‹ Prose (volume 3)Chapitre 9 sur 11 · DE MES MÉMOIRES · texte numérisé non relu

DE MES MÉMOIRES

Je ne les écrirai jamais. La besogne est trop longue pour un paresseux tel que moi. Pourtant le premier chapitre serait, il me semble, assez intéressant. Je le consacrerais à mes grandsparents, que je n'ai pas connus, mais dont je possède les portraits. C'est la mode à présent, quand on étudie un homme, de rechercher quelles furent ses origines, de découvrir en lui une nouvelle preuve des lois de l'atavisme. Le caprice me vient de faire cette expérience sur moi-même, d'examiner ce qui peut bien survivre, dans mon esprit et dans mon caractère, de l'ùme de mes aïeux.

D'abord, la ligne paternelle.

Ils sont charmants, les deux portraits. Peints par une certaine dame Duez, bonne élève de Greuze, ils étincellent de vérité physionomique. Ce qui frappe tout d'abord ici, c'est la grâce aimable, l'air de bonheur, qu'on voit sourire sur tous les visages du siècle dernier. Cependant ces deux toiles ont été peintes en plein Paris révolutionnaire. On ne s'en douterait pas, sans la date : 1794.

Pas trop engoncé par l'habit à haut collet et l'ample cravate de mousseline blanche, l'homme — il touche à la fin de la jeunesse ■ — dresse sa tête élégante et fine, à peine poudrée. J'aime cette figure intelligente et douce, où, seul, le nez sensuel — un nez de priseur — trahit un fond de tempérament voluptueux. Quant à la jeune dame, elle est exquise. Cette fraîcheur de teint, ces jolis yeux couleur de café, surtout ce casque de cheveux châtains où court un ruban ponceau, rappellent le célèbre portrait de M""' Vigée- Lebrun embrassant sa fille. Deux grosses perles aux oreilles, en corsage blanc très court, qui s'entr'ouvre en pointe jusqu'à la naissance des seins, elle est adorable de candeur, ma toute jeune grand'mère.

Ces deux personnages fleurent l'ancien régime. Evidemment, ce couple-ci devait être suspect et mon grand-père redoutait, j'en suis sûr, le perruquier jacobin et dénonciateur qui venait,, tous les matins, le raser et lui faire la queue. Cependant, Jean-Baptiste Coppée, l'homme au nez de priseur, était d'origine populaire. Fils de pauvres cultivateurs wallons, il était arrivé tout jeune à Paris, son paquet au bout d'un bâton, pour chercher fortune, et, chance rare, il l'avait trouvée. De tout petit serviteur dans les bureaux du fermier général d'Ogny, il devint peu à peu son secrétaire intime, son homme de confiance. A la Révolution, le financier s'enfuit ou se cacha, disparut enfin, laissant à mon grand-père le soin et la garde de ses immeubles à Paris, notamment de l'hôtel d'Ogny, aujourd'hui mairie de la rue Drouot. C'était là que l'adroit et intègre dépositaire faisait tout^de suite monter un panier devin, quand se présentaient les sectionnaires, et apaisait les terribles enquêteurs par de larges dons patriotiques. En pleine Terreur, cet honnête homme rencontra la jolie personne aux yeux couleur de café et s'éprit d'elle. C'était la fille d'un simple maître de ma-

LE PREMIER CHAPITRE DE MES MÉMOIRES. 2t)3

nège, mais, par sa mère, elle avait dans les veines le sana" lorrain des Rechen, vieille noblesse d'épée. Devant les portraits de mes grands parents, je m'imagine souvent leur mariage religieux, secrètement célébré par un prêtre non assermenté, disant la messe sur une commode rococo, dans une chambre close, tandis que les bandes de sans-culottes, qui passent en hurlant dans la rue, répondent par le Ça ira aux Domimis vobiscum de l'officiant.

Mes grands parents se marièrent en 93 et furent heureux. C'est ainsi. Les plus tragiques événements n'interrompent pas le train ordinaire de la vie. Jamais je ne vois les rondes de petites filles dans les Tuileries, sans me dire qu'au temps où le rasoir national fonctionnait à cent pas de là, il devait y avoir quand même des enfants qui chantaient en dansant sous les marronniers, et que leurs « Giroflé-Girofla » étaient scandés par les coups sourds du couperet.

Un jour, à Londres, dans le musée Tussaud, visitant le prétendu échafaud de Louis XVI, j'aperçus, sous la sinistre charpente, deux amoureux — un jeune Anglais très correct et une petite « miss » en manches à gigots — qui se

26i CONTES RAPIDES.

donnaient un baiser. Mes grands parents, enx aussi, se sont aimés sous la guillotine.

Ils lurent, je le sais, de sentimenLs, sinon de naissance, des ci-devant, des aristocrates. Les légendes de ma famille me montrent mon srandpère à la table du fermier général, en compagnie d'un abbé de cour et d'une ancienne danseuse de l'Opéra, que le financier avait fini par épouser. Pour ma grand'mère, elle parlait volontiers, m'a-t-on conté, de ses deux oncles, les messieurs de Rechen, anciens officiers de l'armée royale. L'un d'eux a servi, peut-être, dans cette courtoise Maison-Rouge, où, pour commander la charge, le capitaine saluait avec grâce son escadron et disait : ce Messieurs les gendarmes de la maison du Roi, veuillez assurer vos chapeaux. Nous allons avoir l'honneur de charger. »

De ces parents-là, j'en suis certain, je tiens mon horreur des violences populaires, ma répugnance pour la brutalité démocratique, mon regret, je dirais presque ma nostalgie de tant de choses élégantes et douces du temps passé, en un mot, cette délicatesse instinctive dont j'ai bien le droit de me vanter, car, dans l'àpreté du monde moderne, elle me rend parfois assez

malheureux. Bref, je serais un };ur « arislo », sans rinfluence des parents de ma mère.

J'ai aussi leurs portraits. Oh! deux croûtes! Mais le peintre d'enseignes qui les a brossées conservait tout de même un reste de la conscience des Primitifs, et il a reproduit avec sincérité, sinon avec talent, les bonnes figures de ces deux plébéiens.

Avec sa solide redingote de drap verdàtre boutonnée sur un gilet blanc à larges raies bleues, avec ses cheveux bruns coupés carrément en oreilles de chien, Pierre Baudrit, dit Saintongeois, le forgeron qui ne savait pas lire, montre de face une ligure aux traits rustiques, dont le front est traversé par trois grandes rides toutes simples, sans doute creusées à la longue par la continuelle secousse du coup de marteau sur l'enclume. Rien de plus naïf que la physionomie de cet artisan; elle fait songer aux existences d'autrefois, toutes de piété et d'habitude, aux donataires en extase, agenouillés devant la Bonne Vierge, dans les vitraux gothiques. La femme de ce brave homme, qui lui fait pendant, a mis, pour poser devant le peintre, sa robe brune à pèlerine, sa chaîne d'or où pend une clef de

montre, et son énorme bonnet tuyauté. Oh ! l'énergique visage ! Sa mâchoire un peu lourde le rendrait même trop sévère, si cette impression n'était corrigée par la bouche pleine de bonté e\ par ces yeux vifs où devait rire bien souvent la gaîté de la Parisienne. Dans le ménage , ma grand'mère était certainement la tête, le cerveau, et je jurerais qu'elle a porté la culotte.

Ils appartiennent aussi à la Vieille France, ces deux humbles. Compagnon à boucles d'oreilles, mon grand-père a fait son tour de France, forgé son chef-d'œuvre, gagné sa maîtrise. Ayant épousé à Paris une femme de sa condition, il s'établit dans une des ruelles qui aboutissaient à l'anciennne place de Grève, la rue du Mouton ; et, dans son atelier ouvert à tous les vents, on ne se chauffait qu'au feu, de la forge. Plus tard, ainsi que dans l'Egypte antique, son fils, son petit-fils, son arrière petitlils ont été comme lui des ouvriers du fer. Ils sont devenus des maîtres fameux dans leur métier. Ils ont ressuscité l'art perdu des grands forgerons d'autrefois. Elle est signée Auguste Baudrit, la merveilleuse porte de fer forgé du

nouvel hôtel de ville de Paris. Mais le pauvre aïeul qui logeait jadis à vingt pas de là, ne se doutait pas que la maison fondée par lui deviendrait illustre et plus que centenaire. Dans le vieil hôtel de ville, dont il était le fournisseur, il n'avait guère qu'à raccommoder les serrures et à poser les sonnettes. Ma grand'mère était une vaillante femme; mais il y eut bien vite une kyrielle d'enfants autour de la soupe. La vie était difficile, et les misères des jours révolutionnaires la rendirent encore plus dure. Le père Baudrit serait peut-être mort de faim, s'il n'avait, pas eu à forger des piques pour sa section; et ce digne homme, chez qui l'on priait, le soir, en famille, pour le Roi et pour la Reine, a peutêtre armé les farouches émeutiers du Dix-Aoùt.

