faveur du concours de toutes leà faiblesses exploitées par toutes vos tentatives, vous réussiries un moment, je suis convaincu qu'il se fera bientôt une réaction contre vous, et que tout, hommes et choses, rentrera bientôt dans la vérité.
« J'ai vu la vérité raillée, éclipsée ; elle continuait son cours derrière les nuages ; à un jour marqué, elle se retrouvait plus haute et plus brillante.
« Pour nous, nous nous sommes retiré avec un seul regret, un seul ! celui de n'avoir pas réussi à préserver notre pays d'une nouvelle épreuve de la mauvaise politique i. »
M. Guisot a eu Tamoùr du pouvoir et Fambition de le manier; mais il a eu également Tamour du pays et la passion de sa prospérité; et il n'eût pas été insensible au charme de celte sympathie générale qu'on appelle la popularité', s'il eût pu Tobienir sans rien sacriOer de ses principes ; sa politique était trop gouvernementale, et il poussait trop loin la nécessité des théories politiques ; mais il était plus libéral que les libéraux en plu.sieurs points, en ce point surtout qu'il savait écouter sos contradicteurs ei qu'il avait toujours la sincèie intention de faire tourner toute opposition au profit général; il était attaché fanatiquement à la conservation de certaines formes poliiiqueF^ mais son obstination était plus honorable que le scepticisme et la versatilité de beaucoup d'autres.
L'homme d'Élai et le penseur profond se reconnaissent dans le style de M. Guizot comme ils se montraient dans toute la le-
1 Lettre publiée par l'Événement, et reproduite par la Patrie le 28 octobre 1848« — * Voir ses Mémoires, t. Yll, p. 8,
neur de sa vie. Il a le style des grandes affaires ; il dit avec sobriété, avec une concision ferme et forte — quelquefois un peu rude — avec clarté, avec logique, avec vivacité, ce qu'il faut dire. Il étend un regard calme sur les questions les plus compliquées et les traite d'un point de vue élevé, à rimitalion de son maître Royer-Collard; mais toujours froid, grave, impersonnel, il n'a jamais le ton de la passion, son éloquence est encore contenue lorsqu'elle est le plus entraînante; il n'a pas assez d'éclat, pas assez d'animation; il manque de grâce, de souplesse et d'ampleur. Il mérite un rang distingué parmi les écrivains, de notre époque qui ont possédé la tradition du bon style, cependant il est loin d'avoir toujours la pureté classique : on trouve même assez souvent dans sou style des fautes contre la correction la plus vulgaire. Quelques-unes de ces appréciations s'appliquent à M. Guizot orateur, — que nous regrettons de n'avoir pu Faire connaître ici — comme à M.Guizot historien politique et moraliste. A la tribune il éblouissait par la superbe de sa parole et dtonnait par sa dignité pompeuse. Son éloçution n'était ni vive ni colorée, mais elle était toujours ferme et imposante. Gomme les orateurs sont ordinairement négligés, il paraissait très-châtié. « II est peut-être, a dit M. de Gormenin, le seul de nos improvisateurs, dont les discours reproduits par la sténographie soient supportables à la lecture* G'est qu'il est le plus grammairien et le plus lettré d'entre eux^i»
Bas causes de la chate des Mérovingiens et des
Garlovingiens •
Les causes des révolutions sont toujours plus générales qu'on ne le suppose ; Tesprit le plus pénétrant et le plus vaste ne Test jamais assez pour percer jusqu'à leur première origine, et les embrasser dans toute leur étendue. Et je ne parle pas ici de cet enchaînement nécessaire des événements qui fait qu'ils naissent constamment les uns des
1 Les Orateurs, par Timon.
6UIZ0T. 297
autres, et que le premier jour portait dans son seinPavenir tout entier. Indépendamment de ce lien éternel et universel de tous les faits, il est vrai de dire que ces grandes vicissitudes des sociétés humaines, que nous appelons des révolutions, le déplacement des pouvoirs sociaux, le bouleversement des formes du gouvernement, la chute des dynasties, datent de plus loin que ne le dit Tbistoire, et proviennent de causes bien moins spéciales que celles qu'elle leur attribue communément. En d'autres termes, les événements sont plus grands que ne le savent les hommes, et ceux-là mômes qui semblent l'ouvrage d*un accident, d'un individu, d'intérêts particuliers ou de quelque circonstance extérieure, ont des sources bien plus profondes et une bien autre portée. C'est, par exemple, une foi héréditaire parmi nos historiens, que la chute de la race mérovingienne a été due à la honteuse nullité des rois fainéants et à l'ambition de Pépin le Bref. On a senti cependant qu'il fallait, pour expliquer un tel fait, quelque chose de plus que les vices et les passions de quelques hommes ; on a pénétré un peu plus avant ; à côté du pouvoir des rois, on a vu croître le pouvoir des maires du palais, et l'élévation de Pépin a été le dernier des envahissements progressifs de la mairie sur la royauté. D'autres ont fait un pas de plus ; ils ont cherché d'où les maires du palais avaient tiré leur force ; ils les ont vus devenant par degrés les chefs de cette aristocratie de grands propriétaires qu'avaient créée d'une part la conquête, de l'autre les bénéfices ; ils ont reconnu, dans le cours du septième siècle, le combat de cette aristocratie contre la royauté, et dans le changement de dynastie qui s'accomplit au milieu du huitième, sa victoire définitive. Ainsi l'événement s'est agrandi d'autant plus qu'on l'a considéré de plus près, et on lui a assigné des causes de plus en plus générales. La lutte de deux intérêts individuels est devenue d'abord celle de deux institutions politiques, ensuite celle de deux forces sociales ; et à mesure que la vue de l'historien s'est enfon-
cée dans les faits, elle y a rencontré la société elle-même, la nation, le pays, et non plus seulementces noms propres qui, pour être écrits seuls dans l'histoire, n'en sufQseot pas da* vantage à l'expliquer.
Si je ne me trompe, il faut entrer encore plus avant; et ni l'étendue ni la vraie nature des deux révolutions qui détrônèrent, l'une les descendants de Glovis, l'autre ceux de Charlemagne, ne sont encore bien connues.
Que les causes que je viens de rappeler ne rendent pas pleinement raison de la première, une simple observation le prouvera d'avance. Ces causes ont subsisté longtemps sans produire un effet si décisif. Plus d'un roi fainéant a précédé Chiidéric III et s'est trouvé sous le joug d'un maire du palais ambitieux. La puissance des maires du palais n'était guère plus grande aux mains de Pépin le Bref qu'elle n'avait été dans celles de Pépin de Herstall, son grand-père, d'Ébruïn ou de Grimoald. La lutte des grands propriétaires contre les rois a rempli le septième siècle, sans entraîner la chute de la dynastie mérovingienne. Il est clair que, pour atteindre le but où elles tendaient, toutes ces causes ont eu besoin, non-sfulement d'être développées par le temps, mais encore d'être secondées et poussées, en quelque sorte, par quelque autre cause plus générale et qui /eût, avec l'état de la nation franque elle-même, de plus intimes rapports.
Voici dans quels faits cette cause, seule nationale et peut* être seule décisive, me semble clairement révélée.
Personne n'ignore ces fréquents partages d'Etats qui, à la mort des rois francs, avaient lieu entre leurs enfants. Cinq partages de ce genre furent faits sous les rois mérovingiens : en 511, après GlovisI*' ; en 561, après Clotairel*'; en 638, après Glulaire II ; en 638, après Dagobert P' ; en 656, après Clovis II.
La situation, l'étendue, les capitales, le nom môme des royaumes que formaient ces partages, varièrent souvent.
On en compte communément quatre, les royaumes d'Âus* trasie, de Bourgogne, de Neustrie et d'Aquitaine. Mais cette division n^acquit aucune fixité. Le nouveau royaume de Bourgogne, qui s'était formé après la défaite des anciens rois bourguignons par les enfants de Clovis, fut envahi tantôt par les rois d'Austrasie, tantôt par les rois de Neustrie. Le royaume d'Aquitaine tient peu de place dans rhistoire. La division fondamentale et permanente s'établit entre les royaumes de Neustrie et d'Austrasie, les deux principaux et les derniers survivants.
Il est impossible de déterminer exactement la circon* scription géographique de ces deux États; elle fat incertaine et flottante, comme toutes choses alors. Les rois d'Austrasie ont possédé l'Auvergne, et leur dominatioa s'est étendue jusque dans le Poitou. Les deux royaumes s'enlevaient continuellement des provinces, et leurs monarques faisaient sans* cesse dans les parties de la Gaule les plus éloignées du siège de leur empire des expéditions qu'ils appelaient des conquêtes. On peut saisir cependant, entre la Neustrie et l'Austrasie, quelques lignes de démarcation qui, sans embrasser la totalité des deux États, étaient considérées en général comme leurs frontières réciproques. La forêt des Ardenhes les séparait ^. La Neustrie comprenait les pays situés entre la Loire et la Meuse, et l'Austrasie, dans la Gaule du moins, ceux qui s*étendaient de la Meuse au Rhin. Cette circonscription, je le répète, n'indique nullement l'élendue des deux royaumes; elle marque seulement les point!=i par où ils se touchaient.
Mais leur division avait une bien autre importance que celle d'une division géographique. Il y a eu une cause à la disparition successive des autres royaumes francs, et à la prédominance comme à la lutte constante de cesdeux-là.. Les événements qui ont amené ce résultat ont pris leur source dans l'état des peuples el des pays,
1 Siloa Carbonaria»
Les contrées qui formaient i'Austrasie étaient, dans la Gaule, les premières qu'eussent habitées les Francs ; elles touchaient à la Germanie et se liaient aux tribus de Taucienne confédération franque qui n'avaient pas passé le Rhin. De plus, après leurs expéditions de pillage et de guerre, ces peuples, au lieu de se fixer dans leurs noayelles conquêtes, revenaient souvent, avec leur butin^ dans leur ancien établissement ; on en verra plus tard de nom*breuses preuves. Enfin la civilisation et les mœurs romai* nés n'avaient jamais pris pied sur les bords du Rhin aussi solidement que dans Tintérieur de la Gaule; les continuelles invasions des bandes barbares les en avaient à peu près expulsées. La population et les mœurs germaines dominaient donc dans l'Austrasie.
Dans les pays qui formaient la Neustrie, au contraire, les Francs étaient moins nombreux, plus dispersés, pluss éparés de leur ancienne patrie et des Germains, leurs compatriotes. Les Gaulois les environnaient de toutes parts. Les Francs étaient là comme une colonie de Barbares, transportés au milieu du peuple et de la civilisation romaine.
Cette situation, en se développant, devait produire entre les deux États une distinction bien autrement profonde que celle d'une division géographique. D'une part était le royaume des Francs germains, de l'autre celui des Francs romains.
Les témoignages historiques attestent positivement ce résultat probable des faits. Des écrivains du dixième siècle appellent TAustrasie Francia Teutonica, et la Neustrie Francia Homana^; la langue germaine, disaient-ils, prévalait dans Tune, et la langue romaine dans l'autre K Cette distinction, dont il reste encore aujourd'hui tant de traces, était dès lors populaire.
