FABIEN LE RÊVEUR
OJëFëmieBentliain ! cfui avez assez bien oompris Totre siècle pour déclarer qa'il n'existe pour rhomme ni droit , ni devoir , ni justice , mais seulement Futilité. O tous tous! ses sectateurs volontaires ou involontaires , pardonnezmoi ma sympathie pour les choses inutiles» Je vois bien , Jërémie Bentham , que votre doctrine, loin d'être nouvelle, n'est que la dernière expression du plus vieux principe des sociétés humaines, de celui dont nous recevons aasortirduberceaulapremière leçon, u Prendsgarde , dit la mère à son en£ant , ne marche pas iiir cet épi de blé , c'est la plante du bon Dieu ! ne fais point de mal à ce joli scarabée qui porte
une cuirasse vert et or; laisse courir sur ta main la petite agate aux élytres d'un si beau rouge tiquetées de noir , ce sont les bétes du bon Dieu ! Mais tue cette chenille , arvache ce liseron, c'est une méchante béte, c'est une mauvaise herbe ! » Et pourtant, humble insecte, pauvre plante , vous êtes aussi la béte du bon Dieu, la plante du bon Dieu , puisque vous vivez et que toute vie, ici -bas , vient de Dieu ! Et combien faut-il qu'elle soit puissante cette vie qu'il vous a donnée pour résister à vos nombreux ennemis! Quand l'homme, qui ne sait des choses créées que leurs rapports avec lui , vous maudit et vous condamne à la destruction, il suffit d'un souffle de vent , d'un rayon de soleil , d'une goutte de pluie pour renouveler par myriades votre postérité. Aux choses utiles , les sollicitudes humaines ; aux inutiles , la terre et le ciel.
Aussi la loi du Christ , celle de toutes , et j'en sais la raison , qui a montré la plus large intelligence de l'humaittté, a-t-^e réservé une place dans son royaume aux êtres inutiles , aux esprits contemplatifs. L'Église suivit la même voie , et leur ouvrit plus tard des asiles. — Quoi ! vont s'écrier toutes les divisions et subdivisions des utilitaires, industriels, saint-simo-
Distes , fourriëristes , etc. , tous regrettez les couTents, l'oisiveté monacale , la mortification de la chair , les, aberrations de l'esprtt ! Je ne regrette rien , car je suis persuadé que rien ne se perd en ce monde. Qu'est-ce qu'un couvent , sinon des individus qui s*associent pour un but commun , sous l'empire d'une idée commune? et c'est la condition nécessaire de toute association ; n'est-ce pas , monsieur Fourrier? Pour former un faisceau des intérêts humains , ne £Eiut-il pas qu'une idée , une foi quelconque en soit le lien? — Mais la discipline, mais la règle? — sont l'expresse condition d'une société de ce genre. Point de société sans loi , point d'association sans règle ; plus les rapports seront fréquents , plus les points de contact seront nombreux , plus la règle deviendra rigide et minutieuse. Ce serait bien pis , si l'associa-* tion , au lieu de personnes de même sexe et d'âge peodifierents , devait réunir sous le m^e toit et soumettre au même genre de vie, une foule d'individus de tout smie et de tout âge* Comment concevoir de durée possible pour une telle société sans l'étroite austérité et la discipline inflexible des Hernoutois? Vous voulez bannir la mortification de la chair ? bannissez donc aussi tous les grands résultats de l'esprit
humain qui en sont la conséquence»* Qudle haute manifestation de Tintelligeneé^n^est due au mépris des jouissances corporelles? Le savant , absorbé dans ses calculs , lepoête dont la pensée plane dans les régions supérieures , oublient ou négligent les nécessités de la vie ; le grand Newton n'a-t-il pas vécu dans la chasteté d'un anachorète'? et Napoléon lui-même, quand l'exécution de ses desseins l'exigeait , se faisaitil faute de jeûnes ou de veilles ? Ainsi les actions des hommes ne changent pas , ce sont seulement les motifs qui changent. Et si nous en venons a l'oisiveté , essayez à votre tour , si, mieux que la religion , vous saurez guérir cette plate de l'humanité. — Vous avez beau dii'e, Jérémic Bentham, la loi de Dieu, plus puissante que la vôtre, impose les oisifs à la société; convenez du moins qu'isolés ils doivent lui coûter plus cher qu'ils ne font parqués en communautés , surtout quand ils ne demandent qu'une robe de bure et une soupe de légumes!
Reste le sort des femmes qui préoccupe tant d'esprits élevés^ sans qu'elles aient encore obtenu du présent ce que le passé avait fait pour elles. Dès les premiers temps du christianisme , les corporations des veuves et des vierges, reléguées maintenant in excehis, rattachaient à là
■ociétë par l'aBsociation celles qui n'y tenaient point par le lien de la famille. Quand , par la suite , rinfirmité de la nature humaine nécessita les vœux et la clôture , du moins les monastères offraient un refuge à la faiblesse , à. la pauvreté , à Tisolement ; les vertus utiles^ trouvaient un exercice dans l'enseignement des enfiants, ou le service des malades. Les hautes facultés ne manquaient point d'aliment. L'élo* quence florissait à Port-Royal, le savoir àFontevrault : une communauté était un gouver-. nement ; nombre d'abbesses exerçaient les droits seigneuriaux. Enfin les chanoinesses , libres de passer dans le monde une année sur trois, n'avaient pas besoin du mariage pour obtenir une position sociale. Ainsi les femmes avaient part aux avantages sociaux de leur époque. Qu'importent les abus , toujoura inévitables? en avons->nous moins depuis que la société politique est séparée de la société religieuse?
Pardonnez-moi donc , à Jérémie Bentham ! pardonnez-moi , je ne crois pas au progrès ; je • ^ crois seulement que, d'un siècle à l'autre, les hommes ont besoin de changer le mot qui les rallie : utiuta , c'est celui de notre âge , en lui est la force du présent, et peut^tre, comme le disent vos disciples, la religion de l'avenir.
Noas guidera-t-il plus droit et plus loin que ceux que nouB avons déjà usés et jetés à Técart? Je ne le crois pas; et, fors le mot, que nous apportez-vous de nouveau, Jérémie? Hélas! les hommes n'avaient pas besoin de vous pour n'estimer une action que parle résultat qui souvent ne dépend pas de nous. N'est-ce donc point bonheur d'espérer qu'un juge plus clairvoyant nou3 tiendra compte des intentions qui seules nous appartiennent ? Non , je ne crois pas au progrès, au progrès indéfini , comme vous l'entendez. L'arbre naît, croit, vieillit et meurt; l'homme, comme l'arbre, nait, croit, vieillit et meurt; un peuple nait, croit, vieillit et meurt comme un homme ; comme un peuple , un monde nait, croit , vieillit et meurt , et l'univers tout entier peut-être , dans un espace qui est l'infini pour notre faible vue , ne subira-t-il pas ces transformations mystérieuses qae la langue infirme des hommes appelle naître, croître, vieillir, mourir?... Voilà ce que je crois, Jérémie; ou plutôt , si j'osais me servir du voile racré de I9 parabole, je dirais : La race humaine est semblable à la larve éclose de l'œuf du papillon , d'abord si faible et si petite qu'elle ne peut quitter la feuille qui l'a vue naître et qui sert à sa nourriture, et quand cette feuille est dé-
Torée, elle est assez forte pour, en chercher une autre , et de feuille en feuille la bête grossit ; de sorte que quand son corps a fini de croître et s*est pare de toutes ses nuances, Tarbre est souvent dépouillé tout entier. Alors Finsecte demeure immobile occupé à tisser une couche merTeilIeuse où il s'enferme dans une mort apparente ; puis , tout à coup , rompant ses liens, il s*élance, pourvu d'ailes bigarrées, dans les champs du ciel; et, bientôt après y il disparait du monde , confiant à la feuille nouvelle le germe de vie qui doit perpétuer sa race.
Et si vous me demandez à quelle phase nous en sommes de la transformation , je dirai qu'à voir votre société mécanique , avec ses mille machines , si habiles , si merveilleuses , il semble qu'elle soit occupée à filer la tombe de soie où elle doit s'engourdir d'un sommeil léthargique, jusqu'au jour qui lui rendra des ailes brillantes et un nouvel essor. En attendant ce moment , que nous ne verrons pas , dites-moi , ô Jérémie Bentham ! qui ^vez réhabilité l'usure , où sera, dans votre monde utilitaire , la place de Fabien le Rêveur?
Qui est-ce qui n'a pas connu Fabien le Rêveur ? Son nom peut-être est sorti de votre mé-
moire? Fabien , est-ce ce jeane ëcolisr que toos avez Yu au collège la tôte appuyée sur sa main, tenant sa plume immobile sur la page blanche de son cahier , et songeant à la joie que sa mère aura de le savoir premier? 11 voit d'avance Teffet de son devoir , il entend, les éloges du maître, il reçoit les caresses de sa famille; cepen* dant l'heure s'écoule sans qu'il ait rien fait, et une rude réprimande , suivie d'unlongpensum, le réveille brusquement de son rêve.
On reproche souvent à ceux de son Age de ne songer qu'au présent et d'oublier l'avenir. 11 n'en était pas ainsi de Fabien; nul assurément n'assista aussi souvent , en pensée , aux solennités qui terminent rannée scolaire; rien n'était omis dans ces fêtes qu'il se donnait à lui-même , ni lesapplaudisseinents d'une nombreuse assemblée , ni l'éloquence professorale , ni le baiser ministériel, ni l'émotion, ni le battement de cœur , il n'y manquait que les couronnes qu'il rêvait au lieu de les mériter.
Et pourtant , quand Fabien prenait par hasard la peine d'écrire , il y avait toujours dans ses devoirs incomplets quelques traits qui donnaient une haute mesure de ses facultés ; ses dessins, quoique inachevés, révélaient une vive et fine intelligence du modèle ; alors ses
maîtres , pleins dVspërance , Tenconrageaient et l'exhortaient an travail , en lai prédisant le succès. Mais la vue de ces essais et de ces ébauches , si au-dessous de ce que lui présentait sa brillante imagfination , causait à Fabien un dégoût insurmontable ; incapable de s'assujettir à ce long et fastidieux travail , au prix duquel la main obéit à Tœil , la parole à la pensée , il retombait bientôt dans ce qu'on appelait son apathie , et les maîtres disaient avec chagrin ou avec humeur , selon leur caractère : Ce n'est qu'un paresseux !