Mes grands parents du côté maternel m'ont aussi légué, je l'espère, un peu de leur trésor moral, c'est-à-dire le bon sens populaire, le goût de la vérité, et surtout le respect des travailleurs et l'amour des petites gens.

Les savants éclairciront-ils un jour les mystérieux phénomènes de l'hérédité? Arriveront-ils à prouver que les qualités de l'esprit et du cœur sont transmissibles comme les maladies, et qu'un

homme esL brave ou poltron, orgueilleux ou modeste , comme il est rhumatisant ou phtisique ? C'est leur affaire. Mais tout ce que je sais de mes aïeux })ar leurs portraits et par les récits de mon enfance, explique, selon moi, certaines contradictions de ;ma nature. C'est grâce à mes aïeux, je le crois fermement, que je suis un raffiné qui se plaît avec les gens simples, un aristocrate qui aime le peuple; et, dans ce premier chapitre de mes mémoires, qui sera sans doute l'unique, il m'est doux aujourd'hui de donner aux deux familles parisiennes dont je suis issu un souvenir reconnaissant, tendre et respectueux.

Quand le curé eut donné l'absoute et quand les amis et connaissances du défunt, sortis les premiers de l'église après avoir jeté l'eau bénite, se furent formés en petits groupes sur la place Saint-Thomas-d'Aquin, des conversations s'engagèrent entre ces hommes du monde, heureux de respirer l'air vif, au clair soleil de mars, après l'ennui d'une messe interminable, dans l'atmosphère suffocante de l'encens et du calorifère.

— « Ce pauvre Bernard... C'est dur, tout de même... Boucler sa malle à quarante-deux ans!

— Sans doute. Mais il ne s'est pas assez ménagé,

convenez-en. En voilà un qui aura fait la fête, hein !...

— Et dit souvent : « J'en donne :», à l'écarté.

— Et usé le tapis de l'escalier de Bignon.

— Il y a eu de l'albuminuTie dans son affaire, n'est-ce pas?

— Une vie brûlée, quoi ! . . . Le jeu, les femmes, la bonne chère... L'équipage du diable... Est-ce qu'il n'était pas un peu ruiné?

— Pas du tout. Il venait encore de réaUser une vieille tante de cinq à six cent mille francs. Il doit, au contraire, laisser à sa veuve et à son fils une 1res jolie fortune.

— Alors, la belle madame Bernard se remariera.

— Qui sait? Peut-être pas, à cause du petit. Il parait qu'elle adore son fils. »

En somme, on regrettait peu ce mort de première classe, porté en terre avec tout le luxe dont sont capables les Pompes funèbres : messe chantée, fleurs de Nice, torchères à flamme verte autour du catafalque. Et le plus beau maître des cérémonies! Oh ! un gaillard superbe, avec l'air de morgue et les favoris blancs d'un vieux pair d'Angleterre, un homme précieux que l'administration ne sortait

que dans les grands jours et qui avait joué autrefois les pères nobles en province, s'il vous plaît! Mais, malgré tout cet apparat, le défunt, M. Bernard des Yignes, député et membre du conseil général de la Mayenne, ancien officier de cavalerie, chevalier de la Légion d'honneur, etc., était traité selon ses mérites dans les entretiens échangés à voix basse, derrière les mains gantées de noir. Et, de fait, il n'avait été qu'un viveur vulgaire, sans grâce, sans élégance, resté provincial malgré ses quinze ans de Paris. Rien de plus banal que son histoire. Riche, il épousait à vingt-huit ans la fille d'un sénateur corse, ami personnel de Napoléon III, l'admirable M"*" Antonini, dont la beauté de Transtévérine faisait alors sensation aux Tuileries et à Compiègne. Pendant quelque temps, il l'aimait, à sa manière. Puis, tout à coup, sottement et injustement jaloux de sa femme, il démissionnait de son grade de lieutenant aux dragons de l'Impératrice, s'enfouissait dans ses terres, y prenait de lourdes habitudes, ne quittait plus ses bottes de chasse et fumait sa pipe à table, après le café, en sirotant des petits verres. Un fils lui naissait, seule consolation de M™° Bernard, bientôt négligée par l'ancien libertin de garnison, qui,

après deux ans de ménage, allait souvent à Paris tirer une bordée de matelot, et qui, dans ses sorties de chasse, tout en déjeunant d'une rustique omelette sur un coin de table, prenait la taille des filles de ferme.

Le premier coup de canon de la guerre de 1870 éveilla pourtant un écho dans l'àme de ce grossier jouisseur et lui rappela qu'il avait été soldat. Commandant de mobiles, il se battit avec crânerie,. attrapa une blessure et la croix, et, aux élections, fut envoyé à la Chambre par son département. En grosse bète qu'il était, il suivit les majorités. De réactionnaire, il devint tour à tour centre droit, centre gauche, opportuniste, n'ouvrit jamais la bouche que pour demander la clôture, fut toujours réélu. Mais, contraint par ses fonctions d'habiter Paris, il lâcha les rênes à son tempérament et se rua dans le plaisir.

^jme peniard fut alors tout à fait abandonnée et ne vit plus que rarement et à peine, aux heures des repas, ce mari qu'elle n'avait jamais aimé et qu'à présent elle méprisait. Trop honnête pour se venger, trop fière pour se plaindre, elle fuyait le monde, et, presque toujours seule dans son vaste appartement du quai Malaquais, elle se consacrait

HENRIETTE. 27t

tout entière à son fils, qui suivait, comme externe, les cours du lycée Louis-le-Grand et donnait déjà les signes d'une intelligence singulièrement précoce. Elle était de ces mères qui apprennent le grec et le latin pour corriger les devoirs de leur enfant et lui faire réciter ses leçons. On parlait d'elle avec admiration; car les quelques femmes admises dans son intimité n'avaient aucun sujet de jalousie contre cette beauté qui se cachait, beauté demeurée intacte cependant, sur laquelle la trentaine avait mis la chaude pâleur d'un beau marbre et que le temps ni le chagrin n'avaient marquée d'un seul coup d'ongle. Ce malheur, subi avec tant de courage et de dignité, était cité partout comme un exemple, et la médisance parisienne ne soulignait même pas d'un sourire le nom du colonel de Voris, un camarade de promotion du mari, dont le sentiment respectueux pour M""' Bernard des Vignes osait à peine se manifester par de timides visites.

Enfin, il était fini, le long supplice de cette pauvre femme. Bernard, le gros Bernard, comme l'appelaient ses amis du club, n'avait pu résister à sa dernière indigestion de truffes; et, sur le seuil de l'église, autour du volumineux cercueil

276 IIENUIETTE.

qu'attendait le fourgon des Pompes funèbres, on formait le cercle pour écouter les discours.

Mais, tandis que défilaient les mensonges oratoires, « bon Français, intrépide soldat, patriote éclairé y>, tous ces mondains, importunés par ce mort dont il était trop longtemps question, pensaient tout au plus — s'ils pensaient à quelque chose — à la belle et riche veuve, enfm libre ; et, lorsque la cérémonie fut terminée et que l'assistance se dispersa, cette phrase fut maintes fois prononcée dans les dialogues d'adieux :

— La belle madame Bernard se remariera avant un an d'ici... Voulez-vous le parier?

Quelques semaines après l'enterrement, M"'*^ Bernard des Vignes, en deuil, était assise devant son métier à tapisserie, près de la fenêtre de son boudoir. Ses yeux absorbés, sans regard, erraient sur le paysage du quai, si charmant par un beau jour. Mais clic ne voyait ni le ciel de l'avant-

printemps, d'un bleu si tendre, ni le fleuve en marche sillonné par les joyeux bateaux et miroitant au soleil, ni la noble façade du Louvre, ni le svelte bouquet d'arbres, au coin du Pont- Royal, où déjà courait, dans les branches noires, comme une fumée de verdure. S'abandonnant dans son fauteuil, accoudée, deux doigts sur la tempe, la belle veuve, son buste de déesse étreint par la robe noire bien ajustée, évoquait en une longue rêverie toute sa vie passée.

Elle se revoyait aux Tuileries, traversant pour la première fois, au bras de son père, les salons magnifiques. Elle entendait derrière elle, dans le sillage de sa robe de bal, un murmure d'admiration. Elle voyait sur le visage de tous ceux qui la regardaient passer un demi-sourire, une expression subitement heureuse, qui la remerciaient d'être si belle. Elle le retrouvait, cet éclair des regards charmés, dans les yeux mêmes de l'Empereur et de l'Impératrice, au moment de la présentation; et comme, tout à coup l'orchestre attaquait le brillant prélude d'une valse, il lui semblait que cet air triomphal éclatait en son honneur.

