L. HEBERT. EDITEUR
JGTLS
Être aimé n'est que doux, il faut aimer pour avoir l'illusion du bonheur; et nul ne sait mieux cette vérité que le célèbre musicien Michel Paz, le seul auteur de valses qu'on puisse nommer après Chopin. Si l'on connaît quelques-unes de ses bonnes fortunes, ce n'est pas par son indiscrétion, — ce délicat artiste est le moins fat des hommes — mais par la publicité qu'elles ont eue, malgré lui ; et les plus flatteuses sont restées ignorées de tous. Quand le blond Slave aux yeux noirs s'assied au piano et dégante lentement ses belles mains pâles, les femmes le regardent avec un battement de cœur et se rappellent l'histoire de cettebellejeune fille russe, doucement repoussée par lui, qui s'est tuée, h Nice,
en s'attachant sur le nez et sur la bouche une poignée d'ouate trempée dans du chloroforme; mais elles ne se doutent pas que le chiffre du fin mouchoir auquel le compositeur s'essuie les doigts avant de préluder a été brodé avec les cheveux d'une altesse.
Michel Paz a refusé les deux millions de dot de la jeune Russe, comme il s'est dérobé là-bas, dans le Nord, au royal adultère qui s'offrait à lui. Il a fait cela sans aucun mérite : il n'aimait pas. Mais que de fois n'a-t-il pas cédé, cet homme d'imagination voluptueuse et mélancolique? A combien de femmes n'a-t-il pas abandonné sa vie? Rarement par vanité, assez souvent par caprice du désir, presque toujours par surprise, par attendrissement du cœur, — hélas ! jamais par amour.
Et, pourtant, si ! Il a été amoureux pour de bon, jadis, il y a bien longtemps, lorsqu'il courait le cachet à travers les boues de Paris et qu'il était, le soir, timbalier à l'Ambigu.
Ah ! le triste, l'horrible amour! Pour une actrice de dixième ordre, pour une fdle entretenue ! Avectoutes les hontes et tous les dégoûts du partage, avec les jalousies impuissantes et rageuses de l'amant pauvre, à qui la comédienne, aux heures
d'indulgence, jetait de sa voie menteuse, comme un os à ronger, cette phrase qui le crucifiait :
— Qu'est-ce que ça peut te faire, puisque je n'aime que toi?
Il a brisé cette chaîne après plusieurs années d'esclavage, au moment où la gloire lui souriait et où sa Valse des Nixes entraînait en même temps, dans son rythme tourbillonnant, les femmes en robes de cour sur le parquet ciré de Compiègne et les grisettes en toilettes de deux sous sur les planches poussiéreuses de l'Élysée-Montmartre. Depuis lors, il est devenu le fameux Michel Paz; il a parcouru l'Europe en donnant des concerts et il a rapporté, pêle-mêle au fond de sa malle, des billets doux dans toutes les langues et des ordres de tous les pays. Mais, ayant sucé dans sa jeunesse un lait amer et fortifiant aux mamelles de la bonne nourrice Pauvreté, il est demeuré un homme simple et sans sottise. Il ne porte jamais sa brochette, et, quand il relit ses vieilles lettres d'amour et qu'il revit par le souvenir toutes ces liaisons d'un an ou d'un jour dans lesquelles s'est usée sa vie, il se rappelle souvent, avec un regret dont il rougit, les soirs d'hiver où, après le spectacle, pauvre musicien de théâtre, il courait se poster dans la rue
basse, près de l'entrée des artistes, les pieds dans la boue, attendant cette femme qui, les trois quarts du temps, s'en allait au bras d'un autre homme, et qu'il avait aimée pourtant, aimée à en vouloir mourir.
— Il n'y a de bonheur que pour celui qui aime î — se dit alors Michel, en proie au spleen cruel du libertin sentimental, et il sent monter à ses yeux la larme qui ne coule pas, la larme rare et douloureuse des gens nerveux.
C'est dans cet état d'âme que, l'an dernier, chassé des bains de mer par le mauvais temps, Michel Paz se trouvait à Paris, dans le Paris désert du mois de septembre.
Un jour que, selon son habitude, il flânait sans savoir où, en poursuivant une mélodie rebelle, il fut réveillé en sursaut par le martial accord d'un orchestre de cuivres, et il s'aperçut que le hasard de la promenade l'avait mené jusqu'au Luxembourg, près de la fontaine Médicis, où la musique militaire
donne en été, vers cinq heures du soir, des concerts en plein vent.
La brutale fanfare avait chassé sa rêverie. Il alla jusqu'à la terrasse voisine, s'accouda àla balustrade, admira le vieux palais italien, le bassin où glissaient deux cygnes, les promeneurs marchant le long des boulingrins, le beau ciel pommelé et truite de l'arrière-saison ; puis, tout à coup, il vit à deux pas de lui, assise sur une chaise de paille, une jeune femme qui le regardait avec une attention singulière.
