L'EDUCATION ET SES THEORIES
Joubert place l'éducation parmi les devoirs que la société doit à l'individu,
Un examen des idées auglaises et françaises fait ressortir ici comme ailleurs et naturellement plus qu'ailleurs, l'individualisme saxon à côté de la sociabilité française.
Autre Caractéristique : l'éducation tend, en France, à la suite de Maine de Biran, à réfréner la sensibilité au profit de l'effort, et en Angleterre, à la suite de Ruskin, à la déve. lopper jusqu'à sa plus grande capacité,
Novalis parait avoir fixé la formule d'éducation quand il l'a définie une volonté bien cultivée, bien dressée.
Sur ce point toutes les races s'accordent.
Didon a assez répété que la volonté est tout.
En effet la force doit alimenter et soutenir la lumière.
A bien y regarder, le génie lui-même n'est qu'une volonté: volonté de patience pour Buffon : effort vers la stabilité idéale. pour Fichte : volonté Pure et simple pour Matthew Arnold : une énergie productrice pour Goethe, enfin, pour Guyau. une Volonté sympathique et sociale.
Le génie est donc toujours de la volonté, quand il n'est pas une maladie nerveuse.
C'est dire que toute bonne éducation commence et finit dans le cœur plutôt que dans l'intellect.
L'intelligence est une image mécanique des choses, le cœur fournit le mouvement ; l'intelligence ou mieux l'intellect est égoiste et, sous prétexte d'aristocratie littéraire, garde
jalousement pour lui-même ses vues les plus nettes et les plus utiles; le cœur possède à peine une vision qu'il l'envoie génereusement par tout l'organisme, pour le vivifier ; que dis.je ? un grand cœur peut illuminer l'humanité pendant des siècles.
Enfin, comme l'a dit quelqu'un, l'intellect travaille et le cœur agit.
Quel est le merveilleux secret qui tient le cœur et la
ère.
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C'est encore la volonté acquise qui les garantit contre les faiblesses de leur cœur et contre les superbes de leurintellect.
La présomption a le dernier mot de tout parmi nous; c'est pourquoi l'éducation religieuse est mieux outillée que toutes les autres, par des siècles d'observation intérieure et de discipline.
Mais elle est souvent dédaignée et traitée en vieille radoteuse par ceux qui eu auraient le plus besoin et qui sont incapables de se faire une éducation provisoire, en attendant l'expérience et la maturité.
Il ÿ a aussi l'éducation personnelle, la plus importante de toutes, suivant Gibhon.
On peut affirmer que l'effort personnel est notre seul éducateur. Ce qui aide vient de nons et de nous seuls, disent Pestalozzi et Emmerson.
Ici, comme partout, l'ennemi, c'est le mot qui veut toujours se substituer aux choses, pour nous en éloigner.
On se rappelle les paroles de Lacordaire : ‘* Malheur à l'empire qui confond l'enseignement et l'éducation qui croit que le bien jaillit de la science”.
Ruskin dit aussi: ‘‘ C’est la grande erreur de l'intelligence moderne, de confondre la science et l'éducation. ”
Le savoir n’est rien s'il n'apprend, et il n'apprend que lorsqu'il éduque—comme la science musicale, qui sans maitre ne fait que des pianoteurs.
La science isolée a toujours conduit ses adeptes à répéter le: Tout ce que je sais, c'est que je ne sais rien !
L'éducation nous élève jusqu'à dire: ‘* Tout ce que je sais, c'est que je puis.” L'encombrement n'est pas l'éducation.
Les théories savantes sont comme les fils vaporeux d’un flocon de fumée, tandis que les idées dûment cultivées sont les fils tenus d'un flocon de soie qu'une main habile réunit et resserre de plus en plus, afin d'en faire une œuvre utile et durable.
Nous lisons dans Renan: ‘‘Jusqu'ici on n’a pas trouvé moyen de faire voguer un navire à pleines voiles, par les
mers les plus dangereuses, sans pilote, ni commandement
Le vrai pilote, c’est l'éducation complète, c'est-à-dire subjective sans aller jusqu’à la disette et objective sans aller jusqu'à l'encombrement.
L'habitude d'écouter aux portes devrait être permise au moins à Certains grands savants. Ils appreudraient par l'opinion qu'on a d'eux, combien l'éduvation prime la science.
