‹ Prosper RandoceChapitre 4 sur 8 · TIS · texte numérisé non relu

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trape entre deuK accès de fièvre, parce qu'à Paris on distingue les hommes en animaux nuisibles et en animaux utiles et que les inoffensifs n'existent pas, parce qu'à Paris on ne tient à savoir le fond de rien, attendu qu'on sait d'avance le fond de tout.

Après une courte pause, Prosper se remit à caracoler. — J'ai mal débuté, mon cher, reprit-il. La contagion m'avait gagné. Moi aussi j'ai sacrifié aux idoles. J'ai gâché dans le temps deux méchants vaudevilles qui, après tout, en valaient bien d'autres; mais j'ai joué de malheur. Le premier est tombé à plat ; une chute silencieuse, une glissade dans la neige ; le second fut sifflé. Vous ne sauriez croire combien ce bruit est désagréable. Le pauvre diable d'auteur a beau se dire que la cabale n'en veut qu'à sa pièce, la joue lui cuit, il sent bien qu'il s'y est passé quelque chose... J'étais moulu, à demi mort. Par charité, un honnête critique saupoudra mes blessures d'une poignée de sel, ce n'était pas du sel attique. Ma foi I la douleur me réveilla, je criai comme un aveugle. Il m'en coûta cher ; je fus étrillé, écorchévif... La critique, mon cher, est une caverne. Le grand prophète Daniel descendit dans la fosse aux lions; moi j'ai visité la caverne aux crabes. J'ai vu de près ces horribles bêtes, elles m'ont caressé de leurs pinces; j'en porte encore les marques... J'eus une colère rouge, et je m'écriai : Et moi aussi je suis de la paroisse I Et moi aussi, je serai crabe i A ces mots, le miracle s'opéra ; les deux doigts que voici se changèrent en une paire de pinces qui serraient comme des

m PRO«)PBR RANDOOB.

tenailles, le fis de la critique, des nouvelles à la main ; j'avais été mangé, je mangeai. ». Je me trompe, mon cher, je n'étais pas un crabe» mais un loup bien endenté^ à la maigre échine> à l'œil sanglant. Chaque matin, je sortais de mon repaire^ cherchant quelque succès à dévorer, quelque talent à étriper^ et, s'i( se pouvait j Un grand homme à fouiller et à vider... J'avais cependant mes jours de clémence. Quand il me tombait sous la main quelque sot livre dont le sot auteur était une nullité avérée, dûment constatée, munie de papiers en règle, j!entonnais un hosanna; j'affectais d'avoir découvert la pie au nid, je portais le pied-plat sur le pavois. Vous ne sauriez croire quelle tendresse ont les méchants critiques pour les méchants écrivains; ils s'en servent comme de casse4ête pour assommer le talenti sans compter que de tout temps les boiteux portèrent dans leur cœur les paralytiques... Et puis voilà qu'un beau jour je me lassai du métier. Battant, battu^ bâtonnantj bâtonné, je sentis le besoin de vivre en paix. Je rentrai mes griffes, je jetai aux orties ma batte d'arlequin, j'enfilai la venelle, disparus et fis le mort< On ne sut ce que j'étais devenu. Cherchez, messieurs, plus de Scapinl... Je m'étais retiré» mon cher, au sommet de ma grande tour; perché sur monesplanade^ je causais avec les astres, je fraternisais avec les nuages, je tutoyais le soleil, ou, penchant la tête, je voyais à mes pieds les humains gros comme des cirons, trottant menu comme des fourmis... C'est ainsi que j'ai connu, comme dit le grand Bossuet, les extrémités des choses

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humaines. Hier dans le ruisseau, aujourd'hui dai:« les nues t. «.En d'autres termes^ abjurant Satan et ses trucs, j'ai revêtu la robe de lin des lévites, je me suis fait rÉliacin du grand art, je lui ai donné mon cœur, et j'espère bien qu'il me donnera autre chose en retour. . . Je fais du style, et du plus grand. Voyez-vous ce portefeuiUd eu maroquin rouge ? Il contient la moitié d'un drame» — œuvre gigantesque, colossale, — toute la synthèse du siècle I... Patience, vous m'en donnerez des nouvelles. Un jour Éliacin sera roi, et les pontifes de Baal plieront le genou devant lui.

L'entreprise sans doute est grande et périlleuse... Hais ma force est au Dieu dont Tintérét me guide... Il faut finir des Juifs le honteux esclavage Et faire aux deux tribus reconnattre leur roi.

Ainsi parlant , il présentait à Didier le portefeuille rouge. ^-«'Pesez-moi ça, lui dit-il. Deux kilos de grand style. Qu'en pensera l'univers ?«». «^ Mais en ce moment une réflexion lui vint, il appliqua son lorgnon devant son œil droite contempla Didier, qui soupesait le portefeuille, s'avisa que son paletot était fripé : C'est quelque pauvre diable, pensa-t-il< Il n'est pas venu ici pour rien. Je gage que le traître s'apprête à tirer de ses larges poches un volumineux manuscrit. C'est un éléphant en quête d'un cornac.

Il fit une pirouettoi reprit le portefeuille, et le mettant sous son bras : -^ Mon cher, s'écria-t-ilf vous vouliez voir, vous avez vu. A cette heure vous savez c6 que

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c'est qu'un grand homme. Arrêtons les frais; assez de flic-flac ; le rideau tombe^ la représentation est finie, éteignons les quinquets. Dieu vous ait en sa sainte garde I

Didier se leva, présenta sa carte à Prosper. — Voici mon adresse, lui dit-il. J'ai vu le grand homme, j'en suis émerveillé. Si vous aviez autre chose à me montrer, je serais enchanté de vous recevoir chez moi.

Gela dit, il s'inclina et sortit.

— Peut-être ai-je été un peu leste, se dit Prosper. Ce grand dadais fait de l'ironie. Il faut que ses moyens le lui permettent.

Ayant examiné la carte avec soin, il la serra au fond d'un tiroir.

Didier rentra chez lui peu satisfait de sa première entrevue avec son frère. Prosper ne lui revenait pas; de tous les Randoce que lui avait montrés son imagination, c'était le plus déplaisant. Son langage, ses manières, son portefeuille, ses deux kilos de grand style, — il ne lui faisait grâce sur rien. Plus que tout le reste, sa ressemblance avec leur père l'attristait; désormais il y avait preuve acquise. Quand la vérité déplaît, on ne l'accepte que sous bénéfice d'inventaire ; on se réserve de s'enquérir, on ne se rendra qu'après avoir touché au doigt et à l'œil. Didier avait vu, il avait touché ; plus de doute possible.

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Mécontent de son frère, il n'était qu'à moitié content de lui-même. L'expédient que lui avait conseillé M. Patru lui avait mal réussi, il avait entamé la campagne par une fausse manœuvre. — Joli début, pensait-il, et qui promet! Je n'ai aucun prétexte plausible pour retourner chez Prosper. Me rendra-t-il ma visite ? Il doit avoir une médiocre envie de me revoir. J'ai joué le rôle d'un niais, et mon paletot n'annonçait pas un Mécène. A-t-il seulement pris la peiae de regarder ma carte, de noter mon adresse ? Attendons, il sera toujours temps d'aviser.

Pour occuper son loisir, il se procura quelques ouvrages de haut calcul et se remit aux mathématiques, qu'il avait délaissées depuis longtemps. De tous les genres d'études, c'est le plus absorbant, le plus abstrait, celui qui fait le mieux oublier le monde réel. Didier se plongea dans ses intégrales, si bien qu'il pas- « sait des matinées entières sans se souvenir qu'il avait un frère, lequel se nommait Randoce et faisait des gargouillades et du style. L'après-midi il se promenait sur les boulevards ; le soir il allait aux Français. Le lever du rideau lui causait toujours une émotion pleine de charme ; il croyait voir se lever devant lui la grande toile peinte de la vie. Allait-il enfin savoir ce qu'il y a derrière?

Il fut plus de trois semaines sans avoir de nouvelles de Prosper. U eut quelque velléité de repartir pour Nyons. — Après tout, se disait-il, je suis venu pour voir mon frère, je l'ai vu, et je ne sais trop quel service je

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pourrais lui rendre. II a un air de santé, il n'est point dans la misère; son mobilier est assez cossu, et les jolis bronzes qui garnissent sa table ronde ont dû coûter gros. La chronique veut qu'il ait dissipé son patrimoine; il lui en est sûrement resté quelques bribes dont il a su tirer parti; il faut croire que dans le temps qu'il était crabe il a mis quelque chose de côté. Avec cela je ne vois pas qu'il ait besoin de mes conseils; il est fort content de lui, peu disposé à me consulter surrien« Les sorcières lui ont dit : Tu seras roi. Il s'apprête à ceindre le bandeau royal. Laissons4e monter sur son trdne; si le pied lui glisse, nous verrons à le consoler. A quelques jours de là, en entrant dans un café du boulevard, Didier entendit prononcer le nom de son frère. Il ouvrit Poreille et saisit le dialogue suivant :

— A propos, j^ai rencontré Randoce* Il y a des siè- •cles que je ne l'avais vu.

—Personne ne le voit. A-t-il toujours son air de pigeon plumé?

— Point du tout. Je ne sais h quel râtelier il mange; mais le gaillard s'est refait.

—Et il refait les autres. Je n'ai jamais pu souffrir ce garçon. Boutonné jusqu'au menton, cousu de mystère de la tète aux pieds, insolent en diable, c*est le roi des poseurs. On assure qu'il posait déjà devant sa ndurrice; le petit gueux se drapait dans ses lisières... Ah t çà, que fait-il ? Est-il en traiii d'abattre une machine?

— Monsieur fait du style. Il n'a rien que deux ou trois chefs-d'œuvre sur le métier; il â découvert la

poésie de l'avenir ; il est en passe de devenir un homme immense.

— Parbleu I II est convenu que, lorsqu'on n'a pas de talent, on fait du style et Ton pose pour l'immensité... £t de quoi vit ce géant ? Il mç doit deux pièces de cent sous.

— n ne m*a pa6 dit son secret. On prétend qu'il joue; d'autres assurent qu'il a hérité. A moins qu'une femme au cœur immense... L'abtme appelle Tabtme. Je me suis laissé conter...

En ce moment, un ami de ces messieurs vint s'asseoir à leur table et se mit à leur conter je ne sais quelle anecdote decoulisses.Unefutplus question de RandocCi Didier sortit, résolu à passer un mois encore à Paris*

Le surlendemain, comme il ne pensait à rien moins^ Baptiste lui annonça la visite de M. Prosper Randoce< Didier prit le temps de faire un peu de toilette^ soigna son nœud de cravate et parut d'un air d'Apollon devant Prosper, qui l'attendait en fredonnant une romance* Les deux frères se regardèrent avec étonnement ; ils avaient peiiie à se reconnaître. — « Mon provindâl à la tournure d'un gentilhomme, » se disait Prosper, qui avait appliqué son lorgnon sur son œil. — « Mon demi* frère a presque Tair d'un galant homme, » pensait Didier.