Une fine et charmante blonde, à teint de rousse, avec des yeux d'or et un joli nez droit, aux narines passionnées. Et quel air sage et décent dans sa correcte toilette, chapeau et corsage de velours bleu et jupe d'étoffe anglaise à carreaux ! Et quelle grâce dans le geste de son bras un peu grêle, ganté de suède jusqu'au coude, et de sa main posée sur la béquille de porcelaine de son en-tout-cas !
Au premier coup d'œil de Michel, la jeune femme rougit, honteuse de sa curiosité surprise. Mais le musicien avait mis son chapeau à la main :
— Aurais-je eu le plaisir de vous voir déjà, madame, et aurais-je le malheur de ne pas vous reconnaître?
Elle devint pourpre de confusion et murmura, en baissant les yeux:
— Non, monsieur, vous ne me connaissez pas... C'est moi qui vous connais.
Il s'assit auprès d'elle; on causa. Elle l'avait vu, il y avait trois mois, une seule fois, au concert Colonne, le jour où il avait conduit lui-même sa Suite d'orchestre. Et Michel, flatté, rapprochait sa chaise. Comment ! elle ne l'avait vu qu'une seule fois et elle ne l'avait pas oublié. Qui donc était-elle ? — Oh ! rien d'extraordinaire. Elle s'appelait Lucie; elle demeurait tout près, rue Gay-Lussac, avec sa sœur qui était veuve, sa sœur aînée qui avait toujours été une personne très sérieuse et à qui elle abandonnait l'éducation de son petit garçon. — Un enfant? elle était donc mariée? Nouvelle rougeur. Non, elle n'était pas mariée; et les confidences devenaient plus intimes. Elle voyait toujours celui qu'elle appelait <r le père de son petit garçon », mais plus rarement maintenant, en ami. Elle n'avait pas toujours été sage, mais c'était uni : elle allait avoir vingt-quatre ans, elle était une vieille femme, et elle aimait mieux vivre tranquille avec sa sœur, sur leurs petites rentes, et aussi en travaillant un peu, — toutes les deux avaient
appris les modes, — et elle venait quelquefois au Luxembourg écouter la musique militaire, en attendant l'heure d'aller chercher son gamin, qui était dans un externat de la rue Royer- Collard.
Elle parlait ainsi, avec une naïve et presque enfantine confiance, d'une voix douce et sourde, les yeux baissés et en dessinant des ronds dans le sable du bout de son ombrelle. Michel l'écoutait, souriant, tout étonné de prendre un intérêt attendri à cette banale histoire, et il éprouvait un sentiment triste en remarquant la légère flétrissure des tempes de la jeune femme, où l'été qui venait de finir avait mis, sur cette délicate peau de blonde, quelques taches de rousseur.
Gomment un homme à bonnes fortunes tel que Michel Paz s'arrêta-t-il à cette aventure quelconque ? Par l'inconséquence du prodigue qui vient de dissiper une fortune et qui se baisse pour ramasser une épingle. Mais le lendemain, le surlendemain, il revint au Luxembourg, il revit Lucie; elle lui avoua que, le jour où elle l'avait vu au concert Colonne, il lui avait plu — oh! mais plu! — et que, l'autre fois, quand il s'était accoudé tout près d'elle à la balustrade, elle l'avait regardé,
bien qu'elle lut perdue d'émotion, dans l'espérance qu'il lui parlerait.
Le roman, ainsi commencé, devait arriver bien vite à la page où se trouvent toujours trois lignes de points suspensifs et qui fait tomber en langueur les pensionnaires qui la lisent en cachette. Mais, où Michel le dédaigneux, le blasé, n'avait espéré d'abord qu'une insignifiante fantaisie, il goûta un plaisir qui le surprit.
C'était si bon, cet amour qu'il n'avait qu'à accepter, cet amour sans coquetterie, sans marchandage, cet amour-peuple, simple comme un instinct! Michel demeurant avec sa mère, et Lucie avec sa sœur, leurs premières intimités eurent pour théâtre une affreuse chambre d'hôtel, attristée par l'acajou et le damas grenat, avec un lit à bateau et une gravure style troubadour représentant un chevalier armé de toutes pièces, en train d'écrire avec sa dague un nom de femme sur l'écorce d'un hêtre. Mais, dans ce vulgaire asile, Michel, malgré ses trente-cinq ans et ses nombreuses campagnes dans la galanterie, avait senti son cœur battre — oh ! comme il y avait longtemps que cela ne lui était arrivé! — en attendant l'heure de l'arrivée de Lucie, les yeux fixés sur la pendule où un Galilée
en zinc bronzé montrait du doigt une mappemonde Quels gentils déjeuners ils avaient faits, assis à coté l'un de l'autre sur le divan aux ressorts énervés, et quelle douce minute lorsque — au dessert, les serviettes jetées sur la nappe — Lucie se serrait, timide, contre l'épaule de Michel, et, prenant délicatement la main de l'artiste, qui lui paraissait un être supérieur, un demi-dieu qu'on ne devait toucher qu'avec précaution, elle la portait à ses lèvres et la couvrait de baisers rapides, légers, presque respectueux.
