‹ Prose (volume 3)Chapitre 8 sur 11 · RECITS EPIQUES · texte numérisé non relu

RECITS EPIQUES

Et revient, tous les soirs, épuisé de fatigue.

Le zèle ne s'est pas un instant refroidi

De l'ancien précepteur des enfants de Gondi.

Quand il a visité la mansarde indigente.

Il s'en va demander l'aumône à la Régente,

Il sollicite, il prie, il insiste, emporté

Par son infatigable et forte charité,

Recevant de la gauche et donnant de la droite.

Pourtant il est malade et vieux; et son pied boite.

Car, afin d'obtenir la grâce qu'il voulait.

Il a traîné six mois la chaîne et le boulet

D'un forçat innocent dont il a pris la place.

Déjà, dans les faubourgs, la pauvre populace.

Qui connaît bien son nom, et qui le voit passer

Le long des murs, alors qu'il vient de ramasser

Un nouveau-né jeté sur la borne et qu'il sauve.

Commence à saluer ce bonhomme au front chauve

Et le suit en chemin d'un œil reconnaissant.

Mais, ce soir, vers minuit, le bon monsieur Vincent,

Regagnant son logis chez les Visitandines,

Au moment où les sœurs sont à chanter matines,

Traîne son pied boiteux d'un air découragé.

Tout le jour, bien qu'il soit souffrant, qu'il soit âgé,

Sous une froide pluie il a couru la ville.

EN PLEIN JOUR. 2il

théâtre, il l'eût épousée avec bonheur. Le père savait cela, aurait bien voulu. Mais la mère était ambitieuse, et M. Régnier affirmait .qu'on décrocherait le premier prix de comédie. Si elle avait été raisonnable, pourtant, elle serait aujourd'hui la femme de quelque brave homme de chef de bureau et, par ce beau soleil, elle st promènerait au bras de son mari, comme le couple qu'elle voit d'ici entrer au Luxembourg, précédé de deux petits collégiens. Mais je t'en fiche! Elle y est condamnée pour toujours, à sa vie énervante et artificielle. Avec cela, pas bien certaine de renouveler son engagement, et Salomon Cerf, — est-il son dixième ou son douzième amant ? elle ne se rappelle plus ! — Salomon Cerf, n'est ni généreux ni sur. Quel sombre avenir! Peut-être lui faudra-t-il — et bientôt — jouer dans les tournées de province, vieillir ainsi, prendre, un jour, l'emploi des duègnes?...

En ce moment, le vieux pitre Bonamy — il va jouer Dubois dans les Fausses Confidences et, sous son habit de marquis, il a vraiment l'air d'un chie-en-lit de Mi-Carême, d'un chien savant sur un orgue, — entre au foyer, se regarde à son tour dans la glace, et dit à sa cama-

rade, avec le cynique tutoiement du cabotin : — « Ma chère Fauny, tu es toujours jolie comme un cœur... Mais, il n'y a pas à dire... Nous ne sommes pas beaux, en plein jour. »

Ah ! la pauvre comédienne a bien envie de pleurer. Mais la voix de l'avertisseur glapit dans le couloir : « Premier acte... On commence. » El Fanny est bien forcée de retenir ses larmes, à cause de son maquillage.

YITRIOLEUSE

Oh ! comme elle a Tair méchant, la femme en embuscade, au coin de la ruelle sombre !

Une flambée de colère dans les yeux, tous les serpents de la jalousie et de la haine dans le cœur, la grande Mélie, d'une main tremblante, tient et cache sous son châle de tricot noir la petite boîte au lait en fer-blanc pleine de vitriol. De l'autre côté de la rue populeuse, le « Café du Progrès » — deux billards, bock à ^2d c, poule au gibier tous les samedis, — illumine le trottoir; et le cordon de gaz qu'on n'allume que les dimanches et les soirs de quinzaine, arrondit au-dessus de la porte ses jets de flammes travaillés par le vent nocturne. Chaque fois que s'ouvre la porte vitrée, un grand bruit de voix confuses, de carambolages, d'éclats

m CONTES RAPIDES.

de rire, s'échappe, par boufFées, de l'estaminet. Anatole est là, — Mélie l'a vu entrer, elle en est sûre, — Anatole, le peintre en bâtiment, qui l'a débauchée au printemps dernier, qui lui avait promis le mariage et qui vient de la planter là, enceinte de quatre mois, — elle, restée sage jusqu'à vingt-deux ans, elle qui était folle de lui, — pour aller courir, le gueux, après les traînées du boulevard extérieur. Hier, elle l'a attendu, à la Cm de la journée, devant la maison neuve, où il travaille en ce moment-ci; elle l'a arrêté au passage, supplié avec larmes. Mais il a été féroce.

