PR0STITUÉJS
les. dessous sinistres de la prostitutian^ tout l'affreux envers d'une vie qu'elle avait rêvée joyeuse.
Ainsi c'était dans le: plaisir comme partout 1 Il n'y. avait, pas de justice 1 Les unes, tant que les <50uvrait la complicité masculine, pouvaient se promener à l'air libre, tromper, ruiner, donner la syphilis à loisir. Elles roulaient en auto, ellesr portaient des chapeaux à plumes; Elles étaient sacrées, intangibles; Rose envia, violemment, ces riches,. <îes privilégiées. Elle se sentait faite^pour l'aris* tocratie de l'amour.
Pas- de danger qu'on les: arrête, celles-là! Elles pouvaient trainer leur» jupons de soie sur le bourlevard, faire les belles au Quartier Latin... Nonl <5ellesr que lés paniers: à salade charriaient, du matin au soir, celles qui toutes les nuits, emplissaient le Dépôt, par voiturées, c'étaientles pauvresses comme: ^Ue, celles qui en étaient réduites à ramasser. leuTi pain dans le ruisseau; celles qui avaient cessé de plaire, ou que la guigne poursuivait; celles qui sans in^ruction, sans métier, sans beauté, bonne» à rien, chaque jour moins jeunes, étaient le rebut, du passant, la proie de l'agent, un infime et rilome prolétariat 1
C'était sur celle&-ci, seulement, sur celles-ci que «'abattait sans répit la répression. Rose songea, avec horreur, à la corvée du lendemain : qu'est-ce que M, Lortal allait faire d'elle? Le Dispensaire lui souleva le cœur, d'avance. Et.après?...Et aprèsr?
Le dos osseux de la viâlle haletait, toutcontresa
PROSTITUÉE 15â;
poitrine, d'une respiration courte; Rose contem* plait, frappée d'effroi, la peau, du cou grenue,, lea. frisons blancs sur la nuque en cordes. Il lui sembla, toucher son propre spectre. Vieillir lainsi!... Cette abjection était-elle possible? Gomment étaîtrcUe possible?
Un bruit; de verrous la tira de sa rêverie. G'étaitla porte du « Tiroir » qu'on refermait sur une dernière fournée. Le quartier des femmes achevait de s'apaisear, dans le jour cru des lampes. Le Dépôt, ce soir, «vait son compte...
L'aube, à travers les soupiraux grillés du. dor^ toic, filtra enfin soft jour blêmOi Rose, qui venait de s'endormir brisée, s'étira, les yeux gros. Où était-elle? Elle regardait avec stupeur les murs jaunâtres, les visages terreux de ses camarades de lit» Aux traits tirés, aux yeux bouffis, apparaissaient mieux l'avachissement, les tares; Les corps se soulev^aient, las. Des matinales se rajustaient en bâillant, debout, sur leurs paillasses.
Elle balbutia :
— Quelle heure est-il?
La galeuse, impressionnée par la beauté et la relative élégance de Rose, répondait avec une nuance de considération :
— Ginq heures donc! Vous n'avez pas entendu la frangme sonner le réveil?
Mais, de: l'autre côté, la vieille ne bougeait pas. Elle avait la bouche serrée, les yeux grands ouverts, une immobilité si raide que Rose s'étonna..
i52 PROSTITUÉE
Penchée, elle crut bon de secouer sa voisine, une main à l'épaule. La tête dodelina, docile. Rose s'épouvanta, prit les mains décharnées. Elles étaient froides.
La galeuse cria, la première :
— Elle est morte !
Rose lâcha les mains molles, en poussant un cri aigu. Alors ce fut un affolement, on enjambait le» paillasses, on se bousculait, pour mieux voir, dans un bourdonnement de peur et de curiosité. Quelques voix pitoyables s'exclamèrent, couvertes par les réflexions brutales qui s'échangeaient, banalement, de toutes parts. Rose sanglotait, dans une détente nerveuse. Compatissante, une grosse blonde s'enquit. La galeuse expliquait :
— Elle était tout contre. Ça l'a saisie!...
