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L EVASION DU R. P. PROVINCIAL

Le 7 octobre, mon hôte me parla d'une famille française qui habitait le faubourg et qui aurait pu, croyait-il, me venir en aide dans l'exécution de mon projet.

— C'est une excellente famille chrétienne, ajouta-t-il, incapable de commettre une trahison. De plus. - et ce détail, dans votre cas, n'est pas du tout indifférent --elle n'est pas portugaise.

Je réfléchis un instant. Ce conseil me parut excellent.

— Depuis combien de temps connaissez-vous cette famille ? demandai-je.

— Oh ! depuis trois jours seulement. Mais pour connaître les véritables gens de bien, il faut peu de temps. Je suis sûr de ne pas me tromper.

Ce ton de parfaite assurance me décida à tenter l'exécution de ce projet. Mon hôte partit immédiatement, et je me mis à méditer sur la bonté de Dieu à mon égard. N'était-ce pas par un secret dessein de sa Providence, qui voulait me délivrer des mains de mes ennemis, que mon hôte avait fait, comme par hasard, à la veille même de la révolution, la connaissance de cette famille étrangère ?

La maîtresse de maison qui était veuve et vivait avec sa fille et ses deux fils, consentit volontiers à recevoir sous son toit le Provincial des Jésuites et son compagnon.

Nous avons gagné ce jour-là même notre nouvelle demeure et, pendant tout le temps de notre séjour, le drapeau français protégea notre retraite. Mais voici comment s'effectua notre départ.

Dans la soirée, les deux jeunes gens passèrent, comme par hasard, devant la maison où je me trouvais.

Mon hôte, qui était à la fenêtre, les salua et invita le plus jeune à entrer chez lui.

— C'est l'heure de votre dîner, répliqua le jeune homme, de façon à être entendu de tous. Je ne veux pas vous déranger, je repasserai demain.

Le maître de la maison insista :

— Nullement, dit-il, nous avons fini, nous allions justement nous lever de table ; faites-nous donc le plaisir de monter.

Devant ces instances, le jeune homme céda. Tl entra, tandis que son frère aîné s'approchait d'un groupe de révolutionnaires qui stationnaient à côté de la porte, se joignait à eux et, avec une désinvolture superbe, leur disait en montrant du poing le collège :

— Elle a enfin décampé, cette prêtraille !

Electrisés par ces mots, tous se tournèrent du côté du collège tandis que je me faufilai derrière eux avec mon libérateur.

Un peu plus loin, le Frère Gomes Pereira, sorti quelques instants après, nous rejoignit, et tous les trois nous continuâmes à descendre le long de la rue, non sans crainte, certes, car quatre individus nous suivaient de près.

Arrivé devant la porte de sa maison, le jeune homme nous invita à entrer. Naturellement, nous avons d'abord fait des difficultés. Il insista, et pour finir :

— Puisque vous allez en ville, dit-il de façon à être entendu par les gens qui passaient clans la rue, entrez un instant chez moi ; nous prendrons un verre de bière et nous descendrons tous ensemble.

Comment résister à un pareil argument? Nous entrons.

Mon hôte avait en raison : je me trouvais clans une famille de la meilleure société et, de plus, très chrétienne.

Je formais vingt projets divers pour quitter Lisbonne : presque toujours cependant je concluais qu'il fallait m 'embarquer. Mais pour le faire, j'aurais été dans la nécessité de traverser toute la ville, en plein jour, et d'exhiber un passeport. Vraiment ce projet était impraticable.

Un des jeunes gens de la maison me suggéra l'idée de prendre l'express de Madrid, qui m'aurait, en une nuit, transporté à la frontière. Cela n'allait pas certes sans difficultés : il fallait aller prendre le train h la gare centrale du Rocio, et, pendant le long trajet à effectuer en territoire portugais, je courais risque d'être dénoncé et arrêté. Ce fut cependant celle idée qui. à la fin, prévalut. Un plan fut rigoureusement préparé pour en rendre l'exécution possible et voici ce qui fut décidé :

Je devenais M. Robert, agent d'une maison de machines à écrire. Je devais parler uniquement français et, à la gare, me mettre en frais d'éloquence pour recommander mon article à l'attention des .personnes qui m'acompagneraient. Deux valises convenablement choisies, devaient compléter ma transformation en commis-voyageur. La maîtresse de la maison voulut bien se charger elle-même d'acheter les dites valises.

