‹ Prostituée, romanChapitre 10 sur 11 · HIOSTITL'EE · texte numérisé non relu

HIOSTITL'EE

La triste suite, Rouen, Marseille et la grande maison de Grenelle où, malgré les terribles séries du dimanche : fantassins, tringlots, mécaniciens, tout le défilé de l'École Militaire, elle n'avait pas trop souffert, — car on avait chacune sa chambre et ce grand jardin, — tout s'effondra, dans un trou de mémoire...

Rose se levait, l'estomac barbouillé. Elle avait pris, avec les marchands de bœufs, un bitter et une mominette, — d'abord, c'était une politesse de Camélia, et puis ça ne se refusait pas... Monsieur vous eût secouée dans les grands prix !

Dans l'étroite et longue pièce, que la table et les deux bancs emplissaient toute, on s'entassait autour du ragoût de mouton aux haricots. Une soif tenaillait Rose, elle avait les mains moites, le .sang rélançait, aux paumes. Alors, autant pour apaiser la brûlure que pour noyer son spleen, elle vida d'un coup son petit carafon. Ninette, piquée de zèle, l'imitait, commandait une bouteille de Mâcon. Rose surenchérit. La sous-maîtresse, ravie, apportait deux, puis quatre fioles. A petits coups de fourchette, elle brisait la cire, puis, — la bouteille prise dans l'étau de ses genoux, — elle extrayait le bouchon, magistrale, avec bruit. Des cris et des rires accueillaient les tournées. En bas. Monsieur les mentionnait soigneusement à mesure, au registre. L'apparition de deux bouteilles de Champagne, — envoi des marchands de bœufs qui dînaient en cabinet particuHer avec le petit ménage, et dont

on entendait, à travers la cloison, le tapage obscène, — surexcita Tivresse.

Rose ne pensait plus à rien, quand après avoir absorbé, en guise de pousse-café, trois petits verres de fine, elle redescendit à l'estaminet. Les murs, avec leurs réclames de liquoristes, les tables, le sol, dansaient autour d'elle. Incessamment, la porte battait. Des rustres aux doigts noueux, marchands de la Villette, fournisseurs de l'abattoir, entraient, s'asseyaient, payaient à boire.

Habitués à manier le bétail, ils plaisantaient comme ils eussent assommé, à mots grossiers, lourdes claques sur les épaules nues.

Rose, la peau marbrée, se mit à hurler soudain. L'injure écumait à sa bouche, le dos lui cuisait, et, dans sa cervelle confuse, une révolte tourbillonnait... Dressée en pied, elle saisissait un escabeau, allait le lancer à la tête du campagnard...

Stupéfait d'abord, et aussitôt furieux, il envoyait à Rose, dans l'estomac, un coup de poing qu'elle ne reçut qu'à demi. Monsieur l'avait attrapée au chignon et la tirait en arrière par les cheveux, si rude qu'elle poussait des cris de bête égorgée...

Mais, de sa forte poigne. Monsieur lui ferma la mâchoire. Et l'ayant poussée sur une banquette, il leva l'autre main, pour la faire taire.

Rose, une côte froissée, renifla ses larmes, afin d'éviter le coup. Elle gémissait, d'une plainte continue, si énervante que Ninette vint s'asseoir près d'elle.

Zli PROSTITUÉE

— Ferme ça ! dit-elle, compatissante.

Elle lui tendait un verre de vulnéraire. Rose l'absorba inconsciemment.

Madame, au tumulte, était accourue. Avec lenteur, car elle ne pesait pas moins de cent vingt kilogs, mais avec majesté. C'était la marque de tous ses gestes. Sa gorge fluctuante, pareille à d'énormes vessies de porc, tremblait d'indignation. Elle croisa sur son ventre obèse ses mains brillantes de bagues, et foudroyant Rose :

— Où vous croyez-vous donc, ma fille? Ici, c'est une maison distinguée. Demandez pardon tout de suite, à ces messieurs.

Rose hésita... Tout envoyer faire fiche?... Mais où aller? Et ses dettes!... Un regard de Monsieur, perspicace et menaçant,. l'avertit* que si elle prétendait jouer la fille de l'air, sans régler d'abord son compte, il ne traînerait pas, lui, à lui régler le sien...

Le lâche conseil de l'ivresse, après l'impulsion sanglante de tout à l'heure, s'infiltrait en elle. Ici, on n'était pas plus mal qu'ailleurs... Elle avait ses habitudes... Qu'est-ce que ça lui faisait de s'humilier?... Devant ceux-là où devant d'autres!... Est-ce que son lot éternel n'était pas de tout supporter? d'endurer l'outrage, la misère, la faim, et quand on l'avait bien meurtrie, de tendre encore sa chair docile, au plaisir du maître?

Elle se rassit, exphqua :

— J'ai vu roiige... Tu m'as fait mal, aussi...

Elle caressait, de sa main servile, le mufle rouge et mal rasé de l'individu qui, séduit, la regardait avec des yeux drôles : Elle avait du poil, la blonde!

— Sûr!... dit-elle en écartant son peignoir. L'homme, décidément conquis, frappa sur la

table :

— J'offre le punch, fit-il, en matière de réconciliation.

Quand elle eut trempé ses lèvres dans le vitriol brûlant. Rose sentit qu'elle ne lui en voulait plus, mais plus du tout... Il cognait dur, eh bien, ça prouvait qu'il avait de ça! Elle tâta, d'abord, les biceps renflés en boule, sous le drap râpeux du veston...

Satisfaite, elle laissait les mains calleuses en même temps palper sa chair, étalait orgueilleusement, sous la caresse, ses jambes moulées dans la fine soie luisante, les hauts bas noirs.

Le bol vidé, elle hoqueta :

— Tu montes?...

Amoureusement, furieusement, elle jouit de l'heure, par tous ses sens exacerbés. La griserie sexuelle, au fond de son organisme détraqué, se mêlait à l'ivresse sombre de l'alcool. Elle n'était plus qu'instincts lâchés, bête soumise et folle, léchant la poigne.

Elle redescendait, brisée, au bout d'une heure, recommençait aussitôt l'incessantmanège. D'autres chents, d'autres boissons et d'autres stupres se succédèrent, comme tous les samedis, comme tous

les soirs... Ce jour-là elle en compta, — ou plutôt Monsieur en compta pour elle, — quinze, car elte avait perdu, une fois de plus, toute notion exacte. Sous 'es mains qui la dévêtaient, brutales ou lentes, sous les poids anonymes qui l'écrasaient, bras ballants, elle se rêvait morte, revenue à l'époque où, rue des Boulins, danslachambre funèbre tendue en étoffes noires, larmées d'argent, elle se prêtait sur le lit-catafalque au rut macabre de quelque maniaque, qui sous le drap tiré en linceul la possédait, membres inertes et lèvres closes, comme un cadavre.

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