1 Luitprand,lib. I, cap. vu. Âilleora il appelle les Francs d'Austrasio Franeos Teutonicos (lib. I, cap. ii).
* Othon de FreysiDg6n,1ib. IV, cap. xxif.
Ce n'est pas lout ; elle se retrouve dans les événemenls : pendant toute la durée de la race mérovingienne, ils en por* tent Tempreinte, ou plutôt en sont le résultat naturel et nécessaire. En les considérant sous un point de vue gêné* rai, il est impossible de le méconnaître.
La prédominance appartient d'abord au royaume de Neustrie. Un fait le démontre : depuis Glovis et avant lé complet anéantissement de l'autorité royale sous les maires du palais, quatre rois ont réuni toute la monarchie franque : ce sont des rois de Neustrie : Glotaire P% de 558 à 561 ; Glotaire II, de 613 à 626; Dagobert P', de 631 à 638; Glovis II, de 655 à 656. Quoi de plus simple? C'était en Neustrie que s'était établi Glovis avec la tribu alors prépondérante parmi les Francs. La conquête de la Gaule était le but vers lequel se portaient tous les efforts des Barbares, et la position plus centrale de la Neustrie donnait, sous ce rapport, à ceux qui l'occupaient, beaucoup d'avantages. Là ils trouvaient les richesses romaines et ces débris de civilisation qui procurent tant de moyens de supériorité. Là aussi les habitudes de la population romaine et l'influence du clergé favorisèrent le prompt développement de l'autorité royale. L'Austrasie, au contraire, était en proie aux fluctuations continuelles de l'émigration germaine ; à peine une tribu s'y était fixée, qu'une autre venait lui disputer son territoire et son butin : les Frisons^ les Thuringiens, les Saxons pesaient sans cesse sur les Francs établis aux bords du Rhin. Il fut facile au peuple et aux rois de Neustrie d'acquérir rapidement une consistance et un pouvoir qui manquèrent longtemps aux Austrasiens.
Mais la lutte des deux royaumes ne tarda pas à éclater. Dès la fin du sixième siècle, elle existait sous les noms de Frédégonde et de Brunehaut; la rivalité de ces deux fameuses reines ne fut que l'effet et le symbole d'un débat plus général, du mouvement qui, après avoir jeté les Francs sur la Gaule, poussait la France germaine contre la France
romaine. Le pouvoir de Chilpéric et de Frédégonde en Neustrie était plus grand que celui des rois d'Austrasie et de Brunehaut sur les bords du Rhin. Les Francs austra* siens formaient entre eux une aristocratie plus homogène et plus compacte que les Neustriens. Brunehaut entreprit de la dompter. Ses tentatives contre les grands propriétaires de l'Austrasie et de la Bourgogne font toute son histoire, et Montesquieu en a bien saisi le caractère ^. L'aristocratie austrasienne s'allia sous main avec celle de Neustrie, plus éparse, plus mêlée de Romains, et encore plus menacée par ses rois. Ce fut, comme on sait, cette ligue qui imposa à Glotaire II la mort de Brunehaut. Le succès fut dû à l'intervention des Francs-Germains, bien plus rebelles que ceux de Neustrie aux traditions du despotisme des empereurs et à la domination des évéques. L'influence austrasienne devint bientôt prépondérante.
L'élévation des maires du palais favorisa son développement. Cette élévation avait eu lieu dans les deux royaumes et par les mêmes causes. Quelques écrivains allemands en ont donné, de nos jours, une explication plus ingénieuse que solide. Ce fut, disent-ils, le résultat de la lutte des Francs contre les Gaulois. Les rois francs, avides de pouvoir, s'entourèrent de préférence des anciens habitants du pays, plus accoutumés que les guerriers barbares à obéir et à servir. De là une rivalité entre le parti romain et le parti germain; les maires du palais se placèrent par degrés à la tète du dernier, et leur triomphe fut celui de la nation con* quérante sur la cour alliée à la nation vaincue. J'ai vainement cherché dans les faits les traces d'une telle distinc* tion. Ce ne fut point entre les Gaulois et les Francs, mais entre le pouvoir royal et les grands propriétaires, quelle que fût leur origine, que s'établit la lutte. N'y etit-il eu à la cour des rois que des Francs, le résultat eût probablement
> Esprit des LoiSt lir. XXXI, chap. i«' «t •uirants.
été le même. Les grands propriétaires, francs et gaulois, voulaient vivre indépendants et maîtres dans les domaines qu'ils avaient acquis, n'importe à quel titre. Les rois, forts de leur nom, entourés de leurs leudes ou fidèles^ et soutenus en général par le clergé, s'efforçaient sans cesse de les dépouiller et de les asservir. De là le combat. Les rois se servirent d'abord des maires du palais pour contenir ou oppri-' mer les grands propriétaires. Un homme puissant appelé à cette charge, ou devenu puissant par la charge elle-même, prétait à la royauté sa propre force, et^ à sou tour, exploitait à son profit celle de la royauté. Mais bientôt le maire du palais trouva plus sûr de se faire le chef et Pinstrument des grands propriétaires. Cette aristocratie conquit pour son compte ta mairie du palais, et la rendit élective. Le même phénomène eut lieu dans les deux royaumes. Mais l'aristocratie austrasienne était, comme on Ta vu, plus homogène et plus compacte que celle de Neustrie. Il n'y avait guère dans la Belgique et sur les bords du Rhin qu'un seul peuple, la même impulsion, les mômes mœurs. Aussi les maires du palais poussèrent-ils en A ustrasie de plus profondes racines que dans la Neustrie; la mairie du palais y échut héréiiitairement à la famille la plus puissante entre les grands propriétaires, celle des Pépin. On sait quels furent, de 630 à 752, depuis Pépin de Landen, dit le Vieux, jusqu'à Pépin le Bref, son pouvoir constant et son élévation progressive. Lorsque, dans la première moitié du huitième siècle, la Neustrie fut tombée en proie à des désordres sans cesse renaissants, au miliei^i des chutes continuelles de ses maires du palais aussi bien que de ses rois, les Francs d'Âustrasie se trouvèrent au contraire ralliés autour d'une famille puissante et glorieuse : dans les expéditions de Charles-Martel, ils avaient purcouru, à sa suite, la Gaule tout entière ; la France romaine céda à l'ascendant de la France germaine ; les rois de la France romaine ne purent se soutenir en face de ces chefs de guerriers venus encore
des rives du Rhin ; lés maires du palais de Neustrie, chefs d'une aristocratie à demi gauloise et bien plus dispersée, bien plus amollie que Taristocratie austrasienne, ne parvinrent pas à prendre définitivement la place de leurs rois; aux maires d*Austrasie seuls réussit cette entreprise, parce que leur ambition personnelle était à la tête d'un mouvement national; il y eut comme une seconde invasion de la Gaule par les Germains; et un événement où Ton ne voit d'ordinaire qu'un changement de dynastie, fut, au fait, la victoire d'un peuple sur un peuple, la fondation d'un nouveau royaume par des conquérants nouveaux.
Aussi voit-on reparaître alors les mœurs et les institutions franques, effacées ou abandonnées depuis prés de deux siècles dans la France romaine. Pépin, sauf la différence des temps, se trouve dans une situation analogue à celle où avait été Glovis. Gomme lui, il est le chef des guerriers, et de plus le premier des grands propriétaires. Mais le pouvoir qu'il possède n'est encore qu'un pouvoir de fait; il sent le besoin de le faire reconnaître par ses principaux compagnons, et sanctionner par la religion qui est devenue celle du peuple. En 752, l'assemblée nationale est convoquée à Soissons; Pépin y est élu roi, et l'évéque deMayence, Boniface, lui confère l'onction sacrée. En 75i, le pape Etienne III vient en France, et sacre de nouveau Pépin, sa femme Bertrade et ses deux fils. Les Francs jurent, sous peine d'excommunication, qu'ils n'éliront jamais de roi î8su des reins d'un autre homme*. Les assemblées dé de la nation, tombées en désuétude sous les Mérovingiens, redeviennent fréquentes et prennent part au gouvernement de l'État. Pépin a été porté au trône par ses compugnons, par les grands propriétaires et le clergé; il faut qu'il les consulte, les ménage et les associe à son pouvoir. Il n'est point un usurpateur ordinaire, héritier par la force de la
* « Ut unquam de alteriiis lunibis regem in tsfo prcsumaot eligere. »
royauté méroTingienne ; il est le chef d'un peuple nouveau, qui n'a point renoncé à ses anciennes mœurs, qui tient à la Germanie plus étroitement qu'à la Gaule, et se groupe encore autour du guerrier puissant qui s'est fait roi.
Tel fut le véritable caractère de cette révolution. Sous Charlemagne, il éclata avec évidence. Alors le siège de Tempire fut placé dans la Belgique et sur les bords du Rhin, au cœur de Pancienne patrie de ces Francs qui, sous la conduite de la famille des Pépin, venaient de conquérir une seconde fois la Gaule, mais sans y transporter leur établissement» comme avait fait, au cinquième siècle, la tribu de Glovis. Ce déplacement du centre de TÉtat mit, vers Torient, la Gaule à Tabri de toute invasion nouvelle. Les rois deSoissons, d'Orléans et de Paris, n'avaient pu résister au mouvement qui poussait sur leur territoire les peuples de la Germanie. Les descendants de Glovis y avaient succombé comme ks lieutenants des empereurs romains. D'Aix-la-Chapelle, de Worms et de Paderborn, Charlemagne fut en mesure, non-seulemenf de repousser les incursions des Germains, mais de conquérir, à leur tour, ces conquérants de l'Europe occidentale. Les Frisons, les Tfauringiens, les Bavarois, les Danois, les Saxons tombèrent sous son pouvoir. Cet immense empire ne devait pas survivre à la main puissante qui l'avait fondé, mais une grande œuvre n'en demeura pas moins accomplie: l'invasion des Barbares en Occident fut arrêtée; la Germanie ellemême cessa d'être le théâtre des continuelles fluctuations de peuplades errantes; les États qui s'y formèrent par le démembrement de l'héritage de Charlemagne se consolidèrent par degrés, et devinrent la digue qui mit un terme à cette inondation d'hommes que l'Europe subissait depuis quatre siècles. Les peuples et les gouvernements se fixèrent, et l'ordre social moderne commença à se développer.
C'est là l'immense résultat du règne de Charlemagne, le fait dominant de cette époque. Jusque-là l'Europe occiden-
dOd LES PROSATEURS AU XIX*" SIÈCLE.
taie n'avait pas cessé d'être en proie ji Tinvasion et à la con* quête» La fondation du royaume de Glovis au cœur de la Gaule avait suspendu ou ralenti ce mouvement, mais sans le terminer. Le triomphe des Francs d^Austrasie et Télé vation de leur chef à l'empire de la Gaule en fut le dernier acte. Nuls conquérants nouveaux ne se précipitèrent en masse vers le Rhin pour s'établir sur le sol gaulois. L'ébranlement qui subsistait encore entre ce fleuve et la Vistule fut contraint de prendre la voie des expéditions maritimes; quelque menaçantes qu'elles fussent, elles ne pouvaient avoir des conséquences aussi vastes ni aussi incessamment répétées. Les Normands ravagèrent longtemps les côtes et môme l'intérieur de la France ; ils en occupèrent une province. Mais là se borna Teffet de ce reste de mouvement des Barbares. Par terre, il s'arrêta devant les obstacles que lui opposaient des États et des peuples déGnitivement fixés, comme les flots qui ont longtemps inondé un rivage cessent d'y pénétrer quand le sol s'est affermi sous les forêts dont on l'a couvert.
