‹ Prostituée, romanChapitre 11 sur 11 · QUATRIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

QUATRIÈME PARTIE

— Allons! Dites au revoir, Monsieur!

Gabrielle Dormoy, dans la pièce intime, la douce

tiédeur des rideaux clos et des lampes allumées, élevait gaiement son fils, à bout de bras.

De tout son visage renversé, elle riait à la jeune chairheureuse.Et la frimousse enboule,duvetéed'or, lui riait en retour, de ses yeux plissés, de sa bouche ouverte, d'où jaillissaient, en cris perçants, en sons inarticulés, le désir obscur et la joie. Les petits mollets nus, les pieds chaussés de minuscules bottines battaient une trépignante marche; les mains potelées se tendaient, pour saisir aux cheveux...

Elle ramena contre son sein, d'un élan de tendresse ardente, le doux être.

— Mon chéri!

Autour d'elle, ses deux convives et son mari souriaient, — Dormoy avec un ravissement nuancé de modestie discrète, et le docteur Hurtrel plus at-

tendri qu'il ne voulait le paraître. Quant à Montai, il rayonnait, tout simplement.

— Allons! dit Dormoy, va le coucher, et faisnous dîner à l'heure !

Elle s'éloignait, avec un geste gai d'adieu, que la menotte, gentiment, imitait...

— Il prend tournure, constata Dormoy.

Le Jeannot avait eu un an, hier...

Dormoy unit, dans la même affection profonde, ces deux êtres qui résumaient sa vie, prolongeaient, dans une incarnation forte, sa foi, son espoir, son fécond labeur... Jeannot, Gabrielle!... Ce bout d'homme qui après lui reprendrait, continuerait le sillon. Sa femme, cette vraie femme qui était, en même temps que l'amoureuse, l'amie, une sûre -compagne, intelligente et dévouée!... Allons, il pouvait se vanter d'avoir trouvé, sans la chercher loin, ni longtemps, la solution de l'éternel problème... Le bonheur!

C'est qu'aussi, élevés tous deux à la rude, ils avaient compris que l'existence pour qui sait vouloir est simple, à condition d'attendre peu des autres, tout de soi, d'être patients, et justes...

La porte refermée. Montai se frotta les mains.

— Hein, mon petit, dit-il à Hurtrel, ça ne vous tente pas?

Hurtrel regarda Dormoy, qui caressait machinalement sa barbe :

— Tout le monde ne peut pas dénicher l'oiseau rare, comme notre ami.

— Bah! dit Montai. Il y a de par le monde des milliers de jeunes filles charmantes, à peu près semblables à Gabrielle. Certes, toutes n'ont point reçu une éducation aussi libérale, et pour ne parler que de celles de la bourgeoisie, beaucoup sont engluées dans un milieu stagnant, dans ce marais d'idées routinières, de préventions et de préjugés, où nos classes soi-disant dirigeantes s'enlisent. Je mets en fait que, néanmoins, les trois quarts, épousées jeunes, avec ou sans fortune, — sans, de préférence, — par des hommes jeunes, seraient de bonnes et agréables compagnes. Ce qui vicie, à sa source, le mariage français, — pas celui du peuple! là on se marie parce qu'on s'aime, — c'est cette terrible question d'argent.

— Oh! fit Hurtrel, vous savez bien que cela ne me préoccupe guère !

— Non, constata Montai, vous êtes désintéressé. Et vous y avez d'autant plus de mérite que vous êtes riche!... Mais quoi, vos recherches vous absorbent, une partie de vos revenus passe à votre laboratoire. Vous vous trouveriez appauvri, s'il vous fallait tout à coup vivre à deux, avec vos seules ressources. Et puis vous êtes déjà un peu vieux garçon...

Hurtrel acquiesçait. Montai soupira :

— Moi, je le suis tout à fait. Quel âgeavez-vous? Trente-huit?... J'en ai quarante-sept. C'est déjà tard, trop tard, pour épouser une jeune fille vi^aiment jeune, commencer du même pas la route

qu'on devrait suivre côte à côte, et jusqu'au dernier pas... On associe un cheval usé, sur les boulets, un cheval à demi fourbu, à une pouliche pleine de feu. Et l'on s'étonne que l'attelage cloche, tire à hue, et à dia! ... A nos âges, on ne devrait épouser que de vieux tendrons, des veuves, des divorcées. Et ce serait peut-être encore du bonheur, si l'on admet que la résignation soit une des formes du bonheur. Mais ce ne serait pas, en tous cas, le beau départ fécond, avec l'horizon, l'avenir illimités!... Ah! Dormoy, mon bon, je vous envierais, si votre joie ne faisait la mienne. On se réchauffe, quand on vieiUit, au soleil des autres.

— Il est ^certain, dit Hurtrel, que si les lois pouvaient quelque chose sur les mœurs, si elles n'étaient pas autre chose que leur résultante, — comme qui dirait de. tardifs appareils enregistreurs, — une bonne loi devrait imposer, dans l'intérêt social, le mariage obligatoire et jeune...

— Eh! dit Dormoy, qu'est-ce que nous deviendrions, nous autres, pauvres syphiligraphes? Si tout le monde se mariait jeune il n'y aurait plus ni avarie ni prostitution...

— C'est évident, dit Hurtrel. La grande source de la prostitution, — et par conséquent de l'avarie, — c'est ce retard égoïste que nous apportons tous à satisfaire au premier des devoirs de l'homme : créer de la vie, de la vie jeune, de la vie normale, de la vie saine... Plutôt que de nous choisir de suite une compagne, de bâtir, ensemble, selon nos res-

sources, le foyer stable, à la chaleur duquel toute notre existence s'écoulera, nous préférons, sou» couleur d'initiation sentimentale, ou simplement mêmepourjeternotregourme,les amours de hasard, l'aventure, poétisée ou non, avec la première ou la dernière venue. Nous usons nos forces, dans des liaisons d'ordinaires vénales, qu'elles durent un jour ou un an, oui, le meilleur de nos forces, la fleur de notre sensibilité! Heureux, ce faisant, si nous n'avons nui qu'à nous-mêmes, si pour la satisfaction de nos instincts de brutes nous n'avons pas, comme tant d'autres, contribué à grossir encore, d'une victime et d'une dupe, la foule des malheureuses, le triste peuple des pro tituées!

— Autre conséquence, remarqua MontaL L'homme arrive au mariage, comme le coureur à la borne, — à bout de souffle. Il fait une fin; la femme, elle, commence... Lui sait tout, et mal, puisqu'il a généralement de sa compagne, de la femme, l'idée séculaire, transmise par les lointains aïeux : qu'elle est une inférieure, bonne surtout à lui donner des enfants, et, parfois encore, du plaisir... Elle, avec celte absurde éducation, cette étroite et fausse conception de la pudeur dont nous sommes redevables à l'Église, elle ignore tout, ou presque, des lois sacrées de la nature. L'union des sexes, faussée par dix-huit siècles de christianisme, lui demeure, jusqu'au jour où son maître lui en révèle trop souvent le dur secret, un mystère d'autant plus troublant qu'on l'en a toujours écartée, comme du vice.

Que d'irréparables malentendus partis de là! de divorces nés à la première nuit!... Au fond, la paix des ménages, c'est avant tout, une question de lit. Entre mari et femme qui se sont associés jeunes, et qui ont le respect l'un de l'autre, il n'y a que bien rarement surprise, de ce côté. Mais prenez un ménage quelconque. Même à le supposer en paix, la guerre n'est pas loin. La femme, — au moins celle que n'a pas abrutie, dès le berceau, la tyrannie masculine, — se rend compte, bien vite, que traitée en inférieure, elle n'en mérite pas moins d'être, elle, une équivalente!... Et alors, c'est la brouille. Madame prend un amant, Monsieur retourne aux filles...

— Et s'il n'y avait encore, observa Hurtrel, que cet antique goût de la luxure et de la domination masculines I... Mais, vous le disiez tout à l'heure justement, mon cher Maître, quand j'ai fait dévier la discussion, en protestant de mon désintéressement, il y a, pour en revenir à cette bourgeoisie dont nous sommes, il y a... l'argent!

Montai hocha la tête. Dormoy approuva, d'un silence. Entre eux passa, comme une rafale, la vision de toutes les horreurs, de l'immense crime commis sur terre, quotidiennement, par l'âpre lutte, le besoin vil... L'argent, barre lourde, levier du monde!... L'argent qui pourrait faire tant de bien, et cause tant de maux!...

Montai reprit :

— Pouvons-nous éliminer, en un jour, le virus

atavique dont nom sommes imprégnés, depuis des siècles?... Le vieil équilibre*est rompu; le principe d'autorité chancelle, sur lequel ont vécu depuis l'origine le3 religions, et sous lequel ont pâti les peuples, après les peuples... Combien y a-t-il de temps que la science moderne, notre science, a commencé de bouleverser toutes les conditions de la vie, nous emporte, de son formidable essor, au delà du ciel peuplé des dieux de nos peurs, an delà du vieil absolu, vers l'infini des découvertes, du progrès?... Si peu de temps, en vérité, que nous ne saurions nous étonner du désaccord actuel qu'offre le monde présent, entre le monde d'hier, tel que l'a fait la morale théocratique, et le monde de demain, tel que le fera la morale sociale !... La morale sociale, c'est-à-dire la somme des volontés individuelles, de plus en plus conscientes!... Fils de Latins, nous avons le culte de l'argent, l'habitude de la dot, — explicable, en somme, avec les mœurs de jadis. La femme, esclave, apportait au maître, en changeant de famille, de quoi subvenir à son propre entretien... Beaucoup n'ont pa^ évolué, en sont encore à cette conception-là. Ils veulent une dot, parce que leurs parents ont voulu une dot, et qu'il est à la fois agréable, et facile, d'augmenter ainsi sa fortune, ou de la faire. Ceux qui n'ont pas d'argent n'ont qu'un dé^ir. en avoir, et ceux qui en ont, en avoir plus! La jeune fille vieillit, tandis que les parents s'usent à lui gagner la dot, et l'homme s'amuse,

en attendant que la dot soit amassée. Ou bien, si la dot est déjà là, dans le berceau, la jeune fille attend, patiemment^ que ses parents aient découvert un sac de même poids, à moins qu'un avisé renard, avant, ne l'hypnotise, croque la poule, et ses œufs d'or!... Au reste, ce ne sont là, heureusement, que les mœurs d'enhaut. Et c'est d'en bas que vient la poussée. Il faut souhaiter seulement qu'elle soit assez énergique, et surtout que les volontés individuelles, triomphatrices de demain, aient été assez éclairées, pour que la morale sociale, la religion de la solidarité humaine, remplace, avec avantage, la morale théocratique, le fétichisme de l'autorité !...

Hurtrel et Dormoy, pensifs, méditèrent un moment les graves paroles de Montai. Leur profond déterminisme les inclinait à cette conception d'une morale nouvelle, une morale qui serait le produit des besoins nouveaux, qui serait, parce qu'elle devait être. Dormoy, surtout, nourri des leçons du sociologue, évoquait avec confiance l'aube prochaine. La foi d' Hurtrel était moins ferme. Le doute historique le tourmentait :

— Allons! Dormoy, vous pouvez être tranquille! Votre Pathologie des maladies vénériennes et votre nouveau bouquin sur la prostitution... — Où en êtes-vous, à propos? et à quel titre vous êtes-vous arrêté?...

— Les petits ruisseaux et la grande rii^ière.

— Pas mail... Eh bien ça restera longtemps en-

core d'actualité, comme les beaux traités que voilà!...

Il désigna, sur un rayon de la bibliothèque, les in-octavos pesants où, sur le veau fauve, une étiquette bleue portait, en lettres dorées : Robert Montai... Et, hochant la tête :

— Si vite qu'aille la science, et si bouleversantes qu'en soient et qu'en doivent être les conséquences, — dans notre vie économique d'abord, et dans notre vie morale ensuite, puisque l'une se modèle toujours à l'image de l'autre, — je crains bien que la prostitution ne soit de ces maux endémiques, inhérents à Ja nature de l'homme. On en pourra peut-être, par la lente action d'un milieu plus sain, aéré, purifié par la science, et par la réaction du milieu sur les individus, en atténuer l'intensité, et le ravage. Et encore je ne crois pas, en dépit d'un meilleur milieu, à une réelle modification possible de l'individu, au moins dans ses instincts profonds. La prostitution est née avec l'homme, elle ne mourra qu'avec lui.

— Oh! dit Montai, je ne suis pas assez crédule pour espérer un changement à vue! Sur le théâtre humain, nous ne pouvons embrasser, spectateurs d'une seconde, que des apparenc.es îugaccs. Nous ne levons, sur nous-mêmes, sur le présent et sur l'avenir, qu'un coin du voile. Aujourd'hui est obscur, et demain c'est la ténèbre, bien que je me plaise à y voir blanchir une aube. Mais du moins j'ai pu, dans ce rapide spectacle, prendre conscience de ce

qui est révolu, dégager la loi du passé. Nous voyons, en arrière, tout le vastechamp del'activité humaine. Et, parbleu, je sais comme vous à quels égarements l'instinct génésique, joint au sauvage égoïsme de l'homme, poussa, depuis l'origine, les races les plus policées 1 L'histoire de la prostitution assyrienne, égyptienne, indienne, grecque, romaine est mêlée, indissolublement, à la genèse des religions, au règne des dynasties évanouies. Ldngam, Tau, Phallus érigent, à travers les siècles, leur domination symbolique... Et, comme le remarque Hurtrel, la réglementation prostitutionnelle d'Athènes, — avec ses dictériades enfermées dans leurs demeures closes, avec ses joueuses de flûte, assez semblables à nos prostituées moyennes, avec ses hétaïres comparables ànos grandes aventurières, — nediffère guère de celle de Paris. C'est que, depuis que le monde est monde, le même principe d'autorité, passé, de race en race, aux mains de quelques-uns, a pesé sur les peuples, sous des formes diverses, mais avec une oppression sensiblement égale. Il faut pourtant le reconnaître : aux monarchies et aux oligarchies, la démocratie succède, — dans un avènement lent, mais irrésistible. A mesure qu'une société disparaît, une autre naît, plus vaste, dont l'idéal est une somme de bonheur, c'est-à-dire de justice, plus grande pour. tous. Cette montée des êtres, cette progressive éducation des consciences individuelles est si lente que nous pouvons, durant l'éclair où nous l'observons, être tentés de la nier. Elle n'en

existe pas moins. Nous ne regardons pas assez longtemps, voilà tout... Nous prenons pour de l'immobilité ce qui est de l'évolution, de la vie. Mais hier est garant de demain. Notre vieille machine sociale peut encore écraser lourdement toute une catégorie d'êtres, cela n'empêche point que le sentiment de l'équivalence féminine, de jour en jour, nous pénètre, et que le sentiment de la solidarité humaine est en croissance!... La chaîne des esclaves courbés sous le fouet, aux bas-reliefs de Ninive, marque, il serait puéril de ne pas le reconnaître, une étape accomplie. Nous ne lapidons plus la femme adultère. Au lieu de décréter, comme Louis IX en 1254, que « les filles de joie soient boutées tant des champs comme des villes et dépouillées de leurs biens, voire de leurs habits, jusqu'à la cote et au pelisson », nous songeons à abolir toutes ces organisations policières, qui déshonorent un pays libre, une nation pitoyable et douce.

— Bahî dit Hurtrel, Dormov aufa beau faire le compte des petits ruisseaux, et indiquer le moyen de les tarir, la rivière coulera toujours.

— Non, non! s'écria Dormoy.

Il fixa sur le docteur Hurtrel ses beaux yeux magnétiques :

— N'espérez-vous pas découvrir, vous, Hurtrel, sur vos plaques de verre, l'infinitésimal rongeur, cette mystérieuse bactérie de la syphilis que déjà nous combattons, à tâtons, de toutes nos méthodes curatives?... Et souvent avec succès! Tenez, An-

nette, — la belle Anne! et cette pauvre Mme Damés... N'a-t-on pas découvert, à l'Institut Pasteur, le virus antidiphtérique? Vous trouverez, vous, ou quelque Hurtrel prochain, le virus antisyphilitique... l'intangible, l'invisible animalcule!... Et quant aux causes directes de la prostitution, mais nous connaissons, nous définissons nettement l'étendue, la profondeur, la qualité de ces sources empoisonnées! Et vous ne croyez pas que nous puissions, — à mesure que plus d'intelligences conscientes le voudront, — sinon tarir, du moins limiter, restreindre l'afflux des ruisseaux bourbeux? La rivière coulera toujours, dites-vous. Soit, mais avec un débit moindre... Cela me suffirait. Rome ne s'est pas bâtie en un jour. Pourquoi la cité future échapperait-elle à cette loi?

Hurtrel eut une moue sceptique.

Dormoy, avec un enthousiasme sincère poursuivait :

— Ne tablons pas trop, je vous le concède, sur la diminution provenant de l'éducation nouvelle. C'est là un bienfait à trop longue échéance pour qu'on puisse en escompter, dès maintenant, l'effet... Et pourtant — passez-moi l'immodeste argument, — quand il y aura, en France, le double de ménages Dormoy... et quand ces ménages-là auront fait des petits... C'est dans l'ordre, pourtant, avouez-le!...

Hurtrel approuva, d'un sourire cordial. Montai, satisfait, s'entendait penser, en écoutant Dor-

moy. Il le couvait, silencieusement, d'un affectueux regard.

— Mais croyez-vous, continua Dormoy, que si la

séduction caractérisée, par exemple, entraînait

pour chaque braconnier des peines sévères, nous

n'aurions pas remédié déjà puissamment au mal?

Sans aller jusqu'à imiter le dur Solon, dont les

lois punissaient de mort quiconque enlevait une

femme, croyez-vous que si nous édictions que tout

débaucheur de filles serait condamné seulement à

l'amende, et au mariage, nous n'aurions pas fait

œuvre préventive, et juste? Est-ce que ce n'est pas

une honte que la recherche de la paternité soit

interdite, au vingtième siècle? Et l'on s'étonne que

la natalité baisse, que la prostitution croisse !... Mais

c'est à s'étonner, au contraire, qu'il n'y ait pas plus

d'avortements, pas plus de pauvres petits fœtus

que les filles-mères, avant de devenir filles tout

court, étouffent ou étranglent, pour les jeter aux

latrines, ou les enterrer, dans un coin de champ ! Et

dire que ces mêmes lois, qui répriment l'avortement

et l'infanticide, font de ces enfants de véritables

intrus, des parias sans droits, des réprouvés! et

que, pendant que la mère tombe au trottoir, le père

se promène, continue à sévir en liberté, ni vu, ni

connu, salué, honoré de tous!...

— Il est certain, avoua Hurtrel, qu'une législation efficace...

— Et d'une! dit Dormoy. Passons à d'autres causes. Une des plus fréquentes est l'insuffisance

des salaires féminins. Quand on pense qu'il y aura toujours des pharisiens pour vous venir repéter : (( La femme est l'ornement du foyer, la ménagère... Qu'elle n'essaye pas de sortir de ses attributions! » Savez-vous combien il y a en France de femmes sans ménage et sans foyer, contraintes d'imiter l'homme et de travailler pour vivre?... Six millions et demii... Et combien de femmes contraintes de cesser d'orner, presque tout le jour, ce fameux foyer, pour gagner leurs maigres salaires d'appoint? — Près de trois millions!... Mais ne parlons que des premières, celles qui travaillent autant que les hommes et touchent moitié, ou deux tiers on moins. Il faut à une femme, pour vivre, trois francs par jour. Av^ cela elles pourraient, à la rigueur, trouver un gite, s'habiller en pauvresses, et ne pas crever de faim. Elles pourraient, par conséquent, si elles ont une vertu qui confine à l'héroïsme, ne pas être réduites à se prostituer... Eh bien! il y a des centaines de milliers de femmes qui ne gagnent même pas un franc cinquante!. ..Prenons, par exemple, les salaires des professions individuelles, où, notez-le, le travail féminin, particulièrement approprié, est au moins égal, sinon supérieur, à celui de l'homme. Il ressort des chiffres fournis par les statistiques de l'Office . du travail, que la majorité des huit cent cinquante mille ouvrières de cette catégorie non seulement a les plus grandes peines à joindre les deux bouts, se heurte même, dans la plupart des cas, à l'impossibilité absolue. Tenez! les couturières qui se font

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deux francs par jour et chôment quatre mois, — les cravatières qui ne gagnent qu'un franc , — les lingères qui mettent quinze heures à coudre 350 boutonnières, contre quinze sous! Il faut vivre, pourtant!... Et, que je sache, ni le logeur, ni le boulanger, ni aucun magasin ne donnent rien à moitié prix... Alors!... Concluez.

— Quel remède? dit Hurtrel. La société condamne des quantités de femmes à la prostitution, ou à la mort, c'est certain. Mais pouvez-vous empêcher le risque des professions, les dures lois de la concurrence, le chômage, les mortes-saisons?...

— Non, concéda Dormoy. Seulement une société mieux faite inscrirait, au premier rang de ses devoirs, le strict droit de l'individu à vivre, et à vivre honnête. La République, en fondant un Ministère du Travail et de la Prévoyance, a fait un premier pas, dans la voie nouvelle. Du travail, et du pain selon notre travail, c'est bien le moins que cela nous soit garanti, sur la fortune publique! Et si le travail ne peut l'être, que du moins le pain le soit! En d'autres termes, une répartition plus équitable du capital sïmpose. Les uns ont trop, les autres pas assez. Je veux bien qu'on demeure .ibre de gagner indéfiniment, de par son ingéniosité et son labeur. Mais à condition que cette rupture d'équilibre, que cette prospérité disproportionnée des uns ne se balance pas pour les autres, en impossibilité de subsister. La liberté de chacun doit être réglée par la liberté de tous.

— Amen^ dit Hurtrel. Va pour l'évangile socialiste 1 Le tout sera de le prêcher, et de l'appliquer en douceur.

Dormoy haussa les épaules :

— Fara da 5e, comme disent les Italiens. En douceur, ou en douleur, selon que le vieux monde voudra comprendre, ou non...

— Ohl pour comprendre, il comprend! C'est clair : Ote-toi de là, que je m'y mette 1 Et, dame...