Paresseux ! qu'est-ce qu'un paresseux? Un homme est assis dans un fauteuil , au coin de son feu ; son corps est immobile , ses mains inoccupées ; mais son esprit vient de partir pour la Chine. Il fait le tour du monde et revient en quelques minutes ; bientôt il rétrograde de plusieurs siècles, le voilà contemporain de Charlemagne. En un clin d'oeil une génération ressuscite avec ses mœurs, ses guerres , ses croyances; ikiais bientôt, comme il arrive du passé , notre homme retombe sur le présent. 11 est vrai qu'il ne s'y arrête pas , l'avenir n'est-il pas à lui ! Aussi il faut voir comme il taille en plein drap les constitutions, comme il bouleverse les gouvernements, comme il allonge les concessions et
comme il raccourcît les budgets. Queleffroya> Me abatis d'abus et quel magnifique édifice d'institutions! Cet homme, c'est un paresseux. Cet autre part le matin de chez lui , entre dans un bureau, s'assied devant une table, trempe la plume dans récritoire et ajoute l'un à l'autre des mots qui ne sont pas pour lui la représentation des idées, jusqu'à ce que le coup de quatre heures arrête sa plume sur un^ sans barre ou un t sans point. Celui-ci pèse du tabac ou de la chandelle, celui-là fait partie d'une presse mécanique. Tous sont des travailleurs , des hommes utiles» J'en sais un qui passe sa vie à poser des. plumes sur des chapeaux et qui a gagné à ce métier une belle fortune et l'estime générale ; d'autres encore manufacturent de la parole ^ ou de la couleur , ou des notes de musique , le tout à juste prix ; ceux-là sont aussi du nombre des gens laborieux, qui ont les paresseux en horreur. D'où il appert qu'un paresseux, c'est celui qui n'a pas su mettre son esprit au service de son corps. Pauvre paresseux f tu ne seras dès lors ni député , |ii industriel , ni ministre , ni journaliste , ni vaudevilliste, ni épicier,. ni scribe, ni même garde national ; rien enfin , comme défunt Paul-Louis, qui eut du moins l'esprit d'être propriétaire.
Malheureasement Fabien n'avait pas cet esprit-là. Il se troQTa , an sortir du collège, jeté dans le monde avec un mince capital , ses deox bras , sa jennesse et ses rêves ; mais cenx-ci étaient une fortune, tant Fabien se sentait sûr que la sienne serait devenue brillante avant morne d'avoir eu le temps d'épuiser son petit patrimoine. H va sans dire qu'il était homme de génie : qui ne l'est pas aujourd'hui? Mais comment ce génie devait-il se manifester? C'était là le point. Fabien, en se promenant sous les marronniers des Tuileries ou sous les tilleuls du Luxembourg, tantôt enfantait des poèmes merveilleux , qui faisaient oublier lord Byron , tantôt composait des peintures incomparables , dont aucun maître n'aurait pu approcher ; puis il remettait ses poèmes en tableaux et ses tableaux en poèmes. D'autres fois il créait d'un seul coup quelque utopie sociale ou politique , qui l'érigeait soudain en chef de secte ou de parti. Alors , passant fièrement au milieu de la foule qui le coudoyait, il lui semblait déjà l'entendre bourdonner autour de lui : C'est Fabien , le célèbre Fabien ! Toutefois , sauf quelques esquisses jetées de temps à autre sur la toile et bientôt abandonnées , les pensées de Fabien ne laissaient aucune trace.
— Travaille donc , lui disait Armand , Yun de ses camarades , on bientôt tu vas te trouver sans ressources. Surtout, ne te fais pas grand homme, c'est le plus triste métier que je connaisse ; j'aurais pu m'en laisser tenter comme un autre , mais crois-tu qu'il m'aurait jamais valu les deax cents francs que je gagne chaque semaine à faire dé la lithographie , et qui nourrissent ma mère , mes deux sœurs , ma femme et mon enfant? Par bonheur , j'ai le travail facile ; on sait que je suis exact , que je rends ponctuellement au jour prescrit l'ouvrage qu'on me donne , et on ne m'en laisse jamais manquer.
-7- Vraiment tu parles comme si tu devais livrer des bas de soie ou des bonnets de coton.
— N'est-ce pas à peu près la même chose , sauf le genre de marchandise? Fais comme moi , tu t'en trouveras bien.
— Non , non , je ne veux pas renoncer aux ressources de la couleur ; je suis peintre.
— A la bonne heure , tâche alors de faire des tableaux qui se vendent. Le genre, l'intérieur , le paysage , sont d'assez bonne défaite. Si tu veux , pour commencer , je pourrai te procurer de la commande ; je connais un marchand de tableaux qui donne volon-
tiers du travail aux débaUints qui n'ont point de nom a lui faire payer.
Fabien reçut cette offre assez froidement ; le langage commercial d'Armand glaçait toutes ses inspirations; il le remercia pourtant et promit de réfléchir sur ses ayis.
— Bon , dit-il en s'efi allant , trayaitler de commande , le beau moyen d'avoir du génie ! Armand a beau dire, ce n'est p^s cela; jo veux débuter par quelque chose d'éclatant, d'original. Une fois ses idées en mouvement, rien n'était capable de les arrêter , et les tableaux qu'il créait se succédaient devant ses yeux, comme les châteaux de la fée Morgana. Mais, par un malheur particulier à notre temps , il se trouve que plus on est étrange et bizarre, moins on est neuf, et Fabien s'ar percevait bien vite que ses créations n'étaient que des réminiscences, il pensa que l'atmosphère de Paris , le contact de la foule , lui portaient malheur , et il s'en alla rêver dans les champs. Toujours rêvant et marchant , il finit par se trouver fatigué et s'étendit par terre, le coude sur l'herbe et la tête sur sa main. Le soleil était couché , mais la campagne se trouvait encore éclairée par ce long crépuscule qui , à la fin du printemps , précède la tombée
de la nuit; la journée arait été belle, Tair était calme sans être lourd, et Fabien savourait paresseusement les douceurs d*un de ces courts moments de bien-être où Ton se sent vivre sans y penser ; il regardait devant lui avec distraction.
— Parbleu, je le tiens! s'écria-f-^l tout à coup en se relevant à demi ; j'étais bi«n fou de chercher si loin. On a bien raison de dire que ridée la plus simple arrive toujours la dernière , et qu'il n'y a que le vrai qui soit nouveau. C'est cela, c'est cela même! Et, au gré de son imagination, le paysage qui «'é-* tendait devant ses yeux se resserrait sur une toile de 30 pouces. Il le regarda tant que le jour le lui permit , puis il retourna chez lui à grands pas, se coucha harassé de fatigue, et pourtant le soleil , en se levant, le trouva déjà établi à son chevalet , le pouce gauche passé dans la palette et la brosse dans la main droite.
— C'est cela , pensait 41 , les yeux fixés sur la toile neuve posée devant lui ; c'est bien cela : le crépuscule. Des collines peu élevées , mais bien mouvementées environnent un étroit vallon que tapisse un gazon frais et touffu. ; leur contour se profile nettement sur un horizon lumineux encore, mais dont le soleil a déjà
dispai'u : à l'issaeda v|illon,les collines s'abaissent pour donner passage à une rivière qui fuit en serpentant du premier plan vers le fond du tableau : Teau transparente coule à plein bord à travers Therbe baute et fleurie , reflétant çà et là, comme le miroir d'une chambre obseure, les dernières lueurs du jour mourant ; à gauche trois grands ormes , pittoresquement groupés , découpent , sur le bleu pâle du ciel , leur feuillage menu ; point de mouvement , point de bruit ; les travaux des champs ont ces^; les animaux sont déjà blottis dans leurs retraites nocturnes; rien ne trouble la solitude de cette heure solennelle; tout est fraîcheur, silence et repos...
Le tableau , dans un beau cadre gothique , est déjà suspendu au mur du Louvre ; la foule se presse pour l'admirer. — Quel est ce beau paysage? De qui est^il? On cherche dans le livret : Fabien . Les jeunes artistes , d'autant plus empressés de vanter un talent nouveau qu^ils pensent faire enrager les anciens ( vrai plaisir d'écolier s'il en fut ) , les jeunes artistes élèvent aux nues le débutant; le succès va crescendo.
— Monsieur , vous êtes Fauteur du paysage appdé le Crépueouie?
— A votre service , monsieur.
— Je viens , monsieur , pour savoir le prix que vous y mettez.
— Aucun , monsieur; le tableau est vendu.
— Vraiment , monsieur , j'en suis désole ; mais il me faut absolument un tableau de vous.
— Je n'en ai aucun pour le moment , monsieur , et beaucoup me sont déjà demandés , mais un peu plus tard, je tacherai... nous verrons... et Fabien congédie l'amateur d'un air de protection.
— Vous connaissez Fabien? dit une belle dame a un de ses amis ; il faut absolument que vous me le présentiez, je veux l'avoir à mes soirées.
Fabien consent ; pour prix de cette condescendance , il est l'objet des plus flatteuses attentions, des cajoleries les plus délicates, et , pour s'acquitter amplement, il lui suffit de jeter un croquis sur la page blanche d'un somptueux album.
— Ah çà , mon cher Fabien , vous ne voulez donc rien faire pour moi ? dit à son tour un financier millionnaire ; vous m'avez cependant promis deux pendants pour mon cabinet. Parbleu! je saurai bien vous forcer à me tenir parole : je vous emmène à ma maison de cam-
pagne^ une situation magnifique, des points de Tue admirables , cela vous inspirera ; yoqs chasserez dans le parc , tous monterez à choyai , Yons jouerez des proverbes au salon , et à Tos moments perdus tous me ferez deux petites esquisses , des études , tout ce qu'il tous plaira. Quant au prix , je n'y regarde pas avec tous ; je sais que vous gagnez tout ce que tous toulez* •••
— Monsieur Teut-il me donner de l'argent ? dit à ce moment la TÎeille femme qui faisait le ménage de Fabien, car, en sa qualité de paresseux , il aimait à trouTcr son diner chez lui. Il alla y encore tout préoccupé et du pas d'un homme réTcillé en sursaut , droit au tiroir qui contenait sa fortune ; il fut surpris , souléTant le sac aux espèces , de le sentir si léger ; hélas ! il n'y restait que trois pièces de cent sous , c'était toute sa richesse. 11 en donna deux à la Tieille et mit l'autre dans son gousset; pour le coup, Fabien était tout à fait réTeiilé , la réalité lui apparaissait pour la première fois sous la forme de ce sac Tide ; il n'avait plus de temps à perdre , la misère était là, si proche que le plas prompt de ses rêves ne pouvait arriver avant elle. 11 prit son parti , jeta un coup d'œil de regret sur sa toile encore
vierge et sa palette encore chargée , et-partit en soupirant pour se rendre chez Armand ^ le jeune artiste dont j'ai parlé. Il s'ouvrit à lui sur sa situation, pas complètement cependant : il y a certains points sur lesquels on dissimule toujours un peu ; mais il le pria de lui procurer , s'il était possible , quelque travail promptement payé. L'autre entendit à demi mot.
