GAUME FRÈRES ET J. DUPREY, ÉDITEURS
3, RUE DE l'aBUAYE, 3
Toai droits réflerréfl.
DU XIX' SIÈCLE
^ cr . ^ ^ V NAPOLEON,
( Le héros du dix-neuTÎôme siècle par les armes et par le
^^ génie de l'administration en est aussi un des plus admirables ^ écrivains, « un écrivain immortel^ immortel comme César ^. » ^1,^ Son éducation à Técole d'artillerie de Brienne fut toute militaire et scientifique; cependant il ne négligea pas la littérature, et, à Taurore de son adolescence, sous Tempire d'une sombre et insurmontable tristesse, il fut pris d'une passion insatiable pour la lecture; il dévoraittous les livre?. Il lui en resta un fonds de connaissances littéraires assez varié, qu'il augmenta plus tard dans les diverses phases de sa carrière inouïe.
Dans la première fougue de sa jeunesse il écrivit des œuvres hâtives, où une grande puissance de talent perçait déjà, à travers le désordre des idées, Tincorrection du style, le goût déclamatoire du jour, et où il laisse déborder en invectives passionnées son exaltation républicaine. Ses lettres au Directoire, écrites d'Italie, sont ardentes, inquiètes, souvent incohérentes; à chaque ligne on sent un homme non encore mûri, qui fait déjà de grandes choses, et en rêve de plus grandes. En Egypte, sa parole et son style prennent un ton chaud et coloré comme le climat ; on le voit dominé par un enthousiasme tout orien. tal pendant qu'il rêve je ne sais quel vaste empire àsiatique« Premier consul, sa langue se règle^ se tempère comme sa conduite, et revêt l'autorité, la dignité de son rang. Empereur, il
^ Thiers, Consulat et Empire, liv. XXVIII.
semble retrouver d'instinct la diction des César et des Auguste, Yimperaloriam brevitatem. Lui qui, denii-éirauger ^, ignorait dans sa jeunesse les premières règles de notre langue, il en devient un des plus sûrs et des plus fermes régulateurs, dans ses proclamations, dans ses bulletins, dans ses mes^sages, dans ses lettres politiques ou militaires. Ses proclamations militaires ont donné à notre littérature un genre nouveau, où il restera peut-être sans rival, comme il fut sans modèle; ses bulletins, les uns agités et pitturesques, comme ceux d'Arcole et d*Aboukir, les autres majestueux et sévères^ comme ceux d'Austcrlitz et d'iéna, seront toujours lus avec une égale admiration. Sa correspondance politique et militaire, récemment publiée, est un monument unique. Voulant atout prix diriger et dominer Topinion, il prenait lui-même une part active à la rédaction du seul journal qui, sous son autocratie, eût droit (ie parler librement. Le premier Consul, ou l'Empereur des Français, était pour ainsi dire le seul rédacteur du Moniieur^ et quel rédacteur I « H y a de ces articles du Moniteur, a dit le plus brillant défenseur du libéralisme, qui sont des modèles ache\és de discussion et de langage ; on y sent un rude jouteur, qui n'eût pas dû craindre la liberté de la presse, et que peu d'homflies en ce temps-là eussent été capables de combattre dans une telle langue, soit qu'il eût raison, soit qu1i eût lort '.» Orateur plus encore qu'écrivain, improvisateur unique, quand il se livrait à des discussions d'abandon, il éblouissait par la lucidité de ses idées et par l'éloquence de sa parole nerveuse et brillante.
Le fondateur du trône impérial avait mis au nombre de ses plus chères ambitions celle de relever les lettres de la honteuse décadence où elles étaient tombées. M. Sainte-Beuve, racontant les entretiens du général Bonaparte pendant la traversée de Toulon à Malte avec Arnault, sur Homère, sur l'Odyssée^ sur toutes sortes de sujets littéraires, a très-bien dit:
« D'après ce qui nous est transmis de ces conversations, on sent -combien l'instinct de Napoléon excédait et débordait le cadre de la littérature de son temps : soit qu'il causât avec Arnault, soit que plus
1 Expression de Chateaubriand dans ses Mémoires d'Outre' Tombe, - Cnrrel, National^ 16 mai 1881.
tard il causât ayec Fontanes, il demandait évidemment autre chose que ce c|ii*on lui offrait. Il provoquait des idées, un genre et un ordre de créations dont il cherchait vainement le poëte autour de lui ^ »
Malheureusement, il fut trop absoibé parla fureur des conquôtes pour s'occuper comme il Teût pu de la restauration et de ragrandissement des lettres, et ses efforts eurent de faibles résultats, parce que les lettres vivent surtout de liberté.
Quand sa titanesque ambition eut renver*-é sa prodigieuse fortune, en compromettant, pour un temps incalculable, les destinées de la France, après le désastre de Waterloo, retiré à PElysée, avant d'écrire la lettre immortelle par laquelle il termina sa vie publique, il caressait le rôve de se rendre en Amérique pour 7 cultiver en liberté les sciences, seul objet qu'il croyait pouvoir s'emparer fortement de son âme et de son esprit, alors qu'il était condamné à ne plus commander des armées. Apprendre ce que les autres ont fait n'aurait pu lui suffire. 11 voulait, dans cette nouvelle carrière, laisser des travaux^ des découvertes dignes de lui. Il aspirait à rencontrer un compagnon qui le mit d'abord et rapidement au courant de l'état actuel des sciences, pour ensuite parcourir avec lui le Nouveau Continent, depuis le Canada jusqu'au cap Horn, et^ dans cet immense voyage, étudier tous les grands phénomènes de la physique du globe sur lesquels le monde savant ne s'était pas encore prononcé. Le grand géomètre Monge aurait consenti avec transport à être le compagnon qu'appidait Napoléon pour les scientifiques explorations que rêvait son génie incapable de repos. Mais bientôt la captivité allait pour jamais enchaîner son vol.
11 ne put faire sur le rocher de Sainte-Hélène ce qu'il rêvait d'accomplir dans les libres espaces de l'Amérique. Il dut se réduire à l'exécution de la prondesse qu'il avait faite à ses guerriers dans ses adieux de Fontainebleau, écrire Thistoire de ses campagnes. 11 la dicta, mais avec de grandes lacunes, aux quatre compagnons volontaires de son exil, les généraux Bertrand et Gourgaud, MM. de Moutholon et Las Cases.
« Dans cet ouvrage, dit un impartial historien, on peut voir sur quelles fortes méditations, sur quelle instruction variée et positive s'appuyèrent
1 Causeries du lundis 21 mars 18,53.
les brillantes inspirations de son génie militaire. Ses descriptions topographiques de l'Italie et de l'Egypte sont deis chefs-d'œuvre dont ni César ni Xénophon n'avaient tracé le modèle ; dans quelques-unes de ses relations, et surtout dans celle de la bataille d*ArcoIe, il lui est donné de surpasser encore les effets des éloquents bulletins qu'il écrivait dans le feu de la victoire; mais le plus souvent il les laisse regretter.
« L*efret général de ces mémoires est la monotonie d'un panégyrique écrit par le héros lui-même. On lui demanderait l'aveu de quelques fautes, et ce genre de franchise qui pare les écrits militaires du grand Frédéric. Hais c'est une satisfaction que Napoléon refuse impitoyablement à ses lecteurs. Ses Jugements sur quelques-uns de ses compétiteurs de gloire, et particulièrement sur le général Moreau, sont sévères et paraissent déceler une partialité Jalouse ou vindicative. Le destin, dans ses récits, reste chargé dés désastres que lui-même est allé chercher au loin et que ses plus Judicieux compagnons lui prédisaient. Ce qu'il y a de plus désespérant, c'est qu'on ne communique Jamais avec son ftme. Il surmonte avec soin ses doulenrs, ses regrets, surtout ses repentirs. On aimerait mieux qu'il les confiât K *
Le grand captif, bien avant la 6 n de sa tftcbe, se découragea de dicter le récit de ses campagnes. Chaque jour il inclinait davantage à se fier à la postérité du soin de sa gloire, a A quoi bon^ disait-il, tous ces mémoires à consulter^ présentés à notre juge à (ouS) la postérité ? Nous sommes des plaideurs qui ennuient leur juge. La postérité est un appréciateur des événements plus fin que nous. Elle saura bien découvrir la vérité sans que nous nous donnions tant de peine pour la lui faire parvenir.»
Pour donner à son esprit un aliment indispensable, il se jeta dans des lectures plus multipliées que continues, sur lesquelles d'ordinaire il exprimait des jugements rapides. « Sa sensibilité au beau, devenue exquise par l'âge et la souffrance^ dit M. Thiers, savourait avec délices les cbefs-d'œuvrc de Fesprit humain. Le soir, parlant un peu moins des événements de sa vie, il parlait de ses lectures, et parfois lisait à ses amis des passages des grands écrivains de tous les temps avec l'accent d'une haute et sûre intelligence'. »
Ce qu'il disait dans la conversation devant les compagnons de sa captivité^ était recueilli aussi religieusement que ce qu'il
i Charles Lacretelle, la liestauratiorif ch. xxn. « Consulat et Empire^ t. XX» p. 669.
dictait, mais ce n'étaient pas des épanchements; trop averti que toutes ses paroles iraient. à la posti^rité, il restait sur le théâtre. Parfois cependant Thomme apparaissait à découvert ; c'était quand, écoutant les leçons de Texpérience et de Tinfortune, reportant son regard sur le passé ou s'élançant vers l'avenir^ il condamnait le despotisme et la guerre, et prédisait avec calme et confiance les libres et pacifiques destinées de l'humanité.
Nous le répéterons en terminant^ l'écrivain chez Napoléon n'est pas moins merveilleux que le guerrier et l'administrateur. Le style de sa maturité respire la grandeur comme sa vie. Grandeur sobre et sévère, éloquence précise et ferme, « avec de brusques éclairs de poésie ^. » « Coloré quand il peignait, clair, précis, véhément, impérieux quand il démontrait, il était toujours simple comme le comportait le rôle sérieux qu'il tenait de la Providence, mais quelquefois un peu déclamateur par un reste d'habitude particulière à tous les enfants de la Révolution française '. »
Ses préférences litti^raires allaient naturellement au grand, au sublime, môme au sublime un peu enflé. Il mettait Corneille infiniment au-dessus de Racine; cependant il vint successivement à savoir goûter Racine. L'innovation dans la composition liliéraire et dans le style ne plaisait pas plus à son génie dominateur que l'innovation dans la politique, dans la philosophie, dans la religion. Partisan déclaré de la tradition classique; admirateur d'Homère et ennemi de Shakespeare^ il se défiait, pour le goût comme pour l'influence morale, de rimportation des littératures étrangères, et faisait mettre au pilon VAllemagne de madame de Staël, autant par haine du romantisme que par ressentiment contre l'auteur. Il pouvait être et fut un grand écrivain ; mais, avec ses préoccupations personnelles, avec son ombrageuse aversion pour tout ce qui sentait la liberté et respirait la hardiesse, il ne pouvait pas être le promoteur d'un grand siècle littéraire.
* Sainte-Beuve, Causeries , Henri IV écrivain, tome complémentaire. « Thiers, Consulat et Empire, liv. XXVHI.
Lettre du général Bonaparte & rarchidnc Charles.
En 1797, Napoléon Bonaparte, général en chef de Tarmée d'Italie, vainqueur de l'Autriche, déjà lancé sur la route de Vienne, s'arrête à Klagenfurth, capitale de laCarinthie, prend la plume et écrit à l'archiduc Charles :
Monsieur le général en chef, les braves militaires font la guerre et désirent la paix. Cette guerre ne dure-t-elle pas depuis six ans? Avans-nous assez tué de monde et causé assez de maux à la triste humanité? Elle réclame de tous côtés. L*Europe, qui avait pris les armes contre la Rt^piiblique française, les a posées. Votre nation reste seule, et cependant le sang va couler plus que jamais. Celte sixième campagne s'annonce par des présages sinistres. Quelle qu'en soit l'issue, nous tuerons de part et d'autre quelques milliers d^bommes, et il faudra bien que Ton finisse par s'entendre, puisque tout a un terme, même les passions haineuses.
Le Directoire exécutif de la République française avait fait connaître à Sa Majesté TEmpereur le désir de mettre fin à la guerre qui désole les deux peuples. L'intervention de la cour de Londres s*y est opposée. N'y a-t-il donc aucun espoir de nous entendre, et fàut-il, pour les intérêts et les passions d'une nation étrangère aux maux de la guerre, que nous continuions à nous entr'égorger ? Vous, monsieur le général en chef, qui par votre naissance approchez si près du trône et êtes au-dessus de toutes les petites passions qui animent souvent les ministres et les gouvernements, étes-vous décidé à mériter le titre de bienfaiteur de l'humanité entière et de vrai sauveur de l'Allemagne? Ne croyez pas, monsieur le général en chef, que j'entende par là qu'il n'est pas possible de la sauver par la force des armes; mais, dans la supposition que les chances de la guerre vous deviennent favorables, l'Allemagne n'en sera pas
moins ravagée. Quant à moi, monsieur le général en chef, si rouverture que j*ai l'honneur de vous faire peut sauver la vie à un seul homme, je m'estimerai plus fier de la couronne civique que je me trouverai avoir méritée que de la triste gloire qui peut revenir des succès militaires ^.
{Histoire de la Révolution française^ par Thiers,
t. IX, p. 88-90.)
Kléber.
Kléher était le plus bel homme de l'armée. Il en était le Nestor. Il était âgé de cinquante ans. Il avait l'accent et les mœurs allemandes. Il avait servi huit ans dans l'armée autrichienne en qualité d'officier d'infanterie. En 1790, il avait été nommé chef d'un bataillon de volontaires de l'Alsace, sa patrie. Il se distingua au siège de Mayence, passa avec la garnison de cette place dans la Vendée^ où il servit un an, fit les campagnes de 1794, 1795, 1796 à l'armée de Sambre-et-Meuse. Il en commandait la principale division, s'y distingua, y rendit des services importants, y acquit la réputation d'un général habile. Mais son esprit caustique lui fit des ennemis. Il quitta l'armée pour cause d'insubordination. Il fut mis à la demi-paye. 11 demeurait à Chaillot pondant les années 1796 et 1797. Il était fort -gêné dans ses affaires, lorsqu'en novembre 1797 Napoléon arriva à Paris. Il se jeta dans ses bras. Il fut accueilli avec distinction. Le Directoire avait une grande aversion pour lui^ et celui-ci le lui rendait complètement. Klèber avait dans le caractère on ne sait quoi de nonchalant qui le rendait facilement dupe des intrigants. Il avait des favoris. Il aimait la gloire comme le chemin des jouissances. Il
^ L'archiduc, lié par les ordres de son gouvernement, ne put accueillir les propositions. Mais, la semaine suivante, l'Autricbe signait à Léobea les préliminaires de la paix.
était homme d'esprit, de courage, savait la guerre, était capable de grandes choses, mais seulement lorsqu'il y était forcé par la nécessité des circonstances; alors les conseils de la nonchalance et des favoris n'étaient plus de saison.
{Campagne d^ Egypte et de Syrie,)
François-René de Chateaubriand descendait de ces fiers Chateaubriand de Beaufort qui tiennent aux premiers comtes, ensuite ducs de Bretagne. Il naquit à Saint-Malo^ le 4 septembre i768. Son enfance s'écoula moitié dans la solitude assez sombre du vieux manoir patrimonial de Combourg, moitié dans les collèges de Dol, de Rennes et de Dinan où il fit d*irrégulières mais fortes études. Destiné d'abord & la marine^ puis & l'état ecclésiastique, il entra en 1786^ comme sous-lieutenant, au régiment de Navarre, et, en 1787, fut présenté au roi par le comte de Chateaubriand, son frère. Déjà s'était éveillé en lui ce goût d'aventures qui ne le quitta jamais, et qui lui faisait dire un jour : a J'avoue que je ne saurais entendre parler de sang-froid de chevalerie, et, quand il est question de tournois et de défis, je me mettrais volontiers à courir les champs comme le seigneur don Quichotte pour redresser les torts. » Déjà aussi il caressait des rêves poétiques et des projets littéraires et se liait avec les hommes de lettres célèbres. Dans sa maturité il se félicKait beaucoup de ce qu'un heureux hasard l'avait jeté dans la société de La Harpe et lui avait procuré le bonheur de recevoir quelques leçons de cet excellent maître, A son premier voyage & Paris ou au second qu'il fit vers \\k fin de 1789, il fréquenta aussi Fontanes, André Chénier, Parny, Le Brun, Ginguené, Ghamfort. Il débuta dans les lettres en insérant dans VAlmanaxîk des Muset de 1790 une idylle Irèsfade, intitulée V Amour de la campagne, et tout de suite, s'éievant aux plus ambitieux desseins, il congut l'idée de faire ïépopée
de rhamme de la nature, et de peindre les mœurs des sauvages, en les liant à quelque événement connu. Après la découverte de l'Amérique, il ne vit pas de sujet plus intéressant, surtout pour des Français, que le massacre de la colonie des Natchez à la Louisiane, en 1727. Toutes les tribus indiennes conspirant, après deux siècles d'oppression, pour rendre la liberté au Nouveau Monde, lui parurent offrir un sujet presque aussi heureux que l/i conquête du Mexique. Il Jeta quelques fragments de cet ouvrage sur le papier, mais s'aperçut bientôt qu'il manquait des vraies couleurs, et que, pour trouver la vérité des images, il lui fallait, à l'exemple d'Homère, visiter les peuples qu'il voulait peindre. En 1789, il fit part à M. de Malesherbes de son dessein de passer en Amérique, Désirant en même temps donner un but utile à ce voyage, il forma le projet de découvrir par terre le passage tant cherché de la mer du Sud par le Nord, sur lequel Cook même avait laissé des doutes ^* 11 ne devait publier que bien des années ensuite le poème en prose pour lequel il avait conçu la pensée de ce grand voyage.
Apprenant la marche de la Révolution en France, il revint d'Amérique sans avoir fait la grande découverte qu'il s'était proposé de poursuivre, débarqua au Havre en 1792, fit un court séjour à Paris, et partit au mois de Juillet pour l'armée des princes réunie à Coblentz. Blessé au siège de Thionviile, malade pendant la retraite, il se réfugia à Jersey, chez un oncle maternel, et passade là en Angleterre (mai 1793). A Londres, en proie & la misère et à la souffrance, il fut réduit, pour vivre, & donner des leçons et à travailler pour des libraires ou des journaux. C'est au milieu de ces douleurs et de ces aventures de l'exil qu'il composa et publia son premier ouvrage, un Esgai historique, politique et moral sur les révo* luttons anciennes et modernes, considérées dans leurs rapports avec la Révolution française, Londres, 1797. Bien plus tard, l'auteur, dans une seconde édition annotée, ne ménageant pas plus son amour-propre que ses principes, s'est moqué comme il convenait du ton suffisant, de la bouffissure et de l'extravagance sceplique de ce premier barbouillaye d'ico-
1 Préface d'il to/a.
lier. Suivant ses propres expressions, l'éducation chrétienne, qu'il avait reçue avait laissé des traces ptoFondes dans son cœur, mais sa tête était troubl(^e par ses souffrances, par ]es livres qu'il avait lus, par les sociétés qu'il avait fréquentées ; jeune et malheureux, il ne savait plus, é ce triste moment de sa vie, que penser en littérature^ en morale^ en religion* Dans VEssai mr les Révolutions^ on sent l'élève de Jean- Jacques, pour lequel il professa si longtemps un chaleureux enthousiasme, et on sent l'ami de Parny qu'il savait dès le bas âge, dont il faisait ses dtUices, qu'il n'a jamais oublié et qu'il loue encore dans ses m«^moires posthumes ; on y sent aussi le pyrrhonien et l'holbachien. Le jeune gentilhomme brelo^ méconnaît tous les principes élevés: selon lui. Dieu, la Matière, la Fatalité ne font qu'un ; tout est chance, hasard, Talalité dans ce monde, la réputation, l'honneur^ la richesse, la vertu même. Rench(f>rissant encore sur ce qu'il avait imprimé, il ajouta, sur les marges d'un exemplaire, des notes comme celles-ci : « Il y a peut-être un Dieu^ mais c'est le Dieu d'Épicure ; il est trop grand, trop heureux pour s'occuper de nos affaires, et nous sommes laissés sur ce globe à nous dévorer les uns les autres. » Cependant il est vrai de dire qu'à travers les tént^bres de ce livre de doute et de douleur, il se glisse un rayon de la lumière chrétienne qui brilla sur son berceau. Comme il le dit lui-même, on voit partout dans VEssai que sa raison, sa coiiscience, ses penchants démentaient son philosophisme, et qu'il retombait avec autant de joie que d'amour dans les vériti^s religieuses ^ il ajoute ailleurs :
« Cet ouvrage est an véritable chaos : chaque mot y contredit le mot qui le suit. On pourrait faire de VEssai deux analyses différentes: on prouverait par l'une que je suis un sceptique décidé, un disciple de Zenon et d*Èpicure; par Tautre on me ferait connaître comme un chrétien bigot, uu esprit superstitieux, un ennemi de la raison et des lumières. Oa trouve dans cette rêverie de Jeune homme une profonde vénération pour Jésus-Christ et pour l'Êvangile, l'éloge des évèques, des curés, et des déclamations contre la seconde Rome et contre les moines ; on y rencontre des passages qui sembleraient favoriser toutes les extra-
^ Essaie 2^éàii.,i. I, p. 172.