Le monde ne doit Pas trop fasciner celui qui se dévoue à l'étude, Cependant ils ne peuvent rester étrangers l’un à l'autre, du moins en théorie, On a dit avec raison que le grand artiste doit éviter la soriété mondaine, tout en restant toujours digne d'y figurer.
Faire l'objet, le but, c'est l'éducation même,
En Canada comme de l’autr VOYons souvent des ratés dont on dit avec admiration: ‘Si cet homine était sobre, il serait le premier citoyen de l'endroit ”
Quelle triste façon d'admirer !
Au lieu de saluer le talent, vénérons le sobre labeur, et n'allons jamais abstraire l'un de l’autre —le talent n'étant qu'un labeur au point de vue pratique.
On dit quelquefois : Ce jeune homme, cette jeune fille, a des idées arrêtées.
Quand on n'entend Pas dire des idées fixes, voilà le plus beau compliment qu'on puisse faire :—c'est définir en un mot la stabilité acquise par une éducation soignée.
Le va.et-vient de l'animal en cage représente l'instabilité de l’homme dont la pensée s'agite vainement. L’attention est un arrêt—c'est ]a forme la plus nette de la volonté, suivant Richet.
L'on pourrait dire aussi que l’abstention est la forme la plus énergique de l'attention. Ainsi on dit souvent ; Faites attention à votre bras, ce qui veut dire, ôtez votre bras, quand un danger menace de le frapper N'est-ce pas là confondre en effet attention et abstention.
De là vient le sens du mot: s'arrêter à penser.
On peut penser une chose avec ordre et métho
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Peut aussi penser, comme je pourrais dire, de fil en aiguille, c'est-à-dire en suivant une sorte d'ordre matérie
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association d'idées qui s'impose d'elle-même. Dans le premier cas, 1] faut se faire un plan à suivre dans le second, on n'a qu'à se laisser aller à ses rêveries incessantes, qu'interrompt à peine le somineil avec ses rêves.
L'avenir se charge de menaces pour le rêve. La psychologie en a entrepris la conquête.
Le vague amour du vrai, tait place à l'amour sérieux de la science.
Les générations maladives et sans cesse déçues des utopies, des rêveurs, de tous ceux qui vivent du faux et qui ont placé leur espoir dans l'inaccessible, s'effacent devant l’avènement radieux des clairs et des forts.
Je réalisme raisonnable apportera ses résultats bienfaisauts dès son arrivée Au lieu de travailler pauvrement sur un sentiment stérile comme l'amour vague, on le fera travailler au servie du maître fécond, le FAIT.
La volonté seule a des remords et des prix.
L'incubateur moral qui ramènerait à la vie ceux qui sont nés avec une “hétive organisation intellectuelle n'est pas une chimère.
Maïs que de soins, que de patience, que de tact faut-il aux éducateurs qui travailleront à détourner de son cours un esprit né avec des rêves déjà vieillis dans un monde qui ne veut plus que le fait,—pour naturaliser sujet d’Aristote celui qui sera descendu du ciel de Platon !
Autrefois l’art platonique tenait le monde dans un état religieux d'admiration, l'esprit d'observation est aujourd’hui le grand engouement.
On admirait la feuille, ou observe maintenant les lois de l'arbre, et, jusqu'au génie, tout a été retracé à sa source, ne fut-ce qu'à titre d'essai. En effet, avec le nombre croissant des problèmes, on a besoin de trier les idées sur le volet.
Depuis que, dans une goutte d’eau, la science a découvert le Nouveau-Monde microscopique et qu'elle a percé l'éclat factice des planètes, on dirait qu'un immense sentiment de réalisme a passé sur l'humanité ; la poésie a beaucoup perdu de ses attraits et elle serait bien près d'être traitée coinme le geai de la fable, sielle ne possédait des res-
sources à défier toutes les attaques et si elle ne pouvait tourher ses conquêtes à la glorification de la science elle-même.
Le fruit qui aura eu le plus de soleil, sera et restera le fruit envié, et recherché Pour ses couleurs ; la fleur qui aura eu le plus de rosée, exercera toujours la sédnction de son éclat empourpré et de son Parfum enivrant : la science ne fera qu'élever le nombre des beautés natureiles et, en s’associant la poésie, ce sera Pour augmenter le concert de beauté des choses,
Giyau a bien exprimé cette tendance à tout unifier pour tout agrandir, en disant que si le génie était accessible à tous, il faudrait en faire, dans l'éducation, une obligation morale universelle.