Puis c'étaient plusieurs mois de fête, d'éblouis-

sèment. Elle s'épanouissait, rose victorieuse, dans le groupe des jeunes filles de la cour. Reine des amazones, à travers les taillis d'or et de llamme de la forêt automnale, elle suivait au galop les chasses de Compiègne. Elle était la célèbre M"" Bianca Antonini, et la souveraine, conquise par cet effluve de sympathie qui émane des êtres parfaitement beaux, ne passait jamais devant elle sans lui adresser quelques paroles douces et flatteuses, qu'elle écoutait les yeux baissés, avec une révérence confuse.

Mais voilà! pas de fortune. Point de dot, ou à peu près. Sans doute, l'Empereur avait récompensé par un siège au Sénat les services du vieil Antonini, — une de ces fidélités où se combinent l'instinct du caniche et le fanatisme du mameluck, un de ces dévouements toujours prêts à se jeter entre la poitrine du maître et le poignard des assassins. Mais, excepté son traitement de sénateur, le vieux Corse ne possédait rien qu'une maison en ruines et quelques hectares de maquis dans le sauvage pays de Sartène.

D'une probité robuste, ce conspirateur, dont les yeux de bon chien et le sourire attendri sous une rude et grise moustache de gendarme fai-

saient plaisir à Napoléon III en lui rappelant sa jeunesse et ses mauvais jours, cet ancien sousofficier, qui avait risqué, dans l'affaire de Strasbourg, le conseil de guerre et les balles du peloton d'exécution, pouvait montrer, au milieu des tripotages de l'époque, des mains absolument pures. On savait que M"'' Antonini était pauvre. Aussi, lorsque Bernard des Vignes, le beau lieutenant de dragons, l'eut fait valser trois fois de suite au bal des Tuileries, tout le monde l'estima très heureuse de rencontrer un parti de cent mille francs de rente.

Elle se mariait, sans entraînement, par raison, pour rassurer son père inquiet de l'avenir; et, brusquement, tout son bonheur disparaissait, comme un décor qu'on enlève. C'était l'absurde jalousie de son mari, l'exil en province, l'amer dégoût de découvrir dans l'homme à qui elle avait lié sa vie un grossier viveur, bassement libertin, presque ivrogne. Sans son nouveau-né, sans ce fils qu'elle avait elle-même allaité et dont la venue lui avait empli de maternité le cœur et les entrailles, cette Corse, qui était bien de son pays, fière, chaste, vindicative, eût certainement quitté son indigne époux. Elle se rési-

gnait pourtant, à cause de Tenfant. Mais de nouveaux malheurs venaient alors la frapper. L'Empire s'écroulait, son père mourait, tué raide d'un coup d'apoplexie par la nouvelle de la capitulation de Sedan. Enfin, après la guerre, son mari, élu député, la ramenait à Paris... Et elle se rappelait les longues années d'ennui, de solitude, passées dans ce même boudoir, près de cette même fenêtre, devant ce fleuve qui coulait toujours, si lent, si monotone, comme sa vie !

Sans doute, elle avait son fils, qu'elle aimait d'une tendresse passionnée et qui, h treize ans, était déjà un compagnon pour elle, un petit homme. N'avait-elle pas vécu jusqu'alors pour lui seul? Eh bien, elle continuerait, voilà tout! Elle vieillirait auprès de lui, le marierait, deviendrait grand'mère. Son cher petit Armand ! Elle l'attendait. Il allait revenir du lycée. Et elle s'attendrissait à la pensée qu'il entrerait tout à l'heure dans cette chambre, frêle en habits de deuil, qu'il se jetterait à son cou, qu'elle le baiserait longuement, ardemment, sur son front pâle d'écolier laborieux, et qu'elle le retiendrait ainsi dans ses bras, le regardant avec amour bien au fond de ses profonds yeux noirs qu'il tenait

d'elle, de ses yeux si lumineux, si purs, où brûlait une flamme de pensée.

Cependant un autre souvenir vient de traverser la rêverie de M""" Bernard.

Elle songe maintenant au seul ami de son mari qui soit devenu le sien, au seul homme qui fasse s'émouvoir en elle une sympathie tendre.

Yoilà plusieurs années que, tous les jeudis, — c'est son «jour », — vers les six heures, moment où elle n'est jamais seule, le colonel de Yoris se présente chez elle, froid, correct, un peu raide même dans sa redingote militairement boutonnée, qu'il s'assied dans le cercle des dames, se môle avec effort aux banalités de la conversation, refuse une tasse de thé et se retire, après une visite d'un quart d'heure. Il l'aime, elle en est certaine, et tant de respect, de timidité, la touche, surtout chez le héros de Saint-Privat, qui, ayant eu son cheval tué sous lui, avait ramassé un fusil de munition, comme Ney en Russie, et ramené au combat ses troupes débandées. Il l'aime ! Au « shake-hand d de l'adieu, elle a toujours senti trembler la main droite du colonel, celte main trouée d'un coup de lance allemande, que par pudeur de sa cica-

Irice il ne dégante presque jamais... Si elle voulait se remarier, pourtant? Cet homme d'honneur et de courage, ce paladin au cœur jeune et aux tempes grises, serait pour Armand un protecteur, un guide dans la vie, un nouveau et meilleur père.

Tandis que l'esprit de la veuve suit la pente de cet espoir, une douceur infinie se répand sur son beau visage. Qu'a-t-elle donc? Pourquoi son cœur bat-il plus fort et plus vite?

Tout à coup, un domestique annonce le colonel de Voris.

Assurément, il doit à M""' Bernard une visite de sympathie, et sa qualité d'ancien ami lui permet de se présenter à un jour, à une heure quelconques. Mais pourquoi précisément aujourd'hui, pourquoi à ce moment où elle est avec lui en pensée ? Cette complicité du hasard, n'est-ce pas étrange?

Et, en voyant entrer le colonel, — l'air toujoursjeune, la taille mince, la moustache semblant très noire par le contraste des cheveux gris, — M"*" Bernard est toute troublée. Il s'approche, lui tend la main, — sa main mutilée sous le gant, — s'assied près d'elle, lui parle de son deuil.

— (( J'étais de cœur avec vous dans votre douleur, — lui dit-il, — vous n'en doutez pas. »

Rien de plus sur ce pénible sujet. Il a la délicatesse de comprendre qu'elle serait choquée par des doléances hypocrites. Il s'informe alors d'Armand, et sa voix devient amicale quand il prononce le nom de l'enfant.

Mais comme l'entretien languit , coupé de silences :

— « Je venais aussi, madame, — dit le colonel avec un peu d'hésitation, — vous demander un conseil.

— Un conseil ? A moi ?. . . Et lequel ?

— Avant votre deuil, j'avais l'intention de retourner en Algérie. Je voulais m'éloigner, j'avais une peine intime... Or, à présent, le nouveau ministre de la guerre m'ollre de faire partie de son état-major, de rester à Paris... Le chagrin qui me poussait à fuir n'existe plus, ou du moins il n'est plus sans espoir... J'hésite... Dois-je rester, ou partir? Je le demande simplement, franchement, à votre amitié. »

jyjrae Bernard a compris. Sous cette forme à peine voilée, le colonel lui demande s'il peut attendre la récompense de sa silencieuse fidé-

lité. Elle n'a qu'à dire un mot, « restez », et, dans un an, elle sera la femme d'un homme qu'elle estime, qui la consolera de toutes les misères du passé, qui sera paternel pour son cher Armand. Elle pourra connaître le bonheur, aimer, vivre!...

Mais la porte s'ouvre brusquement, une fraîche voix d'enfant crie : ce Bonjour, mère ! » j^jnic Bernard tressaille. C'est son iils qui revient du collège, et qui, ayant jeté ses livres sur la table, lui saute joyeusement au cou.

— « Bonjour, mon enfant, — dit le colonel, — voulez-vous me donner une poignée de main?»

Armand connaît à peine ce visiteur à l'air grave. Il est de nature un peu sauvage. Cependant, il touche la main qui lui est offerte, mais par obéissance polie, et dans ses grands yeux noirs passe un regard d'inquiétude, presque de soupçon. M™" Bernard a observé son fils. Elle voit combien cet homme et cet enfant sont étrangers l'un à l'autre, et, profondément remuée par l'admirable, par le tout puissant instinct maternel, elle rougit, elle sent à ses oreilles une chaleur de honte. A quoi pensait-elle donc tout à l'heure, grand Dieu?

Alors, se levant de son fauteuil, elle attire Armand tout près d'elle, pose, avec un geste caressant, une de ses mains sur la tête de son fils, et, d'une voix calme, les yeux baissés, elle dit au colonel debout devant elle :

— « Je vous dois une réponse, mon cher monsieur de Voris, et elle sera aussi loyale que votre demande. Je crois... oui, je crois que vous feriez mieux d'aller en Algérie. »

Et ayant salué respectueusement, le colonel s'éloigne d'un pas ferme, comme un soldat à qui son chef a dit d'aller se faire tuer, et qui y va.

