‹ Prosper Mérimée; ses portraits, ses dessins, sa bibliothèque;Chapitre 3 sur 8 · LES DESSINS · texte numérisé non relu

LES DESSINS

Mérimée fut de tout temps un dessinateur infatigable, et Victor Hugo seul a peut-être égalé sa fécondité; mais ce qui, chez le poète, est la libre manifestation du génie, fut pour Mérimée l'application patiente d'un instinctqu'il devait à ses origines : il était fils de deux artistes.

Jean-François- Léonor Mérimée, né à Broglie (Eure), le i6 septembre 1767, passa, sur les conseils de David, son premier maître, dans l'atelier de Vincent, puis à TAcadcmie royale de

peinture; après avoir inutilement concouru pour le prix de Rome, en 1788, il avait pris part aux Salons de 1791 cà 1799, et quelques-uns de ses tableaux, les Chasseurs trouvant dans une forêt le squelette de Milon de Cî-otone{i)^ l'Innocence nourrissant un serpent^ dont Bervic a laissé une planche estimable, Vertumne et Pomone{2)^ Daphnis et Cliloé (S) dans la grotte du bonhomme Philétas, avaient obtenu le suffrage des « aristarques » d'alors. Léonor Mérimée a peint en outre une vaste et froide composition {Hippolyte rappelé à la ine par Esculape) qui couvre un pendentif d'une salle des antiques au Louvre, et la copie du portrait de Poussin, placée au-dessus de la cheminée, dans la salle des délibérations de l'École des Beaux-Arts. Secrétaire perpétuel de cette École depuis le 24 janvier 1807 jusqu'à sa mort, et

(i) Gravés au trait par Normand dans les Annales de Landon {XI V, 9i5j.

(2) Le musée Fabre à Montpellier en possède une agréable répétition.

(3) Appartenant à M. Camille Raspail.

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professeur de dessin à l'École polytechnique de 1801 à i8i5, il consacra surtout ses loisirs à des recherches chimiques sur les couleurs, les essences, les vernis; de plus, ses fonctions de membre du jury à l'Exposition de 1802 le mirent en rapport avec les plus illustres savants, et ce fut en grande partie à son initiative que l'on dut la création de la Société d'encouragement pour l'industrie nationale. Pendant plus de quinze ans, il présenta à cette Société une foule de rapports spéciaux, dont quelques-uns ont été imprimés et que M. Paul Lacroix a énumérés dans une notice de la Biographie Michaud(i). L'un des plus importants est celui qu'il adressa à M. Decazes, au retour d'une mission en Angleterre, sur l'état des arts industriels de ce royaume (18 17). Mais son œuvre capitale et celle qui l'occupa toute sa vie est son traité De la Peinture à Ihuile ou des Procédés ma-

(0 Quérard (dans la France littéraire) attribue à Prosper Mérimée un Rapport sur des échantillons de bleu de Prusse présentés par M. Drouet {1821, in-8) ; par contre, il qualifie le père de l'écrivajn de maître des requêtes, titre qui fut promis à P. Mérimée, mais non accordé, bien qu'il eût exercé ces fonctions pendant six semaines.

téricls employés dans ce genre de peinture depuis Hubert et Jean van Eyck jusqu'à nos jours {\). Ce livre, resté classique, avait été entrepris avant la Révolution, durant un voyage en Hollande, et continué obstinément pendant près de quarante années. A peine avait-il paru, que Fauteur cherchait à le compléter par de nouvelles lectures : « Mon fils, » écrivait-il à Fabre, le 6 janvier i83i, « vient de faire un voyage de cinq mois en Espagne. Je Pavais chargé de prendre quelques notes sur les plus anciens traités de peinture. Il y en a un de 1649, de Pacheco. Je le lis en ce moment avec l'aide de mon fils (2). » Il ne put que préparer une seconde édition, dont les éléments ont disparu, et mourut à Paris le 27 septembre i836. Ingres, qui fut très lié avec Léonor Mérimée, a dessiné d'après lui un admirable petit portrait à la mine de plomb, sans date ni signature, oià se lit la

(i) Paris, V« Huzard, i83o, in-S, avec une planche.

