LOUIS VEUILLOT. S
<royoo8 à la parfaile tincériié de l'auteur des lÂbres Penseursj quand il affirme qu'il ignore les haines personnelles ^, que l'idée qu'il se fait de la haine est celle d'une étrange bassesse par laquelle le haineux s'asservit stupidement au haï; cependant il est trop visible qu'il a contracté bien de l'aigreur dans les luttes qu'il soutient depuis un quart de siècle. Lui-même n*a-t-il pas avoué dans un de ses ouvrages les plus doux que « son âme s'est remplie d'une amertume intarissable, qu'elle a conçu d'immor- 4els ressentiments'? » Encore une fois ces dispositions ne nous paraissent pas suffisamment chrétiennes.
En parlant ainsi, prélendons-nous le moins du monde mettre en question ou en suspicion la religion de M. Veuillol? Non, certes. M. Sainte-Beuve, parlant de sa conversion, a dit :
« Il a racoirté ce moment décisif de sa vie â*one manière touchante, et que nul n'a droit de ne pas croire sincère. M. Veuillot, pour un tel acte accompli dans le secret de la conscience, n'a besoin d'aucun garant^ et 11 a donné, ce me semble, assez de gages publics et Tait assez de sacrifices à sa cause pour que personne ne mette en doute sa sincérité^ quand il dit : Je crois, n
Toute sa vie n'a été qu'une lutte pour la défense des intérêts religieux. Il a pu dire :
a S'il ne m'était pas permis de défendre la canse catholiqne Je rougirais presque de défendre une autre cause. Politique, philosophie, littérature, qu'est-ce que tout cela, séparé de TÉglise? Qu'est-ce que tout cela devant Dieu et même devant les lK>mmes ? Â quoi bon contredire un politique, réfuter un philosophe, combattre un écrivain ? Je ne vols plus rien qui mérite la peine que l'on y prend et qui commande ou excuse celle que l'on y fait. Aucune cause ne parait plus assez digne par ellemême d'être servie *. »
A-t-il toujours pris les meilleurs moyens do défendre cette cause sacrée ? Là-dessus les avis sont partagés, mais sa sincérité et son dévouement ne peuvent être suspectés. Longtemps il a pu croire qo^ilsuivait la bonne voie de tous points, en voyant le
*■ Préface de la 3* édition des Libres Penseurs.
* Çà et là, épltre dédicaloire.
* Préface des Mélanges,
|Mipf» ftt un grand nombre d'évéques de toutes les parties du oionde chrétien le félieiler de la rermeté avec laquelle il tenait répée de la parole dans les combats journaliers de la foi contre rindifférence et Tirréligion. Depuis, à plusieurs reprises, des mécontentements ont bruyamment éclaté. Tout le monde, on n'en peut plus douter, n'est pas d'avis que l'altilude que prend M. L. Venillot dans ses heures batailleuses soit celle qui convienne le mieux à la polémiqué chrétienne.
Nous^ simple critique, nous ne pouvons nous empêcher non plus de blâmer des violences et des excès de langage dont l'esprit de parti ne pouvait manquer de se servir pour rendre odieux le nom de M. L. Veuillot, et du même coup nuire à la religion. On passerait à ce bouillant improvisateur ses boutades de malice et d'esprit, ses trîvialit(^s qui rappellent que cet « enfant du petit peuple ^ » comme il aime à se nommer, « a eu pour premier maître d'école le gamin de Paris '; » on lui pardonnerait ses crudités de style, ses nudités d'images, et cette brutale franchise de pensée et de style qui est l'originalité de sa polémique, s'il n'abusait pas, en certaines circonstances, et à l'adresse de certaines personnes — quelquefois, il est vrai^ après provocation,— des tours méprisants, des railleries insultantes, des bouffonneries cruelles ; enfin, s'il n'avait pas trop souvent oublié que les hommes de bords opposés doivent, tout en se combattant, observer entre eux des égards et des ménage* ments; égards dus surtout à des frères que des questions de détail partagent en divers sentiments, mais qui restent d'accord sur le fond des principes essentiels.
Une cause particulière, qu'il importe de remarquer, a contribué à donner plus de violence et plus de malignité aux attaques de M. Veuillot contre ses adversaires : il ne croit pas à la conviction des autres. Dans une page curieuse, où il raconte comment la religion seule lui a fait comprendre le véritable honneur et l'a rétabli dans sa dignité, il dit :
t Tai peu d^estiine pour ce qu'on appelle une conviction. Toute conviction, à moins qu'elle ne soit religieuse^ — et dans ce cas la conviction s'appelle une certitude, ou bien la religion n'est pas une religion, —Joute
* Libres Penseurs, Avant-propos.
• Sarcpy.
LOUIS YEUILLOT. 549
conviction qui n'ett pas nne religion est le sophisme spécieux de la passion, de rentètement et de i'intér6t. On peut être, il est Trai, de bonne foi sous l'empire de ce sophisme ; il y a dans toutes les maisons de fous un individu qui, de bonne foi, croit êlre le soleil ^ »
Si, dans telle ou telle circonstance, M. Veuillot avait daigné croire qu'on pouvait penser autrement que lui et être de bonne foi, le ton de sa polémique, nous en sommes persuadé, eût éiô Irès-difiTérent.
Mais n'est-ce pas trop de sévérité de notre part à l'égard d'un homme auquel, à titre d'écrivain, nous devons tant d'éloges? M. Veuillot a quelquefois affeclé de faire fi de la gloire littéraire; il s'est souvent défendu de rechercher le mérite d'écrivain. Il a dit, dans la préface de la seconde édition de VHonnéte Femme :
« Que me pariez -vous de goût ? que me parlcs-vous de style ? Je ne fais point de style, point de littérature ; je combats. Je suis le paysan qu'une subite invasion contraint de s'armer; qui prend une faux, une fourche, un fouet, ce qu'il trouve, et qui se met en campagne sur son cheval de labour, sans uniforme, sans tactique, dirigé par la lueur de rincendie et les hourras de l'assaillant. Me voilà bien humilié, quand un petit caporal de littérature se récrie sur mon équipement ! J'étais né pour une autre besogne ; mais on envahit mon champ et l'on insulte mes antels. Dès que la guerre sera finie, Je déposerai le harnais, j'oublierai le combat. J'aurai des choux à planter, Bossuet et M'a* de Sévigné à relire ; et si, par aventure, Je jette les yeux sur une revue en vogue, tout au plus formerai-je le souhait de voir quelque bon champion, prenant en main la gaule de feu maître Nicolas, gaillardement écheniUer le jardin des Muses. »
De tout ceci il est permis d'en prendre et d'en laisser, — et sans blesser M. Veuillot. — Il est essentiellement littérateur, essentiellement écrivain, essentiellement artiste; il l'est jusqu'au bout des doigts; et quiconque s'y connaît un peu s'apercevra que de plus en plus il travaille son style, qu'il attache le plus grand prix à la perfection, au fini, même dans les moindres dé* taiis.
Ses articles au second Univer$, — nous parlons non pas des articles de polémique impétueuse ou téméraire, mais des arti-
1 Introduction à la 3« édition de Rome et Lorette.
clés qui traiteRt des sujets moins brûlants et mieux apptotiviés au rôle du journaliste, «-sont, à cet égard, particulièrement remarquables ; ils ont aussi une force et une vigueur dignes d'an mattre. Un si long exercice de la polémique lui a singulièrement fortifié la main. U est beaucoup plus sûr de ses coups; il ne tâtonne plus, il n'égare plus son arme. 11 frappe juste à l'endroit qu'il veut, il n'appuie et n'enfonce le coup qu'autant qu'il lui plaît. En se resserrant, ses attaques sont devenues plus vives ^ H a pris pour principale règle littéraire de négliger tout ce qui est secondaire, tout ce qui n'est que développement et enjolivement. C'est un polémiste doublé d'un artiste c*est un homme d'infiniment d'esprit; et chez lui, ordinairement, l'esprit est comme un éclair du bon sens, genre d'esprit assez rare dans ce peuple malin où fleurit le vaudeville ; c'est un écrivain éloquent* : l'éloquence indignée est ordinairement la sienne, et c'est aussi celle qui a le plus illustré les grands orateurs; enfin, malgré ses inégalités et ses manques fréquents de goût, c'est un disciple inspiré des Bossuet, des Bourdalouc, des Se vigne, des La Fontaine, des de Maistre, ses auteurs pré férés^ les seuls modèles qu'il ne récuse pas.
Mattre Aspic.
Maître Aspic vient en poste à Ghignac, plaider un procès qu'il sait qu'il perdra. Ses clients aussi savent que le procès sera perdu : ce n'est pas pour le gagner qu'ils ont large^ ment payé cet avocat célèbre. Ils sont riches, et ils veulent principalement faire injurier leur partie. Gobue de curieux dans le prétoire; la ville entière est là : derrière les juges, cinquante femmes du premier rang sont attentives, cinquante langues aiguès vont s'imbiber des plus corrosifs venins de la médisance. On lit déjà l'inquiétude sur le visage
* Voir en particulier les articles sur le KaU de M. Leconte de Lisle et sur 1» traduction du Dante de M. Batisbonne.
. > Voir dans Tétude sur Victor Hugo, le portrait da père chrétien pleurant ses enfants, et, dans Tétude sur Lamartine, lu tirade indignée de la fin.
LOUIS VKUILLOT. 5SI
de ces malheureux qui ont pour eux Téquité, le droir, et môme les juges, mais qui n'ont pas maître Aspic ; qui gagneront leur procès, mais qui perdront leur honneur. On appelle la cause. Maître Aspic commence;. il s'anime, il s'échauETe, il est en colère, il s'enivre de sa colère ; le voilà monté, le voilà superbe. Non-seulement il veut gagner en conscience son argent, il veut encore soutenir sa belle réputation. Durant deux heures il tient la partie adverse sous le coup de cette parole insolente qui se permet tout, même à Paris. Il persifle^ il vilipende, il meurtrit, il broie ; c'est un massacre. L'auditoire frémit, frissonne, éclate de rire. Un dernier coup qui atteint une fibre du cœur encore épargnée; une injure, s'il se peut, plus poignante^ une calomnie plus atroce : l'enthousiasme crève ^ ; on applaudit malgré les juges, tentés d'applaudir eux-mêmes; l'avocat tombe sur son banc et s'essuie le front: il a fini. Voilà pour un an, pour dix ans, l'infortuné plaideur devenu la fable de ses concitoyens. Maître Aspic, applaudi, admiré, touche une jolie somme, soupe en cérémonie cbez le préfet ou chez le maire, dit que ses clients sont injustes, fait sa cause plus mauvaise encore qu'elle n'était, rend à huis clos justice au pauvre diable qu'il a dififamé en plein tribunal, et reprend la poste, fort content de l'opinion qu'il laisse de lui à ces gens de province.
{Les Libres Penseurs^ 4« éd., liv. II, xix.)
Le Maréchal Saint-Arnaud.
Une profonde affliction vient se mêler à la joie que ré*^ pandent les glorieuses nouvelles de la Crimée. Dieu a pris une grande victime. Le héros de cette prodigieuse campagne a cessé de vivre. Les navires qui nous apportaient sea
^ Figure violente, comme Tauteur les aime un peu trop.
00 î LES PROSATEURS DU XIX*' SIÈCLE.
bulletins si vaillants et si pleins d'une ardeur guerrière, sont suivis de celui qui nous ramène son corps inanimé, il décrivait la bataille comme il l'avait gagnée, du môme souffle ardent et puissant, et c'était son dernier soupir. On le savait malade, affaibli, miné par de cruelles souffrances ; mais qui eût pensé que la mort était là^ si près, et qu'un homme pxlt à ce point la voir et l'oublier, ou plutôt lui commander d'attendre I
Il calculait ses approches^ il sentait ses étreintes; à force de volonté il lui arrachait quelques jours^ quelques heures. Quels jours et quelles heures I Les jours de l'arrivée en Grimée, les heures de la bataille de l'Aima I C'est au dernier terme d'une maladie de langueur, lorsque la vie fuyait de ce corps épuisé et secoué par des crises terribles, comme l'eau fuit d'une main tremblante, c'est dans cet état qu'il organisait cette expédition incomparable, qu'il en bravait les périls, qu'il en surmontait les obstacles, qu'il plantait son drapeau sur le sol ennemi, qu'il restait douze heures à cheval, qu'il donnait à la France une victoire, qu'il dictait ces ordres du jour et ces rapports aussi beaux que son triomphe, qu'il investissait Sébastopol, qu'il disait à ses soldats : Vous y serez bientôt I
Il s'arrête là, aux portes de Sébastopol investi, au milieu de l'ennemi défait, comme s'il avait dit à la mort : Maintenant, tu peux venir.
Une immense admiration tempère la douleur publique. On regrette le maréchal, on ne peut le plaindre. Cette fin est si belle après ce m&Ie combat contre la mort présente et inévitable, après ce grand service rendu à la civilisation^ après ces récits héroïques 1 II meurt sous les regards du monde, frappant un de ces coups d'épée qui comptent dans la vie des empires ; trois nations inclinent sur sa tombe leurs drapeaux reconnaissants; et une quatrième qui croyait, la veille encore, dominer toutes les autres, se souviendra de lui au jour qui marque le déclin de ses desti-
LOUIS YEUILLOT. 553
nées. Entre la Turquie qui se relève pour affranchir l'É* glise et la Russie qui s'écroule pour la délivrer^ sur ces flots qui furent aussi son champ de bataille et dont les caprices terribles n'ont pas étonné son courage, il meurt dans Tun des plus vastes linceuls oîi la victoire ait enveloppé ses favoris.
C'est assez pour la gloire humaine, et ceux qui n'en connaissent et n'en désirent point d'autre peuvent trouver que le maréchal de Saint-Arnaud a été comblé.
Mais son àme était plus grande et ses désirs plus hauts, et, en le retirant pour quelques heures des soucis du commandement et du bruit des armes, la Providence lui a donné ce que sans doute il lui demandait : le temps d'humilier son cœur.
Ce grand général était un humble et fervent chrétien.
La calomnie, qui s'attache si aisément aux hommes politiques, avait oublié ses services militaires en Algérie pour ne se souvenir que de son rôle au 2 décembre, rôle dont sa gloire n'a pas à demander pardon. Mais, sans vouloir en* trer dans aucune contestation à cet égard, que l'on sache seulement, pour juger Thomme, qu'un an après le coup d'État, l'empire étant proclamé et établi, Saint-Arnaud» maréchal de Erance, ministre, grand écuyer de l'Empereur, au faite et dans l'enivrement dangereux de toutes les prospérités, se tourna vers Dieu^ non pour obtenir la santé, mais pour mourir en chrétien.
Il avait une de ces natures sincères et franches qui ne fuient pas la vérité lorsqu'elles la voient, et qui ne craignent pas de la suivre. C'était durant son séjour à Hyères. Il fit venir chez lui le cligne curé de cette ville, et, sans chercher de circonlocutions ni de détours, devant tous ceux qui étaient là, il lui dit simplement qu'il voulait se confesser. Le bon prêtre, surpris, tombe à genoux et rend grâce à Dieu, qui daigne aussi parler au cœur des puissants du monde. Le maréchal, trop malade encore pour quitter
$54 LES PROSATfiUaS DU IIX"" SIÈCLE.
sa chambre, fit ses P&ques chez lui, sans mystère, en préseiïce de ses officiers, de toute sa maison, faisant venir jusqu'au soldat qui était de planton à sa porte.
Tel il avait été dans cette première occasion^ tel il continua d'être. &uéri contre toute attente, rendu aux affaires^ il ne négligea plus ses devoirs de chrétien ; il les remplit comme il faut les remplir dans ces hautes situations où l'homme a, de plus que le commun des fidèles, le devoir de l'exemple.