La révolution qui soumit la France romaine à la France germaine, et substitua les descendants de Pépin le Vieux aux descendants de Clovis, est la dernière qui soit venue du dehors, de la conquête , qui ait été l'ouvrage de forces étrangères au pays et à ses habitants.
Celle qui détrôna la race de Cbarlemagne ne fut ni de même origine ni de ménie nature. C'est du dedans qu'elle provint ; c'est dans l'état intérieur du gouvernement et de la société qu'on en découvre les causes.
Dans l'enfance de la civilisation, au milieu de l'ignorance et de la barbarie, en l'absence de ces vastes et fréquentes relations qui unissent les hommes par la communauté des idées et la réciprocité des intérêts, 1 unité des grands États est impossible. Elle peut être momentanément l'œuvre de la force ou le fruit de l'ascendant d'un homme supérieur; mais ni la force ni l'ascendant d'un homme supérieur ne
sant des puissances à qui appartienne la durée ; et nul état social ne peut être permanent s'il n'a ses racines et ses causes dans ]a société même, dans les rapports physiques et rooraux des hommes dont elle est formée. Or il y a, dans le cours de la civilisation, des époques où la société est incapable de s'élever à l'unité nationale, où elle ne possède ni les lumières, ni les intérêts, ni les principes d'action qui font, d'une multitude éparse sur un vaste territoire, un seul peuple uni sous les mêmes lois, vivant de la même vie, et animé de la même impulsion. Quand l'existence des hommes ne s*étend guère hors de Tétroit espace où ils naissent et meurent, quand l'absence du commerce, de Tindustrie, du mouvement d'esprit, la nullité ou la rareté des communications matérielles et intellectuelles resserrent leur pensée dans un horizon à peu près aussi borné que celui qu'embrasse leur vue, comment une grande société pourrait-elle subsister? Quelles idées, quelles relations, quels intérêts en seraient le lien et l'aliment? La seule société qui soit possible alors est une société étroite, locafe, comme l'esprit et la vie de ses membres. £t si^ par quelque puissant accident, par quelque cause passagère, une société plus vaste est un moment formée , on la voit bientôt se dissoudre ; et à sa place naissent une multitude de petites sociétés faites à la mesure du degré de développement des bommes, et qui bientôt produisent, chacune dans ses limites, un gouvernement de même dimension .
Tel est le phénomène qui commença à se développer en France après la mort de Gbarlemagne, et dont le dernier résultat fut l'établissement du régime féodal. Jusqu'au milieu du huitième siècle, aucune société, grande ni petite, ne s'était formée dans les Gaules ; elles n'avaient pas cessé d'être en proie à l'anarchie de la dissolution et de la conquêie. Gbarlemagne arrêta pour toujours Tirruption des Barbares ; et des désordres nouveaux ne vinrent plus incessamment s'ajouter à Timmeosc désordre qui régnait déjà
entre le Rhin et l'Océan. Alors la société put commencer en France; mais elle ne commença qu'en se resserrant, car les éléments, les conditions d'une société un peu étendue n'existaient ni sur le territoire ni dans ses habitants. Char- Icmagne avait tenté de se faire le souverain d'un grand peuple et d'un grand empire ; l'état du pays se refusait à cette entreprise, et nul de ses successeurs ne fut capable d'y songer. Sous leur règne, le gouvernement et le peuple allèrent se démembrant, se dissolvant de plus en plus. Bientôt il n'y eut plus ni roi ni nation. Chaque propriétaire libre et fort se lit souverain dans ses domaines ; chaque comte, chaque marquis, chaque duc, dans le district où il avait représenté le souverain. Si cela fut heureux ou malheureux, légitime ou illégitime, il est puéril de le rechercher; c'était la conséquence nécessaire de l'état des hommes et des choses ; c'était partout le travail de la société aspirant à se former et incapable de s'étendre au delà d'étroites limites. Le pouvoir et la nation se démembrèrent, parce que l'unité du pouvoir et de la nation était impossible; tout devint local, parce que rien ne pouvait être général, parce que toute généralité était bannie des intérêts, des existences, des esprits. Les lois, les jugements, les moyens d'ordre, les guerres, les tyrannies, les libertés, tout se resserra dans de petits territoires, parce que rien ne pouvait se régler ni se maintenirdans un cercle plus étendu. Quand cette grande fermentation des diverses conditions sociales et des divers pouvoirs qui couvraient la France se fut accomplie, quand les petites sociétés qui en devaient naître eurent pris une forme un peu régulière et déterminé tant bien que mal les relations hiérarchiques qui les unissaient, ce résultat de la conquête et de la civilisation renaissante prit le nom de règne féodal.
Pendant que la féodalité se formait, la royauté subsistait toujours, impuissante, nominale et pourtant encore sujet d'ambition et d'orgueil. Dès qu'un mot désigne une supé-
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riorité quelconque, celle supériorité fût-elle sans force, elle excite les désirs des hommes, et ils ont raison, car le nom seul d'un pouvoir illusoire est encore un pouvoir. Charles le Gros, Louis d'Outremer^ Charles le Simple, étaient bien moins puissants, bien moins indépendants que les grands feudataires du royaume ; mais ils portaient le nom de roi, nom unique, et qui, par cela seul, n'était pas tout à fait vain, qui avait du moins de quoi tenter la force capable de s'en saisir. Cette force ne pouvait manquer de se rencon* trer : elle se trouva aux mains de Hugues-Capet. Entre la puissance réelle du dernier descendant de Charlemagne et son titre de roi, le contraste était trop grand ; la couronne semblait posée sur la tête d'une ombre. Placé par la situation de ses domaines plus favorablement qu'un autre pour un tel dessein, Hugues-Capet se l'appropria. Il n'y avait pas plus de droits que tout autre; il ne fut porté au trône par aucun parti, par aucune combinaison, aticune intrigue un peu générale; il prit le nom de roi; celui qui le possédait ne pouvait s'y opposer ; la plupart des grands sc^igneurs du royaume ne s'en inquiétèrent point ; leur puissance n'en était point atteinte ; depuis longtemps ils n'avaient à peu prés rien à démêler avec la royauté. Hugues-Capet se fît reconnaître par ses propres vassaux, qui n'avaient qu'à gagner à l'élévation de leur suzerain. Peu à peu les principaux feudataires, séduits par ses concessions ou ses promesses, avouèrent également le titré supérieur qu'il s'était donné. Ce fut là toute la révolution capétienne. Depuis la mort de Charlemagne, la féodalité avait conquis la société; en se faisant appeler roi, un de ses principaux membres s'en déclara le chef; il acquérait par là^ dans le présent, une dignité plutôjt qu'un pouvoir. La république féodale n'était menacée que danfl l'avenir, et àcoup sûr, elle ne s'en doutait point. Nulle révolution n'a été plus insignifiante quand elle s'est faite, et plus féconde en grands résultats.
{Essais sur CMstoire de France^ III* essai.)
Exécution de Charles I«% roi d^ Angleterre,
30 Janvier 1648.
II était une heure : Hacker frappa à la porte; Juxon et Herbert tombèrent à genoux : « Relevez-vous, mon vieil ami, » dit le roi à Tévéque en lui tendant la main. Hacker frappa de nouveau, Charles lit ouvrir la porte : c Marchez, dit-il au colonel, je vous suis. » Il s'avança le long de la salie des banquets, toujours entre deux haies de troupes; une foule d'hommes et de femmes s*y étaient précipités au péril de leur vie, immobiles derrière la garde, et priant pour le roi à mesure qu'il passait : les soldats, silencieux eux-mêmes, ne le rudoyaient point. A l'extrémité de la salle, une ouverture pratiquée la veille dans le mur conduisait de plain-pied à Téchafaud , tendu de noir; deux hommes étaient debout auprès de la hache, tous deux en habits de matelot et masqués. Le roi arriva, la tète haute, promenant de tous côtés ses regards, et cherchant le peuple pour lui parler; mais les troupes couvraieùt seules la place; nul ne pouvait approcher. II se tourna vers Juxon et Tomlinson. « Je ne puis guère être entendu que devons, leur dit-il; ce sera donc à vous que j'adresserai quelques paroles. » Et il leur adressa, en effet, un petit discours qu'il avait préparé, calme et grave jusqu'à la froideur, uniquement appliqué à soutenir qu'il avait raison, que le mépris des droits du souverain était la vraie cause des malheurs du peuple, que le peuple ne devait avoir aucune part dans le gouvernement, qu'à cette seule condition le royaume retrouverait la paix et ses libertés. Pendant qu'il parlait, quelqu'un toucha à la hache; il se tourna précipitamment, disant: « Ne gâtez pas la hache, elle me ferait plus de mal; » et son discours terminé, quelqu'un s'en approchant encore : « Prenez garde à la hache, prenez garde à la hache I » répéta-t-il d'un ton d'effroi. Le pl4is profond silence
régnait; il mit sur sa tète un bonnet désole, et s'adressant à Texécuteur : « Mes cheveux vous gênent-ils? — Je prie Votre Majesté de les ranger sous son bonnet, » répondit rhomnQe en s'inclinant. Le roi les rangea avec Taide de Tévéque : «J'ai pour moi^ lui dit-il en prenant ce soin, une bonne cause et un Dieu clément. — Juxon. Oui, Sire, il n'y a plus qu'un pas à franchir, il est plein de trouble et d'angoisse, mais de peu de durée; et songez qu'il vous fait faire un long trajet, il vous transporte de la terre au ciel. — Le ROI. Je passe d'une couronne corruptible à une couronne immortelle, où je n'aurai à craindre aucun trouble, aucune espèce de trouble; » et se tournant vers Texécufeur : « Mes cheveux sont-ils bien? )) Il ôta son manteau et son Siiint- Georges, donna le Saint-Georges à Tévéque en lui disant : a Souvenez-vous, » ôta son habit, remit son manteau , et regardant le billot : « Placez-le de manière à ce qu'il soit bien ferme, dit-il à l'exécuteur. — Il est ferme , Sire. — Le roi. Je ferai une courte prière, et quand j'étendrai les mains, alors... n II se recueillit, se dit à lui-même quelques mots à voix basse, leva les yeux au ciel, s'agenouilla, posa la tête sur le billot; l'exécuteur toucha ses cheveux pour les ranger encore sous son bonnet; le roi crut qu'il allait frapper : « Attendez le signe, lui dit-il. — Je l'attendrai, Sire, avec le bon plaisir de Votre Majesté. » Au bout d'un instant le roi étendit les mains, l'exécuteur frappa, la tête tomba au premier coup. « Voilà la tête d'un traître! » dit-il en la montrant au peuple. Un long gémissement s'éleva autour de Whitehall; beaucoup de gens se précipitèrent au pied de l'écbafaud pour tremper leur mouchoir dans le sang du roi. Deux corps de cavalerie, s'avançant dans deux directions différentes, dispersèrent lentement la foule. L'écbafaud demeura solitaire; on enleva le corps. Il était déjà enfermé dans le cercueil; Cromweli voulut le voir, le considéra attentivement, et soulevant de ses mains k tête comme pour s'assurer qu'elle était bien séparée du tronc :
« G^était là ud corps bien constitué, dit-il, et qui promettait une longue vie. » {liévolution d* Angleterre^ Charles P^.)
