‹ Prosateurs français du XIXe siècleChapitre 5 sur 19 · XAVIER DE MAISTRB. SI · texte numérisé non relu

XAVIER DE MAISTRB. SI

armes^ l'enthousiasme qui s'empare de Vkme à Taspect du danger, auraient peut-être empêché ses cris d'aller jusqu'à mon cœur. — La mort eût été utile t son pays et funeste aux ennemis : — je Taurais moins regretté. Mais le perdre au milieu des délices d^un quartier d'hiver! le voir expirer dans mes bras au moment où il paraissait regorger de santé au moment où notre liaison se resserrait encore dans le repos et la tranquillité I — Ah ! je ne m'en consolerai jamais! Cependant sa mémoire ne vit plus que dans mon cœur; elle n'existe plus parmi ceux qui Tenvironnavent et qui l'ont remplacé; cette idée me rend plus pénible le sentiment de sa perte. La nature, indifférente de même au sort des individus, remet sa robe brillante du printemps, et se pare de toute sa beauté autour du cimetière où il repose. Les arbres se couvrent de feuilles et entrelacent leurs branches ; les oiseaux chantent sous le feuillage; les mouches bourdonnent parmi les fleurs; tout respire la joie et la vie dans le séjour de la mort, — et le soir^ tandis que la lune brille dans le ciel et que je médite près de ce triste lieu, j'entends le grillon poursuivre son chant infatigable, caché sous l'herbe qui couvre la tombe de mon ami. La destruction insensible des êtres et tous les malheurs de l'humanité sont comptés pour rien dans le grand tout. — La mort d'un homme sensible qui expire au milieu de ses amis désolés, et celle d'un papillon que l'air froid du matin fait périrdans le calice d'une fleur, sont deux époques semblables dans le cours de la nature. L'homme n'est rien qu'un fantôme , une ombre , une vapeur qui se dissipe dans les airs...

Mais l'aube matinale commence à blanchir le ciel ; led noires idées qui m'agitaient s'évanouissent avec la nuit, et l'espérance renaît dans mon cœur. — Non, celui qui inonde ainsi l'orient de lumière ne l'a point fait briller à mes regards pour me plonger bientôt dans la nuit du néant. Celui qui éleva ces masses énormesi dont le soleil dore les som-

Si LES PROSATEURS DU XIX* SIÈCLE.

meta glacés, est aussi celui qui a ordonoô à mon cœur de battre et à mon esprit de penser.

Non, mon ami n*est point entré dans le néant ; quelle que soit la barrière qui nous sépare, je le reverrai. — Ce n'est point sur un syllogisme que je fonde mon espérance. — Le Tol d'un insecte qui traverse les airs suffit pour me persuader; et souvent Taspect de la campagne, ce parfum des airs, et je ne sais quel charme répandu autour de moi, élèvent tellement mes pensées, qu'une preuve invincible de l'immortalité entre avec violence dans mon ftme et Toccupe tout entière.

{Voyage autour de ma chambre, eh. xxi.)

Un Journal ayant appelé M. de Bonald disciple de M. de Maistre, Bunqld crut bon de constater qu'il n'avait été ni son disciple ni son maître ; qu'il le regardait comme un de nos plus beaux génies, qu'il s'honorait de l'amitié qu'il lui accordait et de la conformité de leurs opinions, il ajoutait : « M. de Maislre m'écrivait^ peu avant sa mort : a Je n'ai rien pensé que vous « ne rayez écrit ; je n*ai rien écrit que vous ne l'ayez pensé. » L'assertion^ si flaticuse pour moi, souffre cependant de part et d^autre quelques exceptions ^. » Ailleurs, dans une lettre à M. de Maistre lui-même, il se félicite de la coïncidence de leurs pensées, quMl regarde comme une démonstration rigoureuse de la vérité des siennes: «se trouver, sans communication préalable, en concert de pensées et d'opinions avec quelque bon esprit, qui, sous l'influence d'autres impressions et par d'autres méthodes, est parvenu aux mêmes résultats*, » lui paraissait une chose consolante et rassurante au delà de l'expression. Ue son côté,

* Principe constit. de la êociété, c. xviii, note.

s Lettre da vicomte de BopM aq comte de Maistre, 2 décembre 181T*

M. de Maistre écrivait au vicomte de Bonald, à propos de tes

Recherches philosophiques : « Je Tai lu avec délices, votre excellent livre ; maisi voyez le malheur 1 Je suis peut-être le seul homme eii Europe qui n'ait pas le droit de le louer. Bst-il possible) Monsieur, que la nature se soit amusée à tendre deux cordes aussi parfaitement d'aocord que votre esprit et le mien I C'est l'unisson le plus rigoureux ; c'est un phénomène unique. Si jamais on imprime certaines choses, vous retrouverez jusqu'aux expressions que vous avez employées, et cerlainement ]e n'y aurai rien changé ^ » Cette conrormité sur les points essentiels entre les deux grands philosophes catholiques a été reconnue par la postérité qui associera toujours les noms de Joseph de Maistre et de Louis de Bonald, ces deux esprits profonds, dont Tun eut la pénétration plus instantanée et l'autre plus réfléchie.

Le vicomte Louis-Ambroise-Gabriel de Bonaldnaquitle2 octobre 1754, à Milhau, dans le Rouergue, d'une ancienne famille qui avait longtemps servi avec honneur dans les parlements et dans les armées. Après de brillantes et trèF-chrétiennes études, il entra dans les mousquetaires ; à la suppression de ce corps» il quitta le service et accepta, en i785, les fonctions de maire de Milhau. Nommé, en i790, membre de l'administration du département de l'Aveyron, il en fut bientôt élu président. Il donna sa démission de cette place dès qu'eurent éclaté les excès de la Révolution, et il crut de son honneur d'émigrer. Après le licenciement de l'armée des princes, il alla se fixer A Heidelherg, et se donna tout entier A l'éducation de ses deux fils aînés qu'il avait emmenés avec lui. C'est au milieu de cette vie de famille, qu'A l'Age de quarante ans passés, dénué dans son exil de tout secours pour ses travaux, il composa son premier ouvrage, publié en 1796 sous ce titre: Théorie du pouvoir politique el religieux dans la société dvilCy démonirée par le raisonnement et par i' histoire. Il établit qu'on ne peut constiiuer la société civile qu'en constituant la sociiHé religieuse et politique. Il est persuadé qu'on ne peut parler de la société ni traiter, de Thomme sans remonter Jusqu'A Dieu. Dieu et Thomme sont deux termes qui se lient inséparablement à ses yeux :

I Lettre da lOJnillot 1818,

Dieu, comme Tarchétype de toute puissance, de toute perfection ; rtiomme> comme ne devant relever que de Dieu seul. Dans le monarque, il voit la volonté générale incarnée, le lien d'amour entre les hommes, le pouvoir général ou social conservateur. Par haine de la démocratie révolutionnaire, des diverses formes politiques que le protestantisme revêt» il proclame hautement le gouvernement absolu,-la monarchie à la Louis XIV, la monarchie selon les Juifs, la meilleure forme gouvernementale. 11 identifie la cause de TÉglise catholique avec celle de la monarchie absolue, et ne s'aperçoit pas qu*il subtilise, et sacrifie à un id^al local et passager les constitutiotis de tous les peuples de l'antiquité, de tous les peuples du moyen âge, de tous les peuples de 1* Europe moderne. De même qu'il a soutenu qu'il n'y a qu'une constitution nécessaire de société politique, il veut démontrer qu'il ne peut y avoir qu'une constitution nécessaire de société religieuse, c'est-à-dire qu'il ne peut y avoir qu'une religion dont les dogmes soient des rapports nécessaires dérivés de la nature des êtres int«lligeota physiques, comme il n'y a qu'un gouvernement dont les lois soient des rapports nécessaires dérivés de la nature des êtres physiques intelligents ; et considérant, ainsi qu'il le dit luimême, la religion sous des rapports extérieurs et politiques, comme 11 a considéré le gouvernement sous des rapports intérieurs ou moraux, il cherche dans les faits incontestables que présente l'histoire de la religion dans tous les ftges et chez tous les peuples la raison de ses principes et de ses dogmes, comme il a cherché dans les principes dss gouvernements le motif des fails incontestables que présente l'histoire des sociétés politiques dans tous les temps et chez toutes les nations.

La Théorie du pouvoir, expédiée à Paris, de Constance où elle avait été imprimée, fut eu grande partie saisie et mise au pilon par ordre du Directoire. Ce livre abstrait et dogmatique n'offrait pourtant pas un grand danger au gouvernement.

Rayé de laliste.des émigrés, après le 18 brumaire, M. de Bonald rentra en France et se retira dans sa terre de Monna. Il y reprit ses études philosophiques, el publia en 1802 un autre grand ouvrage qui contient en germe toutes ses idées, et dont les ouvrages ultérieurs ne sont que des corollaires, la Législa-

BONXLD. 85

Hon fmmUive. Rien de plus Bévèrement composé que ce solide écrit ; Tordonnance en est presque géométrique, et toutes les pensées en sont déduites avec une force de dialectique qui serait mei^veilleuse, si ses prémices étaient toujours irrépro* cbables, et s'il ne partait pas quelquefois d'un terme mal défini. Dans ces cas-là, c'est en vain qu*ii emploie une vigueur extraordinaire à pousser sa déduction de conséquence en conséquence: la conclusion ne peut jamais valoir que ce que valent les prémices. Chateaubriand trouvait les distinctions de l'auteur trop ingénieuses» trop subtiles : « Gomme Montesquieu, il aime, disait*il, à appuyer une grande vérité sur une petite raison. La définition d'un mot, Texplicalion d'une étymologie, sont des choses trop curieuses et trop arbitraires, pour qu'on puisse les avancer au soutien d'un principe important. » Il ajoutait : « Le génie de M. de Bonald nous semble encore plus profond qu'il n'est haut ; il creuse plus qu'il ne s*élève ^ »

Dans les Beckerche$ philosophiques sur les premiers objets des ooMiaissanees humaines (18t8), il sonde une des grandes plaies de la société, la diversité, Tincertitude, la contradiction même des doctrines philosophiques. La gravité du mal ne pouvant plus être dissimulée, les palliatifs étant épuisés depuis longtemps, il remonte à son origine pour en connaître l'étendue et en Juger le danger.

« La diversité des doctrines, dit-il, n'a fait, de siècle en siècle, que s'accroître avec le nombre des maîtres et les progrès des oonnaisssances ; et l'Europe, qui possède aujourd'hui des bibliothèques entières d'écrits philosophiques, et qui compte presque autant de philosophes que d'écrivains, pauvre au milieu de tant de richesses, et incertaine de sa route avec tant de guides ; l'Europe, le centre et le foyer de toutes les lumières du monde, attend encore une philosophie '. » L'hivtoire comparée des systèmes de philosophie n'esta, à ses yeux, qu'une histoire des variations des écoles philosophiques, qui ne laisse pour tout résultat qu'un découiagemeiit absolu, un dégoût insurmontable de toutes les recherches philosophiques.

1 Mélanges littéraires^ Sar la Législ. primitive de M. de Bonald, novembre 1802.

s Ghap. I.

Bd LES PROSATEURS DU XIX* SIÈCLE.

« Sur quoi donc, demande-MlySont d'accord les philosophes ? sur rien. Quel point a-t-on mis hors de dispute 7 quel établissement, comme dit Leibnitz, a-t-on formé 7 aucun. Platon et Aristote se demandaient : Qu'est-ce que la science ? qu'est-ce que connaitre ? et nous, tant de siècles après ces pères de la philosophie, après tant d'observations et d'expériences, après tant de systèmes et de disputes, de philosopbies et de philoso* phes, nous si fiers des progrès de la raison humaine, nous demandons encore: Qu'est-ce que la science ? qu^est-ce qw connaU tre ? Et Ton peut dite de nous que nous cherchons encore la science et la sagesse, que les Grecs cherchaient il y a deux mille ans ^. » Mais cette science, cette sagesse, ne la trouvera-t-oa nulle part 7 11 montre qu'on ne pourra jamais comme on n'a jamais pu la trouver que dans le christianisme, source de toute vérité métaphysique aussi bien que de toute vérité morale.

Dans son dernier ouvrage, la Démonstration philosophique du principe constitutif de la société, publié en 1 840, l'année même de sa mort, il a cherché les caractères généraux, naturels ou nécessaires, permanents, par conséquent, et indestructiblesi de la société en général et des sociétés en particulier, et de toutes les sociétés ; caractères plus ou moins explicites et dé* veloppés suivant les divers étals de sociétés, et d'où naissent des rapports entre les êtres semblables qui composent cha* que société, rapports domestiques ou publics, religieux ou politiques, généraux ou particuliers, universels ou locaux." U dédia à tous les rois cet écrit qui lui paraissait pouvoir, sous leur puissante protection, préparer le retour de la politique aux voies qu'elle avait depuis trop longtemps abandonnées. Son appel n'a pas été entendu : princes et peuples sont plus loin que jamais des sentiers où M. de Bonald aurait voulu les ramener.

Nous avons exposé les principaux titres de ce penseur célèbre. 11 sera toujours regardé comme un des plus distingués philosophes chrétiens; cependant il est vrai de dire qu'il fut plus occupé des questions de politique et d'ordre social que de la philosophie dont il ne discuta certains points que par occasion pour ainsi dirci et selon les rapports qu'ils avaient avec les

< Beçherches philosophiques^ chap. t.

erreurs dominantes. Ce qu'il a le plus approfondi en philosophie^ ce sont les questions morales, et un juge éminenta pu vanter « la hauteur, la gravité et la pénétration d'esprit qui caractérisent ses traités de philosophie morale ^. » Mais l'esprit philosophique so montre dans tout ce qu'il a écrit. lia surtout le don de la condensation, tous ses ouvrages abondent de pensées grandes ou spirituelles qu'on pourrait extraire. « On ferait, a dit M. Sainte-Beuve, un petit livre qu'on pourrait intituler Esprit ou même Crénie de M. de Bonaldy et qui serait très-substantiel et très-original '. » On a publié de lui plusieurs volumes très- intéressants de Pensées, où toute sa doctrine est condensée en axiomes.

Le style de M. de Bonald, excellent par la propriété des termes, n'est pas toujours suffisamment soigné et harmonieux. La pensée est presque toujours saillante , mais l'expression est souvent terne et commune. 11 a des images spirituelles et ingénieuses, il n'en a pas de grandes. Le sentiment n'éclate jamais chez lui en traits vifs, en accents émus. Il manque de mouvement, de chaleur. C'est pourquoi, égal à M. deMaistre comme penseur, il lui est très-inférieur coomie écrivain.

Conséquences de Pathéisme et dn matérialisme sur les

multitudes ignorantes.

On sait assez ce que peuvent être l'athéisme et le matérialisme avec la culture de l'esprit, la décence des mœurs, les aisances de la vie; mais que seraient-ils avec l'ignorance, la misère et la grossièreté? Jusqu'à présent, ils n'ont servi qu'aux passions douces et faibles des gens du monde, mais s'ils venaient jamais à armer les passions cupides et féroces du mercenaire, si le secret de ces funestes doctrines longtemps renfermées dans les académies et les cités opulentes, se divulguait dans les campagnes, et qu'il n'y etlt

A Mgr Dupanlonp, De la haute éducation intelieçtueile^ II, IV, Ilf. t Cnuferits^ 18 »o^t 185L

plus de Dieu ni de vie future, même pour les chaumières, tout équilibre serait rompu entre la force physique de la multitude et la force morale du pouvoir de ses ministres. Le monde verrait des désordres qu'il n'a pas vus dans les temps les plus désastreux et chez les peuples les plus barbares, des désordres dont les extravagantes horreurs de 1793 peuvent nous donner quelque idée. Les hommes tomberaient dans une dépendance sauvage qui n*a jamais été que celle des animaux dans les forêts. La propriété de sa vie, de ses liens, des objets les plus légitimes des affections humaines, ne serait plus qu'une possession précaire et disputée. Des voisins seraient des ennemis, et les familles revenues àTétat de guerre privée dont elles ont eu tant de peine à sortir, entourées de périls et dénuées de protection, redemanderaient à la société, désormais impuissante à les protéger, les armes qu'elles avaient pour leur commune défense confiées à Tautorité publique.

Ainsi, lorsqu'un vaisseau a fait naufrage sur une c6te abandonnée et que tout espoir de retour est perdu, les hommes de l'équipage, dégagés des devoirs de l'autorité et des liens de la subordination, et reodus par le malheur à Tindépendance et au soin de leur défense personnelle, emportent chacun, de leur navire brisé, tout ce qui peut servir à prolonger et à défendre leur misérable existence.

{Recherches philosophiques^ Considérations génér.)

De la tolérance.

La tolérance est absolue ou conditionnelle et en quelque sorte provisoire : absolue, elle est synonyme d'indifférence, et c'est elle que les philosophes du dix-huitième siècle ont voulu établir, et la seule que l'on combattra dans cet article. La tolérance provisoire ou conditionnelle signifie support; c'est celle que la sagesse conseille et que la religion prescrit : elle consiste à attendre le moment favorable au triom-

phe pacifique de la vérité, et à supporter Terreur tant qu'on ne pourrait la détruire sans s'exposer à des maux plus grands que ceux que l*on veut empéctier.

La tolérance absolue, comme l'ont entendue nos sophistes, ne conviendrait qu'à ce qui ne serait ni vrai ni faux, à ce qui serait indifférent en soi ; or, je ne crains pas d'avancer qu'il n'y a rien de ce genre, rien d'indifférent, ni dans la nature, ni dans les lois, ni dans les mœurs, ni dans les sciences et les arts, ni, à plus forte raison, dans la religion. L'homme physique est soumis à un ordre de lois contre lesquelles la nature ne tolère pas d'infraction. Là tout est déterminé, rien n'est indifférent. L'homme tombe, s'il manque aux lois de la gravité dans le mouvement qu'il donne à son corps ; il est écrasé sous les ruines de ses édiOces, s'il les élève hors de la perpendiculaire ; il ne recueille aucun fruit de ses labeurs, s'il sème ou s'il moissonne avec une autre disposition de saisons que celle que la nature a prescrite pour la culture des terres; il péritlui-méme, s'il manque aux lois de la tempérance sur les plaisirs et même sur les besoins.