Michel Paz s'abandonnait à cet amour, qui le chatouillait jusque dans les coins les plus secrets de son cœur. Il lui arrivait de penser à Lucie très souvent, aux moments les plus inattendus. Il se rappelait tout à coup un vrai mot d'amoureuse qu'elle lui avait dit : « Donne-moi nos rendez-vous d'avance, pour que j'aie bien le temps d'y penser ! » et, la bouche entr'ouverte par un involontaire sourire de bonheur, il songeaitau joli nez droit de sa maitresse, et surtout à sa manière ardente de serrer les dents quand, l'étreignant de toutes ses forces, elle lui disait, comme à un petit chat, de sa voix basse et passionnée : « Mon mini! »
— Mon Dieu ! — s'écria-t-il un jour subitement,
— est-ce que je l'aimerais? est-ce que je l'aime?... Hélas! il ne voulut pas entendre en lui une voix secrète, une voix ironique qui protestait tout bas; et, comme le ciel d'octobre était pur, — il y avait un mois, tout de même, qu'il connaissait Lucie — il résolut, l'homme à femmes, qui avait fait rêver des princesses, de donner à la pauvre fille une fête d'amour et de passer avec elle une journée entière ii la campagne.
Il fallait partir de bonne heure, si l'on voulait arriver pour le déjeuner dans ce village, sur la lisière d'un bois, au nord de Paris, qu'environnait un si beau pays de forêts et d'étangs. Mais il la trouva, arrivée la première à la gare, debout auprès du guichet, son sac de voyage à ses pieds, toujours avec son petit air si sage et si raisonnable. Ils étaient seuls dans le wagon, — quel baiser! — seuls aussi dans l'omnibus de la correspondance du chemin de fer, qui les emporta au grand trot sur une route bordée de poiriers; et Lucie riait de joie, Parisienne grisée par l'air vif, et criait : « II fera beau î &
LE SOIT, n'AlTO.MNK.
en voyant se dissiper la brume dorée du matin et apparaître au loin, dans la campagne, les clochers pleins de bonhomie.
Au bout d'une heure, la voiture sauta sur les pavés du village; elle longea le mur d'un parc, au-dessus duquel débordaient des masses profondes de verdure. Ils virent passer rapidement, par la portière, une cible de chaume pour tirer de l'arc, une fontaine du dernier siècle, toute vermiculée et ornée de son distique latin. Puis l'omnibus s'arrêta; ils étaient arrivés.
Ils entrèrent à l'auberge, qui faisait l'angle d'une ruelle et était aussi le bureau de tabac; ils posèrent sur le vieux billard bagages et manteaux, et bien vite, pour ne pas perdre une heure de la belle journée, ils déjeunèrent au fond du jardin, sous la tonnelle de vigne vierge couleur de sang, où un rayon dorait la toile d'une grosse araignée d'automne. « Servez-nous tout de suite! N'importe quoi! Une omelette! Et de ce joli vin blanc qu'il ne faut boire qu'au soleil ! » Et Lucie, ayant des moustaches de fromage à la crème, regardait Michel avec des yeux frisés de plaisir et lui disait :
— Quelle bonne idée tu as eue, mon mini, et que je t'aime !
Houp ! en route pour la forêt. Il faut se dépêcher, car, en octobre, la nuit vient vite. Et les voilà partis par un chemin sous les arbres, humide et sombre, où l'on marche dans les feuilles pourries; mais, sur leurs têtes, les étincelles criblent les branches et, par les éclaircies, on voit de l'azur. Croua ! croua ! puis un grand bruit d'ailes. C'est une bande de corbeaux qui s'envolent; et de temps en temps, loin, très loin, éclate le coup de fusil d'un chasseur. Ils vont, les Parisiens ! ils aspirent la senteur des bois. — « Vois donc ! des bruyères encore roses !» — Et Lucie s'agenouille pour glaner les dernières fleurettes, et Michel, le feutre en arrière, décapite avec sa canne les gros champignons, verts de poison, au pied des chênes.
