DEUXIÈME PARTIE
La première chose que fit Didier fut de se procurer an exemplaire des Incendies de tdme. Avant de s'embarquer pour cette contrée lointaine qui s'appelait Prosper Randoce, il était bien aise d'examiner un peu la carte du pays. Dès qu'il eut reçu le précieux volume, il se mit à l'étudier en conscience. C'était une macédoine^ un salmigondis de morceaux fort disparates. Il y avait d'abord quelques pièces d'un romantisme échevelé, bariolées d'images, chamarrées d'hyperboles, très-empâtées de couleurs. On y reconnaissait sans peine l'imitation maladroite d'un très-grand poète qui n'a fait cadeau de son génie à personne. Gomme leur maître, les courtisans d'Alexandre penchaient la tète à gauche ; mais Alexandre avait préalablement gagné la bataille d'ArbelIes. Dans l'un de ces morceaux lyriques, l'auteur se peignait lui-même comme un homme
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au cœur fauve y au poil farouche. Somme toute^ ce lyrisme était froid , grave défaut pour un incendie. Cependant il se rencontrait çà et là quelques heureux jets^ quelques tirades d'une assez belle venue, des vers bien frappés, des images vives, saisissantes; il semblait que rémotion allait venir, on attendait quelque chose; par malheur l'auteur se mettait aussitôt à gouailler. U se hâtait de persifler sa passion , de plaisanter son attendrissement; il tournait brusquement au turlupin, et tout finissait par une cabriole. En un mot, il se faisait le pompier de son incendie.
D'autres pièces du recueil étaient des essais dans le genre de l'orfèvrerie et de la bijouterie poétiques, de petits riens dont l'auteur cherchait à faire quelque chose, de la verroterie montée en similor. Ce genre convenait peu à la nature de son talent; la pureté exquise de la forme y est de rigueur, et le style de Prosper Randoce était plein de bavochures; il n'était pas né pour travailler au oiselet. U était uapeu plus chez lui dans la poésie physiologique, dont son volume offrait quelques échantillons. Un fragment intitulé Ana* tomies semblait avoir été écrit avec un bistouri; il s'en exhalait une douce odeur d'amphithéâtre. Didier, il n'est pas besoin de le dire, goûtait peu les carabinades poétiques ; il estimait que la physiologie est une science fort utile, mais qu'il n'en faut pas faire une muse; il n'admettait pas qu'on analysât le cœur humain conmie on vide un abcès, la manche retroussée jusqu'au coude. On ne dispute pas des go&ts; en fait d'héroïnes, il
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préférait une Iris en Tair à une chienne en clialeur. Boileau disait : Ce ne sont que festons, ce ne sont qu astragales. Aujourd'hui on pourrait dire quelquefois : Ce ne sont que viscères.
U n'y avait pas à s'y tromper : les Incendies n'étaient ni un chef-d'œuvre ni une œuvre de génie. La vraie poésie est celle qui nous fait entendre la respiration d'une âme; en lisant Prosper Randoce, on n'entendait que le trémoussement d'un cerveau qui s'évertue. Rien d'original sans sincérité; ce qui est sincère est toujours neuf; quiconque exprime ce qu'il a senti met sur le papier sa vie> qui n'est qu'à lui. Pour ne pas perdre toute espérance, Didier se disait que ce volume de vers était le coup d'essai d'un débutant encore incertain de sa vocation et qui s'éprouvait dans tous les genres pour découvrir à quoi il était bon. Avait-il fini par le savoir? Gela n'était pas certain; on ne se reconnaît que dans ce qu'on aime; peut-être n'aimait-il rien. U est des esprits qui battent l'estrade sans se pouvoir fixer nulle part, s'attachant aisément, se détachant de même, pareils à des chiens vagabonds qui changent de maître chaque matin. L'idée que tu aimes, voilà ta vraie patrie! Ces esprits errants sont les heimathloses de la pensée.