Les lois humaines ne sont que des déclarations publiques d'intolérance, et, soit qu'elles prescrivent ou qu'elles défendent, elles ne laissent rien à nos caprices, et règlent toutes nos actions civiles sous des peines dont la plus légère est la nullité des actes que nous faisons sans les consulter. Leur importune prévoyance s'étend même jusque sur nos dernières intentions, qu'elles ne respectent qu'autant qu'elles s'accordent avec leurs volontés, et, après avoir vécu sous leur domination, il faut, pour ainsi dire, mourir dans leur intolérance. Les mœurs sont encore moins tolérantes que les lois, et ce que les lois ne sauraient atteindre, les mœurs le soumettent à leur juridiction. Elles ne punissent pas, il est vrai, par des supplices, mais elles flétrissent par le blàme ; elles frappent de ridicule tout ce qui s'écarte de ce qu'elles ont réglé comme honnête, décent, ou seulement convenable.

Les sciences sont ce qu'il y a au monde de moins tolérant. Que sont les livres et les chaires d'instruction, que des cours publics d'intolérance? Les sciences ont leur tribunal et leurs juges à la fois dénonciateurs et parties, pas toujours pairs de l'accusé, qui prononcent souvent sans l'entendre, et quelquefois sans l'écouter. La critique ne tolère pas un principe hasardé, une conséquence mal déduite, une démonstration vicieuse, une citation inexacte, une fausse date, un fait cootrouvé.

Les arts eux-mêmes, ces délassements de l'esprit ou ces occupations de l'oisiveté, sont-ils autre chose qu'un champ de bataille où l'intolérance du bon goût combat sans cesse contre un goût faux ou corrompu? C'est surtout dans le jugement des ouvrages dramatiques que la critique se montre dans toute son intolérance. C'est au théâtre, trop souvent théâtre de ses angoisses et de ses douleurs, qu'un auteur comparait en personne, comme un prévenu, pour être jugé portes ouvertes; et si, à la faveur de circonstances heureuses ou de manœuvres adroites, il parvient à endormir la sévérité des spectateurs sur une production médiocre et à en arracher quelques applaudissements, bientôt revenu à son intolérance ordinaire, le public lui fait expier un succès surpris, et punit, par un éternel oubli, une satisfaction de quelques instants.

Et cependant quoi de plus indifférent en apparence à la société qu'un mauvais drame ou quelques erreurs grammaticales ou littéraires? Et si l'on pouvait attendre des hommes quelque tolérance, ne devraient-ils pas réserver toute leur sévérité pour les écrits dangereux et respecter toute production innocente, quoique faible, comme une confidence que l'auteur leur a faite de la médiocrité de ses talents ou comme un malheur dont le désir de plaire au public est, après tout, la première cause?

Et remarquez que les écrivains qui ont le plus hautement

réclamé U tolérance 3Ur toute ^utre matière sont précisé*

BONALD. 9i

ment ceux qui oût porté le plus loin rintolérance littéraire* La critique» entre les mains de Voltaire, n'a pas toujours fait grâce aux plus beaux génies du siècle précédent, et trop souvent elle a pris envers les contemporains le caractère du libelle diffamatoire, et jusqu'au ton outrageant et grossier de la plus vile populace. Et n'est-ce pas cet écrivain el les autres de son école qui ont répandu le goût etdonnô des modèles de ce persiflage amer qui effleure le vice, qui déconcerte la vertu et ne prouve, au fond, qu'une égale indifférence pour la vertu et pour le vice?

Il faut le dire, cette intolérance que nous exerçons les uns contre les autres, sur nos opinions, sur nos actions, sur nos productions, et qui est la source de tant de jugements faux ou téméraires, cette intolérance vient d'un principe naturel à Tbomme ; et même l'on peut dire qu'elle est dans l'ordre. C'est parce que la perfection est l'état naturel à l'homme, l'état qui lui qbX ordonné^ que l'homme est et même doit être intolérant de tout ce qui s'écarte, dans tous les genres, du vrai, du beau et du bon qu'il conçoit ou qu'il imagine.

Il est tolérant en tout, parce qu'eu tout il y a vrai et faux, bien et mal, ordre et désordre : bien et mal moral , bien et mal philosophique; bien et mal politique; bien et mal lit» téraire, oratoire, poétique, etc. ; bien et mal dans les lois comme dans les arts, dans les mœurs comme dans les manières, dans les procédés comme dans les opinions, dans la spéculation comme dans la pratique. Plus l'homme connaît de vérités, mieux il sent le beau et le bon, et plus il est blessé de ce qui leur est opposé; et Voltaire n'était plus intolérant que tout autre en littérature que parce qu'il avait UQ sentiment plus vif des beautés littéraires, et le goût plus sûr et plus exercé sur ces matières. L'homme, il est vrai, rejette souvent comme faux ce qui est vrai, ou approuve comme vrai ce qui est faux; il prend le bien pour le mal, et le mal pour le bien; mais, même alors* il obéit encore

au principe de perfection essentiel à l'être intelligent, et ne fait que se tromper sur l'application. Il erre par prôoccupaiion de jugement, et jamais par détermination de la volonté.

Cependant ces mêmes hommes, si intolérants sur tout autre objet, réclament une tolérance absolue sur les opi* nions ou croyances religieuses. Ils supposent donc qu'il n*y a dans la religion, considérée en général, et dans toutes ses différences, ni vrai ni faux, ou que, s'il y a vrai ou fuux, dans la religion comme en toute autre chose, l'homme n'a aucun moyen de les distinguer, ou qu'enfin la religion, vraie ou fausse, est également indifférente pour Phomme. Aussi, c'est uniquement parce que la tolérance absolue ne peut, comme nous l'avons observé, s'appliquer qu'à ce qui est indifférent, que la tolérance philosophique de toutes les opinions religieuses a conduit l'Europe à une indifférence absolue de toutes les religions, état le pire de tous et le plus voisin de Tathéisme ; et il esta remarquer encore que cette tolérance absolue a passé dans la pratique des mœurs, et que des dérèglements qui auraient autrefois provoqué la sévérité du pouvoir public ou domestique ont été de nos jours tolérés avec une mollesse qui ressemble tout à fait à de l'indifférence.

La supposition que toutes les religions sont indifférentes n'est pas soutenable en bonne philosophie. Il n'y a pas plus de philosophie sans un premier principe^ cause de tous les effets moraux et physiques, qu'il ne peut y avoir d'arithmétique sans une unité première, mère de tous les nombres, ou de géométrie sans un premier point générateur des lignes, des surfaces et des solides. Et comment supposer qu'il n'y ait pas vrai et faux dans les religions opposées entre elles, mais qui pourtant sont partout le rapport vrai ou faux de Dieu à l'homme et de Thomme à son semblable, la raison du pouvoir, la règle du devoir, la sanction des lois, la base de la société, lorsqu'il y a vrai et faux partout où les

hommes portent leur raison ou leurs passions ; vrai et faux en tout, môme à VOpéra^ et jusque dans les objets les plus frivoles de nos connaissances et de nos plaisirs? Maïs, s'il y a vrai et faux, ordre et désordre, dans les diverses religions considérées en général, peut-on supposer, en bonne philosophie, que TÊtre qui est Tintelligence et la vérité suprêmes eût refusé aux hommes, êtres intelligents aussi, capables de connaître et de choisir, d'aimer ou de haïr, tout moyen de distinguer le vrai ou le faux dans les rapports qu'ils ont avec lui? et à quelle fin leur aurait-il donné cette ardeur démesurée de connaître, et leur aurait-il permis de découvrir les rapports qu'ils ont même avec les choses insensibles? Et si rhomme peut distinguer le bien et le mal dans les diverses religions, comment supposer qu'il puisse rester indifférent à la vérité et à l'erreur, lui qui ne doit rester indifférent sur rien, et chez qui l'indifférence est même le caractère le plus marqué de la stupidité? La question de la tolérance a presque toujours été présentée à l'aide d'un jeu de mots. On a réclamé la liberté de penser^ ce qui est un peu plus absurde que si l'on eût réclamé la liberté de la circulation du sang. En effet, le tyran le plus capricieux comme le monarque le plus absolu ne peuvent pas plus porter atteinte à l'une qu'à l'autre de ces libertés; et Dieu lui-même, qui laisse les hommes penser de lui ce qui leur plait, ne pourrait gêner la liberté de penser sans dénaturer et ôter à ses déterminations la liberté de mériter ou de démériter. Mais ce que les sophistes appelaient la liberté de penser était la liberté de penser tout haut, c'est-à-dire de publier ses pensées par les discours ou par l'impression, et par conséquent de combattre les pensées des autres : or, parler ou écrire sont des actions, et même les plus importantes de toutes dans une nation civilisée. La liberté de penser n'était donc que la liberté d'agir; et comment exiger d'un gouvernement une tolérance absolue de la liberté d'agir, sans rendre inutiles tous les soins de l'administra-

tioD pour maintenir la paix et le bon ordre, ou plutôt sans renverser de fond en comble la société ?

Si la vérité n'est pas un être de raison, une opinion vraie doit être essentiellement intolérante des erreurs qui lui sont opposées ; mais les sectateurs peuvent et doivent être tolérants avec d^autant plus de raison qu'ils sont assurés que la vérité triomphera tôt ou tard.

Demander à des êtres intelligents, qui ne vivent pas seulement de pain, mais pour la recherche et la connaissance de la vérité, rindiSérence absolue sur des opinions, quelles qu'elles soient, c'est demander l'impossible, c'est prescrire le repos absolu à la matière qui n'existe que par le mouve« ment. Hais, si la tolérance absolue ou indifférence est absurde et même coupable entre des opinions vraies ou fausses, et par là nécessairement exclusives les unes des autres, la tolérance conditioanelle ou le support mutuel doit exister entre des hommes qui professent de bonne foi des opinions différentes ; et ici, il faut remarquer la différance de la tolérance philosophique à la tolérance chrétienne.

Dans le chapitre vni, qui termine le Contrat social, Jean- Jacques Rousseau, croyant sans doute qu'on établit une religioacomme on établit une fabrique, veutque lesouverain décrète une religion civile^ qui, avec quelques dogmes positifs, aura pour tout dogme négatif Vintolérance ; ce qui veut dire, sans doute, que toute intolérance en sera exclue. Or, voici les effets de cette tolérance : sans pouvoir obliger personne à croire tous ces dogmes, le souverain pourra bannir de l'État quiconque ne les croira pas^ comme si les hommes et Dieu même pouvaient obliger quelqu'un à croire malgré lui, ou que des lois pénales ne fussent pas un moyen de crainte. Il le bannira, non comme impie, mais comme insociable; ce qui, je crois, est assez indifférent à un banni, et ne rend pas la peine plus légère ; que siquelqu*un, après avoir reconnu publiquement ces mêmes dogmes, se conduit comme ne les croyant pas, quil soit puni de mort. Heureusement pour les

ROYERKIOLLARD. m

faibles humains, qui trop souvent ne croient pas ce quHls doivent croire, et plus souvent encore, après avoir connu et reconnu publiquement la vérité, se conduisent comme ne croyant pas, Jésus-Cbrist ne veut pas qu'on les bannisse de leur patrie, encore moins qu'on les tue ; il réprime le zèle indiscret de ses disciples, qui voulaient faire descendre le feu du ciel sur des villes criminelles. En enveloppant, À son ordinaire, les plus hautes vérités sous des expressions familières^ comme il était lui-même la divine Sagesse cachée sous les dehors de la faible humanité, il leur recommanda de laisser croître ensemble le bon grain et Pivraie jusqu*au temps de la moisson,

{Réflexions sur la tolérance des opinions.)

ROTER-GOLLARD

Ce philosophe homme d*Ëtat naquit, en 4763, à Sompuis, en Champagne, d'une famille chrétienne à la manière des jansénistes les plus sévères. Après de fortes éludes, il embrassa la carrière du barreau, et plaida sa première cause en 1787, sous les auspices de Gerbier, devant la grand'chambre du parlement, La première Révolution, qui introduisait Tégalité devant la loi et Tintervention des représentants delà nation dans la gestion des affaires publiques, eut toutes ses sympathies, et il devint secréiaire de la première commune de Paris; mais, prévoyant que la république démocratique aboutirait au despotisme, il se retira au 10 août 1792, et se sépara de la Révolution. Après la chute du terrorisme, au mois d*août 1797^ il fut élu député au conseil des Cinq-Cents par l'assemblée électorale du département de la Marne. 11 ne monta qu'une fois à la tribune, mais pour y prononcer un discours très-beau et très-courageux, sur la liberté des cultes, et pour défendre les prêtres^ les émigrés et les proscrits. Exclu de rassemblée au.

18 fructidor et indigné de voir le gouvernement directorial briser la constituliony il se lia, sans aucune pensée d'intérêt personnel^ avec les oQembres d*un conseil secret que Louis XVIll entretenait à Paris, fit parvenir au royal exilé de consciencieux rapports sur Tétat intérieur de la France, et servit à rectifier ses idées fort erronées sur la disposition des esprits^ sur les chances de chaque parti, sur le caractère et les opinions des hommes importants placés dans le gouvernement.

Il ne voulut pas adhérer à l'Ëmpin?, et abandonna la politique pour les éludes philosophiques. Il avait déjà médité Descartes, Bacon, Leibnitz ; il s'initia à la philosophie écossaise, qui le dirigea dans la méthode d'observation des faits de conscience, des procédés de la perception, et vers Tétude des facultés de Tâme. Nommé professeur d'histoire et de philosophie moderne à la Faculté des lettres et à TÉcôle normale, pendant trois ans (1811-1814)11 exposa, élucida, éleva, agrandit par son austère pensée, par sa nerveuse discussion, par sa diction toujoui*s claire, simple, exacte, courte, précise, devant l'élite des étudiants français, la doctrine de Reid, alors aussi nouvelle en France qu'ailleurs. Au moment où Laromiguière commençait à entamer l'autorité de €k)ndillac, quoiqu'il appartint à cette école, Royer-Collard professa hautement les plus saines doctrines du spiritualisme, et forma des élèves qui, comme M. Cousin, devaient en assurer le triomphe.

Il rentra dans la politique sous la Restauration et fut envoyé à la Chambre des députés par le département de la Marne. Il s'annonça comme grand orateur dans la discussion sur la loi d'amnistie (1815), et affermit sa renommée, dans diverses sessions, par d'autres discussions dont la réunion forme un des beaux monuments de notre éloquence parlementaire. L'un de ses discours les plus parfaits est celui qu'il prononça à propos de la loi sur la police des journaux (1816), et où se rencontre un magnifique morceau sur « la révolution sans exemple qui s'est opérée au milieu denous, » sur les partis qui divisent la France, sur cette « nation nouvelle qui, après trente années qui se sont écoutées depuis l'origine de nos troubles, s'avance et se ranger autour du trône renouvelé comme elle.» La même année, dans la discussion sur la loi des élections, il prit souvent la parole avec une égale autorité, une semblable force d'éloquence et

aOYER-GOLURD. 07

un pareil succès. En6n, en combattant la loi d'aînesse^ la loi du sacrilège et les mesures réactionnaires, il acquît une si grande popularité qu'en 1827 il fut réélu dans sept collèges électoraux à la fois.

Après la révolution de 4830, qu'il avait voulu empêcher et qui lui sembla une irréparable calamité, il crut devoir mettre un terme à sa vie active. Cependant, le 25 août 1831, il remonta à la tribune pour combattre les lois dites de septembre contrôla presse périodique, que M. de Lamartine appelait « une loi de martyre et de mort contre la presse. » On n'oubliera jamais plusieurs passages de ce mémorable discours: « Il y a sur la presse des vérités acquises qui sont sorties victorieuses de nos longues discussions, qui ont pénétré peu à peu dans les esprits, et qui forment aujourd'hui la raison publique, etc. » Et l'éloquent morceau où il parle d'une grande école d'immoralité ouverte depuis cinquante ans, de la victoire de la force sur Tordre établi, quel qu'il soit, et des doctrines qui la légitiment.

Royer-CoDard méritait bien l'honneur que M. de Barante lui a fait, il y a peu d'années, de réunir ses discours épars et ses fragments écrits de leçons de philosophie. Philosophe ou orateur, il se montre toujours écrivain parfaitement classique et rigoureusement correct. Toujours un goût élevé et sévère, toujours de belles formes de langage. « Des flots de métaphores jaillissent au milieu de son raisonnement sans le noyer ni le briser. Qu'il soit dans une tribune ou dans une chaire, il imagine *. » — « Sa parole était grave, accentuée; il s'élançait de prime saut, comme aurait dit Montaigne, au sommet d'une question, la dégageait de toutes les circonstances inutiles, posait le principe, donnait la solution et se taisait *• »

Dans tous ses discours il eut deux mérites qui le distinguent tout particulièrement, presser dans l'espace le plus étroit les raisonnements et les faits, et donner une vaste portée aux questions en les généralisant*

Une longue durée est assurée à ses écrits peu nombreux, parce que tout y est solide, médité, soigné.

* Taine, les Philosophes français, c. ii, I.

s RépoDse de M. Dupaty, directeur de TAcadémie française, au discours de M. de Rémusat, 7 Janvier 1S47.

Ia philosophie moderne sceptique et idéaliste.

