GOETHE ET L'OBJECTIVITÉ 57 RE
à l'artiste de cultiver chez lui les véritables capacités et les seules puissances de l'esprit humain, je veux dire l'observation, l'attention, enfin tout ce qui est
“effort de voir.
en même temps Je plus sérieux des poètes.
À la date de Ja publication du 7erroi où j'ai publié un article sur Goethe, la Revue Hebdomadaire
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LA VIE SOCIALE CHKZ GŒTHEK 59
des Débats contenait un article de Sellière où l'auteur, confirmant bien l'interprétation que j'ai donnée, il y a quelque années, nous dit que le poète allemand avant quarante ans, affirmait qu'il n'était pas fait Pour notre monde misérable, et à quatre-vingts ans, il n'hésitait pas à se reconnaître parfaitement heureux, ce qui tend à démontrer que a vie est vraiment bonne après que, sorti des erreurs de
Paul Bourget a fait une remarque fort goûtée sur Goethe : toute la morale de Gæthe consiste à ‘‘s'adapter’”, a-t-i] dit.
Heureux s'écriait Goethe, celui qui peut se prêter, au monde sans se laisser façonner à sa guise !
Vous savez l’animosité qui faillit éclater entre Goethe et Shiller, Shiller l’idéaliste ne Pouvait pen- SeT au positivisme de Goethe saus frémir d'indignation. Ilne Comprenait pas, il ne Pouvait comprendre le sage de Weimar. Ce fut ce dernier qui sut rétablir les relations et sortir son ami de l'enfer de la haine et de l'incompréhension, Pour l’élever sur les hauteurs de l'amitié et de l'entente.
Pourrait-on croire que ce malentendu ait jamais existé, quand on entend Goethe s'écrier : ‘‘Shiller ‘’ semble toujours maître de sa sublime nature, A
+ abs
Ananas DOS
‘‘ table, il est aussi grand qu’au conseil d’État. Rien ‘‘ ne paralyse l'essor de ses pensées. Il donne cours ‘‘ à ses vues élevées avec autant de courage que de ‘liberté. Voilà un homme véritable et un modèle ‘‘ pour nous tous. Nous souffrons toujours d’un ‘‘ sentiment de gène ; tout nous influence, ‘‘ notre milieu, les personnes que naus rencontrons. ‘ Si nos cueillers de table sont faites d’un métal plu- ‘* tôt que d’un autre, c'est déjà assez pour déranger ‘! notre sérénité, et ainsi paralysés par mille circons- ‘‘ tances, nous ne pouvons exprimer ce quien nous ‘‘ vaut la peine d'être exprimé...’
Dans ce ‘‘Te Deum ’’ à l’idéalisme, je ne sais vraiment pas ce qu’il faut le plus admirer, de l'élévation de Shiller ou de la modestie de Goethe.
Il est certain que Shiller ne pouvait repousser l'amitié d’un homme qui savait si bien le comprendre. Comme la passion, la générositéest aussi contagieuse,
Goethe nous dit que si nous nous mettions à la place de ceux que nous haïssons, l'envie et la haine qu’ils nous inspirent s’évanouiraient : et que si nous les mettions à notre place, notre vanité ne subsisterait pas.
Napoléon eut, suivant Goethe, le génie de comprendre que les hommmes n’agissent jamais sans intérêt personnel, et ils ne servent les autres que lorsque
. Rien cours que de modèle ;s d’un uerce, itrons.
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que par là, ils croient pouvoir servir leurs propres intérêts. C’2st que le grand empereur savait user de la souplesse de l’agent humain et le mener à ses fins impériales, tout en le laissant travailler en même temps à son propre avancement.
Notre poète n’est pas exigeant pour ses amis. Il prend pitié de ces jeunes gens sans expérience qui veulent faire des ‘‘alter 0’ de leurs amis. Iln’a jamais fait cela, il n'emb.:asse personne de ce qui le concerne ; ce qui l’occupe chez ses amis, cene sont ni leurs paroles, ni leurs pensées, il ne cherche qu’à se mettre de niveau avec leurs actions, ‘‘c'est ce qui est fait qui compte’ : quant aux idées personnelles, il en fait généreusement la part et est toujonrs content de les respecter, ‘‘car il est pour jamais impossible d'arriver à une conformité d'opinion.’
