‹ Prosper MériméeChapitre 9 sur 11 · I 14 -“SS · texte numérisé non relu

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César évita le mont Saint-Michel parce qu’il avait beaucoup d’entregent; mais c’était une franche canaille à cette époque. Ce diable d’homme a toujours été en se perfectionnant. Il serait devenu honnête homme si on l’eût laissé vivre. Bref, je trouve que César n’est point encore jugé, et j’ai une terrible démangeaison. » M. Étienne lui-même, chargé de recevoir Mérimée à l’Académie française, s’écriait dans la péroraison de son discours : « Que ne devons-nous pas attendre de cette histoire du conquérant des Gaules que vous avez promise et avec laquelle vous venez de préluder avec tant de succès! » Vain espoir, Mérimée se souvint trop du conseil que lui donnait Stendhal d’oublier pendant un an tout livre qu’on vient d’achever afin de le juger comme s’il était écrit par un autre (1). Il le laissa si bien dormir qu’il ne le publia jamais, et si les détenteurs actuels de la partie qui en subsiste se décident à la mettre en lumière, ce

(1) Correspondance inédite , tome II, 79, (Paris, 26 décembre 1829).

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fragment rendra plus sensible encore la perte de l’ensemble.

Pendant l’une de ses premières tournées archéologiques, Mérimée fut exposé à un désagrément très inattendu et dont son honorabilité aurait pu avoir fort à souffrir si elle n’avait été respectée de tout temps par ses adversaires politiques les plus décidés : voici ce qu’il dit à Requien dans une lettre du ier janvier i836 dont j’ai déjà cité quelques lignes : « ... Pardessus le marché ces sauvages (les Bretons) ne m’ont-ils pas persécuté dans leurs journaux, m’accusant d’avoir enlevé d’autorité à leur province un manuscrit d’un certain barde du v® siècle, Guin Clan, manuscrit que j’ai cherché partout inutilement et dont j’ai appris l’existenee à la plupart de leurs doctes. Un petit élève de l’École des chartes a prétendu avoir trouvé le manuscrit, mais quand il a fallu le montrer, il n’a pu le produire, et il avait disparu. Je n’ai pu d’ailleurs lui faire dire de quelle grandeur, de quelle couleur, de quels

caractères il était, et je suis convaincu qu’il ne l’avait pas vu plus que moi. Tout cela m’a donné un peu de tracas et je m’en venge dans mon rapport en traitant les cuistres bretons comme ils le méritent. »

Cette querelle, fort obscure, avait indisposé Mérimée contre l’École des chartes, et, quand il prit en mains la défense de Libri contre MM. Lalanne, Bordier et Bourquelot, ses griefs personnels envenimèrent encore, quoi qu’il en eût, l’amertume ironique de sa réponse. Aussi bien ce chapitre sur Mérimée bibliophile serait incomplet si le rôle qu’il joua dans ce procès extraordinaire n’était pas brièvement rappelé.

L’affaire elle-même, on la connaît: Guillaume-Brutus-Icilius-Timoléon de Libri-Carucci d’Alla-Sommaja, membre de l’Académie des sciences, professeur au Collège de France et à la Sorbonne, inspecteur général des bibliothèques, chevalier de la Légion d’honneur, avait été accusé plusieurs fois, sous le règne

de Louis-Philippe, de détournement dans les collections publiques où ses fonctions lui donnaient accès, et M. Boucly, alors procureur du roi, avait même adressé à M. Hébert, garde des sceaux, un rapport sur les indices recueillis par une instruction secrète : ce rapport, communiqué à M. Guizot qui protégeait tout particulièrement le savant italien, fut trouvé dans son cabinet après le 24 février 1848 et publié dans le Moniteur du 19 mars. Libri n’avait pas attendu l’éclat du scandale: dès le28février, le rédacteur du bulletin scientifique du National, M. A. Terrien, lui avait glissé dans la main, à la séance hebdomadaire de l’Académie, un billet (dont Libri a plus tard dénaturé le sens), par lequel il le prévenait qu’un rapport le concernant avait été saisi aux Affaires étrangères et l’invitait « pour éviter à la société nouvelle des réactions qui lui répugnent » à ne plus reparaître à l’Institut. Libri quittait aussitôt ses collègues et, quelques heures après, il était à Londres. L’insertion du rapport de