M. Guizot dépeint par lui-même.
Gbez moi comme hors de chez moi, par les affaires et par le monde, ma vie était très-occupêe. Je ne saurais dire qu'elle fût pleine. Je n'ai jamais mieux reconnu quel vide peut exister dans des journées dont tous les moments sont remplis. Ma situation politique me convenait; j'avais de grands intérêts à traiter. Ge que je puis ressentir de curiosité et même d'amour-propre mondain était satisfait. Je ne suis pas insensible à ces petits plaisirs; même quand je les trouve petits, quand j'aiTair de m'en amuser plus que je ne m'en amuse réellement, je sais me défendre contre leur ennui; je ne m'en impatiente pas; Timpatience me déplaît et m'humilie; j'ai besoin de croire que je veux ce que je fais, et j'accepte de bonne grâce la nécessité pour échapper aux apparences de la contrainte. Mais ni les travaux de la vie politique^ ni les plaisirs de la vie mondaine ne m'ont jamais suffi. Ge sont des joies superficielles, quelque fortes ou agréables qu'elles puissent être. 11 y a loin de la surface au fond de Tâme; une vraie et longue intimité, des regards d'affection, des paroles de confiance, l'abandcm, le calme et la chaleur du foyer domestique, c'est là ce qui épanouit et remplit vraiment le cœur. Salomon a trop dit quand il a dit : <( Vanité des vanités, tout est vanité^ » l'activité politique, l'importance sociale, le pouvoir, le monde, les succès d'ambition et d'amour-propre, tout cela est quelque chose, et, même aujourd'hui, je ne le dédaigne point. Mais je ne m'y suis jamais senti satisfait et reposé comme on se sent satisfait et reposé dans le bonheur intime. Pourquoi donc faire, dans la vie, une si large part, et avec tant de travail, à ce qui suffit si peu? C'est qu'on appartient à sa
vocation bion plus qu'à soi-même; on obéit à sa nature bien plus qu'à sa volonté. Je me suis porté aux affaires publiques comme Peau coule, comme la flamme monte. Quand j'ai vu Toccasion, quand l'événement m'a appelé^ je n'ai pas délibéré, je n'ai pas choisi, je suis allé à mon poste. Nous sommes des instruments entre les mains d'une puissance supérieure qui nous emploie, selon ou contre notre goût, à Tusage pour lequel elle nous a faits.
(Mémoires, t. V, p. 177 et 178.)
(Né en 1797.)
r Louis-Adolphe Thiers, reçu avocat en 1820, quitta, comme tant d'autres, la chicane pour les lettres, et débuta dans le journalisme libéral. Ses articles de critique polilique, littéraire ou artistique, le firent bientôt distinguer. Quelques brochures ajoutèrent à sa réputation qu'affermirent les deux premiers volumes, publiés en 1823, de l'Histoire de la Révolution française depuis 1789 jusqu^tm 18 brumaire,
Armand Garrel, dans un article du Constitutionnel du 14 janvier 1826, parlait ainsi du style des premiers écrits de M. Thiers :
« La phrase de notre jeane auteur est vraie, large, animée ; mais elle est souvent incorrecte : lorsqu'il écrit, on pourrait croire qu'il improvise ; sans cesser d'être simple et naturelle, sans ôtre ce qu'on appelle oratoire, sa manière de dire tient pourtant de l'orateur qui cède à l'inspiration, et songe plus à la pensîée qu'à l'arrangement des mots et à l'exactitude des régies. Gela est bien pour l'oreiile, mais les yeux sont plus difficiles. »
La clarté du style et l'intérêt dramatique du récit recommandaient les deux premiers volumes de V Histoire de la Révolution, mais on sentait trop que Fauteur était dépourvu d*ex-
iS
périence et de connaissances spéciales. Il s'efTorça d'acquérir pour les volumes suivants ce qui lui manquait. Le baron Louis lui apprit les finances, et le général Jomini l'art de la guerre ; des amiSy artilleurs à Viacennes, Tinitièrent à l'attaque et à la défense des places. C'est ainsi que la fin de l'ouvrage, dont le dernier volume parut en 18^7, fut de beaucoup supérieure au commencement. Déjà on y sentait un écrivain mûri, bien qu'il se permit encore beaucoup de négligences et un étrange laisser aller dans le langage.
Celte histoire fut successivement retouchée et modifiée, mais l'auteur n'en fit jamais suffisamment disparaître le fatalisme historique dont il l'avait empreinte. Il accuse, il est vrai, les hommes de désordre de souiller par des violences une révolution qui n'avait d'autre but que de rétablir le règne des lois; il reproche aui factions triomphantes d'avoir mis l'assassinat à la place de la légalité, d'avoir substitué la proscription à la justice, la licence à la liberté, la barbarie à la Càvilisation. Miiis, en dépit de ces blâmes inévitables, il est toujours pour le plus Port et le triomphant; il a une indulgence excessive pour les vices et les crimes.
Quinze ans s'écoulèrent entre la publication de rjETùtotre de la Révolution et celle du commencement de son second grand ouvrage, V Histoire du Consulat et de l'Empire (1840). Ces quinze années, il les avait passées au milieu des orages de la vie publique; ks bouleversements politiques, les transformations sociales lui avaient beaucoup appris, et, suivant ses propres expressions, l'avaient rendu plus apte à saisir et à exposer les grandes choses que nos pères ont faites pendant ces temps héroïques*. Ne se croyant pas encore suffisamment renseigné, il employa les années 1841 à 1845 à voyager en Allemagne, en Italie, en Espagne, en Angleterre, pour explorer les champs de bataille et puiser dans les chancelleries des lumières certaines.
L'historien fut bien récumpensé de la peine qu'il avait prise pour ne pas rester au-dessous de sa tâche. Son œuvre fut accueillie avec un immense applaudissement et obtint un succès populaire : elle fut tirée à soixante mille exemplaires.
* Histoire du Consulat et de V Empire, liv. l*', p. 5.
THIfiRS. 315
Nous n'entreprendrons pas d'analyser ni de joger ici celte grande coinposilion qui emlirasse à la fois l'histoire administrative, l'histoire financière, l'histoire politique, l'histoire militaire, l'histoire religieuse d'une époque mémorable entre toutes. A peine dirons-nous quelques mots sur l'esprit général qui l'aninie. Cet esprit, il faut surtout le chercher dans les conclusions où, recueillant les réflexions qui l'envahissent en foule au spectacle de la fin si désastreuse d'un rAgne prodigieux, l'hiïtorien s'applique à faire apprécier, par Ténumération de ses qualités incomparables, comme législateur, comme administrateur et comme capitaine, celui qu'il a nommé le plus grand des hommes.
Ce qui frappe le plus dans la conclusion de M. Thiers, c'est que l'historien refuse à l'empereur les qualités et les facultés d'un politique. 11 trouve la plupart de ses juges beaucoup trop sévères pour ses opérations militaires, Jamais assez pour sa politique. 11 finit par nous le montrer entraîné de faute en faute, jusqu'à présenter au monde le triste spectacle du génie descendu à l'état d'un pauvre insensée « L'admirateur ardent de Napoléon ' » est amené à s'écrier :
«Qui donc eût pu prévoir que le sage de 1800 serait Tinsensé de 1B12 etde 1813? Oui, on aurait pu le prévoir, en se rappelant que la toute-puissance porte eu soi une folie incurable, la tentation de tout faire quand on peut tout faire, même le mal après le bien. Ainsi dans cette grande vie où il y a tant à apprendre pour les militaires, les administratears, les politiques, que les citoyens viennent à leur tour apprendre une chose, c'est qu'il ne faut jamais livrer la patrie à un homme, n'importe l'homme, n'importent les circonstances ! En Unissant cette longue histoire de nos triomphes et de nos revers, c'est le dernier cri qui s'échappe de mon cœur, cri sincère que je voudrais faire parvenir au cœur de tous les Français, afin de leur persuader à tous qu'il ne faut jamais aliéner sa liberté, et, pour n'être pas exposé à l'aliéner, n'en jamais abuser '. »
Malgré ces sévérités justifiées par l'esprit libéral et généreux qui lésa dictées, les radicaux ont trouvé rhistorien de l'empire encore beaucoup trop impérialiste, et ont dit que
t Tome XX, p. 721. — Tome Xlf, avert. — » Tome XX, p. 795-79G.
H. Thien historien ne ressemblait guère à M* Thiers député ; que Tun passait sa vie à réfuter Taulre^ que le député était de l'opposition, mais que son livre n'en était pas^
Mais, pour nous en tenir aux appréciations de M. Thiers, à lire la correspondance, les adresses, les ordres, et tous les papiers politiques de Napoléon^ maintenant publiés en grande partie, n'esl-il pas permis de croire que l'empereur n*était pas aussi complètement dénué du génie politique que son historien le soutient? D'un autre côté^ quand M. Thiers condamne si absolument les aventureuses expéditions qui ont amené la chute de i'Hlmpire et l'irn^parable amoindrissement de la France, ne peut-on pas penser qu'il oublie que Napoléon subissait, pour ainsi dire, une nécessité inéluctable, et que la guerre qu'il poursuivait à de si terribles risques était « nécessaire à la fois comme une défense^ une expiation, un ennoblissement de la France révolutionnaire ' ? »
Nous nous hâtons de quitter ces considérations étrangères à l'objet de notre livre, nous bornant, pour terminer, à dire quelquesmots sur le style de M. Thiers, considéré uniquement comme historien : nous réservons à un autre lieu notre appréciation sur l'orateur et sur le publiciste.
L'historien de la Révolution et de l'Empire éjcrit dans la langue commune, sans néologisme, sans archaïsme, sans faux coloris. Sa narration pleine de vie a une simplicité aisée et expressive. Son style est toujours clair jusqu'à la limpidité* u M. Thiers, a dit un excellent appréciateur, lui-même histo« rien distingué, M. Thiers a cela de remarquable et qui tient particulièrement à la nature de son esprit^ de vous faire mieux comprendre ce que vous saviez déjà, d'élucider en vous-même votre propre pensée, et de vous donner les véritables raisons de croire, quand vous croyiez plutôt par instinct, par raison. Ce que vous soupçonniez, il vous le fait voir; et ce que vous voyiez, il vous le fait toucher au doigt', d Égal à lui-même à peu près partout, il a cependant traité avec un éclat pariicu-
* Voir Barni, Napoléon /«' et son historien M. Thiers^ 1869, chez Germer Bailiiëre.
< Expression de M. Nisard dans ses belles Considérations sur Napoiéon /".
' Franz de Ch»impagny, VAmi de la religion^ 35 nov. 1848.
lier de talent certaines parties, telles que la première campagne d'Italie, le moment le plus glorieux de la vie de Napoléon, et les «innées immortelles du Consulat.