— (( Tu sais... En voilà assez, ma fdle... Ton bébé?... Est-ce qu'il est de moi, seulement? »

Oui, il a osé lui cracher ça en plein visage! Aussi, elle le déteste à présent autant qu'elle l'a aimé, et elle se vengera, n'ayez pas peur. C'eût été si gentil, pourtant, s'il avait voulu ! Elle aurait loué, tout au bout du faubourg, un petit « cinquième » qu'elle sait bien, d'où l'on voit la lointaine campagne et l'horizon des collines; elle aurait meublé ça avec des meubles de chez Grépin, et elle aurait tenu si proprement son ménage ! Ah ! l'on n'aurait pas été à plaindre. Anatole est fameux dans sa partie, il fait les marbres, la lettre

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ornée, et gagne jusqu'à des huit francs par jour. Elle, dans les bonnes années, arrive à trois francs cinquante, quatre francs, avec sa machine à coudre. Qui sait, à force d'économie, on se serait peut-être établi un jour. Anatole serait devenu entrepreneur, patron. Quel beau rêve ! finir bourgeoise !

Au lieu de cela, elle est une fille-mère, à cette heure; elle accouchera à l'hôpital.

Et « monsieur» estau café! Il faitle beau autour du billard. Il joue un coup difficile, la queue derrière le dos, « en officier ». Et des massés! Et des rétrogrades! Et des quatre-bandes ! Ce ne sera pas lui — allez! il n'y a pas de danger, — qui réglera tout à l'heure la colonne Vendôme de ronds de feutre qui s'élève sur la table de marbre. Quand il aura gagné « la belle », encore un peu rigolé avec les camarades, il allumera une cigarette et s'en ira, les mains dans les poches, retrouver sa nouvelle bonne amie, la rouge-carotte avec des frisons qui lui tombent sur les yeux.

Eh bien, non ! Ça ne se passera pas ainsi, des infamies pareilles ! Non ! il s'en souviendra, le bel Anatole, de la grande Mélie. Elle a acheté du vitriol, elle est aux aguets, et toilt à l'heure, quand

le traître sortira du café, elle fera sauter le couvercle de la boîte à lait, et vlan! en pleine figure! Car elle l'a maintenant en exécration, ce joli visage à petites moustaches, ce museau de mauvais sujet qui l'a séduite. Ah ! quelle joie atroce elle aurait à le déchirer avec ses ongles ! C'est une fureur de bête qui la pousse. Elle ira en prison, tant pis! Mais toi, du moins, le malin, tu ne pourras plus crâner comme autrefois et faire le joli cœur dans le faubourg, avec ta longue blouse blanche et ton bonnet de coton à raies roses campé sur l'oreille. Quand tu auras un œil de moins et une joue brûlée, tu n'enjôleras plus les filles. Entends-tu, canaille?

Dans sa fièvre de rage et de vengeance, Mélie est prise d'un besoin de marcher, de se remuer. Elle quitte un instant son poste d'observation, fait quelques pas surle trottoir.

Tout à coup, à côté d'elle, une voix d'homme murmure tristement :

— (( Bonsoir, mam'zelle Mélie. »

Comme réveillée en sursaut, elle reconnaît son voisin de palier, le père Victor, le mécanicien, qui porte sa petite fille endormie sur son épaule.

C'est un brave homme, un travailleur, qui ne

vrmiOLEusE. rn

boit jamais, sans un vice. Son tort a été de se marier tard avec une femme trop jeune pour lui, une espèce de toquée qui l'a quitté pour faire la vie. Quel chagrin ! A quarante ans, il a la barbe toute grise, l'air d'un vieux. On l'appelle déjà le père Victor et on a raison, car il ne vit plus que pour son enfant; et tout le monde le plaint et l'estime.

Cette rencontre, en un pareil moment, a troublé Mélie. Ils ont eu le même malheur, pourtant, elle et ce pauvre homme.

Le père Victor ignore les potins de la maison, ne sait pas que Mélie a pris un amant. Mais, si tard qu'il se couche, il entend toujours, à travers la cloison, chez l'ouvrière, le « tic-tic-tic » de la machine à coudre, et il est plein de bienveillance pour celte laborieuse fille.