Mais déjà, sous l'œil des sœurs affairées et du directeur prévenu en hâte, le cadavre, porté par des hospitalisées à la jupe blanche, au corsage de droguet, s'éloignait au milieu de l'indifférence générale. Chacune roulait sa paillasse gaiement, dans un bruyant tumulte.
On s'aidait, l'une l'autre, au chargement. Leur lit sur l'épaule, toutes à la file indienne s'en allaient, pliées sous le faix, une main à la hanche. C'était tout le long de l'escalier du magasin un double cordonvivant,montéedeslargescarrésgris, descente auxmains vides.Puis, dansledortoir devenu parloir, agrandi de tout l'espace des Uts de camps redressés contre le mur, le piétinem' nt commençait. En
attendant la soupe, — apportée des cuisines en de grandes marmites, et que les sœurs distribuaient à huit heures et demie, par demi-gamelle, — les unes jonchaient les bancs du pourtour, les autres se promenaient ou causaient, patiemment, par groupes.
Une trentaine seulement, devant les cabinets, guettaient leur tour d'entrée, pour procéder à une toilette plus que sommaire. Une ou deux vieilles gamelles bossuées étaient les seules cuvettes disponibles. De lavabos, néant. Rose, enfin, put à son tour prendre un peu d'eau, au robinet unique. Elle tendait, à la fraîcheur délicieuse du jet, ses joues brûlantes. Du coin de son mouchoir, elle tamponna, longuement, ses yeux gonflés. Le Loing s'étala miroitant, dans son souvenir... Mais une poussée maussade la bousculait :
— Après toi, s'il en reste 1
Les premiers jours, Annette avait vécu dans un «ndolorissemeiït heureux» Elle continuait.à aUai! à ratdier, où ses mines lasses, ses yeux battus lai valaient des plaisanteries, une sympathie eatca initiées, satisfaites d'en compter une nouvelle. Elle continuait à revenir aussi, deux ou trois fois par semaine, au rez-de-chaussée de la rue des Mathurins.
Un Dûmes empressé, amoureux, l'y attendait. Les gaucheries, déjà plus expertes, la tendresse amusée, le charmant corps juvénile d'Annette le conquéraient, mieux que n'avaient su faire jusqu'ici ses précédentes aventures. Commencées à la houzarde, elles finissaient de même. Cette fois, il se laissait prendre à ce charme de novice encore pudique, et pourtant hardie, à la malice tendre de <îette âme sincère.
Il s'était promis, avant, de ne pas la revoir, de
PROSTITUÉE f5S
disparaître, comme un malfaiteur, le coup fait. Après, il n'avait pu s'empêcher de la désirer davantage. Chaque Tencontre, au Heu de le détacher, l'attachait.
Avec une inquiétude croissante il guettait, sur ta peau brune, l'apparition du mal. Était-ce là, au haut des cuisses, où un ambre plus sombre colorait le satin lisse, ou bien ici, où un duvet si fin dorait le torse grêle, qu'elles allaient apparaître, tes redoutables taches, à présent disparues de son corps à lui, et dont, en dépit des prédictions de Montai, il narguait l'improbable retour. Il n'éprouvait nul remords, considérant au fond l'avarie — maintenant qu'il en était atteint, et ne s'en portait pas plus mal, — comme un accident presque négligeable.
L'élixir de Kopoulo, parlez-moi de çal II avait renoncé à la pommade merveilleuse : les frictions exigeaient trop de soins, et lui avaient causé d'ailleurs une irritation des plus vives, un érythème cuisant, d'un vilain rouge vineux. Il avait aussi, du même coup, suspendu le traitement de Montai, ces satanées piqûres d'huile grise, à la fesse, qui exigeaient tout un cérémonial, et vous laissaient ensuite une de ces courbatures! Il leur attribuait, — déchargeant Kopoulo pour accabler Montai, — le commencement de stomatite dont il avait été durant quelques jours, affligé : salivation énorme, langue gonflée... Foin des remèdes, pires que le mail 11 avait cessé tout, et allait mieux.
