L'ÉTOILE DES BERGERS
Quand, dans la froide nuit, au ciel, Dont les champs infinis s'azurent, Passa l'étoile de Noël, De pauvres bergers l'aperçurent.
Laissant là chèvres et moutons, Prenant crosses et sacs de toile, Ils dirent aussitôt: « Partons! »
Et suivirent l'errante étoile.
I/ÉTOÏLE DES BERGERS. 225
Les autres, amis du repos, Les prudents et les économes, Rirent, en gardant leurs troupeaux, De la démence de ces hommes.
Quand ils revinrent, étonnés, Contant comme un fait véritable Que l'astre les avait menés Voir un enfant dans une étable,
Des voleurs avaient, à ces fous, Pendant leur absence funeste, Pris bien des brebis, et les loups Dévoraient déjà tout le reste ;
Et l'on se moqua beaucoup d'eux.
Garder son bien, voilà l'utile, Pourquoi donc courir, hasardeux, Après une étoile qui file?
Mais souffrir et n'avoir plus rien Contentait ces humbles apôtres :
Le peu qui leur resta de bien, Ce fut pour le donner aux autres.
Fidèles au divin signal Qu'ils avaient suivi sans rien dire, Ils rendaient le bien pour le mal Et pour une insulte, un sourire.
La nuit, près du fleuve, en secret, Ils chantaient en chœur sous les saules, Et quand un agneau s'égarait, Le rapportaient sur leurs épaules.
Bons, ils pardonnaient au méchant, Et, par un merveilleux mystère, Régénéraient, en la touchant, La courtisane ou l'adultère.
Et les autres bergers, pleins d'or, Dont l'avarice méprisable Creusait, pour y mettre un trésor, Des trous dans la chaleur du sable,
Avaient des haines d'envieux Pour ces pauvres de haute mine, Oui gardaient au fond de leurs yeux Un peu de l'étoile divine.
L'ÉTOILE DES BERGEKS. 227
Gomme dans le mythe chrétien Dont ce temps mauvais n'est plus digne, L'astre du beau, l'astre du bien.
Passe parfois et nous fait signe.
Qui le suit est déshérité
De tout ce que le monde envie.
Idéal d'art ou de bonté,
Il faut en souffrir pour la vie ;
Gravir les chemins durs et droits ; Fuir les jougs que met sur nos nuques Ou la morale des bourgeois Ou la critique des eunuques ;
Jeter ses perles aux pourceaux ; Être toujours, sans qu'on s'irrite, Traité d'insensé par les sots, Traité d'impur par l'hypocrite ;
Voir triompher autour de soi Le laid, l'imbécile et l'injuste; — Et sentir plus ferme sa foi Et sa volonté plus robuste...
Artiste, d'un rêve obsédé, Ou pauvre homme à la chair fragile, Va ! par une étoile guidé, Comme un berger de l'Évangile.
Va! sourd à l'intérêt vénal,
Va! loin des faux dieux qu'on encense,
Vers le Bethléem idéal,
Vers la beauté, vers l'innocence.
Et si quelque gouffre effrayant, Que ton imprudence te voile, T'engloutit, meurs en souriant, Les yeux fixés sur ton étoile !
AKRIIvRE-SAISO*
RUINES Dr CŒUR
Mon cœur était jadis comme un palais romain, Tout construit de granits choisis, de marbres rares Bientôt les passions, comme un Ilot de barba is, L'envahirent, la hache ou la torche à la main.
Ce lut une ruine alors. Nul bruit humain. Vipères et hiboux. Terrains de fleurs avares. Partout gisaient, brisés, porphyres et carrar - : Et les ronces avaient effacé le chemin.
Je suis resté longtemps, seul, devant mon désastre. Des midis sans soleil, des minuits sans un astre, Passèrent, et j'ai, là, vécu d'horribles jours;
Mais tu parus enfin, blanche, dans la lumière, Et. bravement, afin de loger nos amours, Des débris du palais j'ai bâti ma chaumière.