— « Alors, mam'zelle Mélie, vous faites comme nous... Le petit tour avant d'aller faire dodo?... Quant à Georgette, vous voyez ! — dit-il en regardant lalillette qui dort, — elle a déjà pris un petit acompte. »

Et, d'un geste tendre, il penche la tète vers le front de son enfant et baise tout doucement les boucles blondes répandues sur sa vareuse encrassée de limaille.

2i8 CONTES RAPIDES.

Mélie a senti quelque chose tressaillir en elle. Car, bientôt, elle va être mère. Elle l'est déjà!

— « Gomme vous l'aimez, votre Georgette !

— Jen'ai qu'elle, vous savezbien, — répond l'ouvrier. — Mais, tout de même, une petite fille à élever, ce n'est pas commode pour un homme seul... Enfin, il y a l'asile, et puis j'ai fini par apprendre mon métier de maman, y)

Devant ce bon père, cet honnête homme si malheureux et si doux, Mélie sent un apaisement se répandre en elle. Oui ! se résigner, travailler et vivre pour l'enfant qui lui naîtra. Elle le pourrait, elle le devrait... Mais, pendant ce temps-là, ce gredin d'Anatole!... Ah! non, par exemple. Et, serrant dans sa main, sous son chàle, la boîte à lait pleine de vitriol, elle demande brusquement, d'une voix sombre :

— (( Vraiment, père Victor, vous à qui on a tant fait de chagrin, vous n'avez jamais pensé à vous venger? »

11 la regarde avec étonnement.

— « Pour ça, jamais!... J'ai eu une autre idée, mauvaise aussi, et que j'ai vaincue, à la fin. Voyez-vous, mamzelle Mélie, il y a des gens, quand on les offense, qui ne songent qu'à tuer.

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à faire du mal. Moi, quand ma femme s'est enfuie, je n'ai songé qu'à mourir. Mais ce n'était pas possible, à cause de la petite... Et anjonrd'lmi^ elle me console de tout. »

Cette fois, Mélie sent son cœur et ses veux se gonfler. Ah ! le bel Anatole — qui est toujours en face, au « café du Progrès », — peut tranquillement soigner son (( coulé » et finir sa série. Elle ne se vengera pas, rabandonnée. Elle a houle, à présent, de son afl'reux désir, de celte horrible chose qu'elle cache toujours sous son châle de tricot.

— (( Maintenant, je vais rentrer, d dit le père Victor, en remontant jusqu'à son épaule, avec le geste des mères et des nourrices, sa petite fille affaissée de sommeil. — Car elle se fait lourde, ma Georgette, elle va sur ses quatre ans... Au revoir, mamzelle.

— Non, non, je fais route avec vous, — répond vivement Mélie. — Allez devant, je vous rejoins... Le temps d'acheter une bougie chez l'épicier. »

Mélie disparaît un instant dans la petite rue, vide et jette à l'égout la boîte de fer blanc, puis, ayant rejoint le vieil ouvrier et tendant

vers lui ses mains délivrées, ses mains innocentes, que déjà fait frémir l'instinct maternel :

— « Père Victor, — dit-elle. — Vous devez être fatigué de porter ce gros pàté-là. Confiez-moi donc un peu la gamine. »

Je connais un verger en plein Paris.

Vous entendez bien. Je n'ai pas dit un parc, un jardin. J'ai dit un verger, comme à la campagne. Ce n'est pas à côté de la Bourse, bien entendu. Mais enfin, c'est dans Paris, au faubourg Saint-Germain, à trois ou quatre porlées de fusil du Boji Marché. Et c'est assez grand. La moitié d'un hectare, au moins. Un vrai jardin fruitier, je le répète, où les pommiers en Avril sont poudrés comme les marquis de l'ancien répertoire, où il y a des cerises en Juin, où des pêchers sont crucifiés sur les murs. Et ce verger se complète par un potager, par une basse-cour. Vous trouveriez là des œufs frais, vous pourriez y

cueillir du persil ou arracher une salade. C'est extraordinaire, mais c'est ainsi. Cette chose monstrueuse existe, pas très loin de la tour Eiffel, dans la même ville que le Chat Noir.

