DE L'ADULTÈRE
ilencieuses longtemps , et
çà et là éparses dans la
chambre où elle dort,
r Adultère, enlacée à Lui,
au creux du grand lit
calme aux draps convul-
dans la chambre assoupie où
tu même le pouls rh^'tmique
[a pendule, voilà que sous le
tellement électrique de la lune
Choses, ces inquiétantes qui
eulent garder leur secret »,
Choses se sont prises soudain
babiller entre elles.
s Bas ont commence
les
fins Bas de soie noire, vides maintenant et affaissés au pied du long Canapé gouailleur.
Les Bas disaient :
— C'est à cause de nous s'il J'a aimée. C'est nous qui moulant ses jumeaux rebondis et sa malléole amincie ont allumé dans son regard l'éclair qui lui a incendié l'àme.
Et tout au long, dans le silence de la nuit, les Bas, les fins Bas de soie noire gazouillèrent, sous le nickellement électrique de la lune, l'inénarrable poème de la jambe.
Mais le Jupon reprit :
— Vos charmes eussent été vains sans moi qui sur vous mettre en valeur en me haussant suffisamment pour permettre que l'on vous vit et servir de cadre à vos attirances irrésistibles. C'est à ma blancheur hypnotisante, c'est à mes troublantes sonneries de cloches...
— Qui sont mon œuvre, crépita l'Amidon emprisonné dans le tissu...
Mais le canapé ricana :
— Que pourriez-vous sans moi? que pourrait, sans mon aide, l'affriolance de vos charmes, contestable d'autant moins pour moi que j'ai maintes fois été, mieux que personne, à même d'en constater la puissance. N'est-ce pas moi la suprême étape de la chasse amoureuse? N'est-ce pas entre mes bras toujours complaisamment ouverts aux amours illégitimes que se consomme la chute irréparrable ? Je suis le meuble des adultères. Le Lit ne vient qu'après moi, jamais avant. Que de femmas seraient encore la forcément fidèle épouse d'un mari détesté si elles n'avaient rencontré, dans la minute psychologique — si fugace et unique — où les cerveaux s'affolent et où les volontés s'émoussent, la muette élasticité de mes coussins pour assourdir le retentissement de leur chute.
Soudain, harmonieuse et plaintive comme la vibration chevrottante d'une
chanterelle qui se brise, une voix murmura :
— J'étais la pudeur des femmes, et j'étais la sauvegarde des maris qui savaient leur honneur suffisamment cadenassé dans la prison de ma batiste.
Toutes les agaceries des bas chavireurs de vertu et des jupons semeurs de désirs venaient piteusement échouer devant le « tu n'iras pas plus loin » de ma citadelle inexpugnable. Le Canapé lui-même ne pouvait rien contre moi. Il fallait la complicité du Lit pour me vaincre. Le Lit? c'est-à-dire la chute préméditée et résolue, c'est-à-dire cette décision qui n'habite jamais l'esprit flottant des femmes ta première fois.
Mais un jour, une perverse suvint qui d'un large coup de ciseaux troua mon bouclier.
— Qui donc es-tu, toi qui te lamentes, s'enquit le Canapé qui ne ricanait plus?...
Et la voix répondit, plaintive et mélodieuse comme la vibration chevrottante d'une chanterelle qui se brise :
— Je suis l'âme du Pantalon fermé.
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BEGAIEMENTS
ans la rue sombre, où le soleil a peine à se glisser, à travers les hautes cheminées empanachées de floconnements bleuâtres; Dans la rue étroite rarement prise pour raccourci par les fiacres qui l'ignorent ;
Dans la rue tranquille dont même pas les sergots, deux par deux, ne viennent troubler le morne silence de leur promenade rhytmique ;
Sur le trottoir rubanesque de la rue sombre, étroite et tranquille ;
Dans un obscur recoin du trottoir rubanesque, une gamine de huit ans est assise, à plat sur le bitume, les jambes écartées et les poings sur ses cuisses grêles.
D'un œillimpide, dont pas le moindre éclair de curiosité ne vient troubler l'azur, elle suit la main d'un garçonnet de dix ans qui, très rouge et le regard allumé, dessine à la craie, sur le trottoir, dans l'angle de ses jambes, que fait frissonner cette audace d'obscénité, un priape hirsute, cambré, énorme, monstrueusement vrai dans le balbutiement de cette ébauche.
Et pendant que le garçonnet sournois guette et espère, dans l'œil de la petite, l'éclair mouillé qui luit dans le sien, la gamine, sans un pli à sa lèvre, sans une goutte de sang de plus à sajoue, consi- .dère du regard désintéressé de celui qui
SAIT depuis longtemps, le priape hirsute, cambré, énorme que dessine le gamin sournois, sur le trottoir rubanesque de la rue étroite, sombre et tranquille.
