‹ Prose et pensées [microforme] (volume 2)Chapitre 2 sur 15 · GOETHE ET LA VIE · texte numérisé non relu

GOETHE ET LA VIE

L'homme qui expirait en demandant ‘‘ plus de lumière ” exhalait un soupir qui allait devenir un nouvel élément sur le globe intellectnel.

La lumière, cet élément dans lequel Gœthe a vécu, c'était le fonctionnement harmonieux de toutes les facultés exercées parallèlement dans un but de développement et de perfection absolue.

Il est vrai que Gwæthe est au fond l'élêve de Kempis; mais cet élève a individualisé la doctrine du maitre, en ce sens que le calme kempien est devenu, sous l'inspiration du poète allemand, une oeuvre de domination et non de simple soumission monastique.

La grande faculté de Gæthe était l'assimilation. Détaché de ses impressions, il pouvait vivre la vie qui circulait autour de lui ; éclectique avant tout, il savait distinguer le vrai du faux, l'éclat durable, du pastiche et de l’artificiel.

Meterlink dit tranquillement aux Parisiens que Græthe n'est pas aussi romantique qu'on le croit.

Certes, il ne l’est pas du tout.

Si nous lisons les œuvres que je dirais explicatives de Gæthe, telles que ses voyages, lettres, conversations, etc., on est même étonné qu'il ait pu être clas-” dans une école quelconque et surtout parmi ce romanti qu'il qualifiait de malsain.

Schiller a vu en Gæœthe un Grec moderne.

Je crois voir en cette expression la formule même de l'impression inconsciente que j'ai toujours ressentie à la lecture de Gœæthe.

Le sage Allemand a lui-même avoué qu'il ne lui resterait pas grand'chose s’il restituait tont ce qu'il doit aux Grecs et aux Français.

Ce qui donne à Gœthe sa physionomie grecque bien accentuée, c'est qu'il ne sépare pas les facultés de l’âme entre elles.

L'homme, à ses yeux, est vie, c'est-à-dire union, actio plutôt que pensée et théorie.

[Il ne sépare pas l'imagination de l'intuition, ou la raiso

de la déduction. 11 cultive toutes les facultés parallèlemen

On lit dans Schiller que chez Les Grecs ‘: l'esprit n’ava

Pas de domaine rigoureusement séparé, aucune discorc n'avait encore poussé les facultés intellectuelles à partag en adversaires et à tracer les limites de leur champ.”

Gæthe revient à cette saine tradition grecque, avec, e plus, de la patience dans les déductions à tirer des phén. mènes observés, une cinglante ironie, à l'éxard d'adversair. que les Hellènes n’ont pas connus, et, enfin une lucidit toute française.

Le confesseur de Gœthe, c'est Eckerman. dans les *: Cor versations ” duquel Le poète s’est mis à nu.

Si cette nudité n'a pas la beauté des ornements d théâtre, elle révèle, par contre, un torse et des muscles d'a cier, dont les mouvements olympiens n'ont perdu aucu rement de leur dignité.

Eckerman, à ce qu'il parait, s'en fut trouver Gœæthe alors que celui-ci était beaucoup vieilli, et entreprit sur lu une sorte d'entrainement oral qui eut l'effet de réduire beau coup de ses théories à leur plus claire expression.

L'ouvrage qui contient ces conversations semble pet connu en France, où les écrivains n'y référent pas.

En Angleterre cn y attache beaucoup d'importance, parc: qu'il est pratique et qu'il simplifie la compréhension d’ur auteur dont les productions ont un sens constant, harmo nieux et pratique.

Dans l'œuvre de Gœthe, le drame occupe la première place.

Il semble un peu étrange qu'il ne se soit pas sérieusement ‘essayé ” en philosophie, en histoire, j'ajouterai même en poésie, si l’on veut bien me comprendre exactement. Mais rappelons-nous ce qui domine en lui, c’est l'unité grecque qui confond les genres puisqu'elle unit les facultés. Son ‘ moi” n'est pas un moi qui s'exhale en gémissant ou qui s'exhalte pour une idée on un sentiment, mais plutôt un moi

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éloigné, dont les manifestations sont indirectes comme celles que Gæthe lui même attribue à la divinité! C'est pourquoi il a choisi la forme impersonuelle du drame.

Le Gœæthe qui écrit est le secrétaire, le clavigraphe de Gœæthe qui vit

Les mots, dit-il, ne peuvent élucider ce qu'il ya de vraiment supérieur.

Aussi au lieu de chercher à exprimer les nuances de sa pensée, il se contente de pratiquer l'art d'écrire, de peindre et d'harmoniser.

C'est par l'art qu'il veut s'élever et vivre.

Mieux qu'aucun Européen, il a prouvé que l'artiste est au-dessus des nations.

Sa puissante expansion assimilatrice lui faisait un devoir de première nécessité de s'émanciper de ses goûts individuels autant que des préférences nationales.

Ce qui frappe ensuite chez lui, c'est le souci de tenir la pensée dans les bornes du sens commun.