Le résultat le plus général que présente l'histoire de la philosophie moderne, celui qui la caractérise de la manière la plus frappante, quand un la compare à la philoso** phie ancienne, c'est qu'elle est sceptique sur Texistence du monde extérieur, de ce monde auquel le genre humain croit depuis si longtemps, qui se réyéle à nous en même temps que notre propre existence, et dans le sein duquel nous sommes forcés de nous apercevoir nous-mêmes comme des fragments de son immensité. Il est singulier, mais il est prouvé, que les écoles qui se combattent sur presque tout le reste, s'accordent en un seul point, qu'elles sont toutes idéalistes. Je ne dis pas qu'elles professent toutes l'idéalisme, ni le même idéalisme ; je dis seulement, qu'avoué ou désavoué, manifeste ou caché, l'idéalisme est contenu dans toutes les doctrines modernes, et qu'il en sort nécessairement; et je ne crains pas d'avancer qu'entre les philosophes dont les opinions et la gloire remplissent ces deux derniers siècles, ceux-là seuls ont été conséquents, qui ont nié ou mis en question les objets extérieurs de nos pensées. En m'exprimant ainsi, je reste encore au-dessous de la vérité ; ceux-là seuls auraient été conséquents, qui auraient si parfaitement ignoré ce monde auquel ils disputent l'existence, que la dispute même eût été impossible. Leibnitz et Kant rencontrent l'idéalisme à leur point de départ, et par cette raison, il obtient dans leur philosophie le rang et rautorité d'un principe. Il en est autrement de Descartes et de Locke, qui ne Tatteignent que dans la déduction et presque à l'extrémité de la carrière, et qui l'atteignent sans le reconnaître. Ce sont leurs disciples plus attentifs, qui, l'ayant dégagé de ses voiles, le produisent comme une créature légitime de la raison. Descartes croit donc quHl y a des corps : il en a pour garant Dieu, qui le

ROYER-GOLURD. 99

lui persuade ; mais Malebranctie abaisse bientôt la preuve de Descartes delà certitude à la simple probabilité, en observant que Dieu pourrait nous représenter des corps, quoiqu'il n'y en eût point ; et par là il rédnit le problème à une question de fait, qui est de savoir si Dieu lui-même nous appreni qu'il ait créé un monde matériel. Question que la révélation peut résoudre, mais non pas la philosophie. — Quoique la connaissance des corps, dit Locke, ne soit ni directe ni évidente par elle-même^ nous pouvons la tirer de nos idées de sensation^ dont les corps sont les exemplaires, et qui ont avec eux toute la conformité que notre état exige. Mais Berkeley et Hume, plus clairvoyants que Locke, dissipent aisément le prestige de cette ressemblance, en prouvant que les idées ne peuvent ressembler qu'à des idées. — Condillac^ errant tantôt sur les pas de Locke, et tantôt sur ceux de Descartes, cherche le monde de bonne foi; il le demande tour à tour à la sensation, à la raison; la sensation est aveugle, et la raison est muette. Étonné de ne rencontrer que des abstractions logiques, il soupçonne qu'il se pourrait bien que l'étendue n'eût pas plus de réalité extérieure que les sons et les odeurs ; et il prononce enGn que, si cet univers existe, assurément U n'est pas visible pour nous.

Je ne viens pas raisonner en faveur de l'opinion éommune; elle n'a besoin ni de preuves ni de défenseurs; elle est assez profondément enracinée dans notre nature la plus intime pour braver toutes les attaques. Ce n'est pas le monde qui a été mis en péril par les philosophes, c'est plutôt rhonneur de la philosophie qui se décrédite un peu, et qui soulage le vulgaire d'une partie du respect qu'elle exige de lui, quand elle enfante des paradoxes qui semblent marqués au coin de la folie. Il ne s'agit pas d'ailleurs de savoir si le monde physique existe réellement; cette question se résoudrait dans une autre plus générale , ()ui serait 4^ ss^ypir 9i toutes nos fs^cviltéa, 4oDt l'autorité

est invisible, sont les organes de la vérité ou ceux du mensonge; et là-dessus^ nous serons toujours réduits à prendre leur propre témoignage. La seule question qui appartienne à l'analyse philosophique consiste à examiner s'il est certain que nos facultés nous attestent l'existence d'un monde extérieur, et si le genre humain croit h cette existence ; car sMl y croit, cette croyance universelle est un fait dans notre constitution intellectuelle; et que ce fait soit primitif ou déduit d'un fait antérieur, qu'il soit l'enseignement immédiat de la nature ou une acquisition de raisonnement, il doit se retrouver tout entier dans le tableau synthétique de la science. A-t-il disparu ; l'homme de la philosophie n'est pas celui de la nature, la science est fausse, par conséquent l'analyse infidèle, et l'on peut s'assurer que les philosophes ont inséré dans l'entendement quelque principe ou quelque fait qui ne s'y trouve point ou qu'ils n'ont pas recueilli soigneusement tous ceux qui s'y trouvent.

{Discours d'ouverture du cours de troisième année de philosophie,)

De rinamovibillté des Juges.

Considérez, Messieurs, la société en elle-même, le but pour lequel elle existe, la nature et la diversité des pouvoirs qu'elle institue pour l'atteindre; vous reconnaîtrez que l'action de tous ces pouvoirs vient se fondre et se confondre dans l'action du pouvoir judiciaire. Les lois civiles et cri*^ minelles ne sont que la régie des jugements; Le pouvoir qui veille sans cesse à la sûreté de tous et de chacun, ne déploie la force de la société, dont il est dépositaire, que pour amener ceux qui la troublent devant les tribunaux ; et dans ce combat de la société tout entière contre quelques-uns de ses membres, les victoires de la société

ROYER-CDLURD. 101

sont des jugements. Ce sont encore des jugements qui règlent les droits incertains, qui commandent l'exécution des promesses, qui répriment les agressions de la cupidité et de la mauvaise foi. En un mot, tous les droits naturels et civils de l'homme en société sont sous la garde des tribunaux, et reposent uniquement sur Tintégrité des juges qui les composent. En vain le pouvoir exécutif instituerait des tribunaux, en vain il les armerait du glaive, s'ils n*en faisaient pas l'usage indiqué par les lois^ ou s'ils le tournaient contre Tinnocence.

. Puisqu'on peut dire avec vérité que la société existe ou qu'elle n'existe pas, selon que la justice est bien ou mal administrée, il n'y a pour elle aucun intérêt aussi grand que l'équité et l'impartialité des jugements ; et, par cette raison^ il n'y a pas de ministère aussi important que celui de juge. Lorsque le pouvoir chargé d'instituer le juge, au nom de la société, appelle un citoyen à cette éminente fonction, il lui dit : Organe de la loi, soyez impassible comme elle. Toutes les passions frémissent autour de vous ; qu'elles ne troublent jamais votre àme. Si mes propres erreurs^ si les influences qui m'assiègent, et dont il m'est si malaisé de me garantir entièrement, m'arrachent des commandements injustes, désobéissez à ces commandements ; résistez à mes séductions ; résistez à mes menaces. Quand vous monterez au tribunal, qu'au fond de votre cœur il ne reste ni une crainte, ni une espérance; soyez impassible comme la loi. Le citoyen répond : Je ne suis qu'un homme, et ce que vous me demandez est au-dessus de l'humanité. Vous étestropfort,et je suis trop faible; je succomberai dans cette lutte inégale. Vous méconnaîtrez les motifs de la résistance que vous me prescrivez aujourd'hui, et vous la punirez. Je ne puis m'élever toujours au-dessus de moi-même, si vous ne me protégez à la fois et contre moi et contre vous. Secourez donc ma faiblesse; affrancbissez-moi de la crainte et de l'espérance ; promettez que je ne descendrai point du

trIbùDal, à moins que je ne sois convaincu d'avoir trahi les devoirs que vous m^tn posez. *-Le pouvoir hésite : c'est la nature du pouvoir de se dessaisir lentement de sa volonté. Éclairé enfin par l'expérience sur ses véritables intérêts, subjugué par la force toujours croissante des choses, il dit au juge : Vous serez inamovible.

Tels sont, Messieurs, Torigine et les motifs, l'bistoire et la théorie du principe de l'inamovibilité; principe absolu, qu'on ne modifie pas sans le détruire, et qui périt tout entier dans la moindre restriction ; principe qui con« sacre la Charte, bien plus que la Charte ne le consacre, parce qu'il est antérieur et supérieur à toutes les formes et à toutes les régies de gouvernement, qu'il surpasse en importance ; principe auquel tient toute société qui ne l'a pas encore obtenu, et qu'aucune société ne perd après l'avoir possédé, si elle n'est déjà tombée dans l'esclavage; principe enfin qu'on a toujours vu, qu'on verra toujours menacé par la tyrannie naissante, et anéanti par la tyrannie toutepuissante.

Ces doctrines, classiques parmi nous depuis plusieurs siècles, vous sont familières, Messieurs, comme à tous les esprits éclairés. Elles sont confirmées par une longue expérience et par nos plus déplorables souvenirs. Il n'y a pas un publiciste de quelque réputation qui ne les ait exposées et défendues. Je ne citerai pas Montesquieu, Blackstone, Smith, et tant d'autres; mais je ne puis renoncera l'avantage, qui m'est précieux dans cette discussion, de m'appuyer d'une autorité puissante dans la Chambre, et qui ne sera pas récusée par monsieur le rapporteur. Je lis ces propres paroles dans la Théorie du pouvoir politique et religieux : a Les offices, dans les tribunaux de la société constituée, sont inamovibles, et les officiers indépendants de l'hommeroi ; dans la démocratie, les offices sont amovibles, et les tribunaux ne sont fixes qu'autant qu'il platt au peuple souverain de ne pas les déplacer, Ainsi, lorsque le peuple

ROYERCOLLARD. 103

veut disposer de la vie ou de la propriété d'un citoyen, il change la loi politique, ou plutôt il en porte une autre. »

L'inamovibiliiô du juge, ou l'indépendance du pouvoir judiciaire, car c'est une seule et môme chose, a, dit-on, de fâcheuses conséquences. Qai en doute, Messieurs? La question n'est pas là. Quand on aura triomphé dans Ténumération de ces conséquences, il en faudra bien venir k examiner si Tamovibilité n'en a pas de plus terribles. Telle est la condition des sociétés, que les institutions les plus parfaites ne sont au fond que des calculs de prubabilité dont le résultat est de préférer un moindre mal à un plus grand. Voilà tout ce qu'a pu faire la raison méditant sur l'expérience; voilà toute la perfection permise aux sociétés humaines. Cependant, ces inconvénients, auxquels une sagesse profonde se résigne, comme à une rançon, pour échapper à des maux intolérables, ils se montrent à tous les yeux, tandis que la réflexion seule découvre les maux rachetés & ce prix; ils se produisent sans cesse, pour être le scandale des esprits superGciels, le lieu commun des déclamations, la pâture éternelle des factions, qui en nourrissent leurs fureurs. C'est par de telles armes que nous avons vu attaquer les dogmes sacrés, de la royauté et de l'hérédité.

Oui, Messieurs, l'inamovibilité des juges entraîne après elle des conséquences que je déplore avec vous; elles ne sont cependant pas telles qu'on se plaît à les décrire. Les méprises sont inévitables, j'en conviens encore; mais celles qui n'auront pu être évitées, et qui n'auront pas leur remède dans l'inamovibilité elle-même, ne sont jamais ni si funestes, ni si nombreuses, qu'il faille renverser la Charte et la société pour s'y soustraire. Et parmi ces erreurs, je suis loin de comprendre tous les choix que la légèreté, l'envie, l'ignorance, ou même le désir du mieux, appelleront mativats. La faculté de la critique est grande en cette matière; mais un bon choix, un mauvais choix ne sont pas des choses simples Qt absolues. Le mal môme indique qu'il y a eu

i(>4 LES PROSATEURS DU XIX* SIÈCLE.

comparaison. En définitiyc, quelque jugement que l'on puisse porter sur chaque choix en particulier, l'ensemble sera relativement bon, il sera même parfait, s'il n'a pas pu être meilleur : a On fait un crime aux rois, dit ^écrivain que fai déjà cité, de ne pas faire de meilleurs choix : parce qu'on voit peu de grands talents, on suppose qu'il y enabeaucoup de cachés. » Avec quelle justesse, Messieurs, cette ingénieuse remarque s'applique aujourd'hui aux réputations! Parce qu'on voit peu de caractères qui ne soient attaqués, on suppose qu'il s'en cache beaucoup d'inattaquables, et on fait un crime au gouvernement de ne pas les découvrir.

Hélas ! Messieurs, en quel nombre sont-ils donc, ceux qui sont restés debout, dans l'abaissement presque universel des esprits et des courages? En quel nombre ont-ils jamais été, ceux qui ont réuni toutes les qualités dont notre imagination forme le caractère du juge, et qu'elle impose à quiconque est produit par le gouvernement sous ce titre? Ne calomnions pas la nature humaine en lui demandant au delà de ce qui lui a été donné. Le monde a toujours été gouverné par la médiocrité en tout genre. Quand nous aurons recueilli tous les débris de la tempête, en comparant ce qui nous reste à ce qu'ont possédé nos pères, nous trouverons que nous avons beaucoup perdu, surtout en désintéressement et en courage ; mais ce qui nous manque, ne l'entendons que du principe de l'inamovibilité. Seul, il relèvera nos tribunaux, parce que seul il a l'admirable propriété de rendre de mauvais choix beaucoup moins mauvais, et des choix médiocres excellents.

Messieurs, nous voulons terminer la Révolution ; nous ne devons donc pas nous traîner dans ses voies, et surtout nous y engager bien plus avant qu'elle-même n'a osé le faire. En détruisant le principe de l'inamovibilité auquel la France avait dû les tribunaux les plus intègres et les plus imposants qui furent jamais, la Révolution nous laissa des juges à temps. Ainsi Tinamovibilité fut encore respectée ; le juge le

ROYER-GOLLARD. 105

fut yéritablement dans la durée assignée à ses fonctions. Ce qu'on vous propose, Messieurs, est d'une tout autre nature. Le juge ne serait inamovible qu'après un an; il suffirait donc de le révoquer avant l'année révolue, et de rév quer de môme son successeur^ pour qu'il n'y eût jamai"* a juge inamovible I Dans le cours de la même année, Ir .ribunaux pourraient se renouveler plusieurs fois au gré des caprices du pouvoir et de Toppression ! Ils «uivraient le cours des révolutions ministérielles! Ils ne seraient que des commissions! Les cours prévôtales, prises dans les tribunaux, ces cours nécessaires en ce moment, je le crois, mais redoutables à Tinnocence elle-même, ne seraient encore que des commissions dont les membres attendraient leur sort, ici, de la sévérité, là, de Tindulgence de leurs arrêts! Et dans quelle société porterions-nous ce ravage? dans une société où, depuis vingt-cinq ans, tous les hommes ont été mis aux prises, où tous sont amis ou ennemis, où rimpartialité est devenue la qualité la plus rare de l'esprit et peut-être la plus difficile des vertus, où la justice, qui est le besoin de tous, ne peut pas même se concevoir, si le juge n'est indépendant au plus haut degré. Non, Messieurs, non ; lorsqu'à l'exemple de ses prédécesseurs le roi a donné à sefi peuples des tribunaux dignes de ce nom, nous ne nous présenterons pas devant lui pour lui dire que des commissions suffisent; nous ne le supplierons pasde retirer le plus signalé de ses bienfaits ; nous ne serons pas coupables d'une si aveugle ingratitude envers la nation et envers le monarque.

{Discours à la Chambre des députés sur rinamovibilité desjugesy 1814.)

m LES PROSATEURS DU XIX* SIÈCLE.

BALLANGHB

Le théosophe Ballanche est un talent à part dans la littérature du dix-neuvième siècle. Très-jeune encore, il trouvait son plus giand bonheur dans le commerce des génies l<>8 plus mé-> dllalirs et les pins mélancoliques, de Job, d'Homère, d'Elschyle, de Sophocle, d*F)uripide, de Platon, de Virgile, qu'il a nomm6 « le véritable fondateur de Tère actuelle^ » de sainto Thérèse, de Racine, de Fénelon, de Rousseau. De très- bonne heure il fui envahi par Tinquiélude des destinées sociales, qu'il garda toute sa vie et montra dans tous ses écrits, où il est partout identique à lui-même. Il cn^a une philosophie particulière, qui est une théosophie cbrtHienne, suivant laquelle une loi providentielle générale gouverne l'ensemble des destinées humaines depuis le commencement jusqu'à la On. Cette loi générale est le développement des deux dogmes générateurs, la déchéance et la réhabilitation. L'homme déchu aspire sans repos à la ré* habilitation età l'unité perdue ; mais ni l'individu ni la société ne parviennent à trouver ici-bas la féliciti^. Notre théosophe de l'histoire, en finissant par ne croire un révélateur et un précurseur d'on ne sait quel dogme futur qui serait plus vrai que tous ceux du passé, finit par s'écarter de l'orthodoxie rigoureuse. Suivant lui, le catholicisme n'était qu'une force évolutive du christianisme, et par conséquent comportait le progrès et le développement. Cependant il garda la foi, et vécut et mourut en chrétien.

Il a développé sa théosophie historique, non pas sous forme de traités, mais sous forme de synthèse poétique.

Il débuta, quelquesjours avant l'apparition du Génie duChristianisme, par un livre d'esthétique chrétienne, Du sentiment dans ses rapjiorts avec la littérature (i802), ébauche incohérente^ mais que Nodier comparait à une ébauche de Michel-Ange. En 1814, il donna sa première œuvre considérable, Antigone, sous la forme de récits faits par le devin aveugle Tirésias, dans le palais de Priam, au moment où des pressentiments funestes commençaient à faire germer les inquiétudes au fond de^

BALLANGHE. i07

cœurs. Dans ce poSme, écrit sans intention philosophique, sans préoccupation symbolique, sans allusion politique, il a youlu non pas seulement retracer d'anciens malheurs, des calamités devenues triviales, mais représenter l'histoire môme de l'homme, Thisloire de ses misères, de ses faiblesses, de ses longues douleurs^ de ses chagrins amers, de ses tristesses infinies. Bien que Balianche ait tiré un grand parti de la trilogie de Sophocle, ce n'est pas là une simple imitation du tragique grec ni d'un autre ancien : c'est une vraie création. Cet antique sujet, transporté au sein des croyances modernes^ Balianche se l'est approprié en le changeant de sphère, en lui faisant subir une sorte de palingénésie^.