C'est décidé. La belle M""-' Bernard des Vignes ne se remariera pas.

A partir de cette heure décisive, l'amour de la veuve pour son fils s'accrut]en raison du sacrifice qu'elle lui avait fait, et devint encore plus passionné, presque jaloux. Elle ne pouvait plus se

passer de la présence d'Armand. Elle avait besoin sinon de le tenir sous ses yeux, du moins de le savoir à la maison, tout près d'elle. Elle souffrait de ses absences, pourtant assez courtes, puisqu'il n'allait au lycée que pour en suivre les cours, et parfois, prise d'un impérieux désir de le revoir une demi-heure plus tôt, elle demandait sa voiture et se faisait conduire à la porte de Louis-le-Grand. Elle arrivait là bien en avance, s'impatientait, jetait sur la porte du lycée des regards d'amoureuse venue la première au rendez-vous. Enfin, elle entendait le roulement de tambour annonçant la fin de la classe, et si l'enfant sortait un des derniers, elle en souffrait positivement, songeait presque à lui reprocher de ne pas avoir pressenti qu'elle était là. Vite, elle le faisait monter dans le coupé, l'étreignait pour le baiser aui'ront, comme s'il fût revenu d'un long voyage, et pendant tout le temps du retour le retenait ainsi contre elle, avec un geste d'avare.

Quelquefois Armand sortait du lycée, riant et causant avec un camarade, et M'"'' Bernard, soudain inquiétée, posait à son fils vingt questions pressantes : « Gomment s'appelle-t-il? Qui est-il? Que font ses parents? Veux-tu vraiment en faire ton

ami? » Et si Armand, avec le facile enthousiasme de son âge, parlait chaleureusement de son jeune condisciple, vantait son esprit ou sa bonté, M™° Bernard éprouvait une sensation pénible, se méfiait déjà de ce nouveau venu qui lui prenait un peu de son enfant. C'était injuste, elle le savait, elle s'en accusait. N'aurait-elle pas dû se réjouir, au contraire, qu'Armand fût affectueux et cordial?

— (( Invite ce jeune homme à venir à la maison, — disait-elle en faisant un effort. — Je serai charmée de le recevoir. »

Et, quand elle revoyait le camarade, elle tâchait d'être très gracieuse, comme pour se punir de son mauvais sentiment. Mais elle y réussissait mal ; c'était plus fort qu'elle; et elle ne retrouvait la possession d'elle-même que lorsque l'autre était parti et qu'elle avait de nouveau son fils tout entier, à elle toute seule.

Armand se rendait parfaitement compte de ce que la tendresse de sa mère avait d'exclusif et d'ombraiïeux. Car tout en lui, intelligence et sensibilité, s'était prématurément développé, et cela même à cause de l'éducation spéciale de son enfance, très solitaire, très caressée, dans la tiédeur des jupes maternelles. Il ne restait déjà

plus, dans cette nature d'élite, aucun des instincts égoïstes, brutaux, ingrats, qui sont, hélas ! naturels chez les très jeunes gens. Cet enfant extraordinaire, qui faisait des études excellentes et cueillait, en se jouant, tous les lauriers universitaires, comprit, excusa, admira le cœur maternel qui l'aimait d'un amour si aigu, jusqu'à la souffrance, et il n'y toucha que d'une main pieuse et légère, avec les délicatesses d'un homme fait.

Ce fut une immense joie pour M""" Bernard quand elle reconnut qu'elle était tant et si bien aimée. Alors elle se reprocha d'absorber son fils, de le trop garder près d'elle. Elle attira dans sa maison et reçut avec bonté les camarades de son Armand, voulut lui donner plus de liberté. Mais loin d'en abuser, comme l'eût fait tout autre adolescent, il redoublait d'assiduité, de touchantes attentions. Pendant plusieurs années, elle fut la plus heureuse des mères.

Un de ses très vifs plaisirs était de sortir à pied, dans Paris, au bras de son fils. Il finissait sa dernière année de collège, était devenuunsvelte et charmant jeune homme, s'habillant bien, sans gaucherie. Quant à M'"'' Bernard, elle avait franchi victorieusement la trente-sixième année. Bien des tètes se

retournaient sur leur passage; mais la belle veuve ne remarquait môme pas que tous les hommes avaient encore pour elle un regard soudainement charmé, tout occupée qu'elle était de chercher, dans les yeux des femmes, un instant fixés sur son fils, ce sourire fugitif qui signifie clairement : « Le joli garçon! » Il ne paraissait pas y prendre garde, d'ailleurs, et c'était une douceur de plus pour cette mère de se dire que son cher fils, si intelligent, si précoce, était en même temps si pur et ignorait à ce point sa beauté.

Elle y songeait bien quelquefois, à cette crise solennelle de la puberté, à cette redoutable métamorphose qui, de l'adolescent, faiL un homme. Oui, un jour viendrait — jour maudit! — où son Armand aimerait une autre femme autrement et plus qu'elle. Cette pensée la faisait si douloureusement souffrir que, prise de lâcheté, elle ne voulait pas s'y ar/êter, la chassait de son esprit. A coup sûr, — mais plus tard, oh ! bien plus tard, — quand Armand aurait fait son droit, entrepris une carrière, il se marierait. Cela, c'était tout naturel. Et alors elle serait raisonnable, l'aiderait à choisir une compagne qui pût le rendre heureux. Mais la maîtresse, la voleuse de jeunes cœurs, celle qui

prend un fils à sa mère et le lui renvoie les sens troublés et les yeux meurtris, celle-là était, pour la Corse rancunière, pour la chaste veuve du débauché, pour la mère exigeante et jalouse, une ennemie d'avance exécrée, à laquelle elle ne pouvait penser sans serrer les dents et sans trembler de colère.

Cette rivale future. M""" Bernard des Yignes l'introduisit elle-même dans sa maison, au moment où son fils, qui venait d'atteindre sa vingtième année, commençait ses études de droit.

Elle s'appelait Henriette Perrin et était une simple ouvrière en journées. Une amie de M""' Bernard, personne extrêmement charitable, lui avait chaudement recommandé cette jeune fille. A peine âgée de dix-neuf ans, orpheline de père et de mère, elle n'avait pour vivre que son gain, — trois francs par jour et nourrie, — et trouvait encore moyen, avec d'aussi faibles

HENRIETTE. 29i

ressources, d'aider une ianle très ugée chez qui elle demeurait. M'"" Bernard fut séduite au premier abord par celte jolie enfant, si gracieuse, si décente, et s'habillant avec le goiit instinctif des fdlettes de Paris, qui vous ont tout de suite l'air d'une dame dans une robe à vingt sous le mètre, chiffonnée de leurs mains industrieuses. L'ouvrière fut aussi prise en amitié par Léontine, la vieille femme de charge, qui fit sur elle, à sa maîtresse, les rapports les plus favorables.

— (( Cette pauvre petite ! — disait-elle àM'"° Bernard. — Ça vous arrive à pied, du fond de Vaugirard, dès huit heures du matin, et à jeun encore. Je lui donne son café au lait, et bien vite elle s'installe au petit salon, dans l'embrasure de la fenêtre, tranquille comme Baptiste, sans faire plus de bruit qu'une souris. Ah ! c'est mam'zelle Silencieuse ! Toute la journée, elle tire son aiguille. Et je te couds, et je te couds... Jolie avec ça. Madame a remarqué ses beaux cheveux blonds... Et une taille à tenir dans les deux mains... Gomme Madame me l'a permis, je lui apporte ses repas sur un guéridon. Car Madame a bien raison : pour une jeunesse, ça

292 IIEiNRIETTE.

ne. vaut rien l'office, et la société des domestiques. Elle mange très proprement, sans laisser tomber une miette de pain. Alors, des fois, nous faisons un bout de causette. Elle a bien du mal, allez ! Madame. Figurez-vous que, sans elle, sa tante serait, à l'heure qu'il est, avec les vieilles priseuses qu'on voit se chauffer au soleil, sur les bancs, devant la Saipôtrière. Si jeune, si courageuse, et des charges de famille ! Si ça ne fait pas pitié î »

M"'*" Bernard reconnut bientôt par elle-même que la jeune ouvrière méritait réellement tous ces éloges, trouva toujours en elle un petit être doux, timide, laborieux, touchant, et, pour lui marquer son intérêt, lui assura trois journées de travail par semaine. Elle prit l'habitude, quand elle traversait le petit salon, de voir, près de la fenêtre, cette gentille tête blonde penchée sur son ouvrage, et elle s'arrêtait souvent pour adresser à Henriette quelques paroles encourageantes. Il y avait même apparemment un charme qui émanait de cette enfant, car lorsque M™^ Bernard ne la voyait pas à sa place accoutumée, elle songeait, avec une nuance de regret :

— « Tiens! ce n'est pas son jour. »

C'était ainsi depuis quelques mois, quand M""" Bernard reçut une lettre d'une orthographe incertaine et d'une écriture maladroite, par laquelle Henriette prenait congé d'elle, la remerciait de ses bontés et lui annonçait qu'elle avait trouvé un emploi régulier chez une couturière en vogue.