Que pourrions-nous ajouter qui fût digne de nos respects, de notre admiration, de nos regrets, de nos espérances? Il n'est plus, mais il a servi son pays et honoré Dieu ; ses œu* Très lui ouvrent la porte de l'histoire, et sa foi celle de Téternité ^
{Mélanges, t. VI, p. 635-638.)
Le Soir d'an beau Jour.
Le recteur a soixante-quinze ans ; ferme et grand vieillard, robuste comme ses rochers, droit et carré comme la tour de son église.
Indulgent dans sa force^ souriant dans sa sagesse ; l'esprit au courant de tout, le cœur toujours ouvert; la main toujours tendue; Tàme toujours en haut.
Belle et sainte vieillesse couronnée de grâce, escortée de bénédictions, illuminée de clartés, entourée de reconnaissance et de respect.
Il m'a dit : Je n'ai perdu aucun de ceux que Dieu m'a donnés ; j'ai reçu de Dieu cette faveur^ que tous sont morts dans sa miséricorde et dans sa paix.
Jamais je n'ai quitté mes paroissiens que pour aller re-
1 Gomme pendant à cet éloquent morceau, lire Tarticle funéraire snr le colonel d'Argy, du 8 février 1870, qu'amis et ennemis ont également «dmiré.
LOUIS VEUILLOT. b55
cevoir les ordres et les bénédictions de mon évoque, ou me retremper quelques jours dans la retraite.
Et je puis dire qu'alors je ne les quittais pas, puisque je fie cessais de prier pour eux, demandant à Dieu de me rendre plu» digne de les conduire.
Je mourrai sans avoir vu Paris, je n'en ai nul désin J'ai enterré tant d'hommes qui avaient fait le tour du monde et qui n'ont rencontré Dieu qu'ici I
Quand je quitterai la terre, ma curiosité sera satisfaite et mon cœur content. En attendant le ciel, mes yeux ont contemplé assez de merveilles.
J'entends parler de vos obélisques, de vos colonnes, de vos palais aux pierres dentelées. Valent-ils nos rochers que la mer a creusés et travaillés six mille ans?
Vos places publiques illuminées au gaz ont-elies l'étendue de nos plages éclairées des étoiles? Votre macadam arrosé vous paralt-il plus beau que nos sables fins?
Vous aimez vos pièces d'eau grandes comme la main et vos petits filets jaillissants. J'ai vu la vaste mer lancer jusque sur nos falaises des navires armés.
Mais ces divins silences de. la mer et des champs tranquilles, et la douceur des aurores, et la splendeur des soleils couchants, où les trouvez-vous ?
Tous les ans de ma vie, j'ai vu les fleurs du printemps et la Terte vigueur de l'été ; j'ai vu les couleurs variées et les beaux déclins de l'automne.
Tous les ans de ma vie^ j'ai vu la blancheur de la neige, et nos champs endormis sous ce manteau d'hermine ne le quitter que pour vêtir leur robe de printemps.
Ce n'est pas no spectacle monotone. Vingt fois par an la terre change de parure; Ton admire une variété sans limite dans cette invariable harmonie.
C'est Tœuvre de Dieu, que j'ai vue tous les jours et à toutes les heures du joor^ toutes les nuits et à toutes les heures de la nuit.
^i> LES PROSATEURS DU XIX* SIÈCLE.
£t muiitenant que mes pas sont lourds et que mes yeux sont affaiblis, je vois encore ces beautés, elles ïne parlent encore, elles me ravissent encore.
Mon Tieux cœur bondit encore dans ma poitrine. Je reconnais toutes les voix qui parlaient à ma jeunesse, qui lui parlaient de la grandeur de mon Dieu;
Et mon sang que l'âge devrait avoir glacé, bouillonne encore, et mes yeux se mouillent de larmes heureuses, et je m'écrie : 0 Dieu I que vos œuvres sont belles I
Je me suis faitdépeindre Paris. Les quais sontbien alignés^ la rivière roule de la boue et des petits bateaux dans sa rigole de moellons.
Il n'y a que de hautes maisons ; personne n'babite seul sa maison ni môme son étage. On a du monde sur la tête, du monde sous les pieds.
Partout Tœil d'un voisin que Ton ne connaît pas ; partout la foule et la presse. Les voitures se coupent^ se heurtent, font vacarme.
Il y a tant de police qu'il faut bien juger qu'on est entouré de malfaiteurs. Vous n'ouvrez guère les yeux sans voir quelque spectacle flétrissant.
Les rues sont pleines de boutiques, les boutiques pleines de raretés. Beaucoup de meubles, beaucoup de rubans et d'étoffes, beaucoup d'orfèvrerie.
Là, tout ce qui peut tenter la passion de l'homme s'étale en abondance. L'orgueil court partout, l'envie s'éveille partout. Dieu se cache.
Non, je ne veux point voir cela, et je remercie Dieu de ne l'avoir point vu I Je le remercie sept fois et septante fois sept fois.
De m'avoir tenu dans mes sables lavés par la mer pure, dans mes rochers fleuris de coquillages et de passe -pierre, dans mes champs embaumés ;
Dans les rues de mon village, où je marche sur l'herbe ; dans mes sentiers ombragés de beaux arbres, mes chers sentiers verts et sombres I
LOUIS YEUILLOT. 557
Là TOUB trouyez le houx et la noble-épiDe qui fleurissent en leur temps. Le chôyrefeuille, la clématite, le lierre^ la yigne sauvage pendent en festons joyeux.
Comptez ces fleurs, depuis Thumble touffe de yéronique jusqu'à cette haute et fiére grappe de bouillon-blanc qui s'épanouit sur sa tige de yelours.:
Peryenche, liseron^ glaïeul, bouton-d'or^ et la graminée élégante, et l'égiantine blanche et rose ; et le matin, les diamants de la rosée ;
Et les insectes d'émeraude, et les papilloos volants, et les lézards fuyants, et les oiseaux chantants. Quelle boutique d'orfèvre est aussi riche qu'une de nos haies ?
Je remercie Dieu, je le remercierai tous les jours de ma yie, de m'avoir fait vivre dans ma maison basse, au pied de mon église.
J'ai tenu ma fenêtre ouverte pour voir mes voisins et pour en être vu. J'ai tenu ma porte ouverte nuit et jour.
Jamais la tristesse et le malheur ne sont entrés que pour être consolés, jamais le crime n'est entré que pour se repentir.
Que d'amis chers ont franchi mon seuil I que de riches cœurs dans ces humbles salles ! que ma table boiteuse a vu d'aimables festins l
Mais ni chez moi ni dans aucune maison du village, jamais le bruit insensé des fêtes n'a couvert les tintements de VAngelus, qui sonne trois fois chaque jour.
Jamais la prière n'a été chassée comme un bote importun. Elle frappe, les cœurs s'ouvrent : Entrez, Vierge Marie ; entrez, Seigneur Jésus !
Après les amis, après les pauvres, après les cœurs affligés et les cœurs repentants, escortée encore par la prière, un jour, bientôt, la mort entrera.
Viens, mort ! puisque Dieu t'envoie, sois la bienvenue. Fais ton office. Mais ce n'est pas chez nous que tu pourras triompher et railler.
^âS LES PROSATEURS DU XIK*" SIÈCLE.
Tu tiens une faux pour faucher, tu tiens un marteau pour briser. De ta faux tu coupes le fil de la vie, de ton marteau tu brises nos hochets.
Tu les brises et tu les disperses ; tu brises les coffresforls, et l'or amassé se répand ; tu ouvres aux héritiers la porte fermée aux pauvres.
Le moribond te regarde faire. Tout ce qu'il a ramassé avec tant de peines^ quelquefois même au prix de son àme, tu le prends.
Il te regarde faire^ et il pleure : — Quoi ! mes ameublements si riches, mes tableaux, mes vases de prix, mes bijoux, faut-il donc quitter tout cela ?
— Tout, répond la mort railleuse ; et les enseignes de tes dignités, tes croix, tes rubans, tes habits brodés d'or, je les déchire ou je les mets en vente.
Je viens t'arracher de ton palais, où mille frivolités insultent à la gravité de la mort ; je viens t'arracfaer de ton lit somptueux et t'enfermer nu dans le cercueil. ' Mais dans nos cabanes, ô triomphante I quand tu viens prendre la pauvre dépouille qui t'appartient et que tu devras rendre un jour ;
Quand ta faux a coupé le fil usé de la vie, que te reste* t-il encore à faire ? que penses-tu encore pouvoir piller?
Mes meubles sont ceux que j'ai trouvés en entrant ici, il y a cinquante ans. J'ai mis en sûreté mes livres, je les ai donnés. J'ai donné mon argent.
Ma robe rapiécée et mon étole dédorée, je les emporterai dans la tombe. Mon àme s'échappera et s'en ira vers Dieu.
Et lorsqu'au jour des suprêmes justices, la voix de l'ange retentira ; lorsque la voix du héraut de Dieu, réveillant tous les morts, leur dira : Debout I
Ma pauvre soutane rapiécée paraîtra comme une pourpre brillante; ma pauvre étole usée lancera d'éternels rayons.
(Çà et là, livres XI, XII.)
UGORDAIRE. 559
liAGORDAIRE
M. de Montalembert, dans un discours sur la liberté des ordres monastiques, prononcé à la Chambre des pairs, dans la séance du 8 mai 1844, s'écriait : « La chaire chrétienne a toujours été une des gloires de la France, même sous le point de vue intellectuel el littéraire. » L'abbé Henri de Lacordaire est un de ceux qui ont le plus glorieusement confirmé la vérité de ces paroles.
Né d'une famille bourgeoise de Bourgogne, M. Lacordaire y avait puisé des opinions démocratiques que son éducation exalta. Il fut placé dans un collège vollairien. Élève médiocre, nous a-t-il dit S aucun succès ne signala le cours de ses premières études. Mais tout à coup, en rhétorique, les germes littéraires qu'un premier maître, M. Delahaye, avait déposés dans son esprit se prirent à éclore, et des couronnes sans nombre vinrent, à la fin de Tannée, récompenser son travail. Un cours de philosophie pauvre, sans étendue et sans profondeur, termina ses études classiques. Il sortit du collège à l'âge de dix-sept ans, avec une religion détruite et des mœurs menacées» mais honnête, ouvert, impétueux, sensible à l'honneur, ami des belles-lettres et des belles choses, ayant devant lui, comme le llaaibeau de sa vie, l'idéal humain de la gloire '.
Il fit son droit à Dijon, et, dans sa vingtième année, vint à Paris faire son stage. Il travailla dans le cabinet de M. Guillemin, avocat au Conseil, « avec une patiente ferveur',» suivant un peu le barreau, attaché à une société de jeunes gens qu'on appelait des Bonnes Eludes, société à la fois royaliste et catholique, et où il se trouvait» sous ce double rapport, comme un étranger. Incroyant dès le collège, il était devenu libérai sur
* Leitres à des Jeunes gens, p. 433. Fragment de ses Mémoires inédits.
« Ibid.
« Voir Guillemin, le Père Lacordaù^, p. 8.
SeO LES PROSATEURS DU XIX* SIÈCLE.
les bancs de TÉcole de droit, quoique sa mère fût dévouée aux Bourbons et qu'elle lui eût donné au baptême le nom de Henri en souvenir de Henri IV, la plus cbère idole de sa foi politique ^
Il commençait à plaider avec succès, mais sans goût, parce que Torage était au fond de son cœur. Il vivait seul, étranger à tout parti, sans flot qui le portât, sans influence qui éclairât son esprit^ sans amitié qui le soutînt, sans foyer domestique qui lui donnât le matin la perspective des joies do soir.
Dans cet état d'isolement et de mélancolie intérieure Dieu vint le cbcrcher, sans qu'aucun livre, aucun homme fût l'instrument de Dieu auprès de lui. Subitement, sans qu'il ait pu jamais se rappeler à quel Jour, & quelle heure^ et comment, la foi perdue depuis dix années réapparut dans son cœur comme un flambeau qui n'était pas éteint. L'évidence historique et sociale du christianisme lui apparut avec un irrésistible éclat. Il lutta six mois, parce qu'il avait l'esprit très-incrédule, en môme temps qu'il avait Tâme extrêmement religieuse, comme il récrivait lui-môme à un ami, le 10 novembre 1823. Au bout de ce temps il était pleinement converti et avait conçu le dessein d'entrer dans l'état ecclésiastique. Quelques années auparavant Berryer lui avait déjà conseillé de se faire prôtre dans l'intérêt de sa gloire. Il lui avait dit un jour :
(( Je crains votre imagination riche et vagabonde, l'ardente témérité de vos pensées, Texubérance de votre langage ; vous compromettei dans l'indépendance et les luttes passionnées du barreau vos grands avantages naturels ; vous avez besoin de subir un Joug, de soumettre votre esprit et votre talent à une forte et sévère autorité. Faites-vous prêtre ; vous deviendrez un éminent orateur de la chaire *. »
En suivant ce conseil Lacordaire n'eut en vue que son propre salut et celui de ses frères. Il rencontra la célébriiô sans l'avoir cherchée.
Peu de temps après son ordination le Jeune prôtre se lia avec l'abbé de La Hennais, « alors couvert de gloire, porté
1 Lettres à des jeunes gens, p. 439.
* Guizot, Rép, au diàcoursde M, Lacordaire^ 34 Janv. 1861.
LâCORDAIRE. 56 i
dans l'opinion comme un Père de TËgliso ^ » L'auteur de VEssaisur Vindifférence, pendant quinze ans royaliste et ultramontain passionné, était devenu, après 1830, démocrate trësavancéj en demeurant ultramontain. Lacordaire embrassa toutes ses opinions avec enthousiasme^ séduit surtout par le sentiment très-vif que La Mennais avait du besoin d'un enseignement social de la foi catholique. Lacordaire fut un des plus ardents rédacteurs du journal V Avenir, dont le premier numéro avait été publié le i5 octobre 1830. Nous avons dit les excès de cette feuille violente Jusqu'à l'outrage contre ses adversaires, et guère plus modérée à Tégard des catholiques que des prêtres et des évoques qui n'adoptaient pas ses systèmes. L'encyclique du 15 août 1832 1a frappa, après que La Mennais, qui était allé à Rome avec Lacordaire, eut refusé de se rendre aux conseils du Saint-Siège. Lacordaire, plus docile que son maître, se soumit à la censure pontificale et reconnut avec droiture ses exagérations de style et môme d'idées.
De retour à Paris, en avril 1832, il se lia fort heureusement avec madame Swetchine^ qui le consola, le tempéra, le dirigea, commença dès lors à lui faire entendre son salutaire « prenez garde » et à le retenir sur les pentes où l'entraînaient les ardeurs de sanature. « Elle lui apparut comme l'ange du Seigneur à une ftme qui flotte entre la vie et la mort, entre le ciel et la terre*. »
La Mennais ayant fait acte de révolte ouverte par la publication des Paroles d'un Croyant^ Lacordaire répondit à cet écrit par ses Considérations sur le système philosophique de M, de La Mennais, ouvrage faible de philosophie et de logique, où il eut le mérite de combattre toutes les erreurs de son ancien maître sans descendre contre lui à aucune expression injurieuse ou violente.
Lacordaire avait publié cette réfutation aussi modérée que solide uniquement pour obéir à sa conscience. Loin do courir au-devant de la renommée^ il s'enferma dans une pieuse et studieuse solitude, et, pour donner cours à son zèle, se borna à faire des conférences pour les élèves du plus modeste
1 Lettres à des jeunes gens, p. 240, 6 mars 1854. * Lettre de Lacordaire à madame Swetchine, 1883.
collège de Paris, le collège StaDislas. Une foule considérable afflua du dehors à cette petite chapelle, et lesconférenceiy commencées le 19 janvier 1834, eurent bientôt un grand reten* tissement ; mais Tesprit en fut incriminé, et le Jeune orateur dut les interrompre pendant rhiverdel834 à (835. Une tri* bune plus digne de lui ne tarda pas à lui être offerte.