Et cependant l'auteur des Incendies n'était pas un homme nul; ses défauts n'étaient pas chétifs, il avait les qualités physiques du talent, cette constitution robuste, cette vigueur de complexion qui n'est pas le génie, mais dont le génie ne peut se passer. Un Delà-
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PBOSPBB RAKDOCB. 89
ce monde sans une joie secrète d'être et d'agir. Didier se disait que tous les hommes qui ont accompli de grands sacrifices savaient d'avance qu'ils y trouveraient le bonheur; ils suivaient un pochant de leur nature, ils exerçaient un talent. On lui demandait de s'intéresser, de se -dévouer à un frère qu'il ne connaissait pas; c'était lui demander d'être vertueux, et le talent de la vertu lui manquait. Il n'avait pas de goût poui" ce bel instrument; bien malgré lui, il était obligé d'en jouer, il s'en tirerait comme il pourrait, mais il ne répondait de rien et maudissait l'indiscret raffineur qui avait fait faire dans le temps à son père le voyage de Bordeaux et la connaissance de Justine. — Il faut pour^ tant bien que chacun vivel aurait pu objecter Prosper Randoce; à quoi Didier eût répondu tout couramment: Je n'en vois pas la nécessité... Pendant qu'il s'occupait à serrer ses papiers, à régler quelques affaires urgentes^ il sentait par moments les jambes lui manquer, mais il regardait le portrait de son père et disait : U le faut!
n avait décidé de ne pas se mettre en route sans
avoir revu sa cousine. Une après-midi, prenant son cou*
ra.2[e à deux mains, il se rendit aux Trois-Platanes. Il
se trouva fort heureusement que Mme d'Azado venait
\ de sortir, ce fut Mme Bréhanne qui le reçut. Quand il
" lui annonça son prochain départ : — Ah I mon beau
' neveu, s'écria-t-elle en reculant d'un pas, j'admire
comme vous cachez votre jeu. A vous entendre, Nyons
était un Eldorado, et la route d'Orange la huitième
do PRO&^BÏl KANDOOB.
merveille du monde. J'ai toujours soupçomié que vous vous moquiez de nous.
— Dieu m'en garde f lui répondit-il. Je suis toujours de bonne foi; mais j'ai l'humeur changeante. Je me suis réveillé l'autre matûi avec l'ardent désir de respirer l'air des boulevards. J'ai soif de fêtes, de spectacles, de plaisirs. Ma sagesse s'en est allée à vaul'eau. J'ai fait mes malles, et je pars.
 ces mots de fêtes, de plaisirs, les yeux de Mme Bréhanne pétillèrent. On eût dit un cheval de trompette qui respire l'odeur de la poudre. — Fourrez-moi donc dans une de vos malles, reprit-elle. Je ne vous gênerai pas, je tiens si peu de place. Je serai bien sage, je vous assure, bien discrète.
— Je vous enlèverais de grand cœur, madame, lui dit-il, si je ne craignais de me faire de mauvaises af-. faires avec ma cousine.
— Hélas i s'écria-t-elle, vous me rappelez que je suis en tutelle.
Et là-dessus elle se plaignit amèrement du révoltant égoïsme de sa fille, qui la condamnait à vivre en recluse, qui lui imposait sans scrupule le sacrifice de tous ses penchants, de tous ses goûts. — Plaignez-moi, disail-elle, je suis la plus malheureuse des femmes. Ma fille est riche, je ne le suis pas; elle abuse de l'avantage que lui donne sa fortune; elle tient les cordons de la bourse et m'oblige à passer par toutes ses volontés... M. Bréhanne a été d'une dureté sans exemple avec moi, Une m'a rien laissé; c était mal récompenser vingt an-
PROSPBR BANDOGB. »]
nées de la plus constante fidélité. A sa mort, je me suis trouvée réduite à ma dot. Trois mille francs de rente, ce n'est pas la liberté pour une femme. Notez que H. Bréhanne avait aliéné l'un de mes immeubles sans en faire le remploi. Il avait abusé de l'inexpérience d'une pauvre femme qui n'entend rien aux affaires. J'aurais pu plaider; j'ai reculé devant un éclat qui n'épouvantait point Lucile. Elle a le génie d'un procureur, elle se connaît à la chicane, elle possède sur le bout du doigt la procédure civile. Je n'étais pas de force à lutter; ma pauvre petite cervelle se fût brisée en morceaux contre cette forte tête. Pour m'amadouer, elle m'offrit de me loger chez elle, de se charger de mon entretien. Je suis bonne jusqu'à en être bête; ayez des sentiments de délicatesse, vous serez toujours dupe... Ma fille n'est pas difficile en fait de bonheur : bricoler, tracasser dans sa maison, aller et venir, donner des ordres, faire de la tapisserie, tailler des rosiers» arroser ses plates-bandes, s'assurer qu'une petite fleur bleue s'ouvrira demain et une petite fleur jaune aprèsdemain, — en voilà bien assez pour remplir sa vie... Âhi j'oubliais ses armoires. Une armoire à ranger, c'est sa marotte. Toute petite, eille avait déjà la manie des armoires. Ajoutez qu'elle possède le Manuel de la vie pratique... Mon Dieui elle a pris le bon parti; je voudrais lui ressembler. Que sert d'avoir de l'âme, de l'imagination, de la poésie, quand on est condanmé à finir ses jours aux Trois-Platanes? J'ai toujours eu des aspirations; c'est mon tourment.
