‹ Prosper RandoceChapitre 5 sur 8 · PBOSPBR RANDOOB · texte numérisé non relu

PBOSPBR RANDOOB

poly te, des Titania, toute une légion de fantômes aériens, tout ce qui voltige et bourdonne au fond des bois dans unQ nuit d'été. Et tout à coup il se trouvait en présence d'une méchante robe de soie reprisée, d'une pe« tita fiUe quio'était pas jeune, d'un gamin qui semblait être une femme, d'une fenime qui était un k peu près de hussard, ^ fruit très-vert et très-mûr, commencement qui était una fin. Plus de page à tourner : le premier mot du livre était le dernier. ]Ni figure, ni beauté, ni grâce, et, chose étrange, les yeux ne pouvaient se détacher de cette laidero^. C'était un charme ou plutôt un sortilège; elle attirait le regard comme l'aimant attire le fer. Ni sexe, ni âge; elle avait enjambé la vie d'un ^eul bond et se trouvait à l'autre bout avec des joues roses. Son sourire disait qu'elle n'avait plus rien à apprendre, et pourtant il y avait de l'ingénuité dans son effronterie. Elle n'eût rien inventé par elle-même, mais elle avait eu d'habiles mattres qui lui avaient seriné la vie; sa mémoire étant bonne, elle savait sa leçon sur le bout du doigt. Titania et Garminettei quel contraste !... l4a jeune fille devina tant bien que mal l'impression qu'elle produisait, et sourît. — * Moi) bon , dit-elle à Prosper, il faut nous eu aller. J'intimide monsieur.

<^ On a vu des héros, dit Prosper, qui se troublaient devant une bergère.

r^ Ah I permette;;, repartit Pidier en se faisant une contenancej je suis un provincial qui vois pour la première fois une étoile. Toutes les nouveautés m'étonnent; par bonheur mes étonnements ne durent guère.

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— Il a retrouvé sa voix, dit Garminette en essayant un pas de zéphire. Le voilà parti. Tout à l'heure nous aurons un discours*.. J'aimerais mieux un gloria,

Didier sonna Baptiste, lui commanda de préparer un punch, après quoi Prosper commença en termes pompeux la biographie de Garminette. Gette humble pi-* queuse de bottines avait été découvei^te par lui dans un bal public où elle tentait vainement fortune, la plupart des hommes étant trop sots pour soupçonner à la simple vue d'un diamant brut ce que sera le bijou monté. Lui, Prosper, de son œil d'aigle, avait deviné sur-le-champ Garminette et le miraculeux génie qui dormait dans cette tête inculte, comme le feu sommeille dans les veines du caillou. Sans lui, le monde eût h jamais été privé de cettâ étoile^ U l'avait mise dans ses meubles et s'é< tait chargé de son éducation ; il composait pour elle tout un répertoire de chansons qu'il lui apprenait à chanter et h mimer, lui enseignant en outre les quatre arts libéraux, c'est«à<^dire à marcher, h danser, à se coiffer et h rire. Le noviciat de Garminette touchait à son terme; bientôt Prosper lancerait cette prodigieuse enfant, dont le talent éclaterait comme un coup de foudre sur Paris confondu. Elle était sa fille, son élève, sa découverte, son œuvre, son invention; il s'était imposé pour elle les plus lourds sacrifices; elle le paierait au centuple de toutes ses avances. Un immense avenir était ' promis h cet immense génie.

On a remarqué que tout écrivain a son mot favori, qui revient constamment sous sa plume. Dans telle page

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eau pour m'acquitter de ma dette, pour me libérer de celte servitude... Six mois de travail acharné, et fe Fik de Faust fera sous vos auspices sa glorieuse entrée dans le monde!

Il disait tout cela du ton de la conviction ; la vérité seule a cet accent; puis, s'emparant d'une feuille de papier, il y écrivit avec l'agilité d'une main qui avait de la pratique : — « Moi, Prosper Randoce, je reconnais avoir reçu de M. Didier de Peyrols la somme de cinquante mille francs, que je m'engage à lui rembourser au fur et à mesure sur mes droits d'auteur, à partir de la première représentation du Fik de Faust. »

— Oh f le bon billet qu'a La Châtre! pensa Didier en empochant le papier... Et Garminettei dit-il tout à coup.