M. Boucly au Moniteur fut suivie d’une procédure intentée par la Cour d’appel à l’accusé contumace. Cinq experts furent désignés pour examiner les livres et les papiers entassés dans l’appartement qu’il occupait à la Sorbonne ; mais bientôt M. Jules Quicherat, membre de cette commission, se retira. M. Chabaille, qui avait travaillé aux divers catalogues des ventes anonymes ou pseudonymes de Libri, fut remercié, et MM. Bordier, Bourquelot et Lalanne continuèrent seuls un examen minutieux, dont les conclusions irréfutables démontraient une culpabilité encore plus grave qu’on ne l’avait soupçonnée.

Libri n’était pas resté inactif : de Londres, il adressait à M. Boucly, à M. de Falloux, au président de l’Institut de France, à M. Barthélemy Saint-Hilaire des factums où il entassait, dans un désordre habile, les arguments les plus captieux, ici faisant remonter jusqu’à François Arago (son premier protecteur dont il était devenu l’infatigable adversaire) l’origine

des poursuites exercées contre lui, là se représentant comme la victime de son attachement à la personne et aux principes de M. Guizot; tantôt rappelant à tout propos les dons qu’il avait faits ou voulu faire aux bibliothèques publiques, tantôt affirmant, sur la foi de complaisants témoins, que non seulement il n’avait jamais fait gratter une estampille, mais que les relieurs, chargés de restaurer ses livres, avaient ordre de mettre de côté tous ceux qui pourraient porter une marque quelconque. Toute une phalange d’amis politiques ou privés répondait à sa voix : M. Paul Lacroix, non content d’adresser à M. Hatton, juge d’instruction, les attestations les plus solennelles en faveur de l’innocence de Libri, criblait la Bibliothèque nationale et son administrateur, M. Naudet, de très spirituelles épigrammes sur les livres volés à cet établissement, ramassés sur les quais par le caustique bibliophile et renvoyés un à un, accompagnés d’une lettre qui amusait fort le lecteur, mais ne lavait pas Libri de soupçons

trop justifiés; M. Gustave Brunet, refusant de croire qu’un savant aussi illustre pût se dégrader à ce point, se livrait à d’intéressants rapprochements entre les catalogues des ventes Libri et ceux de ventes antérieures; M. Achille Jubinal, à qui la révolution venait d’enlever sa chaire à la F acuité des lettres de Montpellier, fournissait à son insu la plus forte présomption contre Libri dans une lettre à M. Lacroix sur les lacérations des manuscrits de Christine de Suède conservés à Montpellier, ou contait par le menu l’histoire de la découverte d’une lettre inédite de Montaigne ; quelques mois après, M. Feuillet de Conches soutenait contre la Bibliothèque nationale, au sujet d’une autre lettre de Montaigne, une vive polémique qui se terminait par un procès en restitution ; à l’étranger, divers savants prenaient parti pour Libri et, sans être à même d’apprécier le fond du débat, arguaient de la haute situation de l’accusé pour dénier toute autorité aux accusateurs. Les assaillants avaient beau jeu ; depuis soixante ans,

les bibliothèques publiquesde Paris et des départements, ouvertes pour la plupart au public par la Révolution, s’étaient enrichies des dépouilles des maisons religieuses et de nombreux legs, mais le chaos était né de cette abondance de biens; les estampilles qu’on avait négligé de vérifier ou de frapper à nouveau, l’absence de catalogues soigneusement rédigés et trop souvent le manque de tout inventaire, la facilité avec laquelle les visiteurs entraient et sortaient sans contrôle, étaient des armes que les adversaires de la Bibliothèque nationale, comme ceux du régime républicain, ne se firent pas faute d’employer, car ces discussions paléographiques et bibliographiques se ressentaient des troubles du moment, et de part et d’autre, la guerre était acharnée. Libri fut à coup sûr le plus grand coupable, le plus audacieux, le plus adroit aussi (car, pour beaucoup de gens, il était autant la victime des « hommes du National » que celle de la rue des Postes) ; mais il expia seul les crimes commis im-

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punément longtemps avant son arrivée en France.