Dans l'Essai sur les Institutions sociales, son seul ouvrage didactique, publié en 1817, il toucha magistralement à tous les problèmes, religieux, politiques, littéraires, qui agitaient son époque. Le principal objet de cet écrit de circonstance était de concilier l'autorité et la liberté, en reconnaissant, comme son illustre ami M. de Donald, l'origine diverse de la société, dii langage et du pouvoir, mais en attribuant à l'homme la faculté d'un affranchissement progressif. Lea InstitiUions sociales furent suivies, en 1819, du Vieillard et du Jeune homme, qui en est le corollaire poétique. VHomme sans nomj donné en 1820, ne peint pas seulement le moderne régicide, bourrelé par les remords de sa conscience, mais offre une personnification frappante, peut-être trop fataliste, de l'expiation sociale.

En 1824, dans un second voyage à Rome, où il était déjà allé en 4812, pour achever Antigone, il arrêta le plan d'une vaste épopée cyclique qui, sous le nom de Palingénésie sociale, devait embrasser les destinées progressives de l'humanité se réhabilitant de sa déchéance primitive à travers des épreuves et des expiations providentielles, alternatives de ruine et de régénération. Il n'en a publié que d( s parties. Essais de palingénésie sociale^ Orphée^ la Ville des expiations^ la Vision dHébah Dans Orphée, histoire des temps antérieurs à l'histoire, il fuit raconter à Thamyris, chantre inspiré couime Homère, les travaux pacifiques du fils d*Âpollon et de Calliope, le législateur, le civilisateur de la Thrace, l'homme destiné à clore l'ère des

« Préf. d'Antigone.

traditions antiques dont la vieille Egypte est restée dépositaire, le précurseur d'un monde nouveau, dont l'aurore va paraître pour rapprocher d'un degré le genre humain de l'état antérieur à la chute. La partie romanesque et descriptive de ce pofime contient des pav;es ravissantes. Dans la Ville des expiationSf il ne reconstruit plus le passé, il prédit l'avenir : la pensée dominante de ce livre est l'abolition de la peine de mort. Dans la Vision (i'fleÔa/, justement regardée comme une des plus grandioses en même temps que des plus étranges productions de notre littérature , il ne cherche point ces théurgies, ces sciences magiques et superstitieuses qui à la fin d'un cycle religieux essayent de se substituera la foi. Il sait que le geure humain n'est point en travail d'une religion nouvelle, car il sait que tout est dans le christianisme, que le christianisme a tout dit. « Toutes les communions chrétien nés, nous dit-il, gravitent vers une unité catholique ; le temps est Tenu où toutes les hérésies vont confesser leur insuflisance. » « C'est en vain, ajoute-t-il, que, dans la métropole de la civilisation, le signe de la promesse a été outragé; la croix civilisatrice régnera sur le monde ^, » mais sur le monde transformé. « Une Europe toute nouvelle, dit-il, doit sortir des ruines de l'Europe ancienne, restée vôtue d institutions usées comme un vieux manteau. Une incrédulité apparente menace d'abolir toute croyance ; mais la religion du genre humain renaîtra plus brillante et plus belle. Elle renaîtra au moment où le moyen âge aura rendu son dernier soupir dans sa dernière agonie ; la résurrection est fille de la mort '• » Jésus tran.^^flguré sur le Thabor, tel est pour lui l'homme cosmogonique, l'homme à la fin des temps '.

Ce génie théosophiquc n'écrivit pas pour la multitude : il ne voulut môme donner à plusieurs de ses ouvrages qu'une demipublicité; cependant il les composa tous avec beaucoup de soin. La netteté du contour, la correction, l'aisance, le naturel, la clarté, font lire avec un charme particulier ces écrits souvent très-abstraits. Chateaubriand a dit en parlant de la Pa/ingénésie sociale : « Un style élégant et harmonieux revôt des

« Vision cTHébal, p. 98*09.

s Pages 97-98. — > Page 110.

BÂLLANGHE. 109

pensées consolantes et pures : il semble que Ton yoil tous les secrets de la conscience calme et sereine de rauleur, comme à la tranquille et mystérieuse lumière de son imagination ^ » Dans YAîitigoney cerlaînes périphrases, quelques exclamations rappellent trop la prose poétique de la fin de TEmpire; mais en général sa diction est aussi ferme que brillante, et, malgré Tétrangeté que lui donnent quelquerois son mysticisme symbolique et ses inspirations d'hiérophante, c'est un bon modèle à étudier.

Le poète doué de la seconde vue.

Un Ecossais doué de la seconde vue avait eu, dans sa jeunesse, une santé fort triste et fort malheureuse. Des souffrances vives et continuelles avaient rempli toute la première partie de sa vie. Des accidents nerveux d'un genre très- extraordinaire avaient produit en lui des phénomènes les plus singuliers du somnambulisme et de 1^ catalepsie*. Il lui semblait que l'atmosphère fût Torgane général de ses propres sensations, et tous les troubles qu'elle éprouvait^ il les éprouvait lui-même comme s'ils se fussent passés en quelque sorte dans la sphère de son être. Plus d'une fois il eut de ces hallucinations qui restituent un instant la forme et l'existence à des personnes dont on pleure la mort, ou qui rendent présentes celles dont on regrette l'absence. 11 voyait, il entendait les héros de tous les âges, soit ceux dont les noms sont consacrés par l'histoire, soit ceux qui n'eurent de réalité que dans le roman ou la poésie. Les sons d'une cloche lointaine le transportaient vivement au milieu des scènes les plus intimes de la vie, tantôt pour lui faire éprouver la douce émotion d'un gracieux épithalame qui promettrait d'heureuses destinées à de jeunes époux, tantôt pour le faire frémir comme s'il eût entendu le

1 Étud. hist., préf.

s Grammaticalement il faudrait : des phénomènes des plus singuliers de somnambulisme et de catalepsie.

iiO LES PROSATEURS DU XIX* SIÈCLE.

glas funèbre d'un Yieillard rassasié de jours. Les météores de l'air avaient mille choses à lui raconter des contrées les plus éloignées. Tous les êtres, tous les objets avaient une voix. Ce quelque chose, qu'on dirait Tâme de la création, s'entretenait avec son âme. Il croyait avoir voyagé, sans rintermédiaire de ses sens, dans les régions de Tinteliigence pure. Cette solitaire exaltation de toutes les facultés physiologiques et psychologiques, qui fut l'objet de tant d'études dans les mystères anciens, et qui est si discréditée de nos jours, avait été produite en lui par Textréme susceptibilité de son organisation douloureuse. Toutefois cet état indépendant de Tétat habièue), et qui constituait une individualité différente, avait cela d'heureux que le mal le frappait àson insu. Alors, n'étant plus contenue par les liens de subordination des créatures entre elles, et d'assujettissement des créatures aux objets de là création, sa pensée errait en liberté parmi les mondes et parmi les lois qui gouvernent les mondes. Gomme Job, elle osait demander à Dieu compte de ses œuvres, et Dieu daignait répondre à la pensée de l'homme. Alors elle concevait des notions du temps et de Tespace qu'en ces moments seuls elle pouvait concevoir ; alors, pour cette pensée ainsi affranchie, la vie idéale était la vie réelle ; alors elle ne s'étonnait point de cet ascétisme de l'Inde, qui va jusqu'à l'absorption la plus complète de l'homme dans sa cause ; alors la mémoire des faits personnels était remplacée par le souvenir des faits universels, et le temps mobile devenait l'immobile éternité.

Les thaumaturges qui ont paru dans les grandes époques de transformation pour le genre humain, les sibylles de la gentilité, les druidesses de la Gaule, furent peut-être en contact immédiat avec cette chaîne mystérieuse des doctrines humaines dont tous les anneaux sont soutenus et tiennent l'un à l'autre. Hébal avait quelque raison de croire à de telles prérogatives.

BâLL\NGHE. i 1 1

Il se sentait quelquefois dans une vie antérieure qui se mêlait aux origines de l'univers, et son àme s'émerveillait des merveilles de l^œuvre insondable de la création.

Ainsi il se sentait ayant une existence réelle dans le passé, il se sentait assinailéà Thumanité antérieure, enfin il se sentait devenu le myste ^ général, Thomme universel, vivant d'une vie inOnie, cosmogoniquement, mystiquement et historiquement.

Une âme s^échappe des mains de Dieu. Son étonnement au milieu de Tensembie des choses, lorsqu'elle se réjouit parmi les intelligences incorporelles ; son étonnement plus grand encore lorsqu'elle est emprisonnée dans des organes; enfin son étonnement lorsqu'elle est délivrée de la prison de ses organes; Hébal éprouva plus d'une fols ces trois étonnements.

Sa vie mortelle était distincte de sa vie immortelle. Durant sa vie mortelle il veille et il dort. El sa vie mortelle, symbole de sa vie immortelle, marche parallèlement avec la vie du genre humain. Et il a la conscience de l'analogie de ses temps à lui, avec les temps du genre humain, et ses temps à lui, comme ceux du genre humain, sont divisés en temps cosmogoniques, mythiques, historiques, apocalyptiques.

Il fait le tour du globe, il vole de sphère en sphère. Partout en même temps, en tout lieu, avant la manifestation phénoménale de Tunivers, après cette manifestation, il se connaît identique à lui-môme, comme il connaît l'homme, le genre humain, toujours identique à lui-même. Le principe ontologique de l!homme est un principe cosmologique, et. ce principe cosmologique repose dans le dogme de la déchéance et de la réhabilitation. Dès lors analogie des époques rapprochées par l'esprit,

1 Du grec fiLvoxriç, initie aux mysUTes, à qui on a révélé les choses sacrées.

et qui, dans de tels états d'exaltation des idées, semblent rapprochées par le temps, ce qui lui faisait comprendre que tout est contemporain pour celui qui conçoit la notion de l'éternité.

De plus, assimilation complète de l'ensemble des destinées humaines avec une seule destinée individuelle, ce qui fait que chacun devient susceptible de les lire en soimême. Par conséquent, chacun les lirait en soi, par intuition dans le passée et par la même intuition dans l'avenir.

En effet, si chacun, par une faculté intellectuelle développée sans limite, pouvait se servir de cette chaîne magnétique de la destinée humaine universelle, continue, n'aurait-il pas à l'instant même le sentiment de cette destinée tout entière, dans le passé et dans Tavenir, se réfléchissant tout entière dans l'éclair indivisible du présent?

Pythagore eut l'instinct d'une si puissante assimilation, qui a produit le panthéisme deTÏnde, et qui sert à l'expliquer. Il n'a manqué à la vieille philosophie italique que la révélation du principe ontologique de l'homme, exposé dans le récit psychologique de Moïse, résumé admirable de l'histoire génésiaque du genre humain dans ses rapports avec la création.

L'homme arrivé à son heure dernière, et qui, à cette heure, aurait comme l'impression concentrée de sa vie entière, aurait à la fois le sentiment de sa vie antérieure abîmée dans l'infini, de sa vie individualisée dans le temps, et le pressentiment de sa vie future, restée en possession de la conscience acquise par l'épreave de la capacité du bien et du mal ; cet homme présenterait une image de la faculté intelligente en contact avec la chaîne générale des destinées humaines.

Hébal s'était trouvé plusieurs fois dans cette situation

extraordinaire.

{Vision d'Bébal.p. 7-14.)

Henri-Benjamin Constant de Rebecque, né à Lausanne, en Snisse, le 25 octobre 1767, d'une Famille originaire d'Aire en Artois, vint à Paris en 1795, et, dès Tannée suivante, publia son premier écrit. De la force du gouvernement qui commence, et de la nécessité de s'y rallier, où, malgré une forme trop métaphysique et des tournures qui sentaient trop la Suisse, un assez grand mérite de style se marquait déjà. Dans deux brochures données peu de temps après, Les réactions politiques^ et Des effets de la Terreur^ il s*éleva avec force contre les vengeances des partis, qui n*ont pour effet que d'éterniser les haines en livrant TËtat à de continuelles agitations, et, repoussant au nom des vrais amis de la liberté toute solidarité avec les crimes commis en son nom, il établit énergiquement que c'était la terreur seule mise à Tordre du jour qui avait compromis et ruiné la Ré* publique. La réputation qu'il s'était acquise par ces ouvrages le fit appeler au Tribu nat après le 18 brumaire; mais son opposition, soit à la tribune, soit dans les salons de madame de Stuôl, le fit comprendre, ainsi que Joseph Chénier et plusieurs autres, parmi les tribuns qui furent éliminés. Bientôt il fut exilé avec madame de Staêl, et parcourut avec elle plusieurs des parties de l'Europe restées libres du joug de Napoléon; puis il alla se fixer à Gœttingue dont TAcadémie Tadmit au nombre de ses membres. Dans cette ville, il se lia avec les écrivains les plus célèbres de TAIlemagne^ et se mit à étudier à fond la littérature germanique. Il imita en vers le chef-d'œuvre de Schiller, la tragédie de Wallensteiny en s'astreignant à observer les règles de notre théâtre. Dans une solide préface il explique ainsi lui-môme les libertés qu'il a prises :

« L'ouvrage que je présente au public n'est nullement une traduction. II n'y a pas, dans les trois tragédies de Schiller, une seule scène que J'aie conservée en entier. II y en a quelques-unes dans ma pièce dont l'Idée môme n'est pas dans Schiller. Il y a quarante-huit acteurs dans l'original allemand, il n'y en a que douze dans mon ouvrage. L'unité de temps et

de lieu, que j*ai voulu observer, quoique Schiller s'eafût écarté suivant l'usage de son pays, m'a forcé à tout bouleverser et à tout refondre. »

Cette môme introduction offre un examen comparé trèssagace des deux systèmes littéraires adoptés par les Français et par les Allemands. Use prononce pour le romantisme allemand, mais ne sacrifie pas les bonnes traditions du goût français.

Il était encore en Allemagne en 1813, alors qu'on pouvait déjà prévoir la chute prochaine de Tempire napoléonien. Il voulut y contribuer en lançant sous ce titre : De Vesprit de conquête et (T usurpation dans leurs rapports avec la civilisation actuelle^ un manifeste contre le despotisme et la guerre érigés en système dont la véhémence fit grande sensation dans toute l'Europe.

La catastrophe annoncée ne tarda pas. Quand le colosse tombé se fut relevé pour être bientôt précipité d'une nouvelle et irréparable chute, Benjamin Constant se rallia hautement à l'Empereur constitutionnel, et rédigea Tacte additionnel aux constitutions de TEmpirc. Après les Cent-jours, il se réfugia à Londres et y employa ses loisirs à la rédaction d* Adolphe, anec^ dote trouvée dans les papiers d'un inconnu, dont il avait conçu le plan en Allemagne. Ce roman de vie intime, analyse très-fine des sentiments les plus intérieurs du cœur humain, fut un événement sous la Restauration ; mais sa réputation ne s'est pas soutenue, parce qu'on ne s'y intéresse à personne, et qu'il y a là trop d'étalage de psychologie, trop de métaphysique sentimentale, trop de subtilité raffinée.

Gracié en 1816, après une explication apologétique de sa conduite pendant les Cent-jours, Benjamin Constant entra en 1819 à la Chambre des députés, où il devint un des chefs de l'opposition constitutionnelle : la tribune et les journaux retentirent souvent de sa parole libérale.

Cependant il ne négligeait pas les travaux littéraires et philosophiques. De 1824 à 1830, il publia son plus important ouvrage, composé en grande partie pendant son séjour en Allemagne, sous le gouvernement impérial : De la religion considérée dans sa source, ses formes et sesdéveloppemetits, en 5 volumes in-8^. A ses yeux, les religions étaient une des expressions par lesquelles les sociétés humaines témoignent le degré de civilisa*

tion où elles Bont parvenues, les mœurs de leurs époques successives, les idées qui s'y sont progressivement développées. L'auteur de la Religion considérée dans ses sources est d'abord sceptique et à peu près incrédule; bientôt il arrive. à la tolérance, puis à reconnaître la nécessité des religions et à constater leurs bienfait^. L]prouvant, comme il Ta raconté lui-môme, la vérité de ce qu'avait dit Bacon, qu'un peu de science mène à l'athéisme et plus de science à la religion, en approfondissant les fails, en en recueillant de toutes parts, et en ne se heurtant pas trop contre les difficultés sans nombre qu'ils opposent à Tincrédulilé, il se vit forcé de reculer dans les idées religieuses ^. C'est pourquoi, dans son ouvrage sur la Religion, il parle avec éloquence des admirables effets de l'apparition du christianisme dans le monde, et se montre plein de réserve et de convenance sur le fait même de la révélation. Son chapitre sur le sentiment religieux est peut-être ce qu'il a écrit de plus beau. Entraîné un moment jusqu'à, une sorte de mysticisme exalté, il se fixe enfin dans un rationalisme calme. Il conclut ainsi son livre :

« Laissons la religion à elle-même : toujours progressive et toujours proportionnée, elle marchera avec les idées, elle s'éclairera avec Tintelligence, elle s'épurera avec la morale, elte sanctionnera & chaque époque ce qu'il y a de meilleur. A chaque époque réclamons sans cesse la liberté religieuse, elle entourera la religion d'une force invincible, et garantira sa perfectibiliié. »

Dans une page de ses Mélanges de littérature et de politique, il dit :

« J*al défendu quarante ans le même principe, liberté en tout, en religion, en philosophie, en littérature, en. industrie, en politique, et par liberté j'entends le triomphe de l'individualité, tant sur l'autorité qui voudrait gouverner par le despotisme que sur les masses qui réclament le droit d'asservir la minorité à la minorité. »

Ce sont là les principes du vrai libéralisme. Mais à la défense des meilleures causes. Benjamin Constant ne met pas toute son âme ; il reste et laisse froid ; on sent un homme dévoré par la terrible plaie du scepticisme,

t Lettre écrite de Hardenberg, le 11 octobre 18 M.

