‹ Prose (volume 2)Chapitre 6 sur 87 · A MA PETITE AMIE MARIE-CE KMAINE CRICE · texte numérisé non relu

A MA PETITE AMIE MARIE-CE KMAINE CRICE

Il était une fois, le fait n'est pas récent,

Dans un manoir du Rhin, un baron très puissant

De qui tous les vassaux maudissaient l'avarice.

Sa femme avait été jadis la bienfaitrice

Du pays, et son cœur n'était que charité.

Mais pour longtemps jamais un ange n'est prêté !

Pendant quelques beaux jours, la terre à Dieu l'emprunte,

Puis il remonte au ciel. La baronne défunte

Avait laissé pourtant derrière elle une enfant,

De ses vertus témoin et souvenir vivant.

Quinze ans, blonde, chétive, on la nommait Bleuette. Ainsi qu'un colibri dans un nid de chouette, Sa jeunesse égayait le château triste et nu.

Le baron, qui s'était quelque peu contenu, Devint encor plus dur quand sa femme fut morte. Dès l'aube, ayant son seul écuyer pour escorte, Il s'en allait au bois, l'épervier sur le poing. Bleuette aimait son père et ne l'accusait point, Mais trouvait cependant bien tristes les journées Qu'elle passait, parmi les tentures fanées, Dans ce manoir glacé, désert et solennel, Où l'on ne faisait pas de feu, même à Noël. Comme le temps parait moins long quand on l'occupe. La mignonne parfois se taillait une jupe Dans les draps ramages et dans les vieux lampas Dont sa mère jadis rehaussait ses appas. Car jamais le baron à la pauvre fillette N'avait donné le moindre écu pour sa toilette ; Le vilain homme était bien trop ladre pour ça. Bien plus, après la mort de sa femme, il cessa, Quoiqu'à la sainte dame il en eût fait promesse, De fréquenter l'église et d'entendre la messe, Certain de trouver là, terrible épouvantail, Quatre ou cinq mendiants assis sous le portail ;

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Et n'ayant jamais vu d'argent blanc ni d'or jaune, Bleuette n'avait pas de quoi faire l'aumône.

C'était son gros chagrin. Elle se consolait

De coudre à ses habits la reprise et l'ourlet

Et d'être fagotée ainsi qu'une grand'mère ;

Malgré tout, elle était jolie, et c'est chimère

De croire qu'à son âge elle n'en savait rien.

Mais comme elle souffrait, et de son cœur chrétien

Quelle plainte montait, de Dieu seul entendue,

Lorsqu'il fallait passer devant la main tendue

D'un pauvre, et ne pouvoir rien mettre en cette main !

Le dimanche surtout. Tout le long du chemin, Quand elle revenait, seule, portant son livre, Dans ce parfum d'encens qui longtemps vous enivre, Tout le long du chemin ce n'était que vieillards, Femmes portant marmots, aveugles, béquillards, Qui couraient sur ses pas en criant leur souffrance ; Les vieilles à bâton faisaient la révérence, Et les petits enfants envoyaient leur baiser. Elle ne trouvait pas de mots pour refuser, Mais le front bas, les yeux baissés, rouge de honte, Elle passait, prenant sa marche la plus prompte, Et pleurait, une fois rentrée à la maison.

Un dimanche, c'était au temps de la moisson,

Elle vit, au moment de revenir de vêpres,

Tant de pauvres couverts de loques et de lèpres,

Aux marches du parvis assis et l'attendant,

Que le cœur lui manqua rien qu'en les regardant.

Bleuette n'osa pas affronter la sortie

Et se souvint alors que, vers la sacristie,

Une porte s'ouvrait sur le chemin des blés.