Ils s'assirent au coin du feu et entrèrent en propos* Prosper avait laissé chez lui, aivec sa robe de moine, ses hâbleries et ses façons cavalières. Il avait bon ton, par^ lait assez posément de toutes choses, avec une certaine

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modestie de lui-même. Il était ce jour-là dans une veine de mélancolie douce qui intéressa Didier. Il se plaignit des difficultés delà vie et de Fart. Jadis, disaitil, tout lui semblait aisé; mais depuis qu'il avait renoncé auK vanités de la petite littérature, depuis qu'il avait eu» comme saint Paul^ son chemin de Damas et que les splendeurs sacrées de Fidéal lui étaient apparues, il était devenu sévère pour lui-même ; il lui venait des doutes sur sa vocation, sur son talent, il avait des phases d'incertitude, de découragement et de dégoût. Dur labeur que celui de l'artiste I Comme Jacob, il doit lutter avec Dieu. Pour éprouver la patience de ses serviteurs, ce Dieu redoutable se dérobe à leurs étreintes, frappe de mort leurs cœurs et leurs bras, les plonge dans l'engourdissement du désespoir et de l'impuissance... Prosper fit un tableau vraiment pathétique des angoisses de l'artiste aux prises avec son sujet, tourmenté du démon, s'épuisant en efforts pour incorporer son rêve dans son œuvre. Didier lui passa, en considération de ses bons sentiments, quelques phrases ampoulées, quelques mots de six pieds, quelques hyperboles par trop huppées. Il profita dés boHnes dispositions où il le voyait pour hasarder quelques conseils, qui furent reçus avec déférence; puis on causa de Shakspeare, et Prosper fit paraître un enthousiasme dont son frère fut édifié ; bref ils se séparèrent assez bons amis.

Ils se revirent quelques jours plus tard. Prosper fit à Didier les honneurs de son portefeuille rouge, et lui donna lecture de plusieurs fragments de son drame,

PROSPBR RANDOCE. 118

qui furent écoutés avec plaisir. A vrai dire, il n'y avait que des moitiés de scènes dans ce portefeuille qui renfermait la moitié d'un chef-d'œuvre, disjecti membra poetœ. A soa talent de poésie, Prosper joignait un talent de lecture encore plus remarquable; personne n'était plus expert que lui dans l'art de faire ronfler le vers et d'escamoter les chevilles. Le lendemain, les deux frères confirmèrent leur bonne entente dans une promenade qu'ils firent à Neuilly, et la semaine suivante, revenant du bois, ils dînèrent ensemble au Café anglais. Ce fut Prosper qui composa la carte, ce fut Didier qui la paya. Dans cette occurrence, le pontife du grand art déploya une étonnante vigueur d'estomac et de profondes connaissances de gourmet. C'était un de ses adages que la fourchette est la première des armes savantes.

Je peux assurer que dans ces diverses rencontres sa compagnie ne fut pas toujours également agréable à Didier. Durant des heures entières, il était simple, aimable, bon garçon, presque modeste ; puis tout à coup survenaient de brusques remontées de vanité littéraire. — Sauve qui peut! disait tout bas Didier, — et il secouait ses oreilles. Il en était venu à reconnaître qu'il y avait dans son frère deux hommes : il appelait l'un Ranàoce, l'autre Prosper, et il préférait infiniment Prospesr à Randoce.

Vers la fin de décembre, il reçut une lettre de M. Patra et il y fit la réponse que voici :

€ Vous voulez que je vous fasse son portrait. Il est de

lu PROSPBB, aikMBOOS.

ma taille, plus chevelu que moi, le teint d'une pâleur mate, le corps vigoureux, la figure fine. Je n'aime pas ses Neux; ils ont un éclat dur. Quand ils s'adoucissent, son visage a du charme, et les femmes doivent le trouver séduisant.

«Du reste, votre siège est fait : vous n'aimez pas les gens de lettres, et vous avez décidé que mon homme j comme vous l'appelez, est un bohème, un viveur. Je ne suis pas si avancé que vous; je suspends mon juge* ment jusqu'à plus ample informé. Je procède lentement dans mon enquête ; le métier de questionneur n'est pas mon fait ; mais j'ai des yeux, et je m'en sers.

«J'ai suivi votre conseil: il ne sait pas que je suis son frère. A vrai dire, mon entrée fut gauche; Prosper me prit pour un niais. J'en ai appelé, et j'aime à croire qu'il a réformé sa sentence. Nous nous voyons souvent. Ne vous figurez pas qu'il vive dans un grenier, ni que son habit soit percé par le coude. Il habite un appartement de trois pièces bien meublé; sa garde-robe est bien montée. Quelles ressources possède«t*il ? Je n'en sais trop rien. Pour le quart d'heure, il ne gagne pas un sou ; il a renoncé au journalisme pour se vouer tout entier à un ouvrage de longue haleine qui doit régénérer la littérature et immortaliser son nom... Ma phrase est un peu longue, comme ses espérances... Il ne vit donc pas de son travail. Peut-être, après avoir dissipé une partie de son patrimoine, at-t-il su se ranger & temps. Cependant je ne serais pas étonné qu'il jouAt. Il a le pouls fébrile, le ton saccadé et l'humeur inégale

PROSPEB BANDOOE. 115

d'un homme qui entretient des relations suivies avec le hasard. Il y a huit jours, ses pieds ne tenaient pas à la terre, il avait le geste d'un homme qui fait rafle, et en parlant il ouvrait la bouche toute grande comme pour avaler la mer et les poissons* Avant hier, à son air sombre, je crus deviner qu'il avait été décavé la veille dans un tripot. Peut-être me trompé-je ; peut-être estil sombre ou serein selon que la rime lui vend plus ou moins cher ses faveurs.

«Vous me demandez s'il a des principes. Quelle question, ô na!f notaire I Sommes-nous bien sûrs d'en avoir, vous et moi? Nous sommes d'honnêtes gens, parce que nous ne pouvons être autre chose; mais connaissez-vous de par le monde beaucoup de vertus raisonnées?... Franchement, mon homme n'est pas un saint. Preuve de cela, c'est qu'il aime à^ se vanter de toutes les vilenies qu'il n'a pas faites. L'autre jour, il me conta qu'il avait eu plus d'une fois l'occasion de se vendre, qu'on lui avait fait de superbes propositions et qu'il avait refusé les présents d'Artaxerce. Il m'assura aussi que, dans le temps où il écrivait de la critique de théâtre, il n'avait jamais fait chanter personne. Pour ne pas demeurer en reste, je lui contai de mon côté qu'un jour j'étais resté tout seul, pendant cinq mmutes, dans la boutique d'un orfèvre, lequel était sorti pour chercher la monnaie de mon billet, et que je n'avais rien mis dans mes poches. Je le priai, si jamais il écrivait ma biographie, de ne pas oublier ce trait. Il me répondit que le cas était bien différent. Il avait raison ; mais

je ne pus m'empêcher de regretter qu'il eût tant réfléchi sur cette différence.

«Vous me demandez s'il a du talent ; je suis tenté de le croire. Il m'a lu deux cents vers de sa façon où il y a du souffle, de la flamme, des images fortes et hardies. Je préfère ces vers-là, Dieu me le pardonne I à tous les Jardins du monde; mais je crains qu'il ne soit paresseux. Il n'est pas le maître de ses idées ; elles sont ses maîtresses, qui le mènent où il leur plaît. Son porte- . feuille est plein de fragments de scènes. Ces fragments réunis formeront-ils jamais une œuvre? Voilà le hic. Le grand drame auquel il travaille ainsi par morceaux est intitulé le Fils de Faust, ce doit être la synthèse du siècle. Ces grands mots mie font peur. En attendant, il est aussi fier de ce qu'il ne fait pas que de ce qu'il fait. En littérature comme en morale, il attache beaucoup de prix à ses mérites négatifs, et s'il se vante de n'avoir fait chanter personne, il se vante aussi de ce qu'il n'écrit plus dans les journaux, de ce qu'il ne fait ni chroniques, ni feuilletons, ni correspondances, ni nouvelles à la main, ni vaudevilles, ni comédies en prose, ni romans. Quand il me récite cette litanie, je pense .à ses deux vaudevilles siffles et à la fable du Renard. Moi non plus, je n'écrirai jamais de vaudevilles ; mais vraiment il me semble que rien n'est plus facile.

« Comprenez-vous bien la situation ? Mon homme a renoncé à la petite littérature pour se consacrer au grand art. Il fait fi de son talent; il a juré qu'il aurait du génie ou qu'il mourrait à la peine. A merveille. Je

PROSPER RANDOCE. H7

lui reproche seulement de parler du grand art en termes de métier. Il se pique de faire des vçrs qui aient du chic; il se pique aussi de faire du style. Ce mot ne me plaît pas; il me semble qu'on a du style et qu'on n'en fait pas. Ce qui est certain, c'est qull prend sa vocation au grand sérieux; il croit à son étoile; les dieux eux-mêmes lui ont annoncé qu'il avait mission pour régénérer le théâtre. LeFih de Faust ne sera pas seulement un chef-d'œuvre, ce sera un événement. Aborde-t-il ce sujet, sa vaste crinière se hérisse, son œil lance la foudre, c'est Jupiter tonnant. Et ne croyez pas qu'il joue la comédie; il est tout le premier dupe de ses exagérations ; ses hyperboles lui montent à la tête, il se grise de ses prosopopées. Les poètes peuvent être des gens très-sincères dans leurs discours, dans leurs actions; mais il leur est difficile d'être vrais. Par nécessité de métier, ils se passionnent pour des fables, pour des êtres fictifs; ils mettent ce qu'ils ont de cœur au service de leur imagination. Quand leur cœur se trouve à sec, il est juste que leur imagination le rembourse de ses frais, et ils en arrivent à ne plus bien distinguer ce qu'ils sentent d'avec ce qu'ils inventent ; sont-ils pris du cerveau, ils croient avoir un polype au cœur. Randoce est extrême en toutes choses; aucun mot ne lui semble trop fort pour exprimer ce qu'il croit sentir. Ses admirations sont des enthousiasmes, ses joies des délires, ses mélancolies des désespoirs, ses indignations des fureurs. De quoi qu'il s'agisse, il voit tout de suite le parti à tirer de la situation, les ressour-

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ces qu'elle offre à l'éloquence ; sa tête est pleine de personnages tragiques; sans qu'il s'en doute, cesonteuK qui parlent pour lui^ qui brodent le canevas. Il y a des gens qui naissent avec des tréteaux aux pieds. La tirade est la seconde nature de Prosper Randoce.

«Ne médisons pas delà poésie, mon cher notaire. Si Prosper Randoce n'est pas un drôle, rendons-en grâce aux rimes riches du romantisme. Elles ont réparé, je crois, autant qu'il était en elles, le jvice de sa première éducation. «Je ne suis pas la rose, dit le proverbe persan ; mais j'ai passé près d'elle. » Prosper n'est pas un Pochon; seulement, élevé par ce juste, il a grandi et son ombre, sucé le lait de sa docte sagesse. Heureusement, parvenu à l'âge déraison, il a senti s'éveiller dans son cerveau le démon des vers ; une muse, une demimuse s'est approchée de lui ; pour purifier l'air infect et vicié qu'il respirait, elle a brûlé du romarin, de l'encens, un peu de laurier, puis elle a soufflé sur les taies qui couvraient ses yeux, et pour la première fois il a découvert dans le monde autre chose que les fanges de son ruisseau natal... Mon père avait coutume dédire qu'on ne doit jamais désespérer d'un sacripant qui a de l'imagination ; on ne sait tout ce qui lui passe par l'esprit. Ayant le goût de rêver, il se peut qu'un beau jour il imagine de devenir un honnête homme... Je ne prétends pas, monsieur le notaire, que Randoce adore la vertu. A vous parler franc, sa moralité me sembls douteuse. Il est ballotté, tiraillé entre des puissancee contraires. Ses instincts luttent contre ses rêves, pha-

PtlOSt»BR RANBOOË. itô

lange contre phalange : d'une part tout ce qu'il a hérité de son père adoptif, certaine bassesse native, de fâcheux souvenirs, des calculs sordides, des appétits déréglés ; d'autre part ses ambitions littéraires, des convoitises de gloire, le culte delà rime, de nobles fumées. Pochon tire d'un côté, la poésie de l'autre. Qui sera le vainqueur ?. . . Ce tiraillement perpétuel est un spectacle curieux, mais fatigant. Je crois voir un ballon auquel est attaché une nacelle qui a plus que sa charge. Le ballon veut monter; si on le laissait faire, il irait jusqu'aux étoiles, mais la nacelle résiste, le ramène en bas. Pour peu qu'il se dégonfle, patatras I tout tombera dans le ruisseau... Aider Randoce à gonfler son ballon, c'est le meilleur service qu'on puisse lui rendre. Et voilà pourquoi je ne souris point quand il m'annctoce que le Fik de Faust sera un événement^ ou qu'il se vante d'avoir refusé les trésors d'Artaxerce. Tout cela, c'est de l'hydrogène pour notre aérostat.