La grande doctrine libérale est d'unir par le sentiment ce que l'opinion a divisé; et Goethe ne pouvait manquer de formuler cette doctrine avec la conviction d’un génie soutenu par une foi calme et pro. fonde.
‘‘L’Intrusion’’ est bien le grand crime dans la morale de Goethe.
Il fait si bon vivre comme des fleurs qui mêlent
leurs parfums, mais dont les racines restent éloignées et secrètes,
PT
62 PROSE ET PENSÉES ie ct.
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Si l’on savait combien peut l'on se comprend tous ensemble, dit-il, nous nous parlerions beaucoup moins souvent.
En effet c’est objectivement et non subjectivement qu'il faut apprendre à juger les ho-nmes.
Quelqu'un me parlait d'un personnage en vue qu'il accusait de grands airs et de morgue malgré leur longue camaraderie de collège. Depuis ce temps mon ami a fait fortune et il me parle du même personnage qu'il trouve fort changé, en termes élogieux et même enthousiastes ; or la raison de ce changement c’est que le grand homme en vue n’est autre qu’ur opportuniste sans justice, insolent à la Pauvreté et rampant devant la fortune, et si mon ami n'était pas si subjectif, il jugerait cet homme comme il est et non suivant la façon qu'il enreçoit.
L'envie est si commune et l'émulation si rare aux yeux de notre poète, que nous n’apprenons rien ou presque rien de notre commerce avec des hommes de valeur. |
L'iutrusion, soit par intérêt, soit par sentimentalité, a causé des divisions qui, dans les complications sociales qui les enveniment, se sont souvent transmises de père en fils, durant plusieurs générations. Une parole lancée à la légère peut avoir des répercussions à l'infini.
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Si Goethe trouve que l’action est le meilleur remède à toutes nos souffrances, il dit aussi que nous pourrions vous éviter des troubles, ‘‘qui sont parfois plus incommodants que la maladie, ’’ si nous savions seulement pretdre note de nos actions qui produisent des résultats regrettables pour les éviter, et si nous observions celles qui ont un effet bienfaisant pour nous y tenir avec persévérance.
Ce sont les légers qui perdent le monde, et qui d'entrenous leur lancera la Première pierre ? L'on ne rencontre pas très souvent de ces goethéens qui, conscients et avertis de leurs limites, s’aventurent sur terrain pertinent, toujours préoccupés des droits incessants de la société où tout ce qu'ils font est compté, critiqué avec quelle malice, s'écriait Goethe. Si nous savions seulement cesser de tant désirer ce que nons n'avons pas, pour apprécier à leur juste valeur toutes les choses que la civilisation a mises à la disposition du plus dénué d’entre nous, l'humanité entrerait enfin dans la voie de progrès et d'idéal que des rêveurs la poussent a chercher en vain dans des élans dangereux vers l'inconnu et l'inaccessible. L'idee la plus profonde que l’on puisse se faire de la vie est d'en apercevoir la superficialité.
Mais faisons trève de considérations moralistes.
Je me sens prêt à ajouter une légère variante au
mot de Paul Bourget, et dire, en usant cette fois d’un mot que Goethe a connu et employé largement, c’est que toute la morale consiste à se limiter.
Combien de fois ne dit-il Pas qne nous faisons
fausse route Parce que nous sortons du compréhensible, de l’acessible | Ainsi lorsqu'il envie le sort de l'ouvrier qui fait sa journée comme l'oiseau son nid, saus se creuser la tête, ou qu'il dit n’être jamais à l'aise qu'avec un homme averti et conscient de ses limites, ou qu’il prêche l'abandon et Ja confiance dans les relations amicales, ou même qu'il va jusqu’à envier le sort des Sauvages des îles de la Mer du Sud, il est toujours préoccupé de cette vérité fondamentale pour lui, c’est qu'après s'être élevé à un certain degré de culture, il faut se laisser ‘imiter Par notre milieu, nos circonstances, le but que cherche l'humanité autour de nous.