— Alors, trancha Dormoy, s'il ne fait pas, à temps, la part du feu, s'il ne sait pas choisir entre le flambeau et la torche...

Il hésita, puis avec mélancolie et netteté :

— L'incendie l'emportera, voilà tout.

Hurtrel leva un doigt :

— La Terreur rouge fait les terreurs blanches, le reflux vient, après le flux !

— Bah! conclut Montai. Peut-être est-ce là une nécessité naturelle, comme la succession du jour et de la nuit. Peut-être les révolutions sont-elles aussi inséparables de l'évolution, que le sang l'est du cœur, — aussi nécessaires au progrès que l'air l'est à la vie ? Rien ne se crée sans lutte et sans effort.

Ils se turent. Les lampes à i Icool épandaient leur incandescente blancheur, avec un ronflement doux. Dans le cabinet de travail sobre, — mais où un insais.ssable parfum, les photographies de Gaby dans leurs cadres laqués, des giroflées jaunes épanouies hors d'un cornet de \ieux Delft avéraient une féminine présence, — tout, des murs couverts

de livres aux meubles luisants de propreté, révélait le confort simple, le labeur heureux. Un froid pour^tant filtrait, des rideaux insensiblement disjoints.

-^ Brr! dit Gabrielle, qui venait de rentrer, sans qu'ils l'eussent entendue venir, il gèle, dehors!

Elle refermait soigneusement les rideaux. Tous quatre se rapprochèrent du feu où une savante ordonnance de braises croulait. Elle se pelotonna sur la chauffeuse abandonnée par son mari. Il était allé prendre des cigarettes sur sa table, en offrit.

— Du feu? proposa Gabrielle, entendant, au bout des pincettes, un charbon qui se veloutait à mesure, d'une cendre fine.

— Merci, dit Hurtrel .

Il avait déjà tiré des allumettes de sa poche. Il jeta le mince tison dans une soucoupe de Chine préparée sur une pile de livrets, lut par hasard un titre, en se penchant :

« Rapport sur les habitations à bon marché. » Il frappa de l'index la couverture blanche :

— Toujours votre documentation? Un des ruisseaûxl...

— Oui, dit Dormoy.

— Les pauvres gens ! murmura Gabrielle.

Elle gardait de tournées faites avec une amie, visiteuse de l'Assistance publique, à travers certains logis ouvriers, un souvenir sinistre. La vision de tant de souffrances la harcelait parfois, comme un cauchemar, au milieu de son paisible bonheur. Et, bien au chaud, songeant à ce que devaient être, par

cette glaciale soirée de neige, tous ces bouges où elle avait passé impuissante, elle eut un frisson désolé. Elle soupira :

— Quelle horreur!

Les trois médecins évoquèrent, tristement, ce sombre envers des grandes villes. Leur métier, ou plutôt la charitable façon dont ils l'entendaient, les avait plus d'une fois amenés, à toute saison et à toute heure, dans ces taudis où la misère s'entasse. Montai, depuis toujours, était un des familiers des quartiers populeux. Que de fois il avait à pied, par des soirs pareils, un foulard autour du cou, et le col du pardessus relevé, traversé la Seine, au pont de Grenelle. Et dire que ce qu'il avait vu là, dans cette morne plaine, s'étendait d'un arrondissement à l'autre, ceinturait le splendide, le luxueux Paris, comme d'une gigantesque plaie! Ces bâtisses sans âge, aux couloirs ruisselants d'humidité, aux escaliers qui branlent; ces masures de planches et de plâtras, dont les murs à l'extérieur suintent une lèpre, et qui pullulent, intérieurement, de vermine... Des familles entières tapies là, dans deux ou trois pièces, souvent dans une. Chambres aux plafonds surbaissés, à la fenêtre unique, parfois lucarne, et vitrée d'un carton. Pour cheminée quelque poêle disloqué, restituant en oxyde de carbone l'oxygène emprunté à la puante atmosphère de pourriture et de crasse. Pour horizon, des courettes verdies, d'où montent les miasmes des eaux ménagères, des détritus^ des déjections...

Dormoy, encore plein de son sujet, cita des chiffres. En plein Paris, il y avait plus de dix mille logements d'une seule chambre, où s'empilaient dans une promiscuité affreuse, des familles de quatre personnes; sur l'ensemble de la population parisienne, dix pour cent des familles ainsi composées végétaient de la sorte. Et il y avait, la statistique était là, des centaines de mansardes où l'on nichait jusqu'à neuf, dix, et plus!... Père, mère, fils^ filles, parfois l'aïeul...

Gabrielle disait ses lamentables pauses, dans ces étuves ou ces glacières, l'accueil à la fois hargneux et humble... Comment s'étanner que le père, sa journée faite, quand il retrouvait cette femelle rageuse et déguenillée, ces enfants qui braillent, s'en retournât vite au cabaret, où l'on a chaud, où, si l'on ne mange pas, on boit, on oublie ?... Comment s'étonner que la mère laissât traîner sa portée dans la rue, que les filles, grandies pêle-mêle avec les hommes, dans une promiscuité de bêtes, fussent dépravées, avant mêmequel'atelier fasse son œuvre, achève de démoraUser, par la contagion des camarades, par le contact perfide d'un luxe interdit, celles qui par miracle ont été jusque-là préservées... Alcoolisme, prostitution, il ne pouvait sortir que ces vénéneuses plantes, de ce sol de misère...

Dormoy réenfourchait son dadà : .

— Eh bien? demanda-t-il... Sincèrement, est-ce que vous ne pensez pas que là aussi la société doive et puisse faire beaucoup? Un emprunt de

50 millions va permettre, à Paris, de créer un assez grand nombre d'habitations ouvrières, aux tout petitsloyers.Quelesconseilsmunicipaux des grandes villes s'en mêlent, et la philanthropie, qui, dans ces ordres d'idées, a beaucoup fait!... Car enfin des œuvres comme le Sauvetage de l'Enfance, comme l'asile de Clamart, comme l'Œuvre libératrice d'Auteuil, comme l'Allaitement maternel, comme les Gouttes de lait, et tant d'autres, ne sont pas seulement, admirables, elles sont efficaces, si restreinte que soit leur action par rapport à l'étendue du mal... Vous voyez bien, mon bon, encore un ruisseau qu'on pourrait détourner, clarifier, en somme I... — Et la honteuse licence du théâtre et de la rue! s'exclama Montai, les cafés-concerts avec leurs chansons obscènes, leur exhibition de revues! Ne vous y trompez pas, la dépravation par le livre et l'image, voilà encore une des sources les plus redoutables du mal. Ahl c'est inimaginable, le grouillement de gens qui vivent du vice, comme le ver sur la charogne. Tenez, Hurtrel, demandez donc à Dormoy de vous montrer ses catalogues. Il y a de tout, là-dedans, depuis ces ignobles petits volumes qu'aux abords du Palais-Royal vendent des Juifs orientaux, — toute une littérature à l'usage d'aliénés, écritepard'autresaliénés, atteints de priapisme, — jusqu'aux séries de photographies infâmes, à ces albums monstrueux pour lesquels ont posé des fillettes, — jusqu'aux plus compliqués accessoires de luxure ! Mais encore, cela, c'est sous le manteau.

Ne parlons que de ce qui raccroche, en pleine rue, la curiosité du potache, de la vierge... ce flot de publications obscènes, où la bêtise le dispute à la grossièreté, cette montée de livres, de cartes postales, de journaux illustrés, qui déborde aux étalages, rejaillit aux kiosques... Que de fangeux ruisseaux à balayer, et ferme !

— Oui, avoua Hurtrel... mais quelle tâche 1 Comme tout est lent, difficile !...

— Et la vie est courte! dit Montai, avec un âpre accent de regret. On en passe un tiers à mal apprendre, un tiers à réapprendre, et ce qui reste est peu, pour toute la besogne qu'on entrevoit... Et encore combien d'entre nous revisent leur éducation première, se refont, au contrôle de leur propre raison, une âme de volonté, de bonté?... Combien savent? Les trois quarts ne sortent jamais de la croûte où leur esprit, jeune, s'est desséché !...

Il surprit un malicieux regard de la jeune femme. Eh bien! et son mari?... Et M. Hurtrel?... Et lui-même?... Mais, à la pensée de l'effroyable misère humaine, àtoutcepoidsd'unmonde qu^Hurtrel venait de faire planer sur eux, d'un mot. Montai demeurait grave : Qu'ils étaient peu! Qu'ils pouvaient peu!...

La demie de sept heures sonna, d'un timbre clair, dans le silence. Gabrielle se levait en sursaut :

— Le risotto doit être à point!... Mais je vous demande une minute encore. Le temps de voir si le Jeannot dort bien...

La diversion brusque chassait leurs pensées, rhallucinante vision. Ils se regardèrent, avec bonhomie. .

Dormoy, qui avait travaillé tout le jour, se sentait faim. Hurtrel aimait le risotto. Et Montai, — songeant au fils de son élève, au petit être endormi dans le berceau et dont la mère, du bout des lèvres, baisait le front mystérieux, — Montai évoquait le continuateur viril, le travailleur de demain.

— Tu es insupportable, Liette!

Mme Dûmes, par la porte vivement ouverte, penchait un visage parcheminé, sous ses cheveux blancs. L'inquiétude et l'irritation avivaient, de plaques sanguines, le jaune bilieux de sa peau. •

Liette leva la tête, au-dessus du piano. Un doigt en l'air, prêt à reprendre sa voltige, sur le clavier, elle demanda, sans se laisser décontenancer :

— Qu'est-ce qu'il y a?

— Ton frère dort. Ne fais pas de bruit I Maussade, elle referma le cahier de musique

qu'elle venait d'ouvrir, claqua le couvercle.

C'était gai, la maison!... Déjà, depuis qu'ils avaient quitté l'appartement de l'avenue Kléber, après cette stupide histoire Lauvroix, et les grosses pertes en Bourse, il avait fallu traîner des mois d'humiliation, dans ce petit hôtel sombre, perdu au

iOO PROSTITUÉE

bout de la rue de Longchamps... On vivait là comme des pestiférés, — à peine une visite de commisération, de loin en loin, — et quand elle allait la t endre, avec sa mère, ou voir, seule, ses amiçs, il fallait perdre des heures, dans le tramway dont les lampes empestent le pétrole, ou pis, dans Vc mnibu» qui, riiiver, sent le chien mouillé, et l'été, la sueur malpropre!

Autour de Georget, malade, — on ne savait de quoi, mais d'une bien vilaine maladie, car il avait eu longtemps la figure couverte de croûtes, — on avait organisé le silence, des soins minutieux... Dormoy, alors, ne quittait plus la maison, il venait pour le traitement de Georget, il venait pour les piqûres de maman... Anémique, avait-elle dit, elle se fortifiait par des injections de cacodylate.

Cette présence continuelle de Dormoy, dans leur vie diminuée et déchue, était à Liette une souffrance. Elle avait si longtemps triomphé de Gabrielle, par la fortune, la splendeur certaine du futur marî ! Se sentir maintenant presque aussi pauvre qu'elle, en dépit de quelques apparences jalousement conservées : les beaux meubles, Jean en habit dans l'antichambre, les goûters fins, avec profusion de bonnes choses, an jour repris... Se sentir surtout retombée à l'aléa, Lauvroix disparu, alors que Gabrielle avait un bébé (assez vilain, en somme) et un mari (elle, Liette, n'en aurait voulu pour rien au monde : une barbe d'apôtre et des yeux de chat) — eh bieni c'était rageant tout de même !

Puis, petit à petit, Georget, qui avait semblé mourant, s'était remis. Il resuivait ses cours, à l'École de droit. Un peu de bonne humeur était rentrée à là maison... grâce à père qui avait, lui, bien vite pris le dessus, les ragaillardissait tous,, de sa brusquerie joviale!... Il se remettait à d'autres affaires. Un peu d'aisance revenait, grâce à la vente des bois achetés naguère autour de Marchanges. C'était pour l'argent de poche, et les toilettes, depuis dix-huit mois bien négligées. Quant au fond de la vie, les envois des fermes, par paniers hebdomadaires, en œufs, légumes, volailles, viande même, suffisaient à l'alimenter... Même, des soirées, — pour lesquelles elle combinait un amour de robe : liberty rose et dentelles d'argent — étaient en perspective. L'existence enfin redevenait à peu près possible.

Crac! Voilà que Georget l'autre mois était retombé, plus bas qu'il n'avait jamais été. Une néphrite... Et, du coup, la maison redevenue tombeau, pas moyen de claquer une porte, de fredonner un refrain, d'ouvrir un piano ... « Liette! tu es insupportable! Pense à ton frère!... » Et Jean de parler bas, et maman, quand elle n'était pas dans la chambre de Georget, d'errer de pièce en pièce, avec un air bouleversé... Et papa, naturellement, d'être dehors... Les affaires!

Elle mira dans la glace sombre, au-dessus de la console, sa silhouette fine. Jolie, non, peut-être pas d'une façon tout à fait réguHère... mais si dis-

ii.^i PROSTITUÉE

tinguée! Et, satisfaite; elle sourit à son double, puis bâilla :

— Qu'est-ce cpie je vais faire?.. Dieu! que je m'ennuie...

Elle pensa à rou\Tage commencé la veille, le retapage d'une blouse en guipures anciennes. Allons 1 Le mieux était encore de monter dans sa chambre, et de s'y enfermer à coudre près de la fenêtre, en regardant, sur le trottoir en face, les équipages et les autos aller et venir, ou stationner devant l'hôtel du prince d'-\rlinge... Quelle belle vie, avec de l'argent 1... Elle soupira... Peut-être que cette blouse, après tout, ferait encore de l'effet, grâce à l'empiècement, et aux guipures froncées, pour retomber lâches, sur la ceinture haute et le tran^ parent mauve...

Mme Dûmes, le bruit apaisé, était remontée en hâte. Elle ouvrit avec d'infinies précautions la porte que, de la pièce, un paravent masquait, entra sur la pointe des pieds.

Georget, la couverture remontée jusqu'au meuton, somnolait, la tête enfouie dans l'oreiller. Il ne donna pas signe de vie, plongé dans une torpeiu» fiévreuse, où, après les convulsions de la veille, il semblait descendre, comme dans une commençante mort.

Mme Dûmes, au pied du lit, lui jeta un long regard d'affection désespérée. Le jeune homme n'était plus que l'ombre de lui-même. Seul, le regret de la mère

retrouvait, dans ce nez pincé, cette bouche décolorée et pendante, dans ces yeux caves et ce front terne, le vivant, le sain visage d'autrefois... Leâ cicatrices des syphilides secondaires ulcéreuses marquetaient, de leurs taches fines, la peau molle.

Elle ne put les voir sans qu'une fois de plus le cœur lui saignât... Tout le drame, au dénouement duquel on touchait, la bouleversa, revécu d'un coup... Ainsi ce n'était pas assez que le premier sacrifice, la mort du pauvre petit dernier venu! Il fallait que, malgré sa surveillance acharnée, tant de recommandations à son mari, la hideuse maladie se fût glissée, pour l'assassinat, dans l'ombre.

Mme Dûmes n'avait, par pudeur vis-à-vis du père, et du fils, osé avertir son Georget, lui signaler les dangers qu'il pouvait courir, de par la contagion médiate. Elle avait respecté en lui son sentiment filial, et aussi l'ignorance où, selon elle, les jeunes gens doivent demeurer, sur certains sujets. A dix-huit ans elle le voyait toujours enfant, élevé dans ses jupes, grandi dans ses préjugés, sa propre peur de la vie... Et il avait fallu qu'un accident puéril, un rien, — ce verre de kummel entamé par le père, achevé par Georget, — vînt détruire, en un instant, tout le frêle édifice de son pauvre bonheur, rebâti, après la ruine de son affection conjugale, sur ces chères têtes : Georget, Liette...

Quel effrayant mystère, dans ce mal aux mille formes, dont elle-même, grâce aux soins assidus de Donnoy, ne se ressentait plus, et dont son mari,

401 PROSTJTLÉE

bien qu'il eût, depuis des années, cessé tout traitement, paraissait lui-même indemne 1 Comment^ puisque rien ne décelait en lui de nouveaux symptômes, avait-il pu contaminer son fils? Elle l'avait hier encore demandé à Dormoy, qui tristement n'avait pu que le lui répéter : pour que la contagion s'accomplît, il fallait, et il suffisait, qu'une sécrétion renfermant le virus fût en contact, un seul instant, avec une solution quelconque de continuité dans les téguments du sujet. Dûmes, sans qu'il le sût lui-même, avait certainement, lorsque Georget avait bu dans son verre, quelque plaque muqueuse, irritée par l'usage du tabac et del'acool; Georget devait sans doute avoir, à la lèvre, quelque, érosion de rien du tout. Tel avait été le bien simple chemin, suivi par le virus...

Mme Dûmes, impatiente, leva les yeux vers la pendule. Dormoy était en retard, ce matin; il avait pourtant promis de revenir : « Nous serons là, à quatre heures. ) Elle revit son air inquiet, s'alarma davantage, fébrile... Et Raoul qui n'était pas encore rentré !... Une rancune amère la traversa d'un flot bilieux. Elle lui avait pourtant répété à déjeuner : « (^est plus grave que tu ne penses... Ne reste pas trop longtemps! » Il avait haussé les épaules à son habitude : « C'est bon, un tour du côté de la Bours(% indispensable, et je serai là, en même temps que ton médecin... »

L'accent maussadelui résonnait encore à l'oreille.. « Ton médecin!... » Comme si c'était elle la vraie

malade, la coupable... et non lui, le misérable avec ses sales tromperies, son gros et dur égoïsme !...

Le front à la vitre, elle guettait maintenant la rue, la lumineuse arrivée des phares de l'auto... Dormoy, depuis deux jours, amenait en consultation le docteur Hurtrel. Dûmes l'avait conseillé à sa femme; et Dormoy, pressenti, avait sauté sur L'idée. Hurtrel constaterait avec intérêt ce curieux cas de néphrite syphilique, assez rare, à cause de sa manifestation tardive...

La médiocrité de l'équipage de Dormoy, — « Oui, oui, un savant, un théoricien! » — n'inspirait à Dûmes, sur les mérites professionnels du docteur, qu'une confiance relative. Tandis qu'il attribuait une haute valeur pratique au non moins notoire docteur Hurtrel, impressionné par ses dehors luxueux, son auto rencontrée souvent. Hurtrel soignait la princesse d'Arlinge... Eh! eh! Est-ce que le prince?...

Mme Dûmes allait de la fenêtre au lit, couvait d'un ardent coup d'œil la prostration inquiétante du malade, revenait appuyer, au carreau glacé, son front brûlant.

Une horreur accrue de toute son éducation provinciale et religieuse, — « la syphilis, n'était-ce pas un châtiment divin, la punition des fautes charnelles? » — une révolte aussi, exacerbée de toutes ses souffrances personnelles, tare physique et calvaire moral, l'étreignaient à mesure qu'elle réimaginait la marche du mal, sur son Georget.

D'abord, les accidents primaires, la foudroyante révélation. Elle avait tout de suite vu clair, instruite par ses conversations avec Dormoy, et le gros livre qu'elle avait fait acheter, en cachette, après la mort du bébé : cette Pathologie des maladies ifénériennes lue d'abord avec une terreur, devant les gravures coloriées, le hérissement barbfiire des termes scientifiques, puis méditée avec calme, et d'où elle avait tiré une confirmation d'espoir, sa tenace volonté de guérir.

Nul doute, ces deux ulcérations insensibles, l'une à la lèvre supérieure, l'autre à la langue... et ce gonflement sous-maxillaire, enflammé, douloureux... c'étaient les chancres et le bubon. Ces horreurs— qu'elle avait, elle, évitées, débutant, à cause de sa grossesse, en pleine période secondaire, — elle ne pouvait y songer sans un affreux serrement de cœur. Elle revoyait la lèvre tachée de la croûte noirâtre, s'hypertrophiant, formant tumeur... la langue creusée en cupule, d'un rouge sombre... Pauvre Georget, cela avait pris, tout de suite, une forme maligne.

Ainsi, malgré Dormoy, l'adénopathie sousmaxillaire avait continué à enfler, tourné en abcès. Heureusement, l'enfant n'avait pu se douter de rien. Maux de croissance, lui avait-on dit, qui passeraient... Pourtant, elle avait été, alors, bien effrayée par l'étrange abattement, la période de dépression qu'il avait traversée, avant et depuis l'apparition des phénomènes secondaires.

PUOSTITUÉE 407

Ils avaient été d'une extrême violence. A la roséole géante, répartie sur tout le corps, avaient succédé des syphilides. croûteuses, n'affe^ctant que la face. En revanche, toute une éruption de papules, simultanée, couvrait le dos, en large placard, comme (l'un semis de graines de chènevis. Ces lichénoïdes peu à peu se résorbaient, tandis qu'au front, au nez, au menton, aux joues, les syphilides croûtpuses persistaient, bossuant la peau de leurs croûtes brunes et dures, plates comme des pièces de cinquante centimes. Des aréoles les hmitaient, de leurs fins cercles couleur maigre de jambon.

Grâce aux bains, aux applications d'ingrédients, à la longue tout cela s'était effacé, mais l'état morbide persistait. Plus d'appétit, un affaiblissement complet, une pâle et souffreteuse maigreur, — et, ce qui surtout avait fait passer à Mme Dûmes de si cruelles heures, — ce regard morne, de désespoir et de reproche, qu'on eût dit, parfois, comme averti.

Enfin, quand au sortir de cette effroyable alerte ou avait recommencé d'espérer, quand Georget, après un bon été à Marchanges, semblait se remettre, reprendre un peu de forces et de couleurs, cette rechute inattendue, ce progrès rapide du mal. D'abord c'avait été un gonflement œdémateux, qui boursouflait certaines parties du corps, le visage, les pieds, les mains... En même temps, la fièvre, les troubles digestifs, et de sourdes douleurs

lombaires. Georget, en quelques semaines, avait reperdu son poids; blême, il ne pouvait voir un plat sans nausées, des diarrhées ou des constipations se succédaient, opiniâtres; et soudain, la maladie s'était précipitée ; albumine croissante, céphalalgie sans trêves, dyspnée, troubles de la vue et de l'ouïe...