• Prosper baissa la tête , poussa un soupir pareil au rugissement d'un lion dans le désert. Il se leva, fit deux ou trois tours de chambre, se parlant à demi-voix et comme en proie au plus violent combat intérieur. S'arrètànt devant Didier :

— J'aurai la force de la quitter , lui dit-il. Dieu sait pourtant ce qu'il m'en coûte.

— Et ce qu'elle vous coûte, ajouta Didier.

— Mais ne me laissez pas le temps de me raviser, reprit-il. Quand partons-nous?

— Dans une semaine, si vous le voulez.

— Une semaine!... Donnez-moi seulement la journée de demain pour régler mes affaires. Après-demain, nous serons en route. Adieu, vous me sauvez la vie.

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Vous n'êtes pas pour moi un ami , vous êtes un frère.

A ce mot, Didier ne put réprimer un tressaillement : Ah ! pensa-t-il, retranchons-en la moitié, s'il vous plaît. Le reste sufBt à mon bonheur.

Il écrivit aussitôt à M. Patru : — « Grande victoire! mon cher notaire. A vrai dire, je viens d'apprendre des choses... mais à tout péché miséricorde. Sur mon invitation, mon demi-frère s'est décidé h quitter Paris, où il menait une vie médiocrement édifiante; après-demain au soir, nous partirons ensemble. Il vient s'enterrer au Guard pour y travailler d' arrache-pied pendant six mois. C'est toujours cela de gagné. Comme vous le voyez, je n'ai perdu ni mon temps ni mes peines. Veuillez donner Tordre à Marion de préparer en hâte ce que mon père appelait l'appartement des étrangers, c'est-à-dire le petit salon cramoisi du premier étage avec les deux pièces attenantes. C'est là que je logerai mon hôte. Faites transporter dans ce petit salon les potiches et les deux statuettes de bronze qui ornent la cheminée de mon cabinet de travail. Faites aussi enlever du grand salon le portrait de mon père. Ayez l'œil, je vous prie, à ce que tou,tsoit en état pour notre arrivée.Dans trois jours, j'aurai le plaisir de vous embrasser et de vous présenter Randoce. Ce lion de Barbarie rugit, mais ne mord pas.»

Sa lettre écrite et cachetée, il la mit lui-même à la poste, après quoi il passa chez son banquier, et de là il fit un saut jusque chez M. Lermine, qui lui rappela sa promesse de l'aller voir à Saint-May . Us prirent rendezvous auprès de la fontaine; puis il revint toucher les

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cinquante mille francs, et les porta lui-même à son frère» qui lui sauta au cou et le tint longtemps serré contre son cœur dans un étroit embrassement.

Le lendemain 9 Didier reçut un billet par lequel Prosper le priait instamment de se trouver chez lui vers dix heures du soir, pour y souper avec Garminette. Il n'avait pu prendre encore sur lui d'annoncer à Fétoile son héroïque résolution. Il prévoyait une scène d'attendrissement, de larmes, de désespoir. U désirait que Didier fût Ih pour le seconder et pour raffermir son courage, s'il venait à faiblir. En attendant, il partait pour Versailles, où il avait une vieille dette de jeu à régler avec un officier de ses amis. Il ne voulait rien laisser derrière lui, il était décidé à faire peau neuve. . A dix heures sonnantes, Didier entra chez son frère et se trouva face à face avec la seule Garminette. Elle était dans ses atours; sa coiffure hurluberlu était ornée de velours rouges qui animaient son teint. Jamais son étrange et piquante laideur n'avait été si bien assaisonnée, — laideur de haut goût à faire douter de la beauté. La table de trois couverts était servie; une terrine de perdreaux truffés s'étalait sur une nappe bien blanche; aux quatre coins, quatre bouteilles coiffées. Prosper s'était piqué de bien faire les choses pour ce souper d'adieu. Garminette était occupée à tirer des huîtres de leur cloyère et les ouvrait avec la dextérité d'une ëcaillère de la halle. On sonna; elle courut à la porte ei revint^ tenant un télégramme à la main. Didier ouvrit le pli : Prosper lui mandait qu'il n'avait encore pu s a*

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boucher avec son homme, qu'il se voyait obligé de passer la nuit à Versailles, qu'il serait de retour le len. demain de bonne heure. Garminette fit la moue, et avec un geste de dépit jeta la dépêche au feu; mais recouvrant aussitôt sa belle humeur : »

— Ma foi! chevalier de la chiquenaude, dit-elle à Didier en jouant de la prunelle, j'espère que nous ne prendrons que le demi-deuil. Je suis d'avis que nous soupions sans ce vilain menteur, et que pour le punir nous fassions ce soir des folies.