Mérimée le connaissait de longue date ; toutefois, pendant l’instruction, il se borna à remettre en mains propres au procureur de la République une lettre de M. Libri datée du 1 1 novembre 1849 ; mais lorsque le jugement eut été rendu le 22 juin i85o, infligeant dix ans de réclusion à Libri et stipulant la perte de ses titres et dignités, une nouvelle croisade recommença dans le monde scientifique et dans la presse européenne en faveur de cette victime des partis. Mérimée, non sans hésitation et cédant à des mobiles plus forts que l’amitié, se décida enfin à tenter cette difficile défense. « J’ai entrepris une œuvre chevaleresque dans un premier mouvement, » écrit-il à l’Inconnue le 24 mars i852, « et vous savez qu’il faut se garder de cela. Je m’en repens parfois. Le fond de la question, c’est qu’à force de voir des pièces justificatives sur l’affaire de Libri, j’ai eu la démonstration la plus complète de son innocence,

et je suis à faire une grande tartine dans la Revue au sujet de son procès et de toutes les petites infamies qui s’y rattachent. Plaignez-moi ; il n’y a que des coups à gagner à ce métier-là, mais quelquefois on se sent si révolté par l’injustice qu’on devient bête. » L’article parut le i5 avril sous forme de lettre à M. Buloz : il fit beaucoup de bruit et le méritait à tous égards. M. de Loménie a pu dire, sans être taxé d’exagération académique, que telle de ces pages rappelait Beaumarchais ou Paul-Louis; depuis les mémoires contre Gœzmann et le Pamphlet des pamphlets, la magistrature n’avait pas été plus spirituellement bafouée, et si une mauvaise cause pouvait toujours être sauvée par un bon avocat , Libri n’aurait pas tardé à être réintégré dans ses titres et fonctions. Mais les experts, qui jusqu’alors avaient dédaigné de répondre aux calomnies intéressées dont ils étaient l’objet, jugèrent qu’il était temps d’en finir une fois pour toutes avec elles, et la Revue du ier mai contint leur défense, suivie de quelques obser-

vations de Mérimée. En même temps la justice, émue de ses railleries implacables, lui intentait un procès pour attaque à la chose jugée, et, le 26 mai, il s’entendit condamner par la sixième chambre, présidée par M. Lepelletierd’Aulnay et sur le réquisitoire de M. Dupré- Lasalle, à i5 jours de prison et 1,000 francs d’amende, malgré la défense de M. Nogent- Saint-Laurens ; une autre amende de 200 francs fut infligée à M. de Mars, gérant de la Revue des Deux Mondes, défendu par M. Paillard de Villeneuve. Mérimée, « qui n’avait pas été nerveux du tout » à l’audience, n’en appela pas, repoussa les offres de vendetta que lui fit un Corse admirateur de Colomba qui avait assisté aux débats, et, après avoir exhalé sa bile contre les juges, se constitua prisonnier à la Conciergerie dans les premiers jours de juillet.

Il avait pour compagnon M. Bocher, condamné à un moisdeprison, parce qu’on avait saisi dans sa voiture des exemplaires delà protestation des princes d’Orléans contre le décret de con-

fiscation du 22 janvier i852. M. de Loménie a cité ce curieux fragment d’une lettre adressée à un confrère de l’Institut, peut-être M. Charles Lenormant : « La justice me doit de la soupe et du pain de politique, mais je n’en profite pas. C’est le traiteur, le buvetier de Messieurs, qui me nourrit, et c’est un artiste pour le veau et les côtelettes. Outre cela, des dames charitables nous apportent des ananas, des pâtés, des marrons glacés, etc. Nous faisons du thé excellent quand notre esclave, notre co-criminel, ne boit pas l’esprit-de-vin de nos lampes. Alors

c’est un jour de deuil J’ai vue sur le préau

des prisonniers, où je vois leurs ébats, et j’entends quelques conversations édifiantes comme celle-ci : Demande. « Pourquoi que tu as tué ton onque? — Réponse. C’te bêtise! Pour avoir son argent. — D. Combien qu’y avait? — — R. 25o francs. — D. C’est pas gros. — R. Dame! je croyais qu’y avait davantage. » Ce modèle des neveux est un forçat qui vient ici comme témoin, je pense. » Mérimée sup-