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Et Mme Bréhanne parla encore des étoiles, de l'azur du ciel, des mystères deTâme, ce qui ne Tempècha pas de revenir sur cet immeuble que M. Bréhanne avait aliéné sans en fournir le remploi. Les étoiles, le remploi s'entremêlaient agréablement dans son discours. Didier n'était pas homme à la croire sur parole; il savait ce qui en était des vingt années de constante fidélité ; il estimait que M. Bréhanne avait eu de bonnes raisons de garder rancune aux aspirations de sa femme, et que Lucile n'avait pas tout à fait tort de tenir la bride haute à sa prisonnière. Néanmoins, si injustes qu'elles fussent, les doléances de Mme Bréhanne achevaient de le prévenir contre sa cousine; elle en recevait des éclaboussures. Après avoir été la garde-malade d'un vieux mari à la tête fêlée, se constituer la geôlière d'une mère coquette! C'en est trop, se disait Didier. Il y avait dans une telle existence une épaisseur de réalité qui l'offusquait. Piétiner dans la vie, passe encore; mais en avoir jusqu'aux genoux f Le moyen de se tirer avec grâce d'une situation si contrainte? Ce n'était pas la faute de Mme d'Azado, mais c'était son malheur. A quoi lui servaient ses yeux, ses cheveux? Sa beauté et sa vie étaient en désaccord, et Didier pensait à ces ouvrages illustrés dans lesquels un méchant texte est encadré d'élég&ntes et exquises vignettes. Tout en écoutant les jérémiades de Mme Bréhanne, il regardait d'un œil confus le berceau de buis où il avait cru s'agenouiller devant une vision. Les visions ne possèdent pas le Manuel de la vie pratique.
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Quand il prît congé de Mme Bréhanne, elle lui souhaita tous les plaisirs et tous les boulevards du monde, mais elle lui recommanda de ne pas se laisser étourdir par le tourbillon, de penser quelquefois à la pauvre recluse et de revenir au plus tôt la consoler. Il lui promit tout ce qu'elle voulut; il avait hâte de s'en aller. Quoiqu'il n'eût pas dit trois mots, il était essoufiQé comme s*il avait fait longue traite. L'essoufflement se gagne quelquefois par les oreilles.
Le lendemain matin, il fit part de son projet à Manon et lui donna l'ordre de préparer ses malles. La brave femme pensa tomber à la renverse. — Doux Jésus! fit-elle. Que se passe-Ml donc? Quelle mouche te pique, monsieur? Passer l'hiver à Paris f Je te croyais assis; te voilà debout. Aurais-tu retrouvé par hasard au fond d'un tiroir les grandes bottes de ton pauvre père?
— Je ne sais, lui repartit Didier; mais mes jambes se rouillent, j'éprouve le besoin de les déraidir un peu.
— Et ta cousine? dit-elle.
—Eh bieni quoi, ma cousine? Penses-tu qu'elle ne puisse vivre sans moi?
— J'avais fait un beau rêve, reprit-elle; mais ici-bas les choses vont de travers comme un chien qui va à vêpres. Adieu le tambourin i Allez-vous-en, gens de la noce. Et pourtant il me semble...
Un regard de Didier la fit rentrer dans le silence. Elle n'en pensa pas moins. Elle ne pouvait prendre son parti de l'ajournement indéfini des trois poupons; elle les avait si .bien vus dans son brouillard!... En allant
M PROSPBR RANDOCB.
et venant des malles à la crédence au linge, elle étudiait furtivement le visage de monsieur. Il y avait du mystère dans ses yeux, il y avait de l'ombre sur son front; mais elle ne pouvait pas deviner que c'était l'ombre portée de Prosper Randoce.