Le manque de foi, le manque d*ainour^ le aianque de conviction sincère sur rien rendirent sa vie très-malheureuse. Un passage d'une lettre inédite nous révèle combien furent cruelles ses souffrances intimes. Il écrivait à un ami :

car J'avais aussi Tait souffrir; que J'ai envié cent Tois toat ce qui ressemblait à une vie réglée, et que Je n*ai trouvé de paix nulle part. »

11 n'est qu'une chose qu'il ait aimée passionnément, la gloire. Il écrivait à Déranger, le 29 janvier 1829 :

« lifoo seul vœu, la seule chose à laquelle, à tort ou à raison, mon imagination s'attache, c'est de laisser après moi quelque renommée...

« Quant à la popularité, Je l'aime, Je la recherche, j'en jouis jusqu'ici avec délices i. »

Quelque renommée lui restera en effet. L'extrême clarté, la facilité, la rapidité, la finesse, l'élégance de son style, dans les écrits de sa maturité, lui assurent une belle réputation d'écrivain. L'homme sera moins estimé. La perpétuelle Ouctualion de ses idées, ses variationsinlrépides, plusieurs actes de sa vie, son mépris de tout et de tous, laisseront de lui à beaucoup d'esprits l'idée d'un a sophiste sceptique, moqueur et corrompu '. »

Les Impressions superstitieuses.

Nous n'envisageons guère en France la superstition que de son côté ridicule. Elle a pourtant ses racines dans le cœur de l'homme ; et la philosophie elle-même, quand elle s'obstine à n'en pas tenir compte, est superficielle et présomptueuse. La nature n'a point fait de l'homme un être isolé, destiné seulement à cultiver la terre et à la peupler, et n'ayant, avec tout ce qui n'est pas de son espèce, que les

I Corresp, de Bérang,^ t. I, p. 355.

s Guizot, Marfame Récamier, Revue des Deux Mondes, V déc. 1859.

BENJAMIN CONSTANT, iH

rapports arides et fixes que l'utilité invite à établir entre elle et lui. Une grande correspondance existe entre tous les êtres moraux et physiques. Il n'y a personne, je pense, qui, laissant errer ses regards sur un horizon sans bornes, ou se promenant sur les rives de la mer que viennent battre les vagues, ou levant les yeux vers le firmament parsemé d'étoiles, n'ait éprouvé une sorte d'émotion qu'il lui était impossible d'analyser ou de définir. On dirait que des voix descendent du haut des cieux, s'élancent de la cime des rochers^ retentissent dans les torrents ou les forêts agitées, sortent des profondeurs des abîmes. Il semble y avoir je ne sais quoi de prophétique dans le vol pesant du corbeau, dans les cris funèbres des oiseaux de la nuit, dans les rugissements éloignés des bétes sauvages. Tout ce qui n'est pas soumis à la domination artificielle de l'homme répond à son cœur. Il n'y a que des choses qu'il a façonnées pour son usage qui soient muettes, parce qu'elles sont mortes. Mais ces choses mêmes, lorsque le temps anéantit leur utilité, reprennent une vie mystique. La destruction les remet, en passant sur elles, en rapport avec la nature. Les édifices modernes se taisent, mais les ruines parlent. Tout l'univers s'adresse à l'homme dans un langage inefl'able, qui se fait entendre dans l'intérieur de son âme, dans une partie de son être inconnue à lui-même, et qui tient à la fois des sens et de la pensée. Quoi de plus simple que d'imaginer que cet effort de la nature pour pénétrer en nous, n'a pas une mystérieuse signification ? Pourquoi cet ébranlement intime qui parait nous révéler ce que nous cache la vie commune, serait-il à la fois sans cause et sans but ? La raison sans doute ne peut l'expliquer. Lorsqu'elle l'analyse, il disparait. Mais il est par lui-même essentiellement du domaine de la poésie. Consacré par elle, il trouve dans tous les cœurs des cordes qui lui répondent. Le sort énoncé par les astres, les songes, les pressentiments, les présages, les ombres de l'avenir qui planent autour de nous, souvent

non moins funèbres que les ombres du passé, sont de tous les pays, de tous les temps, de toutes les croyances : quel est celui qui, quand un grand intérêt l'anime, ne prête pas, en tremblant, Toreille à ce qu'il croit être la voix de sa destinée ? Chacun, dans le sanctuaire de sa pensée, s'explique cette voix comme il peut, chacun s'en tait avec les autres, puisqu'il n'y a point de paroles pour mettre en commun ce qui n'est jamais qu'individuel.

{De la religion considérée dans sa source, etc.)

Gel homme^ célèbre par ses prodigieuses variations non moins que par son grand talent d'écrivain, débuta dans les lettres, avec le concours de son frère Jean de La Mennais, prô« tre pieux et distingué, en publiant sans nom d'auteur, en (808, à Toccasion du concordat, et quand déjà il songeait à entrer dans les ordres, ses Réflexions sur l'état de VÉglise en France pendant le dix-huitième siècle, et sur sa situation actuelle. Dans ce livre^ que la police impériale fit immédiatement supprimer comme trop ultramontain, il appelait, pour remède aux maux de TEglise et de la société, un nouveau clergé, des synodes provinciaux, des conférences fréquentes, l'association établie dans le clergé sous diverses formes. Là aussi éclatait sa première protestation contre rindifférence religieuse qu*il attribuait à la pbilosopbie de Voltaire, de Condiiluc, de Locke, et aux doctrines matérialistes qui ont fini par élouffer entièrement le sens moral. Retournant contre la philosophie ses audacieuses, imprécations, il disait aux gouvernements instruits par l'expérience, il disait à tous les bommes & qui la tranquillité, l'ordre, la morale, la société étaient chers : uÉcrasex l'infâme! écrasez cette philosophie destructive qui a ravagé la France,

qui ravagerait le monde entier, si Ton n*arrôtait enfin ses progrès M »

Là encore il commençait ses attaques contre la faiblesse et la présomption de la raison humaine. A propos des inconséquences des jansénistes, il s*écriait :

« O faiblesse de la raison humaine I et que Dieu sait bien nous faire sentir qunnd il veut, par d'éclatants exemples, la nécessité de nous soumettre à une plus haute autorité *! »

La Mennaîs était déjà dans les ordres, et tonsuré, quand, en en 1812, il publia un livre de la Tradition de VÊglise sur Vinstitution des évéques. Son frère Jean avait fait toutes les recherches théologiques et rassemblé toutes les autorités qui établissaient que l'institution des évéques appartient au souverain pontife.

En 1816, à trente-quatre ans, sans vocation décidée, par complaisance, en se faisant une sorte de violence, il reçut la prêtrise à Rennes, et, en 1817, donna le premier volume de son Essai sur Vindifférence en matière religieuse. Non-seulement il se proposait de combattre cette brutale insouciance qui est <c un crime et une folie, » mais il voulait développer un nouveau système de défense du christianisme, une démonstration philosophique de tout l'ensemble du catholicisme contre les incrédules et les hérétiques, système qu'il croyait approprié à l'état des esprits dans toutes les contrées chrétiennes, et d'où, pensait-il, devaient sortir des preuves si rigou* reuses qu'à moins de renoncer & dire Je suis^ il faudrait que l'on dit le Credo jusqu*au bout '• Il s'appliquait principalement, dans ce premier volume, à dénoncer, comme source traditionnelle du mai, le mépris de l'autorité et la suprématie de la raison individuelle, et à établir que toute dissidence avec le pape est un schisme, qu'il n'y a de salut que dans la foi, l'autorité, le dogme rigide ; que la tolérance religieuse est une sorte d'hérésie, et l'église gallicane un protestantisme plus pernicieux que celui de Luther et de Calvin.

Il est bien certain que les anciennes apologies, très-solides el excellentes pour le temps où elles ont paru, répondaient peu

* Kéflex, sur Vétat de VÉglisey p. 37. — • Page 19. ' Lettre du 92 Janvier 1818.

aux besoins des esprits du nôtre. Gomme le disait La Mennais dans une lettre à M. de Maistre^ ic la méthode traditionnelle^ où tout se prouve par des Faits et des autorités, est sans doute parfaite en soi, et Ton ne peut ni l'on ne doit l'abandonner ; mais elle ne suffit plus, parce qu'on ne la comprend plus, et depuis que la raison s'est déclarée souveraine, il faut aller droit à elle, la saisir sur son trône, et la forcer, sous peine de mort, de se prosterner devant la raison de Dieu ^ » Aussi la joie des catholiques fut-elle grande de voir apparaître un défenseur armé d'armes non encore essayées. On racciama comme un Bossuet nouveau, malgré les excès et.les témérités qui apparaissaient déjà, et le succès fut tel qu'il pouvait écrire le 30 novembre 1818 :

n En moins d'un an, on a enlevé près de treize mille exemplaires de V Essai, J'ai la consolation de savoir que Dieu s'est servi de ce livre pour opérer t>eaucoup de conversions. On le traduit en anglais et en espagnol. Je crois qu'on le traduira aussi en allemand et en italien. »

Le second volume, publié deux ans après, révèle dans La Mennais un chef d'école hautain plutôt qu'un apologiste orthodoxe. 11 prétendait établir que tous les dogmes chrétiens ont été crus universellement par le genre humain; mais qui les reconnaîtra à travers les innombrables erreurs dont sont mêlées toutes les anciennes traditions? Et chercher dans les traditions des peuples la raison générale de rhumaniié^ faire de cette raison la religion vraie, n'était-ce pas réduire le christianisme à une simple épuration des croyances universelles? Sous prétexte de donner un nouveau principe de certitude, ne sapait-il pas par la base tout l'édifice de la connaissance? En posant en loi absolue que nous n'avons aucun moyen de nous assurer que notre raison, notre sentiment, notre sensation ne nous trompe point, ne condamnait-il pas l'homme à un scepticisme irrémédiable? Car sa philosophie rejetait jusqu'à la certitude tirée du sentiment intime de notre être et des actes de noire pensée. Pour lui toute certitude reposait sur ce que Dieu a révélé aux hommes, et qu'ils redisent d'un commun accord.

Bien des réclamations et des attaques s'étaient élevées. L'au-

1 Lettre du 2 janvier 182f .

teur donna un troisième et un quatrième tome pour confirmer sa philosophie du sens commun; il accumula textes sur textes, passa en revue tous les siècles et tous les peuples. Le jeune clergé, fier de voir sa foi dans la foi du genre humain, continua, en général, de bien accueillir le nouvel apologiste, mais le haut clergé et la faculté de théologie se déclarèrent ouvertement et vivement contre lui. Le sincère mais orgueilleux abbé n'en persista pas moins à jeter le défi à tout le passé, et à se poser en rénovateur à qui il appartenait de reconstruire tout seul tout l'édifice de la théologie. Il était dès lors facile de prévoir jusqu'à quels abîmes cette présomption le conduirait.

Cependant le succès deVEssai permit à La Mennais de fonder, avec MM. de Bonald, de Chateaubriand, de Vilièle, un organe semi-périodique, nommé le Conservateur, où il développa quelque temps ses doctrines, et qui lui paraissait « la dernière ressource de la monarchie et peut-être de la société en Europe. »

En 1826, il publia un nouvel ouvrage. De lareligion considérée dans ses rapports politiques et civils, où il demandait à Rome, siège de la suprématie spirituelle, l'unique solution du problème social. Il y disait :

« Jésus-Christ ne changea ni la religion, ni les droits, ni les devoirs, mais, en développant la loi primitive, en l'accomplissant, il éleva la société religieuse à Tétat public, il la constitua extérieurement par Tinstitution d*une merveilleuse police. »

Là encore il était plus papiste que le pape, et n'omettait rien pour irriter un parti très-considérable. Les évêques étaient justement étonnés de le voir aspirer à jouer pour, ainsi dire le rôle de dictateur dans TËglige de France^ et blessés de la violence hautaine avec laquelle il les gourmandait ^ La scission s'accentuait chaque jour davantage^ et allait devenir irréparable.

Quand vint la catastrophe de juillet 1830, La Mennais était déjà engagé dans des voies bien périlleuses; il jugeait l'Eglise au-dessous de sa mission, et Tautorilé ecclésiastique faible en face des pouvoirs temporels. La démocratie politique jointe à la théocratie religieuse, telle Fut la nouvelle doctrine qu'il se

' Voir la lettre de Mgr Clanscl, évéque de Chartres, à un de ses dlocésaios.

mit à prôcher dans un organe fondé exprès, l'Avenir^ avec MM. de Montalembert^ Lacordaire, Gerbet. Entre autres opinions il y soutint que le meilleur moyen de sauver ou de raviver le calbolicisme était de rompre tous les liens qui rattachent rÉglise à l'État^ en renonçant volontairement à la rétribution que les membres du clergé reçoivent du budget; de cette manière le clergé, retrouvant une liberté absolue^ et n'ayant plus de maître que le pape^ se réunirait librement en concile, et choisirait lui-môme ses dignitaires, notamment les évéques. Il réclamait très-haut comme fondement nécessaire de son système la liberté absolue de la presse et la liberté d*association et d'enseignement. Â la papauté il disait : « Votre puissance se perd^ et la foi avec elle. Voulez-vous sauver Tune et l'autre ? Unissèz-les toutes deux à l'humanité, telle que Tout faite dixhuit siècles de christianisme. Rien n'est station naire en ce monde. Vous avez régné sur les rois, puis les rois vous ont asservie. Séparez-vous des rois, tendez la main aux peuples ; ils vous soutiendront de leurs robustes bras, et, ce qui vaut mieux, de leur amour. Abandonnez les débris terrestres de vos anciennes grandeurs ruinées, repoussez-les du pied comme indignes de vous. » Il concevait donc l'idée d'une régénération spirituelle et religieuse par laliberlé, et voulait une république théocraliqueuvec le pape à sa tête.

Contrarié à la fois par l'autorité religieuse et par Tautorité civile, qui l'accusaient de porter Tespritde faction dans l'Église et dans l'État, La Mennais résolut d'aller, avec ses amis, à Rome, pour provoquer le pape à rendre un jugement dogmatique sur le système adopté par eux. Là, par son orgueilleuse obstination, il força à l'inflexibilité le généreux et conciliant Grégoire XVI ; ce défenseur outré de l'omnipotence romaine, cet apôtre effréné de riiifaillibilité absolue et universelle du pape, se révolta dès que le pape eut exprimé un jugement théologique et moral différent de ses idées, et bientôt, pour de tristes motirs de froissement personnel, bien plus que par la marche fatale de sa pensée, il sortit complètement du catholicisme ^. Il rapportait tout à la souveraineté de la raison uni-

1 Voir un article de M. Renan, dans la Revue des Deux Mondes, tS août 1857.

LA MENNÂIS. 123

verselle, à la souveraineté du peuple. Tout d'un coup il se dit que l'Eglise ne répondait pas à la voix des peuples, et s'insurgea au nom de la liberté. Il déclara que l'Ëglise, en désaccord avec les mouvements et les passions populaires, avait fait son temps, et soutint que le christianisme ne pouvait continuer son évo*lution^ s'unir à la science et à la société d'une manière intime et directe, à moins qu'il ne se transformât en vertu d'une conception nouvelle de ce qu'il est en soi par son essence, & moins que, se dépouillant du caractère surnaturel que lui imprima une croyance fondée sur une vue obscure et confuse des cho-^ ses, il ne rentrât dans l'enceinte des lois naturelles de l'homme. Les rois» dans lesquels La MendaÉhne voyait plus que des tri* buns du peuple, résistent aux injonctions de l'émeute, il juge qu'ils ne représentent plus l'humanité et prononce leur déchéance : le royaliste exalté d'autrefois devient démocrate démagogue.

Cette complète apostasie se manifesta d'abord par les Paroles d*un croyant, livre étrange, écrit en versets apocalyptiques, où, à l'indignation des protestants comme des catholiques, il mariait l'anarchie avec la religion^ la charité avec la loi agraire, prêchait avec une éloquence sombre et sarcastique la vengeance au nom de l'amour, la guerre au nom de la pitié, la terreur au nom du Christ, soutenait que la royauté était une invention de Satan, que la peur et le crime avaient fait les premiers rois^ excitait les pauvres contre les riches et les ou-» vriers contre les maîtres.

Une lettre encyclique du pape condamna ce livre subversif, maintint la sentence contre les doctrines de VAvenir, et improuva hautement, quoique d*une manière indirecte, la théorie philosophique contenue dans VEssai sur l'indifférence.

Après celte formelle condamnation le prêtre apostat ne garda plus de mesure, et, dans divers écrits et articles de revue, il secoua aux yeux de tous l'étendard de la révolte, sans arriver à formuler un corps de doctrine. Rien n'était plus vag^ie que sa nouvelle religiosité; avec sa prétention de fonder une église nouvelle^ un nouveau christianisme y plus en harmonie avec les besoins du jour, il ne laissait voir qu'un déisme révolutionnaire, selon les expressions de son éloquent réfutateur, hier son disciple^ l'abbé Philippe Gerbet; en politique et en économie il

n'avait et n'aura jamais que des sentiments et des instincts; il était et il demeura toute sa vie un pyrrhonien se complaisant à détruire tous les systèmes les uns par les autres» tour à tour défenseur et adversaire de la môme idée; cependant toujours décisif, tranchant» insultant et injuriant, appelant (diot, envoyant aux petites-maisons tous ceux qui ne partageaient pas ses opinions du moment.

En 1837, il publia, sous le titre à* Affaires de Romçy l'histoire de ses démêlés et de sa rupture avec TEglise» et, en conservant une apparente modération, s'y montra Tennerai personnel du pape et de la papauté. 11 désirait qu'on regardât ce court écrit comme destiné à clore la série de ceux qu'il avait publiés depuis vingt-cinq ans. 11 avait désormais des devoirs plus simples et plus clairs : le monde avait changé, il était las des querelles dogmatiques.