L'homme, après avoir cherché les hauts sommets et s'être grisé d’aspirations ambitieuses justifiées par sa jeunesse et son inexpérience, doit enfin penser à s'oublier et à devenir utile à l'humanité dont il suit, bon gré mal gré, la marche vers ses destinées, mystérieuses et étranges à nos Yeux parce que nous sommes
eutrainés par elle ‘‘comme dans une gigantesque périphérie’”’.
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Il conseille d'entrer Courageusement en contact avec les hommes afin de prendre la mesure exacte de nos forces. Quelquefois ce qui nous vexe chez uotre voisin nous apprendra un point que nous n’aurions jamais Connu sans cela, ‘‘car la société apprend à vivre, comme les indigènes d’une langue en sont en même temps les meilleurs professeurs. ’’
Celui qui sait s'adapter trouvera toujours son rôle et sa place, l'humanité fut-elle mille fois plus nombreuse, et Ja destinée autant de fois plus arbitraire; mais l’homme est Par Sa aature même un inadapté.
Si l'on se pénétrait bien de l’idée que dans toute société et par la nature même des choses, la ruse est très commune et la volonté très rare, on se guérirait d’une foule d’emportements outrés qui sont la cause qu'un grand nombre de gens n’apprennent jamais rien que par une succession douloureuse de Surprises indignées contre l'indifférence des hommes et des choses.
M. Seliière, dit que le mensonge est l'attitude initiale de l’esprit humain, et c’est être Vraiment injuste
que d’être trop exigeant pour la société où tant d’intérêts viennent continuellement en jeu.
On ne connait Peut-être pas assez ces lignes de P. Janet :
‘Dans le monde des idées, des sentiments et des rêves, l’espace est Presque libre devant nous : mais
nn ner esquisse mine
dans le monde réel, notre volonté rencontre à chaque pas des choses ou des Personnes qui lui font obstacle : écarter ces résistances, non Par une violence brutale mais par un emploi judicieux et raisonné de notre activité, opposer à chaque résistance le juste degré d'efforts qu’il faut, c’est là une chose vraiment diffcile, et, quand elle réussit, tout-à-fait digne d’admiration.’
Brunetière écrivait que la question sociale est une question morale :: on pourrait ajouter que la vie réelle est une question morale.
Que deviendrais-je, s'écriait Goethe, si je n'étais restreint par la contrainte sociale ! La société nous corrige comme elle nous eurichit.
M. Janet écrivait encore dernièrement que la neurasthénie et la névrose ne sont que des défauts d'adaptation d'un sujet aux circonstances.
Le névrosé est un hypocondriaque qui, au lieu d'observer les choses extérieures, descend en lui-même armé de sa balance méticuleuse d’orfèvre, pour y Pratiquer cet examen illusoire que Goethe condamne si énergiquement, quand il dit de laisser ]à cette inspection intérieure d'examiner notre conduite à l'égard du monde extérieur et notre capacité de répondre aux appels du devoir, puisque ce n'est que Far no$ actions et nos résultats que nous pourrons
haique tacle :
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une réelle
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voir ce qu'il Y a en nous. On est toujours borné Par son niveau moral.
Goethe était trop peu Tomantique pour substituer les caprices du moment au devoir de chaque instant. Les fantaisies romantiques se Complaisent dans tout
les nostalgiques clairs de lune, mais notre poète aime la lumière du seul astre qui, lorsqu'il s'allume au fond du coeur humain, ne s'éteint et ne disparait jamais, je veux dire le devoir.
Il n'est pas même celui qui conseille Ja recherche
non fondée dans la nature humaine, tandis que l'homme de devoir se sent la joie d’une parfaite
Parce qu’il comprit si bien toutes choses, que l'on est tenté de renoncer à son Propre sens pour vivie de la Contemplation de son beau génie, comme le ruisseau
om re sortant des lits fangeux de la forêt se lance dans Je
sein limpide d’un lac où le pur reflet des choses en remplace les contacts sordides.