« Mon cher monsieur Patru, vous avez une idée fixe. Vous tremblez que mon homme ne me mette à contribution. Je lui ouvrirais de bien bon cœur et ma bourse et mon cofire-fort, si je le voyais daiis le besoin ; mais tranquillisez-vous. Il ne m'empruntera pas un sou. lia rompu avec tous ses anciens amis : il tenait, disait-il, àfaire peau neuve ; mais quand on a le goût de la tirade, on ne se peut passer d'un confident. Sa bonne étoile lui a fait rencontrer dans la personne de votre serviteur un honnête homme, un na!f quidam, qui ne se mêle point d'écrire, auquel il peut confier sans inquiétude ses pro-

ISO PBOSPB& BAMBOCl.

jets et ses espérances, et devant qui son génie fait la roue, exercice éminemment hygiénique. Notre liaison lui plait; il en sent le prix. Je suis son écouteur d'oflBce, il n'aurait garde de faire de moi son créancier, cela gâterait tout...»

En lisant cette lettre, M. Patru haussa plus d'une fois les épaules. Il répondit sur-le-champ: — « Exécutez religieusement les volontés de votre père. Si votre frère n'est pas dans la gêne, gardez-vous de lui faire des offres de service, ce serait l'induire en tentation; c'est bien cela qui gâterait tout. Je suis un têtu, mon cher garçon. Permettez-moi de me défier. Aidez, si cela vous plaît, à gonfler le ballon, mais pendant l'opération ayez l'œil sur vos poches.»

Le jour même où il reçut la réponse de M. Patru, Didier alla faire visite à son frère. J'ai dit que Prosper Randoce avait la vue courte. Les habiles gens savent se servir de ce qui leur manque.

Quand Didier entra, Prosper, qui était assis devant sa table à écrire, tourna rapidement les yeux vers lui, puis il leva les bras au ciel en poussant une exclamatioi douloureuse, après quoi il s'accouda, la tête basse et cachant son visage dans ses mains: — « Ahl monsieur DubiefI s'écria-t-il (c'était le nom d'un marchand d'objets d'art), vous êtes un terrible homme. On ne traque pas

PR08PBR RANDOOB. 181

ainsi les gens. Ma foil j'en suis désolé^ mais aujourd'hui vous n'aurez pas un sou de moi. Les eaux sont basses. La nuit dernière j'ai joué^ et j'ai perdu. Faites ce qui vous plaira, remportez vos bronzes, mon bel ami, et la petite Vénus, et le petit christ d'ivoire. Vous m'arracherez le cœur. Que vous importe? Ces petites bêtises-là, voyez-vous, étaient ma consolation, ma joie, les délices de mes yeux et de mon âme. Je n'avais qu'à les regarder et mon cœur entrait en danse, mes idées prenaient des ailes, il leur poussait des rimes à la tète et aux pieds, comme en avril poussent les bourgeons au bout des branches... Désormais il n'y aura plus rien là, plus rien !... » £t il s'appliqua un grand coup de poing sur le front.

Il avait débité ce petit discours tout d'une haleine et avec une telle volubilité que Didier n'avait pu placer un mot. Celui-ci se fit enfin reconnaître, et Prosper joua la surprise avec un parfait naturel. — Eh quoil c'est vous, mon chéri dit-il. Prenez-vous-en à mes yeux: ce n'est pas le premier tour qu'ils me jouent; mais aussi que ne parliez-vous ? C'est votre paletot gris qui est cause de ma méprise. Cet enragé M. Dubief s'habille de gris comme vous. Franchement je n'avais pas la conscience tranquille h son endroit; une conscience troublée évoque des fantômes... — Et à ces mots éclatant de rire : — Allons, j'en serai quitte pour la peur. « Remettons-nous, seigneur, d'une si chaude alarme.]» Asseyezvous là et causons de quelque sujet plus récréatif.

Didier s'assit : on causa théâtre, mais la conversation

i^Brf&iAi^

199 PBOiPBR AikMDOCl.

languissait; Prosper semblait distrait — Qa'ave&voas? lui dit son frère. Vous êtes tout rêveur. Permetteat-moi de vous faire une question. Clombien deveinrous à M. Dubief ?

— Ah çà t qu'est-ce qui vous prend? s'écria Prosper en se renversant dans son fouteuil. Laissez-moi donc tranquille avec ce diable d'homme. Je ne pense à lui que lorsque je le vois ou que je crois le voir.

— « Répondez-moi, insista Didier. Combien lui devezvous?

-* Si vous y tenez... Eh ! mon Dieu i une bagatelle» une misère,... quinze cents francs. Laisse&moi faire, demain soir je serai en veine :

J*a& dan* le oœar, Hector, on boa pnuBentioient* Et je dois, dâg demain, gagner aasurément.

--* Si M. Dubief est pressant, repartit Didier en regardant Prosper avec attention, je connais un meil* leur moyen de vous acquitter. Demandez-moi de vous avancer cettejsomme.

Les yeux de Randoce s'enflammèrent. U eut soin de détourner la tête pour dérober son émotion à Didier. Puis faisant un bond : -«• Ah 1 pour cela, non! s'écriat-il. Non, mille fois non. Je ne vous emprunterai jamais un liard, mon cher. Primo vous êtes quelque peu mon ami, et j'ai le culte de l'amitié. Les questions d'argent, voyez-vous, commencent toujours par être délicates et finissent quelquefois par être indélicates... D'ailleurs

PEOSPBR BANDOOB. 133

VOUS m'avez l'air d'un charmant garçon, d'une bonne pâte d'homme. Vous seriez le plus commode des créanciers« Avec vous je ne megènerais pas; je m'acquitterais Dieu fiait quand. Votre indulgence serait funeste à ma petite moralité, dont je prends le plus grand soin.

«^ Ahl par exemple, il ne tiendrait qu'à vous d'être exact, répliqua Didier. Si bon garçon que je sois, je ne m'y opposerais pas.

— Passe encore, poursuivit Prosper, passe encore si j'étais en peme de mon dtner de ce soir. Je ne me ferais pas conscience de recourir à vous;., mais des bronzes! une Vénus 1 des amours! c'est du superflu. Tant pis pour moi si j'ai des caprices dispendieux. Faites monter ici l'un de ces bourgeois qui passent dans la rue, le premier- venu, et demandez-lui si pour faire de beaux vers Prosper Randoce a besoin de posséder une table en acajou gamiede colifichetsl —Maroufle, me dira-t-il, rends*toi justice et bénis la Providence si elle te donne des chemises et un grabat... Ce gros monsieur a pour principe que les greniers ont été inventés pour les poètes et les poètes pour les greniers. Peut-être même lui a*t-on conté que les rossignols ehantent mieux quand on leur a crevé les yeux...

— « Je ne suis pas assez bourgeois pour vous reprocher vos bronzes, interrompit Didier avec un peu d'impatience; mais je suis trop votre ami pour ne pas regretter que la vue d'un paletot gris vous cause de si vives émotions.

— * Ne craignez pas pour moi les émotions. Qu'est-ce

tu paoSPBK RANBOCB.

que le talent? Une fièvre qui raisonne. Les adoucissants ne lui valent rien. On ne se grise pas de bouillon, et sans une pointe d'ivresse adieu l'inspiration I... Autrefois, mon cher, j'avais à mes trousses toute une meute de créanciers. De tous ces croquants, il ne m'est resté que Dubief. Ne m'ôtez pas Dubief. Je suis un garçon très-rangé. En fait de folies, je me suis réduit à la portion congrue. Tel que vous me voyez, je possède de petites rentes; ohl très-petites par exemple, tout juste assez pour vivre, et (admirez ma sagesse I) c'est bien à cela que je les emploie. J'ai dressé mon budget ou plutôt mes deux budgets, l'ordinaire et l'extraordinaire, le budget des besoins et le budget des caprices. . . Et tenez, quand je vous disais tout à l'heure, croyant parler à Dubief, que mon escarcelle était vide, je mentais impudemment. Il y a dans ce tiroir un petit rouleau de napoléons qui doit me servir à payer mon terme le mois prochain. Je suis le modèle des locataires^ toujours prêt h l'échéance. Vous voyez que je pourrais payer un àcompte à Dubief; mais la sévérité de mes principes ne me permet pas de prendre un centime sur mon budget ordinaire pour payer Dubief. Les virements répugnent à ma conscience. Que diable I on a des principes ou on n'en a pas. Pour payer Dubief, — c'est un nom générique : mes Dubiefs sont mes caprices, — autrefois, pour payer mes caprices, je faisais de la copie pour un journal à deux sous. J'en pourrais faire encore, ma prose est cotée cher sur la place; mais que les principes sont gênants! J'ai juré de ne plus écrire une ligne de prose.

PROSPER RANDOGE. 125

et je tiendrai parole. Jouer est plus honnête... Ne faites pas la grimace ; je vous parle d'un petit baccarat, tranquille, discret. Que voulez-vous? j'ai un bonheur insolent. J'ai perdu hier, je me rattraperai demain, et Dubief aura son à-compte.

C'est toujours là qu'il en revenait. Didier fit un effort, accoucha d'un sermon en trois pointscontre la fureur du jeu. Prosper l'écoutaen silence; il s'était levé et se promenait à petits pas dans la chambre, rentrant sa tête dans ses épaules, comme un homme qui reçoit une averse. Didier était , à vrai dire, un médiocre prédicateur; sceptique par tempérament, il estimait que toutes les vérités morales sont à demi fausses. Une telle disposition d'esprit est peu favorable à l'éloquence; les mais et les si sont un grand rémora pour un orateur. Il ne laissa pas de s'évertuer. — Faisons un traité, dit-il par manière de péroraison.ie vous avancerai les quinze cents firancs, vous paierez Dubief, et vous me promettrez de rester quinze jours sans toucher une carte. Il y a commencement à tout. Pendant ce temps, vous inventerez une autre façon de passer vos soirées...

— Et le diable n'y perdra rien, dit Prosper; mais si je ne joue plus,'dites-moi, je vous prie, où je me procurerai de quoi vous rembourser.

— Je prendrai patience, j'attendrai jusqu'à la première représentation du Filsde Faust; mais je veux vous proposer autre chose. Vous avez beau dire, vous ne me persuaderez pas que les poursuites d'un créancier cl les émotions d'une partie de baccarat aient jamais donné

126 PR08PER RANDOOB.

du génie à personne; je me défie de la fièvre et des fiévreux. Il faut se bien porter pour écrire des veirs qui se portent bien; il y a de la joie dans tous les chef^-d'œuvre^ la joie d'un esprit qui s'est affranchi de la vie et voit tout d'en haut. Si j'étais poète, je me ferais un de^ voir d'être heureux, et k cet effet je tâcherais d'avoir peu de besoins...

-^ Tat ta! tal interrompit Prosper. Je vous vois venir; nous reprenons tout doucement le chemin du grenier. ;Halte-là! Le grenier ne me plaît pas, et j'ai la sainte horreur des balançoires...

Mais vous aviez, disiez-vous, une proposition à me faire.

