GEORGE CUVIER
Ce grand naturaliste naquit à Monlbéliard le 23 août 1769| d'une famille originaire du Jura. Il y fut élevé à la célèbre Académie Caroline de Stuttgard, magniflque établissement où le duc Charles de "Wurtemberg avait réuni près de quatre cents élèves qui y recevaient des leçons de plus de quatre-vingts maîtres, et où se formaient des peintres, des sculpteurs, des musiciens, des diplomates, des Jurisconsultes, des médecins, des militaires, des professeurs dans toutes les sciences. Cuvier> après avoir fait ses études dans une université allemande^ deviendra le maître et le guide de beaucoup d'Allemands.
Dès le collège, le goût de l'histoire naturelle s'était révélé
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en lui : il lisait pasBionnément les descriptions de BulTon, les Iraduisait en des-ins, formait un herbier dont les classifications lui éiaient propres, et composait dt^jà un Journal zoologique. A dix-neuf ans, étant précepteur en Normandie, chez le comte d'Héricy, la vue des falaises de la Manche, la proximité de l'Océan attirèrent sa pensée vers la géologie et vers l'étude des poissons, des mollusques et des crustacés. Dès 1792, il envoyait des mémoires à la Société d'histoire naturelle de Paris. L'agronome Tessier l'ayant mis en rapport avec Millin, Lacépède, Parmenller, Jussieu, Geoffroy Saint-Uilaire, il vint à Paris dans les premiers mois de 1795. Nommé professeur A l'école centrale du Panthéon, il publia le précis de ses leçons, sous le titre de Tableau élémentaire de l'histoire naturelle des animaux, où se trouvent déjà exposés les principes de la révolution qu'il allait opérer dans les sciences. En 1799,1a mort de Daubenton lui laissa une chaire beaucoup plus importante, celle d'histoire naturelle au collège de France. En 180;^, Mertrud étant mort, Guvier devint professeur titulaire au Jardin des Plantes. Dans cette chaire il fit ses admirables leçons d'anatomie comparée, et posa sa loi de la corrélation des formes, d'après laquelle, toutes les parties d'une même organisation étant en harmonie entre elles, il suffit de connaître un organe d'un animal pour en déduire les autres. L'application de sa méthode aux ossements trouvés dans les terrains gypseux des environs de Paris le conduisit à de grandes découvertes. Parmi ces étonnants monuments des révolutions du globe, a-t-il dit lui-môme , il n'y en avait point qui dussent faire espérer des renseignements plus lumineux que les débris des quadrupèdes, parce qu'il était plus aisé de s*assurer de leurs espèces, et des ressemblances ou des différences qu'ils peuvent avoir avec ceux qui subsistent aujourd'hui ; mais comme on trouve leurs os le plus souvent mutilés, il fallait imaginer une méthode de reconnaître chaque os, chaque portion d'os, et de les rapporter à leurs espèces. Guvier y parvint. Examinant les os d'après cette méthode, il recréa plusieurs grandes espèces de quadrupèdes dont il ne reste plus aucun individu vivant à la surface du globe ^
» Bapport sur les proffrês des sciences naturelles depms 1789, p. 147.
Dès lors i*anatomie comparée^ c'est-à-dire la détermination des lots de l'organisation aniâiale, eut les prédilections de Cuvier, et dans de nombreux travaux, spécialement dans ses Becherckes sur les ossements fossiles^ dans le Règne animal distri^ bué d'après son organùation, dans les' immenses matériauX| laissés inachevés, de son Anaiomie comparée, il appliqua toutes les forces de son génie à faire connaître les traits principaux de Torganisation du règne animal, à passer en revue les organes de même nature, en suivant Tordre des fonctions que remplissent ces organes che2 tous lés animaux où ils existent, et en prenant à part ciiaque organe, en le comparant rigoureusement à lui-même dans toutes les modifications qu'il éprouve en passant d*une espèce à l'autre, poiir arriver à remonter avec certitude jusqu'aux lois qui régissent l'organisation entière. C'est ainsi qu^en complélant le système de nos connaissances en anatomie comparée, et en ajoutant les faits les plus importants et les plus neufs aux découvertes des Geoffroy le père, des Vicq-d'Azyr, des Campet; des Monro, desScarpa, il a renouvelé la zoologie et l'histoire naturelle.