— Tu arrives tout à point , dit-il en prenant son chapeau, je crois que j'ai ce qu'il te faut; viens avec moi chez mon brocanteur , il m'a parlé ce matin d une affaire qui peut te convenir. Une provinciale, dont le mari a fait fortune, se croit obligée, depuis qu'elle possède un château, à prendre l'allure d'une dame châtelaine ; en conséquence , elle s'est fait faire un oratoire, chapelle , ou tout ce que tu voudras , pour lequel elle demande à mon homme de lui vendre une tête de Vierge, non pas de ces vieilleries qu'elle a vues au Louvre , mais quelque chose de neuf, de frais , de joli , qui ne soit pas trop cher surtout ; je pense que le bonhomme Aubry te chargera de l'exécution sur ma garantie.
Tout en parlant et en riant, ils étaient arrivés chez le marchand , auquel Armand présentai son ami. Le bonhomme Aubry, comme il Tap*
— appelait , enreloppë d'une TieUIe houppelande , le nez orné d'une double paire de lunettes qui lui permettait de voir à la fois de loin et de près , paraissait fort occupé à décrasser une petite peinture toute noire qu'il tenait à la main ; il porta l'autre à sa casquette.
— SerTiteur , monsieur Armand , serviteur. Voyez un peu ce que je tiens là , un petit diamant, un Bartholomeo Schidone !... Ah ! oui , cette tête de Vierge dont je vous ai parlé?... C'est une vraie trouvaille , j'ai eu cela pour un morceau de pain... Si vous m'assures que monsieur est capable, nous pourrons nous entendre; je ne demande pas mieux... Quel faire! comme c*est fin de ton !...
Enfin Armand réussit à arracher le vieux homme à sa préoccupation.
— Vous savez de quoi il s'agit , dit celui-ci ; une Vierge sans Tenfant , une Vierge d'Aunon-* dation , ce n'est pas de la peinture solide , de la grande peinture qu'il faut , mais du vite fait et du bon marché, c'est pour une pécore qui n'y entend rien : figurez-vous qu'elle entre ici comme dans un magasin de chapeaux , s'imaginant que je devais avoir un assortiment de vierges à choisir; je lui montre cette belle tète de Carlo Maratti :
— Cela, dit-elle, cela une Vierge? avec ce teint si bruD et cet air si hardi ! Fi donc ! on dirait une déesse Liberté. Est-ce que tous ne pourriez pas m*en faire faire une exprès?...
Armand se prit à rire et commença à débattre les conditions du marché. Quant à Fabien , on aurait dit que la chose ne le regardait pas ; la discussion à laquelle il ne prit aocune part retentissait à ses oreilles comme un bruit importun , pendant qu'il contemplait la Vierge de Carlo Maratti. C'était une yraie tête italienne , d'une beauté sévère , mais toute matérielle. Vraiment, pensait-il, la proTinciale pourrait bien avoir raison , ce n'est point là une Vierge Marie ; et sa Vierge a lui , commençait à lui apparaître , quand Armand le poussa du coude.
— Tu entends , dit-il , tu auras cent écus , à condition de livrer le tableau dans un mois , et si tu as besoin d'argent , le petit père Aubry t'avancera la somme pour laquelle tu souscriras un billet qui te sera rendu en paiement.
— A condition que je retiendrai l'escompte et que M. Armand endossera le billet , s'empressa d'ajouter le vieux matois.
Armand lit quelques difficultés ; mais lemar-
chand n'eii Voulut pas démordre. Seulement il consentit que le billet fût fait à trois mois pour donner à Fabien plus que le temps nécessaire à Texécution du tableau , et celui-ci reçut l'argent.
En s'en allant, il remercia Armand avec effusion. — Bon , bon ! dit celui-ci , ne faut-il pas s'aider entre amis? Seulement arrange-toi pour que je ne sois pas obligé de rembourser le billet ; tu sais que les artistes n'ont jamais d'argent de reste.
Fabien rentra chez lui joyeux comme un homme qui se sent une idée en tête et de l'argent en poche. Des figures divines et ravissantes commençaient à errer devant ses yeux comme à travers un brouillard où il avait peine à les saisir. Il se trouvait heureux de n'avoir point à peindre une mère de Dieu , car là , Raphaël a tout dit ; que faire après la pudique dignité de ses madones, sinon copier?... Sa tâche, à lui , plus délicate , était aussi plus difficile ; quel peintre , capable de le comprendre , ne tremblerait devant ce type de la femme , de la Vierge par excellence ? qui rendra , sans l'altérer, cette pureté si grande qu'alarme la voix même d'un ange, cette humilité sublime qui ne voit dans la mission glorieuse qui lui est
annoncée qu'un fardeau imposé à sa pieuse obéissance? Fabien se disait toutes ces choses en se promenant à g;rands pas dans sa chambre et même dans la rue , au risque de passer pour un fou , et chacune de ses réflexions semblait ajouter un trait à l'image divine qui lui apparaissait toujours plus nette et plus brillante. — C'est bien elle ^ pensait-il , je la vois dans sa resplendissante beauté ; sainte sans froideur , les émotions humaines lui sont inconnues , mais non impossibles ; ses cheveux ont encore ces tons fins et dorés , son teint , cet éclat lumineux , ces transparences fugitives , qui disparaissent d'ordinaire avec les années de l'enfance. Elle écoute , la tête à demi penchée , les paroles de l'ange. Ses yeux restent baissés , mais ses lèvres s'entr'ouvrent pour livrer passage aux suaves soupirs qui soulèvent son sein ému d'une chaste crainte , et sur lequel ses belles mains croisées retiennent les extrémités du petit voile de gaze qui flotte autour de sa tête , comme si l'épais tissu de sa robe de pourpre ne suffisait point a le cacher. Et Fabien en extase devant la belle vision n'osait se risquer à la transporter sur la toile , tant il craignait de la voir s'évanouir. Il semblait que l'exercice du pinceau troublât l'image réfléchie au fond
de sa pensée, comme celle qui se peint dans Feau qu'on agite. Il se persuada bientôt que rheure de l'inspiration n'était pas encore venue ; il trouva qu il manquait de cette disposition religieuse, de ce pieux recueillement nécessaire selon lui à l'exécution de son dessein , et pour y arriver , il se mît à fréquenter les églises , cherchant les plus silencieuses et les plus sombres , et y passant souvent des journées entières. Là , il essayait de pénétrer par l'émotion dans les mystères du christianisme ; aux heures des offices , il s'exposait au milieu de la foule à la contagion de la prière si bien exprimée dans ces paroles de l'évangile : «Quand plusieurs seront rassemblés en mon nom , je serai au milieu d'eux. » Lorsque la nef redeve- . nait déserte , il laissait vaguer sa rêyerie dans ce silence tombal qu'interrompait seulement de loin en loin la toux grêle de quelque vieille dévote , ou le vagissement plaintif d'un enfant , que sa mère , pauvre femme qui prie agenouillée sur ses talons , se hâte d'apaiser en le berçant contre son sein ; ou , prêtant l'oreille à l'écho sonore de la ;^oûte , il s'amusait à reconnaître le pas magistral du bedeau ou du suisse , le pas timoré d'une dévotion de passage , le pas lent et interrompu du curieux étranger , ou le
pas indifférent du piéton qui trayerse l'église pour aller à ses affaires.
Un jour , que Fabien s'était oublié dans cette atmosphère d'obscurité , de fraîcheur et de silence si propice à la rêverie, il vit sortir d'une chapelle latérale un prêtre en surplis et deux femmes dont l'attitude recueillie disait assez qu'elles venaient de se présenter au tribunal de la pénitence. Toutes deux vinrent s'agenouiller à peu de distance de Fabien qui les examinait machinalement. L'une paraissait jeune et l'autre d'un certain âge ; c'était probablement la mère et la fille. La plus âgée portait une robe grise, un chapeau blanc et un voile noir ; la plus jeune était vêtue d'une longue robe blanche tout unie, une grande pèlerine pareille enveloppait sa taille , et son visage, caché sous une ample capote de perkale , était tout à fait invisible. Malgré la simplicité de ce costume , il y avait dans leur air et leur tournure ce je ne sais quoi qui révèle la femme bien née. Après quelques minutes de prière , la dame âgée s'assit et se mit à lire dans ses heures , mais la jeune fille demeura à genoux les mains jointes et la tête baissée , dans une pieuse et profonde méditation. La vieille dame remit enfin son livre dans son sac. Avez-
TOUS fini? dit-elle à l'autre d*uii ton légère* ment impératif. — ^ Oui , maman , répondit une jenne et douce voix. Et les deux femmes se dirigèrent y ers la porte. Fabien les suivit sans trop savoir pourquoi. Il vit que la jeune personne s'était arrêtée sous le porche pour donner quelque monnaie à une pauvre vieille, de celles qui sont là à poste fixe ; cette fois elle avait le visage tourné de son côté , et le reflet d'un mur frappé par le soleil couchant l'éclairait magiquement sous sa capote blanche. Que devint Fabien eu l'apercevant ! c'était sa vierge à lui , son idéal tel qu'il l'avait rêvé , les yeux baissés, la tète un peu penchée, les lèvres entr'ouvertes par un miséricordieux sourire ; voilà bien ces cheveux qui se séparent en bandeaux dorés sur un front d'albâtre , ce profil délicat qui tient à la fois de l'enfant et de la femme , cette jeunesse pensive , cette gravité . tendpe qu'il cherchait à retracer. — Allons donc , Marie ! dit la voix de la mère , et la belle vision disparut. — Marie! elle s'appelle Marie! Et Fabien s'élança pour la voir encore ; mais elle et sa compagne étaient déjà montées'dans une voiture fort simple , dont un laquais vêtu de grià refermait la portière. La voiture parlit , et Fabien désappointé rentrait à pas lents
dans Tëglise. — Mon bon monsieur, dit une Toix tremblotante et nazillarde , ayez pitié d'une pauvre femme de soixante-quinze ans qui n'a plus les moyens de gagner sa pauvre vie.