Il counut les hommes, ne se dissimula pas leur mauvais vouloir, mais renonçant à percer la malice qui cache tant de choses, il se consenta de pardonner joyeusement, d'observer, d'apprendre, de vivre hautement, au détriment peut-être de l’amour intense, mais aussi de la haine et de l'envie.
À ceux qui cherchant peut-être à soulever de l'antagonisme entre lui et Shiller, s’inquiétaient de savoir qui était le plus grand, il faisait cette réponse digne de l'auteur du christianisme : ‘Vous devriez être
Coutents qu'il y ait au monde deux tels hommes sur qui disputer’’,
Les pharisiens de la politique ne purent jamais entamer la sérénité de celui que l’on a appelé ‘‘Je plus grand maître de soi qui fut jamais.” Ce grand dominateur était le dernier des ambitieux.
La vie de Goethe est une leçon de patience. ‘ Ve ‘‘pense pas que tu possèdes peu, dit-il, si seulement ‘‘tu as acquis la patience.’
La patience est la Révélation que le Sage de Weimar, ainsi qu'un dieu descendant du Sinaï de la pensée réfléchie, apporte aux hommes, au milieu de leurs passions turbulentes et orageuses,
EE tien cqom —— —
C'est que la Patience n'est que le dernier terme du
principe premier de Goethe : La Loi de Contrôle de soi-même.
sique ; c'est lui qui, en proclamant que la Vérité est la théorie qui sert le résultat que nous cherchons a attaché les dieux au char humain, et à peut-être trouvé le pouvoir qui mènera l’homme au-dessus de l'aéroplane, jusqu’à la Conquête du monde moral.
L'une des plus illustres entrevues du siècle dernier fut celle de Goethe avec Napoléon.
l'idée dans la personne de leurs plus dignes représentants. Houssaye raconte que les deux grands hom-
70 PROSE ET PENSÉKS mm mm me
#rsoune des paroles qui y furent échangées.
Peut-être valait-i] mieux laisser le mystère planer sur une telle scène, puisqu'on n’a trouvé encore au- Cune parole pour s'élever à la hauteur d'un fait. Le génie du fait ne peut être ]’
même de quelques homimnes, il appartient en définitive à l'humanité dont le rôle e:
message ou un rêve |
Je sais pourtant une autre entrevue qui, pour moi, ne Mauque pas d'attraitet de valeur. Je ne dirai Pas qu'elle ne le cède en rien à celle que nous rapporte Arsène Houssaye. La visite que Cousin fit à Goethe a un mérite tout opposé à l’autre, elle se distingue par sa Précision tout autant que celle-]à par l’imprécision et le mystère
Goethe était à Weimar, à ] ans.
Cousin put l’observer nous le dit.
Ilest d’abord frappé sansen être démarche calme de Goethe, à l’abord, s’anime peu à peu.
‘âge de soixante-neuf
tout à son aise, comme i]
surpris, de la Sa parole froide et lente
en rs
L'observation 1a plus profonde que fait Cousin porte, me semble-t-il, sur l'activité intérieure qu'il
Perçut sous l’attitude Brave ti imposante du sage de Weimar.
Quelques gestes rares et forts révélèrent à l'oeil Pénétrant du philosophe français ique chez Goethe l'intérieur était plus animé que l'extérieur.
Cette observation Capitale.
Goethe dont l'impénétrabilité ne pouvait être » n'était-il
me semble être d’une importance
génie éclectique.
Il fallait bien Cousin pour découvrir l’âme tourmentée, la plus tourmentée de l’Europe peut-être, SOUS ce masque impassible.
En effet Goethe a
Vait entrepris une oeuvre colossale,
Il n’appartenait à aucune école,
Il avait dû Commencer par considérer la pensée Comme une divinité, un l'univers.
fatum, une Conception de
errant m nn
v2 PROSE ET PENSÉES
TT Te nn n N'était-ce pas la vérification de cette théorie
que son héros Faust cherchait dans la nuit de son
cabinet de travail ?