CHATEAUBRIAND* il
vagances de l'esprit humaio, le suicide, le matérialisme^ l'anarchie ; et tout auprès de ces passages, on lit dos chapitres entiers sur Texistence de Dieu, la beauté de l'ordre, l'excellence des principes monarchiques '. n
Cet ouvrage, qui, malgré toutes ses défectuosités, annonçait un écrivain original et puissant, ne le fit connaître qu'en Angleterre. Un an à peine après sa publication, un grand deuil, la nouvelle de la mort de sa mère, dont les derniers jours avaient été attristés par la pensée de ses erreurs, le' ramena brusquement à la foi de son enfance. Selon ses propres expressions, il ne céda point à de grandes lumières surnaturelles, sa conviction sortit du cœur: Il pleura, et il crut.
Pour réparer le mal qu'il avait fait et causé, il entreprit un ouvrage sur les Beautés poétiques et morales de la religion chré^ tienne, intitulé plus tard le Génie du Christianisme, Après le iH brumaire, il rentra en France, et y retrouva plusieurs amis, Fontanes principalement, qui l'associa à la rédaction du Mercure de France, Il donna dans ce recueil, en 1801, le roman d'Afalay ou les Amours de deux sauvages dans le désert, comme un épisode détaché du Génie du Christianisme, dont l'objet était de montrer le tableau intéressant d'un peuple chasseur et d'un peuple laboureur, « la religion, première législatrice des hommes, les dangers de l'ignorance et de l'enthousiasme religieux, opposés aux lumières, à la charité et au véritable esprit de l'Évangile, les combats des passions et des vertus dans un cœur simple, enfin le triomphe du christianisme sur le sentiment le plus fougueux et la crainte la plus terrible : l'amour et la mort. »
Atala n'eut guère d'abord qu'un succès de ridicule. L'auteur fut affublé des sobriquets les plus grotesques. L'armée classique, l'abbé Morellet en tête, comme le dit Chateaubriand lui-même, fondit sur sa Floridienne^, Joseph Chénier répondait à ceux qui plaçaient ce roman chrétien au-dessus de Paul et Virginie et de la Chaumière indienne^ que c'était comparer la première esquisse d'un écolier aux meilleurs tableaux d'un maître* 11 appelait A/a/a « une fable incohérente',» et relevait
1 Ewfli, 2« édit., préf. , p. XXXI.
* Lift, angl., 6* p.
» Œuw. anc., t. III, p. 172.
i2 LES PROSATEURS DU XIX* SIÈCLE.
d'une façon comique et mordante les expressions singulières de ce livre si étrange, à la première édition surtout : le Nez du Père Aubry aspirant à la tombe ; le Crocodile de la fontaine; celte chanson sau vage : RéjouUsons-^noiiSj nous serons brûlés au grand vil' loge; et cette fameuse phrase : Orages du cœwr, mV^criai-je, ef ^-ce une goutte de votre pluie ? Des juges moins partiaux, comme Palissot, déclaraient également qu'à Texc^^ption de quelques pages intéressantes, le roman à'Âtala leur paraissait très-Ticieux de style et très-ennuyeux.
Dans les éditions ultérieures, qui se suivirent rapidement, Chateaubriand tint grand compte des critiques qui avainntété faites de son style; il passa quatre ans & revoir cet épisode. Il s'appliqua à le dégager des épithëtes qui rembarrassaient, et le fit marcher avec plus de naturel et de simplicité; il pesa chaque phrase, examina chaque mot, voulut faire disparaître jusqu'aux moindres incorrections de langage, enfin mettre plus d'ordre et de suite dans quelques idées ^. Ces efforts pour effacer les taches qui avaient fait crier si haut ses censeurs furent bien récompensés. Atala fut dévoré et se vit bientôt traduit dans toutes les langues de l'Europe.
C'est ainsi qu' Atala annonçait le Génie du Christianisme y et que cette sauvage réveillait dans un certain monde les idées chrétiennes, et rapportait par ce monde la religion du père Aubry des déserts où elle était exilée*.
L'opinion une fois tfltée, M. de Chateaubriand se décida à donner son grand ouvrage du Génie du Christianisme^ Cette apologie était composée de quatre parties. La première traitait des dogmes et de la doctrine, et parlait du charme et de la grandeur des mystères. La seconde développait la poétique du christianisme. La troisième continuait l'examen des beaux-arts et de la littérature dans leurs rapports avec la religion. La quatrième traitait du culte, c'est-à-dire de tout ce qui concerne les cérémonies de l'Église et de tout ce qui regarde le clergé, séculier et régulier. L'auteur croyait que cette gradation de preuves établirait une progression d'intérêt dans le Génie du Christian nisme. Il suivit peut-être un peu trop le conseil de son spirituel
t Préf. de Tédit. io-t2 de 1805.
* Défenae du Génie du Christianisme,
ami Joubert^ qui eut tant de part, par son influence, par ses iospiratioDS, par ses corrections, à la rédaction du Génie du Chris» Uanisme, Joubert faisait dire à Chateaubriand, par madame de Beaumont chez laquelle il entassait les matériaux d'érudition ecclésiastiqueet profane qu'il croyait nécessaires à son monu* ment : « Dites-lui bien que c'est de ]a beauté et non pas de la vérité que Ton recherche dans son ouvrage; que son esprit seul et non pas sa doctrine en pourra faire la fortune; qu'enfin il compte sur Chateaubriand pour faire aimer le christianisme, et non pas sur le christianisme pour faire aimer Chateaubriand.» La doctrine et la vérité furent un peu trop sacrifiées à la beauté et à l'agrément ; la fantaisie poétique envahit trop le domaine du dogme et de la tradition. Aussi « un tel livre ne pouvait^ à lui seul, raviver l'antique foi. Il recommandait le christianisme à la considération des hommes de cette époque; mais son résultat n'était pas de les amener à croire au surnaturel. La religiosité vint prendre la place de la religion, et fît illusion à la surface ^ » L'auteur se montrait faible en philosophie et en histoire comme en théologie ; enfin, de son propre aveu^ ce qu'il a dit des arts est étriqué et souvent faux, parce qu'à cette époque il n'avait vu ni l'Italie, ni la Grèce, ni l'Egypte'. Cependant il avait droit de se flatter que le Génie du Christianisme resterait son grand ouvrage, parce qu'il a produit ou déterminé une révolution et commencé la nouvelle ère du siècle littéraire '•
Cet ouvrage^ au moment où il parut^ répondait à un vif besoin des esprits, chez lesquels il y avait une grande soif de religion, une avidité de consolations religieuses. Sans soumettre ni persuader les âmes, il excita la sensibilité, il entraîna; il réveilla l'admiration publique sur les éternelles beautés du chrisUaaisme. Le pouvoir restaurateur entre les bras duquel la France s'était jeiée y vit un secours précieux : Chateaubriand, disait le premier Consul, achève et couronne mon œuvre avec le pape. Mais le parti opposé viat bientôt troubler les applaudissements, et fut secondé par des catholiques et par des classiques. Le succès du Génie du Christianisme fut encore
« Dom Gaéranger,<fu Naturalisme contemporain^ !•' article, Unioers, 27 sept. 1867.
* Voyage en Italie, — * Mémoires d^Outre-Tombe.
i4 LES PROSATEURS DU XIX"" SIÈCLE.
plus contesté que celui à'Atala, et les dénigreurs redoublèrent d*acharnement. Ginguené, madame de Slaêl, Tabhé de Boulogne, pronostiquèrent la chute prochaine et sans retour de celte œuvre destinée à un succès si brillant. Le persiflage, le sarcasme, la caricature, rien ne fut épargné. L'apologiste de la religion chrétienne avait, sur bien des points, pris l'offensive contre les philosophes, et leur avait rendu le ridicule dont ils avaient trop longtemps fait usage contre les chrétiens : ils s'en vengèrent cruellement.
H. de Chateaubriand, non découragé, voulut appuyer par un exemple Topinion qu'il avait avancée dans son Génie, que le christianisme était plus favorable que le paganisme au développement des caractères et au jeu des passions dans Tépopée, et que le merveilleux de cette religion pouvait lutter contre le merveilleux emprunté de la mythologie. Pour rendre le lecteur juge impnitial de ce grand procès littéraire, il lui sembla qu'il fallait chercher un sujet qui renfermât dans un même cadre le tableau des deux religions, la morale, les sacrifices, les pompes des deux cultes; un sujet où le langage de la Genèse pût se faire entendre auprès de celui de \ Odyssée; où le Jupiter d'Homère vint se placer à côté du Jéhovah de Milt(»n, sans blesser la piété, le goût^ la vraisemblance des mœurs. Cette idi^e conçue, il trouva facilement l'époque histoiique de Talliance des deux religions. Il fit ouvrir la scène au moment de la persécution excitée par Dioctétien et soutenue surtout par Galérius et par Hiéroclès, vers la fin du troisième siècle, alors que le christianisme n'était pas encore la religion dominante de l'empire romain, mais voyait ses autels s'élever auprès des idoles, et que du sein même de cette tempAte allait apparaître Constantin, « le nouveau Cyrus, qui mettra le trône des Césars à l'abri des saints tabernacles^ brisera les simulacres des esprits des ténèbres et ne permettra plus aux faux dieux d'élever leurs temples auprès des autels du Fils de l'homme, % 11 prit ses personnages dans les deux religions, et s'appliqua & présenter le spectacle du monde chrétien, polythéiste et barbare, & l'heure de cette crise sanglante* Sujet fécond qui mettait à sa disposition l'antiquité profane et l'antiquité sacrée, et lui permettait d'amener, par le récit et par le cours des événements, la peinture des différentes provinces de l'empire. Le roman du poème
est d'ailleurs très-simple. Deux nobles jeunes gens^ Eudore et Cymodoc^e, ont été fiancés l'un à Tan Ire : Eiidore, qui, rentré dans son pay^ après un long exil et de Toiles erreurs de jeunesse, s'est replacé sous le joug de la foi; Cymodocée, la fille d'un prêtre de Jupiter, qui a appris à aimer Èudore en lui entendant raconter les fraverees de sa destinée, et est toute prête à embrasser la religion de celui qui s'est rendu maître de son cœur. Mais voilà que la persécution se décbalne plus furieuse que jamais contre les cbréliens. Les deux fiancés sont séparés. Après bien des malheurs ils se retrouveront dans les cachots de Rome, et le Christ les unira dans l'arène où ils verseront ensemble leur sang. Le poêle groupe tous les événements et concentre tout l'intérêt de son action épique autour de ces deux jeunes martyrs dont le sacrifice décide le triomphe de l'Eglise.
Ce grand sujet est relevé par de brillants et quelquefois magnifiques ornements : de ravissantes scènes, la rencontre d'Eudore et de la jeune Cymodoct'e égarée dans les bois, Tarrivée de Démodocus et de sa famille chez Lastbénes^ les délices de Naples, etc.; des descriptions d'une merveilleuse richesse^ la rade de Naples, les belles nuits do la Grèce aux bords du Pamisus, le spectacle d'Aihènes étalant au lever du soleil ses édifices sacrés au-dessus des bosquets d'oliviers, la peinture de la morne vallée de Jérusalem, du désert de Sceté ou des rivages maudits de la mer Morte. « En lisant, dit l'auteur, les descriptions qui se trouvent dans les Martyrs, le lecteur peut être assuré que ce sont des portraits ressemblants, et non des descriptions vagues et ambitieuses. Quelques-unes de ces descriptions sont môme tout à fait nouvelles. Aucun voyageur moderne n'a donné le tableau de la Messénie, d'une partie de l'Arcadie et de la vallée de la Laconie ^. » Non moins belles sont ces grandes peintures historiques qui excitèrent si vivement l'enthousiasme du jeune Augustin Thierry^ et décidèrent sa vocation d'historien '.
Le poôme est écrit en prose, mais c'est une prose vraiment poétique, et d'une harmonie qui donne la sensation du vers.
t Préface de la première et de la seconde édit., p. 8. * Voir plus loin sa notice.
i6 LES PROSATEURS DU XIX* SIÈCLE.
Et tant d'art« tant de beautés de détail, n'empochent pas que l'ensemble ne manque de vie et dlntérôt. Les personnages sont trop solennels, les descriptions de pratiques et de cérémonies religieuses sont trop plastiques; l'auteur s'applique trop systématiquement i\ chercher dans les mystères de la foi chrétienne l'équivalent de la mythologie, enfin le jeu trop savant de toutes les machines épiques nous laisse froids et insensibles.
Malgré les défauts des Martyrs, on ne peut contester à l'auteur que cet ouvrage ne témoigne d'un très-scrupuleux travail de style, « d'un grand respect pour la langue, et d'un goût sincère de l'antiquité ^. » Comme l'a dit Chateaubriand, « excepté dans l'épisode de Velléda et dans la peinture des mœurs des Francs, son poème se ressent des lieux qu'il a fréquentés : le classique j domine le romantique '. » 11 avait commencé les Martyrs à Uome dès l'année 1802, quelques semaines après la publication du Génie du Christianisme; depuis cette époque il ne cessa pas d'y travailler, soit en France, soit en Orient, dans le voyage qu'il entreprit exprès pour rendre cette œuvre digne de lui. 11 consulta des critiques de goût et de savoir, des amis de différents principes en littérature, Fontanes, Bertin, Boissonnade, Malte- Brun ; enfin il soumit son ouvrage aux plus patientes retouches, faisant, défaisant, refaisant cent et cent fois la même page.
En dépit de tous ces efforts et de tant de soins consciencieux^ les Martyrsy dès leur apparition, au printemps de 1809, furent assaillis par des critiques si violentes qu'elles étourdirent Chateaubriand et ébranlèrent sa foi d*auteur. Fontanes demeura pei*suadé que l'ouvrage était bon, soutint qu*on y reviendrait^ et, pour consoler et veoger son ami, écrivit les stances :
« Le Tasse errant de ville en. ville, m
Mais la malveillance n'en continua pas moins son œuvre.
Aux attaques de la critique se mêlèrent les tracasseries du pouvoir. Le portrait de Galérius et la peinture de la cour de Dioclétien offraient des allusions frappantes qu'un traducteur an-
1 Préf. deréditiondel826.
s Mémoires d* Outre-Tombe ^ Paris, 1833.
glais se complat encore à faire remarquer. La police impériale fut irritée et le fit sentir à l'auteur.
Lui cependant ne désespérait pas de sa cause devant le public, et il essaya d'un excellent moyen pour la gagner. Sous le titre d'Itinéraire de Paris à Jérusalem en passant par la Grèce et re* venant par VEspagne^ il publia Jes notes qu'il avait écrites en Orient en vue des Martyrs,
Quand Chateaubriand eut arrêté le plan des Martyrs et que la plupart des livres de cet ouvrage furent ébauchés, il voulut, avant d*y mettre la dernière main, visiter le pays où la scène était placée. Il alla chercher deâ images en Orient.
Au principal motif qui lui faisait, après tant de courses^ quitter de nouveau la France^ se joignaient, nous a-t-il dit luimôme, d'autres considérations; un voyage en Orient complétait le cercle des études qu'il s*élait toujours promis d'achever. Ce voyage lui fournit une foule d'observations et de réflexions qui ne pouvaient entrer dans le sujet d'une épopée; il les inséra dans son journal de route. 11 recueillit des faits importants sur la géographie de la Grèce, sur l'emplacement et les ruines de Sparte, sur Ârgos, Corinthe, Athènes; il découvrit un nouveau tombeau à Mycènes, indiqua les ports de Garthage. Son Itinéraire est encore considéré comme le meilleur guide du voyageur à Athènes, bien qu'il ne se soit arrêté que huit jours dans cette ville, quMl lui appartenait si bien de comprendre : Jérusalem parait lui avoir fait éprouver de moins réelles et moins profondes émotions. En vain avail-il protesté un peu solennelle* ment qu'il était sorti de son pays pour voyager en Terre-Sain le avec les idées, le but et les sentiments d'un ancien pèlerin ^, les indiscrétions de ses mémoires posthumes nous ont appris que de plus profanes mobiles ranimèrent, du moins à partir d'un certain lieu et d'une certaine heure. Un vrai pèlerin aurait parlé, avec moins d'érudition peut-être, mais certainement avec plus d'émotion de Jérusalem, de la Voie douloureuse, et de tous ces lieux consacrés par de divins souvenirs.
Dans ces Mémoires d'une armée de sa vie^ ainsi qu'il appelle Vltinéraire, il passe souvent des réflexions les plus graves aux récits les plus familiers, tantôt s'abandonnant à ses rêveries sur
» Itinér.^ !'• p.
les ruines de la Grèce, tantôt revenant aux soins du voyageur, enfin parlant de lui-môme avec la sûreté d'un homme qui, origtn.'n'reme ni, n'avait pas destiné ces notes à la publicité ^ Ce qui décida surtout Chateaubriand à faire imprimer Vltinéraire^ c'est qu'il lui offrait le meilleur supplément à toutes les défenses et & toutes les corrections du poème des Martyrs. « Ce livre, original et charmant, le plus naturel que l'auteur ait écrit, plein de «ouvenirs antiques et les dominant par l'imagination^ ce li\re, où les flatteurs et les timides du temps ne trouvaient rien d'ofifensif, enleva tous les suffrages*. »
Malgré les limites étroites de notre cadre, nous nous sommes étendu sur les quatre premiers ouvrages de « l'écrivain de génie qui a ouvert et qui domine le nouveau siècle littéraire '. » Nous serons obligé de parler plus rapidement des autres, et nous ne pourrons pas môme les nommer tous. Mais n^parons d*abord une omission, et disons qu'entre le Géme du Ckristianisme et les Martyrs Chateaubriand donna son célèbre roman de René, conception étrange et pénible où l'on a vu à tort une peinture passionnée de ses sentiments et de ceux de sa sœur Lucile, madame de Caud. L'auteur a rapporté, dans ses Mé^ moires d'Outre- Tombe y qu'à un moment de sa vie les foiles iiU^es peintes dans René l'obsédaient et faisaient de lui l'ôtre le plus tourmenté qui fût sur la terre. Bien d'autres ont depuis partagé cette obsession, et l'influence de René a été aussi troublante et aussi malsaine que Tavaii été celle du Werther de Goethe.
Nous avons dit que Chateaubriand effectua son retour de la Terre-Sainte par TEspagne. Il voulait revoir Grenade et l'Aihambra, et il y était attendu. Les Aventures du dernier des AbencerrageSf publiées en 1826, sont le récit idéalisé de cette circonstance romanesque de sa vie. Cette délicieuse nouvelle, à quatre personnages, véritable couronnement de Vltinéraire^ est une des productions les plus achevées, les plus exquises et les plus pures du talent de Chateaubriand : on ne saurait lui reprocher qu'un peu de solennité chevaleresque et classique et un peu de roideur.
i Préface de la l'« édition.