Ce qui manque à M. Thiers pour être un historien digne de figurer parmi les maîtres, c'est une correction, une pureté constantes; c'est aussi la condensation, la précision. Orateur^ après avoir été polémiste quotidien dans la presse, il n'a pas su se défier de l'habitude d'exposer longuement où il avait obtenu de si brillants succès ^ H écrit trop vite pour être court.
Tableau des maux qui accablèrent les Français à leur entrée en Espagne (cet. 1807)«
Le 17 octobre, Tarmée entra en Espagne sur plusieurs colonnes, afin de subsister plus aisément. Elle se dirigea sur Valladolid, par Tolosa, Yittoria et Burgos. Malgré les promesses du prince de la Paix, presque rien n'était préparé sur la route, et le soir on était obligé de réunir quelques vivres à la bâte pour nourrir les troupes exténuées des fatigues de la journée. Les gîtes étaient détestables, remplis de vermine, et si repoussants que nos soldats préféraient coucher dans les champs ou dans les rues, plutôt que d'accepter les tristes abris qu'on leur offrait. La population les accueillait avec la curiosité naturelle à un peuple vif, amoureux de spectacles, et à qui son inerte gouvernement n'en procurait guère- depuis un siècle. Les classes élevées recevaient bien nos troupes, mais déjà le bas peuple montrait à leur égard sa sombre haine de l'étranger. Sur la route de Salamanque, quelques coups de couteau furent donnés à des soldais isolés, bien quUIs se conduisissent partout avec la plus sage retenue.
L'armée, en arrivant à Salamanque, où elle fit une courte halte, avait déjà beaucoup souffert des fatigues, et laissé un
i Nous empruntons cette pensée à M. Nisard, Nouvelles Études cPhiatoire et de littérature^ p. 84.
certain nombre d'hommes en arrière. Le général Junot, qui avait un chef d^état-major prévoyant, établit à Yalladolid^ à Salamanque, et en avant à Giadad-Rodrigo, des dépôts composés d'un commandant de place, de plusieurs employés d'administration, et d'un détachement, pour y recueillir les hommes fatigués ou malades, et les acheminer plus tard à la suite de l'armée en groupes assez nombreux pour se défendre. L'ordre de marcher sans relâche ayant trouvé l'armée à Salamanque, elle quitta cette ville le 12 novembre, formée en trois divisions. Elle avait à traverser, pour se rendre de Giudad-Rodrigo à Alcantara, la chaîne de montagnes qui sépare la vallée du Douro de celle du Tage, et qui est le prolongement du Guadarrama. De Salamanque à Alcantara, il fallait faire cinquante lieues, par un pays pauvre, montagneux, boisé, habité seulement par des pâtres, qui avaient l'habitude d'y conduire leurs troupeaux deux fois l'an, en automne, quand ils se rendaient de la Vieille- Gastille en Ëstramadure, et au printemps, quand ils revenaient de l'Estramadure dans la Vieille-Gastille. Bien que les autorités espagnoles eussent promis de préparer des vivres, on ne trouva presque ri^n à San Munos, point intermédiaire qui partageait en deux la distance de Salamanque à Ciudad-Rodrigo. Les troupes parcoururent donc dix-neuf lieues en deux jours, sans manger autre chose qu'un peu de viande de chèvre, qu'elles se procuraient en saisissant les troupeaux rencontrés sur leur route. A Giudad- Rodrigo, ville assez considérable, et place forte de grande importance, on trouva un gouverneur fort mal disposé, qui pour s'excuser allégua l'ignorance où on l'avait laissé du passage de l'armée française, et qui ne se donna aucune peine pour suppléer aux préparatifs qu'on avait négligé de faire. On recueillit cependant quelques vivres, assez pour fournir demi- ration aux soldais; on organisa un nouveau dépôt pour y recueillir les traînards, dont le nombre s'accroissait à chaque pas, et on s'achemina vers les montagnes,
TOIERS. 319
pour passer du bassin du Douro dans celui du Toge. Le temps était tout à coup devenu affreux, ainsi qu'il arrive dans ces contrées méridionales, où la nature, extrême comme les habitants, passe avec une singulière violence de la température la plus douce à la plus rigoureuse. La pluie, la neige se succédaient sans relâche. Les sentiers que suivaient les diverses colonnes étaient entièrement défoncés, et disparaissaient même sous les pas des hommes et des chevaux. Trompés par des guides à demi sauvages, qui se trompaient souvent eux-mêmes , faute d'avoir jamais franchi les limites de leur village , plusieurs colonnes s'égare-, rent, et arrivèrent près des crêtes de la chaîne, au village de Pena Parda, épuisées par la fatigue et la faim, laissant sur la route une partie de leur monde. Il fallait, pour vivre, aller coucher à la Moraleja, sur le revers des montagnes. Une tempête affreuse survint. En un instant tous les torrents furent débordés, et, au milieu du mugissement des vents, du bruit des eaux, nos soldats inexpérimentés, n'ayant presque pas mangé depuis plusieurs jours, n'espérant pas de gites meilleurs pour les jours suivants, furent saisis de Tûne de ces démoralisations subites, qui surprennent, abattent les âmes jeunes, peu habituées aux traverses de la vie guerrière. La nuit étant venue, et les tambours, détendus par la pluie, ne donnant plus de sons, une sorte de confusion s'introduisit dans cette marche. Les soldats ne distinguant plus les lieux, ayant de la peine à s'apercevoir les uns les autres, et cherchant à communiquer entre eux par des cris, firent retentir ces montagnes de hurlements sauvages. Les officiers n'étaient plus ni reconnus ni écoutés; l'indiscipline s'était jointe au désespoir, et la scène était devenue affreuse. Cependant, une première colonne étant arrivée vers onze heures du soir à la Moraleja, et ayant trouvé un détachement déjà rendu au gîte, fit connaître dans quel état elle avait laissé le reste de l'armée. Alors on fit sortir les hommes les moins fatigués pour aller au
secours de leurs camarades. On alluma de grands feux, on plaça un fanal au sommet du clocher, on sonna le tocsia pour attirer sur ce point les hommes égarés. Par surcroît de malheur, il n'avait pas été fait plus de préparatifs à la Moraleja qu'ailleurs. Les vivres manquaient ahsolument. Les soldats, dans le délire de la faim, ne respectant plus rien, se livrèrent au pillage, et ravagèrent ce malheureux bourg, qui fut ainsi victime de l'inexactitude du gouvernement espagnol à remplir ses promesses. Il n'y avait pas, au moment de l'arrivée, un quart des hommes autour du drapeau. Peu à peu dans la nuit, tout ce qui n'avait pas succombé à la fatigue, tout ce qui n'avait pas été noyé dans les torrents, ou assassiné par les pâtres de l'Estramadure, atteignit le gîte dévasté de la Moraleja. Quelques chèvres suffirent encore, non pas à satisfaire la faim des soldats, mais à les empêcher de mourir d'inanition. Il était impossible de s'arrêter en un tel lieu, et le lendemain on s'achemina sur Alcantara, où Ton joignit enfin les bords du Tage et la frontière du Portugal.
{Histoire du Consulat et de VEmpire^ liv. XXIX.) Napoléon, le 80 mars 1814.
Parti le 28 de Saint-Dizier, il avait couché avec l'armée à Doulevent, était reparti le 29, avait passé l'Aube à Dolancourt, et était venu coucher à Troyes, laissant en arrière l'armée qui ne pouvait pas franchir les distances aussi vite que lui. En route il avait reçu un message de M. de la Va^ lette, qui lui signalait le danger imminent de la capitale, la masse d*ennemis qui la menaçaient au dehors, l'activité des intrigues qui la menaçaient au dedans, et sur ce message il avait encore accéléré sa marche. Le 30 au matin, il avait poussé jusqu'à Villeneuve-rArchevêque, et là, cessant de marcher militairement, voulant apporter au moins à Paris le secours de sa présence, il avait pris la poste, et tan-
tôt à cheval, tantôt dans nn misérable chariot, il s'était, avec M. de Caulaincourt et Berthier, dirigé sur Paris. Il avait envoyé en avant, comme on Ta vu, Je général Dejean, pour annoncer son arrivée et presser instamment les maréchaux de prolonger la résistance. Vers minuit, ayant couru toute la journée, soit à cheval, soit en voiture, il était enfin parvenu à Fromenteau , impatient de savoir ce qui se passait. Déjà on apercevait une nombreuse cavalerie précédée de quelques officiers. Sans hésiter, Napoléon appela ces officiers à lui. Qui est là? demanda-t-il. — Général Belliard, répondit le principal d'entre eux. — C'était en effet le général Belliard, qui, en exécution de la capitulation de Paris, se rendait à Fontainebleau, afin d'y chercher un emplacement convenable pour les troupes des deux maréchaux. Napoléon, se précipitant alors à bas de sa voiture, saisit par le bras le général Belliard, le conduit sur le côté de la route, etlà multipliant ses questions, il lui donne à peine le temps d'y répondre, tant elles sont pressées. — Où est l'armée? demande-t-il tout de suite. — Sire, elle me suit. — Où est l'ennemi? — Aux portes de Paris. — Et qui occupe Paris? — Personne; il est évacué ! — Comment, évacuél... et mon fils, ma femme, mon gouvernement, où sontils? — Sur la Loire. — Sur la Loire I... Qui a pu prendre une résolution pareille? — Mais, Sire, on dit que c'est par vos ordres. — Mes ordres ne portaient pas telle chose... Mais Joseph, Clarke, Marmont, Mortier, que sont-ils deve nus? qu'ont-ils fait? — Nous n'avons vu. Sire, ni Joseph, ni Clarke, de toute la journée. Quant à Marmont et à Mortier, ils se sont conduits en braves gens. Les troupes ont été admirables. La garde nationale elle-même, partout où elle a été au feu, rivalisait avec les soldats. On a défendu héroïquement les hauteurs de Belleville, ainsi que leur revers vers la Villette. On a même défendu Montmartre, où il y avait à peine quelques pièces de canon, et l'ennemi, croyant qu'il y en avait davantage, a poussé une colonne Je long du
secours ilc leurs camarades. On alluma de grands feux, ou plaça un fanal au sominel du clocher, on sonna le tocsin pour attirer sur ce point les hommes égarés. Par surcroît de malheur, Il n'avait pas Été fait plus de préparatifs h la Moraleja qu'ailleurs. Les vivres manquaient absolument. Les soldats, dans le délire de la faim, ne respectant plus rien, se livrèrent au pillage, et ravagèrent ce malheureux bourg, qui fut ainsi victime de l'inexactitude du gouvernement espagnol à remplir ses promesses. Il n'y avait pas, au moiiienl de l'arrivée, un quart des hommes autour du drapeau. Peu à peu dans la nuit, tout ce qui n'avait pas succombé à la fatigue, tout ce qui n'avait pas été noyé dans les torrents, ou assassiné par les pllres do l'Eslramadure, atteignit le glle dévasté de la Moraleja. Quelques chèvres suffirent encore, non pas <i satisfaire la faim des soldats, mais h les empêcher de mourir d'inanition. Il était imposBible de s'arrêter en un tel lieu, et le leBd^^SmVBdieDiina sur Alcanlara, ou l'Diiia^|AHflBMMHÉHfT9geet lafronliùrc du ?^ "-"
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TniERS. 321
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u a Fromentcau , impalient de savoir ce qui se passait.