En 1835, sur les instances réitérées d'une députation d'étudiants en droit, qui avait Ozanam pour chef, Tarchevéque appela le prédicateur du collège Stanislas à faire seul, pendant le carême, dans la chaire de Notre-Dame, les conférences qui avaient été organisées pour Ja jeunesse des écoles, l'année précédente, sans grand succès. M'' de Quélen avait mis une condition, c'était que Tabbé Lacordaire livrerait préalablement à Texamen de ses supérieurs un plan et des cadres de conférences. 11 se soumit sans difficulté à cette condition, et, sur le rapport favorable de l'abbé Affre, il fut admis à commencer sa prédication.
Ces conférences, qui roulèrent sur la nécessité d'une église enseignante, sur sa constitution, sur son autorité morale et infaillible, sur le chef de l'Église, sur les rapports de l'Église avec l'ordre temporel, obtinrent un grand succès, mais provoquèrent de vives polémiques. Il en fut de même des conférences du carême de 183d,sur la doctrine de l'Église en général et ses sources, prononcées devant le plus magnifique auditoire dont notre génération pût garder le souvenir. « Sa fierté s'en émut, sa modestie s'en alarma^, » et, malgré les vives instances de M*' de Quélen, il quitta la chaire de Notre-Dame de Paris pour aller chercher, dans la solitude de Rome, un recueillement et une préparation dont il croyait avoir besoin '. Plus tard il regrettera de n'avoir pas prolongé davantage ce temps de recueillement et de préparation indispensables et de n'avoir pu le donner tout entier à l'étude de la théologie. 11 écrivait le ?3uiars 1830:
« J'ai toujours regfetté de n'avoir pas eu dix fortes années d'études théologiques avant d'entrer dans la vie active. Cette vie accablante ne
1 Comte deFalloux, Madame SweichinCy sa vie et ses œuvres, 1. 1, p. 363. * Lettre écrite par le P. Lacordaire au Correspondant, en mars 18^8, à l'occasion de la mort du P. de Ravignan .
LAGORDÂIRB. 56a
TOUS permet plus de i^parer le vice des fondements ; elle roas eDchatne» sans qae vous puissiez l'arrêter un seul instant pour vous rafraîchir dans de nouvelles études i. »
Une devait reprendre ses conférences qu'en iS43. Dans l'intervalle il fit plusieurs travaux commandés par les circonstances. D*abord, en réponse aux Paroles d^un Croyant et aux Affaire» de Rome^ de La Hennais, il écrivit, à la date du 14 décembre 1836, sa Lettre d*un ami sur le Saint-Siège. Il y fail Tapologiedes actes de la papaulé avant et depuis 1830, actes toujours empreints d'une prudence consommée et d'un courage passif à toute épreuve. Il y établit qu'il n'est pas vrai que le gouvernement pontifical soit entré dans l'alliance des gouvernements absolus et qu'il voie avec inimitié tout pays dont les institutions essayent de rappeler les anciennes franchises de l'Eglise catholique. « Mère de tous les peuples, Rome, ditil, respecte toutes les formes de gouvernement qu'ils se donnent, ou que leur crée la force des choses et du temps. » Enfin, il présente avec une éloquence émue l'exposé de la question sociale et de la mission de cette môme papauté.
Après avoir écrit la Lettre sur le Saint-Siège, « sollicité par une grâce plus forte que lui, persuadé que le plus grand service à rendre à la chrétienté au temps où nous vivons, était de faire quelque chose pour la résurrection des ordres religieux, » il entra au couvent des dominicains, où il revêtit la robe blanche le 6 avril 1840, non sans avoir auparavant soutenu de vives luttes contre lui-même. Car « tandis qu'il ne lui en avait rien coûté de quitter le monde pour le sacerdoce, il lui en coûta tout d'ajouter au sacerdoce le poids de la vie reli* gieuse '• »
Avant de rentrer en France, il composa le Mémoire pour le rétablissement en France de Vordre des Frères Prêcheurs^ où il répondait à deux questions : Pourquoi Lacordaire était-il entré dans l'ordre des Frères Prêcheurs 7 Convenait*il de laisser à cet ordre la liberté de s'établir en France 7
Ce mémoire, fortement raisonné, écrit avec beaucoup de chaleur et de verve, et respirant une douce ironie et une noble
* Lettres à des jeunes gens, p. 140.
* Mémoire dicté en octobre 18C1 .
S6i LES PROSATEURS DU XIX* SIÈCLE.
fierté, produisit une profonde impression, dont le résultat parut à la sympathie générale qui accueillit le régénc^rateur de l'ordre de Saint-Dominique, quand il remonta dans la chaire de Notre-Dame, le i4 février 184t^ dans la cérémonie de 11nauguration des Frères Prêcheurs en France, et prononça son remarquable discours sur la Vocation de la nation française.
Deux ans plus tard Lacordaire rentrait dans Paris, cette fois pour y rester de longues années; il saluait avec une Joie inexprimable les tours de Notre-Dame que ses regards cherchaient d'abord toutes les fois qu'il revenait dans la capitale ; il revoyait cette nef de Notre-Dame, « sa grande patrie ^ » ; il remontait dans celte chaire au pied de laquelle se pressait une assemblée qui, si vaste et si profonde qu'elle fût, n'était pas tout son auditoire ; car son auditoire était Thumanilé ; sa parole, dite à ceux qui étaient là présents^ allait rejaillir au lolu, « comme ces cailloux lancés sur la surface des mers^ qui, de bonds en bonds et portés par les flots, vont atteindre au loin leur but ". »
La première fois qu'il remonta dans la chaire, en i843, au moment de la plus grande exaspération d'un certain public contre ce qu'on appelait « le parti clérical », il se savait l'objet de menaces terribles. Il n'en commença pas moins avec un calme parfait sa bell« conférence sur la certitude rationnelle de la doctrine catholique. Elle fut écoulée avec sympathie et admiration, et si, dans l'auditoire, des pensées coupables s'agitaient, elles furent désarmées. Aux conférences suivantes, quand il parla de la répulsion produite dans l'esprit par la doctrine catholique, de la certitude supra-rationnelie ou mystique produite dans l'esprit par la doctrine catholique, de la raison catholique et de la raison humaine dans leurs rapports, il semblait qu'il eût gagné tous les cœurs et tous les esprits; au moins la bienveillance et l'estime étaient-elles universelles.
Ces dispositions favorables furent encore augmentées par les conférences de i844, des Effets de la doctrine catholique sur Vdme; par celles de 1845, des Effets de la doctrine catholique
» Lettres à des jeunes gens, p. 274, 19 Juin 1854. * 24« Conférence de Notre-Dame, 1844. De la charité de l'apostolat produite dans rame par la doctrine chrétienne.
LÀGORDAIRE. 563
sur la société; par celles de 1846, sur Jésus-Christ Ses conférences de 1846 entrent plus à fond dans le dogme catholique que les précédentes. Il y traite de la vie intime de Jésus-Christ, de sa puissance publique, de rétablissement, de la perpétuité et du progrès de son règne^ de la préexistence de Jésus-Christ, des efforts du rationalisme pour anéantir, pour dénaturer, pour expliquer la vie de Jésus-Christ. En abordant ces sujets sacrés, son âme de prêtre et d'apôtre est émue ; il s'écrie :
«( Seigneur Jésus, depuis dix ans que ]e parle de votre Ëglise à cet auditoire, c'est, au fond, toujours de vous que J'ai parlé, mais enlBa, aujourd'hui plus directement j'arrive à vous-même, à cette divine figure qui est chaque jour l'objet de ma contemplation, à vos pieds sacrés que j'ai baisés tant de fois, à vos mains aimables qui m'ont si souvent béni, à votre chef couronné d'épines, à cette vie dont j'ai respiré le parfum dès ma naissance, que mon adolescence a méconnue, que ma jeunesse a reconquise, que mon Age mûr adore et annonce à toute créature. 0 Père l ô Maître! ô amil ô Jésus! secondez-moi plus que jamais, puisque, étant plus proche de vous, il convient qu'on s'en aperçoive et que je tire de ma bouche des paroles qui se sentent de cet admirable voisinage ^. »
Ceux qui ont eu le bonheur d'entendre ces conférences n'oublieront jamais Timpression qu'ils en ont ressentie.
En 1848, le P. Lacordaire était parvenu au comble de sa réputation; son nom était même populaire. Il vit avec joie la révolution qui faisait succéder la république à la monarchie. Par instinct et par raisonnement il avait toujours été libéral comme Tétait toute sa famille, à Texception de sa mère. A peine eut-il entendu à son oreille le retentissement des affaires publiques qu'il fut de sa génération par l'amour de la liberté, comme il l'était par l'ignorance de Dieu et de l'Évangile; c'est lui-même qui nous l'apprend dans un curieux fragment de Mémoires '. Écrivant à un de ses plus chers élèves de Sorèze, il expliquait ainsi ce qu'il entendait et ce qu'il aimait sous le nom de libéralisme :
« Si vous rencontriez quelques jeunes gens qui vous parussent sincère* ment animés du double sentiment de la foi et des libertés publiques, vous
^ ]'• Conférence de 1846.
• Lettres à des jeunes gens^ p. 437.
566 LES PROSATEURS DU TiW^ SIÈCLE.
pourriei aisément vous entendre et vont rapi^deber ; le tout ett de bien diieerner ce genre d'eeprit. Le vrai catholique libéral est' avant toat ami de la liberté civile, politique et religieuse ; il la veut pour elle-même, et fortement assise sur les données du christianisme. Quant aux partis politiques proprement dits, il ne les met qu*au troisième rang, selon qu'ils peuvent plus ou moins ser?ir la cause de la religion et de la liberté. Ce qui nuit si fort dans notre pays à un établissement socia! permanent, c'est précisément que les questions de personnes l'emportent sur les questions de principes. Les personnes ne sont quelque chose qae par leurs relations avec les principes, tandis que les principes subsistent en eux-mêmes dans l'éternelle vérité de Dieu. Les hommes meurent, les dynasties s'éteignent, les empires se renouveUent, nais les principes de* meurent immuables, de mâme que le granit qui porte tous les pbéno* mènes changeants dont la nature nous donne le spectacle h la surface de la terre. »
Son rôve était la réconciliation pleine et franche du chrislianisme, du catholicisme avec le fûècle, et l'alTrancbiHeinent de l*Eglite de tout assujettlsBement à l*Ëtat. Dès les premiers jours de la révolution de 1830,11 avait déclaré que, selon lui, FÉglise avait « besoin de rompre tous les liens qui i'enchatnaient à l'État et de contracter avec les peuples ' ».
C'est dans l'espoir de contribuer à ces réconciliations trop retardées, à ces rénovations fécondes, que le P. Lacordaire se laissa porter à l'Assemblée constituante, il ne tarda pas A. s'apercevoir qu'il y serait déplacé, que son moyen d'influence était ailleurs. Il se démit de son mandat de député de Marseille, et se redonna tout entier aux soins de la prédication à Notre- Dame.
. Jamais ses conférences no furent plus courues que pendant les stations de 1848, où il parla de Dieu; de 1849, où il parla du commerce de l'homme avec Dieu; de 18o0, où il traita de la chute et de la réparation de l'homme; de 1851, où il traita de l'économie providentielle de la réparation.
Une profonde déception allait écarter pour Jamais le P. Lacordaire de cette chaire où sa chrétienne et libre voix avait si longtemps fait retentir des paroles qui faisaient battre tous les nobles cœurs et transportaient tous les généreux esprits. La H* berté périt dans un cataclysme trop prévu. L'orateur libérai
1 Lettre à M. Mauguin, bâtonnier de l'ordre des avocats, 24 sept. 1830
LâGORDAIRE. 667
préféra se taire que de riea changer à l'évaDgélique indépendance de sa prédication. L'année du coup d'État fat la clôture ^es conférences de Notre-Dame.
Retiré dans sa pieuse et studieuse solitude, le P. Lacordaire, incapable de se désintéresser des affaires publiques, ressentait chaque jour davantage «le poignant chagrin des choses et des h^MOdoies d'aujourd'hui ^ » Ce poids lui était trop lourd à porter. Une occasion digne de lui s'étant présentée, il s'en déchargea^ sur de n'ohéir qu'aux mouvements irréprochables de 'sa conscience indignée.
Le iO février 1853, il prononça, dans l'église de Saint-Roch, un discours sur les obligations de la virilité chrétienne dans la vie publique et privée. Cette improvisation, restée inédite, touchait à des questions brûlantes, et, dans son zèle chrétien et libéral, Toraleur dépassa peut-être les termes de la prudence, ^it sa propre volonté, soit des conseils plus ou moins impératifs, À partir de ce jour, il cessa toute prédication dans la capitale. .Deux ans plus tard, les devoirs de sa charge de provincial l'avaient amené à Toulouse. L'archevêque, }i*' Mioland, l'invita à reprendre, pour la nombreuse jeunesse de cette grande et catholique ville, la suite des conférences qu'il avait autrefois préchées dans la première chaire de l'Église de France. Accédant à ce désir, il fit entendre à cet auditoire « moins vaste et moins célèbre, mais qui avait conservé avec le culte de la religion celui des lettres, avec les traditions de la foi celles du goût et du savoir', » six conférences ee rapportant à l'enseignement moral qui devait continuer l'enseignement philosophique et rationnel commencé dans la capitale. Avec une éloquence rajeunie et mûrie, avec une onction qu'il n'avait peut-être jamais eue si profonde et si suave, il parla de la vie en général| de la vie des passions, de la vie morale, de ce que peut la vie morale pour conduire l'homme à sa fln^ de la vie surnaturelle, enfin de l'inOuence de la vie surnaturelle sur la vie privée et la vie publique. Outre ces conférences, il prononça, le 3 juillet^ dans la séance publique de l'assemblée de législation de Toulouse, un discours sur la loi de rAùtoire, où, traçant le
1 Lettres à des jeunes (fens, t ire Conférence de Toulouse.
programme d'une démocralie libérale et cathoUqoe, il établit que les tendances de Tesprit moderne ne sont pas contraires à l'esprit de rÉglise, que la liberté religieuse et la liberté politique sont aussi favorables au catholicisme que naturellement favorisées par lui*
A la fin de celte station de Toulouse dont la dernière conférence, la plus belle et la plus élevée de toutes, contenait des hardiesses qui le forcèrent encore une fois, et celle-ci définitivement, de renoncer à la parole publique, la direction de l'école de Sorèze lui fut offerle. 11 accepta; Tillustre prédicateur de Notre-Dame consentit à aller s'ensevelir dans le département du Tarn pour rétablir et régénérer la grande école catholique fondée au dix-septième siècle par les bénédictins de Saint-Maur. Dès lors il ne vécut plus que pour sa grande tâche, et cessa même de se mêler par la plume aux affaires religieuses et politiques de son temps. C'est à grand'peine qu'on put, une fois, Tatlirer à Paris, pour décerner à son éloquence une récompense bien due, les palmes académiques.
Jamais il n'avait pensé à être de l'Académie française. On vînt à lui dans sa solitude, non-seulement ses amis, comme M. de Montalembert et M. de Falloux, mais d'autres, comme MM. Cousin, Yillemain, Guîzot. Madame Swetchine mourante pensa que ce serait une faute à lui de refuser, parce qu'il y avait là, dans ce mouvement spontané d'hommes éminents vers un religieux, un hommage à la religion ^ D'ailleurs cet honneur lui paraissait à lui-môme très-compatible avec sa position religieuse '. Il céda aux instances et aux obsessions, se présenta, et eut cette gloire d'être le premier membre du clergé régulier qui, depuis la fondation de l'Académie, eût été appelé à siéger parmi les Quarante.
