‹ Prose et pensées [microforme]Chapitre 17 sur 26 · BEAUDELAIRE · texte numérisé non relu

BEAUDELAIRE

La volonté seule a des remords et la grande route

moderne du caractère va du calme au clair, et du clair au certain.

L'incubateur moral qui ramènerait à la vie ceux qui sont nés avec une chétive organisation intellectuelle n'est pas une chimère.

Mais que de soins, que de patience, que de tact. faut-il aux éducateurs qui travailleront à détourner de son cours un esprit né avec des rêves déjà vieillis

dans un monde quine veut plus que le fait,—pour naturaliser sujet d'Aristote celui qui sera deschndu du ciel de Platon !

Autrefois l’art platonique tenait le monde dans un état religieux d'admiration, l'esprit d'observation est aujourd’hui le grand engouement.

On admirait la feuille, on observe maintenant les

lois de l’arbre, et, jusqu’au génie, tout a été retracé à sa source, ne fut-ce qu’à titre d'essai, En effet, avec le nombre croissant des problèmes, on a besoin de trier les idées sur le volet.

Depuis que, dans une goutte d'eau, la science a découvert le Nouveau-Monde microscopique et qu'elle a percé l'éclat factice des planètes, on dirait qu'un immense sertiment de réalisme a passé sur l'humanité ; la poésie a beaucoup perdu de ses attraits

et elle serait bien près d'être traitée comme le geai de la fable, si elle ne possédait des ressources à défier

toutes les attaques et si elle ne pouvait tourner ses conquêtes à la glorification de la science elle-même.

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Le fruit qui aura eu le plus de soleil, sera et restera le fruit envié, et recherché pour ses couieurs ; la fleur qui aura eu le plus de rosée, exercera toujours la séduction de son éclat empourpré et de son parfum enivrant et notre regard ne se lassera jamais de puiser sur ses lèvres vermeilles le baiser de communion avec la nature entière. Le positivisme ne peut nuire à l’idéalisme qu'il soutient de la fermeté de ses notions précises.

Eu lisant ily a quelques années la théorie de Guyau qui aurait voulu presque faire du génie une obligation morale universelle, je dois avouer que j'ai souri tant cela me paraissait un rêve fantastique, mais depuis que j'ai vu la Persistance des éducateurs à faire de la volonté, cet apauage des Alexandre et des César, un article élémentaire dans tout programme d'éducation, je ne serais pas étonné qu’un développement aussi merveilleux de l'esprit humain n’aboutit à la réalisation finale du rêve de Guyau. Bulwer Lytton dit que celui qui exerce «on esprit À l'observation vigilante et à la résolution devient inconsciemment un génie.

On ne peut faire mieux que de répéier le mot de Pascal : Travaillons à bien penser, car c'est en cela que cousiste toute notre dignité. Faisous l'édu a on de notre curiosité, cette grande créatrice d'habituces

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qui est la plus utile ou la plus nuisible de nos facultés, suivant qu’elle est appliquée aux choses essentielles ou aux vétilles.

Celui qui a su penser est sur la voie qui le mène à la société des sobres et des travailleurs. L'effort de Comprendre est déja de la sobriété et du labeur.

La règle que donne Knowlson dans son livre sur “l'art de penser’ est celle-ci : ‘Que votre pensée, soit charitable et utile à l’action.’

La pensée charitable et utile à l’action ! on ne Saurait mieux dire. Contre la charité s'unissent nos stériles égoismes, contre l’action s'acharnent nos nouchalances. La charité jette dans nos jugements étroits Ja lumière de l'infini, comme le soleil qui fait

des enconbrements de la nuit, l'espace illimitée du jour.

Lavisse définissait ainsi dans la ‘Revue des deux Mondes’’, une ÉDUCATION MANQUÉE : “Un ‘‘jeune homme qui ne sait rien de solide ni de lui- ‘même ni des autres,condamné par l’ininteiligence du ‘‘passé à ne pas comprendre le présent, à ne pas ‘‘pressentir l'avenir, un jeune homme incohérent, ‘‘inconsistant, qui netient Pas ensemble, qui n'a ‘‘pas de foi, quelque soit sa foi, qui n'a pasde ‘raisons sérieuses de croire ceci plutôt que cela, ‘‘un jeune homme exposé à demeurer toute sa vie

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‘‘dans l'ignorance des choses essentielles, car son ‘‘éducation n’a laissé dans son esprit aucune des ‘‘grandes curiosités qui sont l’appel au travail, un ‘jeune homme à peu près vide et qui se croit complet, ‘‘un jeune homme charmant mais infirme.”?