Elle allait donc, le cœur tremblant, les yeux troublés,

Prendre par ce chemin, quand, sous la colonnade,

Une vieille, portant la jupe en cotonnade,

Les lourds sabots de bois et le vaste bonnet

Des aïeules, mais qui, dans une main, tenait,

En s'appuyant dessus, une longue baguette,

Apparut tout à coup, et, venant vers Bleuette,

Lui dit :

« Ma fille, il faut retourner sur tes pas. Tout ce qui peut tomber sous ta main, ne crains pas De l'offrir, sans rougir, au mendiant qui passe. L'aumône n'a de prix que par la bonne grâce De celui qui la donne. Enfant, avec deux mots, Avec un bon sourire, on calme bien des maux. Va ! l'on te saura gré d'une honte bravée. »

Bleuette, qui vit bien que la vieille était fée,

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Répondit poliment que d'aussi bons avis Comme un ordre devaient par elle être suivis, Puis, ayant salué, prit sa route ordinaire. Les mendiants, suivant le flot du populaire, S'étaient tous éloignés pendant ce moment-là, Et, seule, par les blés, Bleuette s'en alla.

Elle cueillait, avec un vague espoir dans l'âme,

Un gros bouquet de fleurs des champs, lorsqu'une femme

Qui se tenait assise au revers d'un fossé

L'aperçut, se leva, d'un air triste et lassé,

Et, craintive, les yeux en larmes, vint vers elle.

« Ayez pitié de moi, ma belle demoiselle ! —

Dit la femme. — Aux moissons, d'ordinaire, je suis

Vos vassaux, en glanant tout le blé que je puis.

Je suis veuve, je suis bien pauvre et point hardie.

Mais cette fois, voyez ! je sors de maladie,

J'arrive la dernière et tout est ramassé,

Et je meurs de fatigue au bord de ce fossé. »

« Hélas î — lui répondit la bonne demoiselle, — Je n'ai pas même un sou dans ma pauvre escarcelle ; Mais prenez ce gentil bouquet de fleurs des champs, Et vous pourrez l'offrir aux quelques braves gens

Qui voudront, j'en suis sûre, adoucir votre épreuve. »

Sans vouloir refuser l'humble cadeau, la veuve Souriait cependant d'un air découragé ; Mais, quand elle l'eut pris, le bouquet fut changé, 0 merveille admirable ! en une énorme gerbe De brillants épis d'or, plus grosse et plus superbe Que celle que l'on porte à monsieur le curé.

Comprenant que c'était un don inespéré

Que lui faisait ainsi la bonne vieille fée,

Bleuette, l'Ame heureuse et toute réchauffée,

Laissant l'autre charger d'épis son tablier,

Se sauva par le bois et cueillit au hallier

D'autres fleurs, pour tresser une belle couronne.

Elle allait, — en songeant à la sainte baronne,

Sa mère, à cette fée, au miracle accompli, —

Quand un petit gamin en haillons, mais joli

A croquer, et marchant pieds nus dans la poussière,

A son tour, aborda la jeune bouquetière

Et lui dit, le cœur gros et tout tremblant d'émoi :

« Ma belle demoiselle, ayez pitié de moi ! Depuis l'hiver, je suis orphelin. Mon aïeule, Elle a quatre-vingts ans! avec moi reste seule.

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Travailler? Mais je suis trop jeune, on ne veut pas;

Et sous ce toit croulant que vous voyez là-bas,

J'ai laissé grand' maman sans pain, sombre et muette. »

« Prends seulement ces fleurs de hallier, — dit BleueLte, Pour les donner à qui calmera vos douleurs ; Car je n'ai rien. »

Mais quand la couronne de fleurs Fut entre les deux mains du pauvre petit mioche, Elle devint un rond énorme de brioche, Toute chaude et dorée ainsi qu'un pain bénit.

Bleuette, bien avant que l'orphelin finit

De s'étonner, s'enfuit et gagna la grand'route.

— Un beau lys frais éclos poussait au bord, sans doute,

Pour qu'à s'en embellir elle se décidât.