Ses leçons au Collège de France, qti'il continua jusqu'à sa mort, ont été recueillies sous le titre à* Histoire des sciences naturelles depuis leur origine jusqu'à nos jours. 11 divise cette histoire en trois grandes époques : {^ celle de l'Orient, époque religieuse ou mystique; i" celle de la Grèce, époque philosophique; Z^ l'époqde moderne, que Cuvîer nomme l'époque do la division du travail.
Une chose, entre beaucoup d'autres, frappe dans ces leçons, c'est le respect et l'admiration qu'il professe pour son plus lointain devancier, pour l'illustre mattre d'Alexandre. Il appelle Aristote « le génie classificateur le plus extraordinaire que la nature ait produit ^d 11 dit que « tout est prodigieux, tout est colossal dans Aristote, » qu'il « était doué d'une invention inépuisable'. n 11 ne peut assez admirer» Vétonnan te perfection à laquelle Aristote a porté plusieurs branches de la science zoologique '. » Il ne cesse de répéter que l'histoire des animaux est assurément un des plus admirables ouvrages que l'antiquité nous ait laissés^ et un des plus grands monuments que le
1 Septième leçon. — s Ibid. - » Huitième leçon.
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g^nie de rhomtnc aii élevés aux sciences naturelles ^ » « La science n'existait pas avant Aristote, dit-il encore /Cest lui qui^ par Tétude de Panatooiie comparée, acquit en peu de temps des connaissances générales assez exactes sur la structure animale, et qui même distingua, souvent avec beaucoup de justesse, la différence d'organisation que présente le passage d'un animal à un autre '. »
D'ailleurs, en tout temps et partout, il se plut à rendra cette éclatante justice au Stagirile. Dans une lettre à Lacépède, il appelait Aristote « ce génie, Tun des plus étonnants dont s'honore l'humanité ' ».
Ne pouvant nous arrêter sur les travaux de notre infatigable naturaliste, nouS' terminerons en indiquant quelques-uns de ses écrits les plus achevés et les plus littéraires. Nous signalerons d'abord le Rapport historique sur les progrès des sciences nO" turelles depuis 1789, et sur leur élat actuel^ qu'il présenta à l'empereur, en son conseil d'Etat, le 6 février 1808, en qualité de secrétaire perpétuel, au nom de la classe des sciences physiques et mathématiques de l'Institut. Il y remplit, avec un art achevée la tâche difficile de retracer, dans un récit rapide, des travaux ai diveirs, d'en composer un tableau uniforme, de faire sentir d'une manière également claire leur objet général et leurs liens communs, de montrer que toutes les sciences naturelles n'en forment réellement qu'une seule, dont les différentes branches ont des connexions plus ou moins direetes, et s'éclairent mutuellement. Les Réflexions sur la marche actu£lle des sciences et sur leurs rapports avec la société, lues à l'Institut le 1.*^ a^'ril 1816, sont encore plus belles pour le style et pour les pensées. « Nulle part, a dit Flourens, la manière originale de l'auteur ne ressort avec plus d'éclat. Vous diriez la manière délicate ei profonde de Fontenelle, avec le don de l'invention ^ »
On a de Cuvter un recueil d'Éloges historiques lus à l'Institut, ils sont comparables pour le style à ceux de Fontenelle et de Vicq-d'Azyr, et ils ont une solidité digne de la gravité et de la hauteur de son génie»
> Septième leçon. •*- > Neuvième leçon.
^ Anatomîfi, comparée, X.lll*
* Revue encyclopédique, %, Vï, p. 494 .
George Cuvier, membre de toutes les sociétés savantes du monde^ appartenait à trois académies de Tlnstitut, TAcadémie française, celle des Sciences, et celle des Inscriptions et Belles- Lettres. L'Académie française n*a pas possédé un très-grand nombre d'auteurs qui eussent d'aussi remarquables qualités d'écrivain. Celles qui distinguaient surtout Cuvier étaient la clarté^ la précision, la noblesse.
Tableau de Tétat des sciences.
Tel quMI est, ce tableau suffira sans doute pour donner une idée de ce que les sciences ont fait et de ce qu'elles peuvent faire encore pour rutiiité immédiate de la société ; utilité immédiate qui est d'ailleurs le moindre des rapports sous lesquels un prince comme Votre Majesté et un corps comme celui qui est admis aujourd'hui à l'honneur de vous entretenir, doivent considérer les sciences.