Certes c*était là un noble choix et .bien capable d'honorer la compagnie littéraire qui le recevait dans son sein. Parmi tant d'orateurs qui y furent admis en divers temps, y en eut-il beaucoup d'aussi véritablement éloquents que le P. Lacordaire ? Nous ne le pensons pas. Sa dialectique est quelquefois faible et confuse, et il remplace trop souvent le raisonnement par
1 Lettres à des jeunes gens^ p. 389, 7 décembre 18&9. * lind.y lettre du 16 novembre 18S9.
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des comparaisons pittoresques et par de subtiles abstractions. Ses connaissauces bistoriques sont étroites et toutes classiques dans l'acception la plus resserrée de ce n)ot ; cette langue si personnelle est quelquefois un peu bizarre et pas toujours correcte. Mais aussi quel éclat toujours croissant de parole l Quelle fralcbeur d'imagination 1 quelle pénétrante cbaleur d'âmel quelle verve entraînante 1 quelle élévation de pensées 1 quelle variété de mouvements imprévus 1 quelle poésie 1 en un mot, quelle originalité, quelle individualité de talent !
C'en était bien assez pour gagner les suffrages d'un corps où siégeaient les Villemain, les Guizot, les Cousin, les Lamartine, les Thiers, les Berryer, les Montalembert. L'Académie, comme le public, honorait dans le P. Lacordaire, non-seulement l'éloquence^ mais encore la pensée même et l'inspiration générale qui animait tous les discours comme toutes les actions du grand dominicain.
Quel est donc, — c'est ici le lieu de le demander — le caractère particulier de la prédication de Lacordaire? Lui-môme nous l'a dit en publiant ses Conférences de Notre-Dame de Paris.
«Les Conférepces que nous pablious^dit-il, n'appartiennent précisément ni à renseignement dogmatique, ni à la controverse pure. Mélange de Tun et de l'autre, de la parole qui instruit et de la parole qui discute, destinées à un pays où l'ignorance religieuse et la culture de l'esprit vont d'un pas égal, et où l'erreur est plus hardie que savante et profonde^ nous avons essayé d'y parler des choses divines dans une langue qui all^t au cœur et à la situation de nos contemporains. Dieu nous avait préparé à cette tâche, en permettant que nous vécussions d'asseï longues années dans l'oubli de son amour, emporté sur ces mêmes voies qu'il nous destinait à reprendre un Jour dans un sens opposé. En sorte qu'il ne nous a fallu, pour parler comme nous l'avons fait, qu'un peu de mémoire «t d'oreille, et que nous tenir, dans le lointain de nous-méme, en unisson avec un siècle dont nous avions tout aimé. »
Il répondait encore à ceux qui lui demandaient quel était le but pratique de ces conférences :
• Quel est^ a-t-on dit, le but de cette parole singulière, moitié religieuse, moitié philosophique, qui affirme et qui débat, et qui semble se Jouer sur les confins de la terre et. du ciel? Son but, son but unique, quoique souvent elle ait atteint au deià^ c'est de préparer les Ames à la
foi, parc« que la foi est le principe de l'espéraoce» de la charité et d'à galut, et que ce principe affaibli en France par soixante ani d'une littérature corruptrice, aspire k y renatire, et ne demande qne Tébranlement d'une parole amie, d*une parole qui supplie plus qu'elle ne commande, qui épargne plus qu'elle ne frappe, qui entr'ouvre Thorizon plus qu'elle ne le dtîchfre, qui traite enfin l'intelligence et lui ménage la lumière comme on ménage la vie à un dtre malade; et tendrement aimé. »
C'est pour taivre ce systèiûe de ménagements que Laeordaire ne s'engageait pas avec les rationalistes dans une suite de discussions abstraites sur les principes de la certitude, mais, allant droit aux conséquences extérieures, se contestait de démon* trerque le rationalisme ne pouvait prétendre à aucune influence politique sur la société. Il établissait que cette influence appartenait essentiellement au christianisme, maie au christianisme bien entendu, au catholicisme compris dans sa vérité^ c'est-âdire comme le meilleur régime d'institutions économiques, sociales et politiques qui pût se développer pour le plus grand bôen de la société. Il sentait l'insufâsance d'un enseignement catholique purement individuel et domeetique» et voulait que le catholicisme eût, en tout, une influence sur la société. Mais il ne demandait pour l'Église aucun privilège; il ne voulait que la liberté religieuse sincèrement pratiquée pour le bien de i'Ëtat et ceitii de toutes les communautés chrétiennes ^ Il s'indignait avec une généreuse véhémence, contre les persécuteurs patents et inexorables de la religion, Tempereur de Russie, le roi de Hollande ; mais en général il était pour ses adversaires plein de ménagements; tout en défendant la vérité avec énergie et passion, il se gardait bien d'insulter, d'irriter personne, et, au penchant de sa carrière, il a pu se rendre le consolant témoignage que, « parmi ses contemporains, la conversion de personne n'avait été mise en péril ou retardée par sa faute *. 11 a bien pu dire quelque part que la raison humaine ne se suffisait à elle-même dans aucun ordre de choses et que la guerre était entre la foi et la raison'; mais ce vrai ca*.
t Lettre écrite à M. Guisot, de Sorèze, le ? novembre 1861, dlx-neur joins avant sa mort.
* Uttt^es à des jeunes gpns^p, 324, 24 août (856. » Lettre sur le Saint-^iéçe.
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tholique, dont les dcKitriaes ont été Jugjées irréprochables par le Saint-Siège» n'aiiuait pas à ravaler la raison, et une de ses conviettons les plus énergiques était que le dogme ne peut être en rien opposé à la raison. Dans une de ces circonstances où son éloquence grandissait Jusqu'au sublime à défendre les droifs de la raison et de la liberté tout en soutenant la nécessité de la foi, il s*écriait, dans un admirable mouvement:
« N'y a t-il donc aucune puissance, aucune doctrine qui soit asseï divine et assez humaine pour fonder la société des esprits sans sacrifier la liberté de la raison et les droits de la liberté f n*y a-t-il dans le monde aucun dogme public librement reconnu et accepté du pauvre, du riche, de rignor&nt, du sage et du savant? Ah I faites silence ! j'entends au loin et tout proche, du sein de ces murailles, du fond des sièclea et dee générations^ j'eutends des voix qui n*en font qu'une, la voix des enfants, des vierges, des Jeunes hommes, des vieillards, des artistes, des poSteSj des philosophes, la voix des princes et des nations, la voix du temps et de l'espace, la voix profonde et musicale de l'unité I Je l'entends 1 £lle chante le cantique de la seule société des esprits qui soit ici-bas; elle redit, sans avoir Jamais cessé, cette parole, la seule stable et la seule consolante: Credo in unam sanctam cathoiicam^ apostolicam Ecclesiam. Et moiv dont c'est aussi la fête, moi le fils de cette unité sans rivage et sans tache. Je chante avec tous les autres et Je redis à vous : Credo in unam sanciam^ cathoiicam^ apostolicam Ecclesiam. — Ahl oui, j'y crois ^ I »
En entendant ces paroles inspirées dont l'effet était encore augmenté parla magie d'un débit incomparable, les incroyants eux-mêmes étaient tout près de s'écrier avec l'orateur : Je crois*
Et combien eussent-ils été plus faciles encore à convaincre^ s'ils avaient su à quel point était profonde la foi de l'apôtre qui leur parlait avec un langage et un accent qui, quelquefois, pouvaient paraître trop humains, quand il était dégagé des vues terrestres autant que peut l'être un homme, et que le brillant orateur cachait un religieux afTamé de martyre.
Un de ses confrères nous a révélé, depuis la sainte mort du père Lacordaire, quelles précautions il prenait, spécialement les Jours de ses grandes prédications, pour se préserver des
t 39* Conférence de Notre-Dame de Paris, 184&. De la société imleUeotuelle publique fondée par la doctrine eathoUque*
o72 LES PROSATEURS DU XIX* SIÈCLE.
atteintes de l'orgueil, quelle était TaustéritiS de sa vie claustrale, quelles impitoyables macérations il pratiquait, haires, disciplines, fouets de toute espèce et de toute forme; à quelles humiliations il se soumettait pour dompter ce qui pouvait rester en lui de vanité et de désir de plaire; en6n par quelle énergique réaction de la volonté il se retenait sur la pente glissante des enivrants succès K
Si Ton veut savoir combien la fièvre de la gloire stimulait peu le père Lacordaire dans celte carrière de l'éloquence, il faut encore lire ce qui a été publié de sa précieuse correspondance '. Là se montre à nu cette &me angélique dont tous les désirs allaient au ciel, dont toutes les préoccupations étaient pour le bien des hommes. En faisant cette lecture, on demeure confondu d'admiration devant tant de vertu, devant tant d'onctueuse bonté chez un homme à l'extérieur sévère et glacial, et, si les pensées et les sentiments qui s'emparent de votre âme vous permettent de faire attention au style, vous vous apercevez que ces lettres, tracées au courant de la plume pour être lues dans la plus étroite intimité, sont plus éloquentes^ s'il est possible, que les plus éloquents discours du grand orateur.
1 Le R. P. Chocarne, Vie intime et religieuse duR, P. Lacordaire, Voir ce qu'il a dit lui-même, dans le pauégyrique du B. Fourier, prononcé en I*église de Mattaineourt, le 7 Juillet 1853, sur la mortification qui est « la réduction de la chair sous la loi do l'esprit, le sacrifice des sens à la raison, l'esclavage du corps pour que l'àme soit libre, enfla le signe éclatant d'un homme immolé aux hommes et à Dieu. » — A tous égards nous recommandons particulièrement la lecture de ce panégyrique. Le récit de la première partie de la vie du B. Fourier est peutôtre ce que Lacordaire a écrit de mieux, du style le plus sain, le plus ft*anc.
« Les Lettres à des jeunes gens, publiées par l'abbé Perreyre, la Corres^ pondance avec madame Swetchine^ les Lettres de direction^ dont malheureusement on ne connaît encore qu'un petit nombre. Dans les Lettres à des jeunes gens lire, entre autres, la lettre datée de La Quercia, le te avril 1S30, et adressée à M. de Montalembert par le P. Lacordaire qui vient de prendre l'iiabit de Saint-Dominique à Rome. C'est un appel touchant de l'ami et du religieux. — Sur la Correspondance avec madame Swetchinef voir, dans le Journal des DébatSf octobre 1864, deux articles de Prévost-Paradol.
LAGORDAIRE. 573
tt Toas les défiiats de ses anciens écrits, qui apparaissaient à la surface, comme les scories d'un métal précieui en ébullition, ont disparu. Il ne reste plus^ dans le fond comme dans la forme, que la grandeur, l'élévation, la force et roriginalité du génie. Il y conserve, par le plus rare des privilèges, Ténergie, l'élan, et Jusqu'aux grftces de la jeunesse en même temps qu*il y déploie tout ce que la maturité donne de perfection et d'autorité aux dons de Tintelligence ^. »
Pendant les deux dernières années de sa vie, il avait entrepris de traiter tout le côté pratique de la religion dans des Lettres à un jeune homme sur la vie chrétienne^ qui devaient former trois ou quatre volumes. Il ne put écrire que trois letlres^surle culte de Jésus-Christ, comme fondateur de la vie chrétienne, dans les Ecritures et dansTÉgiise. On en verra dans nos Extraits un passage qui fera bien regretter à ceux qui le liront que l'auteur n'ait pu achever le plan entier qu'il s'était tracé.
Dès 1852 le père Lacordaire écrivait à un de ses jeunes amis :
« Je me sens prêt à mourir ; J'ai accompli ce que Je voulais ici-bas^ et le reste de mes jours n'aura plus de valeur que pour ajouter Tautorité de l'ftge au passé *. »
De i852 à 186i que d'utiles, belles et grandes choses le père Lacordaire n'a-t-il pas ajoutées à son noble passé 1 Combien en aurait-il pu produire et faire encore, si sa dévorante ardeur de dévouement et sa soif inépuisable de privations, de souffrances, de macérations^ n'avaient pas, bien avant le temps, consumé cette noble existence, pour le rachat de laquelle tous ses frères, ses fils, ses amis, dans un élan qu'il était digne d'inspirer, offraient au ciel le sacrifice de la leur !
De la vie pabliqae.
Soit donc que Ton considère au dedans et au dehors, dans leur organisation politique ou dans leur épanchement, les nations modernes formées par le christianisme, il reste
• Montalembert, le Père Lacordaire,
* Lettres à des jeunes gens, 22 avril 1853.
.574 LES PROSilTBURS BU XIX* SIÈCLE.
que la yie publique, loin d'y avoir été étouffée sous la passion de la Tie surnaturelle, y a puisé une incomparable vigueur, une sève originale qui a exalté toute chose, l'honneur» la liberté, les lettres, les sciences et les arts, et a porté enGn la puissance militaire et civile de l'humanité régénérée à un point de grandeur qui n'avait point d'exemple. Si le sénat romain pouvait ressusciter, si la Grèce pouvait s'assembler encore une fois aux champs d'Élis ou d'Olympie, et consacrer un jour à entendre Bossuet après Hérodote, ah I sans doute, malgré leur patriotisme revivant avec eux, les màaes généreux de ces grands peuples ressentiraient une émotion digne d'eux et digne de nous, et leur acclamation saluerait un avenir accompli qu'ils n'avaient pas même prévu.
Cependant, Messieurs, en est-il du siècle où nous vivons comme des siècles qui nous ont précédés? Si la vie publique a eu, en Europe, depuis Clovis, un admirable développement, ne s'y est-elle pas à la longue épuisée, et les nations chrétiennes sont-elles autre chose aujourd'hui qu'une ruine tourmentée parle feu, une poussière soulevée par le •vent ? Que resle-t-il en eux de l'unité ? et qu'y reste-t-il de la liberté? Une horrible division y produit à la fois la servitude et l'anarchie. On ne sait plus où marche ce grand corps de la chrétienté qui tantôt se heurte à une démocratie sans limites, tantôt à une autocratie sans contreppids, incertain de sa route et de son but, et plutôt semblable à un homme ivre qu'à une société. Que si le pouvoir et le droit y survivent quelque part, ce n'est point dans la portion soumise à l'autorité de TÉglise, mais au sein des peuples qui se sont séparés d'elle par le schisme et l'hérésie. L'Angleterre en Europe, les Etats-Unis en Amérique, sont les derniers représentants d'un ordre à la fois libéral et assis. Partout ailleurs les nations chancellent, et leur repos, si elles en ont^ n'est qu'une halte sous la main qui comprime leur respiration. D'où vient cet état de choses,
LACaRDAIUfi. 575
et n'accuse-Ml pas nmpuissance d'une religion qui ne sait plus diriger ni contenir ses croyants?