« Villemain, Monsieur de Chateaubriand, c. viii.
8 Aug. Thierry, Temps Mérovingiens, préf.
Le Dernier des Abencerrages fut publié sous la Restauration, au moment de sa plus grande popularité. C'est alors aussi qu'il donna, pour la première publication de ses œuvres cnmpItHes, les Natchez (1825), dont nous avons dt^jà parlé, et qui furent la première grande conception de son génie original.
Relisant, après trente années, un manuscrit qu'il avait tota* lement oublié, il le jugea comme il aurait pu Juger l'ouvrage d'un étranger. Selon ses propres expressions, « le vieil écrivain formé à son art, l'homme éclairé par la critique, l'homme d'un esprit calme et d'un sang rassis, a corrigé les essais d'un auteur inexpérimenté, abandonné aux caprices de son imagination. » Mais, en repassant le pinceau sur le tableau, il prit garde de ne pas éteindre les couleurs, de ne pas faire disparaître, avec les traits moins corrects, les touches plus vives de la jeunesse ; il eut soin de conserver à lu composition son indépendance, et pour ainsi dire sa fougue, de « laisser l'écume au frein du jeune coursier. »
Le premier volume élalc le merveilleux de toutes les espèces, chrétien, mythologique^ indien, et les ornements les plus brillants de l'épopée. Dans le second, l'intrigue se complique et les personnages se multiplient : quelques-uns d'entre eux sont pris jusque dans les rangs inférieurs de la société. Enfin, le roman remplace le poème, « sans néanmoins, comme le dit l'auteur, descendre au-dessous du style de Bené et d'A^a/a, et en remontant quelquefois, par la nature du sujet, par celle des caractères et par la description des lieux, au ton de l'épopée. »
Les sentiments et les doctrines de ce pnéme sont loin d'être irréprochables. Il est rempli de déclamations antisociales, de choses que Chateaubiiand plus tard n'aurait hasardées qu'en tremblant et d'autres qu'il n'aurait plus écrites, telle que la lettre de René dans le second volume.
Comme complément des Natchez, il faut lire le Voyage (TA' mériqney souvenir de son excursion aux États-Unis du Nord. Le Voyage d'Amérique^ comme les NatcheZy comme Atala, brille surtout par la pompe des descriptions; le maUieur est que tout cela manque souvent de vérité. Une revue américaine a constaté, naguère, ce faux pittoresque de M. de Chateaubriand, et prouvé qu'il n'y a qu'imagination et fantaisie dans
tout ce que le trop poétique touriste a dit du grand Meschacehé et de ses bords, de la Louisiane, des Florides, et de ses impossibles pérégrinations solitaires dans les forêts vierges de TAmérique.
Sous la Restauration, Chateaubriand ne continua pas seulement sa vie d'homme de lettres, il joua un rôle public. Doué à un degré remarquable du sens des aifaircs, il s'occupa, à plusieurs époques, des grands intérêts de Iti patrie, et exerça une influence générale qui le range parmi les célèbres agitateurs du pays. La politique ne fut qu'un intermède dans sa vie, mais, pendant plusieurs années^ il 8*7 livra passionnément, soit à la tribune, soit dans les fonctions d*ambassadeur ou de ministre^ soit dans les luttes de la presse, où il conquit le premier rang et dé* ploya un admirable talent. Ses discours aux chambres, ses dépêches diplomatiques et ministérielles, ses articles de journaux et ses brochures politiques sont écrits arec un art consommé. Accoutumé à respecter ses lecteurs^ nous a-t-il dit, il ne leur livrait pas une ligne qu'il ne l'eût écrite avec tout le soin dont il était capable, et il nous assure que tel de ces opuscules d'un Jour lui a plus coûté, proportion gardée, que les plus longs ouvrages sortis de sa plume. « Tous ses écrits politiques sont semés de vues brillantes, d'aperçus historiques supérieurs, de pages d'éclat ^. »
De même que les Martyrs et Vltinéraire (i809-18H) sont l'époque de la perfection de sa manière littéraire, sa polémique contre M. de Villèle au Journal des Débats (1824-1827) est l'époque de la perfection de sa manière politique.
Sous le Gouvernement de Louis-Philippe, auquel il fut toujours hostile, il reprit ses travaux de littérature et d'histoire* Au commencement de 1831, il publia, sous le ilire à' Études histc^ riques,en quatre volumes in-8<^, une espèce de résumé ou d'esquisse d'histoire universelle, pour montrer que le christianisme a opéré la transformation sociale et qu'il lui survit. En 1836, il donna un Essai sur la littérature anglaise : ce sont des mélanges qui ont tous les tons, parce qu'ils parlent de toutes choses ; ils passent de la critique littéraire élevée ou familière à des
1 Sainte-Beuve, Chateaubriand et son groupe Utt»^ t. II, p. 415.
GllÀTËAUfiRIÂND. 21
considérations historiques, à des récits, à des portraits, à des souvenirs généraux ou personnels ^. Pour mieux faire connaître la poésie d'oulre-Manche, il publia Tannée, suivante une traduction du Paradis perdu de Milton. Il dépensa d'incroyables efforts pour en faire un mot à mot aussi rigoureux que possible, et alla jusqu'à s'imaginer que^ pour rendre son modèle, il fallait mettre sous le mot anglais d'origine française l'expression correspondante dont l'acception est presque toujours chez nous absolument différente. Nous sommes de ceux qui pensent que ce faux décalque littéral détruit à la fois le génie des deux langues.
En 1838, revenant aux souvenirs de son passage aux affaires, il publia le Congrès de Vérone, celui peut-être de ses ouvrages où il s'est le plus rapproché de la perfection simple et naturelle des modèles du dix-septième siècle, bien qu'en certains endroits il aime encore trop à briller et qu'il ne sache pas partout assez contenir sa luxuriante imagination. Tous les critiques ont été unanimes à admirer, à cOté de pages politiques sobrement éloquentes, des scènes pleines de vie, dépiquantes peintures de mœurs, des portraits qui mettent les personnages sous les yeux.
La longue carrière littéraire de Chateaubriand fut close en 1844, par la Vie de Rancé, dédiée à l'abbé Séguier, le directeur de sa conscience. Elle est écrite d'un ton Jeste et profane qui a choqué les personnes les plus diverses d'opinions. C'est une assez mauvaise fin.
Mais à sa mort, arrivée peu d'années après, en juillet 1848, il se remontra, dans ses Mémoires posthumes, plus éclatant, plus riche, plus original, plus puissant que jamais, malgré des défauts qui tenaient à la trop grande recherche de la perfection. Ces Mémùiresy objet de sa prédilection, dont, sans l'intervention de madame Récamier, il aurait fait un acte complet d'accusation contre la Restauration, furent écrits dans des situations et des lieux bien divers, sans plan arrêté , presque sans symétrie, de verve, suivant le caprice du jour, à la Valléc-aux- Loups en 1814, à Monlboissier en 1817, à Berlin en 1821, à Londres en 1822, durant l'intervalle de ses ministères ou de ses
< Avertissement, t. I, p. 15.
22 LES PROSATEURS DU XlX* SIÈCLE.
nmbassades, puis à la suite de la Révolulion tie 1830. Le tout a été cent fois retouché à des époques fort éloignées de la rédaction première, de sorte que, suivant la pensée de Tauleur, en lisant ces mémoires trop arliticiels, on ne sait s*ilssont d'une tête brune ou chenue. 11 est une chose qu'on y voit encore moins nettement^ les opinions de Chateaubriand. De maints passages il ressort clairement que^ vers la tin de sa vie, il s'engageait assez avant dans les sentiments et dans les espérances des ré \olutionn aires socialistes^ comme après 1830 il n'avait pas été loin de s'associer aux vœux d'Armand Carrel et de Bérajiger;d'un autre cOté, certaines expressions étranges donnent à croire que les opinions de Chateaubriand ont constamment gardé quelque chose du scepticisme qui inspira son premier écrite cet Essai sur les Révolutions pour lequel il gurda toujours une extrême complaisance, d'où il a puisé tant d'idées, tant de formes pour tous ses ouvrages postérieurs. Quelqu'un demandait à madame Récamier:« Monsieur de Chateaubriand croit-il? — Il croit croire, » répondit-elle ^ Il fut toute sa vie balancé par des opinions si divergentes, il eut des oscillations si continuelles et si contradictoires, qu'il sera toujours fort difticiie de le définir et de le classer.
Avant tout, par goût, par nature, par vocation, Chateaubriand était un artiste, qualités et défauts. Toujours la fantaisie eut sur lui un empire prédominant. Le beau style eut son culte, et la gloire littéraire, indépendamment des résultats^ lui parut la plus enviable des gloires. Disons quelle fut son œuvre, quel but littéraire il s'est proposé, en quoi il a innové.
On croit d'ordinaire caractériser suffisamment M. de Chateaubriand en l'appelant le Père du romantisme. Lui-môme qui, habituel lement, ne se posait pas en chef d'école, s'est appelé « l'aïeul du romantisme par ses enfants sans joug, Atala et René *. » Mais il faut bien s'entendre sur le romantisme de Chateaubriand. Il fut romantique, en ce qu'il a puissamment contribué à ramener le goût et le sentiment d'un art national et autocbthone dans notre pays, où, depuis le
' Cette personne est M. Laurent de Jassieu, notre ami de douce et honorée mémoire, de la bouche duquel noua tenons ce détail. * Préf. de Mohe.
règne de Charles VIH, l'art antique avait dominé exclusivement, et qu'il a rompu avec la langue académique, avec les foniiuli'.s élt^gantes mais froides^ pures mais uniformes. Il fut romantique, parce qu'il laissa modifier sou génie à l'influence des lettres anglaises. Il était, a-t-il dit lui-môme. Anglais de manières, de goût et, jusqu'à un certain point, de pensées. 11 était admirateur passionné de Shakespeare,de Milton. Les poésies ossianiques mômes l'enthousiasmèrent longtemps. Cependant il ne prit de la littérature anglaise que ce qui était sympathique à sa nature. Il en aima le ton, plus naturel à bien des égards que celui de la littérature française, mais il en détesta le réalisme trop souvent grossier et révoltant. « Avec ce mot de naiurej disait-il, on a tout perdu. Peignons la nature, mais la belle nature : l'art ne doit pas s'occuper de l'imitation des monstres^.» Il sut comprendre qu'une littérature, tout en empruntant quelques beautés étrangères, doit, avant tout, garder son cachet national; et, tandis que la littérature française, accueillant tous les tons, tous les souvenirs, devenait cosmopolite, il sut demeurer Français, et il dut principalement ce mérite à l'avantage qu'il eut de n'ôtre pas uniquement un homme de livres, d'avoir vécu de la vie réelle en toutes sortes d'états, et d'avoir pratiqué toutes les choses dont il a parlé. Témoin des abus du romantisme, l'auteur ô'Aiala et de René adressa plus d'une fois à ses soi-disant disciples des semonces vertement sanglées. Épouvanté, il cria à ses enfants : a N'oubliez pas le français. » Il regretta l'exemple qu'il avait donné. « Si René n'existait pas, dit-il, je ne l'écrirais plus ; s'il m'était possible de le détruire, je le détruirais. Une famille de Renés poètes et de Henés prosateurs a pullulé; on n'a plus entendu que des phrases lamcutables et décousues... n II ridiculisa tous les excès du romantisme vulgaire : « l'outré de la scèue moderne, le fac-similé de tous les crimes, l'apparilion des gibets et des bourreaux, la présence des assassinats, des viols, des incestes, la fantasmagorie des cimetières, des souterrains et des vieux châteaux '. » 11 voyait avec terreur que celte école perdait la langue et nous menait à la barbarie par l'extravagance ou par une ennuyeuse rêvasserie.
^ Atala^ préface, l** édition, s Litt, angL^ 2« part.
2ï LES PROSATEURS DU XIX* SIÈCLE.
L'art grec et romain avait pour lui une séduction irrésistible^ il le regardait comme le modèle invariable du goût et l'imitait merveilleusement. Il poussait Tadmiration pour l'antiquité Jusqu'à Tenthousiasme et la préférait de beaucoup au dix-septième siècle : il n'en appréciait pas moius celte grande époque, et riait de ceux qui prétendaient l'avoir dépassée. Ce qu'il eût voulu, c'eût été de faire du juste milieu entre l'art antique et le goût nouveau, marier les deux époques et en faire sortir le génie d'un nouveau siècle. Lui-môme a monlré, dans quelques pages immortelles, où l'antique beauté est unie au sentiment moderne, que le meilleur goût classique et la hardiesse novatrice peuvent parfaitement s'accommoder ensemble. Il est particulièrement curieux d'observer comme les couleurs et les itnages se ressentent, chez lui, de ce culte partagé de Tart antique et de l'art moderne.
Mais il avait une imagination trop exubérante, une nature trop fougueuse pour se tenir constamment dans la sobriété et dans la mesure antiques. Son malheur fut d'outrer ses qualités originales et puissantes. Il est loin d'avoir été préservé de cette préoccupation de l'effet qui a tant travaillé notre époque; et cet effet, il le cherche trop souvent hors du langage comme des idées usuelles. Il aime les antithèses et les Contrastes de mots, comme il aime les rapprochements extraordinaires et les combinaisons mystérieuses des événements. 11 avait une disposition inquiète qui l'empochait d'avoir confiance dans rien qu'il eût écrit ; il en résultait qu'à force de poursuivre le mieux, il sacrifiait le bien.
Un des principaux reproches qu'on doit lui adresser, c'est d'être tombé dans l'emphase, dans l'emphase à la Jean-Jacques. Dans tous ses ouvrages l'éloge de « l'éloquent sophiste de Genève *■ » se rencontre avec une persistance qui marque une prédilection obstinée. On ne doit donc pas s'étonner 8*il y a si souvent ressemblance dans les deux manièreSé
Sa pente irrésislible est à la pompe et au solennel. En admirant la noblesse et le ton de ses expressions, on regrette qu'il ait tant sacrifié à la majesté. On est charmé par ses images, plus riches et plus abondantes chez lui que chez aucun
t Mélang. litt.i déc. 1819.
autre écrivain ; on est ébloui par ses peintures si brillantes et si neuves, mais on condamne un excès de couleur qui rappelle et ramène la pompe asiatique.
Bien des genres d*exagérations gâtent les morceaux les plus achevés de Chateaubriand ; une des plus sensibles et des plus désagréables, c'est cette tristesse parliôre, ce désillusionnement| ce désespoir, chez lui fréquemment affectés à dessein, cette sensibilité dégénérant en sensiblerie molle et maladive. Dans l'expression môme de la douleur il a une pompe déplaisante, aussi ne peut-il émouvoir profondément. Il remue Timagination, il ébranle les nerfs ; jamais il n'arrache les larmes.
Par instinct de bon goût, par sentiment délicat et élevé d'homme de la meilleure société, Chateaubriand avait une aversion naturelle pour les singularités du style ; il voulait qu'on fût, dans la langue comme dans le reste, Thomme de son temps. Cependant sa langue déborde d'archaïsmes et de néologismes. Nous regrettons de ne pouvoir ici, faute d'espace, les étudier de près, surtout les archaïsmes, qu'il aurait été curieux de rapprocher des locutions des écrivains des quinzième et seizième siècles, que l'auteur d^Atala et de Benéf ùes Éludes sur rhistoire de France et des Mémoires d Outre-Tombe^ imitait et rajeunissait en antiquaire de génie.
Certes, il faut louer M. de Chateaubriand d'avoir relevé â*une désuétude injuste plusieurs termes excellents ; mais, recon* naissons-le, il s'est trop souvent éloigné de cette règle du bon sens de n'employer une expression inusitée que lorsqu'elle donne plus de force au discours, ou qu'elle est nécessaire pour fixer une nuance délicate qui, sans elle^ échapperait. En pro« diguant comme il l'a fait, surtout dans les Mémoires d'Outre' Tombe, des vocables qui n'ont plus ou qui n'ont pas encore dans la langue française droit de bourgeoiî«ie, en en prenant souvent, péle-méle, de toutes les époques et de tous les genres, Chateaubriand, dans bien des pages, a fait de son style une sorte de marqueterie. Et, ajoutons-le, il a plus innové dans le mot que dans le tour, et n'a guère su ressaisir ces anciennes facilités de style que des grammairiens d'un esprit plus ma* thématique que littéraire nous ont fait perdre, sous prétexte de correction.
Des reproches plus graves que l'abus de l'archaïsme et du
26 LES PROSATEURS DU XiV SIÈCLE.
néologisme doivent être faits au style de M. de Chateaubriand. Ou peut y relever non-seulement des négligences de plume, non-seulement des impropriétés d'expressions, mais de graves atteintes & la pureté et à Texactitude du langage ^
Malgré ses défauts, il restera peut-être le plus grand personnage littéraire du dix-neuvième siècle. Il uiit une empreinte nouvelle sur la liltérature françHise, dont la décadence excitait si souvent les plaintes et les colères de Voltaire. L'auleur du Crénie du Christianisme y avec un éclat fascinateur, restaura la littérature du dix-neuvième siècle. « Qu'il Taille en gémir ou s'en féliciter^ dit-il dans la Préface générale de ses Œuvres, mes écrits ont teiut de leur couleur grand nombre des écrits de mon temps. »
Le Printemps en Bretagne.
Le printemps, en Bretagne, est plus doux qu'aux environs de Paris, et fleurit trois semaines plus tôt. Les cinq oiseaux qui l'annoncent, Tbirondelle, le loriot, le coucou, la caille et le rossignol, arrivent avec des brises qui hégerbent dans les golfes de la péninsule armoricaine. La terre se couvre de marguerites, de pensées, de jonquilles, de narcisses, d'byacintbes, de renoncules, d'anémones, comme les espaces abandonnés qui environnent Saint-Jean de Latran et Sainte-Croix de Jérusalem, à Rome. Des clairières se panachent d'élégantes et hautes fougères; des champs de genêts et d'ajoncs resplendissent de leurs fleurs qu'on prendrait pour des papillons d'or. Les haies, au long desquelles abondent la fraise, la framboise et la violette, sont décorées d*autant d'aubépines, de chèvrefeuilles, des ronces dont les rejets bruns et courbés portent des feuilles et des fruits magnifiques. Tout fourmille d'abeilles et d'oiseaux; les essaims et les nids arrêtent les enfants à
i Voir pour les preuves, les trois articles que noui avons publies dans le Monde, les !•', Il et 24 décembre iseo.
chaque pas. Dans certains abris, le myrte et le laurier-rose croissent en pleine terre, comme en Grèce; la figue mûrit comme en Provence ; chaque pommier avec ses fleurs carminées cessemble à un gros bouquet de fiancée de village.
{Mémoires (T Outre- Tombe, t. V, Dieppe, sept. (812.)
Coucher de la lune sur la mer, en Bretagne.
Maïs ce qu'il faut admirer en Bretagne, c'est la lune se levant sur la terre et se couchant sur la mer.
Établie par Dieu gouvernante de Tabîme, la lune a ses nuages, ses vapeurs, ses rayons, ses ombres portées comme le soleil ; mais comme lui, elle ne se retire pas solitaire; un cortège d'étoiles l'accompagne. A mesure que sur mon rivage natal elle descend au bout du ciel, elle accroît son silence qu'elle communique à la mer; bientôt elle tombe à rhorizon, Tintersecte, ne montre plus que la moitié de son front qui s'assoupit, s'incline et disparait dans la molle intumescence des vagues. Les astres voisins de leur reine, avant de plonger à sa suite, semblent s'arrêter, suspendus à la cime des flots. La lune n'est pas plus tôt couchée, qu'un souffle venant du large, brise l'image des constellations, comme on éteint les flambeaux après une solennité.
{lùtd,)
L'Ouragan dans le désert.