Conduire Tesprit humain à sa noble destination, la con* naissance de la vérité ; répandre les idées saines jusque dans les classes les moins élevées du peuple ; soustraire les hommes à Tempire des préjugés et des passions; faire de la raison l'arbitre et le guide suprême de l'opinion publique, voilà Tobjet essentiel des sciences, voilà comment elles concourent à avancer la civilisation, et ce qui doit leur mériter la protection des gouvernements qui veulent rendre leur puissance inébranlable, en la fondant sur le bien-être commun. Si Votre Majesté impériale veut donc reporter les yeux sur le long rapport que nous venons de lui faire, et considérer, sous Taspect que nous venons de lui indiquer, les efforts des hommes dont nous lui avons parié, nous espérons qu'elle y trouvera la preuve de ce que nous avons aunoncê dés l'abord, qu'il n'est aucune des branches des sciences naturelles qui ne doive les augmentations les plus sensibles à ceux qui les ont cultivées de notre temps, qu'il n'en est aucune qui n'ait acquis une
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multitude de faits précieux, de vues nouvelles, et que la plupart ont éprouvé, dans leurs théories, des révolutions importantes, qui les ont simpllQées, éclaircies, et leur ont fait faire des pas évidents vers la vérité.
La marche des affinités chimiques, ressort général de tous les phénomènes naturels, a été expliquée; la chaleur prin« cipale de leurs agents a reçu des lois rigoureuses. L'électricité galvanique est venue ouvrir des régions toutes nouvelles, dont nul ne peut encore mesurer l'étendue; la nouvelle théorie de la combustion, en jetant sur toute la chimie la plus vive lumière, et la nouvelle nomenclature, en facilitant son étude, en ont inspiré le goût, et ont occasionné une foule de travaux aussi utiles que pénibles. La physiologie des corps vivants, Feffet et lu marche des fonctions dont leur vie se compose, ont reçu de la chimie les éclaircissements les plus inattendus. L'anatomie comparée s'est jointe à la chimie pour faire pénétrer tous les secrets comme toutes les variation^ des forces vitales ; elle a réglé l'histoire naturelle d'après des méthodes raisonnées, qui réduisent les propriétés de tous les êtres à leur expression la plus simple; elle a déterré et recréé des espèces inconnues, enfouies dans les couches du globe. Les minéraux ont été analysés et soumis aux lois de la géométrie. Des végétaux et des animaux auparavant inconnus ont été rassemblés et distingués. Leur catalogue général a été augmenté de plus du double ; leurs propriétés ont enrichi les arts d'une foule d'instruments nouveaux. La vaccine enfin a donné les moyens de soustraire l'humanité àTun des plus funestes fléaux qui la tourmentaient.
Telles sont les principales découvertes physiques qui ont illustré notre époque, et qui ouvrent le siècle de Napoléon. Quelles espérances ne donnent-elles pas elies-mOniesl Combien n'en donne pas surtout Tesprit général qui les a occasionnées, et qui en promet tant d'autres pour l'avenir ! Toutes ces hypothèses, toutes ces suppositions, plus ou
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moins ingénieuses, qui avaient encore tant de vogue dans la première moitié du dernier siôcle,sontaujourd'buirepouss6es par les vrais savants ; elles ne procurent plus môme à leurs auteurs une gloire passagère. L'expérience seule, l'expé* rienco précise, faite avec poids et mesure, calcul et comparaison de toutes les substances employées et de toutes les substances obtenues, voilà aujourd'hui la seule voie légitime de raisonnement et de démonstration. Ainsi, quoique les sciences naturelles échappent aux applications du calcul, elles se font gloire d'être soumises à l'esprit mathématique ; et, par la marche sage qu'elles ont invariablement adoptée, elles ne s'exposent plus à faire de pas en arrière; toutes leurs propositions sont établies avec certitude, et deviennent autant de fondements solides pour ce qui reste à construire.