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Ah! bien, s,'il avait cru le docteur, il ne s'agissait rien moins que d'un traitement de six années... D'abord quatre curés de six semaines, espacées, heureusement... Il ne lui en aurait pas moins fallu monter cent quatre-vingt fois, la première année, les cinq étages de Robert, pour absorber sa fameuse huile ou son protoiodure, — la seconde année cent cinquante-cinq fois, et ainsi de suite, pendant quatre ans encore! Au total mille injections souscutanées où vous savez! Non, autant vivre assis sur une pelote à aiguilles !
Aussi bien, — méthode Kopoulo ou guérison par la peti e, — les gênantes plaques s'étaient résorbées, discernables à peine par un léger ton fauve. Insouciant, Dûmes s'était remis à vivre, comme par le passé. Des prescriptions si sévèrement recommandées par Montai — (ni rapports sexuels, ni tabac, ni alcool, ah! bien oui!) — il négligeait, chez lui, jusqu'aux moins astreignantes : objets de table ou de toilette individuels, linge blanchi à part, etc.. Ce n'était pas faute que le docteur eût insisté, pourtant, sur la possibilité de la contagion médiate... Bah!
Il s'était borné à faire expulser, par les gens du troisième, cette misérable Lisa, source du mal. Une lettre annoyme, et tapée, les avait avertis du péril que leurs enfants couraient. Cette fille était « un danger public... »
Dûmes, quand elle fut dehors, avait respiré. Rien ne le dérangeait plus, avenue Kléber. Déci-
dcment, c'était une mauvaise affaire que de s'encombrer de maltresses' à domicile. Témoin, cette petite Rose. Il avait frisé là de gros ennuis. Quand la maternité s'en mêle!... On ne sait jamais comment on en sortira, d'histoires pareilles. Évidemment, Rose ne devait pas avoir la conscience tranquille. Si elle ne s'était pas rebiffée, si elle s'était laiss^. mettre à la porte si facilement, et ne l'avait plus relancé, depuis, — c'est qu'elle devait être enceinte d'un autre que de lui. Ils avaient travaillé à plusieurs...
Cette persuasion, bientôt certitude, achevait de rassurer t on égoïsme. Il se disait, avec un complet détachement, nuancé pourtant d'un souvenir favorable ; a Qu'est-ce qu'elle a bien pu devenir? Il faudra que je demande à Sarrat... Et son enfant?... » Vivant, mort? Il n'y songeait même pas.
Quant à Lisa, ce n'avait été qu'une passade. Bon voyage!... Il avait été mal inspiré, ce jour-là.
Installé dans son cabinet de travail, il reprenait à toutes choses un goût plus vif, téléphonait, d'une voix alerte, des rendez-vous, des ordres de vente, d'achat, raturait le brouillon d'un discours à prononcer bientôt, devant l'Hôtel de Ville de Marchanges, pour l'inauguration prochaine, sur la grande place, d'un « Sanatorium des vieillards » (risposte à l'Asile pour Enfants, créé, à l'autre bout du village, par le député réactionnaire, Jean de
Liéville : M. le duc).
Vis-à-vis de Poyère, rencoûtré à la Boupae, .il affectait, par prudence, une discrétion, sous-eatendait pourtant un doute : « Était-^Ue ai vierge ^e ça? » Nul besoin que les tiers se mêlassent de l'affaire, Vy crussent engagé aussi à fond.
Car il avait beau ^e raisonner, cette Annette, décidément, lui tenait à cœur. Il songeait, loin d'elle, à la douceur de sa chair, au parfum de ses cheveux, un peu amer. Il évoquait son sourire, ses yeux. Il délibéra même si, pour l'avoir plus à lui, il ne l'installerait pas, — ainsi qu'avait fait Poyère pour Glo, — mais en moins grand, oHl en moins grand... Et un peu plus tard.
Il réfléchissait qu'il serait toujours- temps. Mieux valait attendre que la maladie se déclarât; bénigne, on pourrait voir. Grave?... Il hésitait, puis, d'un haussement d'épaules, tranchait le cas. Avec de l'argent on remédie à tout. Et au besoin Montai était là...