— La voici : je possède en Dauphmé, près de Nyons» un assez joli castel. J'y retournerai avant peu. Si vous étiez sage, vous partiriez avec moi. Je vous offre un appartement commode, en bon air, en plein jour, autant de pièces qu'il vous plaira. Vous auriez sous la main des bois, des rochers, des solitudes. Silence parfait ; nous tiendrions les fâcheux à distance. Pour quelque temps, vous oublieriez Dubief, tous les paletots gris, tous les tapis verts du monde, toutes les petites et grandes servitudes qui grèvent votre vie. Libre de tout tracas, tranquille comme un cerf au ressui, vous auriez le cœur à l'ouvrage et des facilités de composer et d'écrire dont vous seriez confondu. Tout coulerait comme de source, avec liberté, avec bonheur. Quel fraîcheur de style! quelle vivacité de coloris! Je veux qu'avant six mois d'ici te Fils de Faust soit parachevé. El je suspendrai à

PROSPËR RANDOCB. 127

la porte de ma maison un écriteau portant : C'est ici que le grand homme écrivit son premier chef-d'œuvre*

Pendant ce discours, Randoce faisait une étrange grimace. *^ Ma parole I s'écria4-il en s'inciinant jusqu'à terre, vous êtes prodigieux. Je vous proclame le premier homme du monde pour dire agréablement des choses lugubres;... mais c'est un enterrement de première classe que vous me proposez-là f Serviteur h votre seigneurie! On ne respire qu'à Paris, on ne travaille qu'à Paris, et il y a plus d'esprit dans un méchant pavé de la rue Mouffetard que dans tous les rochers dauphinois dont vous me faites fête.

— Ma seigneurie n'est pas encore sur r^on départ. Promettez-moi de réfléchir à ma proposition. Vrai, vous auriez tort de la refuser.

— SoitI j'y réfléchirai. Je suis capable dé tout pour obliger mes amis.

Didier se retira; une demi-heure après, Prosper avait en main quinze billets de cent francs que lui apporta Baptiste. Il les compta et recompta; il contemplait avec admiration cette petite liasse qui lui paraissait pleine de promesses. — Ah çâ I dîsait-il, c'est un homme unique que ce Peyrols, un homme des anciens jours, un vrai trésor. Ce qui m'arrive n'est pas de Ttiistoire, c*est de la légende. Voilà un garçon qui vit à Nyons et qui y lit des vers : premier miracle ; il entend parler des Incendies : second miracle; il les achète et les admire : troisième miracle, plus fort que les deux autres ensemble. Il accourt bride abattue à Paris pour m'ap-

lis PBOSPBR RAMIKMnE.

prendre que je sois un grand homme, œ dont je me doutais; je le recois comme mi diien dans on jeu de qniUes, il ne se rebute pas, il entrq>rend de m'apprivoiser, et an premier signe qne je hd fiiis : Baptiste, allez porter quinze cents francs à mon ami le grand homme en loi demandant pardon de la libarté grande... Mais quel est donc ce secret? Apparemment cet aimable gentilhomme s'^muyait à monrir dans sa gentilhommière; pour se dégonrdir, faute de mieux, l'idée lui est venue de jouer le rôle de petit Mécène... A moins qu'il ne soit affilié à la société de Saint-Yincent-de-Paul... Cependant il n'a pas l'air dévot, et sa petite homélie, froide à la glace, était plus philosophique que chrétienne... Prosper, mon ami, gardons-nous d'approfondir ces mystères sacrés, insondables à notre faible intelligence. Ceci du moins est clair...

Et il contempla une fois encore les billets avant de les serrer dans son bureau. Il va sans dire qu'il se promettait de tenir son aventure secrète; lamodestie de Didier ne courait aucun risque» Prosper n'était pas disposé à faire bruit de ses libéralités. Il aurait voulu rendre le trésor invisible pour tout autre que lui, le mettre sous clef. Il était de l'avis de La Rochefoucauld, qui a dit qu'un honnête homme est un trésor caché, et que celui qui Ta trouvé fait fort bien de ne pas s'en vanter.

Là-dessus, comme pour confirmer le mot de Didier que le bonheur féconde le talent, il se sentit pris d'une furie de travail, et après avoir passé deux ou trois fois la main sur son front ossianique il écrivit d'arraché-

PROSPER RANDOCX. 139

pied ane tirade de soixante alexandrins, qu'à peine les eut-il achevés il déclama d'une voix tonnante. Il y en avait sur le nombre deux ou trois qu'un grand poète n'eut pas désavoués; le reste était un pâle et maladroit pastiche à'Bemani. Aprèâ s'être essayé dans le genre de la poésie réaliste, se dégoûtant de la physiologie, il en était revenu aux grands modèles romantiques. Son tort était de trop se ressouvenir en écrivant et de prendre pour des trouvailles de son génie toutes les bonnes aubaines de sa mémoire. Le Vieillard stupide^ il F aime I et le Charlemagne, pardon/ étaient ses deux chevaux de bataille; il les fourrait partout, avec des dagues, des lances, des échelles de corde, des sons lointains de cor dans l'ombre, des casaques de soie, des chapeaux à plume et toute la défroque fripée du romantisme. Il est dangereux de faire redire h une petite trompette les éclatantes fanfares d'un clairon de haut bruit.

Quand il eut fini, il s'en alla dîner, voyant l'avenir en rose et chantonnant entre ses dents : — Didier, mon ami, si tu n'existais pas, il faudrait t'inventer I

De son côté, Didier faisait ses petites réflexions.

Prosper l'avait-il pris, oui ou non, pour M. Dubief. Cet

important problème lui tenait l'esprit en suspens; il ne

savait comment s'y prendre pour éclaircir ses doutes.

— Je suis tenté de croire, se disait-il, que Prosper est

sincère et que Randoce est habile. Prosper part de la

main, il n'est pas maître de son premier mouvement, il m'a

confessé naïvement qu'il avait des goûts dispendieux et

180 PtlOSt^ER &ANDOCB.

que le jeu fournit à sa dépense. Randoce Ta laissé dire; ce Randoce me connaît bien, il a deviné que la franchise a des séductions auxquelles je ne résiste pas. Reste à savoir si c'est Prosper ou Randoce qui est myope et lequel des deux a imaginé que mon paletot gris res** semble à celui de M. Bubief.

Didier n'était pas sans se faire quelques reproches; il sentait qu'il avait mal rempli ses fonctions de tuteur^ faiblement prêché contre le jeu et mis trop d'empressement à offiîr les quinze cents francs. Son laisser^aller^ son extrême facilité d'humeur, risquaient, comme le lui écrivait M. Patru, d'induire son frère en tentation. Le lendemain, pour l'acquit desa conscience, il résolut de se rendre chez M. Dubief, et, tout en marchandant quelque objet d'art, de s'informer si Prosper avait payé sa dette* M. Dubief était un honmie à voir, et qui pouvait lui fournir d'utiles renseignements sur son Télémaque. Il se mit en chemin; arrivé à la porte et comme il avait déqk la main sur le bouton, le cœur lui faillit. La petite enquête qu'il s'était proposé de faire répugnait à sa délicatesse; il tourna bride et s'en alla. Cependant il ne tarda pas h se reprocher sa lâcheté, il revmt sur ses pas, et, sa résolution faiblissant de nouveau, il perdit une demi-heure à passer et repasser devant le magasin. Enfin, prenant son parti, il entra d'un air délibéré, sous le prétexte d'examiner un charmant groupe d'Andromède et de Persée qui était exposé à la vitrine. Pendant qu'il devisait avec M. Dubief, le nom de Randoce lui vint plus de dix fois au bout de la langue; impossible do

PR08PBR RAHDOOBi 131

l'articuler, ses lèvres se raidissaient, et il se relira en emportant F Andromède, dont il n'avait cure, et sans avoir hasardé une question. Pour se consoler, il se dit que souvent on atteint mieux le but par une générosité qui ne prévoit rien que par Fexcès des petites précautions. Son frère serait sensible à la délicatesse de son procédé; en s'en remettant à sa parole, il le piquerait d'honneur; lui témoigner une entière confiance^ c'était l'aider à goiifler son ballon. Que ne se dit-on pas pour

se persuader qu'en suivant son humeur on agit par principes i

On soir qu'il neigeait à gros flocons, Didier, renonçant à sortir, s'enveloppa dans sa robe de chambre, chaussa ses pantoufles, et s'établit au coin de son feu. Les pieds allongés sur les chenets, il ouvrit un volume de Shakspeare et relut fe Songe d'une nuit d^étê. Le touchant de sa baguette, Titania le transporta en un clin d'œil dans ce bois « où le thym exhale ses senteurs, oft croissent les grandes primevères et les violettes au front penché. » Devant ses yeux voltigeait l'essaim des fées, les unes mouchetant de rubis la robe d'or des primevères, d'autres, les mains enlacées, dansant des rondes au bord d'une claire fontaine, d'autres encore enlevant ses aile» à la chauve^souris pour en vêtir les sylphes ou pourchassant le hibou criard qui, toute la nuit, insulte ef

132 PROSPBR RANDOCE.

gourmande les esprits de Fair. La tête pleine de rêves, les yeux pleins de visions, Didier avait perdu terre depuis longtemps, quand tout à coup, vers onze heures, un violent coup de sonnette ébranla la maison. L'instant d'après, la porte du salon s'ouvrit, et Prosper entra avec fracas, le chapeau sur la tête, au grand ébahissement de Baptiste, qui n'admettait pas qu'on se présentât si cavalièrement devant monsieur. Prosper avait le teint échauffé, l'œil allumé; on pouvait supposer, sans lui faire tort, qu'il avait fait à son dîner de copieuses libations. Il était enveloppé d'un grand manteau couleur de muraille qui lui descendait jusqu'aux talons, et dans l'ampleur duquel il cachait quelque chose. Ce quelque chose était sûrement une femme, car Didier voyait passer par-dessous le manteau, h côté des bottes de son frère, deux petites bottines de prunelle.

— Devinez ce que je tiens là ! s'écria Prosper. Combien m'en donnez-vous?

Comme Didier ne sonnait mot : — Sotte question I poursuivit-il. Ce que je tiens là, je ne vous le donnerais ni pour or, ni pour argent, et quand vous m'offririez en échange vos sept châteaux de Bohême, pour rendre le troc égal vous me devriez du retour... Attention, le spectacle va commencer. Il vous est permis de voir, et même de toucher... Compagne de ma misère, consolatrice de mes douleurs, ange de ma vie, muse de mon génie, sortez de la nuit où se dérobe votre beauté.

A ces mots, le manteau s'entr'ouvrit et laissa paraître les deux yeux les plus émerillonnés que Didier eûl

PROSPER RANDOGB. 133

jamais vus. — • Elle s'appelle Carminette , poursuivit Prosper.

Et, prenant la jeune fille par les deux mains» il la fit pirouetter. — Eh bien! qu'en pensez-vous ? Êtes-vous connaisseur? Que vous semble de ce minois chiffonné, de cette coiffure hurlupée? Peut-être préférez-vous la Vénus de Milo. La Grèce ne s'y connaissait pas. Vivent les nez retroussés I ... Et vous, ma fille, soyez sage. Monsieur est mon ami et, qui plus est, gentilhomme. Ne cassez rien ici, observez-vous, châtiez votre langage, et quoi que nous disions, ne faites point de commentaires à la hussarde.

Puis, la conduisant devant Didier : — Regardez-la bien, tout à l'heure vous l'entendrez. Vous êtes né, mon cher, sous une heureuse constellation. Vous êtes le premier à qui je montre cette dixième muse. Je la tiens cachée à tous les yeux jusqu'à ce que l'heure ait sonné de la révéler au monde. La petite fille que voici est un prodige, une étoile en espérance; elle dépassera les plus fameux modèles; ce qu'on vante aujourd'hui pâlira devant sa gloire. Un jour tous les cafés-chantants se la disputeront à prix d'or. Elle a cent mille livres de rente dans le gosier. Vous en jugerez tout à l'heure...