porta vaillamment sa captivité, en profita pour reprendre ses études sur la langue russe, et quand il donna, quelques mois après, son essai dramatique : les Débuts d’un aventurier, il se contenta de dans la préface qu’il avait dû, au mois de juillet précédent, passer quinze jours dans un endroit « où il jouissait d’un profond loisir et n’était nullement incommodé du soleil.* Mais sous cette involontaire réminiscence d’une phrase de Voltaire, dont M. Taine a dit : « C’est le sourire fin et discret d’un galant homme », se cachait mal une blessure profonde : Mérimée ne pardonna jamais ni aux magistrats ni aux experts le châtiment qu’il s’était attiré. Par quel étrange entêtement, par quelle bravade d’amitié impénitente se prêta-t-il, neuf ans plus tard, à de nouvelles revendications ? D’abord dans un court et vif article, inséré au Moniteur du

Ier août 1859, il annonça la vente de la dernière collection de livres réunis par Libri ; elle commençait à Londres ce jour-là même. Après avoir cité quelques-unes des merveilles énumérées par le catalogue, un exemplaire d'At Italie (1691) avec des corrections autographes de Racine, un volume d’airs notés offerts à Cromwell par son maître de chapelle, John Hingston, un almanach astrologique de 1477 avec des gravures sur cuivre, Mérimée signalait aux bibliophiles les reliures, jusqu’alors très inconnues sur le continent, d’artistes anglais tels que John Reynes et Joshua Cundale; en terminant, il félicitait Libri du tact et du flair qui lui avaient permis de rassembler tant de raretés, mais il ne devait pas s’en tenir là.

Mme Libri, qui avait fait remettre à l’empereur, le 14 novembre 1860, une pétition signée par M. Panizzi , alors directeur du British Muséum, et par vingt-huit membres du Parlement italien, en déposa une autre au Sénat. M. Bonjean, chargé de l’examiner, ne se con-

tenta pas d'une banale proposition d’ordre du jour : les griefs articulés dans ce factum avec une extrême virulence étaient tellement graves, la validité de l’arrêt de i85o si audacieusement niée, les signatures, recueillies surtout à l’étranger, émanaient de savants si considérés (dont bon nombre, il est vrai, étaient morts avant qu’on se fût servi de leurs noms), que le rapporteur crut devoir faire à son tour l’office de juge , et après avoir consulté à nouveau les experts, étudié tout ce qui avait été écrit pour et contre l’accusé et soumis à une critique sévère la procédure suivie, il lut au Sénat, le 4 juin 1861, un long rapport dont les conclusions étaient plus sévères pour Libri que les considérants du premier jugement. Mérimée répondit six jours après seulement, et ce discours très étudié ne tint pas devant les arguments de M. Bonjean et de M. Delangle. La cause était perdue, et sans retour. Mérimée alla demander aux ombrages de Fontainebleau l’oubli de ses tribulations. Il ne s’avouait pas vaincu: « J’ai

fait tout ce que je devais faire et je recommencerais la séance à propos de la pétition de Mme Libri, si la chose était possible ( 1) . » Et peutêtre pensait-il à son propre dévouement quand il écrivait, à dix ans de là, dans sa seconde notice sur Cervantès : « Malheur à qui n’a pas eu quelques-unes des idées de Don Quichotte, à qui n’a pas risqué d’attraper des coups de bâton ou d’encourir le ridicule pour redresser des torts ! » Dans ces polémiques réitérées contre les experts nommés par la République de 1848 et, huit ans après, contre ses collègues du Sénat, Mérimée avait tiré plus d’un argument captieux de la similitude qui existait entre tel exemplaire d’un livre saisi chez Libri et tel autre appartenant à la Mazarine ou à l’Arsenal; mais il ne s’était pas joint à MM. Lacroix, Jubinal, etc., pour signaler le désordre inouï des bibliothèques publiques. Il ne se dissimulait pourtant point les vices profonds de cette organisation surannée, et, dans ses fréquents séjours à

(1) Lettres à V Inconnue ; i3 juin 1861.