LA TROUBLEUSE D'HOMMES
lie ne partait qu'après s'être mise sous les armes. Et c'est bien d'elle qu'on pouvait dire qu elle était armée jusqu'aux dents. Car elle y avait, en guise de poignard, un sourire affilé comme un kriss malais et qui luisait férocement dans sa gaine de pourpre.
Elle l'était, armée, de pied en cap, de puis sa bottine moirée qui moulait de chevreau fin l' audacieuse cambrure de son peton invraisemblable, jusqu'à son co-
quet chapeau Henri II empanaché d'une cascadante plume d'autruche sous laquelle étincelait l'éclair bleu de son regard.
Et c'était avec une science savamment minutieuse et machiavéliquement étudiée qu'elle procédait, pendant des heures peut-être, à cette toilette de dessous que, pertinemment, elle savait irrésistible, quand, avec un grand air royal, elle faisait l'aumône d'un coin entr'aperçu aux yeux mendieurs qui la guettaient sur son passage.
Elle était passée maître en l'art exquis de profiter des bas noirs sur le fond blanc des jupons au bord desquels courait une fine dentelle.
Elle savait la place juste où doit se fermer le poignet du pantalon; ni trop bas pour laisser voir toute la jambe, ni trop haut pour ne pas la rendre disgracieuse.
Elle étudiait longtemps, dans sa glace.
l'effet qu'elle allait produire tout à l'heure et répétait à l'avance sa leçon, afin de savoir, une fois sortie, où prendre sa jupe, d'une main indifférente, pour laisser voir, sans y prendre garde, ni trop ni trop peu, ce qu'elle avait à montrer.
Une fois la leçon bien sue elle partait, pratiquant d'instincl ce précepte du Dandysme : « un dandy peut mettre s'il veut dix heures à sa toilette, mais une fois faite il l'oublie ». Et certes, si elle mettait, la perverse, dix heures à apprendre son rôle, elle oubliait si bien que ce n'était qu'un rôle, qu'elle devenait à force d'art, naturellement ingénue.
Le long des trottoirs où la pluie d'automne faisait hâter le pas aux promeneurs affairés, ou bien, les jours de gai soleil, par les poudreuses avenues, où sa robe claire s'épanouissait sous le vert des arbres, riante et fraîche comme une fleur, elle trottinait, gaillardement troussée, sous prétexte de boue ou de poussière.
laissant voir son éternel bas noir, sculpturalement affriolant, découpé sur le paquet de jupons blancs qui jetait, derrière elle, un sillage d'iris et de foin coupé.
Et, marchaient à sa suite, alléchés, magnétisés par sa jambe, des lycéens imberbes qui s'en régalaient, et des vieux ravigotés par ce spectacle gratis qui retrouvaient leur vigueur de vingt ans pour courir, des kilomètres, sous le charme.
Et, galopait à sa suite toute une meute d'affamés qui s'étonnaient d'abord d'être tant à suivre le même chemin, puis, qui s'inquiétaient de se trouver toujours à la même distance les uns des autres, s'examinaient curieusement à la dérobée, honteux, à la fin, de se surprendre, réciproquement, dans l'œil, le même regard fixe, la même pensée obsédante, le même but poursuivi.
Comme elle sortait toujours à la même heure, suivant invariablement le même
PROSES DECADENTES ZO
itinéraire, il se trouvait que c'étaient presque toujours les mêmes hypnotisés, jeunes et vieux, qui trottaient derrière elle ; à la longue ils finissaient par se connaître, et comme ils savaient Pourquoi ils étaient la, c'était le rouge au front qu'ils se hâtaient, sans oser même rompre ce silence d'un mot, du même, celui que tous avaient sur les lèvres, et que pas un n'osait dire.
Parfois, pour leur jeter à tous le même trouble imprévu dans le cœur, elle interrompait brusquement sa course, se tournait à demi vers eux, s'arrêtait, se courbait en avant, et lentement, jouissant de leur jouissance, elle rattachait, sous leurs yeux qui se mouillaient, sa fine jarretière rose — qui n'était pas tombée.
Ils en restaient, du choc, cloués sur place et haletants, puis, elle repartie, le charme rompu, ils reprenaient leur flânerie intéressée.
Certains jours, pour dépister sa meute
d'adorateurs, elle s'amusait à grimper sur le haut d'un tramway, révolutionnant, pendant qu'elle montait, les gens de la plate-forme et le conducteur luimême si blasé qu'il fut par ce spectacle quotidien.
Et aux stations, autant que partout, sur le passage du tramway, des hommes s'arrêtaient, le nez en l'air, agglutinés par ce flot de jupons blancs servant de fond de tableau à ces bas noirs charmeurs dont le souvenir opiniâtrement les hantait, quand la voiture était partie.
Et tous les soirs elle s'endormait, béate, un fin sourire narquois au coin de la lèvre, semblant dire comme Titus, de romaine mémoire : « Je n'ai pas perdu ma journée. »