Didier ne bougeait non plus qu'une souche. Carminette s'était inclinée vers lui et le tenait sous le feu de son regard. Ces yeux de chat sauvjige, dont il sentait l'égratignure, lui causaientunsingulier malaise. Il venait de se plonger dans toutes les féeries de Shakespeare; il avait dans la tête des Hélène, des Hermia, de» Hio-

poly te, des Titania, toute une légion de fantômes aériens, tout ce qui voltige et bourdonne au fond des bois dans una nuit d'été. Et tout ii coup il se trouvait en préseace d'une méchante robe de soie reprisée, d'une petite fiUa qui n'était pas jeune, d'un gamin qui semblait être une femme, d'une femme qui était un à peu près de hussard, •* fruit très-vert et très-mûr, commencement qui était une fin. Plus de page à tourner : le premier mot du livre était le dernier. Mi figure, ni beauté, ni gr&ce, et, chose étrange, les yeux ne pouvaient se détacher de cette laiderop. C'était un charme ou plutôt un sortilège; elle attirait le regard comme l'aimant attire le fer. Ni sexe, ni âge; elle avait enjambé la vie d'un ^eul bond et se trouvait à l'autre bout avec des joues roses. Son sourire disait qu'elle n'avait plus rien à apprendre, et pourtant il y avait de l'ingénuité dans son effronterie. Elle n'eût rien inventé par elle-même, mais elle avait eu d'habiles mattres qui lui avaient seriné la vie; sa mémoire étant bonne, elle savait sa leçon sur le bout du doigt. Titaui» et Garminettei quel contraste I... ta jeune fille devina tant bien que mal l'impression qu'elle produisait, et sourit. — * Moq bon , dit-elle à Prosper, il faut nous eu aller. J'intimide monsieur.

-r** On a vu des héros, dit Prosper, qui se troublaient devant une bergère.

•rr^ Ah I permette?, repartit Pidier en se faisant une Gontenance^ je suis un provincial qui vois pour la première fois une étoile. Toutes les nouveautés m'étonnent; par bonheur mes étonnements ne durent guère.

PE08PBR RÀKBOOB. 185

— Il a retrouvé sa voix, dit Carminette en essayant nn pas de zéphire. Le voilà parti. Tout h l'heure nous aurons un di3Cour$..« J'aimerais mieux un gloria,

Didie; sonna Baptiste, lui commanda de préparer un punch, après quoi Prosper commença en termes pompeux, la biographie de Carminette. Cette humble piqueuse de bottines avait été découvei^te par lui dans un bal public où elle tentait vainement fortune, la plupart des hommes étant trop sots pour soupçonner à la simple vue d'un diamant brut ce que sera le bijou monté. Lui, Prosper, de son œil d'aigle, avait deviné sur-le-champ Carminette et le miraculeux génie qui dormait dans cette tête inculte, comme le feu sommeille dans les veines du caillou. Sans lui, le monde eût à jamais été privé de cett^ étoile* U l'avait mise dans ses meubles et s'é* tait chargé de son éducation ; il composait pour elle tout un répertoire de chansons qu'il lui apprenait h chanter et h mimer, lui enseignant en outre les quatre arts libéraux, c'est«à«-dire à marcher, à danser, h se coiffer et h rire. Le noviciat de Carminette touchait à son terme; bientôt Prosper lancerait cette prodigieuse enfant, dont le talent éclaterait comme un coup de foudre sur Paris confondu. Elle était sa fille, son élève, sa découverte, son œuvre, son invention; il s'était imposé pour elle les plus lourds sacrifices; elle le paierait au centuple de toutes ses avances. Un immense avenir était promis h cet immense génie.

On a remarqué que tout écrivain a son mot favori, qui revient constamment sous sa plume. Dans telle page

PR08PER RANDOCE. 137

S'étant levée, le nez au vent, le poing sur la hanche, elle entonna une chanson intitulée la Vache qui galope, ramassis d'inepties dont les trois quarts furent perdus pour Didier. Son premier mouvement fut de se boucher les oreilles. Garminette avait une voix aigre, rauque, qui raclait le tympan, des notes de fausset qui le déchiraient; cette voix ne semblait pas humaine : on eût dit tantôt le gémissement d'une porte qui grince sur ses gonds, tantôt le piaulis d'une perruche et tous les cris divers d'un chasseur qui froue. Cependant à peine eutelle entamé le second couplet que Didier fut pris d'une curiosité plus forte que sa répugnance; il y avait dans cette étrange musique endiablée une sorte de ragoût dont il sentait la pointe. Il se débattit quelque temps contre ce plaisir malsain, puis il y céda et devint tout yeux, tout oreilles. Où la maestria va-t-elle se nicher ? Garminette avait de merveilleuses façons d'ouvrir la bouche, de la fermer, de lancer la note, de la retenir, de remuer sa tête, ses épaules, ses hanches; elle disait le mot et faisait deviner la chose. Ghacune de ses intonations était riche de sous-entendus; ses yeux et ses sourires semblaient jouer de la griffe et emportaient la pièce. Et que dire de ses gestes? Rien de plus admirable que la chiquenaude dont elle accompagnait le refrain de chaque couplet, chiquenaude à jeter en l'air la morale, tous les corps de TÉtatet tous les cultes reconnus. Gette chiquenaude était un chef-d'œuvre , une protestation sans réplique contre l'ordre de choses établi; cela disait clairement : Il n'y a plus rien. Du reste Garminette savait ce

132 PROSPBR RANDOCB.

gourmande les esprits de Tair. La tête pleine de rêves, les yeux pleins de visions, Didier avait perdu terre depuis longtemps, quand tout à coup, vers onze heures^ un violent coup de sonnette ébranla la maison. L'instant d'après, la porte du salon s'ouvrit, et Prosper entra avec fracas, le chapeau sur la tête, au grand ébahissement de Baptiste, qui n'admettait pas qu'on se présentât si cavalièrement devant monsieur. Prosper avait le teint échauffé^ l'œil allumé; on pouvait supposer, sans lui faire tort, qu'il avait fait à son dîner de copieuses libations. Il était enveloppé d'un grand manteau couleur de muraille qui lui descendait jusqu'aux talons, et dans l'ampleur duquel il cachait quelque chose. Ce quelque chose était sûrement une femme, car Didier voyait passer par-dessous le manteau, à côté des bottes de son frère, deux petites bottines de prunelle.

— Devinez ce que je tiens là I s'écria Prosper. Combien m'en donnez-vous?

Comme Didier ne sonnait mot : — Sotte question I poursuivit-il. Ce que je tiens là, je ne vous le donnerais ni pour or, ni pour argent, et quand vous m'offririez en échange vos sept châteaux de Bohême, pour rendre le troc égal vous me devriez du retour... Attention, le spectacle va commencer. Il vous est permis de voir, et même de toucher... Compagne de ma misère, consolatrice de mes douleurs, ange de ma vie, muse de mon génie^ sortez de la nuit où se dérobe votre beauté.

A ces mots, le manteau s'entr'ouvrit et laissa paraître les deux yeux les plus émerillonnés que Didier eûi

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jamais vus. — » Elle s'appelle Garminette , poursuivit Prosper.

Et, prenant la jeune fille par les deux mains, il la fit pirouetter. — Eh bien! qu'en pensez-vous ? Êtes-vous connaisseur? Que vous semble de ce minois chiffonné, de cette coiffure hurlupée? Peut-être préférez-vous la Vénus de Milo. La Grèce ne s'y connaissait pas. Vivent les nez retroussés i ... Et vous, ma fille, soyez sage. Monsieur est mon ami et, qui plus est, gentilhomme. Ne cassez rien ici, observez-vous, châtiez votre langage, et quoi que nous disions, ne faites point de commentaires à la hussarde.

Puis, la conduisant devant Didier : — Regardez-la bien, tout à l'heure vous l'entendrez. Vous êtes né, mon cher, sous une heureuse constellation. Vous êtes le premier à qui je montre cette dixième muse. Je la tiens cachée à tous les yeux jusqu'à ce que l'heure ait sonné de la révéler au monde. La petite fille que voici est un prodige, une étoile en espérance; elle dépassera les plus fameux modèles; ce qu'on vante aujourd'hui pâlira devant sa gloire. Un jour tous les cafés-chantants se la disputeront à prix d'or. Elle a cent mille livres de rente dans le gosier. Vous en jugerez tout à l'heure...

Didier ne bougeait non plus qu'une souche. Garminette s'était inclinée vers lui et le tenait sous le feu de son regard. Ges yeux de chat sauvige, dont il sentait l'égratignure, lui causaientunsingulier malaise. Il venait de se plonger dans toutes les féeries de Shakespeare; il avait dans la tête des Hélène, des Hermia, des Hin-

poly te, des Titania, toute une légion de fantômes aériens, tout ce qui voltige et bourdonne au fond des bois dans una nuit d'été. £t tout à coup il se trouvait en préseaca d'une méchante robe de soie reprisée, d'une pe^ titQ dUd qui n'était pas jeune, d'un gamin qui semblait être une femme, d'une femme qui était un k peu près de hussard, *— fruit très-vert et très-mûr, commencement qui était une fin. Plus de page à tourner : le premier mot du livre était le dernier. Mi figure, ni beauté, ni grâce, et, chose étrange, les yeux ne pouvaient se détacher de cette laiderop. C'était un charme ou plutôt un sortilège; elle attirait le regard comme Vaimant attire le fer. Ni sexe, ni âge; elle avait eujambé la vie d'un seul bond et se trouvait k l'autre bout avec des joues roses. Son sourire disait qu'elle n'avait plus rien à apprendre, et pourtant il y avait de l'ingénuité dans son effronterie. Elle n'eût rien inventé par elle-même, mais elle avait eu d'habiles maîtres qui lui avaient seriné la vie; sa mémoire étant bonne, elle savait sa leçon sur le bout du doigt. Titania et Garminettel quel contraste I... lia jeune fille devina tant bien que mal l'impression qu'elle produisait, et sourit. — ^ Mon bon , dit-elle à Prosper, il faut nous en aller. J'intimide monsieur.

r^ On a vu des héros, dit Prosper, qui se troublaient devant une bergère.

r^ Ah I permette^, repartit Pidier en se faisant une contenancej je suis un provincial qui vois pour la première fois une étoile. Toutes les nouveautés m'étonnent; par bonheur mes étonnements ne durent guère.

PH08PBB lUNDOOB. 135

— Il a retrouvé sa voix, dit Carminette en essayant nn pas de zéphire. Le voilà parti, Tout à l'heure nous aurons un discours.. « J'aimerais mieux un gloria,

Didier sonna Baptiste* lui commanda de préparer un punch, après quoi Prosper commença en termes pompeux; la biographie de Carminette, Cette humble piqueuse de bottines avait été découvei^te par lui dans un bal public où elle tentait vainement fortune, la plupart des hommes étant trop sots pour soupçonner à la simple vue d'un diamant brut ce que sera le bijou monté. Lui, Prosper, de son œil d'aigle, avait deviné sur-le-champ Carminette et le miraculeux génie qui dormait dans cette tête inculte, comme le feu sommeille dans les veines du caillou. Sans lui, la monde eût à jamais été privé de cett^ étoile, U l'avait mise dans ses meubles et s'était chargé de son éducation ; il composait pour elle tout un répertoire de chansons qu'il lui apprenait h chanter et h mimer, lui enseignant en outre les quatre arts libéraux, c'es(*à*dire à marcher, à danser, & se coiffer et h rire. Le noviciat de Carminette touchait h son terme; bientôt Prosper lancerait cette prodigieuse enfant, dont le talent éclaterait comme un coup de foudre sur Paris confondu. Elle était sa fille, son élève, sa découverte, son œuvre, son invention; il s'était imposé pour elle les plus lourds sacrifices; elle le paierait au centuple de toutes ses avances. Un immense avenir était promis à cet immense génie.