J^ on apercevait une nombreuse cavalerie prficédée de
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Ç ers à lui. Oui est là? demanda-t-il. — Général Belliard,
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T^a .^'*°^^1''Ij16 pour les troupes des deux maréchaux.
le k° °' ^^ précipitant alors à bas de sa voiture, saisit par
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Je (g '^^'^ multipliant ses questions, il lui donne à peine
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cu/)e p„^f ''''"uemi? — Aux portes de Paris. — Et qui oc-
^."'^t.., -J^ — f eraonne; il est évacué ! — Comment, éva-
' ** ^ -s.- B ""^o Sis, ma femme, mon gouvernemenl, où sont-
t^o"" '^s«; -'" ^«'re. — Sur la Loire 1... Qui a pu prendre
^v? '''•<■//■„ "'''"î /'areillo? — Mais, Sire, on dit que c'est par
■ * J'oj • — ' Jl/ea ordres ne portaient pas telle chose...
r^tt' ''"' CiurkG, Murmont, Mortier, que sont-iis deve.
■^ "t-ils faif^ — Nous n'avons vu. Sire, ni Joseph^
(fetoutfs Ja journée. Quant àMarmont et à Mor-
• f-on d uiia en braves gêna. Les troupes ont él^
' "" nationale elle-même, partout où elliS
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%llcville, ainsi que leur revei
'endu Montmartre, où il y aval
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secours de leurs camarades. On alluma de graoda feux, on plaça un fanal au sommet du clocher, on sonna le locsin pour attirer sur ce point les hommes égarés. Par surcroît de malheur, il n'avait pas été fait plus de préparatifs à la Moraleja qu'ailleurs. Les vivres manquaient absolument. Les Eoldats, dans le délire de la faim, ne respectant plus rien, se livrèrent au pillage, et ravagèrent ce malheureux bourg, qui fut ainsi victime de l'inexaclitode du gouvernement espagnol à remplir ses promesses. Il n'y avait pas, au moment de l'arrivée, un quart des hommes autour du drapeau. Peu £t peu dans la nuit, tout ce qui n'avait pas succombé à la fatigue, tout ce qui n'avait pas été noyé dans les torrents, ou assasi^iné par les pâtres de l'Eslramadure, atteignit le glle dévasté de !a Moraleja. Quelques chèvres suffirent encore, non pas à satisfaire la faim des soldats, mais A les empêcher de mourir d'inanition. Il était impossible de a'arrcter en un tel Heu, et le lendemain on s'achemina sur caniara, ofi l'on joigaitmeLg les liords du Tace et la fi lière du Portagi''
TniEHS.
lût à cheval, tantôt dans un misCrable chariot, il s'était, avec M. de Caulaincourt et Berthier, dirigé sur Paris. 11 avait tinvoyé en avant, comme on l'a vu, le général Dejean, pour annoncer son arrivée et presser instamment les marÉchaux de prolonger la résistance. Vers minuit, ayant couru toute la journée, soit à cheval, soit en voiture, il était enfin parvenu à Fromenteau , impatient de savoir ce qui se passait. Déjà on apercevait une nombreuse cavalerie précédée de quelques officiers. Sans hésiter. Napoléon appela ces otBciers à lui. Qui est là? demaoda-t-il, — Général Belliard, répondit le principal d'entre eux. — C'était en effet le général Belliarcî, qui, ea exécution de la capitulation de Paria, se rendait à Fontainebleau, afin d'y chercher uu emplacement convenable pour les troupes des deux maréchaux. Napoléon, se précipitant alors à bas de sa voiture, saisit par le bras le général Belliard, le conduit sur le côté de la route, etlà multipliant ses questions, il lui donne à peine I d'y répondre, tant elles sont pressées. — Oii est 1 armée? demande-t-jl tout de suite. —Sire, elle me suit. Ofi est l'ennemi? — Aux portes de Paris. — Et qui occupe Paris? — Personne; il est évacué ! — Comment, éva- -."^ ••■ 6( mon fils, ma femme, mon gouvernement, oit sonti!' ~~ Sur la Loire, — Sur la Loire!... Qui a pu prendre *r^„ ''''Solution pareille? — Mais, Sire, on dit que c'est par flfrfres. — Mes ordres ne portaient pas telle chose... ^^Osepb, Clyrke, Marmont, Mortier, que sont-ils deveff'ont-Jts fait? — Nous n'avons vu, Sire, ni Joseph, i d0 toute Itt journée. Qat^nt à Marmont et à Mor- -' *■ 'ïondaita en braves gens. Les troupes ont été ■""tionale elle-mûme, partout où elle leB Boldala. On a défendu hôroï- 'leville, ainsi que leur revers du Montmartre, où il y avait ■' IV'iineuii, croyant qu'il V^olonne le long du
LES PaOSATEURS AU XIX' SIÈCLE.
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fermoat, Mortier, que sont-ils deve- [l'avons vu. Sire, ni Joseph, baée. Quant à Marmont et à Morfl gens. Les troupes ont élé aie elle-même, partout où ellu C les soldats. On a défendu béroi- |b, ainsi que leur revers lîontmartre, où il y avait j'eiHicmi, croyant qu'il Be colonne le long du
chemin de la Révolte pour tourner Montmartre, s'exposent ainsi à être précipité dans la Seine. Âh! Sire, si nous avions eu une réserve de dix mille hommes, si vous aviez été là, nous jetions les alliés dans la Seine, et nous sauvions Paris, et nous vengions Thonneur de nos armes!... — Sans doute si j*avaîs été là, mais je ne puis être partout!... Et Clarke, Joseph, où étaient-ils? Mes deux cents bouches à feu de Vincennes, qu'en a-t-on fait? et nos braves Parisiens, pourquoi ne s'est-on pas servi d'eux? — Nous ne savons rien. Sire. Nous étions seuls , et nous avons fait de notre mieux. L'ennemi a perdu douze mille hommes au moins. — Je devais m'y attendre! s'écrie alors Napoléon. Joseph m'a perdu l'Espagne, et il me perd la France... Et Clarke ! j'aurais bien dû en croire ce pauvre Rovigo, qui me disait que Clarke était un lâche, un traître, et de plus un homme incapable. Mais c'est assez se plaindre, il faut réparer le mal, il eu est temps encore. Caulaincourtl ma voiture... — Ces mots dits. Napoléon se mit à marcher dans la direction de Paris, en commandant à tout le monde de le suivre, comme s'il pouvait ainsi gagner du temps. Mais Belliard et ceux qui l'entourent s'efiforcent de le dissuader. — Il est trop tard, lui dit Belliard, pour vous rendre à Paris; l'armée a dû le quitter; l'ennemi y sera bientôt, s'il n'y est déjà. — Mais, répond Napoléon, l'armée nous la ramènerons en avant, l'ennemi nous le jetterons hors de Paris, mes braves Parisiens entendront ma voix; ils se lèveront tous pour refouler les Barbares hors deleursmurs. — Ab!Sire,ilest trop tard, répète Belliard, l'infanterie est là qui me suit; d'ailleurs nous avons signé une capitulation qui ne nous permet pas de rentrer. — Une capitulation ! et qui donc a été assez lâche pour en signer une? — De braves gens. Sire, qui ne pouvaient faire autrement. — Au milieu de ce colloque , Napoléon marche toujours, ne voulant rien écouter^ demandant sa voiture que Caulaincourt n'amène point, lorsqu'on aperçoit un officier d'infanterie. C'était Curial. Napoléon
rappelle, et apprend alors que Tinfanlerie est là, c'est-àdire à trois ou quatre lieues de Paris, et qu'il n'est plus temps d'y rentrer. Vaincu par les faits, par les explications qu'on lui donne, il s'arrête aux deux fontaines qui s'élèvent sur la route de Juvisy, s'assied au bord, et demeure quelque temps la tôte dans ses mains, plongé dans de profondes réflexions.
On se tait, on regarde, on attend. EnGn il se lève, il demande un lieu où il puisse s'abriter quelques instants. Il avait fait, outre trente lieues en voiture, trente lieues à cheval, il était accablé par la fatigue, mais il ne la sentait pas. Il voulait une table, de la lumière, pour étaler ses car* tes, pour donner ses ordres. On se rend chez le maître de poste voisin. On fait luire un peu de lumière et on aperçoit enfin son visage^ qui conservait un reste d'animation, mais sans aucun trouble, et ne laissait paraître qu'une invincible énergie.
On étale des cartes; il examine, il réfléchit, puis il dit : Si j'avais ici l'armée, tout serait réparé I Alexandre va se montrer aux Parisiens, il n'est pas méchant, il ne veut pas brûler Paris, il ne veut que se faire voir à cette grande ville. Il passera demain une revue, il aura une partie de ses soldats à droite de la Seine, une autre à gauche; il en aura une portion dans Paris, une autre dehors, et, dans cette position, si j'avais mon armée, je les écraserais tous. La population se joindrait à moi, jetterait ce qu'elle a de plus lourd sur la tête des alliés, les paysans de la Bourgogne les achèveraient. Il n'en reviendrait pas un sur le Rhin, la grandeur de la France serait refaite. Si j'avais l'armée ! mais je ne l'aurai que dans trois ou quatre jours. Ah! pourquoi ne pas tenir quelques heures de plus?.., — Et, en proférant ces paroles, Napoléon va et vient dans la pièce fort petite, qui le contient à peine avec les témoins peu nombreux de cette scène étrange... •— Pour le calmer, M. de Gaulaincourtluidit : «—Mais, Sire, l'armée viendra, et dans
quatre jours Votre Majesté pourra encore faire ce qu'elle ferait aujourd'hui. — Napoléon, qui jusque-là ne semblait ni écouter ni saisir ce qu'on lui disait, relève tout à coup la tète, va droit à M. de Caulaincourt, et lui, qui n'avait jamais pu admettre la possibilité d'une révolution, s'écrie : — Ahl Gaulaîncourt, vous ne connaissez pas les bommesl Trois jours, deux jours! vous ne savez pas tout ce qu'on peut faire dans un temps si court. Vous ne savez pas tout ce qu'on fera jouer d'intrigues contre moi; vous ne savez pas combien il y a d'hommes qui me quitteront. Je vous les nommerai tous, si vous voulez. Tenez, on prétend que j'ai ordonné de faire sortir de Paris l'impératrice et mon fils; la chose est vraie, mais je ne puis pas tout dire. L'impératrice est une enfant, on se serait servi d'elle contre moi, et Dieu sait quels actes on lui aurait arrachés I... Mais oublions ces misères. Trois jours , quatre jours, c'est bien long I Pourtant l'armée arrivera, et si on me seconde, la France peut être sauvée. — Napoléon se tait, réfléchit, fait encore quelques pas toujours rapides, puis, avec l'accent de l'inspiration : Gaulaincourt, s'écrie-l-il, je tiens nos ennemis; Dieu me les livre 1 je les écraserai dans Paris, mais il faut gagner du temps. C'est vous qui m'aiderez à le gagner. — Alors, indiquant qu'il voulait être seul, il demeure avec M. de Gaulaincourt, et lui expose ses idées, qui sont les suivantes. Il faut que M. de Gaulaincourt se rende à Paris, aille voir Alexandre, duquel il sera bien accueilli, qu'il fasse appel aux souvenirs de ce prince, qu'il cherche à réveiller ses anciens sentiments, qu'il lui ifasse entrevoir les dangers qui le menacent dans cette grande capitale, Napoléon surtout approchant avec soixante mille hommes, en recueillant vingt mille qui sortent de Paris, les uns et les autres avides de vengeance, et voulant à tout prix relever rhonneur de nos armes. Gette perspective, Alexandre, même sans qu'on la lui montre, doit en avoir l'imagination frappée, et quand on s'appliquera à la placer sous ses yeux,.