Elle n'y semblait que trop disposée. Didier, assez contrarié, ne savait trop à quoi se résoudre. Moitié de gré, moitié de force, elle obtint qu'il se mît à table. Elle était si folâtre, qu'un excellent vin de Pomard y aidant, il finit par s'égayer. Tout en mangeant de grand appétit, elle lui faisait mille agaceries et des questions saugrenues auxquelles elle répondait pour lui. Elle devint sérieuse un moment pour dauber sur Prosper, le traitant de pédant et d'avare, se plaignant qu'il lui rendait la vie amère, la tenait de court, la claquemurait, lui laissait porter des robes fripées. Patience I elle n'attendait qu'une occasion pour le planter là. — Allons, se disait Didier, l'heure des adieux ne fera pas couler autant de larmes que je le craignais.

Le repas fini, elle jeta son bonnet par-dessus les moulins, se mit à fringuer et à pirouetter comme une follCi brouillant ensemble tous les airs de son répertoire, mi* mant toute sorte de rôles avec une étonnante vérité et s'interrompant pour sommer en vain Didier de veniC

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danser un pas de deux avec elle; puis, s'étant élancée dans Talcôvé de Prosper, elle en rapporta sa mantille, et, s'encapuchonnant h l'espagnole, elle entonna un boléro de manière à prouver au juge le plus difficile que, lorsqu'elle le voulait, elle savait chanter et faisait des roulades comme un rossignol, après quoi elle se remit à tournoyer autour de Didier, avec des yeux enflammés qui tiraient sur lui h brûle-pourpoint. Étant à bonne école, elle avait la cervelle farcie de vers. Elle s'écriait :

Voilà donc ce mortel qui, bravant ma fureur, Â mérité le nom de chevalier sans peur.

Didier sentait que sa tête n'était plus bien à lui. Les œillades de ce diablotin en jupons commençaient à lui échauffer le sang; il avait le souffle court et ne savait trop où il en était. Dans un moment où Carminette, le poing sur. la hanche, le regardait dans le blanc des yeux, il détourna la tète, avisa renvelop|)e du télégramme, qui était restée sur la cheminée. Cette enveloppe le fit souvenir de Prosper, de sa course un peu bizarre à Versailles, de son étrange dépêche, et tout à coup un trait de lumière traversa son esprit. Il demeura un instant rêveur, tira brusquement de sa poche une poignée de pièces d'or qu'il posa sur la table, se leva, s'approcha de la bibliothèque, en parcourut du regard les rayons, jeta son dévolu sur un volume : — c'étaient les Ruines de Volney, — et, s'étant rassis, il dit à Carminette :

— Assez de gambades, ma chère enfant. Votre che-

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valier est un peu las. Faites-moi, je vous prie, un bout de lecture. Voici un livre qui ne peut manquer de vous intéresser.

Garminette ouvrit de grands yeux; éclatant de. rire, elle s'empara du volume, le jeta en Tair, le reçut sur le bout de son pied et le renvoya au fond de Talcôve, dont la porte était restée entr'ouverte. Didier compta les pièces d'or; il y en avait quatorze; il en fit une petite pile :

— Si Garminette veut être sage, dit-il, et me faire la lecture, voici de belles dragées qui ont le secret de dé* friper les robes.

Garminette devint sérieuse. Elle croisa ses bras sur sa poitrine, se mit à aller et venir dans la chambre, et chaque fois qu'elle passait devant Didier, elle lui jetait un regard froid et méprisant. Elle était outrée; les mains lui démangeaient; elle eût de grand cœur souffleté ce bel indifférent; mais elle regardait aussi les dragées et croyait entendre le frou-frou d'une robe de soie. Après de longues hésitations, elle prit son parti, rentra dans l'alcôve, ramassa le volume, et, s'étant assise dans un fauteuil de manière à tourner le dos à son impassible chevalier, elle commença de lire à'une voix sourde et en biaisant. Accoudé sur la table, Didier l'écoutait avec recueillement, grave comme un grand d'Espagne.