M. Patru vint déjeuner avec Didier. En sortant de table, il avisa sur un guéridon les Incendies de tdme. Il feuilleta le volume, haussa les épaules, poussa des hélas et des holà i — Grand Dieul s^écria-t-il, que devient la poésie? Muse du galimatias,
Tes nourrissonB avides
Tarissent à l*envi tes mamelles arides.
En voilà un qui a le cœur fauve et le poil farouche! Passe encore si c'était son poil qui fui fauve.
Didier prit la défense des Incendies. — Je ne veux pas médire de vos alexandrins, dit-il au notaire; mais vous êtes un classique à perruque. Vous tenez qu'il y a vingt-sept règles à observer dans l'épopée, pas une de plus, pas une de moins. Sans contredit les Jardins de Delille sont une merveille; mais on ne peut pas les refaire. Souffrez que nos nouveaux poètes défrichent des terres nouvelles, ou nous mourrons d'ennui.
— Heureux Prosper Randoce! s'écria M. Patru, A juste titre on te nomme Prosper, puisque le poisson commence à mordre à ton hameçon.
Puis il questionna Didier sur son plan de campagne et lui donna quelques conseils. Il n'avait pas de peine à entrer dans sa situation; lui-même avait eu un frère
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très-besoigneux^ très-quémandeur, un vrai panier percé, mangeant son blé en herbe et ne faisant œuvre de ses dix doigts, au demeurant le meilleur fils du monde. Pour subvenir aux nécessités de ce bon garçon, M. Pa* tru avait plus d'une fois saigné sa bourse. — Après tout, dit-il à Didier, votre aventure n'est pas si tragique qu'il vous semble. Eht bon Dieu, qui n'a un frère?... Seulement permettez-moi de vous faire une dernière recommandation. Rappelez-vous que votre père entendait moins payer sa dette en argent qu'en affection, en bons conseils. Si généreux qu'il fût, il avait un certain respect pour ses écus. Il ne blâmerait pas les libéralités que vous faites dans ce pays, parce qu'elles sont en général bien placées; mais il serait désolé de voir son argent s'engouffrer dans les mains crochues d'un dissipateur. Vous n'êtes que son mandataire; entrez dans ses intentions et gardez-vous d'outre-passer ses ordres.
Didier reconduisit M. Patru jusqu'à l'extrémité du plateau. Après l'avoir quitté, il s'assit, les pieds ballants, sur une plate-forme rocheuse en surplomb, d'où le regard commande la ville et ses trois quartiers qui figurent un tricorne de gendarme. Il observa quelque temps des hirondelles qui s'attroupaient au-dessus du clocher de Sainte-Harie et tour à tour se posaient en file sur les balustres ou décrivaient de grands cercles autour des pignons. Ces émigrantes se préparaient au départ. Il eût volontiers troqué son voyage contre le leur.
Tournant la tête, il jeta un regard d'adieu aux Trois-
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Platanes : — La mère est par trop extravagante, se dit-il; mais la fille est trop raisonnable. Il y a d'un côté trop d'aspirations, de l'autre trop d'armoires. J'ai du moins cette satisfaction que je puis partir sans regrets et sans remords»
Didier tenait h se loger dans le voisinage de la rue de Toumon. Il se mit en quête d'appartements meublés et s'accommoda du premier venu, rue Bonaparte, près de la place Saint-Sulpice. Il y fut vite installé et s'y trouva bien, quoique Baptiste, son valet de chambre, h qui Harion avait recommandé d'avoir grand soin de monsieur, déclarât que le mobilier, un peu fripé, n'était pas tout à fait digne de la majesté de son maître. Il flâna pendant une semaine arpentant dans tous les sens le quartier latin, où il avait vécu jadis et qu'il regrettait de trouver changé; il avait laissé dans certaines rues, maintenant détruites, de vieilles mélancolies et de longs soliloques qu'il eût été bien aise d'y rencontrer. En revenant de ses courses, il prenait toujours par la rue de Toumon, et s'arrêtait quelques instants en face d'une maison où il n'était jamais entré, et qui cependant avait l'air de le connaître, de le guetter, de L'attendre. Les toiles d'araignée pressentent les mouches.
Le huitième jour, il franchissait le pas, frappait h la
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porte de la loge, demandait M. Prosper Randoce? Le concierge, qui dormait dans un fauteuil, s'éveilla en sursaut : — Quatrième étage, la porte à droite, répondit-il d'un ton bourru. Didier avait déjà traversé la cour; le concierge le rappela et lui cria : — Ne savez- Yous donc pas que cet homme-là n'est chez lui que le matin?