Figurez-vous des plages sablonneuses, labourées par les pluies de l'hiver, brûlées par les feux de l'été, d'un aspect rougeâtre et d'une nudité affreuse. Quelquefois seulement des nopals épineux convrentune petite étendue de l'arènesans bornes; le vent traverse ces forêts armées sans pouvoir courber leurs inflexibles rameaux. Çà et là des débris de
â8 LES PROSATEURS DU XIX* SIÈCLE.
vaisseaux pétrifiés étonnent les regards, et des monceaux de pierres élevés de loin à loin servent à marquer le cheniia aux caravanes.
Nous marchâmes tout un jour dans cette plaine ; nous franchîmes une vaste chaîne de montagnes, et nous découvrîmes une seconde plaine plus vaste et plus désolée que la première.
La nuit vint. La lune éclairait le désert vide. On n'apercevait sur une solitude sans ombre que Tombre immobile de notre dromadaire, et Tombre errante de quelques troupeaux de gazelles. Le silence n'était interrompu que par le bruit des sangliers qui broyaient des racines flétries, ou par le chant du grillon qui demandait en vain, dans ce sable inculte, le foyer du laboureur.
Nous reprîmes notre route avant le retour de la lumière. Le soleil se leva dépouillé de ses rayons et semblable à une meule de fer rougie. La chaleur augmentait à chaque instant. Vers la troisième heure du jour, le dromadaire corn* mença à donner des signes d'inquiétude : il enfonçait ses naseaux dans le sable et soufflait avec violence. Par intervalles, Tautruche poussait des sona lugubres. Les serpents et les caméléons se hâtaient de rentrer dans le sein de la terre. Je vis le guide regarder le ciel et pâlir. Je lui demandai la cause de son trouble.
« Je crains, dit-il, le vent du midi ; sauvons-nous. »
Tournant le visage au nord, il se mit à fuir de toute la vitesse de son dromadaire, je le suivis. L'horrible vent qui nous menaçait était plus léger que nous.
Soudain, de l'extrémité du désert accourt un tourbillon. Le sol emporté devant nous manque à nos pas, tandis que d'autres colonnes de sable, enlevées derrière nous, roulent sur nos têtes. Égaré dans un labyrinthe de tertres mouvants et semblables entre eux, le guide déclare qu'il ne reconnaît plus sa route. Pour dernière calamité, dans la rapidité de notre course, nos outres remplies d'eau s'écoulent; haie-
tants, dévorés d'une soif ardente, retenant fortement notre baleine, dans la crainte d'aspirer des flammes, la sueur ruisselle à grands flots de nos membres abattus. L'ouragan redouble de rage, il creuse jusqu'aux antiques fondements de la terre, et répand dans le ciel les entrailles brûlantes du désert. Enseveli dans une atmosphère de sable embrasé, le guide échappe à ma vue ; tout à coup j'entends son cri, je vole à sa voix, Pinfortuné, foudroyé par le vent de feu, était tombé mort sur Farône, et son dromadaire avait disparu.
En vain, j'essayai de ranimer mon malheureux compagnon, mes efforts furent inutiles ; je m'assis à quelque distance, tenant mon cheval en main, et n'espérant plus que dans celui qui changea les feux de la fournaise d'Âzarias en un vent frais et une douce rosée. Un acacia qui croissait dans le lieu me servit d'abri ; derrière ce frêle rempart, j'attendis la fin de la tempête. Vers le soir, le vent du nord reprit son cours, l'air perdit sa chaleur cuisante, les sables tombèrent du ciel et me laissèrent voir les étoiles, inutiles flambeaux qui me montrèrent seulement l'immensité du désert.
Aspect architectaral de la France an moyen âge.
Jusque dans son apparence extérieure , la France offrait alors un tableau plus pittoresque et plus national qu'elle ne le présente aujourd'hui. Aux monuments nés de la religion et de nos mœurs, nous avons substitué, par une déplorable affectation de Tarchitecture bâtarde romaine , des monuments qui ne sont ni en harmonie avec notre ciel , ni appropriés à nos besoins; froide et servile copie, laquelle a porté le mensonge dans nos arts, comme le calque de la littérature a détruit dans notre littérature Toriginalité du génie franc. Ce n'était pas ainsi qu'imitait le moyen âge; les esprits de ce temps-là admiraient aussi les Grecs et les
RomaiDs; ils recherchaient et étudiaient leurs ouvrages ;
mais, au lieu de s'en laisser dominer, ils les maîtrisaient,
i les façonnaient à leur guise, les rendaient français , et
I ajoutaient à leur beauté cette métamorphose pleine de
création et d'indépendance.
Les premières églises cbrétiennes dans l'Occident ne furent que des temples retournés; le culte païen était extérieur, la décoration du temple fut extérieure; le culte chrétien était intérieur, la décoration de Téglise fut intérieure. Les colonnes passèrent du dehors au dedans de TédiGce , comme dans les basiliques où se tinrent les assemblées des fidèles quand ils sortirent des cryptes et des catacombes. Les proportions de TÉglise surpassèrent en étendue celles du temple, parce que la foule chrétienne s'entassait sous la voûte de l'église, et que la foule païenne était répandue sous le péristyle du temple. Mais lorsque les chrétiens devinrent les maîtres, ils changèrent cette économie, et ornèrent aussi du côté du paysage et du ciel leurs édifices.
L'architecture néo-grecque, par une même émancipation de l'esprit humain, se montre en Orient avec le néo-platonisme; il était naturel que les arts suivissent les idées, et surtout les idées religieuses auxquelles ils sont appliqués de préférence chez les peuples. Les premiers essais, on plutôt les premiers jeux de cette architecture se firent remarquer dans les temples de Daphné, de Balbek et de Palmyre; elle se développa en Syrie dans les monuments de sainte Hélène ; elle devenait chrétienne à Jérusalem, à l'époque où le néo-platonisme devenait chrétien au concile deNicée. Justinien la fit régner en bâtissant, sur les fondements de la Sainte-Sophie romaine de Constance, la Sainte-Sophie néo-grecque d'Isidore de Milet. De là elle 1 passa en Italie, et déploya son art dans l'église octogone de
Saint-Vital à Ilavenne : Charlemagne, au huitième siècle, reproduisit ce ipouvement agrandi h Aix-la-Chapelle, t ij
ft édifla églises et abbayes en divers lieux et au proufit de son « àme. Aucunes en conwnença et aucunes en parfit. Entre t les autres fonda Téglise de Aix la Chapelle, d'œuvre «merveilleuse, enThonneur de Noslre-Dame Sainte-Ma- « rie... Divers palais commença en divers lieux, d^œuvre (f cousteuse : un en fit auprès de la cité de Mayence, de lez a une ville qui a nom Ingellieim, un autre en la cité, sur le t fleuve de Talabam. Si commanda dans tout son royaume, a à tous les évesques et à tous ceux à qui les cures appartea noient, que toutes les églises et abbayes qui estoient dé- (( chues par vieillesse fussent refaictes et restaurées; et « pour ce que cette chose ne fust mise en nonchaloir, il (( leur mandoit expressément par ses messages qu'ils ac- (( complissent ses commandemens. »
Trois siècles plus tard Tarchitectonique nouvelle aborda une seconde fois aux rivages latins, et annonça son retour par Tédification de la cathédrale de Pise. Il y a des erreurs que la voix populaire consacre, et auxquelles la science est obligée de se soumettre : le néo-grec, en Italie, fut appelé V architecture lombarde ^ et en France , Yarchitecture gothique ; ni les Lombards ni les Goths n*y avaient mis la main ; Théodoric même se contente d'imiter ou de réparer les masses du Forum et du Champ-de-Mars.
Tandis que Tarchitecture néo-grecque, infidèle au Parthénon abandonné, s'emparait des édifices chrétiens , elle envahissait aussi les édifices mahométans. Les Arabes VarientaUsèrent pour le calife Aroun et les Mille et une Nuits; ils remmenèrent avec eux dans leurs conquêtes; elle arriva de la mosquée du Caire en Egypte à celle de Cordoue en Espagne, à peu prés au moment où les exarques de Ravenue l'introduisaient en Italie. Ainsi la puînée de Tlunie parut dans TEurope occidentale , portant d'une main Tétendard du prophète, et de l'autre celui du Christ: TAlhambra, à Grenade, et Saint-Marc à Venise, témoignent de son inconstance et des merveilles de ses caprices. Plus
d'ordres dislincts, plus d'architraves ou architraves brisées; au lieu de portique, un portail; au lieu de fronton, une façade ; au lieu de frise, de corniche et d'entablement, une balustrade.
Enfin, avec le treizième siècle rayonna cette architecture à ogives , qui se plut surtout dans les pays de la domination franque, saxonne et germanique; au delà des Pyrénées et des Alpes, elle rencontra les préjugés et les chefsd'œuvre de l'architecture mozarabique> du style bâtard romain, et du primitif dorique de la Grande-Grèce. L'architecture à ogives fut une conquête des croisades de Philippe- Auguste et de saint Louis.
A la colonnette écourtée , aux grosses colonnes à chapitaux historiés, succédèrent les minces et longues colonnes en faisceaux, ramifiées à leurs sommets, s'épanouissant en fusées, projetant dans les airs leurs délicates nervures qui devenaient comme la fragile charpente des combles. Au plein cintre des arches, aux voussures en anse de panier, se substituèrent les ogives, arceaux en forme d'arête dont l'origine est peut-être persane , et le patron la feuille du mûrier indien , si toutefois l'ogive n'est pas le simple tracé d'un crayon facile. L'ogive ne se sépare pas tellement du néo-grec qu'on ne l'y retrouve comme cent autres traits.
Le cercle, figure géométrique rigoureuse , ne laisse rien à l'arbitraire; l'ellipse, courbe flexible, se renfle ou se redresse au gré de celui qui l'emploie : l'ogive^ dont le foyer n'est que la rencontre des deux ellipses d'un triangle curviligne, se pouvait donc élargir et rétrécir depuis le plus court diamètre jusqu'au diamètre le plus long; propriété qui laissait un jeu immense au goût de l'artiste , et qui explique la variété du gothique. Pas un seul monument dans cet ordre ne ressemble à l'autre, et dans chaque monument aucun détail n'est invinciblement symétrique ; l'ornement même est quelquefois calculé pour ne pas produire son effet naturel ; de petites figures logées dans des
Dicbes^ OU dans les moulures concentriques des portes, 7 sont arrangées de manière qu'on les prendrait pour des arabesques, des volutes, des enroulements, des astragales, et non pour des dispositions de la statuaire.
En imitant les constructions sarrasines, les architectes chrétiens les exhaussèrent et les dilatèrent; ils plantèrent mosquées sur mosquées, colonnes sur colonnes^ galeries sur galeries; ils attachèrent des ailes aux deux côtés du chœur, et des chapelles aux ailes. Partout la ligne spirale remplaça la ligne droite; au lieu du toit plat ou bombé, se creusa une voûte étroite fermée en cercueil ou en carène de vaisseau ; les tours ouvragées dépassèrent en hauteur les minarets.
La chrétienté élevait à frais communs, au moyen des quêtes et des aumônes, ces cathédrales dont chaque État en particulier n'était pas assez riche pour payer la maind'œuvre, et dont aucune n'est achevée. Dans ces vastes et mystérieux édiûces se gravaient en relief ou en creux, comme avec un emporte-pièce, les parures de l'autel, les monogrammes sacrés, les vêtements et les choses à l'usage des ministres; les bannières, les croix de divers agencements, les calices, les ostensoirs , les dais, les chapes, les capuchons, les crosses, les mitres dont les formes se retrouvent dans le gothique, conservaient les symboles du culte en produisant des effets d'art inattendus ; assez souvent les gouttières étaient taillées en figures de démons obscènes ou de moines vomissants. Cette architecture du moyen âge offrait un mélange du tragique et du bouffon, du gigantesque et du gracieux, comme les poèmes et les romans de la mémo époque.
Les plantes de notre sol, les arbres de nos bois, le trèfle et le chêne, décoraient aussi les églises, de même que l'acanthe et le palmier avaient embelli les temples du pays et du siècle de Périclès. Au dedans, une cathédrale était une forêt, un labyrinthe dont les mille arcades, à chaque
le midi de la France. Voilà, certes, un sol bien autrement orné qu'il ne Test aujourd'hui. L'architecture religieuse, civile et militaire gothique, pyraraidait et attirait de loin les yeux; la moderne architecture civile et la nouvelle architecture militaire appropriée aux nouvelles armes, ont toat rasé; nos monuments se sont abaissés et nivelés comme nos rangs.
Notre temps laissera^t^il des témoins aussi multipliés de son passage que le temps de nos pères ? Qui bâtirait maintenant des églises et des palais, dans tous les coins de la France? Nous n'avons plus la royauté de race, raristooratie héréditaire, les grands corps civils et marchands, la grande propriété territoriale, et la foi qui a remué tant de pierres.Une liberté d'industrie et de raison ne peut élever que des bourses, des magasins, des manufactures, des bazars, des cafés, des guinguettes ; dans les villes, des maisons économiques; dans les campagnes, des chaumières; et partout, de petits tombeaux. Dans cinq ou six siècles, lorsque la religion et la philosophie solderont leurs comptes, lorsqu'elles supputeront les jours qui leur auront appartenu, que Tune et l'autre dresseront le pouillé de leurs ruines , de quel côté sera la plus large part de la vie écoulée, la plus grosse somme de souvenirs? {Annaks de V Histoire de France.)
Gymodocée est délivrée de prison«
c( Fuyons, lui dit Dorothée ; enveloppez-vous dans cette toge, nous n'avons pas un moment à perdre. Accompagné de ces braves amis, je me suis glissé dans votre prison à la faveur de ce déguisement; j'ai montré la sentence de l'empereur : SaBvus m'a pris pour le centurion qui vient vous annoncer l'arrêt fatal.
— Quel arrêt ? dit la fille d'Homère.
-^ Vous ne savez donc pas, repartit Dorothée, que leschré^^
tiens des prisons sont condamnés à mourir demain dans l'amphithéâtre J
— Mon époux est-il compris dans cet arrôl? dit la nouvelle chrétienne en se levant avec une gravité qu'elle n'avait point encore montrée ; pariez, ne me trompez pas, je ne connais point le serment inviolable des chrétiens ; autrefois j'aurais juré par rÉrèbe et par le^ génie de mou père. Voilà votre. loi sacrée ; il est écrit dans ce livre : « Vous ne a mentirez pas, n jurez donc sur TÉvangile que mon En* dore est sauvé. »
Dorothée pâlit ; les yeux noyés de larmes, il s'écria :
« Femme, voulez-vous donc que je vous parie de la gloire dont votre époux s'est couvert, et de celle qui l'attend encore ? »
Gymodocée trembla comme le palmier frappé de la foudre.
0 Vos paroles, dit-elle^ ont descendu dans mon cœur comme un glaive. Je vous entends ! Et vous voulez que je fuie I Je ne reconnais pas là les maximes d'un chrétien I Eudore est couvert de plaies pour son Dieu ; il combattra demain les bétes féroces ; et l'on me conseille de me soustraire à mon sort, de l'abandonner au sien I Je sens à mes côtés je ne sais quelle espérance qui me fait entrevoir un bonheur et des beautés divines. Si quelquefois, faible et découragée, j'ai jeté un regard complaisant sur la vie, toutes ces craintes sont dissipées. Non, Teau du Jourdain n'aura pas coulé en vain sur ma tête 1 Je vous salue, robe sacrée dont je ne connaissais pas le prix I Je le vois, vous êtes la robe du martyre f La pourpre qui vous teindra demain sera immortelle, et me rendra plus digne de paraître devant mon époux ! »
En prononçant ces mots, Gymodocée, saisie d'un enthousiasme divin, portait sa robe à ses lèvres, et la baisait avec respect.
« Eh bien> s'écria Dorothée, si vous ne voulez pas nous
suivre, nous périrons tous avec vous, nous demeurerons ici, nous nous déclarerons chrétiens, et demaia vous nous conduirez à l'amphithéâtre. Mais quoi 1 la religion vous commande-t-elle cette barbarie ? Vous voulez mourir sans recevoir la bénédiction de votre père, sans embrasser ce vieillard qui vous attend, et que votre résolution va conduire au tombeau. Ah ! si vous l'aviez vu souiller ses cheveux avec des cendres brûlantes, déchirer ses habits, se rouler aux pieds des murs de votre prison, Cymodocée, vous vous laisseriez attendrir. »
Comme la glace qu'une seule nuit a formée dans les premiers jours du printemps se fond aux rayons du soleil ; comme la fleur près d'éclore brise la légère enveloppe du bouton qui la retient : ainsi, la résolution de Gymodocée s'évanouit à ces paroles ; ainsi la piété filiale éclate et refleurit au fond de son cœur.
Elle ne peut se résoudre à compromettre les hommes généreux qui s'exposent pour la sauver; elle ne peut mourir sans chercher à consoler Démodocus ; elle garde un moment de silence ; elle écoute les conseils de l'ange des espérances célestes qui parle à son âme ; puis soudain, renfermant en elle-même un projet sublime :
« Allons revoir mon père 1 »
Les chrétiens, au comble de la joie, couvrent d'un casque les cheveux de la jeune fille; ils enveloppent Gymodocée dans une de ces toges blanches brodées de pourpre que les adolescents prenaient à Home, au sortir de l'enfance : on eût cru voir la légère Camille, le bel Ascagne, ou l'infortuné Marcellus. Les chrétiens placent la fille d'Homère au milieu d'eux; ils éteignent les flambeaux, sortent tous ensemble, et laissent le gardien plongé dans l'ivresse fermer soigneusement des cachots vides.
La troupe sainte se disperse dans la nuit, et Zacharie va portera Eudore la nouvelle de la délivrance de Gymodocée.
{Les Martyrs, liv. XXIII.)
Gymodocée rendue à son père le quitte pendant son sommeil pour voler au martyre.
Dorothée, comme un courageux pasteur, s'est ouvert un chemin à travers la foule idolâtre. Sur le flanc du mont Esquilin s'élevait une retraite qu'avait habitée Virgile; un laurier planté à la porte s'offrait à la vénération du peuple.
I {Aux jours de sa puissance, Dorothée avait acheté cette demeure pour l'embellir. C'est là qu'il vient cacher la fille d'Homère. Démodocus remplissait déjà cet asile écarté du bruit de ses pleurs. Le vieillard était assis dans la poussière, sous uû portique : il croit voir deux guerriers s'avancer à travers les ombres :
« Qui ôtes-vous? s'écrie-t-il d'une voix éclatante. Fantômes envoyés par les sanglantes Euménides, venez-vous m'entraîner dans la nuit du Tartare? êtes -vous des génies chrétiens qui m'annoncez la mort de ma fille ? Tombe le Christ et ses temples, tombe le Dieu qui attache à la croix ses adorateurs 1 — Ce sont eux cependant qui te ramènent ta fille, » dit Gymodocée en se jetant au cou de son père.