C'était la vieille qui avait reçu Taumône de Marie. Fabien s'arrêta devant elle.
— Vous connaissez les dames qui viennent de sortir? demanda-t*il en lui glissant une pièce d'argent dans la main.
— Dieu vous récompense et vous accorde sa sainte bénédiction! marmotta la mendiante; Jésus ! si je connais madame et mademoiseUe de Brou, qui demeurent rue Jacob , n"*..., des pe;rsonnes si charitables ! Ah ! nous connaissons bien vite les bonnes âmes qui ont pitié de nous. Voyez , monsieur , cela entend la messe de neuf heures tous les jours , la grand'messe et les vêpres les dimanches et fêtes , et jamais cela ne manque de donner aux pauvres , sans compter les pensionnaires au mois , ou à la semaine , et les bonnes œuvres à la fête de madame et de mademoiselle. Aussi M. le vicaire , qui les confesse , a dit au bedeau que la mère était une sainte , et la demoiselle un ange ; le bedeau l'a dit au donneur d'eau bénite qui me l'a redit ; au reste , cela nepeutpas être autrement, parce
que la vertu et la religion , c'est la marque des personnes comme il faut.
Fabien n'avait retenu de ce verbiage que le nom et l'adresse de madame de Brou. Le jour baissait , il s'achemina ver» la rue Jacob , il passa et repassa vingt fois devant la maison de Marie , les fenêtres du premier étage étaient ouvertes , on entendait les sons d'un piano : si c'était elle! Il s'arrêta pour écouter, il reconnut cet air si triste , dernier adieu que Weber adressait à la vie ; son cœur se serra , ses yeuxse remplirent de larmes. Il quitta la place à pas lents saisi d'un pressentiment mélancolique.
Le lendemain , à neuf heures , il était à l'église dans l'espoir d'apercevoir Marie ; mais sa chaise demeura vide. La messe finie , Fabien s'approcha de cette chaise , il y trouva un bou quet fané , le sien peut-être , du moins il voulut se le persuader, et s'en saisit avec toute la foi d*un rêveur amoureux.
Ce jour-là , madame et mademoiselle de Brou, qui voulaient faire leurs dévotions avant de partir pour la campagne , étaient venues a la messe de sept heures, et non à celle de neuf; c'est du moins cfe que Fabien apprit de la vieille mendiante. Cette nouvelle le consterna , aucun moyen de la revoir jusqu'à son retour! Le voilà
donc seul ! Seal ? je me trompe , il avait en laimême de quoi peapler une thébaïde. Son imagination se mit à rœuvre , et cette tête de vierge à laquelle il ne touchait pas , devint le pivot de ses rêveries ; il ne pouvait la séparer de Fimage de sa Marie, comme il l'appelait déjà; sans doute il la reverrait bientôt dans cette église qu'il fréquentait avec une assiduité qui le faisait passer pour un nouveau converti ; elle finirait sans doute par le remarquer ; peutêtre il la verrait rougir en le rencontrant à la promenade; puis viendrait l'époque du salon ; la vierge ne pouvait manquer d'attirer tous les regards. Dans un de ces jours où la foule est plus nombreuse qu'à l'ordinaire , par la raison qu'ils sont privilégiés , madame de Brou et sa fille se rendraient à l'exposition ; il les suivrait de loin à travers l'élégante cohue plus pressée devant son tableau. Quel serait l'étonnement de sa mère en retrouvant les traits de sa fille dans l'image de la Marie des cieux ! Quel serait l'émotion de l'autre Marie en cherchant dans le livret le nom du peintre par Tordre de sa mère ! Celle-ci voudrait faire l'acquisition d'un tableau qu'une si étonnante ressemblance lui rendait précieux , ou du moins en posséder une copie ; elle se rendait chez le peintre , l'invitait à venir
— sachez elle où il était accueilli avec la considë* ration due à la célébrité. Qae d'occasions de Toir Marie et de s'assurer qu'il est aimé ! Qui pourrait s'opposer à une union qui fera le bonheur de sa vie ? La fortune? mais la supériorité dans un art quelconque est une fortune qui n'est point à dédaigner dans un temps de bouleversements comme le nôtre. La naissance ? mais le talent mène à tout ; n'avons-nous pas des peintres barons? Ainsi toutes les difficultés s'aplanissaient dans sa pensée , et il se voyait déjà l'heureux époux de Marie , lorsqu'en rentrant chez lui il trouva un billet d'Armand :
« Où diable passes-tu tes journées? lui disait-il ; on ne te trouve jamais chez toi ; voilà dix fois que j'y vais pour te dire que le mois est écoulé et que le père Aubry se plaint de toi. J'ai obtenu un délai de quinze jours ; mais si tu ne livres pas ton tableau à cette époque , il te restera sur les bras , je t'en avertis ; travaille donc, et ne rends pas ma bonne Tolonté inutile.»
Fabien sentit que son ami avait raison et se promit de se mettre à l'œuvrcv, et le lendemain il s'établit devant sa toile ; mais il appelait en vain sous son pinceau les traits qu'il croyait si bien gravés dans sa pensée. Cette ravissante image , si vivante quand il la contem-
plait dans une oisive rêTerie, lui échappait comme les ombres de TÉlysëe antique , dés qa^il cherchait à la saisir. Trois jours se passèrent ainsi en pénibles efforts sans aboutir à rien; le quatrième , Fabien , désespéré , jeta sa palette. 11 faut que j'aille à Téglise , dit-il , je la retrouverai là sans doute où elle m'est encore si présente. Il prit son chapeau et sortit ; il était midi, un soleil ardent lui causait une sorte d'éblouissement qui tenait du vertige; il se hâta de traverser une longue file de voitures qui stationnaient devant l'église et d'y chercher un refuge contre la chaleur. En effet , en pénétrant sous la nef humide et sombre, un frisson le saisit , sa vue se troubla , il prit une chaise et s'assit derrière un pilier. Cependant un bruit confus de paroles arrivait à ses oreilles ; il vit qu'une foule nombreuse remplissait le chœur ; c'était un mariage qu'on célébrait; un peu remis du malaise qu'il avait éprouvé , il voulut s'approcher pour apercevoir la mariée, c'était le moment de la bénédiction nuptiale ; elle était agenouillée dans l'attitude d'un pieux recueillement ; il ne pouvait voir son visage , mais les blonds cheveux que cachait à demi son voile de dentelle le firent tressaillir. Bientôt, au bruit de la hallebarde du suisse qui retom-
bail à temps égaux sur le pavé , les rangs 6*oa- Trirent pour laisser passer les nouTeaux mariés ; Fabien n'avait de regards que pour la jeune épouse ; environnée de ses vêtements diaphanes, comme d'une auréole , elle traversait la foule les yeux baissés , absorbée sans doute dans la penséede l'engagement éternel qu'eUe venait de contracter ; à mesure qu'dle s'avançait , Fabien croyait être le jouet d'une vinon ; c'étaient bien ces cheveux dorés , ce doux et candide visage , ceteinttransparent , cette taille élancée qu'il se retraçait sans cesse. Non , non , ce n'est pas elle , se répétait-il , respirant à peine ; ce ne peut pas être elle !
£n ce moment la robe blanche de la mariée effleura la chaise de Fabien. C'était bien Marie , sa Marie ! à présent o^le d'un antre , qui passait là si près de lui sans m^e le remarquer. Il ne dit plus rien et retcHuba sur sa ehaise anéanti. Il y demeura plongé dans une sorte d'engourdissement douloureux, jusqu'au moment où la voix du bedeau vint l'avertir qu'on allait fermer les portes de l'église ^ il se leva et sortit machinalement; il erra longtemps au hasard dans les rues et se retrouva chez lui sans savoir comment. Il se jeta tout habillé sur son lit, non pour dormir, mais pour
s'abandonner à ses tristes pensées ; elles se succédaient avec un monyement si rapide qu'il avait peine a les saisir au passage ; à ses rêves des jours précédents , se mêlaient déjà ceux des jours qui allaient suivre , car Fabien n'était pas homme à s'arrêter dans le présent. On dit que rien ne porte à la poésie comme un chagrin amoureux , aussi celai de Fabien déborda en nombreuses élégies. Le jour le surprit dans cette fièvre poétique et ne put l'en arracher. Les heures passent inaperçues ; tandis que , la tête sur sa main, il édifie sa gloir» future sous la forme d'un in-d"^, enrichi de vi* guettes romantiques, ce titre : Leê Rêves de Fa^ bien, ressort en sombres caractères sur une couverture d'un lilas grisâtre, portant cette épigraphe : La vie est le rêve d'une ombre; andessous se dessine une ancre brisée à demi cachée sous une. branche de cyprès , emblème mystérieux d'espérances détruites... D'abord se succèdent les Bêtes du Matin lune Tête de Fierge, de V Église, un Air de fVeher, V Attente , jusqu'au jour funeste de la Messe de Mariage,,, puis viennent les Rêves du Soir : Cauchemar, les Déceptions ^ Désenchantement, la Mort dans la Fie, Ces titres qui se détachent sur un vélin éclatant de blancheur, sont , à la
la Tëritë, tout ce qui se présente de distinct a Tesprit de Fabien ; il ne s'y rattache pas un seul ▼ers écrit ou composé ; mais une foule d'images brillantes et fugitives traversent confusément son esprit; il entend les mots harmonieux retomber à son oreille en cascade sonore ; il voit briller le volume entr'ouvert dans l'étalage des libraires , et bientôt sur les tables des salons. Marie le lira sans doute , et peut-être un secret pressentiment lui dira qu'il s'adresse à elle; émue et touchée, elle apprendra que l'auteur mène une vie solitaire , et minée par un secret et profond chagrin. Un jour quelque ami aura entraîné Fabien aux Tuileries pour le faire jouir des premiers soleils du printenips ; une jeune femme vient à passer frileusement enveloppée encore de soie et de fourrures; quelqu'un qui l'accompagne reconnaît Fabien et le salue de loin , en disant quelques mots à l'oreille de la jeune dame qui retourne vivement la tète. C'est Elle ! Fabien , trop faible pour dominer son émotion , sent sa force qui l'abandonne ; on s'empresse de le secourir, elle aussi ne peut s'empêcher de témoigner un vif intérêt à celui qu'elle n'oubliera plus...
En ce moment on remet une lettre à Fabien, elle était encore d'Armand.