Messieurs, c'est d'abord une erreur, quand il s'agit de l'influence du christlanisnie, de le découper en tronçons, et d'arguer contre lui de la faiblesse de telle ou telle de ses parties, au lieu de ie prendre dans son action totale sur l'humanité. Sans doute l'Église catholique seule enferme le chrbtianisme tel que Dieu l'a fait, avec sa hiérarchie, ses dogmes, son culte, et la pleine efficacité sur les âmes de son intercession et de sa jurisprudence* Mais l'Église catholique n'a pas les bornes que vous lui croyez en la mesurant aux contours extérieurs de son existence Tisible. Partout, môme dans les branches ostensiblement séparées de leur tige primordiale, l'Église entretient une sève régénératrice et produit des effets dont l'honneur lui appartient. C'est elle qui est encore le lien du schisme, le ciment tel quel de l'hérésie; ce qui y reste de substance et de cohésion Tient du sang qu'elle y a répandu et qui n*est pas encore desséché, comme on voit des rameaux tombés à terre sous le tronc qui les porta eonseryer encore une végétation sensible à la lumière et à la rosée. La mort ne se fait pas en un jour au sein des esprits que la vérité illumina. Ils en gardent longtemps des reflels qui les éclairent, des impulsions qui les animent; et les opposer à la source d'où ils sont sortis et qui agit encore sur eux, c'est attribuer à un fils ingrat les mérites qu'il tient de sa race, et dont la trahison ne les a pas tout à fait dépouillés. Ainsi l'Angleterre, dont vous venez de parler comme d'une exception à la décadence sociale des pays chrétiens^ l'Angleterre, qui l'a faite ce qu'elle est? Est-ce depuis son schisme qu'elle a fondé les institutions à qui elle doit la paix dans la liberté, l'bonneur dans l'obéissance, et la sécurité jusque dans Tagilation ? Il n'en est rien/ vous )e savez. Les institutions britanniques sont le mo^ nument d'un âge où l'Angleterre payait au Siège apostolique le tribut qu'elle appelait elle-même le denier de saint
Pierr^y et la main d^un archevêque catholique de Gantorbéry, la main fidèle et magnanime d'Etienne Langton, est à jamais empreinte sur les pages où remontent, de n<vtre siècle à saint Louis, les traditions politiques de la Grrande- Bretagne. Son esprit et ses lois se sont formés sous Tinfluence de TÉglise, au môme sanctuaire et dans la même foi qui lui avait donné pour souverain saint Edouard le Confesseur. Les États-Unis, à leur tour, fils de la vieille Angleterre, en ont emporté les mœurs aux champs vierges de FAmérique, et, n'y trouvant aucune trace d'antiquité qui leur permit de s'y asseoir à Tombre d'une monarchie héréditaire et d'une aristocratie de naissance, ils ont fait de ce nouveau monde une république animée d'un souffle chrétien, quoique imparfait, montrant par cet exemple que la vie publique n^est pas attachée à une seule forme de gouvernement, mais qu'elle dépend surtout de l'esprit qui anime les peuples et de la sincérité qui coordonne leurs institutions. L'Angleterre règne chez elle et hors d'elle parce qu'elle a conservé son droit public, en l'appropriant avec lenteur et sagacité au développement des âges, des idées et des besoins ; les Étatsr Unis régnent chez eux et sur eux, parce que, possesseurs d'une terre nouvelle, mais héritiers d'un esprit ancien, ils ont transporté les mœurs de leur illustre métropole aux rivages de leur jeune civilisation. C'est le christianisme qui est le père de ces deux peuples et le gardien de leurs
chartes
Cette remarque faite, Messieurs, et elle est de la plus haute importance pour apprécier l'action du christianisme sur les destinées humaines, je confesse que la plupart des peuples catlioliques sont aujourd'hui dans une crise violente qui ne permet ni à la liberté de s'établir^ ni au pouvoir de compter sur le lendemain. Cela est vrai, il serait puéril de le nier, comme il est puéril de n'en pas voir la cause et d'en accuser le christianisme. A la différence de l'Angleterre, qui a conservé son droit public, les peuples
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du cootioent européen ont perdu le leur, et ne Tout pas encore reconnu ou remplacé. Ils Tont perdu peu à peu sous l'influence progressive d'une souveraineté gênée par le droit chrétien^ et qui, usant avec une habileté persévérante des fautes et des maux de chaque siècle, a su, à la longue, dépouiller TEglise^ la noblesse et les communes de leurs garanties acquises, et les réduire à une impuissance politique absolue^ pour ne laisser debout et d'actif que le sommet de la société. Si, cette œuvre une fois close, les modernes Toussent acceptée, c'eût é(é l'Orient devenu le maître du monde, le Bas-Empire passé à l'état universel, toute vie publique éteinte, et TÉglise elle-même menacée tôt ou tard de ce legs terrible que Constantinople a fait à Saint-Pétersbourg. Gela ne pouvait pas éire. La race de Japhet, de Charlemagne et de Saint-Louis, c'est-à-dire la France, secoua en un jour l'œuvre de vingt générations, et l'on vit par terre, après tout le reste, ce qui avait espéré et tenté d'être seul quelque chose. Mais, par un malheur qui dure encore, la ruine du droit public avait entraîné dans la foi des peuples une ruine parallèle ; le christianisme avait souffert en Europe une effrayante diminution de son règne, et, lorsque éclata l'effort de la France pour ressaisir son ancienne vie sous un aspect nouveau, l'irréligion conduisit ou plutôt égara ses coups. Tandis que la révolution d'Angleterre s'était accomplie sous l'empire du christianisme, la nôtre s'inspira du doute et de la négation ; elle détruisit le sanctuaire sous prétexte de relever la France^ ne se souvenant pas que les Romains avaient placé dans la même enceinte la tribune d*où parlaient leurs orateurs, et les temples d'où parlaient leurs dieux.
Cette méprise a, depuis soixante ans, bouleversé le monde et condamné à l'impuissance les plus généreux desseins. Toute cause dont la religion est absente, et à plus forte raison toute cause qui répudie la religion, est une cause
as
oti manque le premier fondement de rhumanité. Si la France eût accepté le concours de sa foi séculaire/concours qui vint au-devant d^elle avec un désintéressement dont la postérité n'oubliera pas le mérite, elle eût sans doute beaucoup souffert encore, parce que le rétablissement d'un droit ptiblic perdu est l'œuvre la plus laborieuse d'un peuple et d'un âge, mais du moins elle eût gardé dans ses tourmentes l'élévation de la tradition et de la stabilité^ la présence efficace de Dieu, et l'Europe, au lieu d'être à peine au seuil de sou avenir, porterait déjà le noble fardeau d'un édifice sérieusement commencé.
Mais, si malheureuse que soit une telle situation, si féconde en épreuves qu'elle puisse être encore, le christianisme n'en porte pas moins la responsabilité, ou plutôt, il y puise une nouvelle démonstration de sa généreuse influence sur la vie publique des sociétés humaines. D'une part, les peuples qu'il avait élevés n'ont pu s'accoutumer à la destinée de l'Orient; après un court sommeil, ils ont réclamé leur droit public, incapables de vivre hors d'une cité régulière et de ployer mollement sous un repos acheté au prix de toutes les libertés qu'ils tenaient de leurs aïeux. Ils en ont appelé de Louis XIY à saint Louis, de Charles- Quint à Chariemagne, comme l'Angleterre en avait appelé de Henri YIII et d'Elisabeth à son antique parlement; d'une autre part, le christianisme ayant été repoussé par une révolution mal conduite, ce mouvement, si juste dans ses causes, n'a pu s'asseoir après plus de soixante ans d'efforts, attestant ainsi par ses chutes qu'il avait trop présumé de lui, et que les peuples chrétiens, quoi qu'ils veuillent tenter, ne l'accompliront jamais sans le secours de la foi qui les a faits ce quMls sont.
(6* Conférence de Toulouse, 1854. DeVinfluencede la vie surnaturelle sur la vie privée et la vie publique,)
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Z^e seul éterneUement aimé.
Poursuivant Pamour toute notre vie, nous ne l'obtenons jamais que d'une manière imparfaite qui fait saigner notre cœur. Et Teussions^nous obtenu vivants, que nous en res* tera-t-il après la mort? Je le veux, une prière amie nous suit au delà de ce monde, un souvenir pieux prononce encore notre nom, mais bientôt le ciel et la terre ont fait un pas, l'oubli descend, le silence nous couvre, aucun rivage n'en* voie plus sur notre tombe la brise èthèrée de Tamour. C'est fini, c'est à jamais fini, et telle est Tbistoire de Thomme dans Tamour.
Je me trompe, Messieurs, il y a un bomme dont l'a* mour garde la tombe ; il y a un bomme dont le sépulcre n'est pas seulement glorieux, comme l'a dit un prophète, maïs dont le sépulcre est aimé. II y a un bomme dont la cendre, après dix-buit siècles, n'est pas refroidie; qui chaque jour renaît dans la pensée d'une multitude inno>nbrable d'hommes ; qui est visité dans son berceau par les bergers et par les rois, lui apportant à l'envi et l'or, et l'encens, et la myrrhe. Il y a un homme dont une portion considérable de l'humanité reprend les pas sans se lasser jamais, et qui, tout disparu qu'il est, se voit suivi par cette foule dans tous les lieux de son antique pèlerinage, sur les genoux de sa mère, au bord des lacs, au haut des montagnes, dans les sentiers des vallées, sous l'ombre des oliviers, dans le secret des déserta. Il y a un homme mort et enseveli, dont on épie le sommeil et le réveil, dont chaque mot qu'il a dit vibre encore, et produit plus que Taoïour, produit des vertus fructiGant dans l'amour. Il y a un homme attaché depuis des siècles à un gibet, et cet bomme, des milliers d'adorateurs le détachent chaque jour du trône de son supplice, se mettent à genoux devant lui, se prosternent au plus
bas qu'ils peuvent sans en rougir, et là, par terre, lui baisent avec une indicible ardeur les pieds sanglants. Il y a un homme flagellé, tué, crucifié, qu'une inénarrable passion ressuscite de la mort et de Tinfamie, pour le placer dans la gloire d'un amour qui ne défaille jamais» qui trouve en lui la paix, l'honneur, la joie, et jusqu'à l'extase. Il y a un homme poursuivi dans son supplice et sa tombe par une inextinguible haine, et qui demandant des apôtres et des martyrs à toute postérité qui se lève, trouve des apôtres et des martyrs au sein de toutes les générations. Il y a un homme enfin, et le seul qui ait fondé son amour sur la terre, et cet homme, c'est vous, ô Jésus I vous qui avez bien voulu me baptiser, 'm'oindre, me sacrer dans votre amour, et dont le nom seul, en ce moment, ouvre mes entrailles et en arrache cet accent qui me trouble moi-même et que je ne connaissais pas.
(3d« Conférence, iSM. De Ntablissement du règne de Jésus-Christ)
Z«e8 Ailes du repos*
Paris, 32 JolUet 1861.
J'hésite beaucoup à vous écrire ce soir^ cher enfant, parce que je n'ai qu'une demi-heure à vous donner, et que je voudrais être plus librement avec vous, mais j'aime mieux vous envoyer ma lettre un jour plus tôt que de me donner le plaisir de vous écrire tranquillement à mon aise. Vous voilà loin de nous dans une solitude charmante, comme un enfant gâté du bon Dieu, tandis que nous restons ici dans la chaleur et la monotonie de Paris. A votre tge, juste, je partais pour la Suisse le sac sur le dos et je m'estimais le plus heureux des mortels. Depuis, j'ai bien des fois voyagé, et ce n'est plus un regret pour moi de ne point le faire. J'ai dit adieu aux montagnes, aux vallées, aux fleuves,
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aux ombrages inconnus, pour me faire dans ma chambre, entre Dieu et mon ,&me, un horizon plus vaste que le monde. C'est ce qui fait que je vous ai près de moi, tout loin que vous soyez ; je vous possède dans mes bonnes heures, comme un ornement particulier du lieu où j'ai réuni tout ce que j'aime, et vous, aurez beau^gravir vos montagnes pour m'ôcliapper, on n'échappe pas si vite à ceux qui ont reçu de Dieu les ailes du repos. Vous me demanderez peut-être ce que c'est ; mais vous avez trop d'imagination pour ne pas le savoir, et ces ailes4à vous poussent un peu déjà, je l'espère !
{Lettres à des jeunes gens^ p. 165.)
Z^e Culte dt Jésus.
Oh ! que vous dira le culte de Jésus-Christ, si vous ne l'avez pas connu; et si, une seule fois, dans un seul instant, vous l'avez goûté, qui vous en redira l'inexprimable effet ? Ni les. voluptés de l'orgueil au jour de ses plus grands triomphes, ni les fascinations de la chair à l'heure de ses plus trompeuses délices, ni la mère recevant au monde un fils des mains de Dieu, ni l'époux introduisant l'épouse dans la chasteté du foyer nuptial, ni le poète au premier souffle de son génie, ni rien qui soit et rien qui ait été, ne contient ou l'image, ou l'ombre, ou l'avant-coureur de ce qu'est en une &me le culte de Jésus-Christ. Toute autre chose est trop ou trop peu, elle nous passe ou ne nous remplit pas. Jésus-Christ seul a la mesure de notre être; seul il a fait de la. grandeur et de l'infirmité, de la force et de l'onction, de la vie et de la mort un breuvage tel que notre coBur le souhaitait sans le connaître, et ceux qui ont bu à cette coupe une fois, à leur âge d'homme, savent que je dis vrai et que c'est un enivrement dont on ne revient pas.
(1 '• Lettre à un jeune homme sur la vie chrétienne.)
$a^ LES PROSATBURS W XW SIÈCLE.
Doseriptioa d^Ozfopd.
Figurei*to«8, dans une plaine entourée de collines et bai* gnée de deux rlTiéreSi un amas de monuments gothiques et grecs, d^égiises, de collèges, de cours, de poniques» distri-» buési profusion y mais avec gr&oe» dans des rues calmes, terminées par des perspectives d'arbres «t de prairies. Tons ces monuments destinés aux lettres et aux sciences ont leurs portes ouvertes; l'étranger y entre comme chez lui, parce que c*est l'asile du beau pour tous ceux qui le sentent. On traverse des cours silencieuses, en rencontrant çà et là de jeunes hommes portant une toque sur leur tête et une toge sur leurs épaules; point de foule, point de bruit ; une gravité dans l'air comme dans les murs noircis par TAge, car il me semble ici 'qu'on ne répare rien de peur de commettre un crime contre l'antiquité. En Italie, les édifices respirent la jeuHesse; ici, c'est le temps qui se montre, mais sans délabrement, et seulement comme une majesté.
{Extrait (fune lettre écrite en mars 1852.)
M»' BUPANLOUP
(Né en tl02.)
Ne pouvant pas Ici envisager sous tous ses aspects, ni étudier dans rinfinle variété de ses productions et de ses actes le ce* lèbre évéque d'Orléans, nous nous bornerons 4 montrer en lui le maître de la Jeunessci l'auteur d'écrits sur Téducation, et Forateur.
L'œuyre capitale de M'' Dupanloup est son grand ouvrage sur l'éducation, dont une partie a pour objet la première édu-
cation physique^ iDtellectuelle, disciplinaire et religieuse, et la seconde partie la haute éducation intellectuelle.
C'est bien à lui qu'il appartenait de traiter ex cathedra ces capitales questions. «L'expérience est là^ plus encore qu'ailleurs,-la souveraine maîtresse, » comme a dit le père Lacor* daire K Personne, dans notre siècle, et bien peu d'hommes, à aucune époqi^e, n'ont eu une expérience plus consommée que Tévéque d'Orléans dans le maniement des esprits et la culture des Jeunes intelligences. Dès le début de son sacerdoce la Providence, le vpua à l'œuvre de l'éducation, et il y consacra, sans relâche et presque sans partage, les plus belles années de sa vie. Cependant il ne s'est pas contenté, pour composer son œuvre magistrale, des lumières qu'il a pu acquérir et des expériences qu'il a pu faire personnellement dans sa longue carrière d'instituteur, il s'est aidé, — on le sent, et il nous en prévient, *- des lumières, de l'expérience et des conseils de tous les hommes spéciaux. Après avoir écrit de nombreux et longs chapitres sur les sciences sans être lui-môme versé dans ces études y M>' l'évoque d'Orléans avoue qu'il n'a pris la plume pour traiter cette grave matière qu'après avoir recu^lli avec soin, de vive voix et par écrite les pensées et les conseils des hommes les plus compétents : Ce sont, nous dit-il, leurs idées, leurs raisons, et souvent leurs textes mômes qu'il a développés, en y Joignant ce que l'expérience des jeunes gens et ses propres réflexions sur la nature des sciences et les méthodes scientifiques avaient pu lui révéler à lui-môme.
Fort de ses propres lumières et de celles qu'il emprunte, il jette sur chaque problème ces vues profondes qui touchent et dernier fond des choses. Son coup d'œil si haut et si large embrasse chaque question dans toute son étendue ; il plane sur les hauteurs de la théorie avec puissance et aisance, mais ne s'y arrête pas plus qu'il ne convient. Préoccupé avant tout de l'application, il descend bientôt aux détails pratiques et techniques de l'enseignement, et, dans cette sphère tout expérimentale, il déploie des trésors de bon sens, une admirable entente du positif de toute chose.