THIERS. 32o
elle produira bien plus d'^et encore. Si, dans cette disposition d'esprit, on lui offre une paix immédiate, à des conditions qui s'approcheront de celles de Châtillon, il ne voudra pas compromettre son triomphe : il prêtera Toreille, il renverra M« de Caulaincourt au quartier général français. M. de Caulaincourt ira et reviendra. Trois, quatre jours seront bientôt passés; et alors, ajoute Napoléon, j'aurai Tarmôe, et tout sera réparé 1 — Mais, Sire, répond M. de Caulaincourt, ne serait-ce pas le cas de négocier sérieusement, de vous soumettre aux événements, si ce n'est aux hommes, et d'accepter les bases de Cbàtillon, au moins les principales? — Non, répliqua Napoléon, c'est bien assez d'avoir hésité un instant. Non, non, l'épée doit tout terminer. Cessez de m'humilier! On peut aujourd'hui encore sauver la grandeur de la France. Les chances restent belles, si vous me gagnez trois ou quatre jours. — M. de Caulaincourt, tout ferme qu'il était, avait peine à résister au torrent de cette énergie que tant de malheurs n'avaient point abattue, et il demande qu'on lui adjoigne le prince Berthier, qui a le secret des ressources dont Tempereur dispose encore, qui est connu, estimé des souverains, qui pourra se faire écou^ ter. Napoléon ne laisse pas achever M. de Caulaincourt. D'abord il a besoin de Berthier, qui seul connaît dans tous ses détails la distribution de l'armée sui^ le théâtre confus de la guerre; mais ce n'est pas sa plus forte raison. « Berthier est excellent, dit Napoléon, il a de grandes qualités; il m'aime, je l'aime, mais il est faible. Vous n'imaginez pas ce qu'en pourraient faire les intrigants qui vont s'agiter. Allez, partez sans lui, il n'y a que vous dont la trempe puisse résister au foyer de ces intrigues. »
Après ce colloque si animé, il fut convenu que Napoléon irait s'établir à Fontainebleau, qu'il y concentrerait l'armée, y réunirait les ressources qui lui restaient, et que, tandis qu'il préparerait tout pour une dernière et formidable lutte, M. de Caulaincourt s'efforcerait sinon d'arrêter, du moins
de ralentir leô entreprises politiques que les alliés allaient tenter dans Paris avec le secours des jnécontents ; qu'il gagnerait ainsi trois ou quatre jours, qu'alors Theure suprême du salut sonnerait, et que Napoléon paraîtrait aux portes de la capitale^ pour y succomber peut-être, mais pour y entraîner certainement la coalition dans sa chute. M. de Caulain* court accepta cette mission avec sa fidélité ordinaire, non pas toutefois dans Tintention de tromper les souverains alliés, car il n'eût voulu tromper personne , pas même les ennemis de son pays, mais dans Tespérance de faire renaître quelques relations entre un maître intraitable et l'Surope victorieuse. Il partit donc pour Paris, tandis que Napoléon partait pour Fontainebleau, après avoir ordonné aux troupes qui arrivaient de prendre position sur la rivière d'Essonnes et de s'y établir solidement. C'est derrière cette ligne que Napoléon voulait opérer la concentration de ses forces. Il était si animé qu'on eût pu le croire à la veille de l'une des grandes victoires de sa vie^ aussi bien qu'au lendemain du plus grand des désastres. Dans sa tête ardente il avait déjà conçu un dessein qui pouvait^ selon lui, changer les destinées. Il amenait à sa suite environ cinquante mille hommes, auxquels allaient se joindre les quinze ou dix-huit mille sortant de Paris. Avec ce qu'il pouvait attirer à lui des bords de la Seine et de l'Yonne, il n'aurait pas moins de soixante-dix mille combattants. Il voulait les concentrer entre Fontainebleau et Paris, le long de l'Essonnes, sa droite à la Seine, sa gauche dans la direction d'Orléans, où étaient sa femme et son fils. L'ennemi serait dispersé dans Paris, partagé sur les deux rives de la Seine; et avec soixante-dix mille soldats qui avaient au cœur la rage de l'honneur et du patriotisme, Napoléon ne désespérait pas de frapper encore des coups terribles, des coups qui retentiraient à travers les siècles! Qui sait même? il referait peut-être en une journée sanglante la grandeur de la France ! — Ces idées s'étaient succédé dans son esprit avec la rapidité de l'éclair, et après
avoir expédié M. de Gaulaincourt à Paris, il donna des ordres au général Belliard, lui prescrivit de se porter sur la rivière d'Essonnes, d'y appeler les deux maréchaux, et de les y établir du bord de la Seine à la route d'Orléans. Il lui annonça que le lendemain il leur fournirait, au moyen du grand parc d*artillerie, de quoi remplacer ce qu'ils avaient perdu dans la glorieuse et funeste, bataille de Paris. Cela fait, il quitta MM. de Gaulaincourt et Belliard^ et partit avec Berthier pour Fontainebleau, aGn d*y attendre et d*y rallier l'armée, (/Wrf., liv. LUI, t. XVII, p, 621-629.)
Portrait de Louis XVIII.
L'impression qu'on éprouvait d'abord en le voyant, quand on connaissait déjà M. le comte d'Artois, c'était celle d'une extrême différence entre les deux frères. Autant M. le comte d'Artois avait de grâce et d'élégance dans sa tournure svelte et dégagée, autant M. le comte de Provence, devenu Louis XYin, montrait d'embarras et de pesanteur. Affligé d'un embonpoint déjà incommode à soixante ans (âge dont il approchait en 1814), et de plus goutteux, il marchait avec peine, appuyé sur une canne. Il portait alors un habit bleu avec d'anciennes épaulettes de général, un petit chapeau de forme anglaise, et des guêtres de velours rouge enveloppant en entier ses jambes InGrmes. Mais sur ce corps lourd et pesant se dressait droite et fiére une tête belle et spirituelle quoiqu'un peu large, différant de celle des Bourbons en ce qu'il avait le nez peu aquilin, et surtout remarquable par un œil vif et dominateur qui aurait pu convenir à un homme de génie et de grand caractère. Autant il y avait de mobilité et d'affabilité dans l'attitude de M. le comte d'Artois, autant il y avait de calme, de hauteur dans celle de Louis XVIII. L'esprit différait chez les deux princes autant que la personne. Tandis que M. le comte d'Artois,
profitant de ses avantages personnels, avait jadis cherché et trouvé les plaisirs du monde, avait mené ainsi une vie frivole à la cour de Marie-Antoinette, puis, l'heure du malheur arrivant, s'était repenti, était devenu dévot, et de son ancienne manière d'être n'avait conservé que la bonté, Louis XVIII, au contraire^ privé des avantages physiques de son frère, avait cherché des dédommagements dans Tétude, s'y était appliqué, avait tâché de devenir un esprit sérieux, n'était devenu qu'un esprit orné, avait fréquenté les littérateurs de son temps, ceux de second ordre bien entendu, car ceux de premier ordre, tels que Montesquieu, Voltaire, Rousseau, auraient été trop compromettants pour un prince du sang, avait donné dans la philosophie, même dans la révolution, puis, les mécomptes venus, sans se repentir comme M. le comte 4'Artois, avait en philosophie conservé des opinions peu religieuses, en politique des opinions sages, et quand son frère se jetait dans les exagérations et les intrigues de l'émigration, avait évité les premières par modération naturelle, les secondes par aversion du mouvement, les unes et les autres pour se distinguer de son putaé, qu'il n'approuvait pas, qu'il aimait encore moins. N'ayant point la méchanceté du cœur, bien qu'il eût celle de l'esprit, volontiers railleur, quelque peu égoïste, recherchant par-dessus tout le repos que ses infirmités lui rendaient nécessaire , tenant beaucoup moins à l'exercice qu'au principe de son autorité, dont il avait l'orgueil plus qu'aucun autre monarque au monde, toujours prêt à la déléguer à qui s'inclinait devant elle, détestant les affaires, les quittant avec empressement pour le commerce de ses auteurs favoris qui étaient les Latins, qu'il citait souvent et à propos, bel esprit couronné en un mot, iafiniment propre, par ce qui lui manquait, à ce rôle peu actif de roi constitutionnel, dont les souverains d'Angleterre ont si heureusement pris l'habitude pour eux et pour leur pays, Louis XVIII était garanti, par ses défauts autant que par ses qualités, des excès
MIGHELET. 329
dans lesquels son frère était menacé de tomber. Tel était ce prince, tel Timpartiale histoire doit, ce nous semble^ le présenter aux générations futures.
{Ibid., liv. LIV, t. XVIII, p. 90.)
MIGHEX^ET
(Né en 1798.)
Ce représentant de Técole symbolique, idéaliste et métaphysique en histoire, di^buta, en i821, comme professeur d'histoire au collège Rollin, où il professa également les langues anciennes et la philosophie Jusqu'en 1826, Durant ce temps, en 1825; il donna son premier ouvrage, le Tableau chronoîogù que de YhUtoire moderne depuis la prise de Constantinople par les Turcs et le Tableau synchronique de Vhistoire moderne. La même année il publia un lumineux et substantiel Précis dhistoire moderne^ où il commença à manifester ses opinions libérales en s'élevant avec force contre l'intolérance et le fanatisme.
En i827, étant professeur d*histoire au collège de Sainte- Barbe, il mit au jour les Principes de la philosophie de Vhistoire, traduction abrégée de l'ouvrage de Jean- Baptiste Yico, intitulé : Cinq livres sur les principes d'une science nouvelle, relative à la nature commune des nations.
