‹ Prosateurs français du XIXe siècleChapitre 18 sur 19 · LOUIS VEUILLOT · texte numérisé non relu

LOUIS VEUILLOT

oublier^ le Droit du Seigneur^ réponse solide^ spirituelle el élo* quente à une brochure de M. Dupin, qui imputait à l'Église d'ayoir toléré, pendant tout le moyen âge, une infamie. C'est un des plus jolis coups de réfutation qui aient jamais été portés à l'ignare mauvaise foi.

De 4950 à 4860 toute Tactivité du rédacteur en chef de YUnu vers dut se dépenser dans les luttes de la politique el dans les polémiques religieuses. En 1859, au milieu de la guerre qui venait d'éclater, « souvent inquiet, ne vopint aucun avantage à soutenir la conversation politique avec certains vaiiianls d'écrit toîre S » il demanda refuge à la littérature. Il s'enfuit en esprit vers la campagne, verslamer; il évoqua Mozart, et le vent elles vagues, pour moins entendre les journaux. Il écrivit Çà et là.

D'où vient ce livre^ et que signifie ce titre ? L'auteur nous apprend que de rapides croquis retrouvés sur de vieux carnets de voyage en ont fourni la matière avec des esquisses anciennement terminées.

a Le tout, dit-il, se présente avec assez peu d*ordre, et souvent dans une forme assez peu usitée. Pour l'ordre, il n'est pas absolument nécessaire, puisqu'il s'agit de courses à travers champs. Pour la forme, elle est venue ainsi, à peu près toute seule. Comme la pensée du livre ou plutôt du recueil, elle sent l'occasion et la distraction; elle tient du

souvenir et du rêve, de la causerie et du chant; demi-poésie on

demi-aommeil. Qu'importe, bélaa 1 et à quoi bon composer an livre ? Les livres aussi s'en vont, n

Dans sa pensée, Çà et là, c^est comme s*il disait divagations, digressions, écrit sans méthode et sans ordonnance. Sa plume a la bride sur le cou, mais il l'a dressée dès longtemps à n'aborder jamais les régions de l'absurde, à se tenir éloignée de la fantaisie et de la chimère. Il s'efforce de s'attacher au réel, de sorte que le lecteur puisse en tirer quelque moralité. Quelques parties de ce livre sont plus graves que le titre ne semble l'indiquer j mais l'auteur a moins redouté d'être parfois un peu sérieux sous un titre frivole, que de paraître un peu frivole sous un titre sérieux.

Dans ce livre rempli de tant de choses gracieuses et aimables, et d'où ressort surtout cette pensée fortifiante^ qu'à travers

* Çà et là, Préface.

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toutes les tristesses, tous les combats, toutes les humiliations, Dieu a voulu que la vie de ses enfants fût pleine de iumièroi de consolation, de paix et même de gloire ^ dans ce livré d'un homme qui n'a pas connu que la guerre, mais qui a rencontré dans ses pèlerinages de honnes et douces figures, des sentiments nobles, des ftmes saintes, des tableaux faits pour reposer le cœur, et qui a éprouvé les Joies, les épanouisse* ments et les paisibles ardeurs qui font aimer la vie ; dans ce livre trop imparfait au gré de ses déÂrs, M. Veuillot n*a pu verser tout ce que son cœur et son imagination aspiraient À répandre. 11 n'a pu faire ce livre longtemps rôvé, « ce livre jeune, plein de lumière et d'ombre, plein de paroles sages et d'innocentes chimères, ce livre heureux, cette promenade sur l'herbe au bord des fontaines, dans le sentier des aromates sauvages, ce doux livre où la brise des montagnes et la brise de mer auraient caressé les leçons de l'expérience indulgente et la flamme des dernières illusions ^ » Non, le temps était passé pour lui de faire ce livre d'artiste heureux, et cultiver en paix quelque coin du beau pays des songes n'était pas permis à ce belliqueux écrivain. Vite il lui fallait forger et manier des armes.

Entre deux batailles il put cependant écrire encore un livre où son flme se répandit en de libres épanchements, le Parfum de Rome : titre d'un goût douteux, mais livre en partie excellent, où l'on trouve des pages délicieuses' : c'est celui de tous ses ouvrages que l'auteur aime le mieux. Nous lui reprocherons la discordance des tons, et le mélange de notes dures ou bouffonnes avec des notes pures et suaves.

Dans ce livre, M. Louis Veuillot s'est plu à défendre la papauté libre et souveraine, de toute l'ardeur de son flme, de toute la vigueur de son esprit, comme il l'avait fait dans tant d'articles impérissables. 11 continua cette défense généreuse, quelquefois intempérante dans la forme, jusqu'au jour où la force brisa sa plume de journaliste \

1 Çà et ià, Épître dédie.

s Lire en particulier les pages sur le Dsvire à vapear et sur le navire

à voiles; Tobélisque du Vadcau ; vue de Rome; Raphaël et le Dominiqain.