Le casque de la jeune martyre roule à terre, ses cheveux descendent sur ses épaules : le guerrier devient une vierge charmante. Démodocus perd l'usage de ses sens ; on s'empresse de le faire revenir à la vie, on lui explique les mystères que dans sa joie il peut à peine comprendre. Cymodocée le soulage par des paroles et par des caresses :
a 0 mon père, je te retrouve enfin après une séparation cruelle! Me voilà donc encore à tes pieds I C'est moi, c'est ta Cymodocée, pour qui ta bouche apprit à prononcer le tendre nom de fille. Tu me reçus dans tes bras à ma naissance. Tu me comblas de tes caresses et de tes bénédic-
tions. Que de fois, suspendue à tes bras, que de fois j'ai promis de te rendre le plus heureux des mortels, et j'ai pu faire couler des larmes de tes yeux I 0 mon père ! est-ce toi que je presse sur mon sein ? Ah I jouissons bien de ces moments d'un bonheur inespéré ! Tu le sais : le ciel est prompt à reprendre les dons qu'il nous fait. »
Alors Démodocus :
« Gloire de mes ancêtres, fille plus précieuse à mon cœur que la lumière qui éclaire les ombres heureuses dans rÉlysée, pourrais-je te raconter mes douleurs I comme je te cherchais aux lieux où je t'avais vue et autour de ces prisons qui te dérobaient à mon amour I Ah ! me disais^je, je ne préparerai point sa couche nuptiale ; je n'allumerai point la torche de son hy menée ; je resterai seul sur la terre, où les dieux m'auront enlevé ma couronne et ma joie I Lorsque je serrais ma fille dans mes bras aux rivages de TAtlique/je l'embrassais donc pour la dernière fois? Quel doux regard elle attachait sur moi I Comme elle me souriait avec tendresse 1 était-ce là son dernier sourire? 0 traits chéris que j'ai retrouvés; ô front où se peignent la candeur et l'innocence^ vous semblez faits pour le bonheur! Quel plaisir de sentir palpiter ce cœur pur et plein de vie sur ce cœur vieilli et épuisé par la douleur I »
Tels sont les gémissements de Démodocus et de Cymodocée : Alcyon, qui bâtit son nid sur les vagues, fait entendre avec ses petits de douces plaintes dans le berceau flottant que la vaste mer doit bientôt engloutir. Dorothé fait apporter des flambeaux, et conduit le père et la fille dans une salle où l'on avait préparé deux lits; il se retire et les laisse à leur tendresse. La nuit entière se fût écoulée dans des récits mutuels et de touchantes caresses, si le prêtre des dieux, se jetant tout à coup aux pieds de Gymodocée, ne se fût écrié :
a 0 ma fille, mets un terme à mes craintes et à mes malheurs 1 abjure tes autels qui t'exposent sans cesse à de
souvelles persécutions; reviens au culte de ton père. Hiéroclôs n'est plus à craindre. Celui qui devait être ton époux... »
Cymodocée se précipite à son tour aux genoux du yieiltard.
« Mon père à mes pieds I s'écrie-t-elle en relevant Démo* docus. Ah ! je n'ai pas la force de supporter cette épreuve! 0 mon père, épargnez une fille pleine de faiblesse, ne la séduisez pas; laissez-lui le Dieu de son époux. Si vous saviez combien ce Dieu a augmenté pour tous mon respect et mon amour! — Ce Dieu, dit Démodocus, a voulu me ravir ma fille ; il t'enlève ton époux !.
— Non, dit Cymodocée, je ne perdrai point Eudore ; il vivra toujours, sa gloire rejaillira sur moi.
— Quoi ! reprit le prêtre d'Homère, tu ne perdras point Eudore descendu au tombeau ?
— Il n'est point de tombeau pour lui, dit la vierge inspirée ; on ne pleure point les chrétiens morts pour leur Dieu^ comme on pleure les autres hommes. »
Cependant Cymodocée, qui cache un profond dessein dans son cœur, invite son père à se reposer. Elle le contraint par ses prières à se jeter sur son lit. Le vieillard ne pouvait se résoudre à perdre un moment des yeux sa fille re* trouvée : il croyait toujours qu'elle allait lui échapper : ainsi, lorsqu'un homme a été longtemps poursuivi par un songe funeste, au moment de son réveil il voit encore l'image effrayante, et la naissante aurore ne rassure point ses esprits. Cymodocée se plaint de la fatigue qu'elle éprouve; elle s'incline sur le second lit à l'autre extrémité de la salle, et adresse tout bas cette prière à l'Éternel :
a Dieu inconnu, qui pénètres le fond de mon cœur, Dieu qui as vu mourir ton Fils unique, si mes desseins te sont agréables, fais descendre vers mon père un de ces esprits qu'on appelle tes anges : ferme ses yeux appesantis par les larmes, et souviens-toi de lui quand je l'aurai quitté pour toi. » (7Wrf.)
Endore et Gyxnodocée dans Taréne.
Lorsque l'empereur parut, les spectateurs se levèrent et lui donnèrent le salut accoutumé. Eudore s'incline respectueusement devant César. Cymodocée s'avance sous le balcon pour demander à l'empereur la grâce d'Eudore, et s'offrir elle-même en sacriGce. La foule tira (jalérius de l'embarras de se montrer miséricordieux ou cruel : depuis longtemps elle attendait le combat; la soif du sang avait redoublé à la vue des victimes. On crie de toutes parts :
« Les bétesl Qu'on lâche les bétes! Les impies aux bétes I ))
Eudore veut parler au peuple en faveur de Cymodocée ; mille voix étouffent sa voix :
(( Qu'on donne le signal I Les bétes ! les chrétiens aux bétes !» Le son de la trompette se fait entendre; c'est l'an* nonce de l'apparition des bétes féroces. Le chef des rétiaires traverse l'arène, et vient ouvrir la loge d'un tigre connu par sa férocité.
Alors s'élève entre Eudore et Cymodocée une contestation à jamais mémorable; chacun des deux époux voulait mourir le dernier.
(( Eudore^ disait Cymodocée, si vous n'étiez pas blessé, je vous demanderais à combattre la première, mais â présent, j'ai plus de force que vous, et je puis vous voir mourir.
— Cymodocée, répondit Eudore, il y a plus longtemps que vous que je suis chrétien ; je pourrai mieux supporter la douleur, laissez-moi quitter la terre le dernier. » En prononçant ces paroles, le martyr se dépouille de son manteau; il en couvre Cymodocée, afin de mieux dérober aux spectateurs les charmes de la fille d'Homère, lorsqu'elle sera traînée sur l'arène par le tigre. Eudore craignait qu'une mort aussi chaste ne fût souillée par l'ombre d'une pensée impure, même dans les autres. Peut-être aussi était-ce un
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dernier instinct de la nature, un mouvement de cette jalousie qui accompagne le véritable amour jusqu'au tombeau.
La trompette sonne pour la seconde fois.
On entend gémir la porte de fer de la caverne du tigre : le gladiateur qui l'avait ouverte s'enfuit effrayé, Eudore place Cymodocée derrière lui. On le voyait debout, uniquement attentif à la prière, les bras étendus en forme de croix et les yeux levés vers le ciel.
La trompette sonne pour la troisième fois.
Les chaînes du tigre tombent, et Tanimal furieux s'élance en rugissant dans Tarène : un mouvement involontaire fait tressaillir les spectateurs. Cymodocée, saisie d'eirroi,s'écrie :
(( Ah I sauvez-moi I »
Et elle se jette dans les bras d'Eudore qui se retourne vers elle. Il la serre contre sa poitrine, il aurait voulu la cacher dans son cœur. Le tigre arrive aux deux martyrs. Il se lève debout, et, enfonçant ses ongles dahisles flancs du fils de Lasthènes, il déchire avec ses dents les épaules du confesseur intrépide. Comme Cymodocée, toujours pressée dans le sein de son époux, ouvrait sur lui des yeux pleins d'amour et de frayeur, elle aperçoit la tète sanglante du tigre auprès de la tète d'Eudore. A l'instant, la chaleur abandonne les membres de la vierge victorieuse ; ses paupières se ferment ; elle demeure suspendue aux bras de son époux, ainsi qu'un flocon de neige aux rameaux d'un pin du Ménale ou du Lycée. Les saintes martyres, Ëulalie, Félicité, Perpétue, descendent pour chercher leur compagne : le tigre avait brisé le cou d'ivoire de la fille d'Homère. L'ange de la mort coupe en souriant le fil des jours de Cymodocée. Elle exhale son dernier soupir sans effort et sans douleur; elle rend au ciel un souffle divin qui semblait tenir à peine à ce corps formé par les Grâces; elle tombe comme une fleur que la faux du villageois vient d'abattre sur le gazon. Eudore la suit un moment après dans les éternelles demeures. On eût cru voir un de ces sacrifices de paix
OÙ les enfants d'Aaron offraient au Dieu d'Israël une colombe et un jeune taureau. (/èirf., liv. XXIV.)
Anne-Louîse-Gernaaine Necker, fille du célèbre banquier et ministre de Louis XVI, plus tard baronne de Staêl-Holstein, est un des types les plus originaux de la femme de lettres. Sa mère, froide et sévère, s'appliqua plutôt à comprimer qu'à développer sa riche et exubérante nature. Mais l'ardente jeune fille conquit, pour ainsi dire par elle-même, les connaissances qu'à son avis on lui mesurait trop parcimonieusement. Toute petite fille, dans le salon de sa mère, où se rassemblaient Voltaire, Rousseau, d'AIembert, Diderot, Buffon, Thomas, MàrmonteU Ghamfort, Condorcei, Grimm, Raynal, Bernardin de Sainl-Pierre, elle mettait son plus grand bonheur à écouter les discussions de ces écrivains célèbres sur les plus hautes questions de littérature^ d'histoire, de philosophie, de politique. Grâce à la facilité de son père, elle lisait des livres au-dessus de son âge, allait à la comédie et, à son retour, faisait des extraits des pièces qu'elle avait vues : plus enfant, elle faisait Jouer la tragédie à des marionnettes de rois et de reines. Gomme l'a remarqué sa cousine, madame Necker de Saussure, Vinstinct dramatique, le besoin d'émotion et d'expression se trahissait en tout chez elle. Dès onze ans, mademoiselle Necker composait des portraits, des éloges^ suivant la mode d'alors. Elle écrivait à quinze ans des extraits de V Esprit des lois^ avec ses réflexions; à cet âge, en 1 781, lors de Tapparîtion du Compte renduj elle adressa à son père une lettre anonyme où son style la fit reconnaître.
Elle ne tarda pas à se produire ouvertement comme auteur. Son premier ouvrage, ses Lettres sur les écrits et le caractère de Jean-Jacques Rousseau, est rempli d'appréciations fausses, de
déclamations, et aussi de hors-d'œuvre ennuyeux, tel que le long et emphatique éloge qu'elle fait, à propos à'Émile^ du livre de son père, de l Importance des opinions religieuses^ « ce livre, dit-elle, quo les hommes réunis pourraient présenter à rÊtre suprême comme le plus grand pas qu'ils aient fait vers lui^. »
Peu de temps après la publication de ce premier écrit, en i 785, elle épousa le baron de Slaôl-Holstein, dont elle se sépara bientôt par incompatibilité d'humeurs. I£lle fbt d'ailleurs froidement accueillie à la cour de France où les négligences et les singularités de sa toilette excitaient l'hilarité. Elle s'associa au mouvement d'idées produit par la Hévolution, ap* plaudit aux tendances des Malouet, des Monnier, et môme des Narbonne, des Monlmore^icy, des Lafayette; elle n'alla pas au delà des royalistes constitutionnels de 91, mais en dit et en fit assez pour paraître à Louis XVI «extravagante et romanesque K n Le double renvoi de son père par le roi et par le peuple la jeta à plein dans le tourbillon révolutionnaire. « iî^lle aima la Révolution française comme une sœur, comme une autre fille de M. Necker^ » On sait quel culte elle avait voué à son père; après sa mort, comme pendant sa vie, il remplit toute l'existence et toutes les pensées de sa fille; parler de lui, écrire sur lui avec les éloges les plus enthousiastes, c'était son plus cher bonheur, sa suprême consolation.
Elle avait respiré la politique en naissant; dès qu'elle put penser, elle s'occupa de politique; mais ce n'est qu'après la îferreur, dont elle passa tout le temps dans le pays de Vaud, avec son père et quelques amis réfugiés, M. de Montmorency, M. de Jaucourt, ce n'est qu'après le 9 thermidor qu'elle entra vraiment dans la vie politique; elle écrivit des Réflexions sur la paix, adressées à M. Pitt et aux Français, et des Réflexions sur la paix extérieure et intérieure, deux brochures énergiques et éloquentes dont la première fut citée par Fox dans le parlement anglais. La seconde est un appel généreux et élevé de toutes les opinions non fanatiques à l'oubli et à la conciliation.
i Lettre III.
s Bertrand de Malleville, Mémoires secrets, t. III, p. 43.
s Waihs, Lettres vendéennes i t. I, p. I5'i.
Sous le Directoire, elle fut Tâme du cercle conatilutionnel; elle réunissait dans son salon les étrangers de distinction, tons les ambassadeurs des puissances, les gens de lettres les plus re« nommés par leur esprit, et des personnages politiques dont les principaux étaient Lameth, Victor et Joseph de Broglie, Matthieu de Montmorency, Gnibert^ Louis de Narbonne, Benjamia Constant. Elle avait aussi des rapports d'estime avec Lanjuinais, Boissy d'Anglas, Cabanis, Garât, Daunou, Tracy, Chénier, tout ce groupe de républicains modérés qui aspirait à effacer les traces de la Terreur, et à reconstituer la société sur les bases de Tordre et de la justice. La faction contraire la dénonça à la tribune comme correspondante et fautrice des émigrés; mais il ne fut pas ordonné de poursuites contre elle.
Cependant elle continuait d'écrire, et, après quelques travaux secondaires qui ne méritent pas de nous occuper ici, elle publia en i796 son premier grand ouvrage, de V Influence despas" sions sur le bonheur des individus et des nations» Elle y analyse les passions avec une perspicace finesse ; mais, sous l'influence de récole sensualiste, elle ne les examine qu'au point de vue du bonheur ; en outre, plus stoïque que chrétienne, elle proclame des principes dangereux ; elle appelle le suicide un acte sublime : elle dit en propres termes « qu'il est heureux que tous les scélérats soient incapables de commettre cet acte sublime, n
Cet ouvrage n'est pas tout psychologique ; les idées politiques y abondent. Les souvenirs de la Terreur obsèdent la fille de Necker. « A cette affreuse image, dit-elle^ tous les mouvements de l'âme se renouvellent ; on frissonne, on s'enflamme, on veut combattre, on souhaite de mourir.» Cependant elle demeure fidèle à la république. La fiction aristocratique de la constitution anglaise, avec son antagonisme et son équilibre des pouvoirs, ne lui suffit pas; elle veut une organisation plus simple et plus digne d'une civilisation avancée.
« Lorsqu'il y a cent ans, en Angleterre, dit-elle, l'idée de la liberté apparut dans le monde, l'organisation combinée du gouvernement anglais était le plus haut point de perfection où l'on pût atteindre alors ; mais aujourd'hui des bases plus simples peuvent donner en France, après la Révolution, des résultats pareils à quelques égards, et supérieurs à d'autres. Laisseznous, dit-elle & l'Europe, laissez-nous en France combattre,
vaincre^ souffrir, mourir dans nos affections^ dans nos penchante les plus chers, renaître ensuite, peut-être^ pour l'étonnement et Tadmiration du monde l »
Les grands intérôls de l'humanité la préoccupaient fiévreusement, et c'était là le principal ohjet des conversations qu'elle avait avec tous les hommes d'intelligence qui vivaient dans son cercle, et qu'elle retenait par une sorte de magie, selon la pensée de Werner ^ Alors commençait la grande puissance de Bonaparte. Le futur maître de la France s'inquiéta d'une hostilité sourde contre ses projets de domination. « Madame de Staël ne parle ni de politique ni de moi, à ce qu'on prétend, disait-il, mais je ne sais comment il arrive qu'on m'aime toujours moins quand on l'a vue; elle monte les têtes dans un sens qui ne me convient pas. »
Telles étaient les dispositions du premier Consul quand, vers le printemps de l'année 1800, elle publia son livre de la LUté^ rature considérée dans ses rapports avec les institutions sociales. L'idée principale de cet ouvrage un peu paradoxal est la perfectibilité indéfinie du genre humain. La perfectihilité indéfinie est une chimère ; mais il faut louer l'auteur d'avoir saisi les différences sociales qui séparent l'esprit de l'antiquité de l'esprit moderne, d'avoir su comprendre et montrer la supériorité des temps chrétiens sur les temps païens; d'avoir fait justice des niaises déclamations du dix-huitième siècle contre la bar*^ barie du moyen âge, d'avoir prouvé qu'à cette époque tant calomniée la nature humaine avait singulièrement gagné pour le sentiment moral ; que toutes les grandes iniquités de la civilisation antique avaient été renversées, et qu'au milieu de cette agitation turbulente et guerrière, le travail assidu des générations avait lentement préparé toutes les conquêtes de la société moderne. Malheureusement, cet écrit renferme des contradictions singulières. Gommé l'a remarqué Chateaubriand, quelquefois madame de Staël paraît presque chrétienne, mais l'instant d'après la philosophie reprend le dessus. « Le livre de madame de Staël, continue l'auteur du Génie du Christianisme^ est pour moi un mélange singulier de vérités et d'erreurs. Ainsi, lorsqu'elle attribue au christianisme la mélancolie qui
* Lettre au conseiller Schneffer^ 1809.
règne dans le génie des peuplei modernei^ Je suis absolument de son avis; mais quand elle joint à cette cause Je ne saisquelle maligne influence du Nord, je ne reconnais plus l'auteur qui me paraissait si judicieux auparavant ^ »
Un des résultats les plus directs de cet ouvrage, dont l'érudition est souvent douteuse et insuffisante, fut d'avoir Tait comprendre le génie si longtemps méconnu de Shakespeare, et d'avoir montré le rôle de la mélancolie dans les littératures modernes,
« Il faut qu'au milijeu de tons les tableaux de la prospérité môme, dit-elle, un appel aux réflexions du cœur vous fasse sentir le peuseur dans le poëte. A l'époque où nous vivons, la mélancolie est la véritable inspiration du talent : qui ne se sent pas atteint par ce sentiment ne peut prétendre à une grande gloire comme écrivain ; c'est à ce prix qu'elle est achetée *. »
Madame de Staâl nous apprend elle*môme que son ouvrage eur la littérature obtint un succès qui la remit tout à fait en faveur dans la société ; son salon redevint peuplé, et elle re* trouva ce plaisir de causer, et de causer à Paris, qui fut toujours pour elle le plus piquant de tous« La conversation, c'était la vie pour elle, et plus elle allait, plus elle était heureuse des succès que lui valaient son esprit, son délicieux enjouement, ajoutons son éloquence ; car, ainsi que Lacretelle l'a remarqué, elle fut la première qui introduisit l'éloquence dans la conversation. D'autreSi moins favorables, trouvaient que ses manières avaient un fracas trop étourdissant, et que souvent sa conversation semblait un assaut, un combat à outrance *• Tout le monde convenait qu'elle avait beaucoup d'esprit. Mais quelquesuns étaient d'avis qu'elle en avait plus qu'elle n'en pouvait porter.
Nous avons dit combien Bonaparte aimait peu cet esprit. Une attaque positive, la publication des Dernières Vues de finance et de polUique de if. Necker^ attira des représailles sur madame de Slaèl. Elle dut se cacher à la campagne et se ré-
^ Lettre à Fontanes»
• De la Littérature^ 2* partie, cbap. v.
' Meilhan, Portraits et Caractères ^ p. Bit
fugier à Saint-Brice, près d*Ëcoueo y chez madame Récamier. Elle répondit à la persécution par des injures, el, en 1802, fut exilée à quarante lieues de Paris. Elle prit alors le parti de se retirer en Allemagne, à Weimar, où elle connut Goethe^ Wieland et Schiller. Elle venait de publier son premier roman, Delphine» Elle y montre le danger des sentiments les plus élevés lorsqu'ils se dressent brusquement contre les opinions et les coutumes régnantes. L*héroïne succombe victime de son téméraire enthousiasme, de ses imprudentes vertus. Un vice essentiel de ce faible roman, c*est que les personnages, en réa-^ lité maussades et en dehors de la vérité, sont présentés comme des modèles de perfection. Léonce, type de Tamour^propre et de la personnalité imperturbable, comme le premier homme qui existe, et Delphine comme la première des femmes possibles, Delphine qui, d'après madame Necker de Saussure^ est la réalité de madame de Staël dans sa Jeunesse, comme Corinne en sera Tidéal. Du reste, il y a dans ce livre des observations morales assez fines el une certaine verve d'éloquence.