Il fit précéder cette traduction d'un discours sur le système et la vie de Vico^ qu'il regardait comme son maître, qui lui avait inspiré la hardiesse d'entreprendre de révolutionner l'histoire, et dont il a dit :
« Dans le vaste systèine du fondateur de la métaphysique de l'histoire existent déjà, en germe du moins, tons les travaux de la science moderne ; comme Wolf, il a dit que Vlliade était l*œnvre d'un peuple, son œuvre savante et sa dernière expression, après plusieurs siècles de poésie inspirée. Gomme Creuzer et Gœrres, il a fait voir des idées, des symboles dans les figures héroïques ou divines de l'histoire primitive . Avant Montesquieu, avant Gans, il a montré comment le droit sort des
impars des peuples, et représente fidèlement tous les progrès de leur histoire. Ce que Niebuhr devait trouver par ses vastes recherches, il Ta deviné ; il a relevé la Rome patricienne, fait revivre ses curies et ses génies^, j»
M. Michelet remarque encore que le mot de la Sctenxa nuwa est celui-ci : « U humanité est son œuvre à eUe-méme ; Dieu agit sur elle, mais par elle. L'humanité est divine, mais il n'y a pas d'homme divin. » Si telle est bien la pensée fondamentale du système de Yico, il faut avouer avec son traducteur qu'elle est plus hardie peut-être que Fauteur lui-môme ne l'a soupçonné, et qu'elle touche à toutes les grandes questions politiques et religieuses qui agitent le monde *• Quoi qu'il en soit, M. Michelet a rendu un véritable service aux lettres en contribuant à vulgariser le principal écrit d'un juriste, d'un philosophe, d'un historien et d'un critique aussi distingué que le fut le célèbre Napolitain. Et, pour ce qui concerne notre historien lui-môme, il n'adopte pas toutes les doctrines fatalistes de Yico ; il refuse de croire que l'esprit humain soit invariablement condamné à évoluer dans le môme cycle, et à retomber de la civilisation dans la barbarie, après un certain nombre de siècles, pour s'élever de nouveau du droit de la force au droit de la raison. 11 proteste également contre ce principe, que toute idée se présentant avec l'assentiment du genre humain est infaillible. ^
Ce remarquable travail fit nommer M. Michelet maître de conférences pour l'histoire à l'Ecole normale.
En 1830, il fut créé chef de la section historique aux Archives du royaume, et choisi par M. Guizot pour son suppléant à la Sorbonne. Bientôt il fut nommé professeur d'histoire à l'École normale. Tout favorisait et décidait irrévocablement sa vocation. M. Michelet nous a raconté son enthousiasme lorsqu'il entra pour la première fois dans ces catacombes manuscrites, dans cette admirable nécropole des monuments nationaux, qui lui aurait fait dire volontiers, comme à cet Allemand entrant au monastère de Saint- Vannes : Voici i'ha-
* Préface de V Histoire romaine, « Ibid,
MIGHEIET. 334
bitation que j'ai choisie, et mon repos au siècle des siècles. Les faits, les idées qu'il recueillait dans ce riche dépôt des actes officiels de la monarchie, sa double position lui permettait de les enseigner aux jeunes professeurs « qui ont pu les répandre à leur tour sur tous les points de la France. » Il ne tarda pas à faire profiler directement le public lui-môme du résultat de ses recherches et de ses méditations^ et donna les premiers volumes de V Histoire de France, qui lui valurent la succession de Daunou au Collège de France, et celle du comte Reinhard à TAcadémie des sciences morales.
M. Michelet, entreprenant sur un plan tout neuf cette HiS' toire de France^ se proposa de présenter, au premier volume, les races, unies mais non mêlées dans l'empire romain, dans l'empire carlovingien; au second, les provinces, leur géographie, puis leur tendance vers l'unité monarchique, période féodale qui finit avant i300, avec saint Louis, la fin et Tidéal du moyen âge ; au troisième, les institiUions, leur originalité, leurs emprunts aux institutions étrangères : détermination de la nationalité française ; aux quatrième et cinquième volumes, le progrès de cette nationalité, depuis le quatorzième siècle jusqu'à nos jours, « le grand ouvrage de Tégalité et de Tordre civil, lentement préparé par la Monarchie, consommé par la République, couronné et proclamé dans l'Europe par les victoires de Bonaparte. » Ce plan n'a pas été suivi bien strictement. L'ouvrage manque d'ensemble, de régularité, de proportion ; il n'offre pas l'ombre d'une composition quelconque.
a Les faits, les idées viennent, non avec le froid enchaînement de l'analyse, mais avec le désordre d'un rêve. On dirait que personne ne les conduit ; ils entrent quand ils veulent et sortent quand il leur plaît. Jamais la volonté- n'a si complètement lâché les rênes à l'imagination. Singulière chose qu'une, histoire qu'à la lettre on ne comprendrait pas, si on ne la connaissait pas déjà, et où la moitié des faits sont sonsentendus I C'est un voyage déplaisir; quand la campagne plaît à M. Michelet,, il y fait séjour : il saute à pieds joints sur ce qui l'ennuie et l'incommode. Dix pages sont employées à décrire la demeure de Diane de Poitiers ou la figure d'Anne de Boleyn ; vous chercheriez en vain an mot sur les négociations qui ont mis Charles- Quint sur le trône du monde, et sur les conditions de la paix de Cateau-Cambrésis ^. »
> De Broglie, le Correspondant, 25 janvier 1858.
Dans les premiers volumes 11 généralise trop, dans les derniers il est trop digressif.
Excepté dans les parties les plus parraites de son œuvre, tels que le règne de saint Louis, Thistoire de Jeanne d'Arc, l'exposition du gouvernement de Louis XI, il admet une multitude de hors-d'œuvre qui coupent l'unité et distraient Tattention ; d'un autre côté, comme il a déjà été remarqué, il soufr-entend la moitié des faits, si bien qu'il faut déjà connaître remarquablement son histoire pour le comprendre.
Il raconte rarement ; au récit il substitue l'argumentation, le pamphlet, les attaques continuelles contre les opinions et les principes qu'il n'aime pas. Dialogues, apostrophes, exclamations, invectives, exhortations, confidences, l'individualité si originale de l'historien mêlée à tous ses récits, voilà ce qui forme la trame de ses étranges histoires.
Cependant les défauts comme les qualités de M. Michelet contribuent à donner à ses compositions historiques beaucoup de vie, beaucoup d'animation.
Ge brillant et impétueux esprit n*est pas incapable de sérieux : il a des vues neuves et profondes ; il pénètre certains côtés des choses qui avaient à peine été aperçus avant lui.
« Ce qa'il comprend et rend le mienx, c'est comment tout se tient dans les sociétés comme dans les âmes, comment toutes les facultés se prêtent appui et agissent l'une sur l'autre, et comment de ces forces diverses, en opposition ou en concours, se forme une résultante qui est la vie. Nul ne sait mieux trouver dans les monuments, dans les arts, dans la littérature d'une époque, le secret des passions qui ont décidé de ses destinées >• »
Il a une faculté merveilleuse de pénétrer dans l'âme des personnages. Tout en étudiant avec soin le côté officiel de l'histoire, il est attentif aux initiatives populaires, collectives ou individuelles, et il en devine quelquefois la portée comme par une sorte d'intuition. Mais il se fie trop à ce don, et, à la grave exposition historique, il substitue une manière d'illuminisme*. On n'entend plus un historien, mais un voyant, qui
1 Â. de Broglie.
« Voir en particulier le volume sur Louis XV, un de ses moins bons.
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écrit dans un état d'extase, mais un poète saisi par les transports du lyrisme : on a cru louer beaucoup telle partie de son Histoire, la Réforme^ par exemple, en disant que c'était une ode, qu'on y enlendait partout le chant lyrique.
Âlire certaines pages de M. Michelet, on pourrait croire qu'il n'y a chez lui que fantaisie et imagination, et que la science historique fait défaut. Ce serait une erreur. Peu d'historiens ont remonté aux sources, ont fouillé les documents aussi laborieusement, aussi persévéramment que lui. 11 se tient au courant de tout, et sa patiente ardeur d'investigation le fait profiter au jour le jour de toutes les recherches et de toutes les découvertes des érudits de la France, de la Suisse, de l'Allemagne, de la Belgique ^
itf. Michelel est un patient explorateur des textes, c'est un érudit, mais l'usage qu'il fait de son érudition n'est pas sûr. 11 interprèle arbitrairement les textes qu'il consulte et croit y lire ce qu'ils ne portent pas, de môme qu'à force de vouloir systématiser l'histoire il tire souvent des faits des idées qu'ils ne contiennent point. Homme de parti plutôt qu'historien, il n'expose que ce qui sert ses théories et ses idées. Il prend tout ce qui favorise sa cause et ses amis, et ne dit de la cause contraire et de ceux qu'il regarde comme ses ennemis que ce qui peut les abaisser et leur nuire.
Et ce qu'il avance, il faut le croire sur parole, car ses assertions peuvent rarement être vérifiées et contrôlées. D'après M. Michelet, « une histoire étant une œuvre d'art autant que de science, elle doit paraître dégagée des machines et des échafaudages qui en ont préparé la construction '. » Si donc l'étude des documents historiques de plus en plus nombreux, si l'interprétation, le contrôle des chroniques par les actes, des actes par les chroniques, si tout cela exige des travaux
y Dans ses derniers volumeB de VHistoire de France^ notamment dans le volume sur le seizième siècle, il eat, pour ses recherches, une aide bien précieuse et bien douce. Lui-même nous a appris que Tamour dévoué d'une femme intelligente « ramassait pour lui, par un procédé de fourmi, comme autant de grains de sable, les matériaux qui se trouvent bien moins dans les grands ouvrages que dans une infinité de mémcires, de dissertations dispersées. » (Introduction de Vïnsccte^ p. ix.)
« Histoire de France^ t. lY, préface.
préalables, des tâtonnements, des discussions critiques, Fhistorien doit en épargner à ses lecteurs le laborieux spectacle. Oui, mais à condition qu'il leur laisse le moyen de contrôler ses assertions; et c'est ce que M. Michelet fait trop rarement. Or^ demande son plus grand et son plus intelligent admirateur ^, quelle confiance le public prendra-t-il en des idées dont on ne lui donne pas les preuves, et qui sont exprimées de manière à lui inspirer la défiance la plus juste et la mieux fondée ? Ce ton saccadiS ces bouillonnements inégaux d'une inspiration ardente, ces cris du cœur, ce dithyi'ambe incessant, sont-ils capables d'établir dans notre raison une conyiction solide 7
Il faut s'attendre à trouver l'homme de parti et l'avocat passionné d'une cause extrême dans un homme si facile à l'enthousiasme, dans un écrivain qui, voulant avant tout émouvoir, cherche l'émotion à tout prix et presque toujours au profit d'opinions préconçues. Cependant il fait quelquefois preuve d'une large impartialité. C*est ainsi qu'on a pu le louer de n'avoir pas, comme tant d'autres, systématiquement déprécié les anciennes mœurs, les anciennes lois, les anciens héros de la patrie. La religion de son pays, avec ses dogmes^ son sacerdoce, ses institutions, contre lesquels il s'est souvent ailleurs emporté jusqu'à la déraison, le catholicisme des Ages féodaux et monarchiques de la France reçoit ses hommages ; quand il l'a vu longtemps face à face, gouvernant des sociétés qui reconnaissent en lui le plus grand des bienfaits, son cœu s'émeut, sa voix s'attendrit, et il s'écrie :
« Faisons les fiers tant que nous voudrons, philosophes et raisonneurs que nous sommes aujourd'hui. Mais qui de nous, parmi les agitations du mouvement moderne, ou dans les captivités volontaires de Tétade, dans ses Apres et solitaires poursuites, qui de nous entend sans émotion le bruit de ces belles fôtes chrétiennes, la voix touchante des cloches, et comme leur doux reproche maternel?... Qui ne voit, sans les envier ces fidèles qui sortent à flots de l'église^ qui reviennent de la table divine rajeunis et renouvelés ?.... L'esprit reste ferme, mais rame est bien triste.... Le croyant de l'avenir, qui n'en tient pas moins do cœur au passé, pose alors la plnme et ferme le livre ; il ne peut
« M. Tttine.