Cet accord entre l’action et la pensée est si rare qu'on croirait ue voir partout que des ‘‘Éducations manquées .’’

C'est que malgré l’union intime de l'âme et du Corps, ilest difficile de les voir tenir leurs places respectives. Ce qui prive tant de malheureux du bienfait d’une action intelligente et réfléchie, c’est le nombre de leurs imaginations, sortes de monstres hybrides faits de matière et d'esprit.

Cette marche de l'esprit à travers ses obstacles intérieurs fait penser à ces lignes de Taine : ‘On peut ‘comparer le rôle de l'élaboration dont l'effet ordi- ‘‘naire est la conscience, à la marche de cet esclave ‘‘qui, après les jeux du cirque, traversait toute l’arè- ‘‘ne un oeuf à la main parmi les lions lassés et les ‘tigres repus ; s’il arrivait sain et sauf, il recevait la ‘liberté. Ainsi s'avance l'esprit à travers le pèle- ‘mêle des délires monstrueux et des folies hurlantes ‘—souvent inpunéinent—pour s'asseoir dans la con- ‘'science véridique”’.

Ce sont nos humeurs, nos actions non réfléchies, qui nous empêchent d’agir soit par leur précipitation

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soit par une retenue intempestive et qui font durer cette guerre occulte se manifesta à vie misérable de tant d'êtres privés d'action modérée. Nous ne voulons pas commencer par choisir et faire le sentiment, et nous sacrifions honneur, intérêt, bonheur et biens, au premier senti nent venu.

Notre moi ne Peut se dégager de la Prison des sentiments Passionnés, il traîne cette prison avec lui, comme la tortue son écaille, encore la tortue n'a d’autre prétention que de se traîner lentement ; mais

nous voulons voler, que dis-je ? planer plus haut que l'aigle.

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Ils n'ont pas trop tort, ceux qui en sont restés à la philosophie de Lafontaine, car la galerie d’Esope vaut bien, comme réalité, celle de Shakespeare.

On y prend du moins des leçons de prévoyance, de modération, cette modération dont on peut dire que hors d'elle il n’est point de stabilité possible. L'action est un vin Capiteux qu'il faut assaisonner du sucre de l’à-propos et mêler à l’eau de la mode. ration.

L'éducation se complique à mesure qu'elle se précise, et il faut déjà plus de travail d'attention pour Comprendre un sens que pour entendre un son : et il

en faut beaucoup plus pour agir avec à-propos que Pour saisir le sens distinct d'un mot.

go PROSE ET PENSÉES

L'important c'est toujours d’être vrai : or pour attester la sincérité de nos pensées, mettons-les à l'action ; elles n'auront pas besoin d'aller loin, pour laisser en chemin la multitude de nos certitudes qui u'ont qu’uu fondement imaginaire.

C'est en rattachant la pensée à l’action qu’on peut aussi résoudre cette inquiétude de l'homme de savoir où appuyer sa pensée, inquiétude que Pascal et Maine de Biran ont exprimée avec tant d’éloquence dans leurs méditations.

Les théories spéculatives n'auront jamais la valeur des thèses indiscutables de l'éducation.

L: grande tourmente de la vie se déroule hors des silencieux cabinets de travail, et ne respecte que les qualités morales de prévoyance et de résistance : lorsque la rafale du sort se précipite aveuglément sur la grande faille humaine dont elle tord et broie des destinées qu’on a vues un jour si remplies de joie, d'amour et d'espoir, on voit quelquefois plusieurs de ses membres échapper par une éducation solide aux injustices de la vie, comme ceux qui se réfugient sous des constructions souterraines à l'abri des désastres que sèment sur leur passage le simoun du désert ou le typhon de l'Ouest américain.

L'éducation moderne à tort ou à raison, l’avenir le dira, met les facultés pratiques et utilitaires de juge-

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ment et de prudence au-dessus des éclairs du génie : elle fait du ‘‘service’’ la valeur priucipale de l’homme. Le devoir d'être utile, le souci de s'acquitter fidèlement de sa charge, sont les premières et constantes préoccupations de l’homme moderne et avisé. La soumission n’est basse que lorsqu'elle est animée d’un motif servile : le chêne qui s'incline noblement

devant l'infini, ne perd rien de sa grandeur et de sa majesté.

A la mémoire de Athanase Branchaud, CR,

Comédie en un acte primée an Théâtre National Français de Montréal en 1903

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