< Lettres à de.^ jeunes gens, p. 150.
A rencontre de tant de personnes qui attaquent renseignement classique^ ou croient que sa chute n'est plus qu'une question de temps^ M'^ Dupanloup a cru nécessaire de relever, de réhabiliter parmi nous les humanités et ces langues anciennes auxquelles tout tient ; de montrer ce que doivent être les humanités dans toute hiute éducation intellectuelle convenablement instituée, de prouver que c'est le meilleur instrument d'une forte discipline intellectuelle, le meilleur moyen d'exercer et de développer toutes les facultés qui constituent l'homme. Ce qui ne l'empêche pas de proclamer très-haut le mérite des éludes secondaires, des connaissances accessoires et des arts d'agrément mis à leur place.
D'ailleurs^ nul n'aflTecte moins que M'' l'évoque d'Orléans le rôle de novateur et de réformateur. Expliquer et justifier la tradition, recueillir et résumer les témoignages^ les autorités, les plus sages leçons des anciens maîtres, c'est tout ce qu'il a voulu. Même en écrivant presque à son insu l'histoire des jeunes Ames qu'il a connues et élevées, et le récit de ses expériences, il raconte simplement ce que tous les instituteurs dévoués qui l'ont précédé dans la carrière ont plus ou moins expérimenté.
Est-ce à dire> comme certains critiques l'ont soutenu, qu'il ait un goût excessif pour le convenu, pour un traditionnalisme étroit, un respect exagéré des formes existantes; qu'il se rattache trop à l'école autoritaire, que l'innovation et la théorie lui répugnent absolument, et qu'il se contente de l'empirisme doctrinal et réglementaire? Non; c'est seulement, croyonsnous, qu'il est persuadé, avec Zanotti, que changer les choses en mieux est une œuvre difficile : Difficile est mutare in melius. C'est qu'il sait, en dépit de toutes les prétentions des ambitieux ou des naïfs qui se posent en réformateurs du monde, de la société et des institutions, que les réformes amenées graduellement et sans effort par le temps sont seules durables. C'est qu'il est convaincu que ce n'est point une révolution qu'il faut, mais une réforme, et, pour mieux dire, une meilleure application des méthodes éprouvées par les siècles, un perfectionnement, en quelques détails, du régime intellectuel qui a nourri pendant dof siècles la magistrature, l'administration, l'Eglise, le barreau, les professions savantes, toute la haute bourgeoisie de l'ancienne France. Il maintient donc le plan de l'enseigne-
ment traditionael ; mais il ajoute tout ce qui est réclamé par les besoins nouveaux.
Surtout il s'efforce de corriger les abus qui ont misérablementrapetissé et déconsidéré les plus grandes et les plus nobles choses. Ce qu*il aime et préconise, ce n'est pas cet enseignement vide et banal^ tout entier appliqué aux mots, et dont l'office est de passer un niveau de médiocrité sur tous les fronts ; ce n'est pas cette chose creuse, ridicule et barbare^ qu'on décore trop souvent du nom d'humanités; ce ne sont pas ces puérilités pédantesques honorées vulgairement du nom de rhétorique. C'est un enseignement rationnel, sage, élevé, dont l'objet et le résultat est de « développer dans la juste mesure ces facultés de l'homme si diverses et en apparence si contraires, de mettre en elles l'harmonie et l'équilibre, de combler les lacunes, de relever les ruines, de donner enfin à l'homme tout entier ces proportions, cet ordre, cette unité d'où résulte la véritable beauté et la force K »
11 veut pour tous les enfants un enseignement large, lumineux, fécond, qui donne l'essor à toutes leurs puissances, qui fasse éclor e librement toutes les aptitudes. 11 veut former des esprits supérieurs, vraiment maîtres de leur savoir, possédant et dominant de haut la science. Il sait qu'il faut aux esprits comme aux fleurs et aux fruits l'air, la chaleur et la lumière. Aussi éprouve-t-il la pitié la plus profonde pour ces pauvres enfants qu'un enseignement sec, froid, étroit, étiole et laisse dépérir, pour ces Jeunes gens qui n'ont Jamais été soulevés par l'enseignement, qui languirontintellectuellement toute leur vie, qui ne verront Jamais leurs facultés se déployer tout entières et donner tous leurs fruits, parce qu'elles ont été comprimées et desséchées au jour do l'épanouissement K Voil& pourquoi il revient si souvent à dire que faire acquérir la science , qui n'est que le souvenir ou des faits ou des idées d'autrui, ne constitue point le but essentiel de l'enseignement. Que l'enfant emmagasine sans cesse de nouveaux objets dans sa mémoire, peu importe, s'il ne développe pas sa valeur personnelle, et si, au contraire, ses facultés sont changées en
1 De la haute éducation^ tome I, p. 551 . >i6itf., tome II, p. 272.
une «orto de réciiueDte puremeol passirs, Daaa la peosé^ de M*' Dupanloup, le principal fruit de Tétude des ouvrages impérissables dont Athènes, Rome, Florence et Paris ont embelli la littérature, c'est de fortifier l'esprit, de foire éclore et de mûrir toutes les puissances individuelles. Si le latin et le grec doivent être Tobjet principal et essentiel de la haute éducation intellectuelle, c'est que ces langues, ces littératures ont une appropriation particulière, une vertu toute spéciale pour élever, développer, fortifier les facultés les plus perfectibles de leur intelligence.
Mais, en voulant rendre les Jeunes gens de nos collèges citoyens de l'ancienne Rome et de l'ancien ne Athènes, ne les rend-on pas étrangers dans leur pays môme ? Pour arriver à la connaissance approfondie du grec et du latin, ces deux idio« mes qui nous donnent la clef des magnifiques littératures de l'antiquité, ne sacrifie-t-on pas le français, le français qui est non-seulement notre langue nationale, mais la langue courante de l'Europe, la langue de communication entre presque tpus les peuples de l'Europe, le français enfin qui a produit cet immortel siècle de Louis XIV, digne d'être comparé aux plus fameuses époques littéraires de Vantiquité? Ne sacrifie-t-on pas aussi l'étude de? autres grandes langues littéraires, allemand, anglais, italien, espagnol, qui, avec le français, sollicitent l'étude de tous les esprits curieux et élevés 7 M'' Dupanloup consent volontiers qu'on ouvre à la Jeunesse les trésors de toutes ces littératures, mais 11 veut qu'on le fasse avec pru-* dence et au moment convenable.
D'abord, quant au français, il en fait un éloge si motivé et si éloquent, qu'assurément ce n'est pas lui qui le sacrifierait dans l'enseignement. Il veut même, avec toute raison, qu'on l'apprenne aux enfants avant le latin ; selon lui, de bons éléments defirançai9,une bonne instruction primaire, seront la meilleure pi*éparation pour l'étude accélérée du latin et du grec. Mais que l'étude approfondie des langues grecque et latine ne cède point le pas à l'étude plus légère et plus facile du français, ou bien Ton ne saura pas plus le français que le grec et le latin.
Pour l'étude du français, M>' Dupanloup recommande avant tout et presque exclusivement les grands classiques du dix-septième siècle. Assurément les immortels auteun 4oQt Us écrits
ont li?ré à la nation française la royauté du génie ne sauraient être trop lus^ trop étudiés, et il y faut revenir sans cesse. Mais ils ne doivent pas nous faire oublier une longue suite d*écrivains, portes et prosateurs, qui les ont précédés et préparés. Notre littérature nationale, celte littérature si grande, si riche, si variée, brille môme par ses origines les plus lointaines et les plu» obscures. Depuis un certain nombre d'années, en môme temps que le goût du dix-septième siècle nous a reconquis, nous sommes revenus, dans ce pays si variable, des préventions du dix- huitième siècle contre les temps chrétiens. On a fait invasion dans les monuments des vieux âges, et Ton a vu que rien n'y était barbare, pas môme la langue. A la suite du docte Raynouard, qui, s'appuyant des fameux serments de 842, des titres conservés en France, en Espagne^ en Portugal, en Italie, et en particulier du poème sur Boôce, avait découvert le système grammatical aussi régulier que simple qui régit nos vieux idiomes de la langue d'oc et de la langue d'oii, plusieurs écrivains de grand mérite ont définitivement replacé au rang des belles langues ce qu'on appelait autrefois des jargons gothiques et barbares. Aussi donne-t-on aujourd'hui une plus haute lignée à la littérature française qu'on ne le faisait naguère. On ne la circonscrit plus dans les limites de trois siècles, et il est une élite d'érudits — quelques-uns écrivains remarquables — qui connaissent la langue et les œuvres des pères de notre littérature aussi à fond que les savants de l'Allemagne connaissent tous les dialectes et toutes les productions de la Grèce. Malheureusement les conclusions qui résultent de ces nouvelles recherches n'ont guère franchi le cercle de Térudition, et en général le jugement ignorant prononcé par Boileau demeure l'opinion commune I
Mr Dupanloup a-t-il échappé lui-môme suffisamment au préjugé propagé par l'auteur de V Art poétique? A notre avis, il glisse beaucoup trop rapidement sur la belle langue et sur la grande littérature du moyenftge.il reconnaît bien que dans ces siècles si longtemps calomniés, et aux origines de notre langue, il se produisit de grandes œuvres; il dit de la Chanson de Rolandy qu*i) appelle notre épopée nationale^ que nul Français ne devrait ignorer cette page admirable, inspirée par le génie robuste et pur du catholicisme de l'époque féodale ;
11 ajoute que sans doute il y a d'autres perles & découvrir et à remettre eu lumière dans l'océan des Chansons de gestes et des grands poèmes du moyen âge. Mais nombre de ces perles soot toutes trouvées^ et désormais brillent au grand jour. Nous indiquerons en premier lieu la chanson de Garin le Loheraiuy extraite du vaste puéme des Loheraios, publiée il y a déjà longtemps, et récemment traduite par M. Paulin Paris, comme Vavait été, par MM. Génin et Vitet, la Chanson de Roland^ avec laquelle Garin mérite certes d'entrer en parallèle. Combien d'autres grandes épopées chevaleresquesi imprimées ou manuscrites^ seraient dignes do l'étude d'esprits curieux, investigateurs et patients !
M*' Dupanloup dit qu'il manque à nos grandes poésies du moyen Age d'avoir rencontré une main habile et autorisée qui y fit un choix convenable et qui les présentât en français moderne au lecteur contemporain. Mais franchement, quand on fuit apprendre au jeune collégien tous les dialectes grecs, afin qu'il puisse bien lire dans leur langue Homère, Hésiode, Eschyle, Sophocle, Pindare, Aristophane, Anacréon, ne seraitil pas honteux, à bien des titres, que nosjeunes gens lettrés se contentassent de lire dans une traduction, toujours plus ou moins infidèle et inexacte, des poètes français qui font à notre littérature un honneur qui la distingue parmi toutes les littératures modernes, dont aucune n'a des origines si riches et si brillantes ?
Quelques-unes des premières productions de notre langue mériteraient de devenir classiques dans les classes d'histoire et de rhétorique ; je voudrais au moins que dans les cours supérieurs institués par Ms' l'évoque d'Orléans à son petit séminaire, et qui devraient l'être partout, une belle place fût donnée à ces études qui ont déjà éclairé de tant de lumières nouvelles notre grammaire, notre dictionnaire, l'histoire de notre langue, et aussi l'histoire des mœurs féodales.
Pour les langues vivantes, Ms' d'Orléans caractérise à merveille leur génie particulier ; il recommande de cultiver les éléments qu'en possèdent très-souvent les enfants de bonne famille quand ils entrent au collège. Pour les écoliers qui n'en ont encore aucune teinture, il ajourne cet enseignement jusqu'au temps où ils commenceront à être assez affermis sur
les premiers principes du latio et du ^ec ; mais, à partir de ce moment, des classes de langues vivantes leur seront faites régulièrement dans des cours accessoires, et des mesures seront prises pour que tous y puissent être admis, excepté les incapables et les paresseux.
M*' Dupanloup n'a pas des vues moins larges sur Tétude de rhistoire^ de la philosophie et des sciences. Creusant chacun de ces sujets, il dit ce qu'ils sont et ce qu'on en doit tirer pour l'enseignement de la jeunesse.
Nous aimons à voir cet ami passionné de la littérature, de la poésie, de l'éloquence, de la philosophie élevée, venger les sciences des attaques dont elles ont été souvent l'objet de la part d'esprits trop étroits dans leur exclusivisme ; soutenir que les sciences positives ne produisent pas le matérialisme, que, si elles s'occupent de la matière, c'est pour la dominer, pour la dompter, pour la plier aux besoins delà vie humaine, pour la mettre au service de l'esprit, et attester par là la puissance de l'homme et son empire sur la nature ; démontrer enfin que la culture des sciences, loin d'abaisser en rien la dignité de l'esprit humain, exige et développe chez les vrais savants les plus grandes qualités, d'esprit, d'flme et de carac* tère.
Ces sciences, dont il sait si bien reconnaître la grandeur et l'utilité, M<' Dupanloup désire que Tétude en soit môiée à l'étude des lettres, fond nécessaire de toute éducation libérale ; que les sciences soient enseignées au moins dans leurs éléments, même aux jeunes gens qui ne se destinent pas aux carrières scientiflques, commerciales ou financières ; et il déclare qu'il est des connaissances pour ainsi dire encyclopédiques qu'il importe à tout enfant destiné à la haute éducation intellectuelle de posséder de bonne heure, attendu qu'aujourd'hui tout homme doit indispensabiement avoir au moins une certaine connaissance des sciences contemporaines, sous peine de n'appartenir plus à la classe des esprits cultivés.
Mais, si l'immense importance et l'universelle application des sciences matérielles, ainsi que leurs avantages considérables pour l'éducation intellectuelle et morale, font à l'élude de ces sciences une place obligée dans l'organisation de renseignement public, il ne s'ensuit pas qu'il faille précipiter in*
coQsidérément la jeunesse daas cette étude exclusive et anticipée, ni, pour leur donner plus de temps, tronquer les humanités, mutiler la rhétorique ou la philosophie. L'auteur de la Haute Éducation mtellectuelle Jette donc le cri d'alarme contre rextension démesurée donnée, dans certaines maisons, à la culture des sciences, durant les années de collège. Il fait toucher du doigt le danger immense de rendre renseignement exclusivement spécial, scientifique, mathématique. Mais, noua l'avons déjà dit, personne n'est moins que lui Tennemi des sciences. 11 se complaît à montrei les rapports et l'harmonie des sciences et des lettres. 11 proclame qu'il n'y a pas d'anlagonisme entre elles, parce que les grandes facultés de Tesprit humain n'ont pas d'incompatibilité, bien plus, parce que toutes les facultés humaines, toutes les forces de l'intelligence, sont solidaires entre elles. Aussi ne veut-il pas qu'on parle d'abaisser les sciences devant les lettres, pas plus que les lettres devant les sciences. Les séparer, c'est les amoindrir et les affaiblir toutes deux. Les grands siècles littéraires ont été en môme temps de grands siècles scientifiques. Telle est sa doctrine, tels sont les principes qu'il s'efforce de toute la puissance de son talent d'inculquer dans tous les esprits.