Ce récit, écrit longtemps après Tévénement» présente des contradictions nombreuses, des désaccords choquants ; ce n'en est pas moins, littérairement, un des plus remarquables ouvrages de l'auteur, pour la jeunesse d'imagination, pour la grâce, l'agrément, l'aisance inaccoutumée et la souplesse du style. On a pu y signaler de délicieuses pages pleines du goût de Ja solitude et de la vie intérieure : le récit d'une visite aux Gamaldules des environs d'Aibano ; les détails sur les mois d'hiver (1832) passés à la maison des Théatins de Frascati; des élans vers le repos et vers les douces scènes de la nature qui « raniment l'Âme flétrie, l'abreuvent d'une sève nouvelle, lui rendent sa flamme qui s'éteignait. » 11 s'y rencontre aussi des portraits fort bien touchés et très-jolis dans leur malice, tel que celui du cardinal duc de Rohan.

En 1838 il reporta de nouveau le débat dans la politique et fit un second appel aux ressentiments démocratiques en publiant le Livre du peuple. C'est un manifeste religieux en môme temps qu'un manifeste politique. Le prophète de l'avenir y déclare que le christianisme, aujourd'hui enseveli sous l'enveloppe matérielle, qui le recouvre comme un suaire, reparaîtra dans la splendeur de sa vie, pei*pétuellement jeune, et que le monde ne formera plus qu'une môme cité qui saluera dans le Christ son législateur suprôme et dernier.

Abondant chaque jour davantage dans les idées de ses nou*

U MBNNÀIS. 125

veaux amis, les Louis Blanc, les Pierre Leroux, les Georges Sand^ etc., il publia en 1839 un petit livre intitulé : De resclava^e, dont Tunique objet était de soutenir que le prolétariat actuel était plus dur que la servitude antique et le servage du moyen âge. Le christianisme avait donc été inutile au monde!

Pressé d'offrir enfin un ensemble de doctriDes, La Mennais essaya de donner satisfaction à ces réclamations, en publiant, en 1841, son Esquisse d'une philosophie, travail entrepris, avant sa désertion, pour reproduire, sous une forme plus philosophique, et avec de nouveaux développement?, la doctrine de VEssai, 11 lit nécessairement des changements considérables à sa première rédaction, mais la thèse resta la môme. Il se dit encore religieux et théiste, il place encore dans la religion et en Dieu le principe de la connaissance, il suppose encore que Thomme arrive à la connaissance par la foi en la parole de Dieu*

Dans plusieurs de ses ouvrages publiés depuis juillet 1830, La Mennais avait souvent pris à partie le gouvernement du roi Louis-Philippe ; en 1843, il rengagea cette gueiTe avec plus de violence que jamais dans un ouvrage allégorique intitulé: Amschaspands et Darvands, C'est un long dialogue entre les génies du bien et du mal de la cosmogonie persane. Les mauvais génies, à la puissance desquels le monde est soumis, s'applaudissent de leur œuvre et étalent avec joie tous les vices dont les sociétés sont souillées; les bons prédisent un prochain renouvellement du monde :

A Maintenant c'est la nuit, mais la himière se fera, et déjà elle commence à poindre, elle B*épand au milieu des ombres moins noires» comme les vagues lueurs de Tanbe. Une foi, destinée à unir les peuples actuellement privés de liens, se forme peu à peu dans les profondeurs mystérieuses de rbumanité, ainsi que l'enfant dans le sein de sa mère ^ »

Cette forme empruntée à Montesquieu n*a pas réussi à La Mennais dont la plume mordante et emportée ne sait pas manier longtemps la légère ironie.

Un moment, dans les premiers jours de la révolution de 1 848, La Mennais crut ses prévisions réalisées, et se reprit à l'enthousiasme ; mais sa joie fut de courte durée, et les ré-

1 Àmschaspands, p. 20.

flexions les plus désolées, le plus amer désenchantement remplirent ses dernières années. Ses Pensées diverses sur lareligion et la philosophie trahissaient déj;)^ en 1841, cette « aridité de son âme que rien ne raFratchit, que rien ne rassérène, ni le soleil, ni le chant de Toiseau, ni le bourdonnement de Tinsecte sur rherbe. » 11 demande à son Ârne pourquoi elle est si triste, pourquoi elle pleure. Il se plaint lugubrement de «ce poids de la solitude et des angoisses qui n'ont pas de nom, de cette défaillance de la vie où Ton dirait que le temps s'épaissit et peut à peine couler. » Sa philosophie misanthropique maudit la vie.

« Lorsqu'on a vu ce qu'est la vie, ce qui la remplit, — s'il y a quelque chose daos ce vide, — avec quel travail, quelles douleurs, il faut traîner sans rel&che, à travers les rochers^ les sables arides, les marais, ce char de fer auquel nous attela une destinée inexorable, ce n'est pas finir qui parait terrible, c'est commencer, »

Il bénit la mort et l'appelle de toute sa force :

« O mort, ô douce mort, que l'on est injuste envers toi ! Fille de Dieu, mère des ôtres, qui les enfantes à l'existence réelle, qui leur ouvres l'entrée de l'immense avenir, qu'est-il pour eux de plus bienfaisant que ta présence, de plus sacré que tes fonctions, de plus désirable que ta venue, de plus digne d'amour que ta tendresse sévère en apparence, lorsque, te penchant sur leur dur berceau, tu les enveloppes des plis de ton voile, pour les transporter là où rayonne plus brillant, plus pur, l'astre éternel de qui tout émane, qui anime et qui vivifie tout ! »

C'est ainsi que mourut ce malheureux prêtre, obstiné dans sa séparation, dévoré par une implacable triste^sse, plongé dans d'invincibles ténèbres, et se plaignant que le problème auquel il avait voué les réflexions acharnées de toute sa vie fût resté pour lui enveloppé d'une impénétrable obscurité.

a Esprit aussi superficiel qu'élevé, logicien aussi aveugle que puissant, très-ignorant de l'histoire, capable d^aperçus et d'élans sublimes, mais incapable d'observer les faits réels et divers, de les mettre à leur vraie place et de leur assigner leur Juste valeur, il pensait et écrivait toujours sous l'empire d'une idée exclusive qui devenait pour lui la loi, toute la loi divine ; il érigeait en droit les plus extrêmes conséquences d'un principe incomplet, et s'enflammait d'une violente haine contre

les adversaires de son absolue domination^, n Tel est le Jugement final que Ton portera sur la valeur philosophique de cet esprit inquiet et présomptueux. Il ne comptera pas longtemps parmi les grands penseurs.

Sa réputation d'écrivain baissera elle-môme. Sa diction fait la plus grande partie de son génie. Il a le tour d'expression net, défini, énergique. Ses idées saisissent l'esprit avec vivacité et plénitude, comme celles des auteurs de la grande époque de Louis XIV. Dans tous ses écrits, on admire celte correction qui est l'effet de la lime et du temps. « Il eut tout d'abord et garda à travers ses transformations l'ampleur du style ecclésiastique, ce vocabulaire sonore, à nuances tranchées, qu'il a porté avec lui dans les camps les plus diverse » Il entraine par le mouvement et par l'image. Sa parole parlée n'était pas moins brillante que sa parole écrite. On a là-dessus un témoignage qui mérite d'être rapporté, celui de Maurice de Guérin. A la Chênaie, le 16 mai l7<33, il écrivait dans son journal, en parlant de ce maître si chéri et si vénéré :

« On apprend plus dans .sa conversation que dans les livres. En quelques mots il vous ouvre des points de vue immenses dans la science. Ses paroles élèvent et échauffent l'&me ; on sent la présence du génie ^ »

Le 18 décembre 1832, il disait déjà:

« Impossible d*imaginer, à moins de Tavoir entendu, le cbarme de ces causeries où il se laisse aller à tout Tentralnement de son imagination ; philosophie, politique, voyages, anecdotes, historiettes^ plaisanteries, malices, tout cela sort de sa bouche sous les Tormes les plus originales, les plus vives, les plus saillantes, les plus incisives, avec les rapprochements les plus neufs, les plus profonds ; quelquefois avec des paraboles admirables de sens et de poésie, car il est grandement pcôte. Dès l'âge de sept ans, il a commencé à observer la nature dans ses moindres détails, et il s'est fait ainsi un prodigieux trésor d'observations, d'où il tire des comparaisons, qui donnent à ses pensées une grande lumière et une gr&ce infinie *. »

^ Guizot, Mémoires, t. III, p. 96.

s Renan, Revue des Deux Mondes.

8 Journal, lettres et poésies de M, de Guérin^ 2* édit , p. 104.

* Ibid,, p. 57C.

i28 LES PROSATEURS DU \W SIÈCLE.

Mais des défauts graves se mêlent à ces qualités séduisantes. « Son style impétueux et despotique^» tombe souvent dans Temphase, dans la déclamation, dans une sorte de pathos. Comme disait M. de Maistre, il a « la pointe de Sénèque et la rondeur de Cicéron, » et l'on sent trop qu'il s'était formé à l'école de Rousseau dont il a vanté avec excès Télocution enchanteresse. Un bon juge engage avec raison ceux qui ne voudraient pas avouer que La Mennais soit déclamatoire, à lire dans V Indifférence les extraits de J.-J. Rousseau que La Mennais y intercale pour les réfuter. « Les phrases du philosophe de Genève^ dit-il, déclamatoires à Tendroitd'où son contradicteur les a tirées, paraissent, en regard de la réfutation, simples et naturelles. Vous diriez quelques tableaux de l'école française perdus parmi les peintures criardes d'une galerie toute véni» tienne*. » A l'exemple aussi de Jean-Jacques, il manie, pousse à bout le paradoxe avec une habileté sophistique. C'était donc louer beaucoup trop M. de La Mennais, môme en ses meilleurs jours, que de l'appeler un Bossuet nouveau. Bossuet eut à la fois la grandeur et la mesure. La Mennais eut rarement la grandeur, et presque jamais la mesure.

La Mort du chrétien.

La mort, si terrible pour Tincrédule, met le comble aux vœux du chrétien. Il la désire, comme saint Paul, afin d'être avec Jésus-Christ ; il la désire pour commencer de vivre, pour être délivré du poids des organes, des liens matériels qui le retiennent sur cette terre, où les pures jouissances qu'il goûte ne sont qu'une ombre légère de la félicité qu'il pressent. Vit-on jamais alors un chrétien donner le môme exemple que tant d'incrédules, abjurer sa doctrine et regretter d'avoir cru ? Ah ! c'est à ce moment surtout qu'il en connaît le prix, que la vérité consolante brille à ses yeux dans tout son éclat. La mort est le dernier trait de

1 MgP Glausel, Lettre à un de ses diocésains,

s D. Nisard, Hist, de ta tilt, /ran^r., conclusion, § 1, t. IV, p. 548.

LÀ MËNNÂISé 429

lumière qui vient le frapper : lumière si vive, qu'elle rend presque imperceptible le passage de la foi à la claire vision de son objet. L'espérance, agitant son flambeau près de la couche d*un mourant, lui montre le ciel ouvert, où l'amour l'appelle. La croix qu'il tient entre ses mains débiles^ qu'il presse sur ses lèvres et sur son cœur, réveille en foule dans son esprit des souvenirs de miséricorde, le fortifie, l'attendrit, l'anime : encore un instant, et tout sera consommé; le trépas sera vaincu, et le profond mystère de la délivrance sera accompli. Une dernière défaillance de la nature annonce que cet instant est venu. La religion alors élève la voix comme par un dernier effort de tendresse : a Pars, ditelle, Àme chrétienne; sors de ce monde, au nom de Dieu tout-puissant qui fa créée I au nom de Jésus-Christ, Fils du Dieu vivant, qui a souffert pour toi I au nom de l'Esprit- Saint dont tu as reçu l'effusion 1 Qu'en te séparant du corps, un libre accès te soit ouvert à la montagne de Sion, à la cité du Dieu vivant, à la Jérusalem céleste, à l'innombrable société des anges et des premiers-nés de l'Église, dont les noms sont écrits au ciel I Que Dieu s'élève et dissipe les puissances des ténèbres; que tous les esprits de malice fuient, et n'osent toucher une. brebis rachetée du sang de Jésus-Christ ; que le Christ, mort pour toi, te délivre des supplices et de la mort éternelle ; que le bon Pasteur reconnaisse sa brebis et la place dans le troupeau de ses élus ! Puisses-tu voir éternellement ton Rédempteur face à face ; puisses-tu, à jamais présente devant la vérité dégagée de tout voile, la contempler sans fin dans Téternelle extase du bonheur I »

Au milieu de ces bénédictions, Vdme ravie brise ses entraves et va recevoir le prix de sa fidélité et de son amour. Ici l'homme doit se taire : sa parole expire avec sa pensée. Non, (( Tœil n'a point vu, l'oreille n*a point entendu, l'esprit ne saurait comprendre ce que Dieu réserve à ceux qui Taiment. » Ce n'est point comme une mer qui ait son flux

et son reflux, c'est Tocéan. immease qui déborde à la fois sur tous ses rivages, a Source intarissable de vie et de lumière, ô mon Dieu! s'écrie un prophète, je ne serai rassasié que quand votre gloire m'apparaltra.»

{Essai sur rindifférence.)

La Providence.

Deux hommes étaient voisins, et chacun d'eux avait une femmefet plusieurs enfants, et son seul travail pour les faire vivre.

Et l'un de ces deux hommes s'inquiétait en lui-même, disant : Si je meurs ou que je tombe malade, que deviendront ma femme et mes enfants ?

Et cette pensée ne le quittait point, et elle rongeait son cœur comme un ver ronge le fruit où il est caché.

Or, bien que la même pensée fût venue également à l'autre père, il ne s'y était point arrêté, car, disait-il, Dieu, qui connaît toutes ses créatures et qui veille sur elles, veillera aussi sur moi, et sur ma femme, et sur mes enfants.

Et celui-ci vivait tranquille, tandis que le premier ne goûtait pas un instant de repos ni de joie intérieurement.

Un jour qu'il travaillait aux champs, triste et abattu à cause de sa crainte, il vit quelques oiseaux entrer dans un buisson, en sortir, et puis bientôt y revenir encore.

Et, s'élant approché, il vit deux nids posés côte à côte, et dans chacun plusieurs petits nouvellement éclos et encore sans plumes .

Et quand il fut retourné à son travail, de temps en temps il levait les yeux et regardait ces oiseaux qui allaient et venaient portant la nourriture à leurs petits.

Or, voilà qu'au moment où l'une des mères rentrait avec sa becquée, un vautour la saisit, Tenlôve, et la pauvre

Lk MENNAIS. 131

mère, se débattant valaernent sous sa serre, jetait des cris perçants.

A cette vue, Thomoie qui travaillait sentit son àme plus troublée qu'auparavant: car, pensait-il, la mort de la mère, c'est la mort des enfants. Les miens n'ont que moi non plus, que deviendront-ils, si je leur manque ?

Et tout le jour il fut sombre et triste, et la nuit il ne dormit point.

Le lendemain, de retour aux champs, Use dit : « Je veux voir les petits de cette pauvre mère; plusieurs, sans doute, ont déjà péri, s Et il chemina vers le buisson.

Et, regardant, il vit les petits bien portants; pas un ne semblait avoir pàti.

Et, ceci l'ayant étonné, il se cacha pour observer ce qui se passerait.

Et après un peu de temps il entendit un léger cri, et aperçut la seconde mère rapportant en hâte la nourriture qu'elle avait recueillie, et elle la distribua à tous les petits indistinctement, et il y en eut pour tous, et les orphelins ne furent point délaissés dans leur misère.

Et le père qui s'était défié de la Providence raconta le soir à l'autre père ce qu'il avait vu. Et celui-ci lui dit : a Pourquoi s'inquiéXer? Jamais Dieu n'abandonne les siens. Son amour a des secrets que nous ne connaissons point. Croyons, espérons, aimons et poursuivons notre route en paix.

a Si je meurs avant vous, vous serez le père de mes enfants; si vous mourez avant moi, je serai le père des vôtres.

« Et si l'un et l'autre nous mourons avant qu'ils soient en âge de pourvoir eux-mêmes à leurs nécessités, ils auront pour père le Père qui est dans les cieux. »>

{Paroles d'un croyant.)

Physcon ^ où le Ventru.

C'est bien le meilleur des hommes que Physcon ; il n'a rien à lui, pas môme sa conscience : tout est à ses amis, et il a constamment eu le bonheur de compter parmi eux tous les gens au pouvoir. On le trouve dans leur cabinet, à leur table, d'où il sort le dernier, plein d'admiration pour ce qu'ils ont dit et pour ce qu'ils disent. Ce n'est pas qu'il soit flatteur. Dieu l'en garde ! il hasardera môme quelquefois de montrer une opinion, ne fût-ce que pour l'abandonner ensuite à propos. Un Je me trompais a souvent tant de grâce et peut conduire un homme si loinl Ne croyez pas cependant que Physcon désire les emplois, seulement il les accepte, car enfln, l'on doit se rendre utile. Qui en est plus persuadé que lui, et qui le dissimule moins? Membre d'un corps de l'Etat, il y parle peu, mais il vote; et avec quelle déGance de son esprit! Il sait que les apparences trompent, qu'il n'est rien de stable sous le soleil; au lieu donc de s'aventurer à penser encore ce qu'il avait toujours pensé jusque-là, ce qui était certain pour lui comme pour tout le monde, il s'approche modestement du régulateur de sa raison législative, se penche à son oreille, puis dresse les siennes pour recueillir sans en rien perdre la réponse à celte question profonde et délicate : Monseigneur^ qu'est-ce qui est vrai aujourd'hui ? Monseigneur le lui dit, le voilà tranquille ; qu'on parle maintenant, qu'on discute, sa conviction est formée, on ne l'ébranlera pas : s'il en change jamais, ce ne sera du moins qu'après que certain hôtel aura changé de maître; alors il écoutera, il verra. Il est bon d'être ferme, il le sait ; mais il sait aussi qu'on ne doit pas être sottement opiniâtre : tout en ce monde a sa mesure» ses bornes; et encore faut-il dîner.