Depuis une quinzaine, elle passait les nuits à son chevet, rompue, maintenue debout par une exaltation ardente. Elle se refusait à se faire relayer par une garde, que, mollement, son mari lui avait conseillée. Elle passait d'espérances fiévreuses à de profonds découragements. Mais jamais encore elle n'avait été si tourmentée... Hier ces convulsions, aujourd'hui cette torpeur... Les médecins, au début de la semaine, avaient paru redouter une complication gastro-intestinale... Mais ce matin, Dormoy, après en avoir conféré à mi-voix avec Hurtrel, avait semblé écarter le danger, craindre autre chose... — Quoi?... 11 n'avait pas voulu se prononcer, insistant seulement, à plusieurs reprises, sur le caractère grave de la torpeur...

— Ah! murmura Mme Dûmes, avec un soulagement. Les voilai.. Et Raoul qui n'est pas làl...

Les gros yeux d'acétylène, dans la nuit venue, où la voiture se distinguait à peine, s'élargissaient, comme de fulgurantes prunelles. L'auto stoppa, sous la fenêtre.

Elle entr'ouvrait la porte, allait au-devant d'eux. Ils la questionnaient du regard : « Non, il n'était

pas sorti de sa torpeur. » Dormoy perçut le mal empiré le dénouement proche. Il échangea, avec Hurtrel, un coup d'œil. C'était la fin, l'imminent coma...

Ils entraient, s'asseyaient au chevet du lit, contemplaient, sur le visage fondu, aux joues creuses, aux yeux clos, la lente approche du dernier masque. Hurtrel vérifia le pouls, tandis que Dormoy, penché -sur un bassin, examinait l'urine, trouble et rosée... Elle contenait, à la dernière analyse des vingt-quatre heures, cent dix grammes d'albumine... Ils s'isolèrent dans un coin de la chambre, parlèrent bas.

Mme Dûmes les contempla, avec un muet déchirement; elle n'eut pas un doute, ils concertaient entre eux les termes du verdict. Il faisait si sombre, dans la chambre, qu'elle eut un malaise, tourna le bouton de la veilleuse électrique. Le front de Georget se ranima, cadavéreux.

Comme les médecins allaient sortir, le malade fit un geste. Il semblait se réveiller d'une longue, éternelle nuit. Ses yeux las se posèrent sur les deux hommes, sur sa mère. Ils exprimaient une impuissance morne, une si désolée résignation, qu'elle n'y put tenir, lui jeta, des doigts, un baiser rapide, un silencieux : « Je reviens! » et suivit Hurtrel et Dormoy sur le palier.

Ils descendaient en silence, allaient pénétrer dans le cabinet de travail de Dûmes, quand la porte de la rue s'ouvrit, celui-ci parut.

Il leva les bras au ciel :

— Comment! dans le vestibule.-. Entrez! j'arrive à temps,.. Rien de plus grave, j'espère?

Les médecins se taisaient. Mme Dûmes, maîtrisant ses larmes, se mordait nerveusement la lèvre. Elle se tenait, ^a tête basse, les madns entrelacées, assise sur un tabouret.

Dormoy enfin dit :

— Il vaut mieux que vous sachiez, que vous vous prépariez... C'est la fin. Il ne souffrira plus... Il s'endormira doucement...

Dûmes suffoqué, — car il espérait sincèrement, en dépit des sombres pronostics de sa femme et de la tournure grave que la maladie avait prise ces derniers temps, — balbutia :

— Mais enfin... Une néphrite, on en revient... Ce n'est pas possible, docteur!

Dormoy eut un geste peiné :

— Oui, on en revient, .deux fois sur trois... mais votre fils était dans de mauvaises conditions... Le mal n'a pas trouvé, comme il semble faire, dans d'autres cas, un terrain de résistance assez solide...

Dûmes inquiet sonda, d'un bref regard, son arrière-pensée : « Est-ce pour lui que Dormoy parlait? ))

— Le moral était atteint depuis longtemps... Nous avons déjà craint il y a quelques jp.urs une issue fatale... Cette fois...

— Cette fois? répéta Dûmes, d'une voix rauque.

— Rien à faire. Je reviendrai demain de bonne heure. Il ne dépassera pas la nuit, ou la matinée... Encéphalopathieurémique... La vie se décompose, là.

Il désigna le cerveau. Hurtrel, grave, appuyait, d'une lente inclinaison de tête. Tous deux se levèrent. Dûmes, aplati, se disait : « Mes deux fils... » Mme Dûmes, machinalement, ouvrit la porte.

On entendit alors, venant de la chambre de Liette, un refrain de sentimentale romance, chantonné d'une voix pointue :

Non, je ne veux rien, rien au monde.

Que les cheveux d'or de ma blonde...

La banale phrase s'égrenait, en sons menus, où èoupirait, bébête, tout le mensonge des illusions à perdre.

Et le contraste, entre cette égoïste ignorance et la morne certitude, était si frappant que tous le perçurent. Dûmes, étouffant un juron, rencontrait au même moment le regard sévère de Dormoy. Il n'en put soutenir l'éclat, baissa aussitôt les paupières : « Attention, voilà deux victimes déjà... Gare... à la troisième! » Et tandis que Jean, précautionneusement, refermait la porte sur leurs manteaux épais, Dûmes se demanda : « Est-ce de Liette, ou de moi qu'il a voulu parler? »

Il penchait pour Liette, ne se sentant nullement atteint, quoi qu'eût paru vouloir présager Dormoy.

Il se jura pourtant, d'être prudent, aussi bien visà-vis de sa fille que de lui-même. Il gardait d'ailleurs pour Georget, en dépit de l'avertissement des médecins, un espoir

Est-ce que, comme tant d'autres, son organisme, à lui, ne tolérait pas parfaitement le virus? Est-ce que Georget, après l'été à Marchanges, n'a' lait pas tout à fait bien? Cette néphrite pouvait, quoi que Dormoy sous-entendît, n'avoir rien de syphilitique, être une maladie ordinaire... Plus il y pensait, moins il i>oulait croire à une connexité, dont si endurci qu'il fût, la responsabilité lui pesait, d'un vague remords.

Aussi haussa-t-il les épaules quand sa femme, plantée devant lui, au bas de Tescalier, lui lâcha d'une voix méprisante :

— Tu es content? .

Il se bornait à répondre '.

— Ta douleur t'égare. Je ne comprends pas. Puis comme elle montait, muette et tragique, il

la suivit, en soupirant :

— Espérons encore.

Il pénétra, derrière elle, dans la chambre funèbre. A la lueur de la veilleuse, ils scrutaient le visage immobile. Georget paraissait assoupi.

Alors, pour la première fois depuis le commencement de la maladie, Dûmes eut peur, vraiment. Au début, il ne venait pas voir son fils bien souvent, tous les deux ou trois jours à peine. Ensuite, ses visites avaient bien été quotidiennes, mais il

entrait, sortait, tout à sa propre vie, à l'âpre bataille de la fortune à refaire.

Le coup avait été rude. Poursuivi par une guigne tenace, il avait, rien que dans l'opération du Maroc, perdu plus de quatre millions, sur cinq dont se composait alors sa fortune. Il avait fallu réformer son train, entamer Marchanges, reprendre l'existence, après huit ans de triomphes, presque au point d'où il était parti...

La défection de Lauvroix, dans ce désastre, lui avait été l'heure la plus cruelle. Avec l'appui du raffmeur, il eût fait front, décidé Poyère à le soutenir... Quelques mois auraient suffi, le temps de revendre aux Grecs ou aux Bulgares, pour leur guerre imminente, ses approvisionnements immenses, sans trop de perte, peut-être même avec bénéfice...

Mais cette trahison de Lauvroix, si vile, — quand lui jouait cartes sur table, prêt à payer l'enjeu, avec Liette, — avait tout effondré. Et ce qui avait été, à son amour-propre, le plus pénible, c'était peut-être moins encore les effets de la catastrophe même, que sa cause. Lauvroix aux mains d'Annettel Dûmes avait compris d'où venait sa ruine.

Une rage l'avait, durant des semaines, bouleversé... De meurtrières envies, abattues par le sentiment de son impuissance, le soulevaient, poing tendu, contre cette gueuse. Qu'elle eût agi par vengeance, et qu'elle eût bien fait, selon sa morale à lui. Dûmes, d'agir ainsi, — voilà ce que

ili PROSTITUEE

«on oublieux égoïsme, sa vanité ne pouvaient admettre. Il l'eût de bon cœur étranglée, vue au ruisseau.

Mais cette fille était maintenant une puissance! Toute la fortune de Linbaum, qui s'était tué pour elle, toute la fortune de Lauvroix, si elle en voulait lui faisaient un piédestal d'or, d'où elle le narguait, intangible. Elle avait des amis illustres, influents. Elle était célèbre...

Il la haïssait pour tout cela, et d'autant plus qu'il la trouvait belle. Il l'avait vue passer, un jour, quelque temps après son krach. Il traversait à pied l'avenue Kléber, elle l'avait frôlé, d'une auto splendide. Délicieusement en forme, habillée, coiffée à ravir, elle l'avait dévisagé de haut, d'un air narquois, puis, dédaigneusement, comme si elle ne le reconnaissait pas, elle avait tourné la tête.

Il n'était pas jusqu'à cette appellation d'Anne d'Umès, qui ne le souffletât quotidiennement, de son sarcasme! Elle l'avait à dessein choisie, pour l'humilier, le bafouer. La première fois qu'il avait lu ce nom, dans un compte rendu d'élégances, il avait tressailli, piqué au vif. Malgré l'apostrophe, à laquelle il avait aussitôt renoncé, une confusion fâcheuse était possible. A mesure que la notoriété d'Annette avait grandi, son irritation ^e faisait plus amère.

Mais, politique, il enfouissait en lui ce secret, n'en laissait rien voir, entêté de nouveau, à l'âpre poursuite, au mirage de l'or. Licite, en attendant,

demeurait un atout. Elle pouvait, bien dotée, amorcer de nouveau, avec sa grâce, quelque union avantageuse. Et, le charme aidant, Georget, plus tard, aurait des rentes...

Dûmes, courbé sur le lit, contemplait avec stupeur son fils. Il l'aimait, bien qu'il ne se fût jamais soucié de son éducation. Bonhomme et bourru, la main volontiers ouverte, pour de constants cadeaux, il estimait qu'avec son baccalauréat ès-sciences et ses examens de droit, surtout avec la fortune dé papa, Georget, après un séjour à l'école de commerce de Liverpool, serait armé, suffisamment, pour la vie...

La vie ! Elle s'en allait, sous ses yeux, de minute en minute, de ce corps allongé sous le drap, inerte, comme sous un linceul. Elle s'en allait de ce front sans pensée, de ces paupières c!oses, de ces lèvres qu'un souffle lent écartait, de loin en loin, comme avec effort.

Dûmes se releva, la gorge serrée par une anxiété douloureuse. Sa femme, de l'autre côté du lit, les unifiait, dans le même regard, l'homme solide et l'enfant moribond, — le meurtrier, la victime... Il devina le grief, se rebella :

— C'est une fatalité, une fatalité!...

Elle dit :

— Peut-être.

Alors il éclata :

— Tu es folle!... Taîs-toi!... Je suis guéri. Elle allait répondre, cracher l'outrage. Guéri 1

Et Jacques, et elle, et Georget?... Mais, brusquement, ils se turent. L'adolescent ouvrait les yeux.

Ils semblaient s'éveiller de plus loin encore, d'une plus profonde, ténébreuse nuit. Il regarda vaguement, d'un air étonné, les objets, les murs, les sièges, comme s'il les voyait pour la première fois. Puis, ayant refermé ses paupières, il les releva de nouveau, sur ces êtres qui retenaient leur souffle, penchés vers lui. D'abord, il parut ne pas les reconnaître... Puis les prunelles s'éclaircirent, il tentait de sourire, faiblement, à sa mère... Mais presque aussitôt la lueur s'éteignait, les yeux se tournaient vers le père...

Alors, d'un suprême élan, l'âme en fuite se rassembla, darda, dans un éclair fugace, toute sa rancune amassée, son déchirant reproche. Les yeux disaient : « C'est par toi, c'est par ton égoïsme, par ta criminelle insouciance, par ton vice que je meurs... Je te méprise et te hais... »

Dûmes, sous la foudroyante accusation, baissait la tête. En vain essayait-il de se donner le change, l'obscure voix de sa conscience s'élevait. Est-ce que, dans ce qu'il appelait la fatalité, il y aurait une surhumaine, latente justice?...

Alors cet homme, qui jusque-là s'était cru invulnérable, ce mari que la maladie, d'ailleurs bénigne, de sa femme, n'avait ému qu'une heure, ce père qui, à la mort du petit Jacques, n'avait souffert qu'un bref, un oublieux chagrin, — il n'avait pas

PHOSTITUÉE 417

eu le temps de s'y attacher, à cet embryon! — se sentit atteint, profondément.

Atteint dans l'égoïste affection qu'il portait à Georget, l'incarnation de sa revanche, de son labeur, de son or!.. D'un coup s'évanouissait, pour lui, ce rêve que tous les pères font, et sur lequel, comme un autre, il avait fondé son espoir familial.

Atteint dans l'affection qu'il se supposait vouée en retour, et dont la cassure, irrémédiable, devait demeurer toujours saignante...

En vain, il essayait de retrouver, sur ce visage retombé à la léthargie, une trace de vie, un frémissement de pardon. Les yeux à nouveau s'étaient clos. Un souffle inégal, de plus en plus espacé, soulevait la chair comateuse. Alors, saisi d'un désarroi profond, d'une panique où toute sa propre épouvante, pour la première fois, le prenait aux entrailles, il s'abattit, le front dans ses mains, pleurant sur Georget, et sur lui.

Mme Dûmes, droite dans sa robe noire, n'avait pas bougé. Elle s'élevait au-dessus de ses ruines. Elle songeait : « Il savait donc! »

Et le cœur sefré d'une maternelle pitié, elle revivait, pour l'agonisant, tout le long supplice. Oui, maintenant, elle se souvenait! Le gros livre qu'elle dissimulait avec soin, dans sa chambre, plusieurs fois avait dû être enlevé, remis en cachette. Elle ne l'avait pas toujours retrouvé à la même place. Nul doute, c'était Georget qui venait le prendre... Et quand elle l'avait vu si souvent les

yeux étranges et brillants, la peau moite, et qi disait, comme au sortir d'un cauchemar : « n'ai rien! » — c'était de l'hallucinante lecture qi s'arrachait, chaque fois...

Il savait, il savait donc! Les yeux du pau^ enfant s'étaient rivés à ces gravures qui vous d< naient froid jusque dans la moelle des os, à • planches coloriées, où les pires déformations étal< leurs hideurs : monstrueuses végétations qui si purent, plaies béantes, rongées comme par ( dents pourries, évocation précise de toute la sai que peut devenir cette merveille : le corps huma

Elle repassa par toutes les angoisses qu'il av dû éprouver, mais sans approcher, si vive que i son intuition tendre, de la réalité.

Georget, qu'avaient un jour frappé certains mo surpris entre Dormoy et sa mère, au sortir d'u des premières visites du médecin, avait, aussit deviné la nature de son mal. Son ignorance, — demi et par conséquent mal avertie de toutes 1 choses sexuelles, — s'était, du coup, suggestionn( Il n'avait eu de cesse qu'il ne se renseignât. Alors était entré dans la Pathologie des maladies véi viennes comme dans un enfer. Il ne vivait pi qu'en tremblant, de Ja mort prochaine. Il voy£ danser autour de ses sommeils, de ses rêves éveille comme une perpétuelle danse macabre, le cortè; hideux de toutes les complications syphilitique Des moulages de cire, ardemment contemplés i musée des horreurs de quelque baraque de foir

PROSTJTUÉE 41^

dressaient devant lui leurs sanglants, leurs purulents spectres...

Mère douloureuse, Mme Dûmes mesurait quels ravages avaient dû causer, dans cette sensibilité à vif, à côté du dépérissement physique, la torture morale. Savoir qu'on meurt, et par la faute de celui qu'on devrait par-dessus tous révérer et chérir! Se le répéter, chaque jour plus amèrement, et chaque jour, enfermer au plus profond de soi cet abominable secret!... Il y avait là une si atroce injustice, une si odieuse immolation qu'elle la pouvait à peine concevoir, en demeurait confondue.

Qu'était son supplice, à elle, près de celui-là?

Sous la veilleuse électrique. Dûmes pleurait toujours, silencieusement. La porte s'ouvrit. C'était Liette, qui ne se doutant de rien, à mi-voix, comme la veille, demanda :

— On ne dîne donc pas, aujourd'hui?

— Chut! ordonna Mme Dûmes, en lui montrant le lit...

Georget sombrait, dans le coma.

M. Levraeq, du bout de l'index, se grattai! Tocciput...

Rose referma son peignoir, interrogea, perplexe

— Quoi? Si je suis fadée, faut le dire!

Le vi chameau », dans la pièce réservée aux visites [\i\ chambre de passe la moins défraîchie). étala, sous la blancheur des ser\nettes, son vasU si»'*ge d'où Rose venait de descendre.

— Eh bien! dit le médecin après une brève hésitation, vous pouvez faire votre paquet, pour le Dispensaire.

— Je m'en doutais, fît Rose. C'est l'aut' jour, quand j'étais saoule... J'me suis pas méfiée.

M. Levracq, impassible, déclara :

— C'est ennuyeux, pour la maison.

Quant à cette fille, qu'y faire? C'était le lot de

PJIOSTITUÉE 421

toutes. Elle subissait le sort commun... Il s'enquit :

— Il y a longtemps que je vous connais?

Elle fît un effort de mémoire, esquissa un geste vague :

— Dix ans, peut-être!

Dix ans! L'étonnant était qu'elle n'eût pas été contaminée beaucoup plus tôt. Syphilis ou blennorragie, — presque toutes les prostituées deviennent immanquablement, durant les trois premières années, des vénériennes.

M. Levracq enleva ses manches de lustrine. C'était la troisième paire qu'il usait, depuis le jour où pour la première fois il avait examiné Rose, puis Annette.

Ses épaules, à force de se pencher sur tant de misères, s'étaient de plus en plus voûtées. Bossu, presque, et tout à fait chauve, il avait toujours l'air aussi miséreux, une mine renfrognée d'arrogance humble. Dur métier, — et qui rendait dur, à la longue! — cette quête du pain, quarante sous par quarante sous, à travers les maisons closes et entrebâillées... M. Levracq, coulant dans ces dernières, — pour peu que les femmes se défendissent, et pourvu qu'on le payât, — était, dans les lupanars, la ponctualité faite homme. Service de l'État.

— Je vais prévenir Madame, dit-il.

Levracq parti. Rose regagnait le bahut, annonçait à toutes la nouvelle. Une indifférence générale l'accueillit.

— Qu'est-ce que tu veux? dit Ninette. Moi, il

y a quinze ans que je l'ai, je ne m'en porte pas plus mal.

On avait bien, de temps à autre^ un petit accident. On était quitte pour une saison de Saint- Lago, voilà tout! Le temps de tirer sa flemme à l'infirmerie, on sortait blanchie, jusqu'à la prochaine...,

Mais Camélia, qui n'était pas en carte, et gardait des soumises un mépris d'indépendante, railla la grosse brune :

— Moi, si ça m'arrivait, plutôt que d'aller dans leur prison, je préférerais crever dans la rue. Avant que de me faire pincer par le Braque ou les autres, faudrait qu'ils courent!

Ninette la toisa :

— Ma petite, tu débigoches... C'est plus sûr d'être en règle.

Bouffie, elle tirait une vanité de sa chaîne. D'être inscrite sur les contrôles de l'administration la rehaussait à ses propres yeux. Elle avait le dédain des chiens d'attache pour les errants...

Mais, hors d'elle, Madame faisait irruption. Elle avait monté vite. Les outres de sa gorge ballottaient. Un respectueux silence régna.

— Rose, fit-elle, j'ai à vous parler. Prenez vos affaires!

Pacifiquement Rose nouait, dans son mouchoir, un bâton de rouge, une boîte à poudre et un livre obscène. Toute sa fortune... En fait d'argent, rien que des dettes. Elle se baissa, vers sa commode

fermée à clef, ouvrit le tiroir au linge fin. Madame étendit le bras, prononça avec majesté :

— Non, ça, ce n'est pas payé, c'est à la maison! Vous redevez 437 francs. Monsieur avait arrêté les comptes, ce matin... Allons! Descendez vite! Vos habits de ville sont dans votre valise, en bas.

Sans protester, — à quoi bon? tout lui était égal! — Rose passait devant, docilement. Dans le bureau, elle revêtait sa vieille jupe et son corsage de petite laine écossaise, — ^ tiens! elle avait engraissé, ça ne boutonnait plus... » — un vêtement d'automne, acheté l'autre année, à Marseille.., — « brr! elle allait geler là-dedans!... » Mais Madame éclata : « Fallait-il qu'elle fût bouchée! Non, c'était trop bête! Se fiche dans les pattes de ce médecin de malheur!... Faire dénoncer la maison à la Préfecture!... Elle ne pouvait donc pas prévenir?... On l'aurait soignée à part en cachette... »

Rose pouffait : «C'qu'on m'aurait fichue à la porte, elle veut dire!... envoyée semer la maladie dehors! »

Madame ajouta :

— C'est tout de même vexant, pour la réputation!... Quand, dans toutes les maisons de Paris, il n'y a plus qu'une ou deux de ces histoires par an! Monsieur en est malade...

Rose, sans mot dire, bouclait sa valise. I^adame reprit, doucereuse :

— Vous pourriez, si vous vouliez, nous laisser

42i PROSTITIÉE

ça. Vous le retrouveriez en sortant... Et votre place aussi... si vous ne vous trouviez pas mal?... Vous êtes chez vous, ici...

Elle ne soufflait mot de la dette... Avec cette loi nouvelle, on n'était plus sûr de rien... Si ce n'était pas pitié que cesbavards de députés, des j... f... bons à rien chez eux, viennent vous enlever ainsi le pain de la bouche!... Madame soupira, d'un air tendre, en regardant Ro^e.