Didier revint le lendemain matin. Bien que d'ordinaire il se mit avec goût, il portait ce jour-là, non sans dessein, un paletot un peu fripé et une cravate négligemment nouée, dont la fraîcheur laissait à désirer. Il monta l'escalier, qui avait bonne tournure, sonna. Une voix lointaine cria : Entrez. Il entra, tranchit un vestibule, poussa une seconde porte, et se trouva dans une grande chambre, moitié salon, moitié cabinet de travail, qui prenait jour sur la rue par deux fenêtres cintrées. Près de la fenêtre à droite, il y avait une longue table à écrire, et devant celte table un homme assis, le cou nu, la chevelure en désordre, assez pareille à une crinière de lion, vêtu d'une sorte de cagoule en laine blanche. Cet homme retourna la tête, et Didier ne put réprimer un tressaillement : à vingt-six ans, son père devait avoir ce visage.
— C'est à M. Prosper Randoce que fai l'honneur de parler? dit-il d'une voix qui n'avait pas tout à fait son timbre ordinaire.
— Asseyez-vous, répondit l'autre d'un ton brusque, sur quoi, lui tournant le dos, il se remit à écrire,
Didier s'assit; il profita du délai de grâce qui lui
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était accordé, pour souffler et se reconnaître. Il promena ses yeux autour de lui. Le cabinet de travail de Prosper / ne ressemblait nullement à un paysage de Bohème. * Une propreté exquise, un mobilier bien tenu, de Taca- ^ jou, du palissandre, des chaises en canne à dossier doré, deux fauteuils capitonnés, un bahut sculpté; de- ' vant la table à écrire une grande peau d'ours, sur la cheminée une pendule de marbre à figures, et dans la cheminée un bon feu qui flambait. Ce qui attira surtout Tattention de Didier, ce fiit une grande table surchaP'gée de bric*à^brao, de vieux cuivres, de statuettes, de bronzes, dont quelques-uns étaient de prix. Pour la première fois de sa vie, il fit un inventaire : il calcula dans sa tête ce que pouvait valoir cette table et ce qu'il y avait dessus; puis il estima tant bien que mal le prix des six chaises, des deux fauteuils, du bahut, de la pendule. Quand il eut fait son compte, il reporta ses yeux sur Prosper, qui lui tournait toujours-le dos et semblait absorbé dans son travail. En face de la table à écrire, il y avait une glace, et dans cette glace Didier pouvait apercevoir la figure de Prosper. Il s'assura de nonveaa que son demi-frère ressemblait beaucoup à leur père : c'étaient les mêmes cheveux crépus, le même front étroit, mais élevé, le même nez aquilin, le même menton un peu pointu. Seulement Prosper était plus beau, ' l'ensemble de ses traits plus régulier.
Prosper continuait d'écrire. Didier perdit patience. Il se leva. — Je vois, monsieur, dit-il, que j'arrive dans un mauvais moment.
PROSPBR RAKDOÛE. 99
Prosper eut Tair ou se donna l'air de se réveiller; il secoua sa tète et ses cheveux ébouriffés comme pour chasser le démon poétique qui le possédait, il repoussa du talon le tabouret sur lequel reposaient ses pieds et qui ^tait apparemment le trépied de Delphes, posa sa plume avec un geste solennel, toisa Didier. — Qu'y a-t-il pour votre service? demanda-t-il sèchement.
— Je ne sais, monsieur, comment vous expliquer... Ma démarche va vous paraître étrange. Je suis un provincial qui se pique de littérature. J'aime de passion les beaux vers, et je gémis de la disette de talents où nous sommes. Un heureux hasard a fait tomber sous mes yeux ks Incendies de tâme. Il m'a paru que ce Kvre nous promettait un poëte. La curiosité m'a pris de connaître l'auteur. J'ai forcé votre porte, je suis venu vous demander la permission de vous voir. Veuil*lez prendre en bonne part mon indiscrétion.
Prosper Randoce éprouvait une émotion qui tenait de l'attendrissement; il n'était pas blasé sur le succès, Taventure lui parut fabuleuse. Un quidam qui avait lu tes Incendies, qui admirait les Incendies, qui avait peutêtre fait le voyage de Paris tout exprès pour voir Tau* teur des Incendies!,.. Gomme il avait la vue un peu basse, il avança la tête pour contempler de plus près cet animal rare et peut-être utile. Il le regarda un instant dans les yeux, puis l'invraisemblance de sa bonne fortune l'inquiéta ; il craignit de donner dans un panneau, que le quidam ne fût un mauvais plaisant; à tout hasard, il se tira d* affaire par une cabriole.