La mort de son père, en 1804, la rappela en Suisse, et, pour distraire sa douleur, elle se rendit en Italie. Ce voyage lui inspira Corinne ou V Italie, son second roman. Corinne est madame de Staël elle-même, poëte^ peintre, improvisatrice^ cantatrice, danseuse, joueuse de harpe, comédienne^ tragédienne et préceptrice ; douée, selon l'auteur, de tous les dons et de toutes les perfections, mais, en réalité, affectée, prétentieuse, dénuée de la simplicité et de la modestie qui font le principal charme des femmes. On veut faire croire au lecteur qu'un génie comme celui de Corinne ne saurait se contenter de l'exis-^ tence vulgaire qu'offre le ménage aux épouses et aux mères, et que par conséquent la société est injuste envers la femme. Mais le bonheur de la vie de la femme et le repos de celle de Thomme tiennent & d'autres qualités qu'aux talents de Corinne; on ne rend pas un mari heureux parce qu'on raisonne emphatiquement de tout, religion, morale, philosophie, politique, littérature, beaux-arts. Ces Anglaises, attachées avant tout à leur intérieur, et dédaigneuses des triomphes du bel esprit, dont madame de Staël se plaît à faire la satire, sont plus dignes d'amour que toutes les Corinnes du monde avec leur artistique et sentimental verbiage* Lord Nelvil, celui qu'aime Corinne,
n'est pas un personnage plus intéressant : égoïste, sans parole et sans caractère, c'est un pitoyable, héros. Quel mérite reste^ t-il à ce roman ? Un ensemble assez imposant ; quelques mor-, ceaux assez éloquents, mais un peu trop dithyrambiques et tenant du lieu commun, sur les grandeurs et les misères de l'Italie ; quelques descriptions brillantes , quelques pensées justes sur la littérature et les arts, quelques considérations vraies mais un peu banales sur les motifs qui peuvent faire aimer les progrès des lumières. D'ailleurs, au point de vue de Tart, Corinne est bien au-dessus de Delphine; ce n'est plus de l'improvisation écrite, c'est de la composition et du style soignés.
Corinne fut publiée en i807. Madame de Staël était alors en France, où l'on tolérait sa présence. Le succès de ce livre, où l'auteur se montrait si bien sous le personnage, porta^ dit-on, ombrage à l'Empereur, qui en fit lui-môme la critique, dans le Moniteur. Madame de Staël regagna son asile de Coppet.
Après un second voyage en Allemagne et ses rapports avec les Schiller, les Goethe, les Humboldt, elle publia, en J8iO^ un ouvrage destiné à dater dans la littérature du dix-neuvième siècle ; jusqu'alors, selon la pensée de M. Sainte-Beuve ^, elle était encore une personne du dix-huitième siècle, elle en était l'esprit le plus avancé. Son livre de V Allemagne est une œuvre originale dont l'influence a été considérable. Elle y analyse avec un coup d'œil ferme et perçant, et d'un style coloré selon la nature des sujets, les chefs-d'œuvre de la littérature allemande, elle développe très-habilement pour une femme, sans pédanterie et môme avec grâce, les principaux systèmes des ténébreux philosophes allemands. Mais elle -n'a pas toujours su se garantir de leurs paradoxes et de leurs erreurs. C'est ainsi qu'elle leur emprunte cette idée que l'âme peut trouver toutes les sciences en elle-môme. Elle regrette que de certains aperçus d'imagination ne soient pas davantage saisis parles savants, et parait croire que la méthode expérimentale n'avance les connaissances que par une sorte de procédé mécanique, que tout s'y borne à l'observation des faits. Elle s'exalte avec une étrange passion pour l'idéalisme allemand. Elle ne s'explique pas les poêles et les héros de la philosophie par les
^ Chateaubriand et son groupe litt,, 2* leç,, 1. 1, p. 83.
MADAME DE STARL. 5i
causes naturelles [de l'histoire, de la tradition et de la langue ; dans son livre ils semblent, selon l'expression d'un critique, agir, penser, écrire, en vertu d*un miracle intérieur qui n'a lieu que pour eux. Mais les Allemands les plus sérieux n*ont vu là qu'un tableau de fantaisie, et madame de Staël ne leur est apparue que comme une bonne femme, diegute Frauy dont ils agréent la passion avec une complaisance débonnaire ^
L'irréconciliable ennemie de Napoléon n'avait pu^ dans cet ouvrage tout philosophique et littéraire, s'interdire les allusions politiques. Ce nouveau méfait fut puni plus durement encore que les précédents : la police impériale fit au livre de VAllemagne la première application du décret raffiné de censure promulgué en iSiO, qui portait que lorsque les censeurs auraient examiné un ouvrage et permis sa publication^ les libraires seraient autorisés à le faire imprimer, mais que le ministre de la police aurait encore le droit de le supprimer tout entier, s'il le jugeaK convenable. Toute la première édition fut mise au pilon, bien que l'impression en eût été permise après un examen très-rigoureux de la part des censeurs et que l'auteur y eût fait des corrections multipliées et minutieuses.
Désespérée par cette arbitraire et obstinée persécution, elle prit le parti de parcourir l'Europe ; elle visita l'Angleterre, l'Allemagne, la Russie, la Suède, et partout travailla de tout son pouvoir à la coalition contre Napoléon. Elle ne rentra en France qu'après la chute du trop ambitieux guerrier, et décocha contre le vaincu de la veille son haineux et injurieux libelle intitulé : Dix années d'exil.
Sous le gouvernement du roi Louis XVIH, dont elle fut hautement protégée, elle écrivit son dernier et son plus important ouvrage, qui ne fut publié qu'un an après sa mort, les Con«tdérations sur les principaux événements de la Révolution fran» çaise. Elle l'avait commencé avec l'intention de se borner (\ l'examen des actes et des écrits de son père. En avançant dans son travail elle fut conduite par le sujet môme à retracer, d'une part, les principaux événements de la Révolution fran* çaise, et à présenter, de l'autre, le tableau de l'Angleterre,
i Voir Revue étrangère par Ëdgard Quinet, dans la Revue des Deux Mondes^ 1836.
comme une justification de l'opinion de M. Necker, relativement aux institutions politiques de ce pays. Elle agrandit donc son plan, mais elle ne fit point qu'on ne s'aperçût au premier regard que le livre n'avait pas été conçu sous un point de vue général. Au lieu de nous présenter une profonde et large exposition de la Révolution qu'elle appelle^ dans sa première phrase, « une des grandes époques de Tordre social, » elle ne nous donne guère qu'une apologie de Neckcr; elle ne voit les hommes et les choses qu'à travers le prisme de Necker, les personnages les plus importants ne sont que de pâles satellites qui roulent dans l'orbite de Necker. Beaucoup de lecteurs furent choqués de cette préoccupation trop exclusive, et trouvèrent que Touvrage pouvait se réduire à ces deux mots : Mon père et moi. C'est par suite de cette même préoccupation que, dans la recherche des moyens qui auraient prévenu la Révolution, elle a commis la faute grave de faire la part des hommes trop forte et celle des choses trop faible.
Les révolutionnaires n^ont pas trouvé l'ouvrage de madame de Staël une appréciation assez équitable de la Révolution française. Ils lui ont reproché d'avoir travesti en rebelles, et peint avec des traits plus ou moins hideux, les personnages les plus remarquables de cette môme révolution dont elle avait attesté le glorieux caractère et proclamé la nécessité, d'avoir déprécié à chaque page et môme flétri les plus vigoureux champions de la cause populaire qui avaient accompli la rénovation reconnue par elle si urgente et si mémorable. Au contraire, les partisans de Tordre monarchique y trouvaient une dangereuse exagération des idées libérales, une glorification coupable des principes subversifs, un mépris sectaire de l'autorité ; sans parler de cet engouement pour TAngleterre qui, à ses yeux, était le paradis de l'Europe et le flambeau du monde, et dont la constitution, but des espérances et des efforts des Français au commencement de la Révolution, lui était demeurée si chère, qu'elle poussait ce cri étrange :« S'il faut que TAngleterre ou la France périsse, sauvez TAngleterre. » M. de Maistrc a dit du livre des Considérations : « Toutes les erreurs de la Révolution y sont concentrées et sublimées ^ » L*auteur n'était
1 Lettre au prince Kolowski^ 20 août 1818.
plus pour lui qu'une « impertineute femmelette, qui ne comprend pas une des questions qu'elle traite ^ » Gardons-nous des exagérations^ et, après avoir signalé les parties faibles et répréhensibles des ConsidérationSj reconnaissons avec M. de Chateaubriand qu'elles sont empreintes d'un vif sentiment de gloire et de liberté^ et que quand Fauteur, pariant de l'abaissement du tiers état sous l'ancienne moni^rchie, le montre au moment de l'ouverture des états généraux, et s'écrie avec Corneille : « Nous nous levons alors '1 » jamais citation ne fut plus éloquente.
Madame de Stafil mourut au moment où, devenue plus ellemême, débarrassée de certaines formes romanesques qui voilaient sa véritable originalité, guérie de certaines affectations prétentieuse? par l'exagération de ses ridicules imitateurs, dé* livrée enfin d'une partie de ses préjugés révolutionnaires, elle était en train de devenir un véritablement grand écrivain, un écrivain qui pense fortement et s'exprime avec une puissante originalité. « On ne saurait trop déplorer, a dit Chateaubriand, la fin prématurée de madame de Siaêl : son talent croissait; son style s'épurait ; & mesure que sa jeunesse pesait moins sur sa vie, sa pensée se dégageait de son enveloppe et prenait plus d'immortalité *. » Avec les années, elle se fixait dans les idées religieuses et les appliquait davantage à la vie réelle. Elle s'était mise aux lectures pieuses, Fénelon, chez qui elle trouvait une connaissance admirable des peines de VSime;V Imitation de Jésus-Christ, que pendant longtemps elle n'avait pas goûtée, et qui, dans ses dernières années, était pour elle, malgré son protestantisme, une source de consolations. Enfin elle avait une vive foi dans la prière. On trouve là-dessus, et sur d'autres points intéressants, des détails curieux dans ses lettres, dont les plus belles sont celles qu'elle écrivit à madame Hécamier pendant ses deux voyages d'Allemagne. « Il n'y a rien, dit M. de Chateaubriand, dans les ouvrages imprimés de madame de Staôl, qui approche de ce naturel, de cette éloquence, où l'imagination prête son expression aux sentiments *. n
1 Lettre au prince Kolowski, 20 août 1818. s Préface aux Etudes histor,^ p. lxviii.
• Ibid.^ p. Lxx.
* Mémoires d* Outre' Tombe,
Cette femme, si brillante et si spirituelle, si remuante, si parlante, si écrivante, gardera-t-elle la réputation qui lui a été faite ? En partie seulement, croyons-nous. Son actif et aventureux esprit, sans manquer de force, tomba souvent dans le faux et dans le chimérique ; elle porta des vues romanesques dans la politique, dans la morale, dans l'histoire ; sa pensée s'éleva rarement à une grande hauteur, et son style n'atteignit jamais la perfection, ni même Texacte correction : il y eût fallu un travail dont elle était incapable. « L'inspiration était en elle instantanée, a dit quelqu'un qui l'a bien connue : tout un ordre d'idées se présentait à la fois à son esprit, et le travail n'y ajoutait rien K »
Madame de Genlis, qui la jalousait un peu^ a dit sans trop de malice :
« Madame de Staël eut le malheur d'être élevée dans radmiratîon du phébus, de l'emphase et du galimatias. La diction ampoulée de M. Thomas fut pour elle, dès sa première jeunesse, le type de Téloquence. Elle joignit à ce malheur celui d'avoir toujours négligé la lecture des grands écrivains du siècle de Louis XIV ; elle avait fort peu d'instruction réelle^ et n'avait jamais fait une étude sérieuse de la langue française^ dont elle a toujours ignoré les règles les plus connues, comme on peut le voir dans ses premiers ouvrages et dans beaucoup de passages des derniers. C'est ainsi qu'elle écrivait, qu'il est doux d'aimer et de l*étre, et qu'il lui arrivait fréquemment de féminiser des mots masculins : par exemple, c'est moi qui, dans une de mes critiques imprimées, lui ai appris que l'on disait un charmant épisode^ et non une charmante épisode *• »
A ces critiques il faut ajouter que le style de cette femme qui fut si longtemps en face des plus magnifiques spectacles de la nature, manque de vrai pittoresque ; c'est qu'elle sentait peu et aimait peu la nature. Un homme d'esprit s'étonnant devant elle de lui voir aimer et admirer la campagne, elle lui dit : V Si ce n'était le respect humain, je n'ouvrirais pas ma fenêtre pour voir la baie de Naples pour la première fois, tan-
^ Lettre de M. de Sismondi à madame veuve Hortense AUart.
s Mém, de madame de Genlis, t. V, p. 848. Éloge de J.-J. Rousseau.
MADAME DE STAËL. ;)î>
dis que ]e ferais cinq cents lieues pour aller causer avec un homme d*esprit que je ne connais pas. »
Andrieux et Droz, les littérateurs qui avaient le plus fait pour la réputation de la fille de Necker> avouaient plus tard que^ s'étant avisés de relire les œuvres de cette femme tant vantée, ils avaient éprouvé un ennui et un dégoût insurmontables ^. L'intérêt aujourd'hui est encore plus refroidi, et il faut un peu de courage pour aborder et achever la lecture de tous les écrits de madame de Staël.
Le Mont Vésave*
Au pied du Vésuve, la campagne est la plus fertile et la mieux cultivée que Ton puisse trouver dans le royaume de Naples, c'est-à-dire dans la contrée de l'Europe la plus favorisée du ciel. La vigne célèbre dont le vin est appelé La-* cryma Christi se trouve dans cet endroit, et tout à côté des terres dévastées par la lave. On dirait que la nature a fait un dernier effort en ce lieu voisin du volcan, et s'est parée de ses plus beaux dons avant de périr. A mesure que Ton s'élève, on découvre, en se retournant, Naples et Tadmirable pays qui Tenvironne. Les rayons du soleil font scintiller la mer comme des pierres précieuses ; mais toute la splendeur de la création s'éteint par degrés, jusqu'à la terre de cendre et de fumée qui annonce l'approche du volcan. Les laves ferrugineuses des années précédentes tracent sur le sol leur large et noir sillon, et tout est aride autour d'elles. A une certaine hauteur, les oiseaux ne volent plus ; à telle autre, les plantes deviennent très-rares, puis les insectes mêmes ne trouvent plus rien pour subsister dans cette nature consumée. Enfin, tout ce qui a vie disparait : vous entrez dans l'empire de la mort, et la cendre de cette terre pulvérisée roule seule sous vos pieds mal affermis.
1 VoipProudhon, Justice dans la Révolution ^"^XV Étude, c. xi, XXV.
Ne gregge ne armenti
Guida bifolco mai, guida pastore ^.
Un ermite habite, là sur les conCns de la vie et de la mort. Un arbre, le dernier adieu de la végétation, est devant sa porte ; et c'est à Tombre de son pâle feuillage que les voyageurs ont coutume d'attendre que la nuit vienne pour continuer leur route, car pendant le jour, les feux du Vésuve ne s'aperçoivent que comme un nuage de fumée, et la lave, si ardente de nuit, parait sombre à la clarté du soleil. Cette métamorphose elle-même est un beau spectacle, qui renouvelle chaque soir Tétonnement par la continuité du môme aspect affaibli.
{Corinne, liv. XII, chap. iv.)
L'Incendie d'Ancône.
Lord Nelvil avait fixé son départ pour Rome au lendemain, lorsqu'il entendit pendant la nuit des cris affreux dans la ville : il se hâta de sortir de son auberge pour en savoir la cause, et vit un incendie qui partait du port et remontait de maison en maison jusqu'au haut de la ville; les flammes se répétaient au loin dans la mer ; le vent, qui augmentait leur vivacité, ngitait aussi leur image dans les flots, et les vagues, soulevées, réfléchissaient de mille ma« niéres les traits sanglants d'un feu sombre.
Les habitants d'Ancône, n'ayant point chez eux de pompes en bon état, se hâtaient de porter avec leurs bras quelques secours. On entendait, à travers les cris, le bruit des chaînes des galériens employés à sauver la ville qui leur servait de prison. Les diverses nations du Levant que le commerce attire à Ancône exprimaient leur effroi par la
ï Jamais le berger ni le pasteur ne conduisent en ce lieu ni leurs brebis, ni leurs troupeaux.
stupeur de leurs regards. Les marchands, à l'aspect de leurs magasins en flamme, perdaient entièrement la présence d'esprit. Les alarmes pour la fortune troublent autant le commun des hommes que la crainte de la mort, et n'inspirent pas cet élan de Tàme, cet enthousiasme qui fait trouver des ressources.
Les cris des matelots ont toujours quelque chose de lugubre et de prolongé, que la terreur rendait encore bien plus effrayant. Les mariniers sur les bords de la mer Adriatique sont revêtus d'une capote rouge et brune Irès-singuliére, et du milieu de ce vêtement sortait le visage animé des Italiens, qui peignait la crainte sous mille formes. Les habitants, couchés par terre dans les rues, se couvraient la tête de leurs manteaux, comme s1l ne leur restait plus rien à faire qu'à ne pas voir leur désastre ; d'autres se jetaient dans les flammes sans la moindre espérance d'y échapper. On voyait tour à tour une fureur et une résignation aveugles, mais nulle part le sang-froid qui double les moyens et les forces.
Oswald se souvint qu'il y avait deux bâtiments anglais dans le port, et ces bâtiments ont à bord des pompes parfaitement bien faites ; il courut chez le capitaine, et monta avec lui sur un bateau pour aller chercher ces pompes. Les habitants, qui le virent entrer dans la chaloupe, lui criaient : « Âh 1 vous faites bien, vous autres étrangers, de quitter notre malheureuse ville. — Nous allons revenir,» dit Oswald. Ils ne le crurent pas. Il revint pourtant, établit une de ses pompes en face de la première maison qui brûlait dans le port, et l'autre vis-à-vis de celle qui brûlait au milieu de la rue. Le comte d'Erfeuil exposait sa vie avec insouciance, courage et gaieté ; les matelots anglais et les domestiques de lord Nelvil vinrent tous à son aide; car les habitants d'Ancône restaient immobiles, comprenant à peine ce que ces étrangers voulaient faire, et ne croyant pas du tout à leur succès.
Les cloches sonnaient de toutes parts, les prêtres faisaient des processions, les femmes pleuraient en se prosternant devant quelques Images de saints au coin des rues ; mais personne ne pensait aux secours naturels que Dieu a donnés à Thomme pour se défendre. Cependant, quand les habitants aperçurent les heureux effets de Tactivité d'Osv^ald; quand ils virent que les flammes s^éteignaient et que leurs maisons seraient conservées, ils passèrent de Tétonnement à Tenthousiasme ; ils se pressaient autour de lord Nelvil, et lui baisaient les mains avec un empressement si vif, qu'il était obligé d'avoir recours à la colère pour écarter de lui tout ce qui pouvait retarder la succession rapide des ordres et des mouvements nécessaires pour sauver la ville. Tout le monde s'était rangé sous son commandement, parce que dans les plus petites comme dans les plus grandes circonstances, dès qu'il y a du danger, le courage prend sa place : dès que les hommes ont peur, ils cessent d'être jaloux.
O^wald, à travers la rumeur générale, distingua cependant des cris plus horribles que tous les autres, qui se faisaient entendre à l'autre extrémité de la ville. Il demanda d'où venaient ces cris; oo lui dit qu'ils partaient du quartier des juifs : l'officier de police avait coutume de fermer les barrières de ce quartier le soir, et, l'incendie gagnant de ce côté, les juifs ne pouvaient s'échapper. Oswald frémit de cette idée, et demanda qu'à l'instant ce quartier fût ouvert ; mais quelques femmes du peuple qui l'entendirent se jetèrent à ses pieds pour le conjurer de n'en rien faire. « Vous voyez bien, disaient-elles, ô notre bon ange ! que c'est sûrement à cause des juifs qui sont ici que nous avons souffert cet incendie; ce sont eux qui nous portent malheur, et si vous les mettez en liberté, toute l'eau de la mer n'éteindra pas les flammes. » Et elles suppliaient Oswald de laisser brûler les juifs, avec autant d'éloquence et de douceur que si elles avalent demandé un acte de clé-
Madame de stael. 59
mence. Oswald contenait à peine son indignation en entendant ces étranges prières.