La Parisienne était une de ses pensionnaires les plus achalandées, encore jolie, douce, et, pour boire, d'attaque. Madame n'y renonçait qu'à regret. Elle eût souhaité la pressurer jusqu'au bout, tirer de cette peau tout ce qu'elle pouvait suer encore...

Rose laissait la valise vide, — elle valait quatre sous, — et promettait tout ce qu'on voulait : Compte là-dessus!

Elle poussa un : Ouf! soulagé, quand, à la sortie du Dispensaire, Madame l'eut embrassée, devant le cipal prêt à la conduire au Dépôt, en attendant la voiture cellulaire... La tenancière, se dandinant avec noblesse, gagnait le large... Rose la perdit de vue, avec joie. Encore un morceau de sa vie qui se détachait! Fini les claques, elle en avait soupe.

La première impression désagréable passée, — l'odieux renouveau du panier à salade et du greffe d'écrou, — Rose revêtait, sans ennui, l'uniforme des malades, posait elle-même son baluchon étiqueté sur une des planches du vestiaire. Quand elle sortirait, peut-être que son canotier et son

PBOSTITUÉE 425

mince costume seraient redevenus de saison...

A l'infirmerie, son lit, au premier, la satisfît. Il était galerie Sainte-Thérèse, dans une des salles du milieu, à quelques mètres du poêle, et pourtant, de sa place, elle voyait la fenêtre, un grand pan de ciel gris, sur les arbres noirs du jardin. Elle était entre un lit vide, et un lit occupé par une Bretonne, gentille. Une insoumise toute jeune, qui avait attrapé « ça », dès le début, et dont le visage lui rappela celui d'Annette. C'étaient les mêmes yeux bleu de lin.

Elle donna un souvenir à l'ancienne amie. Qu'est-ce qu'elle était devenue? Annette avaitelle mieux tourné?... Elle le supposa, tout le monde n'avait pourtant pas sa guigne... Ainsi, c'était comme pour sa contagion... Celui qui l'avait salée n'y avait pas été de main morte !

Le matin, en allant à la visite, au bout de la grande galerie, elle avait bien vu tout de suite, à la tête du docteur... Il avait fait une lippel Elle n'avait pas demandé son reste... Allons, elle en avait pour trois mois, au moins... Il avait d'ailleurs une bonne bille, cet homme.

La Bretonne lui dit son nom : le docteur Hardy... Elle le connaissait bien, parce qu'avec le docteur MuUien c'était un des médecins de la petite maison d'Auteuil, où elle avait vécu, une huitaine, après son premier passage devant la commission d'inspection.

Par bribes elle contait sa vie, l'histoire banale.

i-26 PROSTITUÉE

Débauchée à sa première place, renvoyée, et ra* massée sur le trottoir, au bout de quelque temps, ane, deux, trois fois par les Mœurs... M. Valy voulait lui imposer la carte, mais elle s'était mise à pleurer, alors il lui avait indiqué l'Œuvre libératrice— On avait pu l'y prendre, heureusement! car la maison était petite, on n'y tenait pas plus de six. Et, au bout de la semaine, Mme Avril de Sainte- Croix lui avait trouvé une bonne place, chez une vieille demoiselle, qui, mise au courant, avait bien voulu la prendre.

Elle y serait restée, bien sûr, si le garçon de la boucherie du coin ne lui avait monté le coup, et « fichu ça » tout de suite. Alors, plutôt que d'avou«r la chose à Mademoiselle, elle était partie, et, presque aussitôt elle avait repiqué : le I>épôt, M. Lortal, etc.. Mais, vrai, jamais elle n'oublierait les huit jours de bon temps qu^elle avait passé rue Boileau.

Une petite maison bourgeoise, fallait voir! De belles chambres, sur la verdure... « J'voulais pas eroire que c'était pour moi, quand j'suis arrivée avec ma malle. J'ai demandé : « Ousqu'on couche? » Alors, la sous-directrice m'a dit : — Mais là, ma petite!... Alors quand j'ai été seule, là-dedans, j*ai pleuré. Et ce qu'on est gentil, avec vous! Tqut le monde vit ensemble. Le matin, café au lait, de bons repas, comme en famille... L'après-midi, on coud, à c'qu'on veut, pour soi, en causant... Y avait une mère chatte, sur une chaise, avec des petits

chatons, des n'amours... Et le jardin... av^c des lilas, des sureaux... Et nos radis donc!... »

Rose écoutait, sombre. « Bien sûr, c'était des refuges comme ça, qu'il faudrait... Et des flottes!... Mais le Bon-Pasteur, ah! la! la! » La Bretonne lui faisait baisser la voix, à cause des sœurs, et des mouchardes.

Les journées passaient, monotones. C'étaient les descentes à la pharmacie, pour la distribution des médicaments, ou celle des tisanes. L'armée des pots s'étendait, innombrable, le long du couloir, exhalant une odeur amère et fade. Ou bien encore c'étaient les voyages à la cuisine, d'où l'on remontait, à deux, les grandes marmites pleines de soupe à la graisse, ou de gluant rata. Rose fut une fois désignée pour cette corvée enviable : on changeait d'air. Elle espérait rencontrer Zozo, fut déçue. Plus de Zozo, libérée, ou morte. D'autres condamnées faisaient le service.

La Bretonne, bien vue pour sa soumission, ses petits soins a^uprès des religieuses, était d'ordinaire choisie. La marmite posée sur un banc, au bout delà galerie, la sœur, d'une louche équitable, emplissait les gamelles, que les malades venaient présenter à la file. Une double portion récompensait les aides. Amicalement, la Bretonne partageait avec Rose, évoquait, en trompant sa faim avec ces pâtées médiocres, le bon rôti, ou les ragoûts d'Auteuil.

— C'est là que j'ai vu le docteur Hardy, et le père Mullien.,. Des braves types, qui vous parlent

428 PROSTITL'ÉE

pas comme à des chiens 1... Paraît d'ailleurs qu'ils sont tous assez gentils, ici... Ainsi, à côté de la prison, sur le. Faubourg, ils ont ouvert une boutique où tout le monde peut venir, et où ils vous soignent gratis... un dispensaire aussi qu'ils appellent ça... Mais là, on est libre, c'est pas comme l'autre, celui du Dépôt... C'est-il pas malheureux que j'aie pas su ça, avant!...

— Tu parles 1 fit Rose... Elle se disait, avec bon sens : « Est-ce qu'au lieu de vous fourrer en prison comme ici ou de vous parquer comme des pestiférées, à Broca, ou au Midi, — ça vous donne la trouille, s'p as? — ceux qui gouvernent devraient pas faire comme ça? Ouvrir des tas de boites où les malheureuses comme nous viendraient se faire guérir, tout de suite... — .c'est pas not' intérêt d'être malades!... Est-ce qu'on devrait pas nous recueillir dans les hôpitaux, comme les autres?... Mais non, on est le rebut... des souffre-plaisir, chair à douleur, pis que des esclaves... Couchetoi! Marche! Crève!... Et si tu veux gueuler, le jettard!... Ah! la! la! ce que Mariette avait raison... »

— Écoute, ma petite! concluait-elle... T'es jeune! Ne te laisse pas mettre en carte, jamais. C'est ta mort que tu signes !

La Bretonne, au bout d'un mois, recevait son exeat, quittait les salles Sainte-Thérèse. Bien que la petite eût bon cœur, Rose ne la regrettait pas.

Toute sa sensibilité s'était émoussée, à la longue.

PHOSTITIIÉE 429

Elle avait le cuir dur, à présent. Et puis, elle n'aimait pas ces caractères mous. La Bretonne, afin d'avoir la paix, — d'attraper, de temps à autre, une des côtelettes ou un des petits plats que les bonnes sœurs mijotaient, dans une cuisine à elles, pour les malades à qui était prescrit un régime spécial, — usait sa langue, en platitudes. Pas une comme elle pour épousseter les vases des gradins, sur lesquels la piété des sœurs entretenait, au centre de la galerie, des fleurs de saison, des roses en papier, devant une Vierge de plâtre. Pas une comme elle, non plus, pour vous siffler le café au lait, le dimanche, après avoir chanté, les mains jointes et les yeux baissés, un cantique à la chapelle, autour de l'harmonium!

Cette mainmise des religieuses sur le feint repentir ou la crédulité de ses compagnes, Rose la trouvait plus insidieuse et rebutante encore, au quartier de l'infirmerie qu'au quartier pénitentiaire. Leurs mains croisées dans leurs manches longues, elles profitaient des minutes d'inaction pour vous écouler une bonne parole, un conseil... Mais trop d'injustice régnait ici-bas. Rose avait subi trop de misères et de souffrances imméritées pour croire qu'un Dieu bon pût tolérer tout ça, ou bien alors, s'il existait, c'était un drôle de bon Dieu! Mais non, leur ciel, leur enfer, et tout le bataclan, ce n'était pas autre chose qu'un attrape-gogos, le moyen de remplir les caisses des communautés et des paroisses, au détriment de la bêtise des autres.

i30 PROSTITUEE

Rien n'existait, que l'indifférence des choses et la méchanceté des êtres.

Cette longue halte, dansl'amoUissanirqpos, loin de rendre à Rose un peu de confiance et de courage, exaspérait sa sourde haine, contre la vie. Elle somnolait des heures, sur sa couture, ou bien rêvait, couchée sur son lit. Parfois il fallait se lever en hâte, se tenir debout, au pied, coinme dès soldats. C'étaient les médecins qui faisaient un tour, ou le directeur qui traversait les salles, avec des messieurs à chapeaux luisants, et beaux pardessus. Des journalistes, des conseillers municipaux.. • Que de fois elle en avait regardé défiler, comme punie ou* eomme malade, de ces passants venus pour constater que la vieille prison était infecte, bonne seulement pour la pioche;.. Ah! bien oui. Saint- Lazare en enterrerait d'autres!...

Elle se soignait sans espoir, sans désir même de guérir. Elle se laissait gagner, petit à petit, par une paresse bestiale, envahir de crasse. La saleté, à Tinfirmerie, était peut-être plus repoussante encore qu'au quartier administratif.

Dans les longues salles aux noms de saints, les parquets luisaient, bien cirés; mais les plafonds et les murs étaient noirs d'une suie invétérée. A peine, par étage, quelques lavabos, mais qui ne fonctionnaient plus, et nul autre récipient, pour la toilette, que l'unique terrine vernissée. De savon, connais pas, et do bains, vas-y voir!... D'abord, habituée à de constants lavages, elle avait soufîert

PROSTITUÉE Vdi

de cette pénurie d'eau, puis, comme les autres, s'y était faite.

Les promenades dans la cour de l'infirmerie, surplombée par le dôme de la chapelle, lui rappelaient les piétinements d'autrefois, dans la cour des punies. Le printemps eut beau ramener des jours tièdes, colorer d'azur les ciels légers, — la prison pesait sur elle et l'étouffait. Sur les bancs, où tremblait comme une dentelle d'ombre la verdure des jeunes pousses, elle s'asseyait parfois, les jambes molles. Une lassitude et une rancœur infinies lui noyaient le cœur. Sous le faix du passé, du présent, elle courbait les épaules, salie dans son âme, flétrie dans sa chair. Elle avait, en face d'elle, le bâtiment où vieillissaient, traitées comme de demi-prisonnières et de demi-malades, des prostituées hors d'âge, hospitalisées là.

Ainsi voilà tout ce que pouvait la société pour elle, — plus tard, si, comme ces tristes débris, elle vieillissait bien sage : une avilissante retraite, gîte et pâtée, dans une prison! Elle se souvint d'une deis ses premières nuits au Dépôt, crut sentir, coniré elle, un cadavre, la raide dépouille de sa camiaifide de paillasse, cette pauvresse aux cheveux blahdâ, qui était si lasse et qui avait si faim... Cette mort là, ou bien, ici, une lente décomposition, c'était donc tout son avenir 1

Alors, aspirant âcrement l'air que d^autres, par delà ces murs de geôle, heureux, riches, puissants, libres, respiraient d'une poitrine légère, elle était

432 PUOSTiTUÉE

soulevée de farouches révoltes. Elle eût voulu pouvoir rendre à cette société jouisseuse, dont le bonheur narguait sa misère, tout le mal qu'on lui avait fait, mais au centuple. Tous, toutes, elle les haïssait, d'un furieux élan, où s'exaltait sa native douceur, enragée à la fin.

En même temps, à l'odeur des lilas, qui certains après-midis montait par la fenêtre ouverte, venait la caresser jusqu'à son lit, elle était prise d'attendrissements profonds, d'extases vagues, où son être misérable se dissolvait. Du fond de sa détresse et de son abandon, un ardent besoin d'affection, d'amour l'élançait, vers l'inconnu. Toutes ses faiblesses appelaient une force, toutes ses meurtrissures un baume. Humiliée, saccagée, bafouée, une réserve de sentiments délicats, de câlineries sincères fleurissait à vide, dans sa solitude. Elle eût voulu se dévouer, se donner toute. Aimer, être aimée...

Il se faisait en elle un épanouissement tardif, longtemps refréné, d'autant plus violent. Ce corps où tant de mains s'étaient posées qu'elle ne le sentait plus à elle, cette âme aigrie, il lui semblait qu'elle les apporterait, vierges, à celui qui la comprendrait, qui la prendrait...

Elle attendait, à présent, avec une impatience fébrile, l'heure de la suffisante guérison, l'instant <le fuir, et pour jamais, ce dégradant cachot. Elle s'arrangerait si bien, qu'on ne pourrait plus jamais, — les Mœurs ni Fricot, ou ses pareils, — remettre le grappin sur elle! Elle

disparaîtrait, Paris était grand. Elle y trouverait bien de quoi assouvir ses besoins d'amour, et de haine. Elle savait où aller, du reste.

La libération venait enfin. Le docteur Hardy lui dit un matin :

— Vous sortirez ce soir. Vous allez bien. Il ajoutait, comme pour toutes :

— Si vous aviez quoi que ce soit... oui, ça peut vous reprendre... revenez me voir... Pas ici. La porte à côté, sur le Faubourg.

Elle dit :

— Oui, M'sieu.

Elle pensait : « Plus souvent! Ni toi, ni les autres, vous ne me reverrez plus, bernique 1 Si ça me reprend, tant mieux! j'userai le mal en le frottant, aux peaux de cochons! » -

Sous le canotier et l'écossais, — « bon, ça boutonnait, elle avait maigri d, — ^^Rose se retrouva jolie. Dommage que la peau du visage se fut abîmée comme ça... Les fards, et le reste... Elle eut, en franchissant les grilles, la porte, dans le panier à salade, un instant d'ivresse. Le court trajet jusqu'au Palais de Justice, l'attente au Dispensaire, la visite de contrôle, — y en avait plus d'autre, non? — irritaient sa fièvre, sa frénésie de liberté.

Enfin, le timbre apposé, — « tiens, c'était le Braque... quand je la r'verrai, ta sale bobine!... » — Rose foulait, éperdue, les dalles du quai. Aussi vite qu'elle pouvait marcher, ses pas l'emportaient loin des grosses tours sinistres et du pavillon d'angle

43i PROSTITUÉE

OÙ rh-enre tourne, ironique, sur un cadran bleti et or: Elle dépassait la grande grille, jetait un regard de haine craintive à la Préfecture, devant laq[uelle des agents: armés montent la^garde^ EUe ne respira que de l'autre côté du Pont Saint-MicheL

Elle n'avait pas hésité un instant... Mariette?... La rue Saint-Lunaire?... Fini, ce temps-làl.:,. Un nom de rue, jadis donné par Lu ci^ l'Auvergnate, une adresse de bouge, depuis deux semaines/la- hantaient... Au Bar Chinois^ rue Mouffetard.., C'est là, elle se le rappelait, que siégeait Jujulè, là Terreur de Montparno...

Ses derniers jours,- à l'hôpital, avaient été haiKtés d'anciisas souvenirs. Ils se mêlaient indissolublement à ses pensées nouvelles. Le parfum des acacias et des lilas, qui du jardin du directeur s'élevait par bouffées jusqu'à elle, s'était lié à la trouble odeur des lettres d'amour, jadis lues, avec Lucie l'Auvergnate, — à l'évocation de ce mystérieux monde, où, si elle l'eai avait crue, elle serait entrée, dès lors. Jujule et ses copains, c'étaient de rudes bougres, qui n'avaient peur de rien, et qui savaient aimer. Pour conquérir, pour défendre une femme, ils mettaient, au besoin, du sang à l'air... C'était là qu'elle trouverait son homme.

Elle^âta sa poche. Elle avait sept francs,- ses gains de couture, pour ces trois mois. Avec ça, elle pouvait dîner, et prendre une chambre, au Bar Chinois. Ensuite!... Elle se dit : — « BahL^ » Bile espérait.

PROSTITUÉE .il35

Quand elle pénétra rue Mouffetard^ il lui sembla, — bien que le soir de mai, lumineux et chaud,, pianât encore, — entrer dans une cave.. Les maisons, par tranches moisies, s'étayaient .Tune l'autw, hôtels borgnes, industries sans nom, comme en un couloir étrœt et dé}eté, aiintant l'ordure. Des marmaiUes jouaient dans le ruisseau, parmi les- épluchures. Des concierges, des camelots, de .gP0s»es femmes prenaient le frais, sur le trottoir.

Elle allait doucement, épelant les enseignes, faux devantures. Des consommateurs la hélaient, du fond des assommoirs. Le cœur lui battait, comme à son premier rendez-vous.

Enfin, elle lut, sur une lanterne : Au Bar Chinois, C'était un garni dont les fenêtres, deux par étage, échafaudaient, jusqu'au cinquième, leurs taies de guingois. Des pots de réséda, une cage où tournait un serin, des serviettes sales garnissaient les rebords. A la vitrine des œufs durs dans un compotier et quelques bouteilles avec cette étiquette, Marc de fantaisie^ encadraient une plante en simili. 0n ne pouvait entrer dans l'hôtel que par:le«abaret. Deux motocyclettes poudreuses stationnaient, devant la porte ouverte.

Rose hésita, au moment d'entrer. La pi-èce était vide, hormis deux buveurs d'absinthe, dans le fojid, et le patron, au comptoir. Une rangée de tables de bois s'alignait, contre chaque mur. De la sciure fraîche sablait le sol.

L'homme étalait, derrière le zinc, sa large car-

rure ventripotente, une face de veau gras, aux blonds cheveux frisés. A la vue de Rose, il toussa, pour avertir. Les deux hommes qui chuchotaient se turent, dévisagèrent l'intruse...

Rose, intimidée, s'asseyait en face du comptoir, jetait, à l'interrogation muette du mastroquet, qui la serviette sous le bras se mettait à ses ordres, goguenard, d'une inclinaison de buste :

— Une mominette!

Infaillible, la main large s'abattit sur une des Boles qui hérissaient le comptoir, à gauche. Un percolateur, cuivre rouge et nickel, occupait la dl*oite. Du bouchon percé d'une canule, le philtre vert flua, à mi-verre.

— »• Deux autres, Hector! ordonnèrent Jes buveurSj rassurés : « Quelque gonzesse en rupture de claque. •. »

Le patron, d'un rond de bras savant, portait, servait les trois verres. Puis, nonchalant, il revint à la table de Rose, et, pour entamer la conversation, cracha dahs la sciure. Habitué à sa clientèle, — de roupiats, de voleurs et de filles, — familier avec tous, il aimait peu les figures nouvelles; elles sentaient la police. Bien que n'ayant rien à démêler personnellement avec celle-ci, il préférait, par déférence pour ses amis, qu'elle ne vînt pas mettre le nez dans leurs affaires.

Rien de désagréable comme une descente, même quand les flics ne trouvaient rien à redire 1 Ces deux motos, — ben quoi? on les avait volées?... Pos-

siblel Elles n'étaient pas dans sa remise, n'est-ce pas? Le trottoir était à tout le monde... Il s'assit en face de Rose :

— V's' êtes pas d'ici, la belle?

Simplement, elle vidait son sac. Non I Elle sortait de Saint-Lago, tout à l'heure, sans le sou, et avant, des claques. Mais v'ià I elle en était rebutée, de trimer pour tous. Et de la carte I Et de toutes ces manigances, les agents, les miches, les tenancières... Bran, elle en avait plein ça!

Elle se frappa le bas du dos.

Méfiant, Hector observait du coin de l'œil. Rose, lancée, disait ses déboires, attestait Lucie l'Auvergnate, Jujule...

— Un lapin! dit Hector. H est cramsé, l'autre hiver. Un coup de surin que l'Américain lui a foutu, entre les épaules.

— H ne l'a pas emporté en paradis, tout de même! dit un des deux voleurs de moto. La Gouine lui a revalu ça...

Rousseau, d'une pâleur de son,- maigrelet et l'œil bigle, il ricana, au souvenir de cette passe d'armes. L'autre, une casquette rabattue sur son front fuyant, le teint terreux, approuva, d'un silence.

— Tant qu'à Lucie l'Auvergnate, elle est toujours solide au poste. A ramasse des mégots. Si vous dînez ici, vous la verrez...

— Je dîne et je couche! dit Rose.

— Et la galette? grasseya Hector, tranquillisé. C'est vingt sous la chambre. On éclaire d'avance.

438 ifROSTlTUÉE

Rose changeait cent sous. Hector^ cria :

— Eh! Marie!

Un squelette ouvrit la porterie rarrière^bontique. C'était, décharnée et jaune, aussimaigre qu'il- était igras, aussi muette qu^il était bruyant, la^pataranne, ■servante unique de Thôtelet de l'hôtelier^ En même temps qu'elle une odeur rie ragoèt demouton^et de plomb fétide s'insinua. -La; porte m^entait à la cuisine et à une courette, où donnaient l6S3lieiix.

— Fais-y voir le 9.

A la lueur d'une bougie que Mm-erH^ctor abritait de la main, un cabinet noir, éelairé d'un birblot, •Sun la courette, montra «on plafond bas qu'onftouchait de la tête, une couchette de ter et une Gt«nmode boiteuse, «t, — près de la toilette ronde à la cuvette ébréchée et noire, — une chaise défonoée.

— Ça ira! dit Rose.

— On mettra d-es draps et une serviette. Contente, elle redescendait, balançant aesrhan-

ches rondes, devant les trois hommes.

— C'est pas tout, dit Hector. Eh! Mariai... Docile, Mme Hector reparut.