Les physiciens et les naturalistes de notre époque se sont donc honorablement placés à la suite et dans les rangs des hommes qui ont accéléré la marche de l'esprit humain, et parmi eux les physiciens et les naturalistes français. Nous pouvons, nous devons le déclarer en ce moment solennel où nous sommes leurs organes auprès de Taugusle chef de rÉtat, et nous ne craignons pas d'être désavoués par ceux des autres nations; les physiciens et les naturalistes français ont noblement soutenu l'honneur de leur patrie ; et pendant ces vingt années, où, dans une autre carrière, des prodiges inouïs de dévouement, de valeur et de génie portaient avec tant d'éclat, dans toutes les contrées de l'univers, les noms des héros de la France, ceux qui cultivent les sciences dans cet heureux pays ne sont point restés indignes d'avoir aussi quelque part dans la gloire de leur nation.
Nous le répétons ici, ce n'est point par un effet de notre partialité que les savants français se trouvent, dans ce rap* port^ cités au premier rang dans presque toutes les branches des sciences naturelles : la voix des étrangers le leur décerne comme la nôtre; et même dans les parties où le ha« sard n'a pas voulu qu'ils fissent les découvertes principales,
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la manière dont IIb les ont accueillies, examinées, dévelop« pées, dont ils en ont suivi toutes les conséquences, place nos compatriotes bien près des premiers inventeurs, et leur donne, à bien des égards, le droit d'en partager Thonneur.
{Rappùrt historique sur les progrès des sciences naturelles depuis 1789, et sur leur état actuel^ p. 293.)
LAGtPÈDE
Cet élèvei collaborateur et continuateur de Buffon, restera parmi les bons naturalistes pour son Histoirs des poissons (1798i803), que Guvier trouvait la plus riche que nous eussions, et dont il disait : « C'est, par ses vues, par le nombre des Taits qui y sont rassombU^s, par l'ordre qui y règne, par J'éclat de son style, un digne complément du magnifique édifice commencé par Buifen ^ » Cuvier a dit ailleurs que « cette histoire des poissons de M. de Lacépède forme une époque en icblhyologie, et qu'elle a servi, conjointement avec le grand ouvrage de Bloch, de base principale à ce qui a été écrit sur cette science Jusqu'au moment présent*. » Il s'en Taut de beaucoup cependant qu'elle soit irréprochable. Lacépède la composa pendant une guerre générale qui le privait d'un grand nombre de ressources indispensables à la perfection d'une telle entreprise ; d'où bien des lacunes et des confusions. De plus, il eut le malheur de prendre pour base de son travail la mauvaise édition du Système dé la Nature de Linnée, par Gmolin, qui a introduit une foule d'erreurs sur les espèces et les genres.
Avant VHistoire des poissons^ Lacépède avait publié, comme
1 Rappot't historique sur les progi'és des sciences naturelles depuis t;S9, p. 217.
s Cuvier et Valenclennes, Hist, nat, des poissons, p. iSt.
158 LES PROSATEURS DU XlV SIÈCLE.
suite ùux œuvres de Buffon, VHistoire générale tt particulière des quadrupèdes ovipares et des serpents (1788-1789), qui se distingue surtout par l'esprit de méthode*
En 1804, il donna VEisioire naturelle des cétacés, qu'il regardait comme le plus achevé de ses ouvrages. « Et en effet, dit Cuvier, il y a mieux fondu que dans aucun autre la partie descriptive et historique, celle de l'organisation, et les caractères méthodiques. Son style s'y est élevé en quelque sorte à proportion de la grandeur des objets : il augmente à peu prés d'un tiers le nomhre des espèces enregistrées avant lui dans le grand catalogue des êtres ^ »
Le style de Lacépède, dans ces divers ouvrages, est éclatant ou plutôt pompeux et hriilanté ; il affecte la sensibilité comme le coloris, et souvent il tombe dans la plus fade sentimentalité. Il prenait volontiers les expressions, les tournures, les coupes de Buffon, mais il ne put lui emprunter son génie d'écrivain.
Les Serpents.