Il s'attarde, parfois, pour voir la jeune femme aller, tout heureuse, devant lui. Qu'elle est fine et mignonne, dans sa robe brune ! Comme elle marche bien, et quelle taille de déesse du Primatice ! Mais voilà qu'elle s'arrête encore sur le bord du chemin ; elle se retourne pour appeler son compagnon : « Ah ! des noisettes ! » et elle est si gracieuse en se penchant pour les cueillir qu'il accourt, qu'il l'enlace et qu'il la baise longuement sur la nuque, dans les frisons d'or.
LE son: D'AUTOMNE. -21!»
— Ah ! mon mini, tu m'as fait peur !
Ils courent ainsi tout le jour, descendant gaiement les chemins creux oùjTécho répète leurs rires; s'encourageant de la voix à grimper les sentiers de chèvres, dans les rochers, où le pied glisse sur les aiguilles de pin; devenant tout à coup silencieux sous la solennité des hautes futaies; et, quand il s'arrête devant un point de vue, elle s'appuie sur son bras, un peu lasse et comme ivre.
Enfin, le soir les surprend près du grand étang.
Lucie s'est assise sur un orme renversé, et Michel est à ses pieds, couché dans la mousse et la tête posée sur les genoux de son amie, qui a ôté l'un de ses gants et lui caresse les cheveux.
L'heure est exquise. Pas une brise, pas un nuage. Le calme soleil descend dans un ciel pareil à du lait qui serait bleu, et le paisible étang, comme un miroir d'acier, reflète les grands arbres immobiles.
Michel se sent envahir par un attendrissement sans limites; il lui semble que tout son passé n'existe plus et qu'il n'y a jamais eu dans sa vie que cette minute. Son cœur blasé qu'a rajeuni un instant la nature, son cœur, comme une rose tardive, fait un effort pour s'ouvrir. Il appuie sur le poignet de
Lucie un long, un tendre baiser, et, pour la première fois, il prononce le mot que, dans sa noble horreur du mensonge, il n'a pas dit depuis tant d'années :
— Je t'aime !
Mais, à ce moment précis, le soleil plonge de l'autre côté de l'étang, derrière la ligne noire des sapins. Tout, à la fois, — l'eau, le ciel, les arbres et le cœur de cet homme, hélas ! — tout, à la fois, se refroidit. Lucie, qui regarde son amant dans les yeux, y voit passer ce frisson, et, avec le besoin de vérité des simples et la calme résignation des humbles, elle lui répond de sa voix sourde et comme brisée :
— Non, mon mini, vous ne m'aimez pas... C'est moi qui vous aime !
Lucie aime toujours Michel — qui se laisse aimer. Mais, si la reprise en mineur du motif de sa dernière valse exprime un sentiment de douleur désespérée, c'est que le musicien a traduit dans ces
quelques notes les tristes mots prononcés par la jeune femme au bord de l'étang, après le soleil couché; et c'est aussi pourquoi cette valse, qu'on ne peut entendre sans que les larmes viennent aux yeux, est intitulée : Le Soir d'automne.
A l'époque où j'étais expéditionnaire dans les bureaux du ministère de la guerre, j'avais pour collègue et pour camarade de pièce un nommé Jean Vidal, ancien sous-officier, amputé du bras gauche pendant la campagne d'Italie, mais à qui restait encore sa main droite, sa « belle main » de fourrier, avec laquelle il exécutait des merveilles calligraphiques en ronde, en bâtarde, en gothique, et dessinait, d'un seul trait de plume, un petit oiseau dans le paraphe de sa signature.
Un digne homme, ce Vidal ! Le type du vieux soldat, probe et pur. Bien qu'il eût à peine quarante ans et que de rares poils gris apparussent dans sa barbiche blonde d'ancien zouave, déjà nous l'appelions tous, au bureau, le père Vidal;
m VINGT CONTES NOUVEAUX.
mais avec moins de familiarité que de respect, car nous connaissions sa vie d'honneur et de dévouement, là-bas, dans son petit logement à bon marché, au fond de Grenelle, où il avait recueilli une sœur à lui, veuve avec une ribambelle d'enfants, et où il entretenait tout ce petit monde sur son maigre budget, c'est-à-dire l'argent de sa croix, de sa pension et de ses appointements. Trois mille francs pour cinq personnes ! N'importe, les redingotes du père Vidal — ces redingotes dont la manche gauche, la manche vide, s'attachait au troisième bouton — étaient toujours brossées comme pour la revue du général inspecteur, et le brave homme prenait tellement au sérieux son ruban rouge, toujours frais, qu'il le retirait de sa boutonnière quand il portait un paquet dans la rue : quelque paire de bottes de chez Latour, rue Montorgueil, ou quelque pantalon de fatigue, acheté le matin à la Belle-Jardinière.