— (( Cette petite aurait bien pu venir m'annoncer cela elle-même, ^ — se dit M"'° Bernard, un peu choquée. — Il me semble que j'ai été assez bonne pour elle... xVprès tout, le temps de ces gens-là est précieux. C'est leur gagne-pain. Tant mieux si elle a trouvé une bonne place. »

Et elle n'y pensa plus.

Mais, quelques jours plus tard, étant entrée dans la chambre de son hls pour renouveler les fleurs des jardinières, elle vit une lettre tombée sur le tapis, la ramassa pour la poser sur le bureau, jeta machinalement un regard sur l'enveloppe, y lut le nom d'Armand Bernard et reconnut avec stupéfaction la calligraphie enfantine de l'ouvrière. Un soupçon soudain lui glaça le cœur. Avait-elle où non le droit de lire cette lettre? Elle ne s'arrêta pas môme trois secondes devant ce scrupule. Il s'agissait de son hls, pour qui elle eût commis un parjure, un

meurtre, n'importe quel crime. Elle arracha vivement le papier de son enveloppe, le déplia, et ces mois lui éclaboussèrent et lui brûlèrent les yeux, comme un jet de vitriol.

« Mon Armand bien aimé, viens m'atendre ce « soir à la sortie du magasin. Nous passerons la (( so/rc' ensemble.

(( Je t'adore,

a Henriette »

Congestionnée, foudroyée, une sensation de brûlure à la racine de chacun de ses cheveux, les genoux cassés par le choc de l'émotion, M'"° Bernard tomba, s'écroula dans le fauteuil de travail de son fils.

Ainsi, ce qu'elle redoutait, ce qu'elle osait à peine prévoir, — et seulement dans un lointain avenir, — était un fait accompli. Son fils avait une maîtresse. Et laquelle? La couturière de la maison! Pourquoi pas la bonne, la laveuse de vaisselle? Oui! son Armand, que, la veille encore, elle croyait pur comme une primevère, son exquis et aristocratique enfant, pâle et mince, ayant l'air d'un petit prince de sang royal , appartenait à

cette gamine des faubourgs, à cette fille du ruisseau de Paris. Il l'aimait sans doute, et il avait peut-être couvert de baisers cette horrible lettre, qui était écrite comme une note de blanchisseuse. EL elle n'avait rien vu, elle ne s'était méfiée de rien! Oh! l'aveugle, la stupide !

Comment! c'était elle-même qui, par imbécile bonté, avait laissé pénétrer sous son toit, protégé cette drôlesse ? Mais voilà qui était plus fort. A présent, elle se rappelait avoir attiré l'attention d'Armand sur l'ouvrière, avoir parlé d'elle devant lui avec sympathie. Alors, c'était pour cela qu'elle avait consacré à Armand toutes les minutes de son existence, pour cela qu'elle avait supporté sans une plainte les longues années d'outrage et d'abandon de son mariage, pour cela qu'elle avait renoncé à l'espoir, à la certitude du bonheur en éloignant le colonel de Voris! C'était pour que cet enfant surveillé comme un trésor d'avare, soigné comme une fleur de serre, pour que ce chef-d'œuvre maternel, sorti et créé de ses entrailles, de son dévouement, de son amour, devint, en un instant, au premier appel du sexe, à la première poussée des sens, le régal d'une grisette, le caprice et l'amusement d'une fille

fit elle avait eu la naïveté, la bêtise de le croire meilleur, plus délicat que les autres hommes! Allons donc! Il l'avait bien dans les veines, le sang de son père, le sang de vice et de débauche qui donnait au gros Bernard des apoplexies de désir devant la pire des maritornes. Eh bien, là, vraiment ! c'était du propre !

Brisée, navrée, un cloaque d'amertume et de dégoût dans le cœur, M""^' Bernard des Vignes restait assise, les yeux sur la fatale lettre, dans cette jolie chambre, où tout, — les meubles élégants, la lumière discrète, les livres bien reliés, jusqu'au fin parfum des menus objets en cuir de Vienne placés en ordre sur le bureau, — tout lui rappelait les habitudes raffinées, l'enfance pure et studieuse de son fils. Et cette lettre qu'elle tenait à la main, cette lettre pareille à un crapaud rencontré dans le sable ratissé d'un parc anglais, cette lettre] qui puait le peuple, bousillée sur du papier acheté chez l'épicier, avec ses deux grossières fautes d'orthographe et sa vulgaire écriture d'enfant des écoles primaires, faisait monter une nausée aux livres de l'honnête femme.

Tout à coup, Armand entra, son portefeuille

d'étudiant sous le bras, insoucieux, léger, une belle flamme de jeunesse dans les yeux, et, surpris de trouver sa mère chez lui :

— « Tiens ! tu es ici ! — s'écria-t-il joyeusement. — Bonjour, maman. ))

Mais M*"" Bernard s'était levée, raide, toute pide. Elle jeta la lettre d'Henriette sur le bureau, la montra à son fils d'un doigt frémissant; et, d'une voix qu'il ne lui connaissait pas, d'une voix sonnant le métal et chargée d'insulte et décolère :

— (( J'ai lu, — dil-elle. — Une autre fois, aie soin de ne pas laisser traîner les lettres de ta maîtresse. »

Elle ajouta encore, comme sufl'ocant :

— (( Une pareille fdle ! »

Et-, laissant le jeune homme stupéfait et pourpre de honte, la mère irritée sortit en faisant claquer la porte.

Pourtant ces pauvres enfants étaient bien excusables.

Tout comme sa mère, Armand, quand il tra-

versait le petit salon, s'était intéressé à ce gentil profil, qui s'inclinait légèrement pour le saluer. Mais il n'avait pas vu, l'innocent qu'il était, le regard vite détourné, mais si tendre, qu'on lui jetait au passage, ni la rougeur qui montait alors au visage de l'ouvrière. Quant à elle, la première fois qu'elle avait aperçu Armand, — oh ! du premier choc, sans se défendre, — elle était tombée amoureuse de lui, et ce beau et fm jeune homme, aux gestes harmonieux, aux yeux si ardents et si doux, lui était apparu comme un être d'une essence supérieure. Henriette était sage, non pas ignorante. Dès l'apprentissage, les conversations entre camarades l'avaient instruite. Mais jamais son désir n'eût été assez audacieux pour s'élever jusqu'à l'objet de son naissant amour.

A ses yeux, Armand était un ce riche », un de ceux que les pauvres ne peuvent connaître, ne voient que de loin. Elle était sûre qu'il avait une (( bonne amie », — car on ne suppose pas, au faubourg, qu'un homme puisse demeurer pur jusqu'à vingt ans; — mais celle qu'il aimait devait être une femme de son monde, une « belle dame », et, sans la connaître, mais ne doutant

pas de son existence, Henriette la trouvait bien heureuse et lui enviait la joie de passer ses doigts chargés de bagues dans la noire et rebelle chevelure, toujours un peu en désordre, du jeune patricien. Elle, la pauvre fille ! devait se contenter de l'admirer à distance, respectueusement. Quand il lui disait en passant : (i Bonjour, mademoiselle », c'était quelque chose d'exquis qu'Henriette sentait se fondre dans son cœur. Mais s'imaginer qu'elle put fixer l'attention d'Armand, lui paraître jolie... Non ! elle n'était pas si folle.

H la trouvait délicieuse. H était entraîné vers elle par toutes ses curiosités, toutes ses ardeurs d'ingénu en qui venait d'éclater et de s'épanouir avec violence la fleur intacte du désir. Sans doute, il était resté chaste, n'ayant connu ni les turpitudes des dortoirs de collège, ni les brutales initiations de la Gythère vénale. Mais l'heure de la crise avait sonné. A la seule pensée que cette charmante fille était là, sous le même toit que lui, Armand succombait sous le poids d'une soudaine langueur, devenait incapable de tout travail. Laissant brusquement ses livres ouverts, il trouvait hypocritement pour lui-même un

prétexte de circuler dans l'appartement, de traverser la pièce où se tenait Henriette assise et cousant, de l'envelopper d'un rapide regard, de recevoir l'éclair fugitif de ses yeux. Puis il rentrait dans sa chambre d'étudianl, se jetait avec fatigue sur son canapé et restait là, accablé, le front chaud, les mains inquiètes, avec des bâillements et des envies de pleurer.