{Mélanges religieux et philosophiques,)

Ul y a eu un roi d'Egypte de ce nom, Ptolémée Physcon ou le Ventru, 11 est probable que ce n'est pas de lui qu'on a voulu tracer le portrait.

Dieu manifesté dans la création. Splendeurs de la nature orientale.

MÉDIOSGHEM A MITHRA.

Que la natare est belle, 6 Mithra I que ses secrètes puissances sont fécondes, et ses industries merveilleuses, et ses harmonies ravissantes I On croit la connaître^ on croit avoir descendu dans ses profondeurs, et c'est à peine si après de longs âges on a seulement effleuré la surface. L'intarissable vie qui s'épanche de son sein, revêt des formes dont la variété exprime au dehors les pensées d'Ormuzd, inépuisable comme elles. Incarnés ainsi dans son œuvre, nous y contemplons les richesses cachées de son être infini, qu'il manifeste dans l'espace et le temps aux regards de ses créatures par un développement éternel. Chaque nature vivante, chaque brin d'herbe, chaque gouttelette liquide, chaque atome gazeux, le révèle partiellement, chaque couleur est un reflet de sa splendeur interne, chaque son un écho de sa voix.

Lorsqu'au milieu des mondes qui parcourent, voyageurs célestes, les plaines sans bornes de l'immensité, la terre nous apparut pour la première fois, ce n'était qu'une légère vapeur où se jouait une lumière diffuse. Peu à peu nous la vloQes, tendant vers un centre commun, se condenser ; un tra.vail mystérieux s'opéra dans les entrailles du globe naissant; il se recouvrit d'une enveloppe solide, que baignaient et pressaient les ondes mobiles d'une vaste atmosphère. Des plantes de toutes formes et de toute grandeur brodèrent de leurs fils déliés et de leurs hautes tiges ce premier vêtement. Puis, dans les eaux, les prairies, les bois, pullulèrent les êtres animés selon leurs espèces innombrables, de l'imperceptible infusoire aux reptiles gigantesques.

Et le temps coulait, et les générations de ces êtres végétaux, respirants, en tassaient leurs débris en couches épaisses,

mêlées aux successives formations qu'une force intérieure ajoutait à Técorce terrestre primitive. De prodigieux mouvements en changeaient périodiquement la surface. Les mers, émues dans leurs abîmes, envahissaient les continents; leur lit desséché exposait aux yeux des continents nouveaux, du sein desquels montaient, comme soulevées par une main puissante, des chaînes de montagnes qui se croisaient et s'entrelaçaient en mille directions diverses. Et Tatmosphère aussi, associée à ce travail universel, se modifiait dans ses éléments, et la vie se transformait ainsi que le bourgeon se transforme en fleur, et des organismes plus complexes, des êtres plus parfaits venaient, aux rayons de Tastre enflammé qui dissipe Jes ombres et tire de leur engourdissement les germes assoupis, s'épanouir à l'existence.

Qui pourrait raconter dans seâ détails cette magnifique évolution, en rappeler toutes les phases, liées l'une à l'autre par d'insensibles nuances, comme l'aube et le crépuscule lient le jour à la nuit? Incapable de comprendre, enivré d'amour et d'admiration, l'esprit se perd dans une muette extase.

Sur les pentes des monts, au fond des vallées, le long des fleuves rapides, près des rivages de l'Océan, qui btise contre de noirs rochers, ou glisse sur la plage, partout des bruits vagues, mystérieux, des voix pleines d'émotion, retentissement intime des êtres, des formes tour à tour frappantes de majesté et séduisantes de grâce^ des teintes où se fondent les plus vives et les plus douces couleurs, des contrastes, des mélanges indéfinissables de lumière et d'ombre, des souffles odorants, des effluves aériens, saisissent les sens, ravissent l'âme, et la pénètrent, comme une vivante exhalaison de la source infinie oÈL chaque créature désaltère, avec une volupté sainte, la soif du bien que celui qui est le bien même, le bien substantiel, illimité, a mise en elle.

Des solitudes glacées qu'illumine de ses lueurs changeante? un soleil fantastique, ainx régions préférées d'Atar

LK MENNÀlS. 135

une infinie diversité de scènes, d'aspects harmonieusement unis, offre à Tœil fasciné des merveilles sans cesse renaissantes. Ici le calme et le silence, nul mouvement, le sommeil profond de la nature enveloppée de son manteau de neige ; là des flots d'une lumière ardente, des nuées fécondes, des forêts, des savanes verdissantes, d'où s'élève, comme un hymne perpétuel, le murmure confus de myriades et de myriades d'êtres, une poussière dont chaque grain s'anime, une vie qui déborde de toutes parts.

Et ce monde si splendide, cette nature si riche et si variée, varie encore suivant les phases de l'astre qui tantôt l'inonde de ses clartés, tantôt en se retirant la couvre d'un voile opaque, dont la vierge des nuits, dans sa course rêveuse, soulève mollement les bords. Â mesure que se succèdent Havan, Rapitan, Odien, Ochen, des perspectives diverses se déploient, elles s'étendent ou se rétrécissent, les objets se transforment et créent pour l'œil, pour l'ouïe, pour tous les sens, comme pour la pensée, de nouvelles harmonies et des jouissances nouvelles.

Ainsi se passent, ô Mithra, en des joies ravissantes, les jours qu'Ormuzd nous a départis sur cette terre, où sa puis^ sance et sa bonté se révèlent si merveilleusement, et qui n'est qu'un atome dans son œuvre. Qu'il soit béni dans ses créatures! Que les plus abaissées le chantent dans leur langue ! Que celles qu'il a douées plus abondamment fassent monter vers lui leurs louanges reconnaissantes ! Que de leur âme palpitante d'aniiour s'exhale sans fin le céleste, le pur Honover. (Amschaspands et Darvands^ p. 117.)

Souvenirs euchantés de Tenfance.

Gomme au dehors tout se tait, tout repose ! Au milieu de ce silence, quelque chose en passant effleure l'ouïe attentive : est-ce un son, ou le rêve d'un son?

i36 LES PROSATEURS DU XIX"* SIÈCLE.

Tandis que la terre, les eaux et les airs assoupis se peuplent de songes, que la vie se ranime au sein du sommeil, dans ses embrassements, mes souvenirs à moi se réveillent, et m'emportent dans les temps qui furent et ne seront plus jamais.

Que le soleil était beau et la nature riante ! Qu'elle était vive et douce et pure, la joie de Tenfant assis près de la haie d'églantier et d'épine odorante, prêtant l'oreille au vague murmure des feuilles agitées, des jeunes rameaux qui plient et se relèvent, ou s'égarant dans le taillis épais, déchiré par les ronces, ou poursuivant, la main à demi avancée, tremblant et respirant à peine, l'insecte au long corsage, aux ailes transparentes, sur les joncs des bords de Tétangl

Nul regret dans le passé, nul souci dans l'avenir, de limpides horizons semés parfois de légers nuages que bientôt chassaient des brises parfumées.

Te souvient-il, ma sœur, de nos courses du matin sur l'herbe baignée de rosée, de nos jeux dans les bois, et des nids auxquels tu me défendais de toucher, à cause de la pauvre mère?

Et les jours et les ans coulaient, et, retirée en elle-même, émue de tristesses et de joies inconnues, l'&me étendait ses ailes mystérieuses sur une vie nouvelle près d'éclore.

Et après les rêves enchantés, 1^ ardeurs, les tendresses, les enivrements du jeune âge, vinrent les sévères devoirs de l'homme, le grand, le saint combat où tomber c'est vaincre, où mourir c'est aimer. (76eicf., p. 345.)

Allégorie.

Il faisait une chaleur pesante. Un homme aperçut au bas d'un coteau une vigne chargée de grappes, et cet homme avait soif, et le désir lui vint de se désaltérer avec le fruit de la vigne.

Lk MENNAIS. 137

Mais entre elle et lui s'étendait un marais fangeux qu'il fallait traverser pour atteindre le coteau, et il ne pouvait s'y résoudre. Cependant, la soif le pressant, il se dit : Peut-être que le marais n'est pas profond, qui empêche que je n'essaye, comme tant d'autres? Je ne salirai que ma chaussure, et le mal après tout ne sera pas grand. Là-dessus il entre dans le marais; son pied enfonce dans la bourbe infecte, bientôt il en a jusqu'au genou.

Il s'arrête, il hésite, il se demande s'il ne serait pas mieux de retourner en arrière. Mais la vigoe et ses grappes sont là devant lui, et il sent sa soif qui augmente.

Puisque j'ai tant fait, pourquoi, dit-il, reviendrais-jesur mes pas? pourquoi perdrais-je ma peine? Un peu plus de fange ou un peu moins, cela ne vaut guère désormais que j'y regarde. J'en serai quitte d'ailleurs pour me laver au premier ruisseau.

Cette pensée le décide ; il avance, il avance encore, enfonçant toujours plus dans la boue ; il en a jusqu'à la poitrine, puis jusqu'au cou, puis jusqu'aux lèvres; elle passe enfin par-dessus la tête. Étouffant et pantelant, un dernier effort le soulève et le porte au pied du coteau.

Tout couvert d'une vase noire qui découle de ses membres, il cueille le fruit tant convoité, il s'en gorge. Après quoi, mal à l'aise, honteux de lui-même, il se dépouille de ses vêtements, et cherche partout une eau limpide pour s'y nettoyer. Mais il a beau faire, l'odeur reste, la vapeur du marais a pénétré sa chair et ses os, elle s'en exhale incessamment et forme autour de lui une atmosphère fétide. S'approche-t-il, on s'éloigne. Les hommes le fuient. Il s'est fait reptile, qu'il aille vivre parmi les reptiles.

(76irf.,p. 371.)

i38 LES PROSATEURS DU XW SIÈCLE.

CHARLES NODIBH

(né de 1780 à 1783, mort en 1844)

Charles Nodier a énormément écrit dans tous les genres : lui-môme s'égarait dans le nombre et dans les titres des productions que sa plume enfanta pendant quarante ans ; ce curieux bibliophile, qui mettait la plus vive passion à rassembler les œuvres des autres, ne s'inquiéta jamais de réunir, de coordonner les siennes. 11 tai entomologue, chimiste, bibliographe, philologue, naturaliste, commentateur, romancier, poëte. A rien il ne sut donner l'application entière de son esprit. Ce fut un grand essayeur, comme on l'appelait de son temps : ce ne fut qu'un essayeur; ce qui l'empêcha d'acquérir, ni une réputation étendue et durable, ni la fortune. Sa vie fut une lutte perpétuelle et acharnée contre la misère.

Nous ne l'envisagerons ici que comme auteur de romans, de nouvelles et de contes. La plupart de ses romans, qui embrassent toutes les variétés du genre, ne méritent aucune estime. Ils sont prolixes dans leur brièveté; les combinaisons dramatiques en sont très-faibles, les portraits vagues ou discordants, les caractères faux ou effacés, les descriptions délayées et froides. L'un de ces romans est d'un cynisme d'action révoltant et d'une exécution aussi vulgaire que grossière.

En revanche plusieurs de ses contes sont de gracieux et purs chefs-d'œuvre. 11 n'y avait point pour lui de plaisir plus vif que celui de lire, d'entendre ou de raconter une histoire fantastique. Mais à son avis elle manquait de la meilleure partie de son charme quand elle se bornait à égayer l'esprit, comme un feu d'artifice, de quelques émotions pas^sagères, sans rien laisser au cœur. 11 voulut que la meilleure partie de reflet des contes qu'il écrirait fût dans l'âme, et c'est la principale raison pourquoi l'on est si intéressé par la Fée aux miettes, qui paraît être toute de son invention, et par Trilbyou le Lutin d'Argail, dont le sujet et les principales idées lui ont été fournis par une jolie composition en vers de M. de Latouche; c'est aussi ce qui fait lire avec tant de plaisir un épisode de la singulière Histoire

duRoi de Bohême et de ses sept cfidteauxy v cette odyssée du Pauvre chien à Brisquety qui n'a pas duré cinq minutes à réciter, n'a pas une tache, pas une ombre ; pur diamant taillé par le premier lapidaire du monde ^ »

Une autre source du cbarme attachant des contes de Nodier, c*esi leur air de vraisemblance. Cet esprit original détestait le vrai dans les arts ; il était Topposé de ceux qu'on a appelés plus tard réalistes. Mais la vraisemblance et le possible lui paraissaient de première nécessité dans toutes les compositions intellectuelles, dans le conte fantastique comme dans les autres geores. « Je consens à être étouné, disait-il, |e ne demande pas mieux que d'élre étonné^ et je crois volontiers ce qui m'étonne le plus, mais je ne veux pas qu'on se moque de ma crédulité, parce que ma vanité entre alors en jeu dans mon impression, et que notre vanité est le plus sévère des critiques '. » Selon lui, pour intéresser dans le conte fantastique, il fallait donc d'abord se faire croire, et la condition qui lui paraissait la plus indispensable pour se faire croire, c'était de croire. Et à lire les contes de Nodier, il semble en effet qu'il y croie, comme Perrault croit aux siens. « Celle condition une fois donnée, disait-il, on peut aller hardiment et dire tout ce que l'on veut '. »

Une chose contribue beaucoup à la vraisemblance des contes de Nodier, c'est l'exactitude des descriptions et des peintures dont ils sont remplis. Ce qui lui a procuré le plus de plaisir dans ces petites compositions, nous dit-il, c'est l'occasion qu'elles lui ont fournie de lier une fable fort simple à des souvenirs de localité dont il ne saurait exprimer les délices ; il n'y aimait rien autant que ses réminiscences de voyage, réminiscences aussi exactes, selon ses propres expressions, que le permettait la nature un peu exagérée de ses impressions ordinaires. « Quiconque, dit-il, descendra la Clyde, et remontera ensuite le lac Long vers le Câbler j avec Trilby à la main, par quelque beau jour d'été, pourra s'assurer de la sincérité de mes descriptions \ »

Enfin le style donne le dernier trait à la perrection de ces

i G. Sand, François le Champi^ av.-prop.

* Préface deUFée aux miettes, ^^ Ibidi^^ Préface nouvelle de Triiôy.

fiO LES PROSATEURS DU XIX* SIÈCLE.

petites compositions qui resteront certainement dans notre littérature. Le style paraissait à Nodier une faculté si précieuse et si rare qu'il ne croyait pas qu'il y eût plus de trois ou quatre hommes qui la possédassent dans un siècle. 11 n'y prétendait donc pas, mais il se flattait d'a?oir poussé aussi loin que personne le respect de la langue^. Sa diction est élégante, fine» aiguisée^ spirituelle, originale, classique au fond, mais cependant fortement empreinte de nouveauté. Avant les excès des romantiques, il avait témoigné beaucoup de sympathie pour cette jeune école dont il se glorifiait presque d'être le père.

Trilby.

Il n'y a personne parmi vous, mes chers amis, qui n'ait entendu parler des drows de Thulé et des elfs ou lutins familiers de TÉcosse, et qui ue sache qu'il y a peu de maisons rustiques dans ces contrées qui ne comptent un follet parmi leurs hôtes. C'est d'ailleurs un démon plus malicieux que méchant et plus espiègle que malicieux, quelquefois bizarre et mutin, souvent doux et serviable, qui a toutes les bonnes qualités et tous les défauts d'un enfant mal élevé. II fréquente rarement la demeure des grands et les fermes opulentes qui réunissent un grand nombre de servi* teurs, une destinée plus modeste lie sa vie mystérieuse à la cabane du pâtre ou du bûcheron. Là, mille fois plus joyeux que les brillants parasites de la fortune, il se joue à contrarier les vieilles femmes qui médisent de lui dans leurs veillées, ou à troubler de rêves incompréhensibles, mais gracieux, le sommeil des jeunes filles. Il se plaît particulièrement dans les étables, et il aime à traire pendant la nuit les vaches et les chèvres du hameau, afin de jouir de la douce surprise des bergères matinales, quand elles arrivent dès le point du jour, et ne peuvent comprendre par

^ Préface nouvelle de Trilby»

quelle merveille les jattes rangées en ordre regorgent de si bonne heure d^un lait écumeux et appétissant, ou bieu il caracole sur les chevaux qui hennissent de joie, rrule dans ses doigts les longs anneaux de leurs crins flottants, lustre leur croupe polie, ou lave d'une eau pure comme le cristal leurs jambes fines et nerveuses.

Pendant l'hiver, il préfère à tout les environs de Tâtre domestique, et les pans couverts de suie de la cheminée, où il fait son habitation dans les fentes de la muraille, à côté delà cellule harmonieuse du grillon. Combien de fois n'at-on pas vu Trilby, le joli lutin de la chaumière de Dougal, sautiller sur le rebord des pierres calcinées avec son petit tartan de feu, et son plaid ondoyant couleur de fumée, en essayant de saisir au passage les étincelles qui jaillissaient des tisons et qui montaient en gerbe brillante au-dessus du foyer! Trilby étaitle plus jeune, le plus galant, le plus mignon des follets. Vous auriez parcouru TÉcosse entière, depuis l'embouchure du Solway jusqu'au détroit de Pentland, sans en trouver un seul qui pût lui disputer l'avantage de l'esprit et de la gentillesse. On ne racontait de lui que des choses aimables et des caprices ingénieux.

[Trilby.)

Le Chien de Brisquet.