« Tu as laissé passer le terme assigné par Aabry, écrivait*il, le marché est rompu par ta faate; arrange-toi pour que je ne sois pas obligé de rembourser le billet que tu as souscrit... Un de mes lithographes vient de suspendre ses paiements, je yais me trouver très-gênë, et il n'est pas juste que le service que je t*ai voulu rendre me cause un surcroit d'embarras; en tout cas, préviens-moi de ce que tu feras. »
Bon! pensa Fabien , après avoir lu ce billet, je suis bien aise de n'avoir plus à m'occuper de ce tableau qui me pesait. J'ai encore six semaines à courir avant l'échéance du billet; d'iei-là , mon volume sera terminé et vendu , je l'espère, et je pourrai m'acquitter facilement. Comme ce brave Armand jouira de mon succès 1 Aussi je veux qu'il ait tout le plaisir de la sur* prise. Après ce court moment accordé à une réalité toujours importune , Fabien se repion* gea dans le monde poétique et n'en sortit plus. Oh! qu'il faut de courage pour s'arracher à oe monde enchanté , a ce palpas d'Alcine où tout se revêt de formes ravissantes et fantastiques , et se pare de radieuses couleurs; où les soupirs mêmes deviennent une harmonie , où les larmes coulent ccMume la rosée sur les fleurs ! Fabienî l'éprouvait et, au bout d'un temps qu'il
n'a'vidt pas calculé , après la réception d'une foale de papiers timbrés qu'il n'avait pas même regardés , il fut tout surpris , un beau matin qu'il lui prit fantaisie de sortir , de se voir accosté par deux individus qui l'invitèrent poliment à monter dans un fiacre et le conduisirent tout droit à Sainte-Pélagie où il se trouva ëcroné avant d'avoir eu le temps de se reconnaître. Tomber ainsi du haut de ses rêves de ^oire , d'amour et de poésie , quelle chute ! U n'y comprenait rien f c'était une erreur assurément. Il avait oublié , le pauvre Fabien , que les créanciers , fussent-ils nos amis , quand ils ne sont pas payés , exigent du moins qu'on leur dise pourquoi. Il avait laissé arriver l'échéance de son billet qu'Armand avait été obligé d'ac-^ quitter; les lettres de celui?ci étaient demeu^ rées sans réponse par l'excellente raison que Fabien , qui ne voulait pas se distraire de ses pensées, ne les ouvrait même pas. Armand avait perdu patience , car rien ne rond les hommes impitoyables comme l'idée d'être pris pour dupes.
u Monsieur, disait Armand dans sa dernière lettre, votre conduite est inconcevable; après m'a voir compromis et mis dans Fembarras pour prix du service que je vous ai rendu , vous
M"»» TASTV. T. I.
TOUS êtes arrangé pour que je n'eolendisae plus parler de tous. Je n'ai pu obtenir de tous ni réponse ni satisfaction ; un pareil procédé me dispense de garder aucun ménagement. Je tous préTiens que je laisserai continuer les poursuites, n
Fabien n'aTait pas lu cette lettre plus que les autres, et c'est ce qui fait qu'il tombait des nue? en prison.
Après s'être éclairci de la cause de sa capti- Tité , il fut indigné.
Armand ! se dit-il , un ami , se conduire ainsi a mon égard !
Il oubliait ses propres torts , ainsi qu'il arriTO toujours, et il se sentait si innocent d'intentions que la conduite d'Armand lui paraissait une monstrueuse ingratitude... Moi qui Tainiais tant! se répétait-il. Et il ne songeait pas qu'Armand n'aTait éprouTé que son silence , et les suites désagréables que son inexactitude aTait eues pour lui. Cependant son cœur était plein d'amertume ; l'enleTcr à tous ses projets . de gloire poétique , au moment où le Uttc qui derait les réaliser était prêt à éclore, c'était , selon lui, l'assassiner moralement. Gomment se liTrer encore au doux entraînement de la poésie dans une telle situation de corps et
d'esprit ? Tontes ses pensées étaient boulerer-
De la poésie ! s'écriait-il , des arts ! dans nn monde pareil ! ^olie , absurdité , pour qui n'en sait pas faire une marchandise comme Armand ! De l'argent ! de l'argent ! voilà tout ce qu'il estime. Et parbleu ! il a raison , car sans argent on n'a ni paix , ni considération , ni amis... Eh bien ! j'en aurai de l'argent , j'en aurai un jour ; alors ils seront tous à mes pieds , et je dirai à Armand : Tu m'as fait mettre en prison pour une misère , et moi , je veux t'enricfair , te combler de biens!... Et Fabien, attendri par sa propre générosité , fondit en larmes. Ces pleurs le soulagèrent , mais le plongèrent dans un abattement complet ; il se jeta sur son lit , ou plutôt son grabat , quitté la veille par un prisonnier qu'on avait transporté à l'infirmerie dans un accès de fièvre chaude. En se tournant et se retournant, il sentit quelque chose à son chevet, c'était un paquet de papiens que Fabien se mit à examiner curieusement sans y rien comprendre d'abord. Enfin il vit que c'était une suite de calculs sur la loterie qui avait conduit son prédécesseur à l'hôpital en passant par la prison» Fabien avait quelques notions de mathématiques ; il fut frappé dfi la
précision de ces calculs immenses et compliqués qu'il étudia avec un intérêt croissant. L'auteur, en suivant la division du cercle en 90 de^és, y rapportait les 90 numéros et leurs divisions par quines , et , en cherchant combien de fois chaque numéro reparaissait dans un temps donné , il était arrivé , par une suite prodigieuse d'équations , à prévoir juste une fois sur cinq chaque numéro sortant , à en juger du moins par les livres de tirages de la loterie qu'il avait annotés pour en faire l'expérience. Avait-il déjà hasardé de l'argent sur sa découverte ; ou , avant qu'elle fut éprouvée, la joie lui avait-elle tourné la tète ? C'est ce qu'on ne sait pas ; mais Fabien s'empara de ce travail et se mit à le continuer avec une ardeur incroyable , afin de le pousser au dernier degré de certitude.
Oh ! se disait-il , c'est pour le coup que je vais obtenir l'amour et les respects du monde; car je ne suis pas de ces stupides pourceaux pour qui l'or n'est qu'un moyen de se vautrer dans la fange ; mes jouissances , à moi , sont d'un ordre plus élevé ; mon faste est profitable aux arts , au bon goût , à l'élégance , à la vérité , j'aurai un hôtel , que je fais bâtir , non d'après tel ou tel modèle connu , mais d'après
mes besoins et en consnltant la destination , Tëpoque , le climat , car ici , à Paris , au dixneuyième siècle , sous notre ciel pIuTieox , je ne me soucie ni d'un temple grec , ni d'un palais italien , ni même d'un château gothique , n'étant pas dans l'intention de servir à mes convives en guise d'entremets , un escadron de gens d'armes q$ii fassent à cheval, trompettes sonnant et enseignes déployées , le tour de ma salle a manger. Je veux une habitation de ce temps-ci, où tout soit comfortable, où la richesse et l'élégance n'ôtent rien a la commodité. Remarquez , dis-je à mon architecte , la construction d'un vaisseau, y a-t-il là rien d'inutile ou de superflu? Ces cordages, ces voiles , ces agrès dont les enlacements semblent disposés pour le plaisir des yeux , le sont en effet pour la rapidité de la manœuvre ; si une ligne vous parait plus élégante , une courbe plus heureuse , c'est qu'elle ajoute à la sûreté ou à la légèreté de la marche. Voilà ce que je vous demande. L'architecture n'est pas , comme les autres arts , la simple expression d'une pensée individuelle ; elle touche aux arts d'utilité par sa destination qui s'applique à un besoin matériel : celui d'être logé ; le soin d'y satisjEaire avec le plus d'agrément possible doit
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donc être la première pensée de l'artiste. Tonte ligne , tout ornement qui ne va pas à ce but est absurde ou superflu. Voici donc , sauf possibilité , ce que je voudrais.
Mon bôtel est entre cour et jardin; le corps de logis sur la rue n'ofire qu'une façade unie à un seul étage, terminée par la balustrade d'un toit en terrasse ; elle est percée d'une ar-^ cade fermée d'une simple grille qui laisse Yoir l'intérieur de la cour, et de quatre grandes fenêtres cintrées , deux de chaque côté de la grille. Les voitures peuvent s'arrêter commodément sous la voûte ; à droite , se trouve un grand vestibule vitré , et un escalier ; à gauche , le logement du concierge et une chapelle dont l'entrée est dans la cour. La façade de l'hôtel , à compter du premier étage , s'avance en saillie , formant ainsi , au rez-de-chaussée , une galerie couverte , soutenue par des colonnes; au-dessus, règne un balcon également couvert et orné de colonnes et d'une balustre de pierre découpée à jour. Les fenêtres du deuxième étage , cintrées par le haut , ont aussi de petits balcons de pierre légèrement saillants. Ce corps de logis se joint à celui de devant par deux galeries , à un seul étage recevant le jour dm haut et soutenues aussi sur
des colonnes ; car je renx qu'en tout temps on puisse trarerser ma cour à pied sec. Sous chacm» de ces galeries, s'ouviiront des portes communiquant, Tune k la cour des écuries, laquelle aura aussi une sortie sur la rue ; l'autre au jardin. Le rez*de-chaussëeetle premier sercmt consacrés aux appartements de luxe; au second tous disposerez deux autres apparte* ments plus simples et de proportions plus bour- ^oises. Le dernier étage sera distribué en cliambres de domestiques propres , commodes , aérées et chauffées ainsi que tout le reste par les conduits d'un calorifère , car je yeux que tout le monde soit heureux chez moi. Voilà ce que vous me ferez , s'il est possible ; dresser Yos plans en conséquence.
Mon jeune architecte, qui n'a pa» encore de nom à compromettre et qui brûle de sortir des propylées et du temple de Jupiter Stator , me comprend à demi-mot.
Il voit ce qu'il me faut et l'exécute mieux que je n'imagine , car il a les ressources de l'art qu'il connaît et que j'ignore.