A la suite des nombreuses espèces des quadrupèdes et des oiseaux, se présente Tordre des serpents; ordre remarquable en ce qu'au premier coup d'œil les animaux qui le composent paraissent privés de tout moyen de se mouvoir, et uniquement destinés à vivre sur la place où le hasard les fait naître. Peu d'animaux^ cependant, ont les mouvements aussi prompts et se transportent avec autant de vitesse que le serpent; il égale presque, par sa rapidité, une flèche tirée par un bras vigoureux, lorsquMl s'élance sur sa proie ou qu'il fuit devant son ennemi : chacune de ses parties devient alors comme un ressort qui se débande avec violence; il semble ne toucher à la terre que pour en rejaillir, et, pour ainsi dire, sans cesse repoussé par les corps sur lesquels il s'appuie, on dirait qu'il nage au milieu de l'air en rasant la surface du terrain qu'il parcourt. S'il
1 Bioge historique de Lacépède»
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veut 8*élever encore cTavantage, il le dispute à plusieurs espèces d*oiseaux par )a facilité avec laquelle il parvient jusqu'aux plus hauts des arbres, autour desquels il roule et déroule son corps avec tant de promptitude, que l'œil a de la peine à le suivre \ souvent rnéme, lorsqu'il ne change pas encore de place, mais qu'il est prêta s'élancer^ et quMl est agité par quelque affection vive, comme l'amour, la colère ou la crainte, il n'appuie contre terre que sa queue qu'il replie en contours sinueux ; il redresse avec fierté sa tête, il relève avec vitesse le devant de son corps, et le retenant dans une attitude droite et perpendiculaire, bien loin de paraître uniquement destiné à ramper, il offre Timage de la force, du courage, et d'une sorte d'empire.
Placé par la nature à la suite des quadrupèdes ovi« pares, ressemblant à un lézard qui serait privé de pattes, et pouvant surtout être quelquefois confondu avec les espèces que nous ayons nommées Seps et Chalcides^ ainsi qu'avec les reptiles bipèdes, le serpent réunit cet ordre des quadrupèdes ovipares à celui des poissons, avec plusieurs espèces desquels il a un grand nombre de rapports extérieurs, et dans lesquels il parait, en quelque sorte, se dégrader par des nuances successives offertes par les anguilleSy les murènes proprement dites, les gymnotes^ etc.
Malgré la grande vitesse aveclaquelle le serpent échappe, pour ainsi dire, à la surface sur laquelle il s'avance, plusieurs points de son corps portent sur la terre, même dans le temps où il parait le moins y toucher, et il est entièrement privé de membres qui puissent le tenir élevé audessus du terrain, ainsi que les quadrupèdes. Aussi le nom de reptile nous a-t-il paru lui appartenir principalement, et celui de serpent vient-il de serpere^ qui désigne Tactlon de ramper. Cette forme extérieure, ce défaut absolu de bras, de pieds, et de tout membre propre à se mouvoir, le caractérise essentiellement, et empêche qu'on ne le confonde^ même à l'extérieur, avec aucun des animaux qui
ont du saiig, et particulièremeot avec les murèaes proprement dites, les anguilles et les autres poissons, qui ont tous des nageoires plus ou moins étendues et plus ou moins
nombreuses
Soit qu'ils recherchent naturellement l'humidité, ou que l'expérience leur ait appris que le bord des eaux, dans les contrées torrides, était toujours fréquenté parles animaux dont ils font l«ur {]lroie,'et qu'ils peuvent y trouver en abondance, et sans la peine de la recherche, i'aliment quMls préfèrent, c'est auprès des mares, des fontaines ou des bords des fleuves qu'ils choisissent leur repaire. C'est là que, sous le soleil ardent des contrées équatoriales, et, par exemple, au milieu des déserts sablonneux de l'Afrique, ils attendent que la chaleur du midi amène au bord des eaux les gazelles, les iautilopes, les chevrotains qui, consumés par la soif, excédés de fatigue, et souvent de disette, au milieu de ces terres desséchées et dépouillées de verdure, viennebt leur livrer une proie facile à vaincre. Les tigres et les autres animaux moins altérés d'eau que de sang^ viennent aussi sur ces rives, plutôt pour y saisir leurs victimes que pour y étancher leur soif. Attaqués souvent par les énormes serpents, ils tes attaquent eux-mêmes. C'est surtout au moment où lu chaleur de ces contrées est rendue plus dévorante par l'approche d'un orage qui fait briller les foudres et entendre ses affreux roulements, et où l'action du fluide électrique répandu dans l'atmosphère donne^ en quelque sorte, une nouvelle vie aux reptiles, que, tourmentés par une faim extrême, animés par toute l'ardeur d'un sable brûlant et d'un ciel qui parait s'allumer, environnés de feu et le lançant, pour ainsi dire, eux-mêmes par leurs yeux étincelants, le serpent et le tigre se disputent avec le plus d'acharnement Pempire dé ces bords si souvent ensanglantés. Des voyageurs disent avoir vu ce spectacle terrible ; ils ont vu un tigre furieux, et dont les rugissements portaient au loin l'épouvante, saisir avec ses griffes, déchi-
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rer avec ses dents, faire couler le sang d'un serpent démesuré^ qui, roulant son corps gigantesque, et sifflant de douleur et de rage> serrait le tigre dans ses contours multipliés, le cotivrait de son écume rougie, l'étouffait sous son poids, et faisait craquer ses ob au milieu de tous ses ressorts ten* dus avec force ; mais les eflTorts du tigre furent vains, ses armes furent impuissantes, et il expira au milieu des replis de rénorme Teptile qui le tenait enchaîné.