Hélas 1 ce n'est qu'un chien; mais c'est un chien, un véritable chien, dont l'histoire ne contient ni descriptions inutiles, ni discours aux périodes sonores, ni combinaisons dramatiques, ni artifice de mots : son histoire, c'est tout bonnement l'histoire du chien de Brisquet, et cette histoire, la voici :

Monseigneur, — en Qotre forêt de Lions, vers le hameau de la Goupillière, tout près d'un grand puits-fontaine, qui appartient à la chapelle Saint-Mathurin, il y avait un bon homme, bûcheron de son état, qui s'appelait Brisquet, ou

autrement le fendeur à la bonne hache, et qui vivait pau« vrement du produit de ses fagots, avec sa femme qui s'appelait Brisquette. Le bon Dieu leur avait donné deux jolis petits enfants, un garçon de sept ans qui était brun, et qui s'appelait Biscotin, et une blondine de six ans, qui s'appelait Biscotine. Outre cela, ils avaient un chien bâtard à poil frisé, noir par tout le corps, si ce n'est au museau qu'il avait couleur de feu, et c'était bien le meilleur chien du pays pour son attachement à ses maîtres.

On l'appelait la Bichonne^ parce que c'était peut-être une chienne.

Vous souvenez-vous du temps où il vint tant de loups dans la forêt de Lions? C'était dans l'année des grandes neiges que les pauvres gens eurent si grand'peine à vivre. Ce fut une terrible désolation dans le pays. Brisquet, qui allait toujours à sa besogne, et qui ne craignait pas les loups à cause de sa bonne hache, dit un matin à Brisquette : « Femme, je tous prie de ne laisser courir ni Biscotin, ni Biscotine, tant que monsieur le grand-louvetier ne sera pas venu. Il y aurait du danger pour eux. Ils ont assez de quoi marcher entre la butte et l'étang, depuis que j'ai planté des piquets le long de l'étang pour les préserver d'accident. Je vous prie aussi, Brisquette, de ne pas laisser sortir la Bichonne^ qui ne demande qu'à trotter. » Brisquet disait tous les matins la même chose à Brisquette. Un soir, il n'arriva pas à l'heure ordinairCi Brisquette venait sur le pas de la porte, rentrait et ressortait, et disait en se croisant les mains : «Mon Dieu, qu'il est attardé I...» — Et puis elle sortait encore, en criant : <( Eb I Brisquet I » — Et la Bichonne lui sautait jusqu'aux épaules, comme pour lui dire : N'irai -je pas ? — «Paix ! » lui dit Brisquette. — « Écoute, Biscotine, va jusque devant! la butte, pour voir si ton père ne revient pas. Et toi, Biscotin, suis le chemin au long de l'étang, en prenant bien garde s'il n'y a pas de piquets qui manquent, — et crie fort : Brisquet ! Brisquet I... -~ Paix ! la

Bichonne 1 » Les enfants allèrent, allèrent, et quand ils se furent rejoints à l'endroit où le sentier de Tétang vient couper celui de la butte : « Mordienne, dit Biscotin, je retrouverai notre pauvre père, ou les loups m'y mangeront. — Pardienne, dit Biscotine, ils m'y mangeront bien aussi. »

Pendant ce temps-là Brisquet était revenu par le grand chemin de Puchay, en passant à la Croix-aux-ânes, sur Tabbaye de Mortemer, parce qu'il avait une bottée de cotrets à fournir chez Jean Paquier. — « As-tu vu nos enfants? lui dit Brisquette. — Nos enfants ? dit Brisquet, nos enfants ? Mon Dieu 1 sont-ils sortis ? — Je les ai envoyés à ta rencontre jusqu'à la butte et à Tétang, mais tu as pris par un autre chemin. » Brisquet ne posa pas sa bonne hache. Il se mita courir du côté de la butte. « Si tu menais la Bichonne ? » lui cria Brisquette. La Bichonne était déjà bien loin. Elle était si loin, que Brisquet la perdit bientôt de vue. Et il avait beau crier: «Biscotin, Biscotine I»onne lui répondait pas.. . Â]ors^ilsepritàpleurer,parce qu'il sMmaginaqueses enfants étaient perdus. Après avoir couru longtemps, longtemps, il lui sembla reconnaître la voix de Bichonne. Il marcha droit dans le fourré, à Tendroit où il l'avait entendue, et il y entra, sa bonne hache levée. La Bichonne était arrivée là au moment où Biscotin et Biscotine allaient être dévorés par un gros loup. Elle s'était jetée devant en aboyant, pour que ses abois avertissent Brisquet. Brisquet, d'un coup de sa bonne hache, renversa le loup roide mort, mais il était trop tard pour la Bichonne : elle ne vivait déjà plus.

Brisquet , Biscotin et Biscotine rejoignirent BriBquette. C'était une grande joie, et cependant tout le monde pleura; il n'y avait pas un regard qui ne cherchât la Bichonne.

Brisquet enterra la Bichonne au fond de son petit cour^ til, sous une grosse pierre, sur laquelle le maître d'école écrivit en latin :

GVst ici qu'est la Bichonne, Le pauvre chien de Brisquet.

i44 LES PROSATEURS DU XIK« SIÈCLE.

Et c'est depuis ce temps-là qu'on dit en commun pro* verbe : Malheureux comme le chien à Brisquet^ qui n'allit quune fois au bois, et que le loup mangit.'

{Histoire du Roi de Bohême et de ses septehâteaux, p. 362-70.)

SÈNANGOURT.

Etienne Piverl de Sénancourt, qui eut une enfance maladive, une jeunesse ennuyée, une maturité tourmentée, est le peintre des souffrances intimes d'une âme désabusée, fatiguée des hommes corrompus et d'une société injuste et factice, et cherchant le repos dans la contemplation d'une nalure sauvage et primitive.

Bien jeune encore, il rêvait et recherchait déjà, dans ses promenades avec une mère chérie, la solitude, le silence et les fortes émotions de la vie errante au sein des forêts.

Possédé chaque jour plus impérieusement par les idées rêveuses et mélancoliques, mal à l'aise au milieu d'une société troublée et délirante, Sénancourt commença à soulager son cœur déjà bien malade en écrivant, en 1790, les Rêveries sur la nature primitive de Vhomme, En élève de Rousseau, il y maudit les sciences, Tindustrie, les arts, tout ce qui a arraché l'homme à la simple nature, et l'a jeté dans le factice, dans le faux, dans le désordonné. Selon lui, l'humanité a quitté sa voie depuis qu'elle a abandonné la vie purement patriarcale et nomade, l'égalité et la communauté primitives. Son rêve de félicité est une retraite fermée, dans quelque vallée alpestre, loin des hommes et à l'abri des passions qui agitent et consument Tftme. Le sage dont Sénancourt idéalise le portrait dans ses Rêveries est un stoïcien qui, reconnaissant son impuissance contre les hommes, contre les choses et contre la nature, finit par se retrancher dans le dogme de la nécessité, et renoncer à l'empire sur sa propre volonté.

SÉNANCOURt. U.H

Les Rêveries sont une lecture captivante, mais en somme troublante et malsaine. II en est de môme à*Obermanny publié en i804, où Tauteur acbeva de déverser les idées sombres qui assiégeaient son esprit et rongeaient son cœur. Ce livre n*cst pas à vrai dire un roman ; il manque de nœud, et ne présente qu'un très-petit nombre de faits ; un souffle de volupté idt^ale le parcourt en entier, mais Tamour proprement dit en est absent. Obermann^ pendant ses courses errantes dans le Va* lais et de la Suisse à Fontainebleau, écrit à un ami ses réflexions, et épanche dans son sein tous les sentiments de sa pauvre Ame débordante de tristesse, de désespérance, et bouleversée d'irréalisables aspirations. Plusieurs de ces lettres, écrites généralement d*un style simple et orné à peine de quelques images naturelles, peuvent compter parmi les plus belles pages de notre littérature de second ordre.

Sénancourt est un moraliste, un psychologue, un rêveur élégiaque plutôt qu'un romancier. Cependant Obermanny ce roman sans amour et presque sans action, mérite une place distinguée parmi les romans français, pour le sentiment et Texpression de la nature du Nord en particulier, et pour un accent de douce mélancolie nouveau encore à cette époque dans notre littérature. Young, Ossian et Werther ont été ses modèles. S'il a reproduit quelques-uns de leurs défauls, il a égalé plusieurs de leurs qualités.

Sonvenirs des Alpes.

Bu château de Ghapres, 22 mai.

A deux heures nous étions déjà dans les bois, à la recherche' des fraises : elles couvraient les pentes méridionales; plusieurs étaient à peine formées, mais un grand nombre avaient déjà les couleurs et le parfum de la maturité. La fraise est une des plus aimables productions naturelles : elle est abondante et salubre ; elle mûrit jusque sous les climats polaires; elle me parait dans les fruits, ce qu'est la violette parmi les fleurs, suave, belle et simple. Son odeur se répand avec le léger souffle des airs; lorsqu'il 8*introduit par intervalles 80U« la voûte des bois, pour agi-

i46 LES PROSATEURS DÛ XlX* SIÈCLE.

ter doucement les buissons épineux et les lianes qui se soutiennent sur les troncs élevés, elle est entraînée dans les ombrages les plus épais avec la chaude baleine du sol où la fraise mûrit ; elle vient s*y mêler à la fraîcheur humide, et semble s'exhaler des mousses et des ronces. Harmonies sauvages I vous êtes formées de ces contrastes.

Tandis que nous sentions à peine le mouvement de Tair dans la solitude couverte et sombre, un vent orageux passait librement sur la cime des sapins; leurs branches frémissaient d'un ton pittoresque en se courbant contre les branches qui les heurtaient. Quelquefois les hautes tiges se séparaient dans leur balancement; et Ton voyait alors leurs têtes pyramidales éclairées de touie la lumière du jour, et brûlées de ses feux, au-dessus des ombres de cette terre silepcieuse où s'abreuvaient leurs racines.

Quand nos corbeilles furent remplies, nous quittâmes le bois, les uns gais, les autres contents. Nous allâmes par des sentiers étroits, à travers des prés formés de haies, le long desquelles sont plantés des merisiers élevés et de grands poiriers sauvages. Terre encore patriarcale, quand les hommes ne le sont plus...

Un ravin profond borde les bois du château ; il est creusé dans des rocs trés-escarpés et très-sauvages. Au haut de ces rocs, au fond du bois, il paraît que Ton a autrefois coupé des pierres : les angles que ce travail a laissés ont été arrondis par le temps; mais il en résulte une sorte d'enceinte, formant à peu près la moitié d*un hexagone, et dont la capacité est très-propre à recevoir commodément six ou huit personnes. Après avoir un peu nivelé le fond de pierres et avoir achevé le gradin destiné à servir de bufTet, nous fîmes un siège circuluire avec de grosses branches recouvertes de feuilles. La table fut une planche posée sur des éclats de bois laissés par les ouvriers qui venaient de couper près de là quelques arpents de hêtres.

Tout cela fut préparé le matin» Le secret fut gardé, et

SÉNANCOUUT. 147

Dous conduisîmes nos hôtes, chargés de fraises, dans ce réduit sauvage qu'ils ne connaissaient pas. Les femmes parurent flattées de trouver les agréments d'une simplicité délicate au milieu d'une scène de terreur. Des branches de pins étaient allumées dans un angle du roc suspendu sur un précipice que les branches avancées des hêtres rendaient moins effrayant. Des cuillers de bois, faites à la manière du Eousimberg, des tasses d'une porcelaine élégante, des corbeilles de merises étaient placées sans ordre le long du gradin de pierre avec des assiettées de la crème épaisse des montagnes, et des jattes remplies de cette seconde crème qui peut seule servir pour le café, et dont le goût d'amande, très-légèrement parfumé, n'est guère connu que vers les Alpes. Des carafons contenaient une eau chargée de sucre préparée pour les fraises.

Le café n'était ni moulu ni grillé. Il faut laisser aux femmes ces sortes de soins, qu'elles aiment ordinairement à prendre elles-mêmes ; elles sentent si bien qu'il faut préparer sa jouissance et, du moins en partie, devoir à soi ce que l'on veut posséder ! Un plaisir qui s'offre sans être un peu cherché par le désir perd souvent de sa grÂce, comme un bien trop attendu a laissé passer l'instant qui lui donnait du mérite.

Tout élait préparé, tout paraissait prévu ; mais quand on voulut faire le café, il se trouva que la chose la plus facile était celle qui nous manquait^ il n'y avait pas d'eau. On se mit à réunir des cordes qui semblaient n'avoir eu d'autre destination que de lier les branches apportées pour nos sièges, et de courber celles qui nous donnaient de Tonabre, et, non sans avoir cassé quelques carafes, on en remplit enGn deux de l'eau glaciale du torrent, trois cents pieds au-dessous de nous.

La réunion fut intime et le rire sincère. Le temps était beau; le vent mugissait dans cette longue enceinte d'une scmbre profondeur où le torrent, tout blanc d'écume^ roulait

entre les rochers anguleux. Le E-hou-hou chantait dans les bois, et les bois plus élevés multipliaient tous ces sons austères : on entendait à une grande distance les grosses cloches des vaches qui montaient au Kousimberg. L'odeur sauvage du sapin brûlé s^unissaîtà ces bruits montagnards; et au milieu des fruits simples, dans un asile désert, le café fumait sur une table d'amis.

Cependant les seuls d'entre nous qui jouirent de cet instant, furent ceux qui n'en sentaient pas l'harmonie morale. Triste faculté de penser à ce qui n'est point présent I... Mais il n'est pas parmi nous deux cœurs semblables. La mystérieuse nature n'a point placé dans chaque homme le but de sa vie. Le vide et l'accablante vérité sont dans le cœur qui se cherche lui-môme ; Tillusion entraînante ne peut venir que de celui qu'on aime; on ne sent pas la vanité des biens possédés par un autre ; et chacun se trompant ainsi, des cœurs amis deviennent vraiment heureux au milieu du néant de tous les biens directs.

Pour moi, je me mis à rêver au lieu d'avoir du plaisir. Cependant il me faut peu de chose, mais j'ai besoin que ce peu soit d'accord : les biens les plus séduisants ne sauraient m'attacher, si j'y découvre de la discordance; et la plus faible jouissance que rien ne flétrit, suffit à tous mes désirs. C'est ce qui me rend la simplicité nécessaire; elle seule est harmonique. Aujourd'hui le site était trop beau. Notre salle pittoresque, notre foyer rustique, un goûter de fruits et de crème, notre intimité momentanée, le chant de quelques oiseaux, et le vent qui à tout moment jetait dans nos tasses des feuilles de sapin, c'était assez. Mais le torrent dans rômbre et les bruits éloignés de la montagne, c'était beaucoup trop ; j'étais le seul qui entendit.

C'est dans les sons que la nature a placé la plus forte expression du caractère romantique; et c'est surtout au sens de l'ouïe que l'on peut rendre sensibles, en peu de traits et d^une manière énergique, les lieux et les choses

SÉNANCOURT. 149

ordinaires. Les odeurs occasionnent des perceptions rapides et immenses^ mais vagues; celles de la vue semblent intéresser davantage Tesprit que^ le cœur; on admire ce qu'on voit, mais on sent ce qu'on entend. La voix d'une femme aimée sera plus belle encore que ses traits ; les sons que rendent des lieux sublimes feront une impression plus profonde et plus durable que leurs formes : je n'ai point vu de tableau des Âlpes qui me les rendit présentes comme le peut faire un air vraiment alpestre.

Le ranz des vacheê ne rappelle pas seulement des souvenirs, il peint : je sais que Rousseau a dit le contraire, mais je crois qu'il s*est trompé. Cet effet n'est point imaginaire. Il est arrivé que deux personnes parcourant séparément les planches des Tableaux pittoresques de la Suisse, ont dit toutes deux, à la vue du Grimsel : « Voilà où il faut entendre le ranz des vaches. » Mais je crois qu'il s'est exprimé d'une manière plus juste que savante; si celui qui le joue le sent bien, les premiers sons vous placent dans les hautes vallées, prés des rocs nus et d'un gris roussâtre, sous le ciel froid, sous le soleil ardent. On est sur la croupe des sommets arrondis et couverts de pâturages. On se pénètre de la lenteur des choses et dç la grandeur des lieux ; on y trouve la marche tranquille des vaches, et le mouvement mesuré de leurs grosses cloches, près des nuages, dans l'étendue doucement inclinée, depuis la crête des granits inébranlables jusqu'aux granits ruinés des ravins neigeux. Les vents frémissent d'une manière austère dans les mélèzes éloignés : on discerne le roulement du torrent caché dans les précipices qu'il s'est creusés durant de longs siècles. A ces bruits solitaires dans l'espace succèdent les accents hâtés et pesants des Knheren, expression nomade d'un plaisir sans gaieté, d'une joie des montagnes. Les chants cessent; l'homme s'éloigne; les cloches ont passé les mélèzes : on

1 Contrairement à Tusage des écrifains classiques, l'Académie interdit auJoiird*liai de dire davantage que.

i50 LES PROSATEUaS DU XIX' SIÈCLE.

n'entend plus que le choc des cailloux roulants, et la chute interrompue des marbres que le torrent pousse vers les vallées. Le vent apporte ou recule ces sods alpestres; et quand il les perd tout parait froid, immobile et mort. C'est le domaine de Tbomme qui n'a pas d'empressement : il sort du toit, bas et large, que de lourdes pierres assurent contre les tempêtes. Si le soleil est brûlant, si le vent est fort, si le tonnerre roule sous ses pieds, il ne le sait pas. Il marche du côté oti les vaches doivent être, elles y sont; il les appelle, elles se rassemblent, elles se rapprochent successivement; et il retourne avec la môme lenteur, chargé de ce lait destiné aux plaines qu'il ne connaîtra pas. Les vaches s'arrôlent, elles ruminent; il n'y a plus de mouvement visible, il n*y a plus d'hommes. L'air est froid, le vent a cessé avec la lumière du soir ; il ne reste que la lueur des neiges antiques, et la chute des eaux, dont le bruissement sauvage, en s'élevant des abîmes, semble ajouter à la permanence silencieuse des hautes cimes, et des glaciers, et de la nuit.

{Obermann,)

Page 1