En attendant, le désintéressement d' Annette était tel que de menus dons le comblaient : une montre d'émail vert cerclée de demi-perles, un nécessaire en cuir de Russie, un trois-quarts de martre, pour l'hiver... Dûmes, avec cela, s'estimait grand seigneur : il savait faire les choses!
Un petit bleu, griffonné d'une écriture inconnue, mais très personnelle, — «Abruti de Jean, qui lui remettait ça à table, devant Mme Dûmes ! » — tombait au bout d'un mois dans sa quiétude, comme le caillou dans le purin d'une mare.
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Annette^ qu'il n'avait pas vue depuis trois jours, avançait d'un soir le rendez-vous^ Quelque chose d-urgenfcà lui dire...
Méfiant^ il i ongeait un instant à se dérober, mais la tentation charnelle était la plus forte. Bt puis, en admettant qu'elle ressentît les premières atteintes, qui le forçait, à avouer, lui^ son dessein prémédité? Il pouvait fort bien jouer la surprise, même, — un propos de Montai lui revenait en mémoire, — feindre l'ignorance sur son propre état,.. Qui sait? au besoin, si le mal était grave, rompre les chieais, objooter : « — AM pardon I je^ t'aime bien, mais tu comprendSj la santé,.. » Qu'est-ce qui le liait, après tout?
Annette, la familiarité naissant^ s'était très vite apprivoisée. Elle jouissait, avec une sécurité candido, de cette affection où sous le plaisir, donné par elle plutôt que reçu, elle ressentait pour la prer mière fois un attachement, la douceur d'être aimée, désirée, après avoir été si longtemps, dénuée de tout. Aux conseils de Clo, la pressant d'extraire, de cette liaison, tout ce qu'elle pouvait rapporter, elle hochait la tête, répondait : «Passivité! — Comment il te laisse retourner chez Sicheknayer? s'exclamait Clo, indignée. — C'est moi qui veux continuer à travailler... »
Et Ck) de ricaner. Annette entendait encore la voix moqueuse. Mais, tout en faisant sa toilette du soir, vcdets clos et fenêtre ouverte, elle souriait^ confiante. Un phalène tournait autour de la
ieo PROSTITUÉE
lampe. L'odeur vanillée d'un pot d*héliotrope embaumait la nuit tiède.
. Soudain, Annette s'était arrêtée, avait posé l'éponge. Une érosion minuscule, sur la peau brune, était visible. Comme elle ne ressentait aucune douleur, elle ne s'en préoccupait pas outre mesure, encore qu'elle eût la terreur des accidents vénériens, depuis certain repoussant visage de femme, vu un jour, sans nez, le front couvert de gommes...
Non, ce n'était rienl
Au rendez-vous suivant, rue des Mathurins, elle jugea inutile de révéler cette petite misère, oubliée bien vite dans l'ardeur des étreintes, et la détente des causeries. Toute dévêtue, dans le lit au saccage, ils conversaient en riant, lui caressant, sans écouter, la rondeur de l'épaule ou du sein, elle vidant son sac, tous les potins de la boîte, les aventures amoureuses, souvent peu croyables, des ouvrières de Sichelmayer, du trottin à l'essayeuse...
Mais, depuis, elle commençait à s'inquiéter. Soir et matin, à longs jeux de glaces, elle étudiait le bobo. En cinq jours, il avait étonnamment grandi, large maintenant comme une pièce de dix sous, d'un rouge sombre au milieu, sécrétant à peine, et délimité par une dure lamelle circulaire, ployante comme du parchemin.
Annette alors s'était résignée au petit bleu; il fallait consulter son ami... Elle arrivait tourmentée, honteuse, et après quelques tergiversations elle se décidait, balbutiante, à l'aveu.
Dûmes, après constat, se souvint du chancre initial, négligé par lui. Cracl c'était le commencement... Il bouffonna, fit l'indifférent, pour la réconforter... Mais une appréhension légère, à la vue de la terreur d'Annette^ s'infiltrait en lui. Le regret n'y était pour rien.