Quant à l'ameublement , j'y considère également deux choses , l'harmonie et la commodité. — ÉTcrtuez-TOus , monsieur le tapissier ; je ne lieBS ni au moyen-àge , ni au Louis XIV , ni au
Loiiis XV , ni à Tantiqae , mais senlement à Félëgance , et surtout au comfort. Donnez au dossier de vos fauteuils la hauteur et la courbure la plus convenable et la plus commode ; faites-nous des coussins moelleux , des angles abattus qui ne nous brisent pas les coudes ; que les sièges des appartements de réception dégagent les tailles et fassent valoir les toilettes ; que ceux du petit salon où Ton se réunit pour causer , se prêtent à toutes les douceurs du nonchaloir. Bon Dieu ! qu'on a de peine à trouver dans ce siècle un homme qui ait Fesprit de son métier, au lieu d'avoir Tesprit de commerce , qui s'applique à tout aujourd'hui , depuis les convictions jusqu'aux petits pâtés.
Un amateur me parle de ma galerie de tableaux ; je l'invite à venir la visiter ainsi que mon hôtel.
— Entrez , monsieur , — voici l'escalier* L'escalier , dont la cage est revêtue de stuc et les marches couvertes de tapis , conduit à la galerie qui longe un côté de la cour. — Vous voyez que j'ai ici un échantillon des différentes écoles , et j'ai eu soin de réunir^tout ce que j'avais d'un même maître ou d'une même écolp ; car , en passant brusquement d'un genre à un
autre , d'un système a an autre , ils se nuisent si bien qu'on perd pour ainsi dire la possibilité d*en goûter aucun. — Voyez ici , entre récole allemande et celle de Rapbaèl , ce tableau de l'Espagnol Moralez représentant la tète du Christ mort , appuyée sur le sein de sa mère , entre la Madeleine et un ange qui prennent part à sa douleur. Vous ne trouvez dans cette peinture naïve ni la science profonde du dessin , ni la magie de la couleur ; mais devant la sublimité de cette mort et de cette douleur, vous demeurez saisi d'admiration , et en vousmême vous confirn^ez à l'artiste le surnom ai El difdno qui lui fut décerné par ses compa* triotes.
Au bout de la galerie qui touche au principal corps de logis , nous trouvons un second escalier ; descendons , s'il vous plait , monsieur , pour visiter le rez-de-chaussée. Nous remonterons par un troisième escalier qui occupe l'autre angle du bâtiment. Vous voyez que ceci est un appartement d'été ; toutes les pièces sont revêtues de marbre et chacune d'un marbre différent. Admirez ces pavés en mosaïque , je vous prie; voyez comme, grâce aux galeries couvertes de la façade , le jour est ici doux et mystérieux. Ces portes vitrées ouvrent sur le
jardin , et semblent prolonger Tappartement rempli de flenrs , car je n'ai point voulu ici d'autres ornements. . Vous regardez l'étoffe de ce meuble ?... Ce n'est point de la soie, comme TOUS l'ayez cru , mais du fil damassé et lustré comme le linge de table. — N'approuvez-yous pas cette invention?... (L'amateur admire et s'extasie.) Montons maintenant au premier , s'il vous plait. Nous visiterons d*abord la galerie parallèle à celle où sont les tableaux ; tout y est simple et sévère , c'est la bibliothèque. Les rayons sont en citronnier et les ornements en bronze; les livres , uniformément reliés en maroquin grenu de couleur bronze , portant mon chiffre , car je n'aime pas la bijouterie en fait de reliure : on doit oser se servir de ses livres. J'ai pourtant dans ce petit corps de bibliothèque qui fait face à la cheminée quelques raretés bibliographiques qui n'ont que ce seul mérite , et que j'ai fait embellir de tout le luxe de la reliure. Une longue table en citronnier dont le dessous forme aussi bibliothèque , oc* cupe tout le milieu de la galerie. Les bustes en bronze des grands écrivains couronnent la bibliothèque. Au-dessus de la cheminée et du petit corps de bibliothèque qui lui fait pendant, sont deux jolis bas-relie£s en marbre
jaunâtre dans des cadres de bronze. Cette porte qui fait face à Tentrée est celle d'une tribune donnant sur la chapelle; tous pouvez voir d'ici au-dessus de Tautel ce beau tableau du Christ bénissant le pain, par Carlo Dolce.... Retournons maintenant sur nos pas. Cette pièce est mon cabinet. La tenture est un drap de soie yert , les meubles sont en ébène arec incrustations en cuivre, la pendule est dans le même style. Vous admirez cette écritoire et cette garniture de bureau ? un seul artiste en Europe , Morel , a le secret de cette espèce de mosaïque en pierres fines. Entre mon cabinet de travail et ma chambre à coucher se trouvent une salle de bain et un cabinet de toilette. Ne trouvez-vous pas que cette chambre est convenablement décorée , que cette étoffe de soie bleue à ramages satinés sur un fond mat et cannelé est d'une belle nuance et d'un effet riche et grave? Voici maintenant les* appartements de réception : ces deux salons, en ouvrant les trois portières qui les séparent, peu* vent n'en faire qu'un au besoin , l'un donne sur la terrasse couverte de la cour ; l'autre sur une serre remplie des plus belles fleurs. La tenture est, comme le meuble, d'un rouge foncé mêlé d'or. C'est le drap d'or de nos pè-
res , car on aTait des draps d'or de tontes couleurs. Marie d'An^eterre, femme de Louis XII, était Têtue , à son entrée , d'un drap d'or blanc.
Et Fabien continue à promener de cbambre en cbambre l'amateur enchanté ; celui-ci exprime le regret de n'avoir pas amené sa femme pour la faire jouir de la vue de toutes ces belles choses. — Fabien répond à ce regret poli en *deraa|idant la permission d'envoyer à tous deux un billet d'invitation pour le premier concert qui sera donné chez lui. — L'autre se confond en remerciements. — La scène change :
Les artistes les plus célèbres , les femmes les plus élégantes , les plus hautes notabilités sociales sont réunis dans les salons resplendissants. Fabien , appuyé contre sa cheminée , jette autour de lui un regard satisfait, tandis qu'un profond silence s'établit pour laisser commencer un morceau de la Création. Au moment où la ritournelle iinnonce l'arrivée du céleste messager dans les jardins d'Éden , une blonde tête s'avance timidement entre les rideaux ronges qui tiennent lieu de porte et y demeure comme encadrée jusqu'à la fin du morceau. Est-ce une vision?... Marie !... Et Fabien reste pétrifié les yeux fixés sur la charmante apparition ! ••• L'air
acherë , elle s'avance d'an pas lent et donx , appnyëe sur le bras d'nn homme que Fabien reconnaît pour l'amateur auquel il a montré sa ^^alerie; ainsi cette femme dont il parlait et qu'il appelait la sienne, c'était Marie! De ce moment on seul objet attire l'attention de Fabien. La Yoilà qui salue avec un doux sourire des femmes de sa connaissance... ceUes-ci lui offrent une place auprès d'elles... Elle accepte et quitte le bras de son mari qui va se joindre à un groupe d'hommes de l'autre côté du salon.... Elle parle en jetant autour d'elle un coup d'œil d'admiration. . . SesYoisines semblent lui faire une proposition. . . elle hésite. . . Bientôt toutes trois se lèvent. Sans doute elles vont visiter les autres pièces de l'appartement. — Fabien les suit de loin, jusqu'au petit salon tendu de damas blanc avec des bordures de velours violet ; aucune dorure ne venait se mêler à cette riche simplicité , les amples rideaux de damas blanc bordés de velours violet, le meuble du même velours complétaient l'harmonie , et sur le marbre blanc de la cheminée des touffes naturelles de ces larges pensées , dont la sombre nuance est à peine égayée par un point d'or, fleurissaient dans des vases d'albâtre. Les jeunes femmes enchantées se jettent sur les di-
vans en se récriant sur cette magnificence de bon goût. Bientôt ud coup d'archet les rappelle an salon ; Marie seule demeure dans le fauteuil où elle s'était assise, ou plutôt étendue , la tète contre le dossier et la joue sur sa main ; un candélabre placé au-dessus d'elle l'inondait d'une nappe de lumière qui venait mourir à ses pieds, mollement croisés l'un sur l'autre. Sa robe transparente, sa blonde cbeyelure, où tremblent comme de blanches étoiles quelques fleurs délicates , se détachent merveilleusement sur le sombre yelours du fauteuil ; à son cou brille une toute petite croix de diamants retenue par une tresse noire presque imperceptible ; on ne lui voyait aucun autre bijou. Dans cette rôreuse attitude , elle écoute les sons de la musique qui parviennent jusqu'à elle ; c'était un quintetto , où une phrase d'alto , lente et mélancolique , revenait sans cesse comme un souvenir triste et chéri à travers le thème monotone de la vie* A la fin du morceau , elle aperçoit Fabien à quelques pas d'elle , et se lève un peu confuse en murmurant quelques mots d'excuse pour elle-même et de compliments pour lui ; l'entre* tien se lie et se prolonge, la musique en est le sujet. Fabien cependant voudrait savoir quelle pensée inspirait à la jeune femme ce morceau
tpù Fabsorbait si oomplétemeiit , et, par des Yoies détournées , ilarrire enfin à le demander : — £h Ih^i! si Tons Toolez le savoir, dit-elle , cette ]^rase mélaneolique qni revenait toujours , et toujours la même , me semblait la voix des pauvres sa plaignant de notre oubli au milien de toutes ces magnificences.
Et Fabien tressaille à cette révélation inattendue. — Les pauvres ! Qui , vous avez raison, je ne pensais pas aux pauvres , mais j'y penserai à l'avenir , je vous le promets. ••
Pendant qu'il parie , Marie le regarde comme on regarde une personne dont on a un souvenir confus... Fabien s'en aperçoit , et , ouvrant la porte de son cabinet, il en rapporte un magnifique album qu'il met sous les yeux de la jeune ^raoune ; là , un habile pinceau a reproduit toutes les scènes de l'église : la sortie du confessionnal, l'aumône, le mariage; dans ces dessins , c^iendant , la figure qui représente Marie est toujours placée de manière à ce qu'on ne puisse apercevoir son visage.
— Ah ! oui , je me souviens... dit-elle avec Tivadté ; jeme sMviens , répète-t-eUe plus lentement, c'est l'église où j'allais autrefois a la messe. •• c'est là que je me suis mariée.
