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Proserpine de Camille Saint-Saëns

Les différentes tentatives théâtrales du grand musicien qui a nom Camille Saint- Saëns n'ont pas été, en général, des plus heureuses. Depuis cinq ans seulement, Samson et Dalila, cet admirable chef-d'œuvre si longtemps délaissé, a pris place au répertoire. Phrijné, charmante bluette, a seule, de prime abord, captivé la faveur du public. Quant aux autres partitions du maître, depuis la Princesse Jaune jusqu'à Ascanio, malgré nombre de choses intéressantes, malgré certaines pages absolument supérieures, comme le quatuor de Henri VIII, par exemple, elles n'ont jamais pu se maintenir au théâtre.

Je n'ai pas l'intention de rechercher ici la cause de cette défaveur, d'établir si, dans ces

échecs successifs, le librettiste n'a pas une part considérable; si, de son côté, le compositeur n'a pas fait fausse route en voulant trop concilier parfois l'ancienne et la nouvelle école. Je veux simplement étudier de près la partition qui, après Samson et Dalila, me paraît être la mieux venue dans la série des opéras de M. Saint-Saëns. Cette œuvre, dont l'insuccès fut absolument immérité, reprendra, j'en suis persuadé, un jour ou l'autre, la place qui lui appartient. Il en sera, tôt ou tard, de Proserpine comme de Carmen.

Si le travail qui suit peut ne pas être inutile à avancer cette heure, je m'estimerai heureux de l'avoir entrepris.

Proserpine fut jouée à l'Opéra-Comique le 15 mars 1887. L'interprétation, confiée à M^û^s salla et Simonnet, à MM. Taskin, Herbert, Cobalet, etc., etc., était fort honorable. Le succès fut incertain. Le second acte plut beaucoup ; on en bissa même le finale^ mais les troisième et quatrième actes, — les plus beaux peut-être, — laissèrent le public froid. La presse, tout en constatant l'immense talent du maître, fit de nombreuses réserves, notamment sur les derniers actes. Bref, cette œuvre, tour à tour charmante et passionnée, ne fut pas comprise, et ^L Carvalho la retira de l'affiche après quelques représentations.

Depuis 1887, l'éducation musicale du public

a fait d'énormes \>Yogvës. Lohengrîn, Sa?nson et Dalila, Le Rêve, enfin et surtout la Walkjjrie, qui a marqué le triomphe définitif de l'art wagnérien en France, ont fait sentir une bienfaisante influence. Sans aucun doute, Proserpine serait accueillie aujourd'hui avec faveur, et les passages les plus critiqués en 1887 seraient, avec raison, les plus admirés maintenant.

M. Camille Saint-Saëns, en prévision d'une reprise de son œuvre, a apporté quelques changements à la seconde édition que les éditeurs Durand et fils viennent de faire paraître. Ces remaniements, qui portent sur les troisième et quatrième actes, ne sont pas tous très heureux. Quelques-uns mêmes me paraissent regrettables.

Avant d'aborder l'étude de la partition, indiquons d'abord, en quelques lignes, le sujet du poème. Ensuite, nous entrerons en même temps dans les détails du drame et dans ceux de la j^artition.

M. Louis Gallet a tiré le livret de Proserpine d'une pièce de M. Auguste Vacquerie. Cette œuvre, écrite du temps de la jeunesse du poète, alors qu'il était l'un des plus brillants satellites de Victor Hugo, est d'un romantisme quelque peu échevelé. M. Louis Gallet a légèrement remanié le drame primitif et l'a un peu adouci. Mais la pièce de

M. Vacquerie De nous • importe, en somme, que comme première inspiratrice de la partition de Saint-Saëns, et c'est le sujet de celle-ci qu'il faut narrer.