A l'ombre d'un noyer, elle vit un soldat Qui s'était assis là, sur une grosse pierre. Sac au dos, s'appuyant sur sa longue rapière, Cet homme paraissait de fatigue épuisé ; Son front — il revenait de la guerre, blessé, — Saignait sous un bandeau lié d'une ficelle. Et ce soldat lui dit :

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(( Ma belle demoiselle, L'étape était trop longue et le cœur m'a manqué ; Mais le bon vin remet un homme fatigué, Et vous devriez bien — la peine n'est pas lourde — Au village voisin aller remplir ma gourde. »

« J'y cours, pauvre soldat, mais le village est loin, Et vous vous ennuierez tout seul dans votre coin ; Le parfum de ce lys vous tiendra compagnie. »

L'homme d'armes sourit, et, sans cérémonie, Prit entre ses doigts noirs le calice embaumé. Mais, quand il le toucha, le lys fut transformé En un grand hanap plein de vin de la Moselle, Où le soleil dardait une fauve étincelle.

Bleuette ne vit plus de pauvres ce jour-là. Mais, dans tout le pays, vous pensez qu'on parla Et que tous ses bienfaits laissèrent une trace. Or, son père, le soir, revenant de la chasse, Trouve tous ses vassaux émus et rassemblés ; Et tous de lui parler de la gerbe de blés, Comme de la brioche énorme et du grand verre. Il n'en peut plus douter : c'est un fait qu'on avère ; Et sa cupidité s'en réjouit déjà.

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Donc, après le souper, que le baron mangea Sans appétit, et quand l'unique domestique Eut enfin desservi la table très rustique, 11 attira Bleuette entre ses deux oenoux :

(( Maintenant, — lui dit-il, — nous sommes entre nous, Reçois mon compliment. Vrai ! tu naquis coiffée. Je sais l'étrange don que t'a fait cette fée, Et j'en veux sur moi-même essayer le pouvoir. Fais-moi quelque présent, ma mignonne, pour voir Ce qu'il va devenir dans la main de ton père. »

« Malgré tout mon respect, — dit Bleuette, — j'espère Que vous laisserez là ce projet dangereux. Je n'ai reçu ce don que pour les malheureux, Et non pour augmenter le bien de la famille. »

« Laisse-moi donc! C'est trop de scrupule, ma fille! Donne-moi seulement, rien que pour essayer, La médaille de plomb qui pend à ton collier. Le pire qu'il se peut faire, c'est qu'elle reste Ce qu'elle est, un bijou de valeur très modeste ; Mais si nous la voyons être soudainement Un lourd médaillon d'or ou bien un diamant, C'est qu'aussi ton pouvoir nous échoit en partage. »

Bleuette n'osa pas résister davantage,

Et mit, bien qu'à regret, dans la main du vieux tbu

La médaille de plomb qui pendait à son cou ;

Mais l'avare frémit quand il l'eut empoignée,

Car il ne tenait plus qu'une horrible araignée,

Toute noire, effroyable, avec des bras velus.

Faisant pour la jeter des efforts superflus,

L'avare serait mort d'effroi dans la bataille ;

Mais la bête ne fut que la simple médaille

Qu'elle était, quand l'enfant l'eut reprise en sa main.

Le baron réfléchit, et, dès le lendemain,

A Bleuette il fit don d'une pleine aumônière.

Cette merveille-là ne fut pas la dernière

Qu'accomplit cependant la mignonne aux yeux bleus.

Elle avait conservé son don miraculeux,

Et, quand elle sortait des vêpres, le dimanche,

Le sou qu'elle donnait devenait pièce blanche,

Le simple écu d'argent devenait un marc d'or,

Et le marc un bijou plus précieux encor;

Si bien que sa gentille et bonne renommée

Au Landgrave-Électeur fut un jour affirmée,

Et, s'étant renseigné dans le pays entier,

Il la voulut pour femme à son seul héritier.

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