— Donne le livre. Faut vos noms, prénoms,,: Une précaution, pour la police. Ils veulent que tous les locataires soient couchés sur le livre. Sans ça, supposition : une descente, qu'est-ce qui trinque? Bibi.

Elle déclina, sans broncher... (Cours après!) : « Rose Lacaille ..»

— La caille? dit le rousseau, en la reluquant. Ça lui va...

;?BOSTiTUÉE .439

Alors, gaiement, quand ; Hector eut de ses gros doigts inhabiles calligraphié le faux nom, ils dînèrent, tous les quatre, servis par la silencieuse Marie. Le rousseau se présenta : on l'appelait Beaublond, et somami : Casse-tête.

Ils filèrent, à grand fracas de maetines, après) le champoreau, la nwiit venue. C'était. le momeilt de remiser leurs emplettes.

Rose les trouva rigo^lcs. Mais oe n'était pas encore son type. Le Rar peu à peu s'emplissait. Les coudes sur la table, une cigarette au bec, Rose se laéseait vivre. Les rincettes aidant, elle commençait à s'amuser ferme, grise d'ailleurs dès l'absintlie. Le premier verre, aprèsla longue absti«6ïice,i l'avait cuite.

Nouvelle, et dé^able par sa peau blanche, son casque doré, sa tournure line^ eller plaisait, et s'en rengorgeait. Elle allait de l'un à l'autre, bonne fille, mais sans se laisser plaisanter au delà des bornes. On venait de lui offrir une cerise, qu'elle gobait, à petites lampées, debout devant le comptoir, quand la porte lui battit dans le dos.

— Pardon, excuse! dit une voix grave.

Elle se retournait, poHe, demeura confuse devant un beau gars, aux pectoraux larges saillant dans un tricot à raies. Il souleva sa casquette II avait une figure carrée, le teint frais, les yeux bruns, un peu gros mais crânes, à fleur de tête, un front bas sous une noire tignasse...

Il passait, avec une œillade, quand une vieille

m PftOSTlTLÉE

qui le suivait s'arrêta devant Rose, la regarde hésitante :

— Lucie! cria Rosô.

— Rose, mon béguin, c'est toi I... Tu m'as connue, c'est gentil... Ohél l'Assommeur. Écout C'est une frangine.

L'Assommeur n'était pas loin, il n'eut qu pas à faire, regarda tour à tour Rose d'un air pressé, puis, d'un air iiltaolent, le consommateur avait offert la cerise... Mais Rose, vivement, le ] quait :

— Je suis avec Monsieur! dit-elle, en monti l'Assommeur.

Bras noués, les deux femmes se contemplai- Gomme Lucie avait changé! Elle paraissait quante... — Et moi? se demandait Rose, inqui D'un ardent, profond regard, elle chercha la répc dans les yeux de l'Assommeur.

Ce fut si net, qu'elle rougit, heureuse, comme fiancée. On s'attablait.

lY

— Bonjour, M'sieu Dûmes! dit le facteur en soulevant sa casquette. Voulez-vous vot' courrier?

— Donnez, Jacquin.

Dûmes s'appuya sur sa canne. Il était las. Rien que d'avoir franchi les cinqcents mètres quileséparaient du château, d'être venu jusqu'au rond-point d'où l'on aperçoit, d'un côté, au bas de la terrasse, l'horizon de bois et de plaine, et, de l'autre, la grille d'entrée au bout de l'avenue des vieux ormes, ses jambes flageolaient. Il haletait, d'un souffle court.

— Voilà, Monsieur!

Le facteur tendait la liasse des journaux, deux lettres. Et satisfait de s'épargner la moitié du chemin, il saluait, en bouclant son sac...

— Hep! Hep!

Une voix furieuse le rappelait.

4i2 PROSTITUÉE

— Tenez,! dit Dûmes, en lui rendant une des lettres. Ce n'est pas pour ici. Faites donc attention! Madame Anne d'Umès, D, apostrophe... Vous ne savez donc pas lire?

— Pardon, excuse! dit le facteur. On peut se tromper.

Il montra les grands toits d'ardoises qui s'érigeaient orgueilleusement, luisaient d'un bleu neuf, à trois kilomètres de là, dans la nappe sombre des bois :

— J'y passe après. Alors quéque fois, l'ancien château, le château neuf, ça s'mélange.

— Bien! Bien! dit Dûmes. C'est insupportable! Ilîfetaun regard de haine vepsrimplacable,intan-

gible présence, l'ennemie, dont l'acbaorBenifeat le poursuivait, sans relâche. Ge n'était^pas 'asssez que de l'avoir ruiné aux trois quarts, en. lui soufflant Lauvroix, il avait fallu, quand, terrassé par' le chagrin après la mort de son fils, il était venu ^'enfouir pour quelques mois à Marchanges,- qu'Annette l'y harcelât, tenace.

Non contente de gruger Lauvroix, après Linbaum, ne s'était-elle pas avisée de capter encore cet imbécile de Jacques de Lié ville? Elle attelait à deux, avait adjoint au sucrier Jacques de Liéville... «M. !e duc! )) C'était des munificences de celui-ci qu'était sortie, l'autre année, cette insolente bâtisse, au cœur de ces mêmes bois qu'il avait naguère possédés, lui, Dûmes, et qui, maintenant, autour de la splendide demeure rivale, approfondissaient en

admirable parc leurs futaies denses, leurs tsallis pleinade sourcesL

Le raffinement sauvage avec lequel Aimette avait choisi cet emplacement, dressé en face du vieux château, gentilhommière modeste du siècle dernier, les massives constructions du. Ghâteau-Neuf^ briques et pierre,d'une noble ordonnance Louis XIII , — Dnmès avait d'abord tenté de n^y voir qu'une coïncidence, un de ces mystérieux rapprochements de la vie, sans raison, et sans portée. Après tout,, puisque le voisinage lui déplaisait, il n'avait qu'à vendre ou à louer Marchanges^ quitter la place^..

Des liens divers l'avaient retenu ; sa vie deiond. étabUe là, ses intérêts- politiques,- subordonnés^ à ceux d'affaires, la perspective aussi d'un établissement heureux pour Liette... Mme Dûmes* songeait au fils du grand papetier Mursac et C% de Niort.. Les Mursac. étaient des voisins assez proches, et Léon, fils unique, semblait avoir-remarque Liette^ au tennis des Champmiirier. La seule ombre. à ce projet, d'ailleurs légère, était que le petit Miirsac était d'une intelligence notoirement débile- Fou?. Ohl non! loin de là, mais un peu«.« faible d'esprit, et. bègue... voilai bègue, au pbysique et: au moraL

Mais la grande raison qui avait doué Dûmes, à Marchanges, et le livrait, pieds et poings liés^ à la vindicte «ecrète^ inlassable, c'étaiti, — il se l'avouait aux minutes, lucides où la souffrance lui. laissait, quelque répit,. — cette reerudesoence inattendue^ cette reprise foudroyante du mal qu'il avait cru.'si,

iU PROSTITUÉE

longtemps inoffensîf, dompté, — la revanche de cette syphilis depuis des années négligée, empirée lentement, par l'absence de toute précaution, et qui, à la suite de sa grande secousse morale, avait fondu sur lui, subitement, avec toute la violence des accidents tertiaires.

Ç'avaient été, d'abord, des gommes de la langue. Une sale affection, dont heureusement il n'avait été atteint qu'à Paris, au retour du premier été où Annette s'était installée en face de lui, à Marchanges. Dormoy avait pu le soigner à temps, et vigoureusement. Les redoutables accidents avaient fini par guérir.

Mais quelle alerte I Des petites tumeurs intramusculaires s'étaient sournoisement formées, avaient bossue, de leurs durs noyaux, la langue qui petit à petit s'enflait, pareille à un sachet empli de noisettes, pendait, hors de la bouche. Les gommes bientôt s'étaient ramollies, crevaient en ulcérations profondes, aux bords violacés, taillés à pic, à fond bourbillonneux. Et, pour comble de malheur, un phagédénisme térébrant, — bien rare dans les glossites gommeuses, lui avait dit Dormoy, — s'était greffé là-dessus, creusait, rongeait, si bien qu'on avait craint, un instant, une perforation complète !

Un traitement intensif avait pu enfin enrayer, et cicatriser. Mais de ces insupportables semaines, où il ne mangeait plus qu'avec une difficulté extrême, réduit aux liquides qu'une canule amenait à

PROSTITUÉE 4i5

Tarrière-gorge, où il parlait avec pei...eine, comme le petit Léon Mursac, — il gardait un amoindrissement de toutes ses facultés, l'amer regret de n'avoir pas suivi, jadis, le conseil de Montai, — la terreur que de semblables accidents, ou de pires, le guettassent encore.

Avec une jalousie acre, il contemplait l'activité virile, la santé chaque jour plus robuste^ la croissante importance de sa femme. Sévère dans sa robe de deuil, à mesure que d'incessantes céphalalgies le prostraient, inerte, sur tous les fauteuils du petit hôtel, elle reprenait, dans leur vie, la place où son égoïsme, si longtemps, s'était carré. Dédaigneuse et muette, elle avait l'air d'un reproche vivant. Pourtant, elle le soignait avec un dévouement réel, qui, loin de le toucher, redoublait son irritation, à la voir aller, venir, haute en couleur, sous ses cheveux blancs, et ferme en ton. Avec une économie stricte, une entente pratique dont son mari lui faisait un grief de plus, elle procédait à la direction du ménage, au maniement de la fortune, encore diminuée, depuis les derniers événements.

Des opérations mal suivies, conséquence de son immobilisation : achats incertains, ventes tardives, avaient fait baisser les revenus. Sagement, dès les premiers bourgeons, Mme Dûmes avait obtenu qu'on s'allât mettre au vert à Marchanges, où l'existence était moins coûteuse, et plus saine. Avec ce qui leur restait, ils pouvaient faire

4i6 PftQSTiTUËE

figure dans ce trou, et pour peu que Liette aehevât de séduire l'héritier des Mursac...

Mais ce^que Mme Dûmes taisait à son mari, la raison qui la poussait, surtout, vers le salubre repos et la cachette de Marchanges, c'était l'impression: d'effroi qu'elle ressentait, à cette lente mais, inees* santé transformation d'un être qu'on était habitué à voir si gaillard, gros homme insouciant et. Jovial.

Tenaillé par d'incessants maux de tête qui le soir. s'exacerbaient, il avait maigri, d'une étonnante sorte. Des pertes de mémoire, de courtes: apJiasie& s'accusaient^ ouvraient leurs fossés d'ombre. Il rosf tait de longues heures taciturne, .passant de ses: tonpeurs à des. accès d'énervement fébrileu Parfois^ àle voir si sombre, elle supposait qu'il so&geait au disparu, qu'il se bourrelait de remûrdfirj.maijirhieai vite elle avait acquis la certitude qu'il ne s'absorbait qu'en une indifférence morne, insensible: à tout. Seuls, parfois, des vertiges lui arrachaient un geste, ou bien il poussait une plainte sourde, quand aux extrémités les fourmillements l'élançaient, trop douloureusement.

C'est dans cet état qu'étaient venus le surprendre et l'achever, tous les menus supplices quotidiens qu'inventait pour lui le ressentiment d'Annette. .

D'abord cette similitude du. nom,, qui le-.haniait de son ironique et perpétuel murmure, puis la-bra**vade du Château-Neuf, l'écrasement deson faflteiefc. de ses réceptions bruyantes... Il ne pouvait ses©ua-traire à la maladive obsession, écoulait sa vie, dttSii

fenêtres de son cabinet d'où l'on apercevait legrand pavillon d'angle, à la terrasse d'où les toits bleus accrochaient le regard, av^c leurs hautes girouettes»

Parfois, au trot lent de sa Victoria, ou au roulement d'éclair de l'auto, Annette passait, à courte distance. Il pouvait, du rond^point qui surplombait la route, distinguer la forme de sa robe et l'éclat de son teint.

Mais la nouvelle châtelaine ne se contentait point de ces triomphes. Certes, A voir penché sur sa terrasse cet être déchu, dont' le dos ratatiné et les yeux vagues avéraient la ^ruine, elle éprouvait une délicieuse sensation, une caresse d'âme. Mais ce n'était point assez encore. Elle voulait que de cette façade en train de se lézarder, les derniers reste&tombassent, que Raoul Dûmes, aujourd'hui encore conseiller général et président de la Société de Bienfaisance poitevine, demain ne fût plus rien, qu'une loque anonyme et souffrante.

Savamment, elle excitait, par des plaisanteries adroites, l'amour-propre de Liéville... « Comment, depuis dix ans, il n'avait pas trouvé encore le moyen de se débarrasser de cet adversaire véreux, un des seuls républicains qui entachassent le Conseil général du département, en majorité bien pensant I... » Jacques de Liéville, stylé, avait mis tout en œuvre, au renouvellement, pour évincer de la liste le tripoteur du Maroc, le banquier ruiné, l'homme fini.

Fort de son héréditaire prestige, dans ce canton

m PttOSTlTUÉE

OÙ sa famille avait si longtemps primé, « M. le duc » n'avait cette fois rien négligé. L'ordinaire argument électoral, placé avec adresse, réussissait d'autant mieux, cette fois, que Dûmes, et pour cause, ne le pouvait faire sonner, comme il eût convenu. Au surplus, M. le duc, à l'attaque de front, avait préféré l'attaque de ilanc, plus prudente, les voix républicaines gardant à Marchanges une majorité. C'était donc sous l'étiquette de radical indépendant que le médecin, soutenu par Liéville, l'avait emporté, presque sans lutte.

Dûmes, au lendemain de cet échec, qui pour être prévu ne lui en fut pas moins pénible, avait en outre la surprise de lire, dans La Démocratie Poitenue et dans La Croix des Deux-Sèçrès, des entrefilets également fielleux où l'on dénonçait, conime scandaleux et impossible, son maintien à la tête de la Société de Bienfaisanèe : Sa parenté avec une demi-mondaine bien connue, dont les succès de théâtre n'avaient pas encore effacé le passé galant, ses mésaventures financières, tout exigeait que la présidence changeât de mains, et sans retard I

Une démarche discrète du Conseil d'administration avait suivi de peu. On avait pris Mme Dûmes parles sentiments... « La santé de son mari exigeait des ménagements; il serait sage qu'il donnât, de lui-même, une démission que tôt ou tard la nécessité lui imposerait... »

Frémissant de rage, mais trop avisé pour ne pas comprendre qu'en cédant de bonne grâce il sauvait

au moins les apparences, Dûmes s'était résigné. Une lettre digne, où il invoquait les soins indispensables à son état, couvrit sa retraite.

Ces deux humiliations, coup sur coup, et la certitude de les devoir à celle par qui tous les instants de sa vie étaient empoisonnés, avaient parfait l'œuvre destructive de la maladie. Les courts répits qu'elle lui laissait n'étaient qu'exhalation de plaintes, ou bien une étouffante colère à cette idée : « Je suis amoindri, bafoué, ma santé s'en va, de jour en jour, d'heure en heure .. Et elle, qui triomphe, et contre laquelle je ne puis rien, elle est plus belle, plus éclatante, plus désirable qu'elle n'a jamais été I»

Del'avoir tenue, tremblante, dans ses bras, d'avoir possédé en maître ce corps charmant, il gardait un trouble qu'exaltait, jusqu*au prurit du carnage, la conscience de n'être plus ri^n,rien,de subir, vaincu, cetteirrémédiabledéfaite,cetteinclol6nte revanche...

Dûmes, son courrier à la main, remontait vers le château. La stupidité de ce facteur était inconcevable... A moins que ce ne fût une manœuvre encore?... On l'avait soudoyé, peut-être?... C'était comme cet aide-jardinier qui était venu se proposer l'autre jour, et en qui Dûmes avait reconnu, du premier coup, le président de la République, habilement déguisé, afin de pouvoir lever le plan des lieux... Loubet l'eût fait assassiner, ensuite, en toute sécurité î La meilleure façon de supprimer un concurrent dangereux, à la fin du septennat...

Soudain il dressaila'^tête, inquiet. Toujours cette douleur vive, ce poids de feu, aux tempes. Mais c'était curieux, un- éclair venait de strier le ciel;; un autre, un . autre encore déchiraient, en zigzags, l'azur. léger où se. balançaient les rousses frondaisons d'octobre.. .

Alors: il se sentit bruôquBm£int secoué^ de. fnsaons. Ils montaient des pieds à la tête, lui plaçaient le •sang. Puis c'étaient des vapeurs. chaudes, puis, de •nouveau, le froid. En même temps une oppression lui i tombait sur la poitrine, lui serrait la. gorge. Un irrésistible besoin de courir l'élançait veips le perron d'où sa femme et sa fille, tranquilles, :1e regardaient venir. Il n'était plus qu'à quelquBamètnes I d'elles, quand il battit des.bras, tous les. muscles du corps tétanisés et convulsés.

Elles s'élançaient à sa rencontre, entpuraient, de . leur ép ou vante stup éf aite et de leur affolement , cette masse de chair convulsivement agitée, où la face .grimaçante, les yeux roulants dans l'orbite, lalangue mordue, l'écume sanguinolente aux coins des lèvres, le souffle de forge annonçaient l'aura, la grande crise épileptique.

— Raoul!... Père!.. . Qu'as-tu?... Parle I

Dûmes poussa un profond soupir, et s'affala d'un bloc, en avant, comme foudroyé, sans un cri. Elles n'avaient pu le retenir, jetaient des clameurs perçantes. La femme de chambre et le jardinier accoururent. On releva le corps assommé, inerte.

Mme Dûmes et sa fille croyaient sangloter

auprès d'une agonie, quand le médecin (M. le Conseiller général), appelé d'un eoup de téléphone, les rassura, après un bref examen, et quelques questions... — « M. Dûmes sortirait, d'un moment à l'autre, de l'état apoplectiforrtie où il gisait. Ce serait pour tomber dans un sommeil pesant d'où il se relèverait vite, avec beaucoup de lassitude, des maux de tête... mais, enfin, sauL.. )>

Mme Dûmes, en reconduisant le docteur, insistait avec angoisse :

— Voyons, docteur, vous êtes au courant, depuis longtemps. Vous en avez causé avec le docteur Dormoy, à son dernier voyage... Dites-moi toute la vérité. ..Sauf?

Ilhochalatête:

— Pour cette fois !.,. Mais, si vous voulez me permettre de vous donner un conseil, télégraphiez à M. Dormoy. Les antécédents me font craindre, -en effet, une syphiUs du cerveau. Je serais heureux de voir infirmer mon diagnostic.

'Quelxfues jours plus tard, tandis que le malade reposait, et que Mme Dûmes et Liette — - seules dans la salle à manger du château — se levaient silencieusement de table et s»' en allaient, du haut du large degré, contempler avec mélancolie le parc en train de se défeuiller, sous la bise d'automne, — Annette et Danvert,au Château-Neuf, s'installaient gaiement, dans le fumoir, devant le café servi sur un tabouret de nacre et d'écaillé.

Devant eux, à travers les hautes fenêtres à petits

carreaux, une étendue de parterres, empourprés et dorés de tous les feux des dahlias et des chrysanthèmes, dessinait ses arabesques ornementales dans les hautes bordures de buis taillé. Un bassin octogone réfléchissait au loin, avec la blancheur d'une nymphe de Marsy, l'azur vif, aux nuages rapides. Et les bois roux encadraient, de leurs masses fuyantes, ce décor de calme magnificence. .

Annette se renversa sur le divan, coudes écartés, les mains à la nuque. Elle considérait, avec une malice amicale, le manège maladroit de Danvert. Il emmêlait les longs manches des minuscules cafetières, maniait lourdement les tasses fragiles : des coquilles d!œufs dans leurs coquetiers d-'or. Visiblement, l'harmonieuse ligne qu'offrait, au creux des coussins, ce corps provocant, le préoccupait seule.

Il tâtonnait autour de la boîte de cigarettes, les yeux aimantés vers le buste cambré, élargissant, haussant les fruits merveilleux qui se gonflaient, pointaient, libres, sous le velours incarnat de la robe. Les jambes croisées se dessinaient, renflaat l'étoffe de leur jet ferme et long. Une babouche dansait, au bout du pied diabolique, des chevilles moulées dans le luisant rouge et glacé de la soie. Il toussa légèrement, saisit avec brusquerie une des petites tasses.

Elle sourit, indulgente :

— Danvert, vous allez vous brûler I Et puis le café turc, mon ami, c'est comme l'amour. Laissez reposer! Le fond est détestable.

HhOSTlTUÉfi 453

— Vous n'avez pas de cœur! soupira-t-il. Pas même de sensl... Vous êtes... complète!

— De sens, ça, mon petit, vous n'en savez rieni L'œil se faisait câlin, voilait un éclair. Danvertposa sa tasse si vivement que le café

bascula, tacha l'ancien plateau de cuivre gravé, niellé d'argent. Il était à genoux, d'un élan. Elle le relevait, le ton cassant :

— J'attends M. de Lié ville.

Il se rassit, blessé et confus, si sombre qu'elle éclatait de rire :

— Mais, mon petit Danvert, vous êtes tout bonnement ridicule!... La vérité, d'abord, c'est que je vous aime bien. Vous avez écrit pour moi une pièce charmante, deux actes pétillants d'esprit, avec lesquels nous aurons, je l'espère bien, un gros succès aux Capucines, cet hiver.

— Parbleu! dit Danvert. Une étoile de première grandeur! Vous faites recette, à vous seule...

— N'exagérons rien, fit-elle. Mon succès de l'an dernier, dans la Revue, ce n'est pas à ma fameuse a diction » — tous les perroquets en font autant, — c'est au déshabillé du trois, à ça ! que je l'ai dû...

Elle allongeait la jambe, d'un mouvement gamin, qui Soulevait la jupe, montra les mollets.

— Plus haut! blagua Danvert, réallumé.