On dit que Faust fut l'oeuvre de toute la vie de Goethe,
Il dit lui-même que l'homme est idéaliste dans sa jeunesse, mais que le scepticisme le prend sur l'âge, alors qu'il a vu que rien ue dure et qu'il se
Je me le figure en effet, avec l'esprit de Faust dans sa jeunesse et de Méphistophelès dans son Âge mûr.
l'homme de métier qui a suivant lui heureux des mortels, puisqu'il n’a qu'à faire sa journée comme l'oiseau bâtit son nid, sans avoir à s'inquiéter des problèmes de Ja pPeusée ou enc
istence d’une pleine vie, Ces pensées sont plutôt justes que gaies, et elles jettent
rêpe sur un ciel mourant d'été.
orie
ec OU ON DE |
nent "US
L'olympien dont 1a Pensée rayonnante sir. le :v. tant de calme dans ses oeuvres épianes, nv! heures de dépression morale, mais je me ter qu'il se relevait Vaillamment par 12 re perce tion des Principes éternels qui gouve: ent |: 4 «1, ses
Ainsi ces lignes qu'il écritet où ja im) ve ie se
dore si joliment d’un rayon d'espoir et de :,:! ‘D'abord, dit-il, une Passion nous domine pris unc ‘‘autre la remplace ; nous essayons de tout, se- ‘‘ments, caprices, occupations diverses ou manics ‘‘quelconques, et nous finissons Par nous écrier que ‘‘tout n’est que vanité. Personne ne semble s’in- ‘‘digner d'entendre répéter cette exclamation fausse ‘‘et blasphématoire. Peu d'hommes savent se gar- ‘‘der d'arriver à proférer une telle lamentation, en se ‘‘résignant tellement au Grand Tout,qu'ils n'aient pas ‘‘à succomber devant ce qui n’est pas partiel. Ceux ‘qui ont appris ce qui est éternel, nécessaire et en ‘‘conformité avec les lois de la nature, essaient de ‘‘s'affermir sur des principes durables, afin de n'être ‘‘pas ébranlés, mais loin de 1à, afin d’être fortifiés, ‘‘par ce qui est périssable.”’ C'est dans l’adversité et les heures de dépression, que ces pensées prennent Corps et se précisent, comme l'étoile consolatrice ne perce que dans les nuits profondes.
La théorie pure, le rêve étroit, voilà les deux grandes bornes que Goethe ne cesse de fixer à l'esprit
At ‘ 1i |
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humain. Il Je dit et le répète sans relâche est pour lui la qualité primordiale de toute tentative intellectuelle, 1] n'est pas le seul qui ait insisté ]à-
dessus, mais il Y a mis peut-être plus d'énergie que d'autres. Il n’a d
; la justesse
Goethe a vertement repoussé ces 8roupes de faux
Peuseurs ; et dans un âge 8oethéen, ce serait véritablement des êtres Préhistoriques.
Ce n'est pas que Goethe veuille prescrire une justesse rigide. Loin de là, il a soin de mettre en garde contre trop de précision. La vérité, dit-il,
l Caractère déterminé. Il
Je cite de mémoire en me content
ant de rapporter le sens d’une laïière exacte.
Goethe était-il arrivé à cette modération par entratnement ou par sa nature ? Il faut tenir compte des
que quelques gestes ‘‘rares et forts’’ révélèrent à Cousin nous inclinent à croire qu'il dut mettre au service d'une nature bien douée, un eutraînement d’une énergie et d’une résolution rares.
Son esprit dont Cousin remarquait l'étendue, s'était mis au Courant de la pensée universelle, et sa doctrine est faite de lumières sur tous les sommets.
Goethe s’est créé lui-même, Voyez-le indiquer les sources de son inspitation : elles viennent toujours des Grecs ou des Français, Or, en littérature, un auteur qui se créée hors de son Pays, se créélui. même. N'y a-t-il pas de l’amertume dans cette boutade, où Goethe se demande si un fils de tailleur de Weimar, élevé dans l’ambiance allemande, aurait jamais pu devenir le poète cultivé et richement doué
Puisque Goethe dit avec ironie que la grande consolation de certaines gens est de Penïer que les hommes de génie sont mortels.