L'endroit est charmant, et si paisible! A peine, de temps à autre, le roulement étouffé d'une voiture qui passe dans les rues du voisinage; puis, à des heures régulières, quelques notes de clairon, à gauche, dans la cour d'une caserne mitoyenne, ou bien deux ou trois coups de cloche, à droite, dans le couvent prochain. Les nouveaux emménages des maisons d'alentour commencent par se préoccuper de toutes ces sonneries. Ils arrivent à s'y connaître, disent bientôt : « Ça, c'est pour les fourriers.... Ça, c'est pour la soupe », ou : « Voilà la messe, — l'Angelus. » Mais, au bout de quelques mois, ils n'y pensent plus, n'entendent même plus rien.

Outre sa paix profonde, ce verger a d'autres agréments. D'abord, il ne ressemble pas trop à un jardin de curé. 11 n'y a pas là que des arbres bêtes, comme le poirier-quenouille, par exemple. Les lilas y fleurissent, au printemps.

Deux grands peupliers s'y penchent sous la brise en se murmurant leur éternel secret. C'est une oasis de verdure dans le désert pierreux de la grande ville. Et puis, comme le verger n'est entouré que de jardins ou de maisons assez basses, c'est un des rares coins de Paris, où, sans monter jusqu'au cinquième au-dessus de l'entresol, on ait devant soi un vaste espace de ciel, où l'on puisse voir courir les nuages, glisser les hirondelles, flamboyer les soleils couchants. Les casaniers, les rêveurs, les poètes, ou môme, tout simplement, ceux qui aiment la belle lumière, devraient se loger par là. Mais ne le dites pas, je vous en prie. Les loyers augmenteraient.

D'ailleurs, vous ne me croyez pas , avouezle. Un verger d'un demi-hectare, dans un quartier où le terrain vaut deux ou trois cents francs le mètre? Allons donc! Je vous connais, monsieur, vous êtes un homme pratique, un esprit sérieux, vous voyez l'afTaire d'ici. Si ce morceau de Paris vous appartenait, il y a beau jour que tout ce coin d'idylle aurait été converti en bois à brûler et remplacé par une enfilade de cours sans air et

par trois ou quatre hideuses maisons de rapport, avec tout le confort moderne, des cabinets k l'anglaise, le gaz et l'eau à tous les étages. Un immeuble comme celui-là, bien tenu par un régisseur très dur, — un ancien garde-chiourme, autant que possible, — qui ferait payer les termes d'avance et rectal Mais ce serait une fortune superbe, de quoi se procurer toutes les douceurs de l'opulence, se faire changer son assiette par un drôle en livrée marron, qui cracherait dedans, derrière votre dos, pour la nettoyer, entendre au moins vingt-cinq fois par an la Favorite à l'Opéra, et même obtenir les bonnes grâces, mon gaillard, de cette petite marcheuse, tenez! la troisième à droite, dans le second quadrille, celle qui a de gros diamants aux oreilles et les jambes un peu cagneuses.

Non, non ! On ne vous fera pas admettre qu'il existe un nigaud capable d'immobiliser un aussi gros capital, et cela pour le ridicule et bucolique plaisir de passer, en chapeau de paille, la revue de ses espaliers et d'écraser, de cinq minutes en cinq minutes, un colimaçon sous sa botte. C'est invraisemblable, c'est impossible.

Eh bien, cependant, c'est comme j'ai l'honneur de Yons le dire. Le verger que je viens de vous décrire n'est pas un mythe, et il a son jardinier, — le propriétaire, — un inofFensif maniaque, qui n'a d'autre souci que sa récolle de fruits, qui ne vit que pour elle, qui s'inquiète de l'état du ciel, comme un paysan, implorant la pluie, ayant peur de la grêle. Oui, double Parisien que vous êtes, tandis que vous vous abonnez au Théâtre-Libre et que vous discutez avec passion sur le droit de l'auteur dramatique d'introduire — oui ou non — le mot de Gambronne dans le dialogue, un homme de mœurs douces et rurales vit tout près de vous, sans s'intéresser à ces questions palpitantes, cultive son jardin comme Candide, s'y promène, l'hiver, en sabots pleins de paille, l'été, en veste de coutil, et n'a pas de joie plus pure que de cueillir, à l'automne, quelques pommes et quelques poires, qui, vu le prix des terrains à Paris, lui reviennent à quatre ou cinq louis la pièce, et ne valent rien d'ailleurs, le sol et l'air n'étant pas favorables.