On a remarqué que tout écrivain a son mot favori, qui revient constamment sous sa plume. Dans telle page

136 PROSPBR RÂ.NDOCB.

de Bossuet, on trouve jusqu'à sept fois le mot grand, nobk était cheràBuifon. Immenseétaii le motdeProsper. En lui, hors de lui, il n'apercevait que des immensités.

Garminette l'écoutait en silence faire son éloge; on ne sait ce qu'elle en pensait. Seulement, lorsqu'il parla de ce qu'elle lui coûtait, elle jeta un regard expressif sur sa robe fripée et marmotta sentencieusement entre ses dents : Qui veut se servir de la mule doit la ferrer; et là-dessus elle se mit à trotter dans la chambre, faisant claquer ses doigts comme des castagnettes^ furetant partout, ouvrant tous les tiroirs, soumettant tout ce qu'ils renfermaient au triple examen de ses ongles, de ses yeux et de sa langue; puis, s'avisant qu'elle était décoiffée, elle se glissa dans le cabinet de toilette, dont elle sut trouver le chemin comme si elle avait connu tous les êtres de la maison. Elle y mit tout en désordre, cassa deux flacons, et reparut avec une coiflTure savamment ébouriffée et très-saugrenue comme son visage. Didier commençait à se familiariser avec elle. Garminette avait beau tourner autour de lui, l'égratigner de ses yeux, le mordre de son sourire, il ne sourcillait pas. Il était en chemin de découvrir que les étoiles sont moins compliquées qu'il ne semble.

Baptiste apporta le punch. Aussitôt que Garminette eut vidé son verre : — Ma chère enfant, lui dit Randoce, le moment est venu de donner à monsieur un échan tillon de votre savoir-faire. Attention, ma fille I Faites honneur à votre maître. Beaucoup d'épices et serve? chaud t

S'étant levée, ïe nez au vent, le poing sur la hanche, elle entonna une chanson intitulée la Vache qui galope, ramassis d'inepties dont les trois quarts furent perdus pour Didier. Son premier mouvement fut de se boucher les oreilles. Carminette avait une voix aigre, rauque, qui raclait le tympan, des notes de fausset qui le déchiraient; cette voix ne semblait pas humaine : on eût dit tantôt le gémissement d'une porte qui grince sur ses gonds, tantôt le piaulis d'une perruche et tous les cris divers d'un chasseur qui froue. Cependant à peine eutelle entamé le second couplet que Didier fut pris d'une curiosité plus forte que sa répugnance; il y avait dans cette étrange musique endiablée une sorte de ragoût dont il sentait la pointe. Il se débattit quelque temps contre ce plaisir malsain, puis il y céda et devint tout yeux, tout oreilles. Où la maestria va-t-elle se nicher ? Carminette avait de merveilleuses façons d'ouvrir la bouche, de la fermer, de lancer la note, de la retenir, de remuer sa tête, ses épaules, ses hanches; elle disait le mot et faisait deviner la chose. Chacune de ses intonations était riche de sous-entendus; ses yeux et ses sourires semblaient jouer de la grifiTe et emportaient la pièce. Et que dire de ses gestes? Rien de plus admirable que la chiquenaude dont elle accompagnait le reft*ain de chaque couplet, chiquenaude à jeter en l'air la morale, tous les corps de TËtatet tous les cultes reconnus. Cette chiquenaude était un chef-d'œuvre , une protestation sans réplique contre l'ordre de choses établi; cela disait clairement : Il n'y a plus rien. Du reste Carminette savait ce

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qu'elle valait et se prenait au sérieuse. Comme tous les grands artistes, elle aspirait h la perfection, elle poursuivait sou idéal, qui était le sublime de la désinvolture,

£u ce moment, elle était presque belle; c'était une muse de carrefour, une muse crottée et hume^fent, née d'un ruisseau à l'heure où une étoile s'y mirait, et qui ramassait les fanges de son Hippoçrène natal pour les jeter à la face de Tunivers, Hautaine, superbe, la narine frémissante, promenant autour d'elle ses yeux effrontés, elle exprimait par son chant, par ses regards, par son geste, une passion qui est, je crois, d'invention moderne, et qu'on pourrait appeler le mépris du mépris,

fille avait cessé de chanter, que Didier l'écoutait encore. Revenant à lui, il secoua les oreillesi tambourina un instant sur la table; puis se tournant vers sonfrère, il lui dit d'un ton sardonique; -— Permettez-moi de vous féliciter, mon cher ami. Vous me voyeî confondu de ce que je viens d'entendre. Vous savess tout concilier. Mlle Carminette est un ange, comme vous dites, et cet ange est par-*dessus le marché une affaire d'or.

Mais Prosper n'était pas tout à fait content. A son avis, Carminette avait manqué certains traits, certains effets. Il la reprit de ses fautes avec une gravité doctorale, lui représenta que l'art a des délicatesses infinies où Ton n'atteint que par une longue et persévérante pratique ; il lui fit redire un couplet dont elle ne faisait pas assez valoir les beautés. Tel Garcia donnant leçon à la Malibran, tel le Pérugin faisant crayonner dix fois au jeune Raphaël le doux profil d'une madone. La fameuse

PROS?ER KANPOOB. 139

cbiquenaude laissait aussi à désirer; ce n'était pas encore la chiquenaude idéale qu'avait rêvée Prosper. Il disait à Carminette : -r- « Polissez-la sans cesse et la repoUs^es.»

-^ Vou3 êtes par trop exigeant, interrompit Didier. Ne la grondez pas; elle travaille bravement h sa perfection. Si elle n'est pas encore accomplie de tout point, il ne Si'an faut guère. Je bois h son immense avenir.

A ces mots, il offrit à Carminette un verre de punch, mais elle lui tourna le dos; elle commençait k s'apercevoir que son sourire était pétri de sournoiserie. Depuis qu'elle ne le gênait plus, il l'ennuyait. Elle fut se blottir dans un coin du canapé, et bientôt, allongeant ses jambes de sauterelle sur le damas, elle ne tarda pas à savourer les douceurs d'un angélique sommeil,

Pendant que l'étoile s'endormait, son cornac vidait verre sur verre. Didier espérait que ces fréquentes rasa^des le rendraient expansif, et qu'adroitement interrogé SUD demi-frère lui livrerait enfin tous les secrets de sa vie : il n'en fut rien. Plus Prosper buvait, plus il semblait maître de lui-même, Il demeura perché sur les hautes cimes de la théorie et ne mit pas une fois pied à terre,

«-«t- Je suis bien aise de voir, lui disait Didier, que le grand art n'absorbe pas tous vos instants. Il vous laisse des loisirs pour composer des pièces.,, comment dirai-^je?... d'un genre plus facile, plus familier. Vous menez tout de front, k Fils de fauat et les turlutaines.

140 PROSPER RANDOCB.

— Je fais tout ce qui concerne mon état, répondit-il brusquement. Vous verrez beau jeu, si la corde ne rompt. N'est-ce pas Socrate qui disait qu'il ne faut rien mépriser? Le théâtre de la foire, le grand-opéra, la bohème, le pâmasse, qu'importe? L'art est toujours Fart, et tous les quinquets se valent. Je mets du style dans mes turlutaines. Le style est tout. La petite en a, et je vous prie de croire que j'y ai pris peine. Foin des pédants! Tant vaut l'artiste, tant vaut le genre. Que Pierrot s'enfarine! s'il a du style, je le salue roi... Voltaire a dit un beau mot : donne à ton être tous les modes imaginables : — ce qui signifie : tâche d'avoir Carminette, tâche d'avoir des duchesses... De l'un à l'autre pôle étends tes bras immenses!... J'ai Carminette, j'attends encore les duchesses.

Il se leva, s'adossa contre la cheminée, passa sa main dans ses cheveux, et d'une voix sombre et fatidique : — Qu'est-ce qu'un poète? s'écria-t-il. Un homme complet.

— Tranchons le mot, un homme immense, interrompit Didier en souriant.

— J'ai dit un homme complet, reprit -il. L'homme qui a tout vu, tout compris, tout observé, tout ressenti, voilà le poète. Il a dix âmes, dix vies; Pipelet n'en a qu'une, et encore!... Il y a deux espèces d'hommes, ceux qui produisent et ceux qui jouissent; le poète seul est à la fois producteur et jouisseur; il produit parce qu'il jouit. Comme le chyle se transforme en sang, ses plaisirs se convertissent en images et en mélodies; il

PBOSPER RANDOCB. 141

chante parce qu'il aime, il aime parce qu'il a besoin de chanter. Les rossignols en font autant. Permettez-lui d'être égoïste. Que Pipelet soit heureux, cela n'intéresse que Pipelet, il n'y en a que pour lui; mais quand le poète jouit, il met l'univers de part dans ses joies. Ses transports sont des félicités publiques... profond mystère de l'inspiration I Le subtil arôme d'une goutte de fin moka, le fumet d'une perdrix cuite à point, le parfum d'une rose ou d'une aimée... qu'est-ce que cela? dites-vous. Et moi je vous dis : cet arôme, ce fumet, ce parfum, c'est de la poésie latente. L'idée est là, insaisissable, invisible; elle entre au cerveau du poète, elle en ressort avec des ailes, vêtue d'or, de pourpre, de lumière et d'une impérissable beauté. Voilà ce q\i'on appelle un chef-d'œuvre... Donnez donc au poète le moka, des aimées et tous les biens de la terre à discrétion; vous en serez récompensé dans ce monde et dans l'autre... Il est des jours où je meurs d'envie de froisser entre mes doigts des colliers de perles, des aigrettes de rubis, des rivières de diamants. Ce froufrou me ferait venir à l'esprit des idées que personne n'a eues, que personne n'aura jamais. D'autres fois, je rêve d'une tonne d'or... Hélas! mon tonneau est vide, c'est celui de Diogène... Parole d'honneur! les hommes sont stupides. Otez à Pipelet ses écus et donnez-les au poète, après quoi vous expliquerez à Pipelet que vous l'expropriez pour cause d'utilité publique; vous lui devez, j'en conviens, cette explication. Moi, je voudrais que dans tous les pays civilisés on inscrivit chaque an*

l4St PR08PER RANBOCE.

née au budget une somme de dix millions pour procurer des jouissances aux écrivains. Chacun se ferait servir à son goût. Distribués avec intelligence, ces dix millions feraient éclore des chefs-d'œuvre par centaines; un grand siècle s'ouvrirait pour la littérature... Mais quoil nous nous croyons civilisés et parmi tant de princes qui font profession de protéger les arts, en est-il un seul auquel la fantaisie soit venue de faire asseoir tin poète sur son trône en lui disant : Mets«toi au large, mon garçon, et règne à ma place pendant six mois, à la seule condition que tu nous conteras exactement tout ce que tu auras vu de là-haut.