* Si l'espace nous le permeitAit, nous aimerions à dire ici les témoi-

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Le droit de reprendre son journal ne devait lui ùlYb rendu qu'au bout de sept ans. Dans cet intervalle il écrivit ou publia nombre de brochures et de livres. Nous avons déjà mentionné Çà et là et le ParfUm de Rome. Nous ne parlerons que de deux autres livres d'un genre bien différent, Irop différent, la Vie de Jésus et les Odeurs de Paris,

Les récentes attaques de l'incrédulité, et notamment la publication de l'ouvrage de M. Renan, furent l'occasion de la Vie de Jésus de M. Veuillot ; elles n'en sont pas directement l'objet. Il n'a voulu que raconter la vie de Notre-Seigneur, en ne prenant nul autre guide, nul autre document que l'Évangile, qui dit la divinité de Jésus-Christ, de même que la divinité de Jésus* Christ prouve invinciblement la divinité de l'Évangile. Le récit dégagé de toute polémique, mais peut-être trop mêlé d'interprétations quelquefois contestables, est plein de noblesse, de charme et d'intérêt. Eu tête du livre, l'auteur a placé une introduction où il parle> presque en théologien, de l'homme considéré comme preuve de l'existence de Dieu, du but pour lequel l'homme a été créé, de la chute, de la nécessité d'un médiateur, et, après avoir présenté le résultat dés découvertes du monde païen sur la connaissance de Dieu et sur la connaissance de l'homme, passe aux prophètes qui marchèrent devant Jésus « dès le fond le plus lointain des âges, proclamant s& mission, racontant d'avance ses œuvres et sa vie. »

Les adversaires ordinaires de M. Veuillot n'eurent que des éloges pour cet ouvrage ; mais le second livre dont nous avons à parler devait réveiller toutes les attaques, et, tout en faisant pénétrer pour la première fois l'auteur dans la grande

gnages de sympathie que M. Veuillot, en cette douloarease épreuve, rencontra dans la presse. Nous nommerons seulement M. de Saey au s^Jet duqael le rédacteur de V Univers a écrit les lignes suivantes :

« Nom nous sommet combaUus souTeot sans qu'un fond de sympathie ait cessé d'exister entre nous, et j'espère que la trace en est sensible dans tout ce que j*ai écrit. Cette sympathie s'est manifestée de son côté d*une manière bien douce pour moi. Quand VÙniver» a été supprimé, II. de Sacy ne se contenta pas d'être des premiers à m'eiprimer ses regrets, il fut eucore des premiers à m'offirir ses sertices, et il fit mieux que de les offrir : sans me le dire il s'employa pour moi. Rien ne poutait plus me charmer ni moios me surprendre, et si j'avais eu à choisir parmi tant d'adversaires de la teille la main que je voulais serrer, e*eût été celle qui m*était si cordialement tendue. • (Juillet 1860, Jl/tf/anpes, !• série, t. VI, p. 65.)

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publicité, lui attirer de toutes parts des reproches dont quelques-uns étaient mérités.

Les Odeurs de Paris ! ce titre, chràsi pour faire pendant au Parfum de Rome, et pour attirer l'acheteur, nous déplaît et nous 4^boque« Dans l'ouvrage, composé de véritables articles et de morceaux détachés qui se relient tant bien que mal, nous admirons des pages qui nous paraissent des plus belles^ des plus énergiques et des plus malignes que l'auteur ait écrites ; •nous n'aimons pas l'ensemble du livre et l'esprit qui Tanime.

Ce que les Odeurs de Paris expriment surtout, c'est le mépris de l'auteur pour toutes choses, même celles qu'il ne connaît pas S et presque tous les hommes de son temps.

« J*ai parlé cçmme j*ai senti, dit*il, je ne m'accuse ni ne m'excuse de Tamertume de mon langage. Encore que Je n^aime guère le temps où je vis, je reconnais en moi plus d'un trait de son caractère, et notamment celui que je condamne le plus : Je méprise. La haine n'est point entrée dans mon cœur, mais le mépris n'en pent sortir. Il s'est cramponné là, il est vainqueur quoi que je fasse, il augmente quand Je m'étudie à l'étouffer ; il désole mon âme en lui montrant, comme un effet de la perversité humaine, cette universelle conjuration contre le Christ, où l'ignorance a plus de part peut-être que la perversité. Ma raison^ non moins révoltée que ma foi, accable ce que je voudrais conserver d'espérance, et me dicte des paroles acérées qu'il me semble que je ne voudrais pas écrire. J'en viens à croire que c'est ma fonction, de faire entendre aiix persécuteurs de la vérité quelque chose de cet indomptable mépris par lequel se vengent la conscience et l'intelligence qu'ils écrasent, et de leur montrer dans un avenir prochain l'inexorable fouet qui tombera sur eux. Je suis cet homme qu'une force supérieure à sa volonté .faisait courir sur les remparts de Jérusalem investie, mais encore orgueilleuse, criant : Malheur l malheur! malheur à la ville et au tem^ pie ! Et le troisième jour il ajouta : Malheur à moi! £t il tomba mort^ atteint d'un trait de l'ennemi *. »

Après avoir reconnu que celle disposition de mépris universel est condamnable, comment M. Veuillot peut-il dire si intrépidement qu'il ne s'accuse ni ne s'excuse de l'amertume de son tangage? Le mépris et l'amertume, pas plus que la haine, ne conviennent ft un défenseur si déclaré de la religion. Nous

^ Par exemple, les sciences et l'économie politique. « Odeurs de Paris^ 3* édition, préf., p. xvii.

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