Comme je demeurais alors, moi aussi, dans la banlieue du sud de Paris, je faisais route assez souvent, pour m'en retourner chez moi, avec le père Vidal, et je m'amusais à lui faire raconter ses campagnes, tout en cheminant par ce quartier de l'École-Militaire où l'on rencontrait alors à chaque
pas — c'était dans les dernières années de l'Empire — les beaux uniformes de la garde impériale, guides verts, lanciers blancs, et ces sombres et magnifiques officiers d'artillerie, noir et or, — un costume sous lequel cela valait la peine de se faire tuer.
Quelquefois, par les chaudes soirées d'été, j'offrais l'absinthe à mon compagnon — douceur que le pauvre Vidal se refusait par économie — et nous nous arrêtions une demi-heure devant le café d'officiers de l'avenue de la Mothe-Piquet. Ces jourslà, l'ancien « sous-off », qui était devenu le plus sage des pères de famille et avait perdu l'habitude du « perroquet », se levait de table avec un coup d'ivresse héroïque dans le cerveau, et j'étais bien sûrd'entendre, pendant lerestedelaroute, quelque belle histoire de guerre.
Un soir, — je crois, Dieu me pardonne, que le père Vidal avait bu deux verres d'absinthe ! — voilà qu'en longeant l'horrible boulevard de Gre-
nelle, il s'arrêta brusquement devant la devanture d'un fripier militaire, comme il y en a beaucoup dans ce quartier-là. C'était une sale et sinistre boutique, montrant dans sa vitrine des pistolets rouilles, des sébiles pleines de boutons, des épaulettes d'or rougi, et devant laquelle étaient suspendues, parmi des haillons sordides, quelques vieilles tuniques d'officiers, pourries sous la pluie et rongées par le soleil, mais qui, conservant le pincement de la taille et la carrure des épaules, avaient encore onne sait quel aspect presque humain.
Vidal, me saisissant le bras de sa seule main et tournant vers moi ses regards un peu ivres, leva son moignon pour désigner une de ces défroques — une tunique d'officier d'Afrique, avec la jupe à cent plis et le triple galon d'or grimpant sur la manche et faisant un huit, à la houzarde.
— Tenez, — me dit-il, — voilà l'uniforme de mon ancien corps... une tunique de capitaine...
Et, s'étant approché pour examiner la loque de plus près, il lut le numéro gravé sur les boutons et reprit, enthousiasmé :
— C'est mon régiment!... C'est du premier zouaves !
Mais, tout à coup, la main du père Vidal, qui
avait déjà saisi la jupe de la vieille tunique, resta immobile, son visage s'assombrit, ses lèvres tremblèrent et, baissant les yeux, il murmura, avec un accent d'épouvante :
— Mon Dieu ! si c'était la sienne!
Puis, d'un geste brusque, il retourna la tunique et je pus voir, au milieu du dos, un petit trou rond dans le drap, un trou de balle, cerné d'une crasse noire qui était sans doute du vieux sang — et ce trou sinistre faisait horreur et pitié, comme une blessure.
— Oh! oh! — dis-je au père Vidal, qui avait tout de suite laissé retomber le vêtement et s'était remis en route, d'un pas pressé, la tète basse, — voilà une vilaine cicatrice !...
Et, pressentant une histoire, j'ajoutai, pour exciter mon compagnon à la raconter :
— Ordinairement, ce n'est pas par derrière que les capitaines de zouaves reçoivent les balles.
Mais il ne paraissait pas m/ entendre ; il marmottait des mots en mordant sa moustache.
— Comment &-i-elle pu s'échouer là? il y a loin du champ de bataille de Melegnano au boulevard de Grenelle... Oui, je sais bien, les corbeaux qui suivent l'armée, les dépouilleurs de cadavres...
Mais pourquoi là, justement, à deux pas de l'École- Militaire, où son régiment est caserne?... Et il a dû passer par ici, il a dû la reconnaître... Oh ! c'est comme un revenant !
— Voyons, père Vidal, — fis-je en lui prenant le bras et violemment intéressé, — vous n'allez pas continuer à parler par énigmes, et vous me direz bien quel souvenir vous rappelle cette tunique trouée.