Goethe, Comme Sbhiller, comme Schopenhauer, eut à lutter contre Son zuilieu et chaque création nouvelle lui coûtait un effort au lieu d’être entraîné,
re né à +
comme tout esprit l’est dans Paris, par un milieu irrésistible,
Cousin avait peut-être en vue cette culture toute spéciale et personnelle de Goethe quand ila dit en parlant de sa deuxième entrevue: ‘‘I] n’a mis en avant aucun paradoxe, et il ne m'a dit que des choses neuves.
Avec quelle finesse d'observation Cousin analyse ses entrevues avec le poète allemand ! Il dit tout, en se jouant, presque sans s'arrêter à réfléchir, et pourtant il a vu juste et vrai.
On dirait que la peusée mène au pessimisme, Partout excepté en France.
La fumée dela pensée allemande a passé sur le ciel de la Frahce, maiselle a'a fait qu'y tamiser un éclat trop brillant qui cessait d’être de la lumière à force d'éblouir,
Il fallait peut-être 1a gravité allemande pour achever de doncer à la langue française cette harmonie indéfinissable et profonde qu'elle a de nos jours, et qui coule en modulant comme un bruit de pensée à la fois doux et sévère.
Joubert place l'éduca société doit à l'individu.
Un aperçu des idées fran essortir ici comme ailleurs qu'ailleurs, l’individualisme bilité française,
tion parmi les devoirs que la
Saises et anglaises fait » €t naturellement plus Saxon à coté de la socia-
8o PROSE ET PENSÉES
A manne anne ram and > mé nie
La seule éducation digne de notre préoccupation profonde est celle qui forme nos pensées à l'observation et à la stabilité, et nos sentiments à la netteté et à la décision.
Novalis a dit que l'éducation est une volonté bien cultivée ; et en cela tout le monde s'accorde. On voit Partout que la force doit soutenir la lumière.
Quel est le merveilleux secret qui tient le coeur et la tête en équillibre chez des hommes éminemment doués sus les deux rapports ? N'est-ce pas le bon sens, © grand éducateur, que l'on voit toujours gai, sou; », détaché, rayonnant comme une auréole au front Ge ces hommes qu'il éclaire ?
Malgré + présomption qui s'attache à tout ce qui nous con. ne, on peut cependant affirmer que l'effort Personnel est notre seul éducateur. Ce qui aide vient de nous, et de nous seuls, disent ensemble Emmerson et Pestalozzi.
En cette matière les grands mots ne sont que des clichés bons tout au plus à soutenir l’emballement
des esprits superficiels. L'encombrement n'est pas de l'éducation !
On se rappelle les paroles de Lacordaire : ‘‘Malheur à l'empire qui confond l’enseignement et l’éducation, qui croit que le bien jaillit de la science !”’
Ruskin dit aussi : ‘C'est ia grand erreur de l'in-
telligence moderne, de confondre la science et l’éducation.’’
Le dernier triomphe de la science est de nous corduire à réaliser notre ignorance, tandis que celui de l'éducation est de nous faire reconnaître notre pouvoir.
Nous lisons dans Renan : “Jusqu'ici on n’a pas ‘‘trouvé moyen de faire voguer un navire À pleines ‘voiles, par les mers les plus dangereuses, sans pilote, ni Commandement'’. Le vrai pilote c’est l’action, et Goethe a dit avec raison : “A la fn tout ce qui ‘reste de nos études, est ce que nous avons pu réussir ‘‘à mettre en pratique’”’. La Pratique, la mise en exercice est la vocation naturelle de toutes nos facultés.
L'habitude d'écouter aux portes devrait être pertise À certains grands savants, afin au'ils apprennent par l'opinion qu’on a d'eux, comme il n'est pas besoin d'être Descartes pour rire de Mr. Prud'homme.