Aidé par des maîtres habiles et dévoués. M'' d'Orléans a si bien fait goûter les études classiques à la jeunesse réunie dans son petit séminaire, qu'il a pu faire passer en institution dans son diocèse une continuation de ces étudee aprè» les classes achevées. 11 a établi, pour les bons élèves qui ont déjà subi leur examen de baccalauréat es lettres, des cours supérieurs destinés à opérer et à ménager la transition difficile de la vie gouvernée du collège à la vie indépendante du monde. Ces cours supérieurs retiendront encore le jeune homme au collège, sous une règle moiDS stricte, et l'appliqueront, pendant deux ou trois ans, pour mûrir son esprit et son caractère, à des études plus élevées et plus approfondies, littérature, philoso* phie, histoire, esthétique, sciences naturelles, physique et mathématiques, langues étrangères. Là, heureux émules des universités d'Oxford et de Cambridge, ils revoient d'une manière plus complète, plus large, plus intelligente, et ils apprécient en critiques, dans des compositions sérieuses, les grands auteurs des trois littératures classiques qui ont occupé leur
Jduneiie* En tnéOM (eoBipi qu'ils s'abreuvent aux sourees lei
plus pures des littératures classiques^ on leur ouvre celles des littératures étrangères et contemporaines, et on leur présente les trésors de la littérature sacrée et des Pères dont ils sont si loin de soupçonner les incomparables richesses*
De la littérature ils passent à la philosophie, dont ils approfondissent les . plus grandes et les plus belles questions ; à rhistoire qu'ils étudient dans le présent comme dans le passé , àTesthétique qui leur offre la théorie philosophique du beau, considéré en lui-même ou dans les œuvres de la nature et de l'art; puis, abordant des régions moins agréables peut-être, mais non moins intéressantes, ils sont initiés à l'étude du droit que leurs maîtres ont soin de rattacher aux notions littéraires^ historiques et philosophiques ; à l'économie politique et sociale, envisagée dans ses rapports avec le crédit et rindustrie, et môme à ÏÉconomie rurcUe, cette science qui, comme le dit M'( Dupanloup, importe tant à l'avenir agricole de notre pays, à la stabilité et & la prospérité des fortunes.
Quand ses élèves ont tout à fait quitté la maison où ils ont accompli et couronné leurs études, M^^' Dupanloup ne les abandonne pas. 11 les suit Jusque dans le monde où un si grand nombre courent risque de perdre dans l'oisiveté le fruit dp travail de toute leur jeunesse. Son dernier volume de la Baute Éducation intellectuelle se termine par des lettres adressées principalement aux hommes de fortune et de loisir, où il invite aux études suivies, élevées, libérales et religieuses, non pas seulement les jeunes gens, les hommes riches qui n'ont pas de carrière, mais encore ceux qui en ont une, quelle qu'elle 80it, judiciaire, administrative, militaire, industrielle ou corn* merciale. Il se fait le conseiller de tout le monde, le directeur de tous ceux qui veulent occuper honorablement leurs loisirs.
Tout homme offre des germes de capacité spéciale qui de*' mandent à être développés pour son avantage particulier et pour celui de sa famille et de la société. M>' Dupanloup invite les jeunes gens à se sonder eux-mêmes pour bien re^ connaître leurs aptitudes, puis à concentrer la force de leur application sur un point, à s'efforcer d'approfondir une branche spéciale de la science, sans cependant qu'elle soit absolu- >&ent exclusives il voudrait, aa contraire^ que ceux dont les
nn LES PROSATEURS DU XIX* SIÈCLE.
études oal on olijet patticulier s'occupassent, au moins de temps eu temps, de littérature, de philosophie, d'histoire. Ceux qui suivront cet intelligent conseil y gagneront de ne pas appartenir à cette espèco de savants ou d'amateurs studieux dont le regard perce quelquefois dans les profondeurs d'une spécialité, mais se raccourcit dès qu'il en sort, et s'offusque au point de ne plus apercevoir les objets les plus voyants, les plus saisissants, les plus palpables. Et pour diriger et conseiller plus efficacement les uns et les autres, M>' d'Orléans parcourt avec eux le cercle des études qui sollicitent à tel ou tel titre les loisirs d'un homme sérieux, et expose les motifs qui peu* vent inviter chacun à celle-ci ou à celle-là, selon son goût et son aptitude.
C'est ainsi qu'il complète d'une manière digne de lui sa grande œuvre. Après avoir dit comment de Tenfant on fait un homme, il dit comment et par suite de quels travaux personnels l'homme continue à se développer encore, à s'ennoblir, à s'élever Jusqu'à la fin ; après avoir été l'instituteur des enfiantset des Jeunes gens, il se fait l'instituteur des hommes mûrs et des pères de famille.
L'auteur de la Haute Éducation intellectuelle a donné à son œuvre un complément précieux et délicat. Dans son livre, il a été souvent question des femmes en même temps que des hommes, et un grand nombre des conseils adressés par lui aux uns peuvent aussi s'adresser aux autres* Néanmoins, il a voulu résumer d'une manière brève quelques considérations qui appelassent plus spécialement, sur cette grande question du travail intellectuel, l'attention des femmes, et aussi leur offrir certains conseils pratiques se proportionnant et s'adaptant plus directement à leurs devoirs. En les conviant à entrer dans cette voie studieuse, il a consulté tout à la fois l'avantage de leur cœur et de leur esprit, la dignité de leur existence, la paix de leur intérieur, le bonheur de leur foyer. En effet, une femme saurait-elle être capable des devoirs si étendus, si complexes, si délicats qu'elle est appelée à remplir dans son intérieur, « sans un fond solide, sans un esprit, un caractère, une ftme, un cœur fortement trempés, et partant sans des habitudes sérieuses ? »
On renferme encore généralement l'éducation des Jeunes
personnes dans des bornes beaucoup trop étroites. Les arts d'agrément en composent la meilleure partie. Triste éducation, car toutes les sciences et tous les arts qui ne vont qu'au plaisir, à Tamusement et à la vanité,sont peu dignes de Tapplicalion de Tôtre intelligent, homme ou femme, et ne sont pas capables d'aider à faire porter la vie. Aussi est-ce tout autre chose que M'' d'Orléans demande des Jeunes femmes. 11 leur prescrit un plan d'études presque semblable à celui qu'il a précédemment conseillé aux hommes, et il renvoie constamment à ce plan celles qui veulent sérieusement élargir leur esprit et mûrir leur raison.
Il veut donc que les Jeunes femmes, après le mariage, dans les heures de travail suivi qu'elles sauront se ménager, «— et qui ne leur manqueront Jamais sans rien négliger d'essentiel, si elles savent se faire un règlement et y tenir, — continuent leur éducation chez elles, et poursuivent, achèvent les études qu'elles ont commencées, langues, histoire, aiis. U ne leur interdit d'une manière absolue aucune étude^ et il déclare que, dans une certaine mesure, et avec le discernement nécessaire, eu égard à leurs loisirs, à leurs goûts, à leurs aptitudes, aux goûts et aux aptitudes de leurs maris, elles peuvent, en général, s'appliquer à toutes celles qu'il a recommandées aux hommes, même au latin, sinon au grec.
Échappant ainsi aux rivalités qui les passionnent, au néant dans lequel leur activité s'impatiente et souvent s'égare, elles auront toujours un intérêt sérieux, intime, indépendant de l'ftge et des circonstances, se prêtant à toutes les époques de la vie, occupant sans cesse la conscience. Elles pourront diriger l'éducation de leurs enfants, garçons comme filles, leur donner les premières et fondamentales leçons de la langue maternelle, de la géographie et de Thistoire, servir de premier répétiteur, de premier maître à leur Jeune fils. La culture de leur esprit sera un charme de plus aux yeux de leurs maris et pour elles une facilité plus grande à remplir leur noble mission en ce monde, épurer les Joies et adoucir les amertumes de la vie humaine.
Milton, qui, lui aussi, a écrit un traité sur l'éducation, a dit cette mémorable parole : « Un bon plan d'éducation serait le plus grand et le plus noble des projets imaginables, et l'unique
III0T60 de noas tirer des raines où noas ont laissés nos aïeux. » Ce bon traité sur l'éducatioD, M>' d*Orléans nous Ta donné, approfiné à tous les besoins de notre époque.
L'espace nous manque pour étudier en M>' Oupanloup Torateur comme nous avons étudié le maître de la jeunesse» le profond éducateur. Tous ceux qui ont eu Toccasion de l'entendre savent quelle est la puissance de ce verbe éloquent, combien est entraînante et persuasive sa véhémente et chaleureuse prédication. Entre tous ses discours^ un de ceux qui nous paraissent le plus se rapprocher des chefs-d'œuvre des maîtres est son oraison funèbre du général La Moricièro. €'est pourquoi nous en avons cité, dans nos Extraits, plusieui's fragments
Amfit et adversaires le savent, le polémiste, ches llllustre évoque, est peut-être encore plus puissant et plus original que l'orateur. Il est tel de ses écrits polémiques dont eussent été fiers les hommes les plus renommés dans ce genre qui demande tant de qualités : la vivacité, le trait, l'ironie, le mordant, Joints à la vigueur de la dialectique K
Ce penseur, cet orateur, ce polémiste éminent eut l'honneur d'être le premier, depuis un bien long temps, qui fit reparaître la robe du prêtre et de Tévêque dans le sanctuaire des lettres humaines. Il fut appelé, en 1854, à occuper à l'Académie française le fauteuil de Tissot. C'était un hommage à sa renommée d'écrivain et d'orateur, et une récompense du talent et de l'énergie qu'il avait déployés à défendre la cause de l'enseignement classique contre les attaques dont il avait été Tobjet. L'honneur que ce choix fit rejaillir sur l'Académie n'a pas peu contribué à y faire entrer successivement le dominicain Lacordaire et l'oratorien Gratry.
t Voir la L4fttre à M. lé vicomte de la Guérormière^ 1801, en réponse à la brocbare : La France, Rome et l'Italie,
L^Émnlation.
Qu'est-ce que rômulatioa ? — .L'émi^latipp est un noble sentiment d'honneur qui noua porte à faire de généreux efforts pour imiter un modèle, ou surpasser des rivaux dans la poursuite d'un but louable^.
L'émulation reposa donc sur un sentiment légitime et sacré, profond dans l'âme humaine, . noble et vaillant : l'honneur, voilà sa racine et spn principe......
Quelle différence entre PeojEanl, i^e jeune homme^ qui reçoit une éducation solitaire, et celui qui a des compagnons et des émules ! .
Celui-ci, si le noble sentiment de l'émulation lui a été inspiré, quelle flamme dans son àme» et quel courage dans ses travaux !
L'effort solitaire tend toujours à se ralentir, à s'éteindre ; les émules tiennent toujours en haleine, et excitent sans cesse l'ardeur.
Courir, non-seulement pour arriver, mais pour arriver le premier, avant celui qui court à vos côtés, quelle excitation puissante !
Pourquoi, un jour de bataille, un soldat n'est-ii plus le môme pour ainsi dire, et au tressaillement généreux qui l'anime, se sent-il comme transformé ? Les accents de la trompette, l'éclat des armes, la voix des chefs, la présence de l'ennemi, et, quand la lutte a commencé, l'entraînement du combat, l'élan guerrier, tout le transporte et l'élève au-dessus de lui-même.
De même, dans l'éducation, quand Téducation est fondée sur l'émulation, un jeune homme, qui veut vaincre dans les luttes de la science ou de la vertu, n'est pas animé seulement de sa propre ardeur, mais de celle aussi de ses émules. Il se fait des uns aux autres une inspiration d'en-
thousiasme noblement contagieux, qui double leur courage et leur force.
L'étude devient alors comme un champ d'honneur ; les palmes y fleurissent ; Thonneur décide de tout.
L'honneur du succès comme la tristesse de la défaite animent également. Les ôoncurrents pressent, aiguillonnent la noble ardeur.
£t n'est-ce pas cette ardeur pour le bien et pour toute vertu, que saiot Paul voulait exciter dans Fâme des premiers fidèles, quand il les animait par le spectacle des Jeux Olympiques et l'exemple des athlètes, et leur disait : Sic currite, ut comprehendatù I
Cest ainsi que les modèles, les émules incitent à s'élever plus haut, plus haut encore, k monter, à courir, à ne s'arrêter jamais ; ils donnent des ailes à l'âme.
£t en môme temps qu'ils ajoutent à l'ardeur, au courage, ils ajoutent à l'honneur du succès par le mérite de la difficulté vaincue.
Mérite proportionné au nombre même et à la force des concurrents :
A vaincre sans péril, on triomphe sans ivoire,
a dit le poëte ; mais la gloire grandit avec les périls.
Ils sont là tous, sur leur tâche, sur leur travail, sur la composition qui décidera leur défaite ou leur victoire, animés, palpitants, la flamme au cœur !
..... Exultantiaque haurit Corda pavor piUsans
Sous le coup de cette noble émotion, la source vive jaillit de leur intelligence, de leur cœur, de leur ftme.
Voilà la puissance de l'émulation et l'avantage des luttes entre émules.
Et qu'on ne dise pas que c'est là substituer Pamour du
succès à l'amour du bien. Non, qu'on veuille bien le remarquer, rbonneur ne remplace pas la conscience, pas plus qu'il ne la contredit ; il la soutient.
La conscience seule, Taustère amour du devoir, sans doute c'est aussi un aiguillon, et le premier de touff ; c'est la racine de l'émulation pour le bien ; les combats des émules que nous glorifions sont des combats pour la science et la vertu.
Mais la conscience seule, l'austère amour du devoir, ne suffisent pas toujours, dans la jeunesse surtout^ à nous exciter et à nous soutenir. Et cela est si vrai, que Dieu luimême y a joint, comme un supplément inappréciable à la conscience, et comme une excitation puissante de plus, la récompense. Et c'est pourquoi saint Augustin ne craint pas de donner aussi ce mobile à la vertu, sans pour cela la rabaisser jusqu'à un calcul. Si labor terrety mercesinvitet,
{De la haute éducation^ liv. VI, cb. v.)
La Littérature corruptrice.
Toujours dans cette littérature, la passion, — et j'entends, moi, prêtre et gardien en ce monde de la vérité et de la morale éternelle, j'entends par là ce qu'il faut entendre, ce que cela est en réalité^ — toujours la passion est honorée, embellie, exaltée, sanctifiée, presque adorée. C'est sur elle que tout l'intérêt est appelé ; c'est sur elle qu'on veut attendrir et faire pleurer. Ce n*est plus une ignominie dont il faut rougir ; c'est une faiblesse digne d'une tendre compassion. Que dis-je ? ce n'est pas même une faiblesse : elle est légitime, elle est innocente ; c'est un droit sacré du cœur. On nous parle de doux et irrésistibles penchants, pour lesquels on nous demande toutes nos sympathies et presque notre enthousiasme. De là ces réhabilitations honteuses de ce que rien ne peut réhabiliter ; ces grands
coupabtes^^ sur lesq^iéts où rassemble' à plaisiF toutes les qualités, toutes les délicatesses, toutes les générosités, tous les dévoueineots, tous les héroïsmes, qu'on entoure d'une auréole dans laquelle On fait resplendir leurs fautes, tandis qu^on abaisse, on ridiculise, on déshonore les représentants du dévoir et de Taustère vertu. Pas un crime qu'on n'embellisse, qu'on ne rende touchant, noble, attendrissant, par quelque passion héroïque ou vertueuse ; pas un devoir, pas une vertu qu'on n'avilisse, et ne rende dégoûtant par un vice bas. Voilà comment on excite à se laisser aller sans scrupule à ce courant du cœur, comme au cours d'un fleuve enchanté, en dissimulant le gouffre où tout cela va aboutir ; car là, toujours, selon les romanciers, est le grand bonheur de la vie, la félicité suprême : qui ne connaît pas cette félicité ne connaît rien ; et même quand elle est troublée, empoisonnée, les joies qu'elle donne sont encore dignes d'être achetées au prix de toutes les souffrances. Au reste, c'est en vain qu'on voudrait combattre ce penchant, il est irrésistible, et les plus hautes puissances de l'Âme doivent céder à son empire. C'est ainsi qu'on égare dans des rêves insensés les imaginations et les cœurs; c'est ainsi qu'on trouble toutes les idées, et qu'on déprave le fond des .consciences. Et avec ces détestables sophismes c'est la vertu qu'on tue dans l'âme ; c'est l'institution sacrée de la famille qu'on bat en brèche et qu'on attaque à sa racine ; c'est la société qu'on sape et qu'on frappe au cœur I
(/*ia.,tomeIII, p. 93et94.)
Le ffèBéral La Iforicière en Afrique.