Le dépari fui fixé au 10 octobre. Nous célébrions, ce jour-là. la fêle de Saint François de Borgia, et j'avoue qu'il m'en coûta plus que jamais d'être privé de la Sainte Eucharistie.

Après le dîner, nous procédâmes, mon compagnon et moi, à noire toilette de voyage, el je m'essayai de mon mieux à jouer

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mon rôle. Puis, par des chemins différents, nous nous sommes dirigés vers la halte de Sele Rios pour y prendre nu tram. Faut-il dire que le pauvre Frère failli! s'égarer en route el que moi-même j'ai été sur le point de me tromper de train ?

Enfin, nous voilà installés tous deux dans des compartiments différents, feignant d'être parfaitement inconnus l'un à l'autre.

Mon entrée dans le tram fut remarquée par un individu qui fixa sur moi un long regard scrutateur. A mes côtés, quelques voyageurs débitaient d'immondes sornettes sur les religieux. Mais il était entendu que je ne comprenais pas le portugais... A Campolide, dix minutes d'arrêt : elles me parurent interminables.

Quand j'arrivai au Rocio, j'y trouvais mon excellente bienfaitrice et sa fille. Le plus jeune des fils arriva aussi m'apportant les deux valises. Il était fort inquiet. Ce jour-là, en effet, le Seculo s'était occupé de moi et tous les journaux avaient publié le décret d'expulsion des Jésuites. De tout cela, mon jeune et excellent ami avait conclu que le Provincial des Jésuites n'avait pu manquer d'être arrêté. Ces craintes étaient vaines, Dieu merci ! et la joie du jeune homme fut grande quand il me vit.

Pendant qu'il était occupé à prendre mon billet, je m'étais mis à causer en français avec les deux dames. Deux gardes républicains ne me perdaient pas de vue. Attendaient-ils que quelque mouvement spontané leur découvrit la véritable position sociale de ce singulier commis-voyageur vêtu avec élégance, mais qui portait une barbe vieille de huit jours?

Le jeune homme revint avec le billet et l'intarissable M. Robert se mit à lui dire des merveilles de sa fameuse machine Reminglon.

Pendant ce temps, le train se formait avec une lenteur désespérante. Les lourds wagons se mouvaient à grand 'peine sur les rails, sous la poussée d'hommes d'équipe qui n'avaient pas du tout l'air pressés. Enfin les coups de cloche réglementaires se firent entendre, annonçant le départ. Je pris place dans une voiture, je rangeai mes valises, j'achetai un numéro du Petit Journal, A après avoir pris congé de mes généreux bienfaiteurs, je m'assis dans un coin, attendant que le train se mît en marche.

Mais voilà qu'un individu s'approche de la portière de mon compartiment et me désigne à l'attention d'un compagnon de voyage. Il avait dû flairer en moi quelque Jésuite ou, du moins, quelque personne suspecte, car il se mil à déblatérer contre les moines et les nonnes. Mais le train étaif déjà en mouvement el je continuai à ne pas comprendre le portugais !

Dans ur autre compartiment, se trouvait le Frère Gomes Pereira qui continuait à feindre de n'avoir aucune relation avec moi. Le pourfendeur de moines déclamait toujours aux applaudissements des deux tristes sires assis à ses côtés. Mon entêtemeRt à ne rien comprendre produisait certainement de l'effet : tout danger cepeRdaRt n'était pas conjuré. Mor ÏRdividu n'allait-il pas s'aviser, peut-être, à la première gare, d'envoyer un télégramme à Lisbonne ou à la frontière, pour me dénoncer comme Jésuite? Mon arrestation eût été certaine.

