‹ Prose (volume 2)Chapitre 33 sur 87 · LE RÉGIMENT QUI PASSE · texte numérisé non relu

LE RÉGIMENT QUI PASSE

Et, rêvant déjà de bataille, Tous sont heureux naïvement; Car toujours la France tressaille Au passage d'un régiment.

Ces vers pnt été récités à Lyon, quand une crise de l'industrie

de la soie réduisait la population ouvrière

à une grande misère.

0 femmes qui vivez dans le luxe et la joie, Et qui, lasses un jour de vos robes de soie,

Les quittâtes avec dédain, 0 femmes qui suivez la mode séductrice, Il faut que vous sachiez que, pour ce seul caprice.

Des milliers d'hommes sont sans pain !

Avez-vous jamais su, belles patriciennes, Alors que vous alliez aux fêtes anciennes Danser, rire et parler d'amour,

Qu'un peuple d'ouvriers, plein d'enfants et de mères, Gagnait sa vie avec vos chiffons éphémères, Avec vos parures d'un jour?

C'était ainsi pourtant. Pour que vous fussiez belles, Pour vous donner toujours des toilettes nouvelles,

Pour ces satins que vous portiez, Pour ces robes d'hier à présent dédaignées, Des milliers de canuts, actives araignées,

S'asseyaient devant leurs métiers.

Parceque vous usiez ces vêtements de fête, Le tisserand lançait, en chantant, sa navette,

Et la Croix-Rousse prospérait; Parceque vous changiez de jupe et de corsage, Le ménage vivait, la fillette était sage,

On n'allait pas au cabaret.

Ces choses se passaient, mais vous n'y songiez guère. Puis, tout à coup, voici que la soie est vulgaire

Et que l'on n'en veut plus enfin.

Le cachemire est mieux, le drap est plus commode ; On a quitté ce goût, on a changé de mode...

Et tout un peuple meurt de faim !

Femmes du monde, il faut vous dire cette chose ; Car, sans vous en douter, oui ! vous êtes la cause

Qui produit ce terrible effet.

Vous devez regarder ce spectacle sévère Et mesurer le bien que vous avez à l'aire

A ce mal que vous avez fait !

Sans être pour cela de profonds philosophes, Nous pouvons bien prévoir qu'aux anciennes étoffes

Vous reviendrez un beau matin; Vous ferez des heureux en faisant des folies, Et trouverez encor moyen d'être jolies

Sous la moire et sous le satin.

Mais, avant tout, songeons à la ville affamée.

Ils sont sans pain ! Ils sont trente mille, — une armée

Et le désaccord est bien vieux Entre maigres et gras, entre joyeux et tristes. Il faut donner ! Ce sont les riches égoïstes

Qui font les pauvres envieux.

Femmes, il faut donner!... Au père de famille, A la mère sans lait pour l'enfant, à la fille Dont la beauté peut s'indigner

Que la faim creuse ainsi son visage livide, Aux petits écoliers qui vont le panier vide... Il faut donner, donner, donner!

Donner! C'est la sagesse éternelle et profonde. Devant la charité, misère du vieux monde,

Tu recules et tu décrois!

Partage ! amour ! bonté ! c'est bien la loi suprême. Et, depuis deux mille ans, pour qu'on s'entr'aide et s'aime,

Jésus nous bénit sur la croix.

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