Minuit venait de sonner, ouand soudain la porte s'ouvrit avec fracas. Enveloppé de son grand manteau, Prosper apparut sur le seuiL de l'air d'un sbire qui

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opère une descente dans une maison suspecte. Garmiliette en était à cette phrase : « Les palais des rois sont devenus le repaire des bêtes fauves; les troupeaux par^ quent au seuil des temples, et les reptiles immondes habitent les sanctuaires des dieux. Ah t comment s'est éclipsée tant de gloire ? » Prosper examina Garminette, puis Didier, et son air farouche fit place à une expression de profond étonnement; il se dirigea vers la porte de l'alcôve, y jeta un rapide coup d'œil, puis s'approcha, de la jeune fiUe, lui prit le livre des mains, en regarda le titre et partit d'un éclat de rire. Alors il s'avança vers son frère; mais celui-ci, d'un regard, l'arrêta en chemin, et lui dit d'un ton de froide ironie :

— Vraiment Garminette a d'heureuses dispositions pour la lecture. Cette incomparable fille a bien des cordes h son arc; mais vous êtes un habile homme, et je vois que^ dans l'occasion, vous savez utiliser tous ses genres de mérite.

Et cela dit, il se leva et sortit sans que Prosper pro« nonç&t un mot ou fit un mouvement pour le retenir.

Gette nuit, Didier ne se coucha pas. Jusqu'au jour, il se promena en long et en large dans sa chambre; il était consterné, navré et se demandait avec amertume s'il était donc bien vrai que son demi-frère fût un drôle. Pour la première fois de sa vie, il sentit le rouge de la colère lui monter au front. Quand il se fut un peu calmé, il tint conseil avec lui-même. Après avoir longtemps délibéré, il se dit que le mieux qu'il pût faire était d'attendre; que, selon toute apparence, Prosper ne tarde-

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rait pas à se présenter devant lui pour essayer de se justifier ou du moins de pallier ses torts; qu'il fallait le voir venir; que, suivant l'attitude et le langage du coupable, il prendrait une résolution dans le moment. Il en fut pour ses frais d'attente. Vers le milieu de la matinée, Baptiste lui remit un billet ainsi conçu :

• « Mon cher ami> je ne puis partir avec vous. Ne me jugez pas trop sévèrement; il ne tient qu'à vous de vous représenter ce que peut la passion sur un cœur qui n*est pas de bronze. On se croit fort, il suffit d'un sourire et d'une larme pour abattre le plus fier courage. J'aurais dû ne pas revoir cette étonnante fille ; je sens que je ne puis vivre sans elle. Je lui dois mes plus beaux vers, qui ne sont pas ceux que j'ai faits pour elle. Expliquezmoi cela : elle n'est pas pour moi la poésie, elle est le mépris de la prose et du convenu, et j'ai besoin de ce mépris pour vivre. Enfin je l'aime, je l'aime, et je ne puis partir.*Aussi bien elle va faire ses débuts; puis-je l'abandonner dans un moment critique dont tout son avenir dépend? Il me tarde de m'acquitter envers vous; Garminette m'y aidera, et je n'attendrai pas l'échéance. Adieu ^ mon cher. Soyez indulgent. Vous êtes poëte à votre manière, et les poètes comprennent tout; ditesvous bien que, quoi que je fasse, une moitié de moimême juge l'autre. Pourquoi faut-il que nous soyons faits de pièces et de morceaux ? Un jour peut-être, je saurai vraiment qui je suis; dès que je me serai trouvé, je vous jure que je ne me lâcherai plus. »

Après avoir lu et relu cette lettre, Didier prit son

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chapeau et courut chez son frère. Il trouva porte close. Le concierge lui apprit que M. Randoce était parti à la pointe du jour pour la campagne, où il se proposait d€ passer quelques semaines. Didier rentra chez lui, donna l'ordre h Baptiste de faire ses malles et de régler ses comptes. A huit heures du soir, il montait en wagon et prenait le chemin du midi, indigné d'avoir pour frère un homme sans honneur et peut-être un escroc, furieux d'avoir été dupe, maudissant son excessive facilité d'humbur qui, sa paresse aidant, lui avait fait négliger toutes les précautions, et, quand il avait le temps d'y penser, très-navré d'avoir à rendre compte de sa déconvenue au très-narquois M. Patru. Croyez qu'il eût beaucoup donné pour apprendre à son arrivée que le digne homme était retenu dans son lit par une fièvre catarrhale.

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