Il envoya quatre matelots anglais avec des haches pour briser les barrières qui retenaient ces malheureux, et ils se répandirent à Tinstant dans la ville, courant à leurs marchandises, au milieu des flammes, avec cette avidité de fortune qui a quelque chose de bien sombre quand elle fait braver la mort. On dirait que Thomme, dans î^état actuel de la société, n^a presque rien à faire du simple don de la vie.
Il ne restait plus qu'une maison au haut de la ville, que les flammes entouraient tellement, qu'il était impossible encore d'y pénétrer. Les habitants d'Ancône avaient montré si peu d'intérêt pour cette maison, que les matelots anglais, ne la croyant point habitée, avaient ramené leurs pompes vers le port. Oswald lui-même, étourdi par les cris de ceux qui l'entouraient et l'appelaient à leur secours, n'y avait pas fait attention. L'incendie s'était communiqué plus tard de ce côté, mais y avait fait de grands progrès. Lord Nelvil demanda si vivement quelle était cette maison, qu'un homme enfin lui répondit que c'était l'hôpital des fous. A cette idée, toute son âme fut bouleversée ; il se retourna, et ne vit plus aucun de ses matelots autour de lui ; le comte d'Erfeuil n'y était pas non plus ; et c'était en vain qu'il se serait adressé aux habitants d'Ancône, ils étaient tous occupés à sauver ou à faire sauver leurs marchandises, et trouvaient absurde de s'exposer pour des hommes dont il n'y en avait pas un qui ne fût fou sans remède, a C'est une bénédiction du ciel, disaient-ils, pour eux et pour leurs parents, s'ils meurent ainsi sans que ce soit la faute de personne.»
Pendant que Ton tenait de semblables discours autour d'Oswald, il marchait à grands pas vers l'hôpital, et la foule qui le blâmait le suivait avec un sentiment d'enthousiasme involontaire et confus.
Oswald, arrivé près de la maison, vit, à la seule fenêtre qui n'était pas entourée par les flammes, des insensés qui
regardaient les progrès de rinceodie, et souriaient de ce rire déchirant qui suppose l'ignorance de tous les maux de la vie, ou tant de douleur au fond de Tâme, qu'aucune forme de la mort ne peut plus épouvanter. Un frissonnement inexprimable s'empara d'Oswald à ce spectacle; il avait senti dans le moment le plus affreux de son désespoir que sa raison était prête à se troubler; et, depuis cette époque, Taspect de la folie lui inspirait toujours la pitié la plus douloureuse. Il saisit une échelle qui se trouvait prés de là, il Tappuie contre le mur, monte au milieu des flammes, et entre par la fenêtre dans une chambre où les malheureux qui restaient dans Thôpital étaient réunis.
Leur folie était assez douce pour que dans Tintérieur de la maison tous fussent libres, excepté un seul q^ii était enchaîné dans cette même chambre où les flammes se faisaient jour à travers la porte, mais n'avaient pas encore consumé le plancher. Oswald, apparaissant au milieu de ces misérables créatures toutes dégradées par la maladie et la souffrance, produisitsur elles un si grand effetde surprise et d'enchantement, qu'il s'en fit obéir d'abord sans résistance ; il leur ordonna de descendre devant lui, l'un après l'autre, par l'échelle que les flammes pouvaient dévorer dans un moment. Le premier de ces malheureux obéit sans proférer une parole : l'accent et la physionomie de lord Nelvll l'avaient entièrement subjugué. Un troisième voulut résister, sans se douter du danger que lui faisait courir chaque moment de retard et sans penser au péril auquel il exposait Osvrald en le retenant plus longtemps. Le peuple, qui sentait toute l'horreur de cette situation, criait à lord Nelvil de revenir, de laisser ces insensés s'en tirer comme ils pourraient; mais le libérateur n'écouta rien avant d'avoir achevé sa généreuse entreprise.
Sur les six malheureux qui étaient dans l'hôpital, cinq étaient déjà sauvés ; il ne restait plus que le sixième, qui était enchaîné.
MâDàMB de STAËL. 61
Oswald détache ses fers et veut lui faire prendre, pour échapper, les mêmes moyens qu^à ses compagnons; mais c'était un pauvre jeune homme privé tout à fait de sa raison, et, se trouvant en liberté après deux ans de chaînes, il s'élançait dans la chambre avec une joie désordonnée. Cette joie devint de la fureur lorsque Oswald voulut le faire sortir par la fenêtre. Lord Nelvil, voyant alors que les flammes gagnaient toujours plus la maison^ et qu^il était impossible de décider cet insensé à se sauver lui-même, le saisit dans ses bras, malgré les efforts du malheureux qui luttait contre son bienfaiteur. Il remporta sans savoir où il mettait les pieds, tant la fumée obscurcissait sa vue ; il sauta les derniers échelons au hasard et remit l'infortuné, qui l'injuriait encore, à quelques personnes, en leur faisant promettre d'avoir soin de lui.
Osv^ald^ animé par le danger qu'il venait de courir, les cheveux épars, le regard fier et doux, frappa d'admiration et presque de fanatisme la foule qui le considérait : les femmes surtout s'exprimaient avec cette imagination qui est un don presque naturel en Italie, et prête souvent de la noblesse au discours des gens du peuple. Elles se jetaient à genoux devant lui et s'écriaient : « Vous êtes sûrement saint Michel, le patron de notre ville ; déployez vos ailes, mais ne nous quittez pas ; allez là-haut sur le clocher de la cathédrale, pour que de là toute la ville vous voie et vous prie. — Mon enfant est ma]ade,disait Tune, guérissez-le. — Ditesmoi, disait l'autre, où est mon mari, qui est absent depuis plusieurs années? » Oswald cherchait une manière de s'échapper. Le comte d'Erfeuil arriva, et lui dit en lui serrant la main : « Cher Nelvil, il faut pourtant partager quelque chose avec ses amis; c'est mal fait de prendre ainsi pour soi tous les périls. — Tirez-moi d'ici, » lui dit Oswald à voix basse. Un moment d'obscurité favorisa leur fuite, et tous deux en hâte allèrent prendre des chevaux à la poste.
(Corinne,)
Le comte Joseph-Marie de Maistre naquit, le 1*' avril 1754, à €hambéry, en Savoie, dans une chrétienne et austère famille de haute magistrature, originaire du Languedoc. Son père, le comte François-Xavier de Maistre, était président du sénat de Savoie et conservateur des apanages des princes.
L'éducation de Joseph de Maistre, commencée par une mère d*une distinction extraordinaire, fut aussi solide que brillante. Son ardeur au travail était exceptionnelle ; il consacrait chaque jour quinze heures aux études sérieuses, à la jurisprudence, aux mathématiques, aux langues anciennes et modernes, sans s'accorder ni plaisir ni relâche. A vingt ans il avait pris tous ses grades à l'université de Turin. L'année suivante il entra au sénat de Savoie. 11 parcourut successivement les différents grades de la magistrature. Étant substitut de l'avocat généra], il prononça le discours de rentrée sur le caractère eX" térieur du magistrat : ce fut l'augure de son talent d'écrivain. Oa y remarque surtout ces paroles prophétiques : v Le siècle se distingue par un esprit destructeur qui n'a rien épargné, lois, coutumes, institutions politiques : il a tout attaqué, tout ébranlé, et le ravage s'étendra jusqu'à des bornes qu'on n'aperçoit point encore. »
En 1787, un an après son mariage avec mademoiselle de Morand, il fut nommé sénateur et siégea sous la présidence de son père. La même année, le roi de Sardaigne, Yictor-Amédée 111, le fit membre du Conseil de réforme des études en Savoie. En 1792, alors qu'il partageait doucement son temps, à Ghambéry, entre l'étude et ses devoirs de magistrat et de père, les Français passèrent les Alpes. Les frères de M. de Maistre rejoignirent les drapeaux du roi, et bientôt lui-même partit pour la cité d'Aoste avec sa femme et ses enfants. Il se retira peu de temps après à Lausanne. Ce séjour est célèbre par ses rapports avec madame de Staël, qu'il sut apprécier tout en la combat-
tant ; il est célèbre surtout par la publication d'un des plus importants ouvrages de Joseph de Maistre.
En 1796,àrâgede quarante ans, il publia à Lausanne^ sous la rubrique de Londres, et en gardant Tanonyme, ses Considérations sur la France, Bien qu'il ne les avouât pas, tout le monde les lui attribua bientôt, et Louis XVIII lui écrivit une lettre de félicitations en le priant de faire circuler ce livre en France par tous les moyens possibles. Cette lettre, publiée par le Directoire au nombre des pièces saisies dans l'affaire du i8 fructidor, ne servit qu*à augmenter encore le succès déjà européen des (7ons£dérations. Napoléon lut, et la plupart de ses généraux achetèrent à Milan la cinquième édition de ce livre. C'était un fulminant anathème contre la Révolution française. Selon Fauteur des Considérations^ ce qui distingue la Révolution française, et en fait un événement unique dans l'histoire, c'est qu'elle est mauvaise radicalement; aucun élément de bien n'y soulage l'œil de l'observateur. C'est le plus haut degré de corruption connu; c'est la pure impureté. Il y aperçoit un caractère satanique qui la distingue de tout ce que Ton a vu, et peut-être de tout ce que l'on verra. Il la présente, en môme temps, comme un immense châtiment infligé à une nation qui a trahi sa mission. Suivant lui, la France, jadis placée à la tête du système religieux, ayant abusé de la manière la plus coupable de la magistrature qu'elle exerçait sur l'Europe, a dû en être punie ; s'étant servie de son influence pour contredire sa vocation et démoraliser l'Europe, il a fallu qu'elle y fût ramenée par des moyens terribles. Suivant les expressions mômes de M. de Maistre, (c la grande explosion des Considérations sur la France s'est faite plus de vingt ans après la date du livret » Cependant elle produisit au moment même un effet considérable, et prépara de vigoureuses résistances aux doctrines qui triomphaient alors par la violence et par le crime.
M. de Maistre fut rappelé en 1797 à Turin, où il reprit sa place auprès du roi Charles-Emmanuel IV, qui avait succédé à Yictor-Am^dée III. Dès l'année suivante il lui fallut s'enfuir devant les Français qui venaient de s'emparer de la capitale du Piémont. Mais bientôt les armées austro-russes chassaient les
^ Lettres et Opuscules^ t. II, p. 8.
Français dltalie» et de Maistre pouvait revoir sa patriOr II obtint à Padoue (23 septembre 1799) le titre de régent de la grande chancellerie du royaume de Sardaigne, une des premières fonc* lions de l'Etat.
Quelques années après, en 1802, il reçut une plus haute et plus délicate mission, celle d'envoyé extraordinaire et ministre plénipotentiaire du roi de Sardaigne à Saint-Pétersbourg* 11 se rendit à Rome, où il ne fît qu'un court séjour, mais dont il remporta d'impérissables souvenirs, traversa l'Allemagne, et arriva à son poste le 13 mai 1803, au commencement du règne d'Alexandre l*^ Il devait rester dans cette place, loin d'une famille qu'il chérissait si tendrement^ Jusqu'en 1817. 11 fût bien vite distingué et apprécié selon son mérite par le souverain auprès duquel il était accrédité. Tout en s'appliquant aux affaires de son pays avec le dévouement le plus pa* triotique, il sut donner un emploi d'une utilité plus générale aux loisirs qui lui étaient laissés par ses fonctions diplomati* ques. C'est à Saint-Pétersbourg qu'il composa ses deux principaux ouvrages, le livre du Pape, et les Soirées de Saint^Péters-bourg.
De Maistre est le plus ardent champion de cette papauté dont les destinées furent si grandes, et dont l'autorité commença d'être gravement méconnue au traité de Westphalie, et a reçu des souverains comme Louis XV et Joseph II, et des ministres comme Choiseul, Tanucci, de Valle, Squiliace, Garvalho, des atteintes qui préparaient des coups plus audacieux et de plus sanglants outrages. Considérant le pape dans ses rapports avec l'Eglise catholique, avec les souverainetés temporelles, avec la civilisation et le bonheur des peuples, entin avec les Eglises schismatiques, il réfuie victorieusement bien des calomnies et dissipe bien des préjugés. Ce livre se termine par une conclusion d'une grande beauté, où, invoquant la sainte Église ro^ maine, il eu rappelle rapidement tous les titres à la reconnaissance, à l'admiration et à l'amour des hommes, et glorifie avec enthousiasme ses pontifes, qui méritent d'être universellement proclamés agents suprêmes de la civilisation, créateurs de la monarchie et de l'unité européennes, conservateurs de la science et des arts, fondateurs, protecteurs-nés de la liberté civile, destructeurs de l'esclavage, ennemis du despotisme, infatiga-
JOSEPH DE MÀISTRE. 65
bles BOutieQB de la souvernioeté, bienfaiteurs du genre humain.
Dans cette ardente apologie de la papauté» certains esprits ne virent, et d'autres ne voient encore que des doctrines couvertes de la rouille la plus épaisse du moyen ≥ mais, bien que l'auteur du livre du Pape soit tombé dans quelques .exagérations ou erreurs, la vérité est « qu*en défendant rautoriié du Saint-Siège, il a défendu celle de TÉglise, et Tautorité mémo des souverains, et toute vérité et tout ordre, » C'est ce que lui écrivait un apologiste illustre qui n'a pas su, comme lui, se tenir jusqu'à la fin attaché au tronc de Tarbre, M. de Lamennais, dans une lettre du 5 février 1820.
Le second grand ouvrage de Joseph de Maistre appartient davantage aux spéculations philosophiques ; cependant les questions religieuses y occupent encore une large place. Dans les Soirées de ScUnt-Pétersbourg ou Entreiiena iur 2e gouverne" ment temporel de la Providence, sous la forme d*un dialogue en« tre trois interlocuteurs, un Russe (le sénateur), un Français (le chevalier) et l'auteur lui-même (le comte), il entreprit de concilier le libre arbitre et la puissance divine, d'expliquer la grande énigme du bien et du mal. Dans la Révolution, qui lui avait d'abord apparu, au sortir delà Terreur, comme l'incarnation du mal, Joseph de Maistre, s'approchent de plus près de la lumière religieuse, était arrivé à voir une grande expiation qui promettait une rédemption. Étendant au loin son regard sur l'histoire générale, il avait aperçu partout la guerre, les supplices, tous les fléaux qui punissent et qui puritient. Voilà les vues qu'il s'applique surtout à développer dans les Soirées de Saint-Pétersbourg. Il démontre que l'histoire, et les lois de l'humaniié révélées par l'histoire, aboutissent à la théodicée, dont la question du mal est le problème capital. On a reproché mille fois à M. de Maistre d'avoir écrit le panégyrique du supplice et de la guerre. C'est une accusation fort injuste. 11 constate seulement que le supplice et la guerre se montrent dans tous les temps, d'où l'on peut conclure qu'ils existeront toujours; mais, bien loin d'en faire le panégyrique, il affirme qu'ils sont contre nature, et absolument inexplicables par les sentiments innés à l'homme. Selon lui, ils ne peuvent être qu'un châtiment, et ce châtiment, qui pèse et a toujours pesé sur l'humanité entière, le ramène au crime primitif. Le sang constamment versé, la
guerre, le supplice sévissant partout et toujours, c'est Texpiation réalisée par ies peuples sur eux-mêmes.
Telle est la donnée principale des Soirées de Saint-Péiersbourçy véhémente réplique à la philosophie du dix-huitième siècle, démonstration d'un genre unique où rauteur,pour vaincre et déconsidérer ses adversaires^ emploie toutes les armes, la dialectique^ la haute éloquence^ le paradoxe, Tironie, Tindignation,le sarcasme* Les Soirées sont le grand titre littéraire de Joseph de Maistre.
Mais des écrits posthumes, qui n'étaient pas destinés à la publicité, devaient encore ajouter à sa gloire d'écrivain, et, en nous manifestant l'homme sous des aspects inconnus, faire aimer celui qu'on ne pouvait auparavant qu'admirer.
Les Lettres de Joseph de Maistre ont révélé au monde tout ce qu'il y avait de sympathie, de bonté, de tendresse, d'indulgence dans l'âme de l'homme qui a exposé, avec une apparente implacabilité, de si rigoureuses théories sur l'expiation et sur le châtiment de l'homme, qui a flagellé sans miséricorde tant d'opinions accréditées, qui a souffleté rudement tant de renommées brillantes. Là, son style a perdu toute amertume, mais il garde beaucoup de sève, de piquant, de mordant, de vivacité, de franche saillie; il se complaît souvent encore à faire sentir le lîdicule, mais c'est toujours sans o£fenser. Celui que Napoléon appelait un homme carré par la base, montre, dans sa correspondance avec sa famille et avec ses amis, une merveilleuse souplesse. Il est tour à tour tendre, enjoué, railleur, il sème les images gracieuses comme les idées hardies, il prend tous les tons, sait donner aux moindres choses un tour original, et, tout en se jouant, laisse apercevoir combien étaient profondes ses connaissances sur la théologie, la philosophie, le droit, la politique, les langues anciennes et modernes, les sciences naturelles.
Le « grand comte de Maistre ^n soutint jusqu'à la fin de sa noble vie sa vaillante ardeur pour la foi antique, profondément affligé des défections et des dissentiments du présent, mais entrevoyant dans l'avenir je ne sais quelle grande unité vers laquelle il lui semblait que nous marchons à grands pas, et que nous devons saluer de loin. Aucune divergence d'opinions sur
* Lucordaire, 40« Conférence,
des qaestione libres ne saurait donc affaiblir chez les catholiques le respect qui est dû à cette grande mémoire. De leur côté, les amis de la meilleure langue française lui devront toujours des éloges privilégiés : sa place est irrévocablement fixée parmi les maîtres. Quelle originalité de diction, quel art de rajeunir la pensée! Qui sait mieux que lui humaniser la dialectique, et faire rire en raisonnant? Comme Fa dit un généreux catholique, ce rare et surtout singulier génie abuse parfois de la vérité qu'il possède ^ ; mais qui sait mieux que lui donner à une idée du relief et la rendre saisissante? 11 eut des dons bien variés et bien riches, mais, pour emprunter ses propres paroles, sa plus grande valeur était de savoir mettre les questions les plus ardues au niveau de toutes les intelligences *.
Une Nuit d*été à Saint-Pétersbourg.
Il était à peu près neuf heures du soir; le soleil se couchait par un temps superbe ; le faible vent qui nous poussait expira dans la voile, que nous vîmes badiner. Bientôt le pavillon qui annonce du haut du palais impérial la présence du souverain, tombant immobile le long du mât qui le supporte, proclama le silence des airs. Nos matelots prirent la rame; nous leur ordonnâmes de nous conduire lentement.
Rien n'est plus rare, mais rien n'est plus enchanteur qu'une belle nuit d'été à Saint-Pétersbourg ; soit que la longueur de l'hiver et la rareté de ces nuits leur donnent, en les rendant plus désirables, un charme particulier, soit que réellement, comme je le crois, elles soient plus douces et plus calmes que dans les plus beaux climats.
Le soleil, qui dans les zones tempérées se précipite à l'occident et ne laisse après lui qu'un crépuscule fugitif, rase ici lentement une terre dont il semble se détacher à
* Franz de Champagny, les Césars, Néron.
* Lettre à M, Tabbé Rey, Turin, 26 janvier 1820.
regret. Son disque, environné de vapeurs rougeâtres, roule comme un char enflammé sur les sombres forêts qui couronnent l'horizon, et ses rayons, réfléchis par le vitrage des palais, donnent au spectateur l'idée d'un vaste incendie.