Je crois bien que sans les deux absinthes je n'aurais rien su, car, à cette demande, le père Vidal me jeta un regard méfiant, presque craintif; mais soudain, comme prenant une grande résolution, il me dit d'une voix brève :
— Eh bien, oui, je vous conterai la chose... Aussi bien vous êtes un jeune homme instruit et honnête, j'ai confiance en vous, et quand j'aurai fini, vous me direz — mais là, bien franchement, la main sur la conscience, — si vous me trouvez excusable d'avoir agi comme j'ai agi... Voyons, par où commencer?... Ah ! d'abord, je ne peux pas vous dire son nom, à Vautre, puisqu'il vit encore, mais je le désignerai par le sobriquet que nous lui donnions au régiment... La-Soif, oui, nous l'appelions La-Soif, et il n'avait .pas volé son surnom,
étant de ceux qui ne grouillent pas de la cantine et qui sifflent douze petits verres aux douze coups de midi... Il était sergent à la quatrième du second, où j'étais fourrier, et il marchait à côté de moi, en serre-file... Bon soldat, très bon soldat... Ivrogne, chapardeur, aimant les batteries, toutes les mauvaises habitudes d'Afrique... Mais brave comme une baïonnette, avec des yeux bleus et froids comme l'acier, dans sa face tannée à barbe rouge, où l'on voyait bien tout de suite que le particulier n'était pas commode. Au moment où j'étais arrivé du dépôt aux bataillons de guerre, La-Soif venait de finir son congé; il se rengagea, toucha la prime et tira une bordée de trois jours, pendant lesquels il roula clans les bas quartiers d'Alger avec quatre ou cinq noceurs comme lui, empilés dans une calèche et portant un drapeau tricolore où on lisait ces mots : Ça ne durera pas toujours! On le rapporta à la caserne, la tête fêlée d'un coup de sabre : il s'était battu avec des tringlos, chez une Mauresque, qui avait reçu dans la bagarre un coup de pied dans leventre,dontelle étaitmorte. La-Soif guérit; on lui flanqua quinze jours de bloc et on lui retira ses galons. C'étaitladeuxième fois qu'il les perdait. Sans sa mauvaise conduite, La-Soif, qui était
d'une famille bourgeoise et avait reçu de l'instruction, aurait été officier depuis longtemps... Donc, après l'affaire de la Mauresque, on lui reprit ses galons, mais, dix-huit mois plus tard, comme je venais de passer sergent-fourrier, il les avait déjà rattrapés, grâce à l'indulgence du capitaine, vieil Africain qui l'avait vu faire le coup de feu en Kabylie.
Mais voilà que le vieux est promu chef de bataillon et qu'on nous envoie un capitaine de vingt-huit ans, un Corse, nommé Gentile, sorti de l'école, un garçon froid, ambitieux, plein de mérite, disait-on, mais très exigeant dans le service, dur pour les hommes et vous collant des huit jours de salle de police pour une tache de rouille sur le fusil ou un bouton de moins à la guêtre; de plus, n'ayant pas encore servi en Algérie, et n'admettant pas du tout, mais pas du tout, l'indiscipline et la fantasia. Du premier coup, le capitaine Gentile prit La-Soif en grippe, et réciproquement. Ça ne pouvait pas manquer. La première fois que le sergent ne répondit pas à l'appel du soir, huit jours de bloc; la première fois qu'il se grisa, quinze jours. Quand le capitaine — un petit brun, raide comme un poil, avec des moustaches de chat effarouché
— lui jetait lapunition à la face, en ajoutant d'un ton sec : « Je sais qui vous êtes, et je vous materai, mon cher! » La-Soif ne répondait rien et s'en allait d'un pas tranquille du côté de la salle de police; mais le capitaine se serait peut-être un peu radouci tout de même, s'il avait vu le coup de colère qui rougissait la figure du sergent, dès qu'il avait tourné la tête, et l'éclair de rage qui passait dans ses terribles yeux bleus.
Là-dessus, voilà que l'Empereur déclare la guerre aux Autrichiens et qu'on nous embarque pour l'Italie... Mais il ne s'agit pas ici de la campagne, j'arrive au fait... La veille du combat de Melegnano — où j'ai laissé mon bras, vous savez, — notre bataillon campait au milieu d'un petit village, et avant de rompre les rangs, le capitaine nous avait fait un petit discours — il avait raison, le capitaine, — pour nous rappeler que nous étions en pays ami, qu'il était de notre honneur de nous y bien conduire et que celui qui ferait la moindre
peine à l'habitant serait puni d'une façon exemplaire. Pendant qu'il parlait, La-Soif, qui chancelait un peu en s'appuyant sur son flingot, à côté de moi, — il avait vidé, depuis le matin, la moitié du bidon de la cantinière, — haussa légèrement les épaules; mais, par bonheur, le capitaine ne s'en aperçut pas.