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Se soulevant à moitié de sa chaise : — Comment voulez-vous me voir? demanda-t-il; de face, de profil, en trois quarts, assis, debout, dans une ombre pleine de mystères, illuminé d^îomo?... Choisissez la pose, l'attitude; je ne vous refuserai rien.
— Avant de faire mon choix, répliqua Didier en souriant, je voudrais connaître votre tarif.
— Tiens, pensa Prosper, ce n'est pas une bête I II prit aussitôt son parti, avança un fauteuil; mais il lui restait quelque inquiétude. — Homme étonnant, dit-il» noble ami . des muses, asseyez-vous là, dans le plus mollet de mes fauteuils. Que pourrais-je bien imaginer pour vous être agréable? Je m'en vais placer un coussin derrière votre tête, un carreau sous vos pieds... Mettez-vous à l'aise, et laissez-moi vous contempler. Vous êtes l'homme miraculeux que j'attendais depuis quatre ans; je vous ai vu en rêve. Apparition divine!... Dieu juste! il est donc vrai que mon pauvre rossignol a trouvé au fond des bois un lecteur, et, qui mieux est, un admirateur i Franchement, je ne suis pas de votre force. Je crois bien avoir lu les Incendies; quant à les admirer... Entre nous soit dit, ils ne valent pas le diable.
— Vous m'affligez, monsieur; mais peut-être avezvous raison. Mes amis me plaisantent sur mon goût pour la poésie; ils prétendent que je ne m'y connais pas.
Prosper se mordit la lèvre. — Cet animal, pensa-t-il, est par trop complaisant. Qui diantre lui demandait d'être de mon avis?
— Quand je vous dis, reprit-il d'un ton aigre-doux, qu'ils ne valent pas le diable... eutendons-nous, que diable! entendons-nous. Les Incendies sont un péché de jeunesse; mais il y a péchés et péchés...
— Oh i nous nous entendons, interrompit Didier. Quand vous comparez votre péché à ceux des autres, il vous semble véniel. Nous sommes bien près de nous accorder. Dieu me garde de prétendre que les Incendies soient un des chefs-d'œuvre de l'esprit humain! Il m'a paru seulement, comme je vous le disais tout à l'heure, qu^ilsnouspromettaientun poète. Je pensais en leslisant: l'auteur a quelque chose à dire, un jour il le dira... Un homme qui a quelque chose à dire est à mes yeux un homme à part. J'ai voulu m' assurer que je ne m'étais pas trompé. Je suis un huissier qui vient rappeler h votre talent que le jour de l'échéance est proche, qu'on vous attend, qu'on veut être payé. J'ai la conviction que vous êtes solvable.
Prosper prit confiance. D se gourma, se carra, se gonfla, passa solennellement sa main .dans sa vaste chevelure. Il éprouvait le besoin de se donner un peu d'exercice, il jugea que l'occasion était bonne pour piafièr un peu, pour « déployer son tonnerre. » Se drapant dans sa cagoule, les yeux au plafond, il arpenta la chambre à grand pas.