Les grands fleuves ont ordinairement un lit profond et des bords escarpés qui leur donnent un aspect sauvage. La Neva coule à pleins bords au sein d'une cité magnifique ; ses eaux limpides touchent le gazon des lies qu'elle embrasse, et dans toute l'étendue de la ville elle est contenue par deux quais de granit, alignés à perte de vue, espèce de magnificence répétée dans les trois grands canaux qui parcourent la capitale, et dont il n'est pas possible de trouver ailleurs le modèle ni rimitation.
Mille chaloupes se croisent et sillonnent Teau en tous sens : on voit de loin les vaisseaux étrangers qui plient leurs voiles et jettent Tancre. Ils apportent sous le pôle les fruits des zones brûlantes et toutes les productions de l'univers. Les brillants oiseaux d'Amérique voguent sur la Neva avec des bosquets d'orangers ; ils retrouvent en arrivant la noix du cocotier, l'ananas^ le citron, et tous les fruits de leur terre natale. Bientôt le Russe opulent s'empare des richesses qu'on lui présente, et jette l'or, sans compter, à l'avide marchand.
Nous rencontrions de temps en temps d'élégantes cbaloupeâ dont on avait retiré les rames, et qui se laissaient aller doucement au paisible courant de ces belles eaux. Les rameurs chantaient un air national, tandis que leurs maîtres jouissaient en silence de la beauté du spectacle et du calme de la nuit.
Près de nous une longue barque emportait rapidement une noce de riches négociants. Un baldaquin cramoisi, garni de franges d'or, couvrait le jeune couple et les parents. Une musique russe, resserrée entre deux files de rameurs, envoyait au loin le son de ses bruyants cornets. Cette musique n'appartient qu'à la Russie, et c'est peut-
ôtre laBeule chose particulière à un peuple qui ne soit pas ancienne. Une foule d'hommes vivants ont connu l'inventeur, dont le nom réveille constamment dans sa patrie Tidée de Tantique hospitalité, du luxe élégant et des nobles plaisirs. Singulière mélodie! emblème éclatant, fait pour occaper Tesprit bien plus que Toreille. Qu'importe à Tœuvre que les instruments sachent ce qu'ils font ? vingt ou trente automates agissant ensemble produisent une pensée étrangère à chacun d'eux ; le mécanisme aveugle est dans l'individu : le calcul ingénieux, l'imposante harmonie sont dans le tout.
La statue équestre de Pierre I*' s'élève sur le bord de la Neva, à l'une des extrémités de l'immense place d'Isaac. Son visage sévère regarde le fleuve, et semble encore animer cette navigation, créée par le génie du fondateur. Tout ce que l'oreille entend, tout ce que l'œil contemple sur ce superbe théâtre, n'existe que par une pensée de la tête puissante qui fit sortir d'un marais tant de monuments pompeux. Sur ces rives désolées, d'où la nature semblait avoir exilé la vie, Pierre assit sa capitale et se créa des sujets. Son bras terrible est encore étendu sur leur postérité qui se presse au* tour de l'auguste effigie : on regarde, et l'on ne sait si cette main de bronze protège ou menace.
A mesure que notre chaloupe s'éloignait, le chant des bateliers et le bruit confus de la ville s'éteignaient insensiblement. Le soleil était descendu sous l'horizon, des nuages brillants répandaient une clarté douce, un demi-jour doré qu'on ne saurait peindre, et que je n'ai jamais vu ailleurs. La lumière et les ténèbres semblent se mêler et comme s'entendre pour former le voile transparent qui couvre alors ces campagnes.
Si le ciel, dans sa bonté, me réservait un de ces moments si rares dans la vie où le cœur est inondé de joie par quelque bonheur extraordinaire et inattendu ; si une femme, des enfants, des frères, séparés de moi depuis long-
temps, et sans espoir de réuDion, devaient tout à coup tomber dans mes bras, je voudrais, oui, je voudrais que ce fût dans une de ces belles nuits, sur les rives de la Neva, en présence de ces Russes hospitaliers.
{Soirées de Saint-Pétersbourg.)
Loi universelle de la mort.
Dans le vaste domaine de la nature vivante, il règne une violence manifeste, une espèce de rage prescrite qui arme tous les êtres les uns contre les autres. Dès que vous sortez du règne insensible, vous trouvez le décret de la mort violente écrit sur les frontières mêmes de la vie. Déjà dans le règne végétal, on commence à sentir sa loi ; depuis Timmense catalpa jusqu'à la plus humble graminée, combien de plantes meurent, et combien sont tuées I Mais, dès que vous entrez dans le règne animal, la loi prend tout à coup une épouvantable évidence. Une force à la fois cachée et palpable se montre continuellement occupée à mettre à découvert le principe de la vie par des moyens violents. Dans chaque grande division de l'espèce animale elle a choisi un. certain nombre d'animaux qu'elle a chargés de dévorer les autres : ainsi, il y a des insectes de proie, des reptiles de proie, des oiseaux de proie, des poissons de proie et des quadrupèdes de proie. Il n'y a pas un instant de sa durée, où l'être vivant ne soit dévoré par un autre. Au-dessus des nombreuses races d'animaux est placé l'homme, dont la main destructive n^'épargne rien de ce qui vit; il tue pour se nourrir, il tue pour se vêtir, il tue pour se parer, il tue pour se défendre, il tue pour attaquer, il tue pours'ins* truire, il tue pour s'amuser, il tue pour tuer. Ce roi superbe et terrible, il a besoin de tout, et rien ne lui résiste. Il sait combien la tête du requin et du cachalot lui fournira de barriques d'huile ; son épingle déliée pique, sur
le carton des musées, Télégant papillon qu'il a saisi au vol sur le sommet du mont Blanc ou du Cbimboraço, il empaille le crocodile, il embaume le colibri : à son ordre, le serpent à sonnettes vient mourir dans la liqueur conservatrice qui doit le montrer intact aux yeux d'une longue suite d'observateurs. Le cheval qui porte son maître à la chasse du tigre, se pavane sous la peau de ce môme animal. L^homme demande tout à la fois au mouton ses entrailles pour faire résonner une harpe ; à la baleine, ses fanons pour soutenir le corset de la jeune vierge ; au loup, sa dent la plus meurtrière pour polir les ouvrages les plus légers de Part ; à Téléphant, ses défenses pour façonner le jouet d'un enfant : ses tables sont couvertes de cadavres. Le philosophe peut môme découvrir comment le carnage permanent est prévu et ordonné dans le grand tout. Mais cette loi s'arrôtera-t-elle à l'homme? Non, sans doute. Cependant, quel être exterminera celui qui les extermine tous? Lui; c'est rhomme qui est chargé d'égorger Thomme.
(Ibid.)
A mademoiselle Gonstance de Maistre.
Saint-Pétersbourg, 1808.
Tu me demandes donc, ma chère enfant, après avoir lu mon sermon sur la science des femmes, d*(m vient qu'elles sont condamnées à la médiocrité? Tu me demandes en cela la raison d'une chose qui n'existe pas, et que je n'ai jamais dite. Les femmes ne sont nullement condamnées à la médiocrité ; elles peuvent môme prétendre au sublime, mais au sublime féminin. Chaque ôtre doit se tenir à sa place et ne pas affecter d'autres perfections que celles qui lui appartiennent. Je possède ici un chien nommé Biribi, qui fait notre joie ; si la fantaisie lui prenait de se faire seller et brider pour me porter à la 'vampagne, je serais aussi peu
content de lui que je le serais du cheval anglais de ton père, s'il imaginait de sauter sur mes genoux ou de prendre le cafô avec moi. L'erreur de certaines femmes est d'imaginer que, pour être distinguées, elles doivent Tôtre à la manière des hommes. Il n'y a rien de plus faux. C'est le chien et le cheval. Permis aux poètes de dire :
Le donne ton Tenute in excellensa
Di ciaacon arte ove hanno posto cura ^
Je t'ai fait voir ce que cela vaut. Si uire belle dame m'avait demandé, il y a vingt ans : « Ne croyez-vous pas, Monsieur, qu'une dame pourrait être un grand général comme un homme ? » je n'aurais pas manqué de lui répondre : « Sans doute, Madame^ si vous commandiez une armée, Tennemi se jetterait à vos genoux, comme j'y suis moimême; personne n'oserait tirer, et vous entreriez dans la capitale ennemie au son des violons et des tambourins. » Si elle m'avait dît : «Qui m'empêche d'en savoir en astronomie autant que Newton ? » j e lui aurais répondu tout aussi sincèrement : «Rien du tout, ma divine beauté. Prenez le télescope, les astres tiendront à grand honneur d'être lorgnés par vos beaux yeux, et ils s'empresseront de vous dire tous leurs secrets. » Voilà comment on parle aux femmes en vers et même en prose ; mais celle qui prend cela pour argent comptant est bien sotte... Au reste, ma chère enfant, il ne faut rien exagérer : je crois que les femmes, en général, ne doivent point se livrer à des connaissances qui contrarient leurs devoirs; mais je suis fort éloigné de croire qu'elles doivent être parfaitement ignorantes. Je ne veux pas qu'elles croient que Pékin est en France, ni qu'Alexandre le Grand'demanda en mariage une fille de Louis XIV. La belle littérature, les moralistes, les
t Los femmes sont parvenues à rezcellcnce dans tous les arts aux* qaels elles se sont appliquéeSé
grands orateurs, etc., suffisent pour donner aux femmes toute la culture dont elles ont besoin.
Quand lu parles de Téducation des femmes qui éteint le génie, tu ne fais pas attention que ce n'est pas l'éducadon qui produit la faiblesse, mais que c'est la faiblesse qui souffre cette éducation. SU y avait un pays d'amazones qui se procurassent une colonie de petits garçons pour les élever comme on élève les femmes, bientôt les hommes prendraient la première place, et donneraient le fouet aux amazones. En un mot, la femme ne peut être supérieure que comme femme; mais dès qu'elle veut émuler rhumme, ce n'est qu'un singe.
Adieu» petit singe. Je t'aime presque autant que Biribi^ qui a cependant une réputation immense à Saint-Pétersbourg.
{Lettres de M. le comte /, de Maistrey 1. 1, p. 144.)
A la même.
Saint-Pétersbourg, 1 1 août 1809.
J'ai vu par ta dernière lettre, ma chère enfant, que tu es toujours un peu en colère contre mon impertinente diatribe sur les femmes savantes; il faudra cependant bien que nous fassions la paix au moins avant Pâques, et la chose me parait d'autant plus aisée, qu'il me parait que tu ne m'as pas bien compris. Je n'ai jamais dit que les femmes soient des singes : je te jure sur ce qu'il y a de plus sacré que je les ai toujours trouvées incomparablement plus belles, plus aimables et plus utiles que les singes. J'ai dit seulement, et je ne m'en dédis pas, que les femmes qui veulent faire les hommes ne sont que des singes : or, c'est vouloir faire l'homme que de vouloir être savante. Je trouve que l'Esprit- Saint a montré beaucoup d'esprit dans ce portrait, qui (e semble comme le mien, un peu triste. J'honore beaucoup cette demoiselle dont tu me parles, qui a entrepris un
poëme épique; mais Dieu me préserve d'être son mari! j'aurais trop peur de la voir accoucher chez moi de quelque tragédie, ou même de quelque farce; car une fois que le talent est en train, il ne s'arrête pas aisément. Dès que ce poëme épique sera achevé, ne manque pas de m'avertir ; je le ferai relier avec la Colombiade de madame du Bocage. J'ai beaucoup goûté l'injure que tu adressais à M. Bazzolini — donna barbuta. C'est précisément celle que j'adresserais à toutes ces entrepreneuses de grandes choses ; il me semble toujours qu'elles ont de la barbe. N'as-tu jamais entendu réciter Tépitaphe de la fameuse marquise du Gbâtelet par Voltaire? En tout cas, la voici :
L*aniTers a perdn la sublime Emilie :
' Elle aima les plaisirs, les arts, la rérité ; Les dieux, en lui donnant leur âme et leur génie, Ne s'étaient résenré que l'immortalité.
Or, cette femme incomparable, à qui les (ft^tix (puisque les dieux il y a) avaient tout donné, excepté l'immortalité, avait traduit Newton ; c'est-à-dire que le chef-d'œuvre des femmes, dans les sciences, est de comprendre ce que font les hommes. Si j'étais femme, je me dépiterais de cet éloge. Au reste, ma chère Constance, l'Italie pourrait fort bien ne pas se contenter de cet éloge et dire à la France : Bon pour vous; car mademoiselle Âgnesi s'est élevée fort au-dessus de madame du Gbâtelet, et je crois même de tout ce que nous connaissons de femmes savantes. Elle a eu, il y a un ou deux ans, l'honneur d'être traduite et imprimée magnifiquement à Londres, avec des éloges qui auraient contenté quai si sia ente barbuto. Tu vois que je suis de bonne foi, puisque je te fournis le plus bel argument pour ta thèse. Mais sais-tu ce que fît cette mademoiselle Agnesi, de docte mémoire, à la fleur de son âge, avec de la beauté et une réputation immense ? Elle jeta un beau matin plume et papier ; elle renonça à l'algèbre et à ses pompes^ et elle se
précipita dans un couvent, où elle n'a plus dit que l'office jusqu'à sa mort. Si jamais tu es comme eJle professeur de mathématiques sublimes dans quelque université d'Italie, je te prie, en grâce, ma chère Constance, de ne pas me faire cette équipée avant que je t'aie bion vue et embrassée.
Ce quUi y a de mieux dans ta lettre et de plus décisifs c'est ton observation sur les matériaux de la création humaine. A le bien prendre, il n'y a que Thomme qui soit vraiment cendre et poussière. Si on voulait même lui dire ses vérités en face, il serait bofiM^ au lieu que la femme fut faite d'un limon déjà préparé et élevé à la dignité de côte. — Corpo di Baccol questo vuol dir moltol Au reste, mon cher enfant, tu n'en diras jamais assez à mon gré sur la noblesse des femmes (même bourgeoises); il ne doit y avoir pour un homme rien de plus excellent qu'une femme, tout comme pour une femme, etc Mais c'est précisément en vertu de cette haute idée que j'ai de ces côtes sublimes que je me fâche sérieusement lorsque j'en vois qui veulent devenir limon primitif, — Il me semble que la question est tout à fait éclaircie.
Ton petit frère se porte à merveille, mais il n'est pas avec moi dans ce moment; il est au vert. Son régiment campe dans ud petit village à quatre ou eiîiq werstes d'ici (une fois pour toutes, tu sauras qu'il y a cinq werstes à la lieue de France). Nous nous voyons souvent ici ou dans les maisons de campagne, où nous nous donnons rendez-vous pour dîner, lorsqu'il ne monte pas la garde. La vie dans cette saison est extrêmement agitée ; on ne fait, au pied de la lettre, que courir d'une campagne à l'autre.
Le 3 de ce mois, nous avons eu la fête ordinaire de Pc- (erhoff (palais de l'empereur, à trente werstes de la ville), dioer, promenade au travers des jardins dans les voitures de la cour, illumination magnifique, souper, feu d'artifice, enfin tout. Mais pour manger, ma chère enfant, il faut avoir appétit : dès quej'entends un violon, je suis pris d'un serre-
ment de cœur qui me pousse dans ma voiture, et il faut que je m'en aille : c'est ce que je fis d'abord après dîner. Cependant, comme je m'étais arrêté dans le Toisinage» nous nous rapprochâmes le soir avec quelques dames pour voir le bouquet.Gest un faisceau d« trente mille fusées partant sans interruption, éclatant toutes à la même hauteur, avec des feux de différentes couleurs et un crescendo tout à fait merveilleux. Malheureusement, j'avais beau regarder de tous côtés, je ne vous voyais pas là, c'est le poison de tous les plaisirs ! Voilà, ma chère Constance, la petite dcalata ^ que je te devais depuis longtemps. Embrasse ma bonne Adèle pour mon compte, et fais mes compliments à ceux qui ont la gigantesque bonté de se rappeler de moi ^. Adieu, petite enfant. Dans un an, plus ou moins, si nous sommes encore séparés, je veux que tu m'envoies un second portrait de toi, et tu écriras derrière :
3(b Mn ein (Sa«a9i44) lOlâb^m !
fmein %ug' \ix blau/ unb âanft mein Slicf ;
34} ^a^e cin ^ert
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Mais il faut que la mère signe ; je suis persuadé qu'elle lit Klopstock tout le jour, aussi ces vers lui sont connus. Il ne manquera que son approbation qui ne manquera pas.
Adieu.
[Ibid., p. 156-160.)
1 Babil, caqaet.
* Selon les grammairteDS, se rappeler de quelqu^un, $e rappeler de quelque chone, présente une faute; cependant l'Académie donne connue correcte la locution analogue se rappeler cTavoir vu, se rappeler cTavoir fait.
* Je suis une Jeune flUe saroisienne ! Mon œil est bien, et doux mon regard ; J'ai un cœur qui est noble et fier et bon.
A la même.
Saint-Pétersbourg, 18 décembre 1810.
J'ai reçu avec un extrême plaisir^ ma chère enfant , ta lettre du 4 novembre dernier, jointe à celle de ta mère. Je ne Bais cependant si je m'exprime bien exactement, car au lieu d'extrême plaipir, je devrais dire douloureux plaisir; j'ai été attendri jusqu'aux larmes par la fin de ta lettre, qui a touché la fibre la plus sensible de mon cœur. Je crois en effet qu'il ne me serait pas impossible de te faire venir ici toute seule, malgré les embarras de l'accompagnement indispensable; mais, enfin, supposons que je parvienne à surmonter cette difficulté , tu serais ici pour toujours; car tu comprends bien que ces deux ans dont tu parles sont un rêve ; et comment ferais-tu gotïter cette préférence à tes deux compagnes et même au public? La raison que tu dis serait excellente, si nous étions à soixante lieues l'un de Tautre; à huit cents lieues, elle ne vaut plus rien, et j'en sèche. Parmi toutes les idées qui me déchirent, celle de ne pas te connaître, celle de ne te connaître peut-être jamais, est la plus cruelle. Je t'ai grondée quelquefois , mais tu n'es pas moins l'objet continuel de mes pensées. Mille fois j'ai parlé à ta mère du plaisir que j'aurais de former ton esprit, de t'occuper pour ton profit et pour le mien ; car tu pourrais m'étre fort utile col senno e colla mano ^. Je n'ai pas de rêve plus charmant, etquoique je ne sépare point ta sœur de toi dans les châteaux en Espagne que je bâtis sans cesse, cependant il y a toujours quelque chose de particulier pour toi, par la raison que tu dis : parce que je ne te connais pas. Tu crois peut-être, chère enfant, que je prends mon parti sur cette abominable séparation ! Jamais, jamais, et jamais. Chaque jour, en rentrant chez moi, je trouve ma maison aussi désolée que si vous m'aviez quitté hier; dans
i Avec l'inteUigence et avec la main
78 LES PR0SATBUB8 BU XIX* SIËGLB.
le monde, la même idée me suit et De m'abandonne presque pas. Je ne puis surtout entendre un clavecin sans me sentir attristé : je le dis lorsqu'il y a là quelqu'un pour m'entendre, ce qui n'arrive pas souvent, surtout dans les compagnies nombreuses. Je traite rarement ce triste sujet avec vous; mais ne t'y trompe pas, ma chère Constance, non plus que tes compagnes, c'est la suite d'un système que je me suis fait sur ce sujet; à quoi bon vous attrister sans raison et sans proflt? Mais je n'ai cessé de parler ailleurs, plus peut-être quMI n'aurait fallu. La plus grande faute que puisse faire un homme, c'est de broncher à la fin de sa carrière, ou même de revenir sur ses pas. Je te le répète, ma chère enfant, quoique je ne parie pas toujours de cette triste séparation , j'y pense toujours. Tu peux bien te fier sur ma tendresse, et je puis aussi t'assurer que l'idée de partir de ce monde sans te connaître est une des plus épouvantables qui puissent se présentera mon imagination. Je ne te connais pas, mais je t'aime comme si je le connaissais. 11 y a même, je t'assure^ je ne sais quel charme secret qui naît de cette dure destinée qui m'a toujours séparé de toi. C'est la tendresse multipliée par la compassion.
(7*trf., p. 494-197.)