Londres, il avait pu constater les progrès que le British Muséum devait chaque année autant au zèle de M. Panizzi qu’à la libéralité du Parlement : lors de l’inaugüration du fameux reading-room de Sloane Street, il adressa au Moniteur universel (n° du 26 août 1857) une longue lettre où il décrivait tous les progrès obtenus et signalait ceux qui nous étaient encore refusés; cette lettre ne fut certainement pas étrangère à la sollicitude que le gouvernement manifesta tout à coup pour la situation de notre grande Bibliothèque. La Commission présidée par Mérimée se composait, en outre, du général Allard, conseiller d’Etat, vice-président, et de MM. Lélut, membre de l’Institut; Marchand, conseiller d’État; Chaixd’Est-Ange, procureur général; Lascoux, conseiller à la Cour de cassation; Pelletier, conseiller référendaire à la Cour des comptes; de Laborde, directeur des Archives, membre de l’Institut; Adrien de Longpérier, conservateur aux musées du Louvre, membre de l’Institut ; de Saulcy,

membre de l’Institut; Gustave Rouland, directeur du personnel au ministère de l’instruction publique, secrétaire.

Constituée le 19 décembre 1857, cette Commission fonctionna assez rapidement pour que, trois mois après, le rapport rédigé par Mérimée pût être remis à M. Rouland. Daté du 27 mars 1 858 et imprimé en mai à l’Imprimerie impériale (in-4, 34 pages, sans titre), il ne fut inséré que le 20 juillet au Moniteur, dont il remplit plus de dix colonnes. Il était accompagné du rapport du ministre à l’empereur et du décret conforme. La Commission avait tout d’abord proposé deux mesures auxquelles M. Rouland refusait sa sanction et à bon droit : l’adjonction du cabinet des estampes au musée du Louvre et du cabinet généalogique aux archives de l’État; le ministre faisait très judicieusement ressortir ce qu’il y aurait de fâcheux pour les études historiques dans ce double déplacement que ne légitimaient ni la valeur artistique de la plupart des documents déposés aux estampes,

ni la nature des attributions mêmes des archives. Le second chapitre fut mieux accueilli : à l’avenir les quatre départements de la Bibliothèque (imprimés et cartes, manuscrits, estampes et médailles), étaient placés sous l’autorité unique d’un administrateur général responsable, auquel seraient soumises toutes les propositions faites par les conservateurs placés sous ses ordres : ce fonctionnaire devait être logé à la Bibliothèque et ne pouvait s’absenter de Paris sans l’autorisation du ministre; son poste et ceux dont le décret fixait les titres (conservateurs sous-directeurs, conservateurs sous-directeursadjoints, bibliothécaires, employés) étaient déclarés incompatibles avec toute autre fonction, mais cette décision ne devenait applicable qu’au fur et à mesure des extinctions. Sur la question des vacances qui, depuis tant d’années fermaient la Bibliothèque (comme elles ferment encore aujourd’hui les autres bibliothèques de Paris) pendant les seuls mois où beaucoup de travailleurs étaient libres de la fréquenter, l’avis de la

Commission et du ministre fut unanime : il fallait les supprimer et les remplacer par un roulement de congés réglés entre les employés : la quinzaine de Pâques était seule réservée au battage des livres et aux déplacements reconnus nécessaires.

Le rapport demandait ensuite la division en deux sections du département des imprimés : l’une appelée salle publique, ouverte à tout lecteur âgé de plus de seize ans-, l’autre dite salle de travail, à laquelle étaient seules admises les personnes munies d’une carte d’entrée. Cette division, indiquée par la nécessité de créer une différence très légitime entre les oisifs et les gens studieux, a donné les plus heureux résultats, et dans un grand article du Westminster Review, traduit par la Revue britannique(i), l’auteur anonyme déclarait que «l’Angleterre ne possède rien qui puisse entrer en parallèle avec cette dernière, excellente et populaire création. »

(i) Août 1870, p. 289-324.

