NAUFRAGE DE L' « INFLEXIBLE
L' Inflexible était une frégate de soixante canons qui prit part, en 1830, au bombardement d'Alger.
Il n'en reste plus rien aujourd'hui, très probablement; c'est tout au plus si la vieille carcasse démâtée et laissant voir par ses sabords vides le désert de ses batteries, pourrit encore dans un coin de l'arsenal de Brest, transformée en magasin flottant. Et pourtant je connais Y Inflexible comme si j'avais fait le tour du monde avec elle.
Je la connais par son modèle, antique chefd'œuvre fait par le père Glodion, du temps qu'il était h l'École des Novices, — modèle de cinquante centimètres de hauteur, du fond de la cale à la pointe du grand mât, et qui reproduit exactement la frégate, toutes voiles dehors, sans qu'il y manque
un grelin ou un cartahu. Je l'ai assez souvent admiré, ce modèle de l'Inflexible, aux heures de ma jeunesse, dans l'atelier du paysagiste Jules Clodion, surnommé Clodion-des-Bouleaux.
C'est chez Bauer que j'avais fait la connaissance de Clodion, et à ce seul nom de Bauer, voilà qu'elles ressuscitent, les lointaines années de temps perdu et de vache enragée.
La brasserie Bauer faisait l'angle d'une rue et d'un boulevard, tout là-bas, du côté de l'Observatoire, et servait alors de lieu de réunion à un groupe d'amis auquel j'étais très fier d'appartenir. Vous voyez d'ici le décor : Jardin et bosquets, comme disait l'enseigne. Des tonnelles sous de la vigne vierge, des massifs de lilas défleuris et poussiéreux, un gazon où les bouts de cigarettes remplaçaient les fleurs, deux ou trois acacias — l'arbre des guinguettes — et, dans un coin, le bouquet obligé de grands tournesols. On arrivait là vers cinq heures — plus tôt, par la chaleur, l'endroit n'eût pas été tenable — et l'on trouvait toujours une discussion d'esthétique entamée autour des verres d'absinthe, une femme en cheveux s'envolant sur la balançoire, et, devant le jeu de tonneau, Clodion-des-Bouleaux lui-même, en pantoufles et en vareuse rouge,