HE MUETTE
était déjà la bien-aimée, la seule aimée, celle qu'on évoque, quand on est loin d'elle, seulement en fermant les yeux, celle dont le souvenir à toute heure vous poursuit, vous possède, vous court dans le sang et vous enveloppe le cœur. Tout émouvait l'étudiant, tout le touchait dans la personne de sa chère maîtresse. A ses ardeurs de jeune coq, à l'enthousiasme de ses désirs devant ce corps féminin, si frêle et si pur, où flottait encore une grâce d'enfance, s'ajoutait un sentiment d'une profonde douceur, fait de reconnaissance et de généreuse pitié pour cette vierge naïve et désintéressée, sans calcul et sans défense, qui lui avait donné, dès le premier sourire, comme on donne une rose, son unique trésor, la fleur de ses vingt ans. Et il se jurait, le droit et honnête enfant, de l'aimer pour toute la vie.
Quant à Henriette, elle s'abandonnait à son amour avec cette précieuse faculté de ne vivre (jue pour l'heure présente, avec cette insouciance pleine de sagesse, privilège des simples et des ignorants. Le jour, l'inévitable jour où elle serait séparée d'Armand, eh bien, il n'y aurait plus au monde de bonheur pour elle, voilà tout! En attendant, elle en jouissait éperdument, de ce bonheur.
■èU HENRIETTE.
Et il était tel que, parfois, cela lui semblait trop beau. C'était comme un objet d'un grand prix qu'on lui aurait mis dans la main, mais dont elle eût ignoré l'usage. Pauvre fille! elle restait stupéfaite comme un mendiant à qui l'on ferait l'aumône d'une étoile.
Adorée comme la plus chérie des maîtresses, elle gardait la soumission craintive de l'esclave. Pendant plusieurs jours, elle n'avait pu se décider à tutoyer son amant. Il l'en plaisantait avec gaîté, et c'était pour lui un plaisir exquis que les maladroits essais d'Henriette pour devenir plus familière. Quand, dans un moment d'expansion, elle lui avait donné un nom d'amitié un peu vulgaire, quand elle avait lâché un « mon chéri », ou même un « mon trésor ï>, qui sentait le faubourg et qu'Armand trouvait pourtant très doux, elle était soudain prise de honte et se jetait sur la poitrine du jeune homme ou le baisait dans le cou, afin de lui cacher sa rougeur. Elle avait si peur de n'être pas assez « comme il faut y> pour lui ! Malgré la possession, elle savait bien qu'elle n'était pas son égale. Bien souvent elle lui prenait doucement la main, sa fme et nerveuse main d'aristocrate ; elle la considérait longuement, avait la sensation
de loucher quelque- chose de très rare, d'extraordinaire, et elle Unissait toujours par la porter à ses lèvres et par y mettre un délicat, un respectueux baiser.
Et, la voyant si humble, si timide, si désarmée devant la vie, l'adolescent d'hier, dont elle avait fait un homme, songeait, avec une fierté attendrie, que cette faible créature était à lui, dépendait de lui, et que c'était désormais son devoir de la défendre et de la protéger.
Comme ils s'aimaient! Qu'ils étaient heureux! Pour augmenter leur enivrement, le hasard permit que leur jeune idylle eut pour milieu et pour décor de sublimes nuits d'été, où le sombre azur découvrait ses profondeurs infinies, où, parmi des fleuves de lait lumineux, les planètes brillaient comme des phares, où les astres développaient leurs légions étincelantes.
Vers onze heures, les deux amants sortaient de leur asile secret, et Armand reconduisait Henriette du côté de son logis, par les boulevards de la banlieue, larges et vides. L'air était tiède, les longues files d'arbres, en pleine frondaison, exhalaient une odeur fraîche. Le dôme des Invalides, d'un bleu sombre, et dont brillaient vaguement les
écailles d'or, se dressait pompeusement dans le ciel. Sauf la rumeur de la grande ville, entendue au loin comme un bourdonnement d'abeille, quel silence! Enlacés, marchant h pas très lents, délicieusement las, les amoureux s'avançaient dans les solitudes. La plénitude de leur bonheur était telle qu'ils croyaient que toute la nature devait s'y associer; et, quand ils s'arrêtaient pendant un moment, il leur semblait que tout ce qui les environnait, les grandes avenues, les hauts édilices, les profonds feuillages et le Zodiaque épanouissant ses ileurs de lumière, poussaient en môme temps qu'eux un immense soupir de joie et de volupté.