C’est encore sur le British Muséum que la Commission demandait qu’on prît modèle pour la restriction du prêt et notamment du prêt au dedans, c’est-à-dire au personnel même de la Bibliothèque. Mérimée citait l’exemple de son ami Panizzi qui, logé au centre même des collections, n’avait pas le droit d’emporter un seul volume chez lui.

Désormais les heures de travail devaient être portées de cinq à six; c’est encore ce qui a lieu actuellement.

Le chapitre VIII, consacré aux acquisitions, déplorait la faiblesse des ressources de la Bibliothèque, qui l’exposait trop souvent à laisser échapper d’inappréciables raretés et l’obligeait même à discontinuer les abonnements à certains périodiques étrangers; quant aux livres publiés à Londres, Leipzig, etc., la Commission pensait que le conservateur s’en rapportait un peu trop aux libraires pour les achats; aujourd’hui encore le mal n’est qu’à demi réparé. Elle estimait qu’un crédit annuel

de i5o,ooo francs devrait être partagé entre les quatre départements. Cette somme, qui est loin de suffire à toutes les dépenses, n’a été votée qu’en 1 8y5 par l’Assemblée nationale; elle a été portée, en 1 876, à 200,000 francs par la Chambre et le Sénat.

La reliure, « cet art français, » mérite tous les encouragements, en même temps qu’elle est une garantie de conservation; il importait donc que la Bibliothèque offrît aux ouvriers un travail régulier de quelque importance ; la Commission louait d’ailleurs l’exécution des cartonnages fabriqués par l’atelier spécial dont les produits étaient reconnus, à juste titre, très supérieurs à ceux du commerce.

Venait enfin la grosse question du catalogue des imprimés. Après avoir succinctement résumé les différentes tentatives faites pour arriver à débrouiller le chaos contre lequel ont lutté toutes les administrations, la Commission proposait l’ajournement de l’impression du catalogue, sauf achèvement de la lettre L (His-

toire de France) et de la lettre T (Médecine), et l’inscription sur registres des cartes levées pour l’entrée de chaque volume. Mérimée préconisait dans un renvoi et dans les conclusions du rapport, le système d’autographie donnant quatre ou même six copies à la fois, tel qu’il est pratiqué au British Muséum; il n’a pas été adopté à Paris. Ce chapitre se termine par quelques réflexions sur les vols dont la Bibliothèque avait été si longtemps victime ; le défenseur de Libri conseillait de frapper d’une estampille indiquant l’année où a été classé tout livre dont la carte a été levée. C’est en effet ce qui a lieu.

Pour les catalogues des manuscrits, des cartes et plans et des médailles, la Commission réclamait soit des crédits supplémentaires, soit un personnel plus nombreux.

Depuis 1 858, les plaintes de l’administration sur l’insuffisance ou la mauvaise interprétation du dépôt légal n’ont malheureusement pas cessé; tandis que dans les combles s’entassent

des réimpressions multiples de la Journée du Chrétien ou du Secrétaire des amants, nos possessions d’outre-mer et bon nombre de préfectures ne font parvenir aucun des journaux, professions de foi, etc., qu’elles devraient transmettre.

Le projet de créer pour la Bibliothèque un conseil de surveillance rappelant celui des trustées du British Muséum n’eut pas de suite.

Parmi les modifications matérielles proposées par M. Labrouste ou par la Commission, le projet que celle-ci recommandait consistait à remplacer la grande galerie donnant sur la rue Richelieu par un bâtiment qui s’élèverait en retraite et se relierait à la partie de l’édifice qui fait face à la rue Vivienne. Les salles de lecture se seraient trouvées ainsi à portée de toutes les collections; dès cette époque, on réclamait l’acquisition et la transformation des maisons adossées à la Bibliothèque rue Vivienne et rue de l’Arcade-Colbert. En 1877 et en 1878, le même vœu était formulé par M. Barthélemy

Saint-Hilaire et par M. Édouard Lockroy, membres d’une Commission spéciale nommée par les Chambres, et les dangers d’un pareil voisinage ne sont pas encore conjurés.