— Et si le poète prenait goût au trône et refusait d'en descendre? objecta Didier*

— Ce serait trop d'honneur pour le trône, reprit Prosper. Et s*échaufFant en son harnais : — Race de bourgeois encroûtés, de tripoteurs de bourse, de moralistes de caserne, courtisans de la matière, contempteurs des choses de l'esprit^ que vous importe que la société ait du génie sur la planche?..^ Il faut, morbleu f que cela change. Les temps sont mûrs * nous referont le monde. Dans la sodété nouvelle^ le génie sera l'eiH faut gâté du législateur; Bien logé, bien nourri, il aura tout sous la main; pont fertiliser son cerveau, on le gorgera de plaisirs. Dès sa jeunesse, on l'environnera de belles choses^ de beaux meubles, dé belles étoffeis, de beaux tableaux, de belles statues, de belles femmes... Des femmes surtout i II nous en faut beaucoup, et la brune et la blonde, et des beautés malaises, et des

PROSPSR RANDOCE. 148

beautés tongoases, des écureuses de vaisselle^ des bayadères et des houris. Le poète qui aurait expérimenté toutes les variétés de Tamour serait plus grand que Shakespeare^ plus grand qu'Homère. Quelle richesse de palette! quelle prodigieuse diversité de nuances I II aurait tous les tons, tous les styles; les âpres et dévorants soleils de l'Afrique^ les lunes mélan-coliques du Nord, Tinfini des savanes, le silence des déserts, le mystère des brouillards, il mettrait le monde entier dans son œuvre... Un sérail I il me faut un sérail. Cou d'albâtre, bouche de corail, étoile du matin, tourment de Fâme, accoures! Mon cœur est de taille à vous loger toutes; vous me donnerez le bonheur, je vourt donnerai la gloire.*. Un sérail et des tonnes d'or! Il ne m'en faut pas davantage, et je compterai mes jours par des chefs-d'œuvre*

Ainsi parlait Randoce, d'une voix de stentor, l'œil étincelant de Convoitise, les bras étendus et frémissants. Didier contemplait avec stupeur les mains crochues de son demi-frère^ il lui semblait voir deux serrés ardentes à la prise, ou, pour mieux dire, deux gouffres béants^ pt'éts à engloutir sans rémission toutes les mines du Potose et tous les diamants du Brésil.

— Peut-être aveii-vous f aison, lui répondit-il froide- .ment; mais à ce dompté lé plus grand des poètes serait lé Grand-Turc. Vous alléguerez que 6'est un sournois qui s'est donné lé mot pour ne rien dire, et que si vous étiez à sa place. . . Qu'en sait-on ? Voyez mon innocence : j'avais cru jusqu'aujourd'hui que c'est l'ima-'

gination qui fait le poète. Je ne veux pas qu'il pâtisse, la pauvreté diminue Thomme; mais qu'a-t-il besoin d'un trône et de posséder l'univers? Aspirant après ce qui lui manque, il aura de quoi rêver... Et tenez, ajouta-t-il en montrant du doigt Garminette endormie, à quoi tient-il, homme d'imagination, que cette charmante fille ne vous soit tout un sérail? Et qui vous empêche de voir en elle tour à tour, selon les Desoins du moment, une piqueuse de bottines, une étoile, une duchesse, une beauté malaise, une aimée, une bouche de corail et une tonne d'or?

Prosper fit un haussement d'épaules. Il s'approcha du canapé, et, se croisant les bras, regarda fixement Garminette; puis, l'ayant secouée, il la mit sur ses pieds, l'enveloppa dans son manteau et l'entraîna vers la porte. — Allons-nous-en, ma pauvre fille, dit-il; on se moque de nous. — Au moment de sortir, Garminette, qui avait repris ses sens, se retourna vivement vers Didier, et lui envoya, à travers la chambre, en signe d'adieu, une chiquenaude qui cette fois ne laissait rien à désirer.

Didier arpenta longtemps le salon, les mains derrière le dos. Si Garminette lui avait dit en partant : Je reviendrai demain! — il l'eût prise volontiers au mot. •^ N'en aurai-je jamais fini avec mes curiosités? pensait-il: je sais ce qu'elles durent. Et par un caprice d'imagination il songea tout à coup à sa cousine, à ses cheveux d'or, à sa couronne de coquelicot, souvenir presque effacé de sa mémoire. Il eut honte des compa-

raisons involontaires qui se présentaient à son esprit; il en demanda pardon à Mme d'Azado. Pendant une heure, il ne fit qu'aller et venir, regardant tour à tour le sofa où s'était couchée Garminette et la cheminée contre laquelle s'était adossé Prosper pour prononcer son discours du trône. — C'est singulier, se disait-il ; mon frère et moi nous sommes bien différents l'un de l'autre, et pourtant nous nous ressemblons. Nous avons tous deux en horreur la vie bourgeoise; mais nous n'en sortons pas par la même porte.

Enfin il se mit au lit. Je ne sais si les fumées du punch travaillaient son cerveau; mais jusqu'au jour il vit passer dans ses rêves des Carminettes et des beautés malaises. Il se réveilla tard; à peine eut-il recouvré ses esprits, il fit des réflexions fort différentes de celles de la veille. Ce qui l'y aida fut l'état de désordre dans lequel lui apparut son cabinet de toilette. L'étoile y avait laissé des traces par trop visibles de son court passage : dans un coin, une serviette bouchonnée et mise en tapon, des brosses gisant au milieu du parquet, une cuvette ébréchéCi sur la toilette deux flacons brisés. Didier se reprocha sa tolérance et rentra de plain-pied dans son rôle de mentor. — Voilà donc la situation I se di^il. Mon aimable frère entretient une prodigieuse enfant dont il se promet d'exploiter le talent. Dois-je contribuer pour cette entreprise commerciale ? ot soui passés mes quinze cents francs? Hier, bien qu'il éludât mes questions, Randoce m'a découvert le fond de son âme et de ses yeux. Il a des convoitises infinies; la

146 PROBPSE HAMDOOB*

question de génie réservée, voilà ce que je découvre d'immense dans son affaire. Lui rendrais<*je service en me faisant le caissier de ses appétits? C'est de conseils qu'il a besoin; je lui en donnerai pour l'acquit de ma conscience.

Il fut bien étonné quelques heures plus tard, quana Proaper se présenta devant lui d'un air posé^, et, tirant de son portefeuille quinze billets de cent francs, lui dit : •— Mon cher ami, je viens m'acquitter de ma dette. Elle me pesait. Vous connaisses mes petites idées sur l'ami* tié. Ne voua inquiétez de rien; Dubief est payé, voici sa quittance. Et cependant je vous ai tenu parole, je n'ai pas joué; une rentrée sur laquelle je ne comptais plus m'a remis à flot.

Émerveillé de cette aventure inattendue, Didier fit quelque difficulté d'accepter les billets; il dut céder, son frère insistant sur un ton qui ne souffrait pas de réplique. Alors il se leva, ouvrit le buffet où il avait serré l'Andromède, et offrit à Prosper cette charmante copie du groupe du Puget. -» Voua me permettrez du moins, lui dit41, de vous faire hommage de ce bibelot. Je l'ai acheté h votre intention ; tout h l'heure Baptiste le portera chez vous.

Prosper ne fût pas trop surpris de trouver Y Andromède entre les mains de Didier. Ne voyant plus le groupe à la vitrine, il s'était renseigné auprès de Dubief. Le cadeau ne l'étonna pas davantage; il sentait que Y Andromède devait lui revenir. Il avait, comme on sait, des principes, et tenait pour certain qu'il y a une Provi-

Pit08P|E|( RAKPOOS* 147

dence qui rémunère tôt ou tard U vertu« Seulement il faut attendra Téobéànce» et le billot est souvent à long terme; ou perd quelquefois patience. Mais ai rien n'é^ tonnait Randooe» il no laissa pas d'être content; il connaissait de vieille date oe précieux morceau pour l'avoir marchandé plus d'une fois, et il en savait le prix« La satisfactioQ brillait dana ses regards; il parla du Puget et *des arta plastiques en connaisseur^ sans phrases, sans hyperboles» et tint son frère pendant une heure sous le charme de sa parole»

Quand il fut parti ; — Ne nous pressons pas trop de le juger, pensa Didier. Il a peut-être de l'hoaneur. Nous en ferons quelque chose.

Carminette ne fat pas la seule connaissance que Prosper fit faire à Didier, Un jour il lui proposa de le présenter h une femme auteur dont il lui vanta l'esprit et le talent. «-^ J'ai parlé de vous à Mme termine, lui dit^il. Ella désire vous voir; elle aime les originaux, Jfe vous crierais : En garde chevalier t ai elle ne frisait la cinquantaine. Cependant les restes sont beauXt

C'est à quarantensinq ans sonnés que Mme termine, pour se consoler du déclin de sa beauté, avait fait parattre un recueil anonyme d'élégies, dont personne ne parla, hormis le seul Randoce, qui faisait alors de la cri* tique et réservait son encens pour les médiocrités inoffen«

poly te, des Titania, toute une légion de fantômes aériens, tout ce qui voltige et bourdonne au fond des bois dans una nuit d'été. Et tout à coup il se trouvait en préseace d'une méchante robe de soie reprisée, d'une p&* titQ fiUa qui n'était pas jeune, d'un gamin qui semblait être une femme, d'une femme qui était un h peu près de hussard, ^ fruit très-vert et très-mûr, commencement qui était uuq fin. Plus de page à tourner : le premier mot du livre était le dernier. Ni figure, ni beauté» ni grftce, et, chose étrange, les yeux nefiouvaieiit se détacher de cette laiderop. C'était un charme ou plutôt un sortilège ; elle attirait le regard comme l'aimant attire le fer. Ni sexe, ni âge; elle avait enjambé la vie d'un seul bond et se trouvait à l'autre bout avec des joues roses. Son sourire disait qu'elle n'avait plus rien à apprendre, et pourtant il y avait de l'ingénuité dans son effronterie. Elle n'eût rien inventé par elle-même, mais elle avait eu d'habiles maîtres qui lui avaient seriné la vie; sa mémoire étant bonne, elle savait sa leçon sur le bout du doigt. Titanic et Garminettei quel contraste I... ia jeune fille deyiiia tant bien que mal l'impression qu'elle produisait, et sourit. •— Moq bon , dit-elle à Prosper, il faut nous eq aller. J'intimide monsieur.

-^ On a vu des héros, dit Prosper, qui se troublaient devant une bergère.

T-* Ah t permette?:, repartit Pidier en se faisant une contenance, je suis un provincial qui vois pour la première fois une étoile. Toutes les nouveautés m'étonnent; par bonheur mes étonnements ne durent guère.

PItOSPSR RANDOCB. 135

— Il a retrouvé sa voix, dit Garminette en essayant m pas de zéphire, Le voilà parti. Tout à l'heure nous aurons un discours.. « J'aimerais mieux un gloria,

Didier sonna Baptiste, lui commanda de préparer un punch, après quoi Prosper commença en termes pompeux la biographie de Garminette, Cette humble pi-' queuse de bottines avait été découvei^te par lui dans un bal public où elle tentait vainement fortune, la plupart des hommes étant trop sots pour soupçonner à la simple vue d'un diamant brut ce que sera le bijou monté. Lui, Prosper, de son œil d'aigle, avait deviné sur-le-champ Garminette et le miraculeux génie qui dormait dans cette tête inculte, comme le feu sommeille dans les veines du caillou. Sans lui, le monde eût h jamais été privé de cett^ étoile^ U l'avait mise dans ses meubles et s'était chargé de son éducation ; il composait pour elle tout un répertoire de chansons qu'il lui apprenait à chanter et h mimer, lui enseignant en outre les quatre arts libéraux, c'est<à-dire h marcher, h danser, & se coiffer et h rire. Le noviciat de Garminette touchait à son terme; bientôt Prosper lancerait cette prodigieuse enfant, dont le talent éclaterait comme un coup de foudre sur Paris confondu, Elle était sa fiUe, son élève, sa découverte, son œuvre, son invention; il s'était imposé pour elle les plus lourds sacrifices; elle le paierait au centuple de toutes ses avances. Un immense avenir était promis h cet immense génie.