C'est à ce beau rêve qu'Armand venait d'être brusquement arraché.
Sa mère savait tout, sa mère admirable, qu'il aimait de tout son cœur, mais dont il connaissait bien le caractère jaloux, les sentiments despotiques et passionnés. Il eut la prévision que ce
serait terrible, qu'il allait souffrir et faire souffrir.
En effet, la lutte s'engagea tout de suite.
Un peu avant l'heure du dîner, Armand, selon son habitude, alla rejoindre sa mère dans son boudoir. Il y entra, pour la première fois, ce jourlà, les yeux baissés, le front lourd, le cœur plein d'angoisse et de confusion. Mais, lorsqu'il vit M™° Bernard assise à sa place ordinaire, devant son canevas de tapisserie, il revécut, dans un éclair d'imagination et de mémoire, toute son heureuse enfance; et, ne pouvant supporter l'idée qu'il y avait un obstacle, un rempart entre sa mère et lui, et qu'il n'était plus le fils unique et bien aimé d'autrefois, il s'élança vers elle, les bras tendus, les mains tremblantes, avec un regard qui demandait pardon.
Mais elle l'arrêta d'un geste bref, d'un geste de refus, et lui jeta un « non, je t'en prie », qui rappela le jeune homme à la douloureuse réalité et lui glaça le sang dans les veines.
Le domestique ayant annoncé que le dîner était servi, ils passèrent dans la salle à manger et se mirent silencieusement à table.
Ce repas du soir avait toujours été pour eux un bon moment. Ils y parlaient des menus faits du
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jour, faisaient des projets pourlelendemain, se reposaient en une douce et confiante causerie. Mais, ce jour-là, deux convives invisibles, la colère et la honte, avaient pris place à la table de famille. Le fils et la mère touchèrent à peine aux plats qu'on leur servit, et ne s'adressèrent pas une parole.
Ils revinrent au boudoir, où deux lampes, allumées trop tôt, brillaient faiblement dans le crépuscule triste des longs jours; et quand le domestique, après avoir servi le café, les eut laissés seuls. M""" Bernard rompit brusquement le silence et dit à son fils, d'une voix amère :
— « Tu vas, ce soir, à ta conférence, n'est-ce pas ? ))
Il avait, en effet, rendez-vous avec Henriette, et, rougissant dans l'ombre, il ne sut que balbutier, dans son trouble :
— « Ma mère ! . . . »
Alors, M™' Bernard éclata.
— « Va, — s'écria-t-elle en tremblant d'indignation, — va retrouver ta maîtresse ! Désormais, pour cela, tu n'auras plus besoin de mentir. Car lu m'as menti, tu m'as indignement trompée! Ah ! cela commence bien, tes amours! Cette fille t'a déjà fait commettre une bassesse. Je frémis en me
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demandant ce que cette malheureuse fera de toi, el jusqu'où elle pourra te mener. Va la retrouvei-, mon garçon. Je ne te retiens pas. »
Mais elle s'interrompit en entendant son fds qui sanglotait.
— (( Tu pleures! >> dit-elle d'une voix plus douce. Il se jeta h ses pieds, lui couvrit les mains de
baisers et de larmes.
— (( Pardonne-moi, ma mère chérie, — murmura-t-il. — Pardonne-moi, maman, de te faire de la peine... Mais, si tu savais !... Je l'aime !... »
Ce mot arrêta net, chez M"'" Bernard, l'ait endrissement qui commençait à la gagner.