{Histoire naturelle des serpents. Discours sur la nature des serpents.)
Le Spare Dorade ^
Plusieurs poissons présententun vêtement plus magnifique que la dorade, aucun n'a reçu de parure plus élégante. Elle ne réfléchit pas l'éclat éblouissant de Por et de la pourpre; mais elle brille de ladottce clarté deVargent et de Tazur. Le bleu céleste de son dos se fond avec d'autant plus de gr&ce dans les reflets argentins qui ^ jouent sur presque toute sa surface, que cefir deux belles tuances sont relevées par le noir de la nageoire du dos, ps^r celui de la nageoire de la queue, par les teintes foncées ou grises des autres nageoires, et par des raies longitudinales brunes qui s'étendent comme autant d'ornements de bon goût sur le corps argenté du poisson. Un croissant d'or forme une sorte de sourcil marqué au-dessus de chaque œil; une tache d'un noir luisant contraste, sur la queue et sur l'opercule, avec l'argent des écailles; et une troisième tache d'un beau rouge, se montrant de chaque côté, au-dessus de la pectorale et mêlant le ton et la vivacité du rubis à l'heureux mélange du bleu et du blanc éclatant, termine la réunion des couleurs les plus simples, et en môme temps les mieux ménagées, les plus riches, et cependant les plus agréables.
1 Daurade dans plusieurs contrées de la France.
Les Grecs, qui ont admiré avec complaisance cecharmaat assortiment, et qui cherchaient dans la nature la règle de leur goût, le type de leurs arts, et même l'origine de leurs modes, Tont choisi sans doute, plus d*uoe fuis, pour le modèle des nuances destinées à parer la jeune épouse, au moment où s'allumait pour elle le flambeau de Thyménée. Ils avaient du moins consacré la dorade à Vénus. Elle était pour eux Temblème de la beauté féconde : elle était donc celle de la nature. Elle était le symbole de cette puissance admirable et viviOante, qui crée et qui coordonne, qui anime et qui embellit, qui enflamme et qui enchante, et qu'un des plus célèbres poètes de l'antique Rome, pénétré de l'esprit mythologique qu'il cherchait cependant à détruire, et lui rendant hommage même en le combattant, invoquait sous le nom de la déesse des grâces et de la reproduction, dans un des plus beaux poèmes que les anciens nous aient transmis *. {HisL naturelle despoissonSy t. V.)
Ma.gniflcence 6t fécondité de la nature dans TAmérique méridionale*
Dans ces contrées de l'Amérique méridionale, où la nature plus active fait descendre àgrands flots,du sommet des hautes Cordillères, des fleuves immenses, dont les eaux, s'étendant en liberté, inondent au loin des campagnes nouvelles, et où la main de l'homme n'a jamais opposé aucun obstacle à leur course ; sur les rives limoneuses de ces fleuves rapides s'élèvent de vastes et antiques forêts. L'humidité chaude et vivifiante qui les abreuve devient la source intarissable d'une verdure toujours nouvelle pour ces bois touffus, images sans cesse renaissantes d'une fécondité sans bornes, et où il semble que la nature, dans toute la vigueur de la jeunesse, se plaise à entasser les germes productifs. Les végétaux ne croissent pas seuls au milieu de ces vastes so-
< Il s*agit du poème de la Nature des choies^ do Lucrèce.