SCÈNE VIII
SOPHIE, à la fenêtre; VliNCENT , sortant de la boutique de Potard.
VINCF.ST.
Qui est-ce qui m'appelle?...
SOPHIE, à part.
Ah! je respire ! Je m'étais trompée. (Haut.) C'est moi.
VINCENT
C'est vous, inailemoiselle Sophie!... Comment va la santé, mademoiselle SopliieV
SOPHIE
Très bien , monsieur Vincent !.. et vous?
VINCENT
Moi? je vas comme un homme entièrement démoralisé, mademoiselle Sophie! Je viens de casser le bot^il à la farine de moutarde ; il en est tombé dans tout ce qui est possible, jusque ilans le café de monsieur Potard, que je rédi- .;feais dans ce moment-là ; j'ai remué , j'ai remué... à l'œil, ça ne paraît pas trop; mais, au goût, je crains qu'il ne s'en aperçoive... et c'en serait fait de moi... car il est féroce, cet homme... Je n'ai jamais vu un herboriste plus féroce que celui-là..,
SOPHIE
Il n'en a pourtant pas l'air.
VINCENT
Mam'selle Sophie ! si ça n'était pas abuser de votre complaisance, je vous prierais de m'ou-
vrir la porte; je voudrais vous parler de ma flamme; et par la fenêtre c'est incommode.
SOPHIE
Mon père m'a défendu de vous recevoir.
VINCENT
C'est indigne!
SOPHIE
Mais il ne m'a pas'défendu de sortir ; attendez un peu, je descends.
(Elle ferme sa fenêtre. ) VINCENT , avec joie.
Vous descendez ! ( Il redescend la scène. ) Elle descend! elle descend pour moi! pour moi, Vincent! Vincent, garçon herboriste!... Elle tille, fille d'un riche sergent de la garde nationale ! Et moi qui croyais que l'événement de la farine de moutarde était un présage funeste pour toute la journée ! ( D'un air capable. ) Je me suis complètement abusé ! Cet accident ne peut nullement influer sur mon avenir.
SOPHIE, sortant de chez elle*.
Me voilà! j'ai bien à vous parler... allez! c'est pour cela que je me suis levée si matin. VINCENT, d'un ton caressant.
Ah ! parlez ! parlez !
SOPHIE
J'ai de bien mauvaises nouvelles à vous donner.
VINCENT
Comment?
SOPHIE
Je pars aujourd'hui même.
VINCENT. ' — '
Pour où aller , grand Dieu !
SOPHIE
Pour aller passer quelque temps dans la famille de mon prétendu.
VINCENT
Qu'entendez-vous par votre prétendu ?
SOPHIE
Un jeune homme que je ne connais pas; le Iils d'un monsieur qui est notre parent éloigné , et qui est héritier avec mon père d'une succession qui allait donner lieu à un grand procès entre eux, lorsqu'ils sont convenus de marier leurs enfants pour ne pas plaider... concevez-vous ça?
VINCENT
Mais où votre père a-t-il la tête?... Voilà ce que je rne demande jour et nuit. Je voudrais savoir où cet homme-là a la tête... Qu'est-ce (|u'il dit?
SOPHIE
Il dit que vous n'avez rien (mouvement d'assentiment de Vincent.) et que VOUS êtes né dans l'obscurité.
VINCENT, d'un air scandalisé.
Comment, dans l'obscurité?... Je suis venu au monde à trois lieures de l'après-midi, le 16 de mai...
'Sophie, Vincent.