On a remarqué que tout écrivain a son mot favori, qui revient constamment sous sa plume. Dans telle page

ISO Pa08PBR RAJÏDOCB.

pas du goût de Mme Lermine. Les honnêtes femmes ont des exigences et quelquefois des aigreurs* Elle fit à M. Lermine des représentations qu'emporta le vent, reprocha au marguillier son étemel conseil de fabrique et la multitude de ses œuvres pies» au sculpteur ses grandes tueries de marbres» à tous les deux les ridicules qu'ils se donnaient. A son dépit se joignirent bientôt des inquiétudes; malgré les censures de sa femme» M. Lermine se contenait toujours moins dans * ses dissipations. Elle s'aperçut que ses affaires se dé^ rangeaient» qu'il en était aux expédients. A quoi peut nous entratjier le zèle de la bonne cause i Exact jus^ qu'au scrupule, M. Lermine ne laissa pas de commettre une imprudence qui pouvait passer pour une indélicatesse. Il possédait en Normandie une terre sur laquelle Mme Lermine avait une première hypothèque; dans un moment de besoin pressant» il fit couper ses bois à blanc estoc et aliéna les futaies qui étaient le plus clair de la sûreté de sa femme. Se voyant lésée dans son gage, Mme Lermine saisit de ses griefs- la justice. Le tribunal prononça que les aliénations de H. Lermine mettaient en péril les reprises de sa femme et ordonnala séparation de biens. Cette sentence fut pour le pauvre homme un coup dont il ne se releva pas j de ce jour» il ne fut que la moitié de lui-même. Non-seulement il soufirdt cruellement de ne pouvoir plus satisfaire ses goûts» qui s'étaient tournés en fureurs» ni servir les idées qui lui étaient chères; mais l'arrêt du tribunal l'avait comme anéanti. Il se sentait déchu de sa dignité»

PROSPER RANDOGE. 137

S'étant levée, ïe nez au vent, le poing sur la hanche, elle entonna une chanson intitulée la Vache qui galope, ramassis d'inepties dont les trois quarts furent perdus pour Didier. Son premier mouvement fut de se boucher les oreilles. Carminette avait une voix aigre, rauque, qui raclait le tympan, des notes de fausset qui le déchiraient; cette voix ne semblait pas humaine : on eût dit tantôt le gémissement d'une porte qui grince sur ses gonds, tantôt le piaulis d'une perruche et tous les cris divers d'un chasseur qui froue. Cependant à peine eutelle entamé le second couplet que Didier fut pris d'une curiosité plus forte que sa répugnance; il y avait dans cette étrange musique endiablée une sorte de ragoût dont il sentait la pointe. Il se débattit quelque temps contre ce plaisir malsain, puis il y céda et devint tout yeux, tout oreilles. Où la maestria va-t-elle se nicher ? Carminette avait de merveilleuses façons d'ouvrir la bouche, de la fermer, de lancer la note, de la retenir, de remuer sa tête, ses épaules, ses hanches; elle disait le mot et faisait deviner la chose. Chacune de ses intonations était riche de sous-entendus; ses yeux et ses sourires semblaient jouer de la griffe et emportaient la pièce. Et que dire de ses gestes ? Rien de plus admirable que la chiquenaude dont elle accompagnait le refrain de chaque couplet, chiquenaude à jeter en l'air la morale, tous les corps de FÉtat et tous les cultes reconnus. Cette chiquenaude était un chef-d'œuvre , une protestation sans réplique contre l'ordre de choses établi; cela disait clairement : Il n'y a plus rien. Du reste Carminette savait ce

gourmande les esprits de Tair. La tête pleine de rêves, les yeux pleins de visions, Didier avait perdu terre depuis longtemps, quand tout à coup, vers onze heures, un violent coup de sonnette ébranla la maison. L'instant d'après, la porte du salon s'ouvrit, et Prosper entra avec fracas, le chapeau sur la tête, au grand ébahissement de Baptiste, qui n'admettait pas qu'on se présentât si cavalièrement devant monsieur. Prosper avait le teint échauffé, l'œil allumé; on pouvait supposer, sans lui faire tort, qu'il avait fait à son dîner de copieuses libations. Il était enveloppé d'un grand manteau couleur de muraille qui lui descendait jusqu'aux talons, et dans l'ampleur duquel il cachait quelque chose. Ce quelque chose était sûrement une femme, car Didier voyait passer par-dessous le manteau, à côté des bottes de son frère, deux petites bottines de prunelle.

— Devinez ce que je tiens là I s'écria Prosper. Combien m'en donnez-vous?

Comme Didier ne sonnait mot: — Sotte question I poursuivit-il. Ce que je tiens là, je ne vous le donnerais ni pour or, ni pour argent, et quand vous m'offririez en échange vos sept châteaux de Bohême, pour rendre le troc égal vous me devriez du retour... Attention, le spectacle va commencer. Il vous est permis de voir, et même de toucher... Compagne de ma misère, consolatrice de mes douleurs, ange de ma vie, muse de mon génie, sortez de la nuit où se dérobe votre beauté.

A ces mots, le manteau s'entr'ouvrit et laissa paraître les deux yeux les plus émerillonnés que Didier eûi

PROSPER RANDOCB. 133

jamais vus. — * Elle s'appelle Carminette , poursuivit Prosper.

Et, prenant la jeune fille par les deux mains, il la fit pirouetter. — Eh bien! qu'en pensez-vous ? Êtes-vous connaisseur? Que vous semble de ce minois chifiFonné, de cette coiffure hurlupée? Peut-être préférez-vous la Vénus de Milo. La Grèce ne s'y connaissait pas. Vivent les nez retroussés i ... Et vous, ma fille, soyez sage. Monsieur est mon ami et, qui plus est, gentilhomme. Ne cassez rien ici, observez-vous, châtiez votre langage, et quoi que nous disions, ne faites point de commentaires à la hussarde.

Puis, la conduisant devant Didier : — Regardez-la bien, tout à l'heure vous l'entendrez. Vous êtes né, mon cher, sous une heureuse constellation. Vous êtes le premier à qui je montre cette dixième muse. Je la tiens cachée à tous les yeux jusqu'à ce que l'heure ait sonné de la révéler au monde. La petite fille que voici est un prodige, une étoile en espérance; elle dépassera les plus fameux modèles; ce qu'on vante aujourd'hui pâlira devant sa gloire. Un jour tous les cafés-chantants se la disputeront à prix d'or. Elle a cent mille livres de rente dans le gosier. Vous en jugerez tout à l'heure...

Didier ne bougeait non plus qu'une souche. Carminette s'était inclinée vers lui et le tenait sous le feu de son regard. Ces yeux de chat sauvage, dont il sentait Fégratignure, luicausaientunsinguliermalaise. II venait de se plonger dans toutes les féeries de Shakespeare; il avait dans la tête des Hélène, des Hermia, des Hio-

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poly te, des Titania, toute une légion de fantômes aériens, tout ce qui voltige et bourdonne au fond des bois dans une nuit d'été. Et tout à coup il se trouvait en présence d'une méchante robe de soie reprisée, d'une pe« tite fille qui n'était pas jeune, d'un gamin qui semblait être une femme, d'une femme qui était un à peu près de hussard, — fruit très-vert et très-mûr, commencement qui était une fin. Plus de page à tourner : le premier mot du livre était le dernier. Mi figure, ni beauté, ni grftce, et, chose étrange, les yeux ne|>ouvaient se détacher de cette laiderop. C'était un charma ou plutôt un sortilège; elle attirait le regard comme l'aimant attire le fer. Ni sexe, ni âge; elle avait enjambé la vie d'un seul bond et se trouvait à l'autre bout avec des joues roses. Son sourire disait qu'elle n'avait plus rien à apprendre, et pourtant il y avait de l'ingénuité dans son effronterie. Elle n'eût rien inventé par elle-même, mais elle avait eu d'habiles maîtres qui lui avaient seriné la vie; sa mémoire éta^t bonne, elle savait sa leçon sur le bout du doigt. Titani?^ et Garminettet quel contraste I... ta jeune fille devina tant bien que mal l'impression qu'elle produisait, et sourit. — * Moq bon , dit-elle à Prosper, il faut nous ei^ aller. J'intimide monsieur.

^ On a vu des héros, dit Prosper, qui se troublaient devant une bergère.

•^ Ah i permette?;, repartit Pidier en se faisant une contenance^ je suis un provincial qui vois pour la première fois une étoile. Toutes les nouveautés m'étonnent; par bonheur mes étonnements ne durent guère.

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— Il a retrouvé sa voix, dit Garminette en essayant nn pas de zéphire. Le voilà parti. Tout h Theure nous aurons un discours.. « J'aimerais mieux un gloria,

Didier sonna Baptiste» lui commanda de préparer un punch, après quoi Prosper commença en termes pompeux la biographie de Garminette, Gette humble pi-queuse de bottines avait été découvei^ par lui dans un bal public où elle tentait vainement fortune, la plupart des hommes étant trop sots pour soupçonner à la simple vue d'un diamant brut ce que sera le bijou monté. Lui, Prosper, de son œil d'aigle, avait deviné sur-le-champ Garminette et le miraculeux génie qui dormait dans cette tête inculte, comme le feu sommeille dans les veines du caillou. Sans lui, le monde eût h jamais été privé de çQitfy étoile, U l'avait mise dans ses meubles et s'était chargé de son éducation ; il composait pour elle tout un répertoire de chansons qu'il lui apprenait à chanter et h mimer, lui enseignant en outre les quatre arts libéraux, c'est«&^dire à marcher, à danser, à se coiffer et h rire. Le noviciat de Garminette touchait à son terme; bientôt Prosper lancerait cette prodigieuse enfant, dont le talent éclaterait comme un coup de foudre sur Paris confondu. Elle était sa fiUe, son élève, sa découverte, son œuvre, son invention; il s'était imposé pour elle les plus lourds sacrifices; elle le paierait au centuple de toutes ses avances. Un immense avenir était promis h cet immense génie.

On a remarqué que tout écrivain a son mot favori, qui revient constamment sous sa plume. Dans telle page

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le voyait; il lui prit les deux mains, le conjura de lui ouvrir son cœur. Prosper se décida enfin à parler, et voici à peu près ce qu'il raconta. Il avait fait la connaissance, chez Mme Lermine, d'une jeune et jolie femme que la discrétion lui défendait de nommer : tout au plus insinua-t-il: en termes couverts qu'elle avait des sourcils noirs bien fournis; mais Didier l'entendit h demi-mot. Cette femme à l'œil clairvoyant et bien ombragé avait deviné son génie, s'était intéressée à son avenir; bientôt elle ne lui avait plus rien laissé à désirer. Prosper confessait lui avoir les plus grandes obligations; elle l'avait tiré des griffes de ses créanciers et de Glichy; depuis lors, dans ses nécessités, il avait eu recours à elle plus d'une fois. Une année durant, ils avaient filé des jours d'or et de soie ; mais la lassitude était venue. Qui s'était refroidi le premier? Il soupçonnait qu'elle cherchait depuis longtemps une occasion de rompre, quand elle avait eu vent de sa liaison avec Garminette... Explications orageuses, éclat terrible. Des paroles irréparables avaient été prononcées; elle lui avait reproché ses bienfaits dans les termes les plus outrageants; la rupture était définitive, et il demeurait avec l'insupportable honte d'être l'obligé et le débiteur d'une femme qu'il n'aimait plus et qui ne voulait plus de lui. Où trouver cinquante mille francs? C'était le montant de sa dette. Depuis trois nuits, il ne dormait plus; il se sentait perdu d'honneur; il ne lui restait plus qu'à se brûler la cervelle.

Pendant que Prosper lui contait ses douleurs, Didier

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