Si vous n'êtes pas nu modéré, si vous forcez vos talents,

je vous prie. ne lui demandez pas d'audience, vous le mettriez

mal à l'aise.

Faust, il est vrai, est le symbole de l'illimité. de la recherche :immodérée.

Mais aussi, je puis dire sans vaine plaisanterie que Gœæthe charge le diable de faire l'éducation de Faust et le diable même y perd son latin.

Comme Descartes s'étudiait à séparer les plaisirs des vices, Gœthe ne demande qu'à jouir de la vie sanss’encanailler.

Comme ses joies, comme ses aspirations sont pures et généreuses !

Selon lui, vivre, c'est voir ; voir pour ensuite déduire : voir avec calme pour déduire avec justesse.

Son travail primordial, c'est d'élargir ses goüts, d'agrandir sa vision en la libérant sans cesse.

Le génie, la beauté même. doivent être exclus, s'ils troublent le beau calme libertaire de l'esprit.

À ses yeux, le péché, c’est d’altérer la vie. Je parle de l’homme, l'artiste ne relève que de ses pairs, et je ne saurais

l'apprécier.

Pensez à vivre, dit-il, notez votre conduite avec les a tres, trouvez votre voie haturelle, ct agissez.

Pour lui, l'action seule guérit la souffrance.

Méphitophélès fait beau jeu des rèves de Faust ; quan l'action Commande, elle entraine Penseurs et jouisseurs dar son élan dominateur, et Méphistopbélès n'est que son pr phète,

Dans ‘ Hermann et Dorothée” Ja solitude a fait du jeun héros, non un faible ut Pusillanisme écolier, mais nn cœu fort, agissant, capable d'aimer la liberté, la Justice, de vivr la grande vie pleine et calme.

À trente ans, Gœlet indiquait tont son plan de vie : ‘‘L, désir, dit-il, alors, d'élever aussi haut que possible la pyra mide de mon existence, dont la base à été Posée pour moi. domine tout autre chose et ne quitte presque jamais mon esprit. Je ne dois Pas perdre de temps, je ne suis plus dans Ma première jeunesse, et il faut que j'arrive au sommet ”

Le sommet, qu'il poursuit, on le sait, C'est la maitrise de soi; C'est de contempler le spectacle du monde et de la vie, dan: la soumission intelligente des Passions, dans l’apaisement des sens sous une règle, dans la résignation finale de l'esprit.

D'ailleurs, il ne s écarte guère du but.

Ses drames sont les étapes de 8a Pensée. Sa modestie Parfume ‘ Wilheim Meister” ; sa dignité émerge dans ‘* Hermann et Dorothée ” ; sa foi à la vie éclate dans Faust ” : Son goût domine ‘ Werther. ”

Heureux Gæthe, a-t-on souvent répété.

Le but de la vie, c'est la vie, dit-il; noue ne sommes

Sur la terre que Pour tirer le meilleur Parti de ce monde-ci

man.

L'homme est une chose à Souverne, aux yeux de Gœæthe, et le gouvernail est en ses mains.

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Pour Guyau, l'homme à bien des joies qui ne coûtent rien, parce qu'il a le temps et le loisir de l'admiration.

Celui que porte un navire mû sans son Concours, peut Porter son regard vers les beaux paysages. les villes qu'il passe, et peupler sa route de sylphes et de souvenirs féériques.

Mais celui qui tient le gouvernail qui le guide et la voile qui l'entraine, a plutôt nes soucis de métier et de réalité.

Guyau voit dans la vie réelle Le rocher d'Aaron dont il veut faire sortir l'eau miraculeuse. Gœth. trouvera aussi bon que le rocher reste rocher, vu que l'eau fraiche est si Commune quand on la cherche dans la réalité.

Dans ‘‘ Poésie et vérité" Gœthe narre des faits historiques avec une précision minutieuse et banale, quelque que soit leur insignifiance apparente.

Cet état d'esprit positif chez l'auteur de ‘: Faust” et de ** Werther ” étonne et Parait trop demander d'équilibre au génie. Et cependant, le miracle est là. Gœæthe a toute la fougue du génie le plus lyrique alliée au calme philosophique le plus imperturbable et au sens pratique d'un comimissairepriseur dirait un critique grincheux.

Ce calme n'est pas fait de dédain de la vie, mais plutôt d'un. entière soumission à l'inévitable.

Ce qu'il souhaite pour les autres et pour lui-méme, c'est le contentement de ce quiest. Ne résigner pour voir, cher-

: cher l'utile dans le beau, dans la liberté elle-même, voilà ce

qu'il vent ; ajoutons que l'utile gæthéen n'est pas vulgaire, mais idéal, et que pour comprendre Gœæthe, il faut toujours apprendre sa langue.

Son influence s'exerce cependant, même lorsqu on ne le comprend pas ; et si ‘‘ Hamlet” a assombri beaucoup d'imaginations, si ‘* Monte-Christo ” a échauffé beaucoup d'esprits romanesques, ‘* Faust ” ne le cède à aucun d'eux, autant au point de vus de la sensation populaire que de l'observation humaine.

14h Lheiitiad ad oser

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