Au milieu de la nuit, je suis réveillé en sursaut. Je saute de la botte de paille sur laquelle je dormais dans une cour de ferme, et je vois, au clair de la lune, un groupe de camarades et de paysans qui arrachaient des bras de La-Soif, furieux comme un lion, une belle fille, toute dépoitraillée et déchevelée, en train d'invoquer la Madone et tous les saints du paradis. J'accours pour prêter main-forte, mais le capitaine Gentile arrive avant moi. D'un coup d'œil — il avait un vrai regard de maître, le petit Corse, — il fait reculer le sergent terrifié : puis après avoir rassuré la Lombarde par quelques mots qu'il lui dit en italien, il revient se camper devant le coupable et, lui mettant sous le nez un doigt qui tremblait :
— On devrait brûler la cervelle à des misérables comme vous, — lui dit-il. — Dès que je pourrai voir le colonel, vous perdrez encore vos galons, et ce
sera pour de bon, cette fois... On se bat demain, tachez de vous faire tuer.
On se recoucha, mais le capitaine avait dit vrai, et, dès le point du jour, ce fut la canonnade qui nous éveilla. On courut aux armes, on forma la colonne, et La-Soif — jamais ses sacrés yeux bleus ne m'avaient paru plus méchants — vint se placer auprès de moi. Le bataillon se mit en marche. Il s'agissait de déloger les habits blancs, qui s'étaient fortifiés avec du canon dans le village de Melegnano. En avant, marche! Nous n'avions pas fait deux kilomètres que, v'ian ! la mitraille des Autrichiens nous prend par le travers et jette par terre une quinzaine d'hommes de la compagnie. Alors, nos officiers, qui attendaient l'ordre de charger, nous font coucher dans le maïs, en tirailleurs ; mais eux restent debout, naturellement, et je vous assure que ce n'était pas notre capitaine qui se tenait le moins droit. Nous, à genoux dans les épis, nous continuions à tirer sur la batterie qui était à portée. Tout à coup, je me sens pousser le coude, je me retourne et je vois La-Soif qui me regardait, le coin de la lèvre relevé d'un air de blague, et qui armait son fusil.
— Tu vois bien le capitaine? — me dit-il en le désignant d'un geste de tête.
— Oui... eh bien? — lui répondis-je avec un regard sur l'officier, qui était debout à vingt pas de nous.
— Eh bien, il a eu tort de me parler comme il a fait cette nuit.
Puis, d'un geste précis et rapide, en deux temps, il épaula son arme, fit feu... et je vis le capitaine, le torse brusquement cambré, la tête jetée en arrière, battre une seconde l'air des deux mains, laisser choir son épée et tomber lourdement sur le dos.
— Assassin! m'écriai-je, en saisissant le bras du sergent.
Mais il me fit rouler à trois pas de lui, d'un coup de crosse dans la poitrine.
— Imbécile ! Prouve que c'est moi qui l'ai tué.
Je me relevai, en fureur; mais tous les tirailleurs se relevaient aussi. Notre colonel, tête nue, sur son cheval fumant, était là, nous montrant du sabre la batterie autrichienne, et hurlant de tous ses poumons :
— En avant, les zouaves... À la baïonnette! Qu'est-ce que je pouvais faire, n'est-ce pas ?
Charger comme les autres... Et ça a été fameux, allez ! la charge des zouaves à Melegnano. Avez-vous
vu quelquefois la grosse mer battre un écueil ? Oui. Eh bien, c'était tout à fait la même chose. Chaque compagnie grimpait là-haut comme la lame sur le rocher. Trois fois la batterie se couvrit de vestes bleues et de culottes rouges, et trois fois nous vîmes reparaître le terrassement, avec ses gueules de canons impassibles, comme recueil après le coup de mer.
Mais la quatrième compagnie, la nôtre, devait emporter le morceau. Moi, en vingt bonds, j'arrivai jusqu'à la redoute; m'aidant de la crosse de mon fusil, je franchis le talus; mais je n'eus que le temps d'apercevoir une paire de moustaches blondes, une casquette bleue et un canon de carabine qui me touchait presque. Je reçus près de l'épaule gauche un coup tel que je crus que mon bras s'envolait; je lâchai mon arme, j'eus un étourdissement, j'allai tomber sur le flanc, près d'une roue de caisson, et je perdis connaissance.
Quand je rouvris les yeux, on n'entendait plus qu'un bruit de mousqueterie lointaine. Les zouaves
étaient là, formant le demi-cercle, mais en désordre; ils criaient : « Vive l'empereur! » et brandissaient leurs fusils en l'air, à bout de bras.
Un vieux général, suivi de son état-major, arrivait au galop. Il arrêta son cheval, ôta son képi doré, l'agita joyeusement et s'écria :
— Bravo, les zouaves... Vous êtes les premiers soldats du monde !
J'étais assis près de ma roue de caisson, soutenant piteusement de la main droite ma pauvre patte cassée, et je me rappelais alors le crime affreux de La-Soif, tuant son officier par derrière, en pleine bataille.