Mieux informée sur la vie, Henriette finit par s'apercevoir du trouble du jeune homme en sa présence. Était-ce possible? Elle lui plaisait! Ce (( petit monsieur », si délicat, si « mignon », comme elle se le disait en pensée dans son langage popuiaire, cet Armand qui lui semblait être d'une autre race qu'elle-même, qui lui faisait l'effet d'une sorte de demi-dieu, daignait prendre garde à elle ! Dans son humilité sincère, elle en fut d'abord toute confuse. Puis une tendresse infinie inonda son cœur.

Ah! Armand n'avait qu'à faire un signe. Tout ce qu'il voudrait, tout de suite ! Très simple, purement instinctive, elle ignorait la coquetterie, les manèges d'amour. Oui ! sur un clin d'œil, elle était prête à s'offrir, elle et sa jeunesse fleurie, prête à donner son cœur surtout, au fond duquel

elle sentait une force mystérieuse, irrésistible, qui la soulevait, qui la poussait dans les bras d'Armand. Déjà, elle se reprochait de ne pas lui faire les premières avances. Elle le voyait si timide, elle aurait voulu Tencourager. Mais elle ne pouvait vaincre un reste obstiné de pudeur. C'eût été si facile pourtant de répondre au regard d'Armand par un regard, à son sourire par un sourire. La sotte ! Maintenant, quand il passait près d'elle, elle n'avait même plus le courage de lever la tète. De sorte que les jours et les jours s'écoulaient sans que le jeune homme adoré se doutât qu'il le fût, et sans que ce maladroit Daphnis comprit qu'il était attendu comme Jupiter.

Mais la catastrophe était inévitable.

Par un beau dimanche, — on était à la fin du mois de Mai, — par un dimanche de ciel bleu, de soleil et de robes claires, Armand, qui devait dîner chez un de ses camarades, avait pris congé de sa

30i UENRIETTE.

mère vers quatre heures et était allé se promener au hasard.

Une fois dehors, malgré l'air tiède et l'éclatante lumière, il se sentit affreusement triste. Il enviait tout le petit monde qui passait par couples, avec un air de fête. Quel Parisien, dans les heures troublées de la prime jeunesse, n'a pas connu ces flâneries épuisantes, cette sensation si douloureuse de solitude et d'angoisse au milieu de la foule ?

Il remonta, en traînant ses pas, toute la rue des Saints-Pères jusqu'au bout, tourna à droite par la rue de Sèvres, dépassa le square planté de platanes, les devantures fermées du Bon Marché, et continua son chemin sur le spacieux trottoir qui longe le vieux mur de l'hôpital Laënnec. A cette heure-là, le dimanche, en été, cette large rue du faubourg clérical est à peu près déserte. Les boutiques d'objets de piété sont closes. Les dévotes et les bandes d'orphelines sont déjà revenues des vêpres. Quelques rares passants, ouvriers et petits bourgeois endimanchés. Çà et là, deux pioupious gantés de blanc, la soutane noire d'un prêtre qui se hàtc. C'est tout. Et de dix minutes en dix minutes, au milieu de la chaussée, l'omnibus

HENRIETTE. 3U;î

passe avec de lourds cahots, comme endormi.

Mais, autour de la porte de l'hôpital, les mesquins étalages de fleurs, de biscuits et d'oranges, l'entrée et la sortie des visiteurs, entretiennent un peu d'animation. Ce fut au milieu de ce rassemblement que, tout à coup, Armand aperçut Henriette à quelques pas devant lui.

Elle était vêtue d'une robe de rien du tout, bleue à pois blancs, mais qui moulait sa souple et svelte taille. Sur son méchant chapeau de paille brune frissonnait un gentil bouquet de bleuets, et, de sa main bien gantée, elle tenait sur son épaule son ombrelle ouverte. Elle était charmante ainsi, la Parisienne, et c'était la jeunesse môme. En reconnaissant Armand, elle devint toute rose, et sa bouche épanouie, ses dents étincelantes, ses yeux de myosotis mouillés de rosée, sa chevelure blonde où pétillaient des points d'or, jusqu'à son humble et fraîche toilette, tout en elle sembla sourire.

Armand avait soulevé son chapeau, et, bien que son cœur battit à coups profonds, il allait passer outre, le niais ! Mais elle lui adressa un si gracieux : « Bonjour, monsieur », qu'il s'arrêta, et, voulant engager la conversation, ne sachant trop que dire,

30i HENRIETTE.

il lui demanda, d'une voix un peu frémissante, d'où elle venait ainsi.

Elle lui répondit avec un égal embarras, parlant pour parler, très vite.

Elle sortait de cet hôpital, où elle était allée porter quelques douceurs à sa tante, malade depuis quinze jours. Mais ce ne serait rien. La bonne femme allait déjà mieux et devait être envoyée bientôt à l'asile des convalescents. Henriette s'en réjouissait, car c'était bien triste pour elle de trouver tous les soirs, comme elle disait, (( la maison seule )).

Ils ne pensaient, ni l'un ni l'autre, à leurs paroles. Ils se regardaient au fond des yeux, émus à en trembler. Cette rencontre, cet entretien, leur paraissaient à tous deux un événement extraordinaire. Parler ainsi, en pleine rue, à cette jeune fdle, qu'après tout il connaissait à peine, était pour Armand l'action la plus téméraire de sa vie; et quant à la grisette amoureuse, elle était éperdue comme une bergère de conte féerique à qui le fds du roi vient, en grand équipage, demander sa main.

Sans s'en apercevoir, les deux jeunes gens s'étaient mis à marcher côte à côte. Armand, la

HENRIETTE. 30c

bouche sèche, un battement de sang aux deux tempes, cherchait vainement quelque chose à dire.

— « Et alors, mademoiselle... à présent... vous allez vous promener?

— Oh ! mon Dieu, non, monsieur. Je vais rentrer tout doucement à la maison, faire mon petit dîner... Allez! ce ne sera pas long... Et puis on se couchera de bonne heure. Il faut que je sois levée à sept heures du matin, vous savez bien, y)

Armand frémit à la pensée qu'elle allait le quitter, s'éloigner, n'être plus là. Un projet, d'une audace énorme de sa part, lui traversa la pensée ; et, tout en balbutiant, pris de l'héroïsme des polirons :

— « Vous me disiez tout à l'heure, mademoiselle, que c'était bien triste pour vous de passer la soirée toute seule. Eh bien, puisque vous êtes libre... si vous vouliez me faire un grand plaisir... oh! mais, je vous assure, un très grand plaisir... vous viendriez... dîner avec moi. »

Henriette eut un étourdissement de surprise et de joie. Elle croyait rêver. Le conte de fée continuait.

— « Gomment? Vous voudriez, monsieur Ar-

mand?... — Et déjà une nuance d'intimité s'établissait entre eux par ce prénom d'Armand qu'elle prononçait pour la première fois. — C'est sérieusement?... Vous m'invitez à diner? »

Il crut qu'elle allait refuser, et cette crainte l'enhardit encore.

— (( Mais oui. Dînons ensemble... Là, comme deux camarades... Je suis attendu chez un ami. Mais qu'importe! Je m'excuserai. J'enverrai un mot, du restaurant... Oh! acceptez. Vous me rendrez si heureux. »

Puis il ajouta, perdant la tête :

— « Vous êtes si charmante ! Je voudrais tant vous connaître mieux, devenir un peu votre ami !...)>

Et il osa lui offrir le bras.

Henriette le prit. Elle se sentait défaillir, et, ravie, livrant aussi son secret, elle murmura :

— (( Quel bonheur! Moi qui ne fais que penser à vous ! ï>

Pauvres enfants ! Depuis un quart d'heure à peine, ils pouvaient se parler librement, et déjà, dans leur sincérité naïve, ils avaient échangé leurs aveux. Ébahis et muets de bonheur, ils allaient devant eux, sans savoir où. Ils avaient atteint le boulevard Montparnasse, où circulaient de nom-

breux promeneurs, et les bonnes gens se retournaient avec un sourire pour suivre ce joli couple si bien appareillé, si gracieux et si jeune. Mais les amoureux n'y prenaient pas garde, absorbés qu'ils étaient dans leur joie intime. Ils se remirent à causer. Ils se rappelèrent les jours de timidité et de contrainte.

— (( Ainsi, c'est vrai? — demandait Armand. — Vous aviez depuis longtemps un peu de sympathie pour moi?

— C'est-à-dire, — répondait Henriette, — que je ne vivais plus que pour les minutes où vous traversiez le petit salon... Quand je voyais seulement le bouton de la porte qui tournait... allez! je devinais bien si c'était vous. . . Oh ! si vous saviez ! . . .

— Est-ce possible...? Et je ne me suis aperçu de rien !

— Oh ! moi, — disait alors Henriette avec une toute petite malice dans le regard, — j'avais bien remarqué que vous passiez près de moi souvent.