— (( Tu l'aimes ! — dit-elle, et son accent vibrait d'une farouche ironie, — tu aimes ma couturière! Mais, malheureux enfant, ce n'est pas sérieux. Tu es fou !... J'avais espéré, oui, j'avais eu la niaiserie de croire que tu passerais purement et fièrement ta première jeunesse, jusqu'au jour où je t'aurais marié à quelque belle jeune fille. Cela, c'était mon illusion, je l'avoue, et tu la brises bien cruellement. Pourtant, je n'étais pas déraisonnable. J'étais prête à comprendre, à excuser un entraînement, un coup de passion. Vingt ans sont vingt ans, je le sais bien... Mais
toi ! toi ! suivre le premier jupon venu ! Faire attention h cette ouvrière, si commune, à peine jolie! Vraiment, je t'aurais cru plus dégoûté!... En voilà assez! Je compromettrais ma dignité de mère et d'honnête femme à parler plus longtemps d'une telle turpitude. Avec ta permission, nous n'ouvrirons plus la bouche sur ce sujet. J'ai même eu tort de m'emporter, de te faire des reproches. Laisse-moi espérer que tu ne tarderas pas à t'en adresser toi-même, et de plus sévères que les miens... Une drôlesse pour qui j'ai eu de la bonté! Une misérable petite intrigante que j'avais protégée, attirée chez moi, et qui me débauche mon fds !... Non! Armand, ce n'est pas sérieux. Tu ne sais ce que tu dis. Et bientôt, demain peut-être, quand tu auras un peu réfléchi, quand ton détestable caprice aura passé, tu rougiras d'avoir osé me dire que tu aimais cette fille ! »
Comme elle s'y prenait mal, la pauvre femme ! Gomme elle avait tort d'offenser son fils dans son amour! Déjà, il n'était plus à ses genoux, il ne pleurait plus sur ses mains, avec des cajoleries de petit enfant. Tout frémissant, il s'était relevé, et, respectueux, mais les yeux secs, la voix enrouée :
— « Je t'en supplie, ma mère, — lui disait-il,
— ne parle plus ainsi ! Tu ne connais pas la pauvre lille, tu es injuste pour elle!... Et, puisque je ne puis la détendre qu'en t'avouant tout... sache donc... que je suis le premier... »
Mais il ne put achever sa phrase. M""' Bernard venait d'éclater d'un rire insultant , épouvantable. Puis, se redressant de toute sa taille, hautaine, impérieuse, le regard noir et méchant :
— (( Plus un mot là-dessus, — ordonna-t-elle, — entendez-vous, mon lils? — Et ce « vous », qu'elle lui disait pour la première fois, frappa le jeune homme comme un coup de couteau. — Plus un mot là-dessus ! Je vois que vous êtes encore plus dupé, plus aveuglé que je ne supposais. Gardez pour vous vos confidences, et laissez-moi. Cette demoiselle vous attend, sans doute, et un gentleman ne doit jamais être en retard. »
Et, laissant Armand prostré de douleur. M"'*-' Bernard s'enfuit dans sa chambre à coucher.
Elle y resta assez longtemps, dans les ténèbres. Elle sentait monter, gronder, dans son cœur et dans son cerveau, un soulèvement de colère, une tempête de haine contre cette Henriette, contre cette femme de rien qui lui avait pris l'innocence et aussi, croyait-elle, l'amour de son fds.
A présent, elle revoyait par le souvenir le joli profil de l'ouvrière, son air de réserve, sa grâce naturelle. Non! cette petite n'était ni laide, ni vulgaire. Elle pouvait plaire, être aimée. Cette pensée remplissait de rage la mère au cœur exigeant, la veuve autrefois dédaignée par son mari. Elle détestait Henriette comme une ennemie, comme une rivale.
Alors, pendant quelques instants. M™'" Bernard des Vignes, la femme pieuse et bien élevée', qui avait vécu dans le monde et brillé jadis à la cour, redevint la sauvage paysanne des maquis de Sartène, la lîlle du vieil Antonini, et sentit courir dans ses veines le sang corse, le sang brûlé de rancune et prompt à la vendetta. Si, par impossible, elle avait vu paraître à ses yeux, en ce moment, la maîtresse de son fds, elle se serait jetée sur elle comme une bête furieuse, et lui aurait balafré le visage d'une croix au stylet.