Je dois avouer qu'en lisant la généreuse utopie de Guyau; j'ai souri d'incrédulité, tant cela me Paraissait un rêve fantastique, mais depuis que j'ai constaté avec quelle Persistance les écrivains modernes veulent faire de la volonté, cet apanage des Alexandre, et des César, un article élémentaire dans tout Programme d'éducation, je ne serais Pas étonné qu'un développement aussi merveilleux de J’esprit humain, n’aboutisse à la réalisation finale du rêve de Guyau.
La formation de la volonté, n’est pas de l’alchimie, mais il faut un procédé long et patient Pour tourner l’inconstance en stabilité et en fermeté, pour enfin détourner l'esprit humain de ses aspirations éternellement repoussées vers le gigantesque et l'invisible.
On ne peut faire mieux que répéter toujours le mot de Pascal: Travaillons à bien penser, car c’est en cela que consiste toute notre dignité.
C'est d’ailleurs tout ce que nous pouvons faire.
Celui qui a su penser est sur la voie qui le mène a la société des sobres et des travailleurs L’effort de comprendre et de penser juste est déjà du labeur et de la sobriété.
La règle que donne Knowlson dans ‘l’art de penser” est: “Think Charitably… and helpfully to action ”
La pensée charitable et utile à l’action ! on ne saurait mieux dire. Contre la charité s’unissent tous nos égoismes,
contre l’action s’acharnent toutes nos nonchalances.
Lavisse définissait ainsi dans la ‘‘ Revue des Deux Mondes”, une ÉDUCATION MANQUÉE: :‘: Un jeune homme qui ne sait rien de solide ni de lui-même ni des autres, condamné par l'inintelligence du passé à ne pas comprendre le présent, à ne pas pressentir l'avenir, un jeune homme incohérent, inconsistant, qui ne tient pas ensemble, qui n'as pas de foi, quelque soit sa foi, qui n'a pas de raisons sérieuses pour croire ceci plutôt que cela, un jeune homme exposé à demeurer toute sa vie dans l'ignorance des choses essentielles, car son éducation n’a laissé dans son esprit aucune des grandes curiosités qui sont l'appel au travail, un jeune homme à peu près vide et qui se croit complet, un jeune homme charmant mais infirme .”
Cet accord entre l’action et la pensée est si rare qu'on qu'on croirait ne voir partout que des ‘‘Éducations manquées.”
C'est que malgré l’union intime de l’âme et du corps, il est difficile de les voir tenir leurs places respectives. Ce qui prive tant de malheureux du bienfait d’une action intelligente et réfléchie, c’est le nombre de leurs imaginations, sortes de monstres hybrides faits de matière et d'esprit. Ce sont nos humeurs, nos actions non réfléchies, qui nous empêchent d'agir soit par leur précipitation soit par une retenue intempestiVe. C'est la rébellion du cœur qui fait durer cette guerre occulte se manifestant à l'extérieur par la vie misérable de tant d'êtres privés d'action modérée. Nous ne voulons pas commencer par choisir et faire le sentiment, mais plutôt, nous sacrifions honneur, intérêt, bonheuret biens, au premier sentiment venu.
Notre moi ne peut se dégager de la prison des sentiments passionnés, il traîne cette prison avec lui, comme la tortue, son écaille, encore la tortue n'a d'autre prétention que de rester ce qu'elle est; mais nous voulons voler, que dis-je? planer plus haut que l'aigle.
Ils n'ont pas trop tort, ceux qui en sont restés à la philosophie de Lafontaine, car la galerie d'Esope vaut bien, comme réalité, celle de Shakespeare.
Ne nous décourageons Pas cependant. L'action s’achè. te par la volonté.
Notre pensée Peut toujours s'élever comme uue prière vers l’action.
Si elle accomplit ce devoir sans défaillance, nous lui Pardonnerons encore ce qu'elle nous a coûté: nous applaudirons son triomphe.
Les théories d'éducation sont plutôt des éloges propres à nous encourager, que des aphorismes, aucun mot n'ayant
encore été inventé qui puisse suppléer a notre effort person-