— Et dire, — reprenait Armand qui s'exaltait, — que les choses auraient pu durer toujours ainsi, et que, sans notre rencontre de ce soir... Mais c'est fini, tout cela, heureusement! C'est bien fini 1 Quel bon hasard que je vous aie ren-

contrée!... Pour un rien, j'allais passer sans vous dire un mol. Je suis si peu hardi ! Mais j'ai vu tout de suite dans vos yeux qu'il fallait vous parler, que cela vous ferait plaisir... Nous nous connaissons, à présent, n'est-ce pas? Et nous allons nous arranger ])Our nous revoir... souvent, oh île plus souvent possible!... et vous deviendrez ma petite amie, voulez-vous? y>

Et la fillette, avec sa franchise populaire, qu'un sceptique eût prise pour de l'effronterie, mais qui semblait adorable à Armand, répondait, la voix sourde et les yeux baissés :

— « Vous le voyez bien... que je veux! y>

VH

Près de la gare Montparnasse, ils entrèrent au restaurant Lavenue, qu'Armand connaissait un peu pour y avoir déjeuné avec des amis de l'Ecole de Droit, et ils s'installèrent dans le prétendu jardin, qui n'est guère planté que de candélabres à gaz et de patères à chapeaux, mais où, ce jour-

là, un acacia fleuri du voisinage répandait son parfum printanier. Armand envoya d'abord, par un commissionnaire, un billet d'excuse dans la maison où il était invité, puis il commanda, ou, pour mieux dire, accepta le menu qui lui fut imposé par un maître d'hôtel plein d'autorité. Qu'importait aux deux jeunes gens la sole Joinville ou le filet Rossini? Ils étaient assis l'un en face de l'autre, se dévorant des yeux, bavardant comme les oiseaux chantent, et, dans les phrases les plus banales qu'ils échangeaient : ce De l'eau, tout plein, je vous prie », ou « Encore un peu de poisson )), il y avait du désir et de la tendresse. Armand fit causer sa nouvelle amie. Elle lui conta son humble histoire. Non, bien sur, elle n'avait pas été élevée dans du coton. Pourtant, quand elle était toute petite, la vie n'avait pas été trop dure. Son père, — un veuf, — bon ouvrier mécanicien, gagnait un assez gros salaire et pouvait subvenir aux besoins de sa petite fille et d'une vieille sœur à lui, qui prenait soin de l'enfant. Mais, un jour, le pauvre homme était pris, déchiré dans un engrenage, mourait misérablement. Et la voilà toute seule avec sa tante, une femme de la campagne, qui n'avait pas d'état. L'ancien

patron du père servait bien une petite pension à l'orpheline ; la vieille femme faisait des ménages. Mais, tout de même, on avait été bien malheureux. L'enfant, qui venait de faire sa première communion, avait dû tout de suite entrer en apprentissage, quitter l'école, où, du reste, elle n'avait pas appris grand'chose.

— (( Oh ! monsieur Armand, si vous voyiez mon griffonnage, et les vilaines fautes que je fais... J'en ai honte ! »

Et elle disait les longues années de vache enragée, le pauvre petit luxe du ménage s'en allant pièce à pièce, la pendule si souvent mise au Montde-Piété pour acheter un pot-au-feu, les anxiétés périodiques à l'approche du terme. Par bonheur, elle était devenue assez vite très habile dans son métier, et maintenant on avait de quoi vivre, oh ! tout juste, mais enfin on vivait. Et puis son sort allait probablement s'améliorer encore. On avait parlé d'elle à M™"' Paméla, la grande couturière, chez qui il y avait une place libre ; et, dans peu de jours, demain peut-être, elle avait l'espoir d'entrer dans cette fameuse maison , où elle pourrait gagner des cent cinquante, deux cents francs par mois.

Armand l'écoiitait, ému de pitié pour cette enfant qui avait déjà tant travaillé, tant souffert. A cette existence de privations, dont la jeune fille racontait les pires heures presque avec gaîté, il comparait son enfance si choyée et si facile. Il songeait que le louis dont il allait payer le diner eût suffi jadis à Henriette et à sa tante pour vivre toute une semaine. Armand avait un excellent cœur, et des larmes lui montaient aux yeux, tandis que l'ouvrière, en son langage pittoresque et plein de détails douloureux et vrais, lui révélait les vertus d'habitude et les résignations quotidiennes du bon peuple, si vaillant, si ingénieux dans sa misère.

Le jour tombait, quand on leur servit le café. Ils sortirent du restaurant. Les flammes blêmes du gaz s'allumaient sur le couchant rouge. Quand Henriette reprit le bras d'Armand tout naturellement, avec un geste confiant et conjugal, il éprouva une sensation très douce.

Mais un cocher de victoria, arrêtant son cheval au bord du trottoir, leur Ht signe.

— « La soirée est bien belle, — dit l'étudiant. — Si nous allions faire un tour au Bois?

— Oh !oui, — s'écria joyeusement la grisette. — C'est si bon de voir de vrais arbres ! »

Elle lui avoua qu'elle ne s'était pas promenée quatre fois dans sa vie, peut-être, en voiture découverte. Aussi elle s'en amusa d'abord beaucoup et bavarda comme une gamine.

La campagne? Elle ne la connaissait pour ainsi dire pas. En été, le dimanche soir, quand il faisait beau, sa tante emportait dans un panier une bouteille d'eau rougie et quelque chose de froid, et elles allaient diner, en respirant le « bon air », sur les fortifications.

— « Mais, n'est-ce pas, — disait-elle, — tant qu'il y a des cloches à melons et des grands tuyaux d'usines, ce n'est pas la vraie campagne ? »

Quant au bois de Boulogne, elle y avait vu des sauvages très laids, au Jardin d'Acclimatation. Il y avait trop de foule, trop de poussière, et puis, il fallait attendre si longtemps pour reprendre le tramway ! Mais, le soir, cela devait être charmant.

Ils arrivèrent, à la nuit close, au rond-point de l'xVrc de Triomphe, et lorsque Henriette aperçut devant elle, sous le vaste ciel étoile, la large et ténébreuse avenue de l'Impératrice, où d'innombrables lanternes de voitures glissaient comme d'énormes feux follets, elle poussa un long soupir d'admiration et se tut, émerveillée.

Armand se rapprocha de son amie et lui prit la main. Comme elle la retirait, il craignit d'abord une résistance. Mais Henriette se déganta, lui abandonna doucement ses deux mains nues, et, à ce premier contact, ils eurent un frisson de volupté. L'air fraîchissait, un souffle forestier qui sentait la verdure leur caressait le visage. Le roulement de toutes les voitures en marche, où le trot rythmique des chevaux mettait une cadence confuse, les berçait mollement, et ils se sentaient emportés comme par un flot. Alors, le jeune homme se pencha vers l'oreille d'Henriette et murmura avec ardeur : « Je vous aime ! » Puis il chercha dans l'ombre le regard de son amie, qui se fixa sur le sien, tendre et pensif.

Henriette songeait. Cette heure était la plus exquise, mais aussi la plus grave de sa vie. Tout à l'heure, Armand la reconduirait jusqu'à sa maison, dans Yaugirard, au bout de la rue Lecourbe. La vieille tante n'était pas là; et, s'il lui demandait de l'accompagner jusque dans son logis, elle ne dirait pas non, elle n'aurait pas la force de lui rien refuser. D'ailleurs, ce soir môme, ou demain, ou plus tard, — qu'importe ! — elle allait être à lui.

Hélas î elle ne se faisait pas d'illusions, la fille du peuple. Ce jeune homme, qu'elle jugeait à présent bien plus innocent qu'elle n'avait cru naguère, était épris d'elle, sans doute. Mais combien de temps l'aimerait-il? Elle n'avait à lui donner que sa jeunesse et son pauvre cœur. Certainement, il aurait bientôt honte d'une amie si simple, si « ordinaire ». C'est seulement dans les contes de grand'mères que les princes Charmants épousent les Peau-d'Ane et les Cendrillons. Dtit-elle même lui inspirer plus et mieux qu'un caprice, l'attacher à elle par un sentiment durable, malgré tout, il faudrait, tôt ou tard, se séparer.

C'était l'histoire de beaucoup de ses petites amies. Une, deux, trois belles années de folie avec un amant aux mains blanches, et puis, adieu pour toujours I Non! ce n'était pas sage, ce qu'elle faisait là. Un jour, elle serait quittée comme les autres, ses camarades d'atelier. La plupart d'entre elles, les paresseuses, les gourmandes, les coquettes, étaient devenues de (( vilaines femmes ». Quelques-unes, plus raisonnables, avaient iini par se marier avec un homme de leur condition, un ouvrier vulgaire

et mal embouché, qui faisait le lundi et, quelquefois, les battait.