A ces motSy eue relève la tète en attachant
sur Fabien un ref^rd plein d'une dignité calme, et bientôt elle quitte la chambre sans affisctation. Après un moment d'étourdissement, Fabien la suit ; mais il parcourt en vain des yeux la salle du concert, elle n'y est plus... Soudain, palais , fortune , musique , tout s'ëyanouit avec elle , et Fabien se retrouYc en prison, devant sa table couverte de papiers remplis de tous les A -|- B , matériaux de son opulence future* Ainsi l'image de Marie venait se mêler à tous ses rêves ; elle était le but où tous venaimit aboutir. 11 faut avouer que la vie monotone de la prison , le défaut de distraction et d'exercice devaient accroître chez Fabien cette disposition maladive, et il était trop heureux d'échapper à la réalité qui l'entourait pour conserver la force de s'arracher à ses illusions. D'ailleurs l'occasion en était toujours présente à ses yeux sons la forme de ces infaillibles calculs qui devaient le conduire à la richesse : car les esprits de cette trempe ne créent pas à vide ; mais cedez^leur seulement l'étendue d'une peau de taureau, ils y auront bientôt bâti une ville.. • Ne leur demandez pas surtout de se contenter d'un résultat proportionné à la peine, ils le dédaigneront. Ainsi Fabien ne voulait faire l'épreuve de son secret.que lorsqu'il serait par-
▼ena à une certitude complète , car il ne doutait pas de l'obtenir , et cette conyictîou lui suffisait pour le moment. Il est vrai , pensait-il arec une sorte de remords , que cet or Tient du peuple en grande partie ; si je m'enrichis aux dépens du pauTre , ne sera-t-il pas juste de lui rendre ce qu'il m'aura prêté ?...
Et déjà l'imagination de Fabien travaille sur ce yaste champ , les misères de l'humanité ! si yaste , en efifet , que la plus actiye bien- ^ fûsance, la charité la plus intelligente n'en ont pu encore trouver le bout. Il commence à passer en reyue les besoins des plus nécessiteux sans y trouver un remède qui le satisfasse complètement. D'abord son esprit se porte sur les soufirances que fait endmrer le froid ; car , en qualité de frileux , celles-là l'ayaient frappé davantage ; il n'avait jamais pu voir sans un déchirement de cœur un pauvre grelottant l'hiver au coin d'une borne. Et il se dit : Quand'je serai riche, j'établirai dans tous les quartiers de Paris de grands chauffoirs où les indigents viendront se mettre à l'abri. Cependant , quand ils se seront chaufiés tout le jour, combien ne lemr paraitra-t-il pas plus dur de rentrer le soir dans leurs greniws glacés ? Puis les mendiants trouveront plus avantageux peut-
élre de rester dans la rue où ik excitent la oommiiëration des passants, car avant de se ohaufiisr il faut mangier... Mais si Ton profitait du combastible employé pour £aire cuire des aliments peu coûteux, une soupe économique, par exemple, que les pauTres pourraient se procurer pour une modique rétribution. •• si des conduits de chaleur édiauffaient suffisamment de vastes dortoirs où on les recevrait pour le même prix que les logeurs à la nuit... si de vastes ateliers offraient aux ouvriers sans travail le moyen de s'occuper , avec un bâiëfioe mo4iqne , en attendant mieux , à confectionner des objets d*liabillement qui seraient livrés à bas prix , ou distribués aux indigents , n'obtiendrait-on pas un meilleur résultat de secours ainsi réunis que de distributions précaires et isolées ?. • . Sans doute une telle entreprise attirera Fattraition du gouvernement, les hommes de l'administration seront curieux de me oonnaitre et de s'édairer de mes idées. Vous avez le pouvoir , leur dirai-je , mais à quoi vous sert-il , dans l'intérêt commun? Occupés de vous défendre de droite et de gauche contre les attaques des partis , vous restet-il le temps de penser au bien-être de ceux que vous êtes censés gouverner? Laissez-les
dooe agir à leur goue , quant à leurs intérêts matériels, et décider de ce qui les regarde sans dépendre d'une signature que tous n'avez pas toujours le temps de donner. •• Du moins , si Ton ne peut attaquer les sources du mal, chaque localité appliquera à ses plaies particnlières un palliatif momentané , qui les empêchera de s'enyenimer.
Ceci pourra bien ne pas plaire à ceux qui m'écouteront, mais je n'aurai pas l'air de m'en apercercHr , et je poursuivrai tranquillement.
Votre influence cependant peut avoir aussi un efiet salutaire; notre société, qu'on dit en progrès, ne fait selon moi que s'évertuer à re> gagner sur beaucoup de points ce qu'elle a perdu ; t&ches de seconder ce mouvement.
La concurrence des travailleurs , la division des fortunes, en établissant la nécessité du bon marché cmt fait déchoir notre industrie , comme il arrive toujours lorsqu'il devient plus lucratif de faire mal et beaucoup , que de faire peu et bien; n'est-ce pas à vous de porter remède à oette déchéance? S'il existe encore quelque^ industriel y comme il en était autrefois, qui fasse son métier avec un amour d'artiste, portez là vos encouragements; ceux
qui ne font que du commerce n'en ont pas besoin , et il est bon de conserver un point de comparaison. Pourquoi n'auriez-vous pas de jeunes enfants du peuple dont tous paieriez l'apprentissage chez les meilleurs ouvriers?... Vous avez bien des bourses gratuites dans les collèges, des cours gratuits pour le haut enseignement dont le peuple ne profite guère , encore qu'il les paie ; ayez pour lui des apprentissages gratuits , dont le but serait de maintenir la main-d'œuvre à un certain degré de perfection. Les ciselures de la renaissance, l'ébënisterie de Louis XIV, la bijouterie de Louis XV, ne feront plus comme aujourd'hui le désespoir de nos ouvriers incapables de les égaler...
Quant aux arts et aux lettres , je ne chercherai pas à décider avec les économistes si le gouvernement doit ou non les protéger ; mais je voudrais que cette protection fût du moins efficace et bien entendue. Ainsi, avec une grande dépense à ce sujet , on ne satisfait personne, parce qu'on éparpille entre trop de mains ce qui devrait assurer le pain de quelques-uns. Il vaudrait mieux peut-être diviser la somme allouée en un certain nombre de pensions qui ne se distribueraient qu'à mesure
de leur vacance. On a supprimé aussi les logements qui, autrefois, s'accordaient aux artistes et aux jg^ens de lettres , et c'est les priyer du plus grand bien qu'on puisse leur faire , la tranquillité que donne un asile assuré ; c'est leur enlever ce dont les jugeait dignes même le feu ministre M. de Corbière , qui leur passait un grenier en sus du pain. Otez-leur le souci du vivre et du couvert, vous ferez asses pour eux sans les charger d'emplois qui absorbent leurs facultés , on de sinécures qui les endorment. Je suis assez, sur ce point, de l'avis du roi Charles IX, lequel disait que «c les poètes ressemblaient aux chevaux , qu'il « les fallait nourrir et non pas trop soûler « et engraisser , car après ils ne valent rien « plus. »
Après tout , ajoutait Fabien avec fierté , ce qu'on ne fera pas je le ferai , moi... Dans ce temps-ci , par bonheur , le pouvoir n'est pas une condition indispensable pour faire du bien aux hommes , l'argent suffît... Oh! c'est alors que mon nom sera environné d'une brillante auréole; alors qu'il résonnera doucement à l'oreille de Marie. .. de Marie qui aime tant les pauvres!...
— Une bonne année , monsieur Fabien , dît
en entrant le porte*clefs qui Tenait tirer ks Terrons. Je ne vons dirai pas : accompagnée de plusieurs autres ; car j*espère que tous ne serez pas ici Fan qui Tient...
— Merci, R«iaud , répondit Fabien révdllé par ce compliment joTial... Je Toudrais pou- Toir TOUS récompenser autrement que par un souhait pareil.
— Oh! oui, monsieur Fabien, je suis sûr que si tous aTies le moyen , tous donneriei des étrennes meilleures que ce satané gouTernement que la peste crèTe.
— Et que TOUS a-t-il donc fait? reprit Fabien en riant.
— Pardine! il Tient de nous supprimer la loterie.
— Supprimer la loterie ! ! !
Et Fabien retomba sur sa chaise dans rabattement d'un homme auquel un coup subit ravirait une immense fortune.
— A la bonne heure, continua le porteclefs , en Toilà un qui me comprend et qui ne dit pas comme les autres : C'est bien fait. Je TOUS demande un peu à quoi que je Tas employer les quarante sous que je mettais à chaque tirage de Paris ? Il y a la caisse d'hargnes, qu'ils me disent. Pardine oui ! me t'Ià riche
avec leur caisse, où ce qu'il me faut vingt ans pour que cent francs m'en rapportent cent autres ! Ça merendra-t«il 75,000 îr. que je pou* vais gagner avec un quaterne? Ils m'obserrent comme ça que tout le monde il ne gagne pas les quaternes. C'est Trai , mai» enfin pourquoi pas moi comme un autre ? Au lieu qu'à prë* sent , j'ai pas même l'agrément de la chance ; je suis ben sûr qu'il ne m'arrirera rien.
Le pauTre Renaud aurait pu continuer longtemps ses doléances , Fabien neFentendait plus. L'anéantissement de toutes ses espérances dans Fétat d'exaltation où il se trouvait était une secousse trop forte pour son faible cerveau : il étouffait ; un bourdonnement étrange retentissait à ses oreilles , des ébkmissements lui étaient la vue ; il fit un mouvement pour ouvrir ses habits, mais la force lui manqua et il tomba par terre sans connaissance.
Le brave porte-clefs le mit sur son lit et courut chercher du secours; le médecin de la prison lui trouva une fièvre ardente que ne diminua point une copieuse saignée. 11 était dans un délire complet que dominait cependant une idée dont la fixité efiraya le docteur : c'est que le gouvernement avait aboli la loterie pour Fempécher de réaliser ses plans bien-
faisants et le retenait en prison pour le pomr de les avoir conçus. Dans les premiers temps, il ne rêvait que poignards , vengeance , conspiration... mais à mesure que l'ardeur de la fièvre se calmait , ses idées prenaient un autre cours. « Vous voyez , disait-il aux gens qui l'approchaient, avec ce regard profond plus affligeant que l'égarement , ce que c'est que de vouloir le bien de l'humanité ; mais ib ne savent pas encore ce que peut un homme dans le temps où nous vivons ! C'est pour la cause du peuple que je suis ici , c'est à lui que je remets la mienne ; ma voix parviendra jusqu'à lui , il saura ce que j*ai souffert pour améliorer son sort, il renversera mes ennemis et viendra m'enlever d'ici en triomphe ...»