Ce désir affreux la réveilla en sursaut, pour ainsi dire. Elle le chassa avec horreur, eut dégoût et pitié d'elle-même. Puis elle pensa tout à coup à son fds avec une soudaine indulgence, une faiblesse toute maternelle. Elle avait été trop sévère. Il faut que jeunesse se passe. Son Armand
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ctaiL bon, raiiuuit, malgré tout. Quand même il aurait un petit sentiment pour cette Henriette, cela ne pouvait durer. D'ailleurs, jamais elle n'admettrait qu'Armand eût été le premier amant de cette fille. Une ouvrière en journées, allant où elle veut, sortant quand elle veut ! A Paris ! xA.llons donc ! Son fils se lasserait vite d'une pareille liaison. Les goûts, les habitudes de cette faubourienne le choqueraient tôt ou tard.
Qui sait? C'est peut-ètie déjà fait. Et puis, n'est-il pas capable de sacrifier ce caprice au repos de sa mère? Mais oui, cent fois oui! PeuLèlre y songe-t-il déjà? Peut-être, tandis qu'elle se désole, est-il encore là, à deux pas d'elle, dévoré de regrets, le pauvre enfant! et prêt à promettre, à jurer que c'est bien fini?
Grisée de cette subite espérance, elle retourne, elle court à son boudoir. Armand n'y est plus. Et comme le domestique arrive, apportant les journaux du soir :
— (( Monsieur Armand est donc sorti? — demande-t-elle, espérant qu'on lui dira non, qu'il est encore à la maison, qu'il vient de rentrer dans sa chambre.
— Oui, madame, — lui répond la voix froide du
laquais. — Monsieur Armand est sorti il y a un quart d'heure. »
Profondément découragée, M™" Bernard se laisse tomber alors sur sa chaise longue et s'abandonne au fil de sa tristesse. Il lui semble — et c'est une sensation presque physiquement douloureuse — que quelque chose s'est écroulé et brisé dans son cœur. Sur le panneau, devant elle, elle regarde machinalement son propre portrait en grande toilette de bal, que, pendant sa courte lune de miel, son mari a fait peindre autrefois par Dubufe. Et, dans le tableau baigné d'ombre, elle voit se dresser le spectre de sa jeunesse et de sa beauté. Pourquoi donc lui passe-t-il par la tète, le prélude de cette valse de Strauss, qu'on jouait le jour où son père l'a présentée au bal des Tuileries?...
Allons ! du courage ! Il faut secouer cet accablement, penser à autre chose. Elle fait sauter la bande d'un journal, le déplie, mais, sur la première page, un nom lui saute aux yeux, un nom qui la fait tressaillir.
Le colonel de Voris, qui est actuellement au ïonkin, où il commande une des colonnes du corps expéditionnaire, vient d'être nommé gêné-
rai, à la suite d'une série de brillants faits d'armes contre les Pavillons-Noirs.
M. de Yoris î Gomme elle a été dure pour ce noble soldat, pour ce parfait gentilhomme ! Elle se rappelle sa longue fidélité, sa respectueuse attente. C'est le seul homme qui se soit autant approché de son cœur. Et pourtant, à cause d'Armand, elle l'a repoussé, exilé loin d'elle. Qu'est-il allé chercher sous ce cHmat meurtrier, dans cette guerre obscure et sans gloire? L'oubli, peut-être la mort. Vn de ces jours, — oh! c'est affreux ! — elle apprendra que ce héros qui l'a tant aimée est mort là-bas, dans les fétides marécages, lentement consumé par la fièvre, ou bien qu'il a été hideusement torturé et mutilé par les hommes jaunes. Et ce sera sa faute, à elle! Car c'est elle qui a désespéré M. de Voris pour se dévouer toute à ce fils ingrat qui l'abandonne aujourd'hui.
Ah ! cruel enfant !
Elle touche le fond de la mélancolie. Elle a laissé tomber le journal sur le tapis. Devant elle, dans la demi-obscurité qui le transfigure, le grand portrait la regarde avec des yeux tristes et sévères, semble pleurer sur elle et lui reprocher
d'avoir ainsi perdu, gâché sa vie. Au dehors, la grande ville, qui ne s'endort jamais, pousse son éternel murmure. Et M"' Bernard revient encore à son idée fixe. A cette heure, quelque part dans ce grand Paris, son fils est dans les bras d'une maîtresse, d'une femme qu'il aime mieux qu'elle. Et, se cachant tout à coup le visage dans ses mains, la pauvre mère pleure à chaudes larmes.