Or, ce brave homme, en sa qualité d'amateur de fruits, est l'ennemi né des oiseaux; et

Paris, — vuus ne vous eu doutez pas, monsieur, vous préférez vous occuper d'un tas de niaiseries, de la supériorité du scrutin de liste sur le scrutin d'arrondissement; mais je sais cela, moi, — Paris, vous dis-je, a tout un délicieux peuple ailé. Pas de rossignols, hélas! ni de loriots, ni de fauvettes. Ces divins chanteurs-là, Parisien, mon ami, ce n'est pas pour ton fichu nez. Mais, dans le verger dont je vous parle, on est assourdi, au printemps, par les moineaux, et, parole d'honneur! j'y ai entendu le guilleri si leste et si gai du pinson. Mais ce qui pullule ici, surtout, ce sont les merles. Oh! ce qu'il y a du merle dans ce verger, c'est incroyable ! « En bottes jaunes, en frac noir )% comme dit Théophile Gautier, on les voit sautiller dans les allées, voler d'arbre en arbre, se percher sur les branches. Et très hardis, avec cela, très insolents, l'air de se moquer du projiriétaire, qui les a en horreur; car le merle, à ce qu'il paraît, c'est l'Attila, le Tamerlan des arbres à fruits.

Au mois de Mai dernier, notre horticulteur a donc déclaré aux merles une guerre acharnée.

MERLES PAUISIENS. . 257

D'abord, il n'avait essayé que de les effrayer. Tout le jardin avait été sali et enlaidi de chiffons rouges et de verres cassés pendus à des ficelles, et, dans les arbres principaux, se dressaient, horribles et les bras ouverts, des mannequins aussi mal mis que le soi-disant homme de lettres tombé dans la débine, qui surprend au saut du lit un confrère plus fortuné et lui extrait une pièce de cent sous. Mais les merles parisiens sont des incrédules et des sceptiques. Au bout de quelques jours, ils se moquaient des culs de bouteille et des linges écarlates et sifflaient sans vergogne sous le nez des épouvantails déguisés en poètes lyriques dont Alphonse Lemerre a refusé tous les manuscrits.

Alors l'amateur de jardin se fâcha, il devint féroce. Il acheta un fusil à deux coups, qu'il portait en bandoulière. Dès qu'il apercevait un merle juché, vite il mettait son sécateur en poche ou déposait son arrosoir, et, pan! pan! l'oiseau était par terre. Le nombre des merles diminua. Fier de ce premier succès, leur ennemi chercha d'autres moyens de destruction, se souvint de la guerre d'Espagne et des

puits empoisonnés. D'appétissantes boulettes furent semées par lui dans les allées, et le lendemain, le jardin était jonché de cadavres de merles, tout raidis, les pattes en l'air. Cette fois, les pauvres siffleurs se découragèrent. Ils se dirent sans doute entre eux, à leur manière, que la place n'était pas tenable, ils émigrèrent, et le verger fut sans chansons.

Mais l'homme impitoyable qui défendait avec tant de barbarie l'espoir de ses pommes sentant la paille et de ses poires cotonneuses, ne devait pas jouir longtemps de son triomphe. Un voisin, un ami de la nature, dont le logement avait vue sur le jardin et qui n'admettait pas le printemps sans frissons d'ailes et sans chants d'oiseaux, se transporta sur le quai de la Ferraille, acheta une cage pleine de merles, et les lâcha par sa fenêtre. Fureur de l'arboriculteur devant cette invasion. Nouveaux coups de fusil, nouvelles boulettes. Mais le voisin était un homme entêté. Il retourna chez le marchand d'oiseaux, repeupla le jardin, et, à chaque nouveau massacre, il recommença, imperturbablement. Si bien qu'à la longue, l'amateur de fruits, n'y comprenant rien,

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fatigué d'une lutte inutile, a fini par se résigner. Son fusil reste au clou; il ne cultive plus l'art détestable des Borgia, et maintenant les merles parisiens, qui savent que l'endroit est désormais tranquille, sifflent dans le verger du matin au soir.

Elle est arrivée, je vous l'assure, l'histoire de « l'homme qui remet des merles y>. Je le connais, ce dilettante excentrique à qui il faut des oiseaux dans le paysage. Je connais aussi un autre voisin, un auteur dramatique, qui est furieux d'entendre ainsi siffler toute la journée. Cela lui rappelle ses premières représentations, et il vient de donner congé.

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