La scène se passe en Italie, en plein XVI® siècle. Proserpine, riche et belle courtisane, aime le seigneur Sabatino; mais, consciente de sa déchéance, elle garde secrètement cet amour dans son cœur. Le jeune homme lui a fait la cour ; elle l'a repoussé, car elle sent bien qu'il ne l'aime pas ; il voudrait la posséder comme les autres, pas davantage. Or, Sabatino, qui aime la sœur de son ami Renzo, est soumis par celui-ci à une épreuve bizarre. Peu confiant en la vertu trop récente de Sabatino, Renzo, avant de lui accorder la main d'Angiola, lui impose l'obligation de prouver d'une façon éclatante qu'il n'existe entre Proserpine et lui aucune relation. Sabatino fait à la courtisane une déclaration impertinente et se fait chasser par elle. Sur ces entrefaites, le bruit du prochain mariage du jeune homme parvient aux oreilles de Proserpine. Alors, la jalousie entre dans le cœur de cette femme, qui pourtant n'a jamais voulu se donner à celui qu'elle aime. Elle attire dans un guet apens la jeune Angiola, essaie en vain de l'intimider et de la faire renoncer à son mariage. Ne pouvant rien en obtenir, elle court chez Sabatino. Là,

elle se roule à ses pieds, s'offrant à lui, Ir suppliant de l'aimer, ne fût-ce qu'une heure. Sabatino, qui attend sa fiancée, reste inflexible. Celle-ci arrive à son tour. Cachée derrière une tapisserie, Proserpine assiste à l'entrevue des deux amoureux. Furieuse, elle se rue sur Angiola, le poignard à la main. Sabatino l'arrête. Elle tourne alors son arme contre elle-même et se tue. Dans la première version, Proserpine frappait Angiola et était tuée ensuite par Sabatino. Le nouveau dénouement, plus rapide que l'ancien me paraît préférable. Tel est, dans ses grandes lignes, le poème qui a inspiré la partition de Saint- Saëns. J'en ai négligé les épisodes, tour à tour tendres, comiques ou terribles; ce sera pour tout-à-l'heure.

Ce livret, malgré ses allures de mélodrame, est pourtant le meilleur qui soit échu à Saint- Saëns. Le compositeur, et avec raison, a renoncé, cette fois, à traiter un sujet historique. Proserpine est, en somme, la vieille, rétjrnelle histoire de la courtisane amoureuse. Malgré le panache un peu romantique arboré par les personnages, les sentiments qui les agitent sont bien humains, leurs passions sont de tous les temps. Le côté que j'appellerai purement décoratif du drame n'a, ici, aucune importance ; le côté psychique demeure, seul, au premier plan. Nous allons voir

maintenant comment le compositeur l'a traduit.

Wagnérien de la première heure, M. Saint- Saëns n'est pas resté, du moins en paroles, fidèle à ses enthousiasmes de jadis. Bien de ses admirateurs, et je suis de ce nombre, ont souvent été attristés par certaines idées émises, durant ces dernières années, par le grand musicien, à qui l'Art, je ne dis pas l'art français, mais l'Art tout court, est redevable de Samson et Dalila, de la Danse macabre, de la Symphonie en ut mineur et de tant d'autres belles oeuvres. Malgré tout, M. Camille Saint- Saëns est trop profondément artiste et musicien pour que ses partitions, — en général du moins, aient été atteintes par ses boutades d'écrivain. Proserpine, notamment, montre que le compositeur, tout en n'abdiquant jamais sa personnalité, n'en a pas moins subi d'une façon considérable l'influence du maître de Bayreuth, puisqu'il a suivi, dans son oeuvre, les préceptes principaux du grand réformateur : la fusion du drame et de la musique et l'emploi des leitmotive.

De même que je l'ai fait pour une œuvre précédente (1) du même auteur, je vais essaj^er de fixer la signification des thèmes

1) Etienne Destraxges. Samson et Dalila. Etiido analytique. G. Fischbacher. éditeur, Paris.

conducteurs de Proserpine et d'indiquer leurs retours et leurs transformations dans la marche du drame.

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