Quant aux améliorations de détail, Mérimée et ses collègues s’en rapportaient à M. Labrouste, qui avait été étudier sur place l’organisation du British Muséum, et ils souhaitaient de voir introduire dans le vaste dépôt de la rue Richelieu les chariots et les grues pour transporter les livres, les tapis de liège et de gutta-percha ( Camptulican ) pour assourdir les pas des visiteurs, les tuyaux acoustiques pour communiquer aux salles les plus éloignées : « Il n’y a pas, » disait-il, « de perfectionnement, si minutieux qu’il soit, qui ne puisse produire des résultats considérables. Le savant M. Panizzi, en modifiant la forme des crémaillères, a réduit les vides entre les tablettes au point de donner de la place à 60,000 nouveaux volumes. »

Deux ans plus tard, c’est encore Mérimée que M. Rouland désignait comme président et

rapporteur de la Commission chargée de régler les échanges des bibliothèques. Les autres membres étaient MM. Empis, Lascoux, de Rougé, Sainte-Beuve, de Longpérier, Ravaisson, Littré, Chasles (de l’Académie des sciences), Taschereau, Siivestre de Sacy, J. -Ch. Brunet, Guessard, G. Rouland et Bellaguet, secrétaire. « Je viens de fabriquer un grand rapport sur les bibliothèques de Paris, » écrit Mérimée à l’Inconnue (i). « C’est, je crois, ce qui m’a rendu si malade. Je perds mon temps à me mêler de ce qui ne me regarde pas et on me met sur le dos toutes les affaires des autres. J’ai quelquefois bonne envie de faire un roman avant de mourir, mais tantôt le courage me manque, tantôt je suis en bonne disposition et on me donne des bêtises administratives à arranger. «

Ces bêtises avaient leur importance : par suite de l’arrêté ministériel du i5 novembre 1860,

(1) Lettre du 12 juillet 1860. Le Rapport, daté du io juillet, ne fut inséré que dans le Moniteur du 3o décembre. 11 a été imprimé chez Paul Dupont, s. d., petit in-4, 12 pages.

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les dessins, médailles, manuscrits orientaux et livres chinois, existant à l’Arsenal, à Sainte- Geneviève, à la Mazarine et à la Sorbonne, revenaient à la Bibliothèque impériale (1); les deux premiers de ces établissements devaient également céder au cabinet des estampes les gravures dont les états présentaient des différences avec ceux qu’il possédait; en revanche, les doubles de ce cabinet devaient passer à l’Arsenal et à Sainte-Geneviève et contribuer à accroître les collections que ces deux bibliothèques étaient autorisées à garder. Le rapporteur faisait observer avec raison que la véritable place des documents chinois et orientaux était à la rue Richelieu, où de savants spécialistes s’occuperaient de les classer et de les communiquer; une semblable mesure ne pouvait s’appliquer aux manuscrits français, grecs et latins,

(1) Cet arrêté, curieux exemple de la centralisation à outrance qui fut un des vices administratifs du second empire, n’eut d’ailleurs que peu d’effet : la seule conquête notable du cabinet des estampes fut le recueil des crayons de Daniel et de Geoffroy Du Monstier, conservé à fa bibliothèque Sainte-Geneviève; encore ce département le reçut-il sans l’avoir demandé.

qu’on avait un moment songé à distraire des autres bibliothèques de Paris pour les joindre au département des manuscrits; ils constituaient pour ces établissements une propriété indiscutable. Les érudits étaient accoutumés à venir les y consulter; au surplus, une telle perte n’eût été compensée par aucun avantage, puisque la Bibliothèque impériale n’avait rien à offrir en échange.

Après avoir exprimé le vœu, resté sans effet, de voir transférer rue Richelieu le cabinet des médailles de Phôtel des Monnaies, le rapport signalait en terminant la mauvaise installation de la bibliothèque de l’École de droit, qui obligeait le plus souvent les étudiants à travailler à Sainte-Geneviève, et la nécessité de créer dans les arrondissements nouvellement annexés des bibliothèques de quartier; il devait s’écouler encore près de vingt ans avant que ces deux progrès ne fussent obtenus.

Tels sont les services rendus par Mérimée aux heureux qui possèdent des livres et à ceux

qui ne peuvent disposer que des richesses publiques ; j’ai voulu, en les rappelant, montrer qu’il n’a pas moins de droits à la reconnaissance des travailleurs qu’à l’admiration des délicats.

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