J'attendis que le train s'arrêtât, et me tournant alors vers cet important personnage :

— Pardon, Monsieur, lui dis-je à brûle-pourpoint et avec mon plus pur accent parisien, est-ce que ce train s'arrête à Abrantes ?

L'homme me regarda bouche bée, sans dire mot.

Je formulai la même demande, plus rapidement encore :

— Est-ce que te train s'arrête à Abrantes ?

— Je ne comprends pas, me répondit-il en portugais, visiblement embarrassé.

Je répétais la même question, mais, cette fois, en articulant chaque syllabe avec une lenteur exagérée :

- Est-ce que ce train s'arrête à la station d' Abrantes?

Cette fois, mon homme avait compris, et avec une satisfaction égale à son embarras précédent, il me répondit :

— Ah ! Abrantes? Oui, oui, il s'arrête à Abrantes.

Sa physionomie changea complètement. Les soupçons conçus à mon sujet s'étaient évanouis et je ne fus plus à ses yeux que M. Robert, le hardi commis voyageur d'une maison de machines à écrire, qui s'était aventuré à voyager en Portugal sans savoir un mot de la belle langue de Camoes !

A la frontière espagnole, je commençai à respirer librement. Je sentais autour de moi counne une atmosphère de sympathie et ma qualité d'expulsé devenait un titre à la vénération et au respect. Le Frère Gomes viut me rejoindre et nous récitâmes ensemble un Te Deum d'actions de grâces.

A Talavera, quelques religieuses expulsées du Portugal entrèrent dans notre wagon ; elles avaient, elles aussi, abandonné un pays où l'éducation de la jeunesse était désormais confiée à ia haute direction du carbonarisme et de la Société du Rcqisfo civil (1). Un espagnol, qui avait longtemps séjourné en Portugal.

(1) Nom d'une association maçonnique établie en Portugal.

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l'elournait dans sa patrie, indigné de tout ce qu'il avait vu, et assurait qu'il n'était plus possible de vivre en Portugal.

Sans que je l'eusse déclaré, tout le monde dut bientôt savoir que M. Robert était un vrai Jésuite. Le fait est qu'en arrivant a Madrid, un garçon d'hôtel ne trouva rien de mieux pour recommander sa maison que de me dire :

— Es muy catolico el hôtel. C'est une maison très catholique ! Deux petits commissionnaires lurent encore plus explicites ;

en nous voyant passer, mon compagnon et moi, ils dirent simplement :

— Son dos f miles. Ce sont deux religieux.

Le 5 novembre, au lendemain du jour où le Bùrgermeisler emmenait en exil les derniers Jésuites portugais, le R. P. Cabrai publiait, à Madrid, sa protestation : « A mon pays ».

Cet opuscule a été traduit en espagnol, en français, en anglais, en allemand, en italien, en holLandais, en arabe et, sans doute, encore en d'autres langues. Il a causé une grande impression et a puissamment servi à rétablir la vérité des faits, défigurés à dessein par la presse sectaire.

Bien des choses restent encore à dire sur les souffrances de^ Jésuites expulsés de Portugal et sur la charité qui les a accueillis dans tous les pays et surtout en Espagne. Il y aura là ample matière pour de nouveaux récits.

N. B. — Dans une note insérée à la fin de la Préface, le P. Azevedo a fait une rectification que je n'ai malheureusement pas remarquée à temps et que je tiens à faire ici à mon tour.

A la page 140, il a été dit que le chef carbonaro Armando P. Rodrigues « était un ancien soldat d'Afrique », qu'il « avait appris le métier de charpentier », qu'il « était toujours armé d'un énorme revolver » et enfin qu'il « portail à la ceinture plus de vingt cartouches ». Il y a eu une méprise, c'est à un des subordonnés de Rodrigues que ces détails se rapportent. - - Le Traducteur.

A lavant-dernière ligne de la page 164, au lieu de « Examinons-les avec passion », qu'on veuille bien lire : « Examinons-les avec calme et sans passion. »

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