Impudique, elle balançait le velours souple, d'un

va-et-vient bref qui découvrit, voila deux ou trois fois, coup sur coup, la rondeur de la jambe, un ruban de chair ambrée, entre les dentelles du panta-

Ion et le bas liant tiré, par la jarretdle. Puis, voyant que Danvert de nouveau prenait feu, âUe^e mit debout, soudain, d'un nett ressort des reins.. Et grave, avec un visage dur, où de l'amitié pourtant souriait :

— Voyons, Danvert l... Vous n'êtes pas honteux ? Vous vous êtes marié, il y a trois ans, avec une petite femme tout à fait gentille, qui vous aime... comme vous ne méritez pasi Vouô.a.vez un bébé ravissant. J'ai vu sa photographie dans La Vie Élégante... oui, cet article sur les.enfants des journalistes célèbres... Votre bonheur vous attend, confiant, paisible, au coin du feu!... Et vous avez le toupet de venir me demander, froidement, à moi qui ai de l'affection pour vous, — mais rien que .ça, — tout le reste I...

— Froidement! protesta Danvert, froidement... : — Parbleu, dit Annette, il ne manquerait plus

que vous n'eussiejz même pas. l'excuse d'une .flambée de folie!

— Je ne suis pas fou du tout^ je vous assure, excepté de vous.

— Eh bien, dit Annette, posément, — c'est trop, et pas assez! Je n'ai jamais compris que vous puissiez, vous autres hommes, tromper avec cette sérénité celles qui ont le malheur de vous être attachées. Vous vous dites : Elles ne le sauront pas, — donc!... Et voilà votre conscience d'autant mieux rassurée que ces tromperies-là, pour vous, n'ont pas d'importance... Vous les absolvez, à condition que ce soit vous, bien entendu, qui en ayiez le monopole!...

PKÔSWTUÉE 455

Oui, je sais... Ne discutons pas I Vous avez des droits et devoirs féminins une conception; j'en ai une autre... Et c*est pour cela que moi, très femme, libérée, par bonheur, de toute entrave, je me trouve, franchement, assez peu flattée de vos hommages. C'est un recel que vous me proposez, voleur!

Danvert, fouetté par la logique du reproche, hésita s'il sacrifierait, à la railleuse, le bonheur par elle évoqué, ces êtres qu'il aimait, et qui étaient une part, la meilleure, de sa vie... Mais l'instinct l'emporta, ce sauvage élan de la minute, le mauvais orgueil de paraître vivre en passion. Il pensait aussi : « Anne a raison : l'autre ne le saura pas... » Il n'en dit pas moins, à demi sincère :

— Et si elle savait, qu'importe?... Je vous aime, je n'aime que vous, rien n'existe que vous!...

n parlait avec une si ardente soumission, un désir si humble, qu'elle en fut touchée, une seconde. Après tout, Danvert pouvait lui être utile. Il avait du talent, et sa situation dans la presse était considérable... Satisfaite de l'avoir humilié, de lui avoir montré qu'elle n'était pas dupe, elle pouvait, maintenant, lui rendre quelque espoir... De la petite Mme Danvert, elle se moquait bien!... Chacun pour soi.

Elle posa ses deux mains sur les épaules du suppUant, le regarda droit. Danvert, sous le jet magnétique, pâlit. Une sensation de froid, de chaud... Il essaya de rire:

— La douche écossaise I

Mais le sourire mystérieux s'attendrissait. Il sentit, éperdu, leurs corps se rapprocher, perçut, d'un entier contact, toute la vivante beauté contre lui ployer. Le monde chancela. Il tendit les lèvres... Annette méchamment se détournait. Le baiser glissa, sur le coin de sa bouche. Elle dénouait réti*einte, le repoussait, d'une volonté prompte.

— Patience et longueur de temps... dit-elle, un doigt levé, qui laissa le vers en suspens...

Il lui baisait les mains, ivre :

— Jesuisà vousl jesuisàvous!,..

— Allons, promit-elle, si vous êtes sage, j'en dirai peut-être autant, un jour. Jusque-là...

Il savait, jura... oui, oui, l'obéissance absolue, le dévouement affectueux qu'elle imposait à tous, et que le gros Lauvroix lui avait lui-même témoigné, — qui l'eût cru? — jusqu'au jour où elle l'avait semé, définitivement, troquant ses millions et sa panse, contre les millions et la maigreur du duc de Liéville... Par exemple, il aurait beau faire, il ne serait jamais millionnaire, lui.

— Bête! fit Annette, en lui caressant le cou, comme à un chat familier... Et elle songeait : — « Tu n'es pas milHonnaire, non, mais tu es l'ami intime de Pillemant, qui sera président du Conseil, à la prochaine crise... Et tu me feras entrer, par Pillemant, àl'Odéon!... »

Danvert faisait le gros dos. Elle murmura :

— MiUionnaire!... Est-ce que le duc sera jamais spirituel, lui?...

M. de Liéville eut, pourtant, l'esprit de ne faire son entrée, au fumoir, que lorsque Annette et Danvert eurent ouvert la porte-fenêtre, — « on étouffe, n'est-ce pas?... «-^ et gagné, d'un pas de promenade, les parterres en pente, vers le bassin de la Nymphe.

Il les héla, d'une clameur amicale. Mince et de haute allure, les yeux d'un bleu froid et le front bas, le député des Deux-Sèvres étalait, sur un thorax étroit, l'éventail d'une majestueuse barbe, poivre et sel. Annette, souvent, avait eu la tentation de la lui faire couper. Mais elle avait craint que, dépouillé de cet ornement essentiel, M. le duc ne tombât, comme un pantin, à qui le support manque. Cette soyeuse toison, qu'il peignait d'un doigt nonchalant, lui tenait lieu de contenance et de réflexion, le vêtait de digruté. La barbe, c'était l'homme.

Il serrait cordialement la main de Danvert, baisait, avec galanterie, le poignet abandonné par Annette.

— J'ai mis, déclara-t-il, à peine une heure pour venir de Liéville. Soixante-dix-sept kilomètres.

— C'est magnifique, dit Danvert. Une centchevaux?

— Oui. Venez, dit le duc, en le prenant sous le bras, que je vous la montre! Anne s'habillera, pendant ce temps-là.

— C'est vrai, j'oubliais que nous allions à l'Abbaye.

— Cent quatorze kilomètres, souligna le duc, avec importance. Une heure et quart.

458 > PHOSTITUÉB

Aîinette rit :

— Vous voidà tourné en machine!... C'est très beau ces ruines^ vous verrez; Danvert... Un gothique flamboyant, je ne vous dis que ça;..

— Ahl pardon, ma chère Anne! reprit le duc. J'oubliais...

Il tirait un écrin de sa poche :

— Voici qui servira d'agrafe à votre fourrure, si vous le voulez bien !

Un fermoir d'émail et d'or, cabossé d'énormes rubis; scintillait sur. le velours ivoire. Elle détacha le.bîjou. Les feux groseille étincelèrent,.sur la peau brune du cou.

— Un beau joyau I dit-elle, simplement. .

Et elle referma la boite, corome si elle eût con-^ tenu une simple boucle de strass; Ce qu'avaient pu coûter les pierreries^ elle ne s'en souciait guère, ni que, pour les payer, M. de Liéville eût décidé de mettre la clef souslaporte de l'Asile de Marchanges. Inutile de secourir plus longtemps les enfants^ du moment que les religieuses avaient été congédiées! D'ailleurs, le Sanatorium des vieillards, fondé par Dûmes, venait d'être vendu à une exploitation électrique. Ainsi, nul emploi de fonds ne pressait plus, de ce côté...

Jamais, au demeurant, Anne ne s'inquiétait des dépenses que pouvait occasionner, au duo, le train ruineux dont son amour-propre avait préféré supporter, seul, la charge. Il lui remettait, chaque mois, vingt-cinq mille francs; Comment il les obtenait da

Mme de Liéville, née . Macarthy, de New- York, c'était affaire à lui, et à l'Américaine.

On disait qu'elle commençait à trouver cetta régulière mise en coupe un peu lourde. Si cher que coûtât, au dire de son mari, la « politique », la pratique: ex-miss Macarthy renâclait, mise engardeipar des lettres anonymes. Un scandaleux divorce en pourrait peut-être même bien résulter, plus prochainement qu'on ne supposait.' C'était au moins le dernier potin, conté par Danvert, à.déjeuner.

Mais Annette n'en avait cure. Est-ce queLauvroix ne grattait pas toujours à la porte, demandant

humblement qu'elle rouvrît? Non, après Liéville, elle n'aurait que l'embarras du choix, ou le petit Ghampmurier, ou le vieux père Mursac, ou Jacques Bearst, l'Australien... Des fortunes et des existences en réserve 1

Elle reparut, au bout d'un quart d'heure. Elle avait chaussé de hautes bottines, changé sa robe incarnat, contre une autre, mordorée. Une toque de zibeline, à long voile îauve, ornait ses bandeaux lourds; et l'agrafe, au manteau de légère fourrure, rutilait, avec ses gouttelettes de lumière, sanglantes.

L'auto, d'un vol ronflant, ks emporta. Comme ils passaient, à toute vitesse, devant la grille du vieux château, les chevaux d'une Victoria de louage se cabrèrent. Annette n'eut que le temps d'aperoevoir, montant en voiture, un visage connu.

— Tiens 1 Dormoy...

m PROSTITUÉE

Elle agita sa main gantée; le voile fauve ondulait auvent...

Dormoy, dans le train qui le ramenait à Paris, ne pouvait dissocier les deux visions : Dûmes, frappé de l'irrémédiable déchéance, déclinant de jour en jour, sur la pente fatale... Oui, plus il y pensait, ces crises convulsives, cette incohérence d'idées, l'hémiplégie commençante, tout cela confirmait le diagnostic : syphilis du cerveau, — annonçait révolution mortelle... Il était trop tard pour combattre efficacement la maladie... Là où Mme Dûmes résistait, victorieuse. Dûmes s'abattait vaincu, faute de soins... Victime de son insouciance et de son vice, il allait à la démence certaine, succomberait dans un temps plus ou moins long à quelque ictus apoplectique, ou à la méningo-encéphalite aiguë, à moins que, comme son fils, il ne se décomposât, en lente usure, en progressif coma... ou encore qu'une maladie intercurrente, quelque pneumonie, brusquement ne le fauchât...

Et en face de cette ruine humaine, du cadavre encore vivant, que la mère et la fîUe allaient, sur ses conseils, ramener rue de Longchamps, pour la tentative vaine de la dernière cure, cette autre image : Annette, triomphante et guérie, Annette, sa filleule, son œuvre, — la douce, la belle, la terrible Anne d'Umès, lâchée à travers le monde, comme une malfaisante Force, une loi de Lynch.

Rose avait vécu, avec l'Assommeur, d'heureux jours.

Une semaine ils avaient fait ripaille, au Bar Chinois, et dans les bals-musette du quartier. Un ruban noir au cou, une fleur dans les cheveux, elle faisait la pige aux gonzesses. Les broches aussi la reluquaient. Mais l'Assommeur étaitcraint.Onl'en-* viait, sans s'y frotter. C'étaient, après les tournées à travers Paris, et la fête au pieu, de longs sommeils réparateurs.

L'Assommeur se montrait satisfait du gîte : Hector était un bon zigue, Marie mijotait des plats rupins, les liqueurs mêmes étaient honnêtes. Aux heures vides de l'après-midi, on descendait à la cave, où un tir au revolver était installé, et entre camaros, histoire de se distraire, et de jouer les consommes, on s'entretenait la main. Enfin, en cas de descente de police, on pouvait se trotter, par les

combles. Un étroit balcon de fer desservait le toit voisin.

Rose se laissait couler, à pic, dans ce bonheur nouveau. Son éternelle faiblesse opprimée, ses besoins^ de tendresse contenus et meurtris, presque du jour même où le caprice brutal de l'homme l'avait faite femme, son désir inassouvi de protection et de pitié, tout relançait, du fond de son âme d'esclave, vers le doux et violent maître, cette rude chair qui, aprèa tant d'autres, pour la première fois la pénétrait tout entière, la possédait.

Et elle n'aimait passeulementl'Assommeurparce qu'il était beau et fort, la pétrissait à son empreinte, mais parce qu'elle communiait en lui, le révolté, de toute sa révolte, de sa haine contre .l'individu^ méchant et vil, contre la société pire.

Prostituée, espèce d'é^out où s^était si longtemps déchargé le trop plein des luxures masculines, toute cette saiiie d'égoïsmes, elle chérissait, dans le souteneur, le mâle dressé contre les autres mâles, celui dont le poing lourd, dont le surin aigu la défendaient, etla vengeaient. L'Assommeur était venu à l'heure propice, à cet instant où dans la vie des filles tombées au plus bas ruisseau, le « petit homme » apparaît, comme une nécessité sentimentale, un inéluctable produit.

Mais, si profonde avait été la chute de Rose, dans cet engourdissant amour, que le réveil, aux propos goguenards de l'Assommeur, lui fut une douleur encore.

« Ben quoi? c'est-il qu'on briffe de la caillasse? îL'amour, chouette I mais l'eau fraîche... des dattes ! Faut ^er su' l' tas. Et que ça radine! »

Dans son ivresse de ne plus. appartenir au passant, dans ce rêve d'être à un seul, qui les valait tous, elle avait oublié la réalité brutale : le pain à .gagner, pour deux... Elle pleura ide longues, heures, couchée, le front contre le mur, dans la chambre où .planait l'acre odeur de leurs chairs... Elle ne boudait pas contre le travail, ça nonl Mais elle s'était reprise, avec l'Assommeur... Son écrasement ra'était relevé, sa dispersion ressaisie. Elle avait, cru redevenir une femme 'comme il y en avait, pourtant! Libre de ses actes, maîtresse de sapeau... Et v<Mlà qu'il fallait retourner sur le rade, faire son biseness, avec le premier salaud qui passe...

L'effroyable ironie du sort, cet acharné destin qui livre, proie soumise, les filles à l'exploitation suprême du souteneur, ce dérisoire amour^traftoqui de leur pauvre passion souillée fait une tirelire, oe définitif étranglement de la femelle par le mâle, Rose apprit à le subir sans amertume, comme une fatalité dernière.

L'Assommeur, sans cesser d'être l'époux mystique, s'affirma le sombre et sûr allié, dans le combat quotidien. Puisqu'on ne pouvait vivre que sur les vices cachés de cette société, dont. la soi-disant vertu vous jetait à l'ordure, c'était bien, on vivrait I

Pain béni, que celui qu'on soulevait, dans la profondeur des. poches, qu'on extrayait, d'un doigt

subtil, au repli des goussets et des portefeuilles. Et si le pante voulait gueuler, aïe donc ! rAssommeur était là, et les aminches, qui lui faisaient son affaire. On lui défonçait l'estomac, d'un coup de tête, ou bien on lui crevait une boutonnière dans le dos.

Rose, assez vite, prenait une espèce d'orgueil à ce que son homme fût content, le gilet plein. On était une vraie paire d'amoureux, tout commun, même la vérole 1

* Les accidents avaient reparu, bénins, et comme elle se tourmentait, inquiète pour son chéri, l'Assommeur l'avait tranquillisée. Bien sûr qu'il l'avait eue, et soignée, il pouvait s'en vanter! Ces taches brunes, — sur lesquelles les tatouages se découpaient si net : le cœur avec les flèches, le zouave qui fume sa pipe, et encore : Mort aux {saches! — c'étaient les marques.

Dès lors. Rose, loin de bouder le miche, comme au début, se mit en chasse. Elle tirait de sa maladie une vanité, de son pouvoir contagieux une exaltante joie. Ah! les «cochons» l'avaient salée, eh bien! elle en salerait d'autres à son tour, les jeunes, les vieux, les beaux, les laids, tous les groins qui lui tomberaient dans les pattes, tous ceux à qui elle pourrait infiltrer le virus, dans un baiser, dans une morsure!...

Elle goûtait une volupté âpre, un vertige de revanche, à rendre, au centuple, le mal qu'on lui avait fait, à contaminer, contaminer sans relâche...

PAOSTITUËE 4Ô5

Elle cheminait, dans ces effrayants dessous de Paris, comme une taupe sous la terre, creusant ses galeries souterraines, ses mines où le passant enfonçait, trous noirs où de la santé, du bonheur, le repos de familles croulaient...

Des ivresses joyeuses la secouaient, à cette vie de lutte et de ruses, où pour dépister la poUce, fuir la menace du Dépôt, de Saint-Lazare, on était comme des sauvages àl'affût, on émigrait d'un quartier à l'autre, des hauteurs de Montparnasse à celles de Montmartre, deCharonneàla Villette. Lesheures, à ce perpétuel qui-vive, à ces fuites arrêtées court, ou précipitées de sifflets, à ces saoûlographies au chaud, dans les fumées devin et de tabac, à ces nuits de débauche et de meurtre, coulaient comme dans un vertige.

Elle connut les bandes diverses, les hauts faits des Apaches en renom, à quels signes se distinguaient les braves. Un point bleu, entre l'index et le pouce, disait Montparnasse; un grain sous l'œil droit, Montreuil; Montmartre étalait des cœurs, Charonne, cinq points... Mais rien qu'à la tournure, à la voix, elle repérait l'un, annonçait l'autre... Didine du Sébasto et le Grêlé... Juanita et Lucien la Chatte... Mimoune et Casse-tête, toute une aristocratie de la basse... L'Assommeur et la Caille comptaient, parmi les couples notoires.

Leur fortune n'en avait pas moins traversé des heures changeantes; leur amour eut des éclipses. Un sous-broche, un moment, relaya l'Assommeur,

.406 ?R0ST1TUj6E

• sans ;quiil s'en. djQÛtât. Bien quelle Grêlé n'eût ni Id carrure ni lapoigne aussi solides, Rose se plut à l'enlever à DidLne, qui,!Sous son nez, savait un soir fait des agaeeiies àson homme.

Le Grêlé, par son bagou cynique et son audaee froide, justifiait ce béguin, où ello trouvait uj^e joie perverse, tout le stimulant d'un adultère. I^a saison, keureuôement, prêtait :uritorride juin, duraint lequel la. bande vécut presque entièrem-ent dans les fourrés du bois de Boulogne. On y trouvait, au hasard das promeneurs,.defacilestâch6S.La Caille, pour nourrir ses deux hommes,: se prêtait à toutes, selon' l'échelle des minimes ;sommes,:la fantaisie des lubrieités..*

iRose, petit à;pôtit, se décomposait. .Fini le coup de; fouet du début, sa résurrection des premiers jours, avec l'Assommeur, Ce n'était plus :1a bdle blonde bien en chair,;sur qui les passants -se détournaient, surpris par son air de crânerie et de vice, quand nu-tête, ses cheveux épais tordus en un haut chignon doré, elle passait d'un air altier, la bouche rouge, et les yeux cernés. Alors, des petits souliers lui découvraient la cheville, et le ruban noir, au cou, tranchait sur la blancheur douoe...

En quelques mois elle avait vieilli de dix ans. Flétrie, la joue tombante, oUe guettait anxieusement, aux bouts de miroirs cassés, dans ses chambres d'une nuit, le fantôme de l'ancienne Rose à travers la graisse blafarde et les rides qui lui boursouflaient, ravinaient le visage. La bouche s'édentait, l'estomac soufflait, par moments, une haleine

PROSTITUÉE m-

de peste. Ravage des stupres, piétinements d*attente dans le brouillard: et la pluie, incessante cuvée d'ivresses, sommeils brefs ou sans fin de bête inquiète, tour à tour traquée et fourbue, — une marque indélébile était sur elle.

L'Assommeur, au bout de six; mois, l'avait lâchée, pour une chair plus fraîche.

L'incurie, et' le goût- de la crasse qu'elle avait emportée de l'infirmerie de Saint-Lazare, achevaient de l'envahir, comme une gangrène. Elle fut' la silhouette perdue, attardée sous les réverbères^ le long des fortifs^ .l'ombre qui se dissimule sur les tlalus, avec des enfants et des vieux» Elle fiit l'ilote lamentable, lôdant autour des caboulots de la berge. Elle fut l'une de ces femmes sans âge qui tournent aux environs des vespasiennes, comme de repoussantes mouches.

A la sortie des endroits de plaisir, des restaurants de luxe étincelants d'où 'le. chasseur habillé de vert et galonné d'or hèle lés cochers et, se précipitant verà les portières, salue bas les couples en galté : hauts de forme luisants, dessous de froufroutante neige— — aux abords des Halles^ où les soupers des fêtards se prolongent, où le monstrueux^ approvisionnement de la ville déborde des marchés, couverts, s'étale en montagnes de viandes, de poissons, de gibiersj de fruits^ de légumes, elle dressa son spectre de misère et= dé faim*

On la vit, sur les trottoirs de BuUier et du bal Tabarin, suivre d'un œil morne le» marcheuses^ bien

468 PROSlWlJÉE

nippées, l'engouffrement de Htira besogneuses élégances sous le porche de luduère aux affiches multicolores, d'où s'échappeïiiy â travers les portes de cuir tournantes, un ffédon de musique, une bouffée de chaleur et de joie. Dire qu'elle avait été comme ça, pourtant, du temps de Mariette!

Pour ces papillons dé nuit, dont la danse agitait, aux clairs de lune électriques, le fragile chatoiement elle ne se sentait ni jalousie ni colère. Une fraternité obscure la liait à la foule, fortunée ou pauvre, de ses pareilles. * Toutes, n'étaient-elles pas, plus ou moins, des sacrifiées? Et qui savait jusqu'où les plus chançardes pouvaient tomber, demain?

Les seuls êtres qu'elle détestât, autant, sinon plus, que le miche et l'agent, c'étaient ces dégoûtantes créatures dont la concurrence déloya^.e s'étalait, cynique, à même la rue, ces pâles voyous aux vestons trop courts, aux pantalons collants, qui sur le boulevard pullulaient, se traînaient par les Champs-Elysées et les quais, souillaient à demeure certains cafés, certains passages... Apprentis sans ouvrage, petits télégraphistes, garçons de café ou de marchands de vin en rupture de tablier, camelots gras, enfants débauchés par l'école, toute une tourbe de dégénérés et d'invertis, dont le vice n'avait pas même l'excuse de la nécessité, et qui offraient à tout venant l'équivoque sourire de leur gueule rase, leur déhanchement significatif, l'office de leurs mains moites.

— Tu sais pas, Didine? On devrait aller ce soir à la salle Wagram...

— A leur bal?

— Sûr! pour en crever un.