(2) Lettres inédites de J.-F.-L. Mérimée à F.-X. Fabre, conservées à la bibliothèque publique de Montpellier.

souriante bonhomie de rhommc qui voulait « se faire une belle épitaphe en lettres d'or dans la mémoire de ses amis. »

Il donnait des leçons de dessin dans un pensionnat tenu par M™" Moreau, veuve d'un médecin et mère de sept ou huit enfants, quand il s'éprit de la dernière de ses filles, qu'il ne tarda pas à épouser. M"'® Anna Mérimée peignait agréablement la miniature et s'était fait une sorte de spécialité des portraits d'enfants. Petitefille de M'"'' Le Prince de Beaumont, elle contait, paraît-il, avec une grâce parfaite, où M. de Loménie a voulu voir la conséquence même de cette parenté. M"'® Mérimée n'a jamais exposé aux Salons bisannuels; ses œuvres sont aujourd'hui rares, ou classées sous d'autres noms que le sien, La plus importante peut-être n'est connue aujourd'hui que par une gravure à la manière noire de Bourrer : c'est le portrait de Victor Jacquemont, à mi-corps, de trois quarts à droite, les cheveux bouclés, le collet haut, un large ruban à la boutonnière; ce dernier détail

a été ajouté au portrait après que Jacquemont eut, dans le cours de son voyage aux Indes, reçu la décoration. Un dessin à la mine de plomb, signé -de Picot et daté de i838, représente M"" Mérimée en bonnet fanfreluche, !e corsage étroit et haut, les lèvres minces, offrant une ressemblance visible avec son fils. Elle mourut le i""" mai i852, sans s'être jamais séparée de lui, si ce n'est pendant les voyages dans lesquels il mettait à profit les aptitudes que Léonor Mérimée annonçait à Fabre avec une fierté toute paternelle : « J'ai un grand fils de dix-huit ans dont je voudrais bien faire un avocat. Il avait des dispositions pour la peinture au point que, sans avoir jamais rien copié, il fait des croquis comme un jeune élève et ne sait pas faire un œil. Toujours élevé à la maison, il a de bonnes moeurs et de l'instruction » (22 novembre 1821).

Mérimée donnait en effet à la peinture et au dessin tous les instants que lui laissaient l'étude du droit et celle des langues mortes et vivantes

qu'il devait si parfaitement et si promptement posséder.

Vers les dernières années de la Restauration, un amateur qui avait remporté un premier prix de Rome, en 18 10, au concours de sculpture [Othrj-adcs blessé à }7iori)^ mais que ses liaisons avec Bonington, Delacroix, etc., avaient heureusement détourné des voies académiques, M. J.-R. Auguste, fils d'un orfèvre distingué du premier empire et possesseur d'une jolie fortune, ouvrait chaque semaine son salon aux artistes, et Mérimée n'était pas le moins assidu de ses visiteurs. Dans un billet qu'il lui adressait, en 1827, il le priait de lui prêter une de ses études, d'après Géricault, « où l'on voit un cheval blanc qui se détache sur une draperie rouge (i). »

Dès cette époque aussi il était lié avec Eugène Delacroix, et cette amitié, qui se refroidit

(i) Vente d'autographes du 3o mai 1S77. Cette lettre appartient aujourd'hui à M. Philippe Burty. On pourra trouver quelques précieux détails sur M. Auguste, dans un intéressant article de M. Ernest Chesneau iConstitutionnsl da 4. murs i865).

par la suite, lui aurait sans doute permis d'écrire sur le grand artiste une étude aussi puissante dans sa brièveté que le H. 5., s'il n'avait pas craint d'être accusé une seconde fois d'indiscrétion envers la mémoire d'un ami mort: telle fut du moins la raison qu'il allégua pour repousser les sollicitations de M. Paul Chenavardàce sujet. Rien ne subsiste non plus des lettres qu'ils échangèrent, sauf peut-être ce billet que M. Philippe Burty avait communiqué à lArt, avec une feuille de croquis mêlés de réflexions qui résument certainement une conversation du peintre et de l'écrivain (i) :

« Paris, le 2 sept. i83 .

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