Mais pourquoi se forger du chagrin d'avance? Sa destinée n'était-elle pas, après tout, celle de presque toutes les pauvres filles? La jeunesse passait comme une fleur, et puis, toute la vie à trimer! Heureuses celles "qui avaient eu un peu d'amour pas trop brutal, quelques brèves joies dans leur avril, un gentil roman ! Henriette devait même s'estimer une des plus favorisées; car, au moins, elle était johe, assez jolie pour plaire à ce beau jeune homme qui lui serrait les mains si fort et lui soufflait si doucement dans le cou des paroles brûlantes. Comme tout la séduisait, comme tout flattait ses délicatesses de femme, dans ce fils de famille, dans cet enfant de riche, au teint mat et pur, à la voix caressante, aux élégantes attitudes !

n ne se doutait pas qu'il fût à ce point désiré, le maladroit débutant, l'écolier d'amour, trop content déjà de toucher cette chair, de sentir cette odeur de femme. La vierge sans ignorance vers qui montait son désir était encore plus enivrée que lui. Elle aurait voulu

l'embrasser, l'étreiiidre, le respirer comme un bouquet. Elle se contraignit longtemps; mais, enfin, n'y tenant plus, après s'être assurée, par un regard circulaire dans l'ombre, que personne, parmi le défilé des voitures, ne les observait, Henriette posa silencieusement ses lèvres sur les lèvres du jeune homme, et les deux amants, inaperçus dans la foule nocturne, échangèrent leur premier baiser sous la solennelle rêverie des étoiles.

YIII

Ce soir-là, Armand ne rentra chez sa mère que bien après minuit.

Il revint du fond de Yauijirard, enivré de son premier triomphe d'amour, et, par la claire nuit de Mai, ses pas victorieux éveillaient les échos des rues silencieuses.

L'inoubliable soirée! Il était encore, par le souvenir, confondu de son audace. Était-ce bien lui qui avait osé demander à Henriette de

monter chez elle? Était-ce bien lui qu'elle avait guidé, en le tenant par la main, à travers l'escalier ténébreux?

Oh! ce logis, il ne l'oublierait jamais. Elles étaient pourtant bien pauvres, les deux chambres au quatrième étage. Bien laide, cette salle à manger exiguë, qu'encombraient un poêle à tuyau coudé, une table ronde, une machine à coudre et le lit-canapé, replié dans un coin, de la vieille tante absente. Bien misérable aussi, le réduit de la grisette, où deux images coloriées, — Gambetta et Garibaldi, — souvenir des opinions politiques du défunt père, faisaient bon ménage avec le crucifix de cuivre et le rameau de buis flétri, suspendus au-dessus de l'étroite couchette.

Mais, dans ce taudis de misère, Armand avait vu s'ouvrir })our lui un paradis inconnu. Il en sortait; il vibrait encore du mystère révélé, et il emportait dans ses vêtements, sur ses mains, dans sa barbe naissante, le voluptueux parfum de cette jeune femme amoureuse, qui, tout à l'heure, dans un charmant désordre, les yeux brillants de bonheur et de larmes, l'enlaçait sur le seuil pour le retenir un der-

nier moment et prolongeait sur sa bouche l'ardent baiser du départ.

Les amants s'étaient promis de se revoir le plus tôt possible. Mais Henriette ne pourrait plus recevoir Armand chez elle à l'avenir. En y consentant, elle avait même commis une grave imprudence. S'il ne s'était agi que d'elle, ah î mon Dieu, elle se serait pas mal moquée des voisins et du qu'en dira-t-on. Mais sa tante allait bientôt revenir de l'asile des convalescents, rentrer au logis ; et c'était une excellente femme, qu'elle respectait et à qui elle ne voulait pas faire de peine.

Armand devait donc, sans retard, se mettre en quête d'un abri pour ses amours. Par bonheur, sa bourse d'étudiant studieux et rangé était assez bien garnie; mais il n'en était pas moins embarrassé, dans son ignorance des ressources de Paris en pareille matière. Il prit le parti de s'adresser à l'un de ses camarades de l'École de Droit, nommé Théodore Verdier.

Cet aimable garçon, un peu plus âgé qu'Armand, avait l'habitude de le plaisanter sur ses mœurs austères, et parfois l'appelait en riant: « Mademoiselle Bernard ». Il demeurait,

lui aussi, chez ses parents. Mais c'était un fils trop chéri, à qui l'indulgence maternelle laissait toute liberté, et qui, naturellement, en abusait. Déjà répandu au quartier Latin, il fumait d'innombrables cigarettes, faisait des vers selon la dernière formule décadente, paraissait à BuUier le « jour chic )\ était même fameux dans plusieurs tavernes style Louis XIII, où des femmes trop bruyantes servaient d'exécrable bière ; et, quoiqu'il fût bien élevé et sût garder, quand il le fallait, le ton de la bonne compagnie, il avait tout d'abord éveillé chez M""" Bernard des Vignes une méfiance instinctive, et souvent elle avait dit à son fils :

— c( Je ne l'aime pas beaucoup, ton ami... Il m'a tout l'air d'un mauvais sujet. »

Dès le lendemain de son aventure, Armand courut chez Théodore Verdier, et le trouva en train de chercher, dans le dictionnaire, une quatrième rime en ce erbe » pour un sonnet inflammatoire, destiné à rendre rêveuse une forte brune du nom de Flo, — abréviation de Florestine, — laquelle embellissait, pour le quart d'heure, une petite brasserie de la rue Mon-

sieiir-le-Prince, décorée dans le goût japonais et fréquentée par un groupe de jeunes poètes symbolistes.

Théodore accueillit par un joyeux éclat de rire la demi-confidence que lui fit, en rougissant, son camarade.

— (( Bravo ! « mademoiselle » ! — s'écria-t-il. — Tous mes compliments!... Tu lombes bien, d'ailleurs. Mon avant-dernière maîtresse était précisément en puissance de jaloux, et si notre asile d'autrefois — quartier lointain, maison discrète, — est encore disponible, c'est absolument ce qu'il te faut. Allons voir ça. »

C'était une chambre assez vaste, propre, suffisamment meublée, où l'air et la lumière pénétraient par deux fenêtres donnant sur une des larges avenues qui environnent les Invalides, « une chambre d'officier supérieur », suivant l'expression de la logeuse qui avait souvent affaire à des militaires. Sur le conseil de Théodore, Armand fit enlever de la muraille un affligeant « chromo » représentant M. Thiers, désigné, par trois cents bras de députés, comme le libérateur du territoire; il donna l'ordre d'ajouter au mobilier, afin de le rendre plus intime et plus c&nfortable, deux

lampes, un tapis, quelques plantes vertes ; puis, ayant payé le premier mois d'avance et après avoir remercié son ami avec effusion, il rentra chez lui, ravi de s'être assuré de ce gîte.

La concierge lui remit la première lettre d'Henriette.

Bonne nouvelle ! Elle venait d'obtenir l'emploi qu'elle désirait chez Paméla, la grande couturière; elle y entrerait dès le lendemain, mardi. — Ce qu'elle ne disait pas, c'est qu'elle était bien contente aussi de n'avoir plus à reparaître chez M""' Bernard; car elle n'aurait pu revoir la mère d'Armand sans mourir de honte. — Si, à huit heures et demie du soir, quand elle sortirait de l'atelier, Armand était libre, elle le rejoindrait sous les arcades de la ru( de Rivoli, devant l'Hôtel Continental. La lettre finissait par quelques mots d'amour et de caresse qu'Armand lut avec un délicieux battement de cœur et sans se soucier, croyez-le bien! de l'orthographe indépendante et de l'écriture de nourrice.

Armand sortait rarement le soir. Pour que sa mère ne s'étonnât point de le voir changer d'habitudes, il mentit, hélas! pour la première fois de sa vie, inventa le prétexte d'une conférence, d'une

réunion d'étudiants ; et, le lendemain, il fut exact au rendez-vous.

Henriette avait passé toute la journée à travailler dans le célèbre atelier de larueGastiglione, que connaissent bien les élégantes. Mais, dès que le repas fut terminé, — les ouvrières étaient nourries, — elle eut bien vite, en deux temps trois mouvements, plié sa serviette, mis son chapeau, dit bonsoir à tout le monde, et, filant comme une hirondelle, elle s'enfuit sous les arcades. Armand l'attendait depuis un quart d'heure. Elle reconnut de loin sa mince silhouette. Et tout de suite, bras dessus, bras dessous, unissant leurs mains, se touchant le plus possible, ils partirent, légers comme en rêve, vers leur nid d'amour.

Pendant une quinzaine, ils se retrouvèrent ainsi presque tous les soirs et ils vécurent des heures enchantées.

Comme ils s'aimaient ! Gomme ils s'aimaient bien! Oh ! certes, avec la joie et la folie de leurs jeunes sens, avec de rapides voluptés de colombes. Mais si tendrement aussi! Pour Armand, Henriette n'était pas seulement la Femme, la Chimère qui incendie de son vol de flamme les rêves de tous les adultes et qu'il avait enfin saisie et conquise. Elle

Page 1