Tout à coup, il sortit des rangs et s'avança vers le général... Oui, lui-même, La-Soif, l'assassin du capitaine ! Dans le combat, il avait perdu son fez, et son crâne rasé apparaissait, traversé par une balafre d'où un filet de sang lui coulait sur le front et sur la joue. D'une main, il s'appuyait sur son fusil; de l'autre, il présentait un drapeau autrichien, tout déchiqueté, avec de larges taches rouges — un drapeau qu'il avait pris.
Le général semblait le regarder avec admiration, le trouver superbe.
— Hein, Bricourt, — dit-il en se tournant vers
un de ses officiers d'ordonnance, — regardez-moi ça... Quels hommes !
Alors La-Soif, de sa voix gouailleuse :
— C'est vrai, mon général... Mais vous savez, le premier zouaves ! ... Il n'y en a plus que pour une fois.
— Je t'embrasserais pour ce mot-là, — s'écria le général... — Tu auras la croix, tu sais...
Et répétant toujours : « Quels hommes ! quels hommes ! » il dit encore à son aide de camp une phrase que je n'ai pas comprise — vous savez, moi, je suis un ignorant — mais que je me rappelle bien tout de même :
— N'est-ce pas, Bricourt? C'est du Plutarque! Mais, en ce moment, mon bras me faisait trop
de mal; j'eus une nouvelle syncope, et je ne vis et n'entendis plus rien.
Vous connaissez le reste. Je vous ai souvent raconté comment on m'a charcuté l'épaule et comment j'ai traîné pendant deux mois dans les ambulances, avec le délire et la fièvre. Aux heures d'insomnie, je me demandais ce que je devais faire, rapport à La-Soif. Le dénoncer? Oui, c'était mon devoir, mais quoi ? je n'aurais pas pu fournir de preuves. Et puis, je me disais : — C'est un gredin,
oui, mais c'est un brave; il a tué le capitaine Gentile, mais il a pris un drapeau à l'ennemi ! — Et je ne savais que résoudre. Enfin, quand je fus en convalescence, j'appris qu'en récompense de son action d'éclat, La-Soif avait passé avec son grade aux zouaves de la garde et qu'on l'avait décoré. Ah! cela me dégoûta d'abord de ma croix, que notre colonel était venu m'attacher sur ma capote d'hôpital. Pourtant, La-Soif méritait aussi la sienne, après tout ; mais sa Légion d'honneur aurait dû servir de cible au peloton chargé de le fusiller... Enfin, tout cela est loin aujourd'hui; je n'ai jamais revu le sergent, qui est toujours au service, et je suis rentré dans le civil... Mais, tout à l'heure, en voyant cette tunique avec son trou de balle — Dieu sait comment elle est venue là; — pendue chez ce fripier, à deux pas de la caserne où est l'assassin, j'ai songé au crime impuni et il m'a semblé que le capitaine demandait justice.
Je calmai de mon mieux le père Vidal, que son récit avait mis dans une grande exaltation; je
l'assurai qu'il avait agi pour le mieux et que l'héroïsme du sergent de zouaves balançait son crime. Mais, quelques jours après, en arrivant au bureau, je trouvai Vidal qui me tendit un journal plié de façon à ne laisser lire qu'un fait-divers, et qui murmura gravement :
— Qu'est-ce que je disais ?
Je pris le journal et je lus ceci :
« Encore une victime de l'intempérance.
ce Hier, dans l'après-midi, sur le boulevard de c Grenelle, le nommé Mallet, dit La-Soif, sergent « aux zouaves de la garde impériale, qui avait fait « en compagnie de deux camarades de nombreuses « libations dans les cabarets du voisinage, a été « pris d'un accès de délire alcoolique au moment « où il regardait de vieux uniformes, exposés à la « devanture d'un marchand d'habits.
ce Devenu tout à fait furieux, ce sous-ofiicier « avait tiré son sabre-baïonnette et courait en « répandant l'épouvante sur son passage. Les deux « militaires qui l'accompagnaient ont eu toutes les « peines du monde à se rendre maîtres du forcené, « qui ne cessait de hurler dans sa rage : — Je ne « suis pas un assassin!... J'ai pris un drapeau <( autrichien à Melegnano !
ce On nous assure, en effet, que Mallet a été « décoré pour ce fait d'armes, et que ses habitudes « d'ivrognerie invétérées l'ont seules empêché de ce devenir officier.
ce Mallet a été conduit à l'hôpital militaire du « Gros-Caillou, d'où il sera prochainement trans- « féré à Charenton, car il est douteux que cet « infortuné recouvre jamais la raison. »
Et comme je rendais le journal au père Vidal, il me jeta un regard profond et conclut :
— Le capitaine Gentile était Corse... Il s'est
venge
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