Vous connaissez^ Messieurs, ce théâtre illustre de nos guerres africaines. A l'autre extrémité de cette Méditerra* née qui devrait n'être qu'un lac français, entre la mer, le désert et les montagnes, s'étend, sous le soleil de TOrient,
un pays riche et fertile: c'est l'Afrique algérienne^ jadis conquise par les Romains, civilisée par le christianisme, mais devenue, sous le joug des fils du Coran, la citadelle de la barbarie et de la piraterie, et un outrage permanent à l'Europe jusqu'au jour où le pavillon français vint venger son injure... Voilà la scène brillante où le jeune de La Moricïère était appelé à déployer ses grandes qualités militaires, et il faut dire que nul plus que lui n'était fait pour ces guerres et pour ce pays.
Né de cette forte race bretonne, sur cette terre de la bra- Yourëet delà foi; au sein d'une famillefidèle aux vieux souvenirs et aux vieilles vertus, dèsqu'il parut dans les armées, il fut le type du soldat français. Brave, hardi, aventureux, plein de fougue et d'élan, de vivacité et de gaieté gauloise, montant à l'assaut sous la mitraille, tranquille et imperturbable sous les balles, mais capitaine autant que soldat, vigilant, actif, infatigable; prudent malgré son audace, prévoyant, organisateur habile d'une expédition ou d'une razzia, fécond en expédients et en ressources ; coup d'œil prompt, décision rapide ; enlevant le soldat pour une attaque ou une poursuite, le lançant ou le retenant à son gré, l'animant du regard, du geste et de sa voix vibrante ; payant partout de sa personne, sauvant au milieu du feu un de ses soldats blessé, le saisissant par la ceinture et l'emportant en travers sur son cheval : non pas seulement soldat et capitaine, homme de batailles^ de faits d'armes, de grands coups d'épée, mais ayant le génie de l'administration aussi bien que de la guerre; se montrant, c'est réloge même qu'en a fait le maréchal Bugeaud, capable de conquérir un pays et de le gouverner; ayant les grandes vues conime les grands élans ; voyant plus loin que les armes, plus loin que la force : la civilisation après la conquête ; comprenant la noble mission de la guerre, et servant enfin par les armes cette grande cause de la civilisation chrétienne contre l'islamispic ; et, depuis Lépante
et Navarin, n'est-ce pas là éminemment la cause française dans le monde ?
Du reste, des guerres dignes de lui Taitendaient sur les plages africaines. Il y trouvait des races vaillantes qui ne devaient pas livrer leur sol sans combats ; les fils des vieux Numides de Jugurtha et de Massinîssa ; les races kabyles, indomptées par les Arabes, et indomptables dans les citadelles de leurs montagnes ; puis les races conquérantes, les fils du prophète, tribus nomades et belliqueuses, vivant sous la tente, hardis soldats, rapides cavaliers; etàlatêtede toutes ces races, les ralliant et les entraînant par sa parole et l'ascendant de son génie, un Arabe de trempe héroïque, marabout et soldat à la fois, enthousiaste et politique ; soufflant aux tribus la flamme patriotique, religieuse et guerrière ; proclamant la guerre sainte 1 Certes, La Moriciére et ses braves compagnons d'armes n'eurent pas à se plaindre ; ils purent trouver là de beaux combats : combats nouveaux, guerres inaccoutumées, sous un climat aux ardeurs dévorantes, dans un pays inconnu, inexploré, avec un ennemi fait au soleil africain et au désert, habile à profiter de toutes les défenses naturelles de son pays, partout présent à la fois, mais insaisissable ; tantôt inondant la plaine, harcelant la queue et les flancs de nos colonnes, plus rarement le front ; puis fuyant avec la rapidité du vent, sur ces chevaux légers , accoutumés à dévorer l'espace età gravir ou descendre au galop les pentes abruptes; tantôt, au bruit de notre marche, se réfugiant au loin, guerriers et population, jusque dans le désert ou sur les sommets de l'Atlas. Ces guerres demandaient des tactiques tout à fait nouvelles, et des courages à l'épreuve de tout. C'est là qu'on vit le général La Moriciére, tantôt emporter d'assaut les villes; tantôt ravitailler nos places; tantôt défendre nos postes avancés et isolés perdus au milieu des flots soulevés des tribus ; lancer des expéditions de tous côtés ; parcourir en tous sens le pays ; fouiller les gorges des montagnes ; don-
ner partout là chasse à Abdr-el-Kader ; faire des marches longues» pénibles, incessaates, sous le soleil, la pluie, les ouragans et le feu de Tennemi, traîner avec lui des convois pour vivre dans les pays où l'émir avait fait le désert, et d'où les tribus en fuyant avaient tout emporté, ou bien trouver le secret de se passer de convois, et de faire vivre la guerre par la guerre ; jour et nuit, des alertes, des enga^ gements, de chaudes affaires, des assauts sanglants, des combats meurtriers contre des nuées de Kabyles ou d'Ara<bes, on contre les belles troupes régulières et les Rouges de rÉmir.
Voilà la guerre où La Moricière conquit tous ses grades à la pointe de son épée.
Le général La Moricière à Rome.
Il part, il traverse l'Allemagne, s'embarque à Trieste, arrive à Ancône, et sa puissante activité met de suite ^ tout en noiouvement. D'un coup d'œil il reconnaît l'importance militaire de la place, et aussitôt des plans sont tracés, des travaux de défense et d'embellissements commencés, que d'autres ont achevés, mais dont la première pensée vient de lui.
Il traverse seul, avec deux compagnons de voyage» MM. de Mérode et de Gorcelles, les Marches et l'Ombrie, étudiant les lieux et les populations, ne recevant que des témoignages de respect, et constatant partout, dans ce trajet de soixante-dix lieues, l'amour des populations pour le Saint-Père.
Il arrive à Rome, et je ne vous dirai pas, le pourrais-je ! l'entrevue touchante du saint vieillard avec le guerrier.
A peine arrivé, tout se sent fortifié et rassuré par sa présence. L'aspect de la ville change, les agents de la révolu-
> L*Académie, trop rigoureuse, eiigerait qu'on dit ici tout de suite.
tion rentrent dans Tombre. Il n'est plus question d'émeutes ni de manifestations : tant peut quelquefois un seul homme ! Si forte virum quem . . .
Dés le lendemain de son arrivéei un voyageur français regardait le général traverser le pont Saint-Ange, au pas lent de son cheval^ sans uniforme, escorté de deux Jeunes Français, et en voyant cette contenance, ce calme et m&le regard> on sentait, a dit ce voyageur, que ce qui passait là était rhonneur, Thonneur au service du droit.
Il crée, en quelques mois, au Saint-Pére une armée.
Par un souvenir de ses guerres d'Afrique, il voulut qu'il y eût dans cette armée des zouaves; et ils ont bien porté ce nom.
Il retrouva bien vite son langage d'autrefois pour parler aux troupes : a Soldats, o dit-^il aux braves qui avaient fait, conduits par le valeureux Pimodan, l'exploit des grottes, « vous avez marché à l'ennemi sans compter. Je suis « content de vous...» Et à un bataillon de soldats étrangers — inutile de dire que ce n'étaient pas des Français — qui lui paraissait moins solide : « Préparez -vous.... je vous «mènerai à l'ennemi sans cartouches ; aiguisez vos baïon- « nettes I n
Mais comment décrire la prodigieuse activité qui jaillissait en mille tentatives de cet esprit infatigable, les appels du dehors, les soins de tout genre au dedans, les précautions de la plus sévère économie, la multitude des expédients ingénieux, les rapports se succédant sur tous les services : les ingénieurs militaires et civils travaillaient à côté de Téiat-major ; des cartes nouvelles étaient faites; les ques* tiens de vivres, de manutention, d^faabillement, de tarifs douaniers étaient débattues à la fois. On abordait les projets de routes, de chemins de fer, d'impôts et d'innovations ad-» ministratives, dans leur rapport avec le but militaire. Un des premiers astronomes de ce siècle, le P. Secchi, était tout étonné de se trouver requis au collège romain pouraller
M«' DUPANLaUP. 603
à Ancône installer un nouveau phare. On multipliait les lignes télégrafphîques. Des modèles inconnus et des machi-^ nés perfectionnées étaient importés de France «t d'Angle** terre. On construisait des casernes ; on ouvrait des hôpi-* taux. Tout d*an coup^ un petit arsenal apparaissait avec sa petite artillerie tirée des forts de la côte, où elle avait longtemps dormi sans affûts ; et l'on instituait pour la première fois des ^concours et des examens pour le choix régulier des officiers spéciaux. On pense bien que le minis* tre des armes secondait cette fougue administrative, et en avait sa bonne part. Le pape aurait pu s'appliquer ces paroles du psaume : a J^ai dit au vent et à la flamme : < Soyez mes ministres. »
Ce n'était pas assez pour lui d'organiser l'armée ; habitué par son commandement d'Afrique à mener de front les travaux civils et les opérations militaires, il parcourait les provinces pontificales, inspectant tout, ayant l'œil à tout, .ranimant partout la confiance, et cherchant à faire bénir partout le gouvernement pontifical et le Saint-Père. On parlait quelquefois de poignard ou de poison ; il ne les craignait pas plus que les balles ; et un jour qu'on l'avait averti de se défier d'un aubergiste, il le fit venir, et dit au pauvre homme en riant, et en lui donnant une poignée de main : « Mon ami, on dit que vous allez ce soir nous em- (( poisonner; c'est très-bien; mais sachez que je viens d'a- « jouter pour vous un article dans mon testament, en vertu tt duquel, dans les vingt-quatre heures après ma mort, vous (c serez pendu. » Le diner fut excellent.
Infatigable, il voyageait la nuit, et travaillait le jour. 0 En un mois, m'écrit un de ses aides de camp, nous avons (c passé dix-neuf nuits, sans que le service en fût ralenti. » Voilà bien « cet homme de fer» que nous avons vu.
Mais ce que je tiens surtout à dire et à constater, Messieurs, et ce qu'il est nécessaire de ne pas oublier, c'est que l'œuvre qu'il était venu faire à Rome et dans les provinces
pontificales, il la fit. Organiser une armée, ranimer la confiance, intimider et réprimer au besoin les agitateurs dans les provinces que l'armée française ne gardait pas, et les préserver de Tinvasion armée des bandes, telle était la mission militaire du général. Elle fut immédiatement remplie, et le but atteint. II fut prouvé que sans Tinvasion des troupes étrangères, le pape eût gardé ses États.
La plus grande tranquillité régnait dans toutes les posses* sions du Saint-Pére, et quand les bandes tentèrent d'y pénétrer, le général Pimodan, d'un éclair de son épée, les avait fait fuir épouvantées.
Mais ce que La Moricière n'avait pas prévu, ce qu'un loyal soldat ne pouvait prévoir, nous à Rome, c'est ce que le Piémont osa.
IN
Napoléon (1769-1821) t
Lettre du général Bonaparte à l'archiduc Charles 6
Kléher 7
Chateaubrund (1768-1848) 8
Le Printemps en Bretagne 26
Coucher de la lune sur ia mer, en Bretagne 27
L'Ouragan dans le désert 27
Aspect architectural de la France au moyen flge 29
Cymodocée est délivrée de prison :. 36
Cymodocée rendue à son père le quitte pendant son sommeil
pour voler au martyre 39
Eudore et Cymodocée dans l'arène 42
Madamedb Stabl (1766-1817) 44
Le Mont Vésuve , 55
L'Incendie d'Ancône 56
Joseph DE Maistre (1754-1821) 62
UneNuitd'été à Saint-Pétersbourg 67
Loi universelle de la mort. 70
A mademoiselle Constance de Maistre 71
A la même 73
A la même 77
Xavier rbMaistrb (1764-1852) 78
Heureux celui qui possède un ami «... 80
BONALO (1754-1840) , 82
Conséquences de l'athéisme et du matérialisme sur les multi«
tudes ignorantes 67
De la tolérance 89
ROTEB-COLLARD (1763-1845) » 95
La philosophie moderne sceptique et idéaliste 98
De rinamovibilité des juges 100
Ballanchb (1767-1847) 106
Le poète doué, de la seconde vue 109
Bbnjamin Constant (1767-1830) .-. 113
Les Impressions superstitieuses 116
U Mennais (1782.1654) 118
La Mort duclirétien , 1.28
La ProTidence 130
Physcon ou le Ventru 132
Dieu manifesté dans la création. Splendeurs de la nature
orientale 133
Souvenirs enchantés de l'enfance 135
Allégorie 136
Charles Nodier (1780-1844) 138
Trilby 140
Le Cnien de Brisquet 141
Sénancoort (1770-1846) 144
Souvenirs des Alpes 145
George CoviER (1709-1832) .... 150
Tableau de l'état des sciences 154
Lacépède (1756-1825) 157
Les Serpents 158
Le Spare Dorade : 1 Gl
' Magnificence et fécondité de la nature dans T Amérique méridionale 162
Madame GoizoT (1773-1827) 163
Les deux Amis 166
Paul-Louis Courier (177 3-1 825) 169
Lettre à M"»»*** 173
Lettre à M"« Pigalle^ à Lille 177
Malte-Brun (1775-1826) ; 180
Un Tremblement de terre 183
Victor Jacqurvont (1801-1832) 185
Rêve du retour 190
Alfred de Vignt (1797-1863) 192
Supplice d'Urbain Grandier... ••.... 194
Les Bords de la Loire m • 196
ViLLEVAiN (né en 1791) 193
Les diverses Époques «t les Renouvellements des lettres 205
Sainte-Bbuvb (1804-1869) 215
Parallèle de M. Cousin et de M. Villemain 228
L'Ecrivain du dix-neuvième eiècle. 229
Un savant à la phrase interminable « 230
Les Mémoires de M, de Walckenaer sur M"« de Sévigné 231
XiiAtKt Nisard (né en 1806) 233
Les diverses sortes de critique. . •. 240
Jules Janin (né en 1804). ..j 244
Anniversaire de la naissance de Molière, — Le Malade imaginaire , 346
La Ville de Saint-Étienne 253
Taine (nëen 1828) Î56
Caractère de Montesquieu dans son livre dt ia Grandeur et de
la Décadence des Romains 250
La Décadence de l'empire romain , . . ., 261
Ce qu*on yoit du haut du Bergonz 264
Augustin Thierry (1795-1856) 266
Qu'était-ce qu'être Romain ? 279
Bataillede Hastings 281
Importance croissante du parlement. Sa popularité, son in ter-
Tention dans les aflaires d'État 285
GuizoT(né en 1787) 288
Des causes de la chute des Méroyinsiens et des Carlovingiens. . . 206
Exécution de Charles I«^ roi d*ADgleterre, 30 Janvier 1648. •• . 310
M. Guisot dépeint par lui-même... 312
TaiERS(néen 1797) 313
Tableau des maux qui accablèrent les Français à leur entrée en
Espagne (oct. 1807) 317
Napoléon le 30 mars 1814 320
Portrait de Louis XVIII 327.
MiCHELET (né en 1798) 329
Tableau géographique de la France 340
La Nature aux tropiques 344
Barante (1782) 347
Emprisonnement du connétable de Clisson 353
CHAMPAGTiY'(né en 1804) é 350
Ce que c'était que la position d'un empereur romain 363
Victor Hugo (né en 1802} 365
Claude Frollo 375
La Pieuvre * 378
Lamartine (1790^1869) 383
Dévouement 300
Prière de la servante • 394
La Mère de M. de Lamartine • 395
La Tempête 400
Vue duLiban 406
Le Cheval arabe 407
Accueil fait à M. de Lamartine par les Arabes 408
Portrait de M. Laine 410
Alexandre Dumas (né en 1803) 411
Le Cimetière du château d'If. 418
Le Salon de C. Nodier à l'Arsenal 425
Balzac (1799-1850) 433
L*Enfant maudit 437
Mort de l'avare Grandet • . . • 439