— Huissier de mon cœur, dit-il, vous avez raison. Oui, il y a quelque chose ici (et il étreignait ses deux tempes des cinq doigts de sa main gauche). Oui, il y a quelque chose là (et il se frappait la poitrine à tour de
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bras en secouant la tête comme un cheval qui hoche avec la bride). Vous avez confiance en moi. C'est bien. Un jour vous direz avec une juste fierté ; J'avais deviné ce Prosper Randoce... Ce jour-là, tous les incrédules se vanteront d'avoir cru; mais votre gloire ne vous sera point ôtée. Ayant eu part au danger^ vous aurez part h l'honneur^. ËhbienI oui, mon cher, la tète que voici est une cuve, et dans cette cuve il y a quelque chose qui fermente, qui travaille, qui bout. Gare à l'explosion I Heureusement les douves sont en vieux chêne et cerclées de fer... Que j'aie quelque chose à dire, oh I cela n'est pas douteux. Laissez-moi le temps d'embou'» cher mon grand porte^-voix. Je vous jure par ma première pipe que ma voix portera loin, qu^elle sera entendue de l'univers et d'autres lieux connus. . . Vraiment cela me fait plaisir que vous ayez foi en moi. C'est de bon exemple; tous mes anciens amis me croient un homme fini. Messieurs, voici un honnête garçon qui est arrivé de la province tout courant pour m'annonoer qu'il ne tient qu'à Prosper Randoce d'être un grand homme... Et pourquoi pas? Je suis un drôle bien dé* couplé; j'ai la taille réglementaire et une volonté d'en» ragé. Regardez mes coudes, mes genoux, voilà des articulations qui sont encore toutes neuves; cela ne sent pas le cambouis... Il y a, voyez-vous, mon cher, une belle place à prendre. Tout ce qui se fait aujourd'hui ne vaut pas qu'on le ramasse, c'est de la camelote. Les plus habiles ont de la patte; voilà tout- Grand Dieuf qu'est devenu le grand art, la grande poésie, le
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grand style? (Il prononçait lo mot grand à pleine boQche comme un chauvin d'autrefois parlant de la jrrrraïu^e nation.) Le dieu du jour, c'est le truc. « Aimez-vous la ficelle, on en a mis partout^ » Je ne vois au théâtre que des escamoteurs qui filent la carte. Et le public imbécile bat des mains, il trépigne» il brait, il se pâme. Notez qu'il n'est plus besoin de le tromper; il aime à voir clair dans les tours qu'on lui joue; il a vu partir la muscade, il sait où elle est et n'en brai que plus fort*;. J'aurais pu faire comme les autres. Oh ! que nennil Je v^ux entrer dans le succès par la voie royale, par la grande porte de la gloire, à grandes guides, sur an char triomphal attelé de quatre chevaux blancs. Je méprise cordialement le public* Le mépris est ma muse. Galigula, je tous assure, était un homme d'esprit, il est certain que si d'un bon coup d'espadon... Non, point de concessions. Ah i public imbécile, public idiot, tu veux des tours de gibecière! Tiens, voilà de Tart, voilà de la poésie, vmlà du style, voilà des vers comme on n'en fait qu'à Jersey. Tu regimberas d'abord, tu secoueras tes longues oreilles; mais je te connais, tu finiras par braire. Un homme qui se tient debout finit toujours par avoir raison. On se dit : C'est un phénomène. Ma foit réussisse qui voudra par les courbettes; moi, je prétends réussir par l'insolence» Je suis en fonds, j'en ai à revendre» ».
Tandis que Prosper Randoce discourait de la sorte en gesticulant et cheminant à grands pas, Didier, immobile dans son fauteuil, ne soufflant mot, observait
son demi-frère avec une extrême attention. — Il a le tour de visage de mon père, pensait-il; mais, si frappante qu'elle soit, la ressemblance n'est pas parfaite. Ce n'est pas de lui qu'il a hérité ses yeux. — C'étaient des yeux étranges que ceux de Prosper, grands, bien fendus, couleur d'acier, beaux si l'on vetit, mais d'une beauté inquiétante, ardents et qui cependant faisaient froid ; on y sentait du dessous, et le regard, perçant malgré la myopie, était sans flamme; ce regard disait très-nettement : Je n'aime que moi. Les yeux à part, Prosper était bien le portrait de M. dePeyrols, mais avec un peu moins de noblesse et beaucoup plus de finesse; c'étaient les mêmes traits, mais amincis, affinés, élimés. Paris est une grande meule qui aiguise et qui use; les couteaux de chasse s'y affilent comme des canifs; on. en voit qui n'ont plus que le dos et qui ne laissent pas de couper comme des rasoirs.
De son côté, Prosper jetait par instants un rapide coup d'œil à Didier. Il se disait, non sans quelque satisfaction : Comme il m'écoute ! Depuis longtemps il n'avait eu à sa disposition une paire d'oreilles si dévotement recueillies. Ignorant le vrai motif d'une attention si bénévole et si soutenue, il l'attribuait à cette curiosité provinciale qui veut tout savoir pour le plaisir de savoir, dont la candeur happe les mots au vol, dont les patiences sont infinies, — genre de curiosité qui est inconnu à Paris, parce qu'à Paris on n'a pas le temps, ; ^^^?® ^^'^ ^^^^^ '^^ heures sont des minutes, parce qu'à "on donne au prochain le court moment qu'on at-