Il n'était pas besoin de lui tàter le pouls pour juger qu'il n'était pas dans son bon sens. Bientôt le docteur , qui faisait des expériences sur la folie, obtint que Fabien fut transporté dans une maison de santé où se traitait cette maladie ; le changement de lieu produisit une amélioration apparente. L'exaltation du cerveau parut se calmer quelque peu; seulement le malade semblait se défier de ceux qui l'entouraient et ne leur parlait plus des idées qui l'occupaient. u On a feint , se disait-il , de ine mettre en It-
herté , mais je vois bien qa'on me suit et qu'on m'observe : observez , mes amis; je n'ai pas envie de m'ëvader ; ce n'est pas ainsi que je sortirai de vos mains. Le peuple victorieux viendra me rendre à la liberté , j'aurai soin qu'aucun excès ne souille son triompbe, je lui donnerai l'exemple de la générosité. Le président de la république, car je le serai indubitablement , ne vengera point les injures de Fabien. D'ailleurs j'aurai trop à faire pour songer à mes querelles personnelles... Aussi je supprime d'emblée les réceptions officielles et les visites d'apparat... Mes amis mêmes seront ajournés au temps où maliberté me sera rendue ; jusque-là , j'appartiens tout entier à l'État... Je donne audience tous les jours de huit heures à dix , mais chaque jour est consacré à un genre d'affaires différent ; mes solliciteurs sont obligés de spécifier d'avance l'affaire dont ils veulent m'entretenir : financière, politique, personnelle, etc., et on les ajourne en conséquence. Je ne serai guère importuné par les demfindeurs de places , car les conditions nécessaires pour obtenir tel ou tel emploi étant connues à l'avance, tous ceux qui ne les rempliront pas à la lettre , seront exclus sans exception , fût-ce mes plus proches parents ou mes meilleurs anus.
Comme la oh we dooi on dcrvra me parler sera déterminée , il sera difficile de m'énga^r dans oes vaines causeries , pièges où tr<^ souvent se laissent prendre ks hommes d'État.
— Telle affaire ^ monûeur? elle est du ressort de tel mînistàre. Yoyei au bureau n? l... Mon homme s'y rend ^ un oommis prend ses pièces , sa demande ou sa note , y met un numéro d'ordre , qu'il inscrit sur un registre avec la date de la réception et du renvoi... Le reste est expédié au ministère ou au bureau que cela eoncerne.
— Revenes td jour , monsieur , vous aurem une réponse.
Le quidam revient , la réponse est inscrîtd dans une colonne du registre ; si c'est un refus ou un retard, il doit être motivé.... Ohl les affaires marcheront vite sous mon gouvernement!... Je mettrai aussi la probité à l'ordre du jour : avec une ou deux bonnes destitutions bien éclatantes , je ferai passer la mode des pots-de-vin... Les chambres auront leur tour; car comment comprendre aujourd'hui un gouvernement sans chambre , et môme sans deux chambres? car , avee une , que deviendrait l'é* quilibre?... La lutte serait trop directe et tr<^ tôt finie. Au lieu que deux chambres nudntien-
nent le pouToir dans une oscillatioii majeitaense , comme les deux plateaux d'ime ba^ lance. A la yérilë , je n'aurai point de pairie , les titres nobiliaires n'étant point dans l'^prit de ma république; mais j'aurai qudque chose, comme un sénat, un conseil des anciens, qui gardera reUgieusement les traditions du passé pour les opposer à l'impulsion novatrice de la diambre des Députés.. .. A propos de diam^ bre des Députés , comment sera composée la mienne?... comme le youdront les électeurs, car ils auront dans leurs chcnx toute la lati* tude possible , aucune condition d'âge , de fortune , d'état ne sera imposée aux députés; car s'il est encore difficile d'en trouver de bons avec un choix illimité, que serait-ce si on ne pouvait opter qu'entre un petit nombre d'hommes !
Quant a«ix électeurs , ils devront avoir trente ans accomplis , savoir lire et écrire , et justifier d'un état ou d'un revenu suffisant pour les faire vivre. Tout homme convaincu d'avoir eu recours à la charité publique ou particulière^ tout homme dont les dettes excédfflt)ttt le ra^ venu , ne pourra être électeur. — Mais, m'objectera-t-on , il pourra cependant être député!... — Pourquoi pas? Si un hom»e dans
la situation que j*ai dite conserve assez de crédit pour se faire élire par ses concitoyens , il mérite de l'être : qui sait s'il ne sera pas Mirabeau ? n
Ainsi , poursuivant ses plans réformateurs et créant comme tous les faiseurs d'utopies des hommes pou» sa république , car de les prendre tout faits , on sait ce qu'il en coûte , Fabien en arrive au faite de la gloire et de la puissance. Aussi , il n'y a point de doute qu'à l'expiration de sa présidence , on ne le supplie de conserver une autorité dont il fait un si noble usage. — « Non , mes amis , dit-il dans un discours solennel , je n'occuperai pas plu» longtemps que la loi ne le permet le poste où vos vœux m^ont placé. Tout le bien que j'y pourrais fedre encore ne vaudrait pas celui que vous retirerez de l'exemple que je donne , s'il peut forcer mes successeurs à m'imiter ; car il n'est pas commun ici de quitter le pouvoir quïmd on le peut garder*. • Tant de gens vous convient à vous en saisir , que d'un Brutus on ferait bien vite un César!... Adieu donc , mes amis; mon dernier vœu , en. rentrant dans la retraite d'où je suis sorti , est de vous voir gouvernés par des che& assez bons pour m'y faire oublier! »
Des acclamations universelles accueillent ces
paroles ; on vote à Fabien une rëeompenie nationale ; on parle de loi élever des statues..^ Son nom est dans toutes les bouches : le peuple s'attèle à sa voiture et le traîne par la ville aux cris de vive Fabien L.^
Ce moment de triomphe causa à Fabien une telle exaltation cpe le docteur jugea prudent de lai faire appliquer une doudie , qui le fit descendre subitement de son piédestal. L'effet même en fut si marqué, la réaction quis'opéra^ si forte , que Fabien , complètement abattu , tomba dans- une sorte d'insensibilité qui dura plusieurs jours. De tous les moyens qu'on e»r saya pour l'en tirer , le grand air seul parut produire quelque effet ; mais le malade demeura plongé dans une profonde mélancolie , car la. raison commençait à lui revenir assez pour qu'il entrevit sa véritable «ituation^ et cependant, en concevant que ses rêves lui donnassent aux yeux des autres l'apparence de la folie , il ne pouvait se résoudre à les considérer comme tels. Il accusait le sort qui toujours ' était venu l'arrêter dans l'exécution de ses brillants4esseins..-^ Et maintenant, se disaitil, sous prétexte de soigner ma santé,, on me retient, à l'écart , loin des r^ards du monde ^ on paralyse mes facultés , et peut-être on viendra
m'aocnser de n'aroir rîea fait , que des jmnk jets. Et que font donc tow les hommes jusqu'au jour du succès ? des projets... Qu'était Napidéon arant que les cireonstanoes Tinssent l'aider à se révéler?... un borame k projets... Gloire , fortune , influence , pouvoir , quoi ! c*e8t en vain que j'avais foi en vous? quoi ! j'aurai passé en ce monde , pauvre , oisif, inconnu , prisonnier?... Malheureux Fabien!
qu'as-tu fait à la Providence?
Ainsi se désolait le rêveur en pareonrant lentement les allées du jardin où on le laissait errer à son aise sans x>araitre le suivre. Pion^ dans ses sombres pensées, il demeurait des heures entières tantôt appuyé contre un arbre, tantôt assis sur un banc. Un jour enfin il s'était jeté sur le gazon , et d'une main distnite il arrachait les fleurettes qui croissaient dans l'herbe autour de lui... Tout à coup un souvenir traversa sa pensée. — Oh ! dit-il , je vous reconnais, petites marguerites des champs, vous me rappelez mon enfance et ces jours heureux où j'avais encore une mère ! Oui , je m'en souviens... C'était pendant une après-dinée du mois de juin , le soleil était encore haut sur rhorizon , et dans l'herbe , qui paraissait tout étinoelante, brillaient çà et là une foule de
fleurg , ks ues tontes blanches , les autres d'un bleu d'azur , d*un jaune d'or ou d'un rouge éclatant. Émeryeillë de cette vue, je voulais tout cueillir, et, ayec l'aide de ma bonne , je me vis bientôt potstsesseur d'un immense bouquet ; ^le alors , s'asseyant au pied d'un arbre , choisit dans ce faisceau de fleurs des bluets , dont die fit une beUe couronne qu'elle posa sur ma tête; ensuite, prenant quelques marguerites , elle fendit ayec une épingle leur tige délicate et les passa à mes doigts de manière à former une bague dont la fleur figurait le duiton; enfin elle chercha dans le panier qui cont^iait mon goûter mie couple de censés jumelles qu'elle suspendit à mes oreilles ; je la laissais faire le cœur palpi*tant d'émotion. Jamais jeune mariée dans tout l'éclat de ses joyaux de nooe, jamais roi dans .toute la pompe de son sacre , ne se sentit plus fier dé sa parure que je ne l'étais de la mienne. Tout gonflé d'orgueil et de joie , je courus me montrer à ma mère. Elle m'accueillit avec un doux sourire , un sourire que je vois encore L,.
Ici Fabien se souleva sur son coude , et levant son regard yers le ciel , il demeura comme frappé d'une vision soudaine.
Qai sait , reprit*il lentement , qui sait si à sesr yeux, maintenant qu*eUe est là, tous ces biens dont Tavide désir me dévore Talent même les fleurs qui diaprent ce gazon ?... qni sait , si en me voyant aujourd'hui les mains pleines d'or et le front chargé de couronnes , elle ne sourirait pas comme elle sourit lorsque je courus à elle avec des bluets, sur ma tête , des cerises à mes oreilles et des marguerites à mes doigts ?
Et Fabien, cédant à un attrait ineffable, cueillit les petites marguerites qui étoilaient la yerdure, et ayant fendu leurs tiges avec précaution, il les passa à ses doigts.
Le médecin qui le cherchait pour le faire rentrer, le surprit dans cette occupation et secoua tristement la tête... Fabien leva sur lui un regard plein d'une j(ûe sereine^ Le docteur causa longuement avec lui , examina son visage , consulta son pouls; et, comme son pouls était parfaitement égal, son visage parfaitement calme et ses discours parfaitement logiques , il fut déclaré fou.
Pauvre Fabien ! dira-t-on peut-être. Pauvre Fabien ! dirais-je aussi , si je savais une vie plus belle que celle qu'il a rêvée.. «