A présent, Rose, que le Grêlé naguère avait plaquée, presque en même temps que l'Assommeur — « bouffer du blanc, bon, mais pas les restes! » — s'était remise avec Didine et lui.

Diverses unions malheureuses et quelques semaines intolérables de solitude lui avaient rabattu le caquet. Bien sûr, faite comme elle était, elle ne pouvait plus prétendre inspirer un coquin. Il fallait qu'elle se résignât aux dernières besognes, qu'après avoir été la maîtresse, elle fût la servante à toutes mains, la serve des serves... Mais tout, être battue, lécher le plancher, vider le seau de Didine, plutôt que de vivre abandonnée, sans le soutien, l'appui du mâle I

Elle partageait /l'existence du couple, en surnombre. Elle balayait la chambre et couchait sur la descente de lit. Le Grêlé, esprit fertile, avait de suite compris le parti à tirer, du ménage à trois : Didine encore aguichante, avec son air déluré de fausse maigre, la Caille résolue à tout, elles faisaient l'équipe, pour l'entôlage.

— Aller au bal? répétait Didine, séduite... Faut demander au Grêlé, s'il veut?

Le Grêlé voulait bien. Y avait la pohce, c'est vrai, mais on avait l'œil...

— On retrouvera des copains! dit Rose.

Après, tandis que les miches s'en iraient finir la nuit, chez Laratte, on attendrait, à VAnge Gabriel, qu'ils aient fini de souper, et puis, quand ils sortiraient, la Caille et Didine trouveraient bien un pante...

Devant la salle Wagram, dans la fraîche nuit d'avril, autos et fiacres déversaient une fouie bigarrée. Des quartiers lointains, par bandes, arrivaient des souteneurs et des filles, les couples s'engouffraient dans le large couloir bu pente. Tout !e monde du plaisir et du vice, de tous les vices, se donnait, une fois l'an, rendez-vous à ce bal honteux, couru à cause de son étrangeté.

Des curieux en habit de soirée se mêlaient aux petits négociants du quartier, venus là en veston, pour vider un bock, et en suer une. Des tenancières de maisons riches se tenaient aux aguets, Hairaient l'affaire possible, avec des clients aux sens blasés. Les héroïnes du bal, en costumes de pâtres, ou en tunique à la romaine, qui dénudaient le buste et les jambes, fendaient avec fierté le flot humain, entassé, pressé dans l'immense salle. Au rez-dechaussée et au premier, des courants doubles circulaient, en sens inverse, autour des galeries latérales, entre les tables où des consommateurs assis buvaient chopines, bière, et liqueurs, s'intoxiquaient en riant et en criant.

Une poussière dense planait, flottante autour des globes électriques. Au centre, parqueté, des danses tournoyaient, heurtées, confondues, en balance-

ments d'ours, d'où soudain les galops, dans un vide, filaient en flèche. Des cercles ironiques se formaient iautour des ballerines à tutu de gaze, d'où issaient des cuisses musclées. De larges mâchoires,, des joues où la poudre de riz déguisait mal le bleu du rasoir, souriaient. D'autres, en dominos de lustrine ou de satin Liberty, cachaient sous le velours du loup des visages minaudants, où éclataient les dents blanches et les yeux humides.

C'étaient les débauchés de marque^lesw arrivées », autour de qui tournait le désir de ces demi-fous, si nombreux, et dans toutes sortes de professions, qu'ils atteignent, à Paris, près du cinquième de la population masculine : valets de chambre, gardesmalades, garçons d'hôtel^ concierges^ laitiers, bouchers, instituteurs, médecins, oisifs riches et âgés, tous ces maniaques dont une mauvaise éducation initiale, le séjour aux colonies, le désœuvrement, ou bien encore le renfermé, la brutalité, la spécialisation de leurs métiers, avaient fait ces tristes aberrés passionnels qu'on voit s'attarder dans les kiosques, muser aux bains de vapeur, ou errer le soir, autour des pensionnats et des casernes.

Rose, Didine et le Grêlé, attablés au premier étage, — d'ici on pouvait surveiller les flics sans qu'ils vous voient, — lampaient un saladier de vin chaud, en compagnie de Casse-tête et de Beaublond rencontrés devant la porte.

— Hein! la Caille, dit Casse-tête, vieilli lui-

même, et dolent, tu te rappelles quand t'es arrivée au Bar Chinois?

— T'étais plus fringante 1 railla Beaublond. Elle lui jetait un regard noir, s'apprêtait à la

riposte, mais elle s'arrêta, surprise. Un pied se posait sur le sien. Casse-tête clignait de l'œil, galant :

— Blague pas la Caille! J'en ferais bien mes choux.

Beaublond salivait, d'un jet supérieur :

— Tous les goûts sont dans la nature 1 Rose murmurait :

— Dis ça pour toi!

Mais le rousseau ricanait, d'un air mauvais, sans se fâcher pourtant. Elle le soupçonnait, depuis longtemps, d'inavouables mœurs. Et avec ça, pas sûrl C'était lui qui avait dû moucharder aux renifles la pauvre Lucie l'Auvergnate, dans l'affaire de la rue des Archives, un entôlage à la manque, où elle avait gobé dix ans de Fresnes. Un mot de plus, elle lui ' cassait son verre sur le nez.

— Faut pas se manger les poux entre soi, prononça 1g Grêlé. D'autant que je vois là-bas quelqu'un qui nous zieute!

Rose suivit la direction de son regard, reconnut, sous le chapeau melon, le bec d'aigle, la moustache hérissée : Fricot! Son ancien persécuteur causait avec un autre agent de la Sûreté. La charogne était donc montée en grade ?

Elle eut peur, proposa :

— Si on caletait...

Dehors, elle respirait. Tiens! plus de Beaublond..* Bon voyage !

— T'as eu tort de ne pas m'iaisser le descendre, reprocha-t-elle au Grêlé. C'est un flic!

On remontait à pied jusqu'à l'Étoile, puis par le Trocadéro, la Seine, on gagnait les Halles. Cassetête liait sa fortune aux leurs. Il avait pris la Caille sous le bras, la caressait, ravie, tout en marchant, avec l'assentiment du Grêle.

Celui-ci poitrinait avec orgueil, au bras de Didine. Ils éprouvaient pour leurs camarades dans la purée, — Casse-tête sorti de prison la veille, après huit mois à l'ombre. Rose finie, — une bienveillante pitié. Leur propre union s'en rehaussait, d'autant.

Rose et Casse-tête suivaient, d'un pas alangui. Ils savouraient, à fondre leurs détresses, une infinie douceur. Ils se voyaient beaux, à travers ce mirage dont l'amour pare jusqu'aux plus répugnantes faces, quand il les touche. Car, par une loi touchante, il n'est d'infirmités, ni de hideurs, qui ne s'associent. C'était, pour elle, comme un oasis inattendu, la halte suprême, dans la boue.

Lui, philosophiquement, jugeait, en attendant mieux, cette marmite bonne, pour lui cuire la soupe.

Après de copieuses tournées à VAnge Gabriel, où Casse-tête, monté sur une table, dégoisait diverses romances, une main sur le cœur, — une opération fructueuse, le soir même, cimentait le pacte. Didine, dans la tôle affranchie où ils logeaient, ramenait un gros petit jeune homme qu'ils avaient

ramassé^ complètement bu, suff te trottoir de chez Laratte... Un clerc de notaire débarqué le jour même, de Chartres, avec un paiement à faire, le lendemain... Il pleurait k chaudes larm^es,. affalé contre un réverbère, à qui il demandait le chemin de son hôtel...

— Bouge pasl avait dit le Grêlé... On va t'y mener.

Et tandis que Didine, dégrafée, caressaitrhonime, Rose, cachée par les rideaux du lit, fouillait dans la jaquette déposée sur le canapé, contre la porte. Un joli millet, en un large fafîot, tout neuf...

Au petit jour, on avait rhabillé et mis dehors Monsieur. Casse-tête et Rose le menaient jusqu'au Pont-Neuf, où ils le perdaient... Cinq cents balles, moitié du fade, les faisaient riches. Ils allaient finir la nuit au Bar Chinois.

Ce fut, pour Rose, un mois de parfait amour, im mois ivre, hoquetant, du vertige alcoolique aux miaulements éperdus de chatte que les assauts de Casse-tête lui arrachaient. Un délire sexuel les possédait, une rage de jouir et d'oublier, d'abolir, en les unifiant, leurs maux.

Un soir de mai, où ils arrivaient de Meudon, toute une journée de loupe, comme des animaux lâchés dans les bois... — justement Casse-tête avait changé, pour dîner, son dernier demi-sigue : a demain, le turbin, ma belle 1 » — Hector les réveilla, de cet avis, entre deux surrincettes :

— Accrêt! Beaublond a dû vendre la mèche.

J'ai vu roder quelqu'un de la rousse, dans la rue.

Ils déguerpissaient en hâte, allaient plonger,, de l'autre côté de l'eau, dans les bas-fonds de la Vilr lette. Les jours les plus pénibles se levaient pour Rose. Elle était à présent pesante et déformée, semblable à une éponge de chair, bouffie de stupre et imbibée d'alcool.

Elle ne trouvait plus que difficilement à vivre de « sa boîte à ouvrage », et encore aux heures d'ombre, quand les pochards rentrent, en battant les murs.

Inexorable, Casse-tête, qui s'avérait le plus brutal et le plus adoré de ses maîtres, la rouait de coupa, la traînait par les cheveux, en des disputes ignobles, des corps à corps qu'achevait de nouer, ardenmient, l'étreinte. Par tous les temps, malade ou non, bourrée d'un tampon d'ouate quand l'exigeait l'époque, il fallait qu'elle sortît, rapportât, toussante et le ventre creux, les dix vingt sous de son argent de poche. Le vol alimentait le reste.

Rose, réduite à la brute, ne pensait plus. Le bien, le mal, espérance et crainte, joie et douleur, n'étaient de rien à cette âme morte. Seuls, les besoins physiques la tourmentaient encore.

Un matin où ils ronflaient, rentrés tard, après un cambriolage à Vincennes — (un coup de main demandé par le Grêlé), — des coups violents, frappés aux portes voisines, les jetaient en bas de leur Ut, en chemise, le visage défait...

— Nom.de D..* de n... de D.*. de m...

Pinces!... C'étaient les mœurs L.. Une descente

dans cet hôtel borgne, tapi au fond d'une rue déserte, où ils se croyaient en sûreté, près des fortifs... Ils échangeaient un regard : un tour de Beaublond !... Ils étaient frits!

Casse-tête empoigna son revolver, sur le marbre de la table de nuit.

— Non, cache-le 1 souffla Rose.

Et elle le lui prit de force, le glissa sous le traversin. Elle se recouchait, à demi nue.

Des voix commandèrent :

— Qui est là?... Ouvrez...

Des poings ébranlaient la porte.

— Voilà! Voilà! grommela Cassé-tête, penaud. Mais, au même instant, sous la poussée, les vis

de la gâche sautèrent, le vantail cédait.

Trois inspecteurs de la Sûreté se ruaient dans la chambre, sautaient sur Casse-tête, qui, stupéfait, n'avait pas le temps de se défendre, les mains ligotées déjà dans le cabriolet.

— On te tient, mon bonhomme! dit Fricot.

Un des inspecteurs feuilletait l'album portatif de photographies, où figurent les criminels en fuite et les anciens condamnés en surveillance. Il compara la tête et le portrait, et dit :

— Il est bon!

Fricot, tourné vers le lit, avisait Rose qui, soulevée, les contemplait, les mains sous les draps, serrant la crosse.

— Eh! mais, voilà une ancienne connaissance! Rose Desbois, pas vrai, la Caille?

Il s'approchait, goguenard :

— Et votre carte ?

Elle baissa la tête, farouche, murmura :

— La brème?... Elle est brûlée, cours après 1

Il avança la main vers la chemise dépoitraillée :

— Pas embellie!... ça ne fait rien, ma grosse^ on t'a quand même 1... Un peu tard, mais on t'a!

Entre eux, se levait tout le passé sinistre. Fricot grandissait, démesuré. Il fut la société armée^ M. Lortal, M. Valy... Il fut la répression aveugle^ l'autorité sourde, la vie méchante. Rose se dressa^ vit rouge : cette poigne tendue, qui allait s'abattre^ c'étaient toute la sauvage tyrannie de l'homme, les nuits du Dépôt, Saint^Lazare et les mois de geôle! C'était le calvaire à remonter, sous le fouet du maître hypocrite et brutal...

Instinctivement, elle braqua le revolver, fît feu.

La balle allait frapper, en pleins poumons, un des deux agents qui maintenaient Casse-tête. Le brave homme s'affalait, crachant le sang, sous le coup mortel, le mystérieux contre-coup du destin qui, à travers lui, allait blesser au loin une innocente femme, attendant au logis, une petite fille qui tétait encore...

Fricot se précipitait sur Rose demi-nue, lui retournait le poignet, cherchant à arracher l'arme de la main meurtrière. Dans la bagarre, un second coup partit, suivi d'un long, déchirant cri.

Rose venait de se bksser grièvemeat» elle-mâme, au bas-ventre.

Elle se renversa sur l'oreiller, évanouie, en attirant Fricot, dont le pantalon blanc se maculait, au contact, d'une marque chaude qui s'élargissait, en tache rouge.

Le goupillon à manche d'ébène, passé de main en main, esquissait et secouait, sur la tombe, des croix vagues. Entre l'étroit sentier de griUes, de dalles et de couronnes, l'assistance gagnait la grande aixee*

A la porte du cimetière du Trocadéro, se tenait, rangée en file noire sur le côté droit, la famille Dûmes. Deux femmes, pareilles dans leurs épais voiles de deuil à de funéraires bornes, puis un échelonnement de parents, parmi lesquels les Mursac, père et fils, avaient tenu à figurer...

Dehors, tandis que s'éloignait à vide le solennel corbillard à hauts panaches, traîné par six chevaux caparaçonnés (enterrement de première classe)^ chauffeurs et cochers, au « Garde à vos! » du concierge, s'empressaient autour des autos somptueuses, des victoriafi luisantes. Leur alignement.

que déparaient à peine quelques fiacres, s'étendait, par la rue Pétrarque, jusqu'à la rue Scheffer. Le Tout Paris de la finance, de la politique et des arts était venu saluer, pour la dernière fois, Tun des siens.

Ce bon Dûmes!... On le savait quelque peu escroc, pourri, au physique et au moral. Mais il était si cordial, au fond. On avait dîné, dansé chez lui. On lui avait serré la main si souvent : courses, expositions, premières. Et puis il était, malgré ses grosses pertes, encore riche, ou du moins le prochain mariage de sa fille avec Léon Mursac Teût maintenu en bonne place, dans l'armoriai mondain.

L'argent, le prestige, la franc-maçonnerie de l'argent! Cela effaçait, couvrait, transfigurait tout... Et ces pauvres femmes, Mme Dûmes, si dévouée, si digne, Liette, si maîtresse d'elle, — souriant sous le crêpe avec grâce, et cette importance, déjà, de la petite millionnaire qu'elle allait être... Elles étaient admirables, tout simplement!

Le défilé commençait.

Avec des airs de compassion profonde, d'amitié navrée, avec de silencieuses et longues poignées de main, dont l'agitation contenait des mondes, avec de brefs ploiements de corps, les hommes passaient. Aux femmes, selon le degré de liaison, Mme Dûmes et Liette tendaient le bout des doigts ou, relevant leur voile, elles prodiguaient des étreintes, coupées d'un soupir.

D'abord Mme de Meyribelle, précédée de son fils,

PROSTITUÉE i8l

Jacques. Elle ne pouvait se détacher des bras de Liette, répétait :

— Ma chérie!

Enfin, elle céda la place, rattrapant, avec majesté, Jacques qui l'attendait en balançant sa canne. Sanglée dans une robe améthyste, où tranchait un sautoir de perles, elle distribuait de petits saints familiers avec cette réserve qui convient dans l'enceinte des morts.

Elle jeta sur sa progéniture un regard de poule couveuse ; l'orgueil s'y mêlait d'inquiétude. Jacques, étroit d'épaules et toussant d'une petite touxsèche, avait beau arborer une élégance parfaite, — (elle savait ce que ça lui coûtait, par exemple, mais n'importe, c'étaient des sacrifices qu'une mère devait faire!) — il n'avait pas encore conquis l'héritière à laquelle son nom, son rang social lui donnaient droit.

A coup sûr, son éducation sentimentale, si bien commencée par cette bonne Louise Poyère, et continuée par tant d'autres, sa réputation de bonnes fortunes et de chic, sa distinction constituaient des atouts... Sa santé était la mauvaise carte. Le surmenage, la fête... ,

Il était temps, grand temps de le bien marier! La chancedeLiettelarendaitrêveuse.Cetteenfant avait décroché le sac... — La pochetée! disait Jacques^ méchamment. Ah! Mme Dûmes devait s'estimer bien heureuse... Oui, voilà ce qu'il fallait au dernier des Meyribelle... un sac, la propriétaire en fût-elle,

482 PROSTÎTOÊE

comme cet idiot de Léon Mursac, un pen.,. bègue L.

— Tu viens, Jacques?

Ils gagnèrent leur Urbaine (remisei)d%npas=nobïe.

Derrière Mme âe MeyrifeëUe, parut M. Pçryère. Loulou portait l>eau, plastroomant dans mme rediagote d''un gri« sombre, où la rosette édalait, énorme... — Commandeur, vous ssLV^ezi... Ses favoris blancs, bien peignés, lui do^Emaient une allure sévère de haut magistrat. De ses yeiax -Êroids, il laissait tomber, sur le vulgaire, de petits signes. Le Crédit Bordelais resplendissait e® lui. M. P^yère s'amusait beaucoup. Haussé ée tout le piédestal de la gigantesque maiaon, il planait sur ces vies dont il connaissait les fêlures, les vilenies, les tares, — les beautés aussi, plus rares! Pas une f^enime, parmi celles qui étaient là, dont il ne sut les aventures, les goûts, les passions, les besoins. Il avait profité de beaucoup, leur en gardait un amical souvenir. Ah! les femmes, c'était son côté faible...

A le voir échanger cet adieu digne «t familier avec Mme Poyère et Mme Le Huyé qui le suivai-ent de près, — deux vraies ami'es,^oelles4à!.,. (Mm»e Le Huvé avait recueilli la succession de Qo, mariée en justes noces, avec Lusenay) — qui se douter^t que tout à l'heure, déposé par son auto pla-ee du Château-d'Eau, M. l'administrateur «'engagerait modestement dans une rue populeuse, vers quelque maison d'inavouable débauche, noaa sans aviDÔr au préalable fait disparaître, d'un doigt prud-emt., sa rosette...

PROSTtTUJÈE 483

CoiBfcfidcTitielles, Mme* Poyère- et Mme- Le Hnyé éehiangeaieM dies po^ims... Mal^é la gravité du lieuv Mme Poyère, aia récit pimenté de JacqiielLne, ne pouvait élouff er ma rirev

Mme Le Huyé, — qui gardait uae implac^able Fanicuiie à GeoiJges Siehelmayer^ depuis que leur paaâon s'était sold«« par la note^ de vinf j^^sept mille francs, envoyée par David, et par le conseil de certaines: adresses,^ glissé du même coup^ — Mme Le Huyé se ponslé&hoit les lèvres,, en parlait, coaume UBje cliatte en- trains de boire du lait :

— Voilà I La vicomtesse Copdier ayant entendu, par une de ses relations (Mm-e Lusenay), vanter quelques exploits répétés du beau Georg^es,, s'est serrti une furieuse envie de se mesurer avec un champion digne d'elle.^ — Comment Mme Lusevnaay est si biemi renseignée? ça, voais vous en doutez ! vowfi êtes payée pour connaître Glo, mieux que perso^me,. et vous savez bien que Sicbelmayer Tavabift lancée^ avant...

Mme Poyère irmclrna la tête : elle savait^. elle savait tout !

— I>onc rendez- vous avait été pris, che^ une Madan!Dc«. attendez doncl Vernay, rue de Balzac... (Mme Le Huyé n'avait hésité que pour la foraiie, Domet adresse lui étaient chers. N'était-ce pasgrâce à cette bonne Mme Vernay qu'elle-même avait fait plus ample connaissaïajee avec M. Poyère, succédé à Clo-, en- fixant Loulou?)... A l'heure dite, les deux

adversaires entrent en préence... La vicomtesse attend, puis provoque l'assaut... Enfin, comment vous dire, elle s'est évertuée du mieux qu'elle a pu... Bredouille! La réputation du beau Georges était surfaite!...

Très rouge, Mme Poyère eut de la peine à reprendre son sérieux. La Victoria se rangeait devant elles. N

— Je vous emmène? proposa-t-elle.

— Je veux bien, jusqu'à la Chambre.

Il y avait une séance sensationnelle, où Le Huyé devait interpeller Pillemant,le ministre des Finances, président du Conseil, à propos du rachat des mines de Lens. Poyère, qui en possédait presque toutes les actions, avait, le matin même, stylé le député.

Elles se calèrent, dans les coussins. Mme Poyère, — très engraissée, mais encore à effet, quand la Victoria trottait vite, — songeait, tout allumée, à sa visite de l'après-midi, lycée Henri IV. Elle allait voir, comme tous les jeudis, le fils d'une de ses amies de province, un long collégien adolescent, à qui elle servait de correspondante, en même temps que de grande et maternelle amie. Elle avait toujours aimé la jeunesse, mais, par une compensation bien naturelle, l'aimait plus jeune encore, à mesure qu'elle vieillissait.

Au piaffant départ de l'attelage, des coups de chapeau les faisaient s'incliner vers un groupe qui s'écartait, au milieu de la rue.

C'était le professeur Montai et le docteur Dor-

moy, avec sa femme, et Mme Ardant, dont Hurtrel prenait congé.

— Tu descends avec nous, maman? demanda Gabrielle.

Elle s'en allait jusqu'à la station de la place, prendre un taxi. Comme cela, elle serait plus vite rue Réaumur, où, puisque papa gardait la chambre, il serait content de la voir. Elle passerait chez elle, d'abord, cueillir Jeannot.

— C'est ça! dit Mme Ardant. Ton père en est fou... 11 est si mignon, ce petit bonhomme!