Hélas! hélas! C'est la loi de nature. Le petit oiseau a pris des forces, ses plumes ont poussé, ses ailes frémissent. Impatient de liberté, il se penche au bord du nid, et, malgré les petits cris de sa mère éperdue, il s'envole, il s'est envolé!
Des jours, des semaines ont passé, et la douloureuse situation reste la môme entre M"'' Bernard et Armand.
En apparence, ils ont fait la paix. La seconde fois qu'elle l'a vu revenir vers elle, les bras ou-
verts, elle n'a pas eu le cœur de le repousser. Ils se donnent le baiser du matin et du soir. Mais, pour l'un comme pour l'autre, ce baiser est maintenant un supplice. Elle ne peut se défendre d'un frisson de répugnance au contact des lèvres de son fils, pom-tant si fraîches sous la barbe légère. Elle croit y trouver, elle y trouve le goût des caresses de « l'autre », de cette femme qu'elle hait tant. Parfois, elle a besoin de se contenir pour ne pas s'essuyer la ligure. Quant à lui, lorsqu'il embrasse sa mère, il ne sent plus la bonne et cordiale chaleur d'autrefois sur ce pâle visage, sur cette joue insensible qu'on lui présente d'un air contraint, presque résigné.
^jmc Bernard ne parle plus à son fils de sa liaison. Elle ne prononce jamais le nom d'Henriette. Pourquoi? Par pudeur de femme, par fierté maternelle? Par politique aussi, peut-être. Elle craint d'irriter le jeune homme, d'augmenter encore la désunion qui s'était mise entre eux ; elle estime plus sage de se taire, de prendre patience. Elle ne lui parle jamais de ses amours; mais il devine, il sait qu'elle ne pense qu'à cela, qu'elle y pense sans cesse, et dans les moindres paroles de sa mère il soupçonne un double sens, une al-
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liision, croit découvrir une plainte ou une ironie. Un moment est surtout pénible. C'est le soir, après le dîner, à cette même heure où ils ont eu leur première explication. M™'' Bernard s'assied à son éternelle tapisserie, et, sans lever les yeux de son ouvrage, elle dit à Armand d'une voix étouffée, où il y a de la crainte et de la prière :
— « Tu sors?... »
Le plus souvent, il répond doucement :
— « Non, maman. »
Car il a espacé ses rendez-vous avec Henriette. Oui, il a eu ce courage. Il a donné pour raison h son humble amie, qui consent à tout, accepte tout, les études de droit négligées depuis quelque temps à cause d'elle, un examen à préparer. Mais M"" Bernard semble ne savoir aucun gré à son fds de cette concession, qu'il juge héroïque cependant, et elle a l'air de trouver tout simple qu'il reste au logis.
D'ailleurs, ils n'ont plus rien à se dire; ils échangent des paroles quelconques sur des choses insignifiantes. C'est un effort, une peine même, que cet entretien d'où la confiance est bannie.
Au bout d'une demi-heure, Armand finit par dire :
IIKMIIETTE.
— (( xVdieu, maman, je vais travailler. »
Elle lui tend sa joue de marbre, et il se retire, jileiu d'ennui, dans sa chambre.
Mais, comme Henriette est occupée tout le jour chez Paméla, il ne peut la voir que dans la soirée; et, bien des fois, à la redoutable question : « Tu sors? )) il est obligé de répondre : « Oui ». Sa mère pousse alors un soupir qui le crucifie, et il s'en va, sachant qu'il la laisse solitaire et désolée, et s'accusant d'être un mauvais lils.
Le pauvre enfant n'était qu'un amoureux. Dès qu'il arrivait au rendez-vous, dè^ qu'il apercevait Henriette accourant vers lui sous les arcades et souriant de loin, — ah 1 il faut bien le dire, — ■ tout était oublié. Il ne vivait plus que pour les heures adorables qu'il passait auprès de sa jeune amie. Tout d'abord, pour ne pas l'inquiéter, il ne lui avait rien dit de son dissentiment avec sa mère. Mais deux amants vraiment épris peuventils garder longtemps un secret l'un pour l'autre? Un jour qu'Armand avait le cœur trop gros, il confia tout à Henriette.
Elle fut consternée. Entre elle et M""^ Bernard la lutte lui semblait trop inégale. Elle se rappelait avec terreur cette mère imposante, cette belle
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