Faire l'idée, c'est l'éducation même. La maîtrise
En Canada, comme de l’autre coté de la ligne 45ème. nous Voyons souvent des ratés dont on dit uniformément : Si cet homme étai: sobre, il serrit Le
s2 PROSE KT PENSÉES
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premier citoyen de l'endroit. Quelle triste façon de juger la valeur des gens ! Au lieu de saluer le simple talent, vénérons le sobre labeur, et n'allons jawais abstraire l’un de l'autre dans nos jugements de valeurs. Ilne sufñt pas d’être Catilina pour faire croire que l'on aurait pu être Cicéron.
On dit quelquefois : Ce jeune homme, cette jeune fille, a des idées arrêtées. Quand on entend bien ces mots, voilà le plus beau compliment qu'on puisse faire ; c'est définir en un mot la stabilité acquise par une éducation soignée et attentive.
L'attention est un arrêt—c'est la forme la plus nette de la volonté suivant Richet. On pourrait dire aussi que l'abstention est la forme la plus nette de l'attention. Ainsi on dit souvent : Faites attention à votre bras, ce qui signifie ‘‘otez' votre bras.
De la vient le mot : s'arrêter à penser. Louis Prat a démontré dans son beau livre sur le CARACTÈ- RE EMPIRIQUE ET LA PERSONNE que la volonté est une force d'exclusion ou de résistance, où mieux, pour employer les expressions de Jules Lequier citées par Prat, ‘Ja puissance du vouloir ne ‘‘pas, ou nolonté, est à vrai dire le pouvoir le plus ‘caractéristique de ce que l’on entend et doit enten- ‘‘dre par la volonté considérée chez l'homme’. De même l’auteur démontre que l'oubli des peines, des
L'ÉDUCATION wr ses THÉORIES 83
— mn NON ——————
hontes, des lâchetés, de notre vie passée, est une nolonté établie au seuil de la mémoire afin de ne pas teruir les quelques sou venir agréab!es que l’on aime à y Cuciliir.
Cette thèse rappelle le ‘‘Zout: suspensif’’ que Des-
cartes à établi au seuil de 108 jugements afin de les Sauvegarder,
11 faut toujours s'arrêter avant de s'orienter : la Stabilité des idées est la suite de l'enrayement des délires inaginaires.
On peut penser une chose ave: ordre et méthode ; on peut aussi Penser, comme je pourrais dire, de fl en aiguille ou à Ja dérive, en suivant une association qui s'impose d'elle-même ; dans le premier cas, il faut se faire un plan intégral et complet... et Je suivre, dans le second cas nous n'avons qu'à nous laisser aller à nos rêveries incessantes qu'iuterrompt à peine le sommeil et ses rêves. On peut diviser Ja pensée, en
ensée volontaire ou réfléchie, et en Pensée naturelle 94 spontanée ; nos pensées naturelles et spontanées Se suivent sans se ressembler comme Jes feuilles d'un arbre. Pascal disait un peu ironiquement qu'il ne portait jamais le même jugement deux fois sur les uêmes choses, cela reut se dire surtout de tout pen- SeUT Sa3s entraînement. Dans la Nature tout est
84 PROSK ET PENSÉHFS
variété et diversité, il n’y a que l'hormme qui ait formé des identités.
L'avenir se charge de menaces pour le rêve, la psychologie en a entrepris la conquête. Les rêves féconds pareils au papillon encore parfumé de la rose qu'il vient de quitter, restent éternels comme le besoin d'amour et de beauté dans l'âme ; mais le rêve maladif qui se pose indistinctement partout, dont le vol tourne en zig-zags pénibles et accablants et qui, à l'instar de la chauve-souris, veut se faire des ailes avec des griffes, a fini par lasser les cerveaux et soulever les croisades de la science et de la raison. Le vagve amour du vrai fait place à l'amour sérieux de la science. Les générations maladives et sans cesse déçues des utopistes et des rêveurs, de tous ceux qui vivent du faux etqui ont placé leur espoir dans l'inaccessible, s’effacent devant l'avènement radieux des clairs et des forts.
Nous sommes
Se un monde où l'action n'est pas la soeur du rève'’