Elle sourit, avec une grâce affectueuse. Elle n'avait pas bougé d'une ligne, toujours la même, malgré ses quarante-cinq ans révolus. Longue et mince, dans les flots souples d'une fine soie marron, la taille se dressait, avec sa grande allure harmonieuse. Les yeux de lumière rayonnaient, très doux, dans le visage virginal, au teint de camélia sous les bandeaux sombres. Et de tout ce corps, façonné pour le plaisir, et que la volupté avait modelé, de cette âme futile et tendre, une telle impression de charme et d'insouciance émanait, qu'on se sentait tout de suite avec elle en confiance, en sympathie presque...

Un seul homme savait, — et encore M. Ardant ne le savait-il qu'à demi, parce qu'il ne voulait pas savoir davantage, — ce que pouvait cacher de légèreté cruelle, de duplicité profonde, d'irrémédiable et basse coquetterie, cette enveloppe si belle.

Mme Ardanft exnJDiraissaLt Gaby^ tendait aux hommes sa main fine :

— Au revoir, je remonte rtte de la Tour^ et j'expédie deux visites, avant de passer aux Quatre Saisons, où j'ai quelqiaea courses. Dis à ton père que je rentrerai tard..

Làl Elle était parée. Elle pourrait,, en toutiÊ sécurité, après» les Quatre Saisons^ où elle n'achèterait que deux jupons brodés, adleir passer une heure chez la I>upré, dont l'entresol donnait juste dans la cité, derrière le magasin. Une maison comr mode....

Elle s'éloignait, alerte.

A pas lent&y Gabrielle et son mari d)esceîidaient, escortés de Mo»ntal, l'escalier qui longe les murs verdis du cimetière.

La place du Troca^éro,. avec ses passants, ses tramways, sa verte étoile d'avenues, sous le torride azur de juin, s'étendit. Ils respirèrent. Le funèbre surplomb des cyprès,, la cérémonie doat ils sortaient, — comme d'un théâtre où la vie venait de jouer, devant la mort, sa comédie s«^ prême, — leur rêverie grave, tout s'effaçait, dans un allégement de bien-être, d'air pur.

— Hep! fit Dormoy, hélant un taxi.

Gabrielle leur jetait un gai bonjour, monfcait,

légère.

— Embrasse ton père,, cria Dormoy.

— Et le Jeannot! ajouta Montai.

Gabrielle se retourna, pour prolonger 1' « Au» ref

PftOSTlTUÉE 487

voir ». Sa petite. DCbain, gantée d-e hlanc^ s'agitait. Dormtoy cépandit d'un baiser, au vol. Les deux hommes gardaient en eux la chère, d^cieuse image.

— En avez-vous une gentille ferame^ mon petit 1 dit MontaL

— Ça, ouil dit Dormoy.

Une fois de plus, il adora, dans son coeur, ceUe qu'il avait choisie^ entre taute», et qui, pour lui, les incarnait, les surpassait toutes.

Gaby, de son éducation sévère et pauvre où la droiture, l'inteUigenee d^ son père l'avaient sauvée de l'influence maternelle, gardait une simplicité pure et tout l'entrain dont, dix-huit, ans, elle avait égayé la solitude de M^ Ardant, la mala-die de Luce. Elle était,, au foyer, la flamme qui réchauffe et qui éclaire.

Leur bonheur,, depuis quatre an&, était camme ce beau ciel sans nuages^. Ensemble, ils avaient fait leurs, petites^ Cjoncessiona de caractère, entremêlé, noué, le réseau souple des habitudes... Leurs peur sées, comme leurs chairs.,, étaient unies à ce point que Gaby lui était devenue, bien vite, l'indispensable compag;non de travaiL-, Avec son esp-rit clair, son bon sen5 orné, eUe abrégeait, facilitait les^ recherches, elle élucidait une idée, trouvait le mot...

— Et le Jeannot ! reprit Montai. C'est un amoui? ! La figure du petit homme — trois ans! — passa

devant eux, joufflu-c et rouge comme une pomme.

Il avait les yeux de sa mère, ce beau regard marron, curieux et doux. Et si espiègle, Tair décidé, avec ses culottes courtes, ses mollets nus, et ses cheveux bouclés!

Montai sourit :

— Il poussera dru! C'est de la bonne graine. Mais, dites-moi, M. Ardant n'est pas plus souffrant ?

— Non, répondit Dormoy, avec un geste impuissant. L'usure...

— ; La vie!

Mais Dormoy lui touchait le coude, et se découvrait, d'un grand salut :

— Mme Dûmes!...

Vitres baissées, le landau drapé de deuil le» dépassait. Les deux femmes s'inclinèrent, sous leur crêpe.

Us continuaient leur route. Montai, au bout de quelques pas, rompit le silence :

— Vous ne m'avez pas dit comment il est mort?...

Dormov se toucha le front :

— C'était fatal, après sa grande crise, l'automne dernier... Il y aeu des hauts, des bas... Et puis les accès épileptiques se sont multipliés... Hémiplégie droite, suivie d'une perte de mémoire presque complète... Aphasie avec hébétude, d'où il ne s'évadait qu'en démences furieuses... Enfin, il y a trois jours...

Il se tut, respecta les réflexions de son maître.

PRObTlTUÉE 48Î)

Montai évoquait le rond, jovial visage de son ancien ami, aux jours lointains de leur jeunesse... Raoul avait été bon pour lui... Car il n'était pas foncièrement méchant, cet homme qui avait fait tant de mal. Il avait été seulement égoïste, ignorant, brutal... — mal élevé, comme tant d'autres!

Ille revoyait encore, questionneur,anxieux,le jour où Dûmes était venu lui révéler le mal. Il le revoyait, ' abattu, les mains à ses cheveux drus grisonnant» déj à, puis écoutant, sans foi, les avis sévères, promettant, d'une voix molle... Il le revoyait — c'était l'avant-dernière fois — dans le cabinet de travail de l'avenue Kléber, bourru, fuyant, le lendemain de la contamination d'Annette... Enfin, la dernière fois, quelques années plus tard, suppliant, chez lui. Montai, au moment de la grossesse de Mme Dûmes...

Comme il avait été punil Cet enfant d'abord, puis Georget, puis lui... Et dire qu'il avait tenu sa guérison en mains, sa vie, celle de ses fils!

Grâce à Dormoy, — Montai ne songeait même pas à lui, au tutélaire effet de son amitié, de ses méthodes, — Mme Dûmes, elle, était bien là ! Et Annette, dont il avait lu, ce matin, le brillant début dans un acte de Danvert, à l'Odéon... Allons! Malgré la dignité de son deuil, Mme Dûmes, dans le landau du retour, n'avait pas l'air autrement triste ! Quant au visage de Liette, il suait la délivrance et la vie...

— Eh! eh! mon petit, je crois que Mme Léon

490 PRtDSTITUÉfî

Mursac oubliera vite le ehagrin* de Lie4te I>iU9û.èflFt Et cpi'est-ce que dit Gah j, ée. ee mariage?

Il s'arrêta, prit Dormoy j^aa? i*n bouton de aa ja'quette. Dormoy sourit r

— Mais... ce q^ae vous ea pemsez vo^as-même, mon cher Mattre. Elle- ne la voit plus, d'ailleiu», depuis longtemps.

I1& se regardèrent^ avec une morne. Ce* n'éteûft pas uiai afCCQuplemient coiînme celui-là quâ rehausserait seiiiâibl«nieiîjt le niveau bourgeois... Un gâteux et une hystérique L.. Union bien assortie.,... L'adultère était là, heureusemesbt! Au? total, pour l'honneur de la société et ï'aveïdir de La Face, un: eoeu et quelques dégénérés depkist... A mioinâqu'unamanil solide ne vint infuser, à cette belle fiaunille, le renouveau d'un sang plu^ généreux.-*

— Pouah! dit Montai.

Il chassa, du bout de sa canne, un caillou.

— Voulez-vous, demanda-t-il, qiue nou/S fassions un tour. J'ai' envie de descendre à pied jusqu'au Collège de France où j'ai affaire. Il fait si beau. Si nous nous laissions couler, le long de la Seine?

— J'en suis, dit Dormoy.

D'un pas de flânerie, ils descendaient l'avenue, suivaient la Hgne d'ombre. Paris,, sous la terrasse à pic, étala l'immense horiizon de la rive gauche, te moutonnement ensoleillé des toits, la fuite des faubourgs jusqu'au demi-cercle des coteaux, Châtillon, Meudon, barrant l'azur de leur ligne bleuâtre.

Montai, de nouveau, s'était absorbé ; il revenait,

FROSîWTtrÉE 491

malgré lui, au passé, à Tamitié rompue, à cette famille qu^l avait canrme presqu-e hreureuse, et presque uni-e, en tout cas saine, bien vivante... <jreorget... Liette... Il murmTara :

— Elle était pourtant gentille, il y a dix ans, t>ette petite! Je la revois haute comm?e ça, un ruban dans les cheveux...

Dormoy observait :

— Dix -ans! d'est énonnel Songez aux pas 'que rhumanité peut faire, en dix ans...

Montai rectifia :

— La science, pas l'homme.

— Pourtant, reprit Dormoy, ceci vivifiera celai 11 y a dix ans, ni la télégraphiée sans fil, ni la radioactivité, ni le téléphone, ni le sérum du croup n'étaient connus...

— Où étaîs-je, soupira Montai, il y a dix ans?

Il se revit au bord du Loing, sous l'éclatant soleil d'un autre juin, tout semblable à celui-ci. Sur le courant miroitant qu'un jonc brisé fendait, d'une déchirure d'argent, unie libeilkile dansait, agile, avec son corselet d'acier bleu... L'eau avait coulé dépéris!... A côté de Dûmes, Sarrat bouffonnait, fier de ses épaules large^ et de sa moustache rousse... Mort aussi, Sarrat, après de sales ÎMstoires avec des petites filles... Tin viol... L'apoplexie l'aTait sauvé de la prison...

— Il y avait encerc, dit Montai, sur cette terrasse d^Avaize, une bien jo^lie fille... Rose, elle* s^appelait... Dûmes l'avait prise comiûé femme

de chambre.., D Ta renToyée^ une l^às ezKnnte... De lui, ai-je sopposé toajoors... La malhenreuse, qu'est-ce qu'efle a Ken pu devenir?...

Il ne rimaginait que trop. Il eut un geste de

pitié.

— Elle aura suivi la pente, dit Donnoy... car pour une qui la remonte, comme Annette, il y en a cent qui la dégringolent. Qui sait?... EDe a peutêtre fini, ou elle finira comme cette malheureuse dont les journaux ont relaté, ces jours-ci, le fait divers, avec de grosses manchettes... Vous n'avez pas lu?... Cette Rose Desbois, une fille soumise qu'on arrêtait, avec son souteneur... Elle a tué un dgent de la Sûreté et s'est blessée elle-même, dans la bagarre... Elle est morte, hier, heureusement pour elle, à l'infirmerie du Dépôt...

— Savez-vous, dit Montai, que c'est toute une histoire morale, en raccourci! J'étonnerais bien des gens si j'en tirais la conclusion... Moi, il n'y a làdedans qu'une chose qui m'étonne, c'est que ce drame-là ne se représente pas plus souvent... Ah! mon pauvre ami, la plupart d'entre nous ont encore de la justice sociale la même conception que ces Apaches, dont nous purgeons Paris à juste titre. Malheureusement, on ne les arrête que quand ils portent casquette. Sousle huit-reflets, ils sontfaiott... Au lieu de réglementer la prostitution, il faudrait essayer de donner des règles à la conscience!... Tout le régime des mœurs actuel n'est qu'un scandaleux trompe-l'œil. Sous couleur de salubrité

générale, on n'organise que le plaisir particulier du mâle ! Et on l'organise si durement et si bêtement que le moyen va droit à rencontre du but prétexté. La santé de la race? On prétend la préserver? On la gangrène!... Ahl ahl Réglementer la prostitution... autant vouloir prendre la mer dans un filet!

Ils traversaient la Seine, au pont Alexandre. Un instant, ils emplirent leurs yeux du soleil rutilant sur l'eau, de l'immense ville, couchée à perte de vue le long des berges. Montai étendit les bras :

— La prostitution, elle est ici, là, partout!

Ils imaginaient, — à côté des quelques milliers de serves connues, les seules sur qui tournât, sans relâche, l'inique meule, — l'innombrable peuple clandestin, cette foule de femmes de toutes classes et de tout âge, qui, aux sommets comme aux bas-fonds de l'existence, à Paris comme en province, se mêle, indissolublement, à la foule des autres femmes.

Ils imaginaient dans le jour chaud le Sébasto roulant, comme un grand fleuve, les boulevards et les rues charriant à pleins trottoirs le flot renouvelé, l'incessante crue qui, des ateliers, des écoles, des magasins, des sixièmes corrupteurs, des logis ouvriers, des appartements bourgeois, aux quatre coins de la ville, montait. Ouvrières sans travail, enfants sans religion, jeunes filles séduites, domestiques engrossées, femmes adultères, tout l'ano-

49i PROSTITUÉE

nyme et fourmillant troupeau des filles et des fîlles-mères, la sombre armée de la misère et du vice...

Comment la circonscrire, l'étreindre, cette prostitution qui empruntait tous les masques, et jusqu'aux plus honnêtes, qui emplissait les jardins, les cafés, les maisons, qui ce soir se répaudrait, en robes de soie ou en caracos de toile, dans tous les lieux de plaisir de Paris, depuis le tapageur éblouissement des music-halls, jusqu'à la sordide puanteur des bouges?

A toute heure, sur le quai des gares, affluaient les arrivantes nouvell-es, du fond de la province, du réservoir de l'étranger : Bretonnes au front bas. Provençales alertes. Normandes charnues. Gasconnes sèches... Et de Vienne, de Londres, de Bruxelles, de Madrid, des capitales de l'Italie et de l'Allemagne, toute une ruée famélique, sur le marché de la chair!... La traite des blanches, ce n'était pas seulement à quelques novices égarées qu'elle s'étendait, au bénéfice des maisons closes; l'antique instinct du mâle la pratiquait, à plein, sur toute cette immense population flottante.

Sous l'aiguillon du besoin génésique, éternel jusqu'en ses pires déviations, partout, sans fin, le chasseur d'esclaves suivait la piste, forçait la bête. C'était pour assouvir son dur plaisir, sans risques, que s'ouvraient, presque à toutes les portes, ces hospitahères demeures, pleines d'épouses de rechange, stériles. Et tant qu'une âme plus douce

n'aurait pas rénové le monde, il en serait ainsi, sans doute!

Montai poussait plus loin, parlait haut sa rêverie :

— La répression! Réprimer, vouloir réprimer la prostitution!... Comme si, de cette plaie au flanc de l'humanité, un seul n'est pas responsable? L'homme!... Comme si — qui sait? — cette plaie même ne porte pas en soi sa profonde excuse, sa raison vitale!... Toutes ces perversions de l'instinct^ auxquelles remédiera peut-être la conscience future, — que sont-elles autre chose, sinon le débordement inconscient de la souveraine force, du primordial besoin d'aimer?... Au nom de quelles règles condamner ce bouillonnement fécond, ce surplein, d'énei^ies, gouttes éparses et brûlantes du lait qui continue l'espèce, sentiers perdus de la grande voie blanche qui flotte dans l'infini, soiurce de la vie, fermentation des mondes!... N'est-ce pas une des lois prévoyantes, une des fatalités de la nature, qui dans une forêt gaspille cent germes, pour l'éclosion d'un?...

Cette vue l'inclinait à l'indulgence, à une compréhension plus large du devoir de ceux qui, comme lui, comme Dormoy, savaient.

Cette société qui par la misère, ces individus qui par leurs vices empiraient le mal, et qui achevaient, hypocritement, de torturer leurs victimes, cela lui semblait à la fois grotesque et terrible, comme un coupable déguisé en juge.

Enfin, pour comble, ce jugement, inique" en soi, ne frappait qu'une minorité infinie, les plus humbles. Sciemment, il épargnait les riches, les puissants. Et de surcroît, tout l'inconnu, le plus nombreux, lui échappait.

La peur de la syphihs, cause avouée de ces mœurs barbares, mais au lieu d'en détruire le préjugé, dans la masse, — on Fanerait, par de telles mesures! Les trois cents maladies annuellement soignées, de force, à Saint-Lazare se chiffraient en balance par des milliers de syphilis dissimulées, qui traîtreusement propageaient le virus.

Le remède devenait pire que le mal.

Non! C'était au grand jour qu'il fallait combattre la syphilis, c'étaient les sources de l'ignorance, de l'incurie, du préjugé qu'il fallait tarir! Alors, comme les autres maladies sociales, comme ralcoohsme,la tuberculose, la blennorragie, comme toutes les maladies, la syphilis se soignerait, se guérirait.

Montai éleva la voix, emporté par sa conviction :

— Que l'assistance publique et la charité privée ouvrent toutes larges les portes des hôpitaux, des cliniques!... Qu'on multiplie les consultations et les médicaments gratuits... Enfin que l'enseignement pubhc, que le façonnement privé apprennent à tous l'anatomie, sans réticences!... Voilà le vrai remède. L'éducation ! . . . Quand nos fils et nos filles,sans rougir d'une curiosité malsaine, pourront entendre parler de la génération humaine, comme de la fécondation

de la fleur... quand on cessera, dans la famille et à l'école, de considérer comme « parties honteuses » les organes sacrés de la vie, — alors bien vite, à son tour, la syphilis cessera d'être une maladiehonteuse !

Dormoy approuva, d'un hochement de tête.

Seules l'aberration catholique, une mentalité de cloîtres avaient pu, durant des siècles, faire sévir ce fléau dans l'ombre, comme une dégradante rançon du péché de la chair. Nonl nonl plus ils y pensaient, c'était de l'air, — l'air pur, l'air sain de la science et de la bonté, c'était de la liberté, de la Vie qu'il fallait!...

Ils étaient arrivés, chemin faisant, jusqu'à la place Dauphine. Ils longèrent la façade de la Cour de Cassation, atteignirent le porche de la cour du Dépôt, où s'entassaient, mornes dans le soleil, les bâtiments du Deuxième Bureau et du Dispensaire. Des filles en sortaient, leur carte timbrée.

Montai s'arrêta une seconde sur le seuil, soupira :

— Voilà la caverne...

— Delenda est l dit Dormoy.

Ils allaient passer, quand ils aperçurent, stationnant devant la porte du Dépôt, un corbillard nu, où les gardiens étaient en train de charger une bière en bois blanc. Le cocher toucha. Précédé de deux employés des Pompes funèbres, suivi de personne, le véhicule noir se mettait en marche.

Ils s'écartèrent pour lui faire place.

— Qu'est-ce que c'est? demanda^Montal au sergent de ville de faction.

m PROSTITÎJÉE

Conciliant pouir la rosette, Faspect imposant da professeur, l'agent confia :

— C'est une fille qui a tué un agent, et qïui est morte ici, hier.

— Ah! oui, Rose Desbois! dit Dormoy.

L'agent ajouta, avant de tourner le dos :

— On la porte à la fosse commune* Silencieux, Montai et Dormoy suivaient de

l'œil, un moment, le convoi sinistre..- Il allait tourner le coin du quai, quand une auto resplendissante apparut, dans un foudroyant virage. Elle croisait, dépassait le corbillard, arrivait en trombe.

Le moteur cuirassé de nickels,le chauffeur casqué de lunettes, passèrent. Dans la caisse de vernis et de glaces, comme une idole sur un piédestal^ une femme trônait, droite, en ses voiles clairs. Ils n'eurent que le temps d'apercevoir le rayonnant profil... Annette!

Sans se douter qu'elle venait, pour la dernière fois de sa vie, de rencontrer Rose, sa petite amie d'Avaize, c'était Annette qui s'en allait, avant le départ pour Deauville, prendre une boisson ^acée au Palace Hôtel. Elle en aimait le hall luxueux, la clientèle de grandes fortunes exotiques, de souverains d'Asie. C'était à l'un des Thés de cinq heures tenus là, comme des foires d'amour pour millionnaires, qu'elle avait mis la main sur cette proie dorée, la plus grosse de celles qu'elle avait déchiquetées jusqu'ici, Jean Bearst, l'Australien.

Cette rencontre de destinées, l'une au sommet^

FROSTITITÉE 499

Tairtre à l'abîme, ce tragique croisement de la plus forte et de la plus faible saisissait Montai et Dormox comme un de ces mystérieux rapprochements du hasard, une. symbolique leçon.

La prostituée d'en bas et celle d'en haut avaient acccompli, accomplissaient la même œuvre. Forces nuisibles, déchaînées par l'homme, et qui auraient pu être bienfaisantes, elles retournaient, contre l'homme, l'arme qui les avait frappées. Triomphante ou vaincue, dans la lutte pernicieuse, l'une et l'autre avaient vengé, vengeaient à leur façon l'outrage fait en elles à l'éternelle victime.

— Ah! s'exclama Montai, de toute la tristesse de son expérience, de toute la certitude de sa foi, — esclave ou maîtresse, quand cesserons-nous de nous voiler à nous-mêmes le vrai visage delà femme, sous ces deux masques?... Quand comprendrons-nous qu'elle ne cessera d'être l'ennemie que si nous savons d'abord, à force de loyauté et de tendresse, en faire l'amie?... Quand y aura-t-il, enfin, des droits et des devoirs égaux, pour toutes les créatures humaines?... Une seule morale, une seule justice?...

— Ce jour-là, dit Dormoy, ce sera la fin du duel, le commencement de la vraie union des sexes... Mais, hélas! on ne refait pas, en un jour, l'œuvre des siècles!

— Bah! conclut Montai, en montrant l'Ile de la Cité, le vaisseau de Lutèce, à l'ancre dans Paris... 11 fut un temps où tout ceci n'était qu'une forêt sauvage. On a défriché, mon bon!.,.

Et tous deux pensèrent au Jeannot, évoquèrent avec un sourire confiant le petit homme aux joues rouges, le travailleur de demain. D'autres après lui viendraient, dans la nuit puis dans l'aube, qui défricheraient, sous le grand ciel libre.

B — l°U- — Impr. MoTTERoz et Martinet, 7, rue Sainl-Dcnolt, Taris

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