Il était de ceux qui ne s'embarrassent pas de considérations attendries, une fois le fait accompli. D'une moralité exigeante pour les autres, autant par tactique destinée à couvrir ses propres tares, que par une incohérence assez fréquente chez les déséquilibrés de son espèce, Dûmes était, en affaires et en amour, un de ces nombreux criminels sous le masque, dont la vie honorée assassine et vole, à Tombre du Code.
Il se repentit, devant le désespoir d'Annette, — c'est toujours ennuyeux, les larmes, — d'avoir prolongé l'aventure. Ahl si cette petite ne lui avait pas tenu à la peau... Il fit effort pour la consoler, la câlina de- petits mots estropiés et bêtas. En même temps il se jugeait magnanime, ayant dépensé sa bonté sans espoir de retour : Annette, aux premiers baisers, s'était rétractée. Non, pas aujourd'hui!... Et lui-même, tout compte fait, n'en éprouvait qu'une envie médiocre. Ils se quittèrent plus froidement.
Le rendez-vous suivant fut décisif. Dûmes, exact d'habitude, au point d'arriver souvent lé premier, était en retard. Annette, son chapeau sur la tête, l'attendait avec une anxiété fébrile. Du
• seuil, il la vit chai]^G^ les yeitxitteurtris. d'un- large cerne. Le regard d'Aimettei d'abord fuyait le sien, puis, s'y implantait^ inquiet, suppliant.
— Qu'est-ce qu'il y a? ditril, impressionné. Elle soupirait, à voix basse :
— Ça ne va pas, pas du tout.
Elle expliquait,.releyaitses jupes; elle dut prendre la main de DumèSj peu soucieux de. pousser plu^^ loin l'examen. Elle avait, des deux côtésrde^ l'aine^ une enflure indolente, mais froide, aveei des. ganr ^ions durs, roulant sous le doigt.
Il hocha la tête.
Elle murmura^ plus has: encore :
— Et ailleurs, ça me fait maJ, regarde.
Elle se renversa sur le couvre-pied bleu. Il renvoyait, gêné, une autre Annette, ainsi abandonnée, intacte. Il entendait^ au lieu de ce faible souffle,; lecri strident i..
Elle montrait, avec une impudeur touchante^ sa pauvre chair intime, blessée. Dûmes, pris d'un dégoût brusque, revit son œuvre.
Il se taisait, avec une envie sauvage de lui tourner le dos, de la planter là, de ne jamais la revoir. Sob désir, dont tous ces. temps il avait été hanté, s'évanouissait, faisait place à une répulsion irraisonnée et profonde. Il sentit, aux yeux interrogateurs^ qu'il fallait parler. Et il parla, abondamment.
Ce ne serait rien. Il n'y avait aucun motif poitr qu'elle fût malade. Simple.inflammation.Tousdeux se portaieat à merveille, n'est-ce pas? Peut-être
pourtaiût a'avaient-ilsj pas^ été assez raisonnables? EUb^ si. délicate?... Peut-être fallait-il qu'elle se r^ôsât un peu, cju'on s'aimât moins souveirL.. D'aiUeurSj si elle était inquiète, elle devrait ooiïsudter un bon médecin. Il pouvaitlui en indiquer plusieui^, le: docteur Kopoulo, notamment. Et^ de force, il .lui mettait dans la> main un billet bleu,, cent fraaafis — il n'avait, que? cela sur lui. Si! SiJ — Elle aurait quelques frais à payer;..
Confuse, Annette se laissait faire. Sa tendreesej quoique gênée, eût voulu s'épandre. Elle eût étôrsi heureuse, comme l'autre fois^ d'être choyée, cooQf s€uee.»» ■
Mais Dûmes brusquait l'a Au revoir ». Le mirage, s'était envolé. Il n'avait plus devant lui, au lieu du corps adorable, de la douce: p^au. d'ambre, des grands yeux bleus, tendres et vifs^ que de la souffrance, et de la maladie. Deux choses dont. il avait, horreur, et auxquelles; la conscience de les avœr causées ajoutait un inavoué, mais insupportablemalaise.
Il baisa. légèrement Annette au front, sortit le: premieFi L'air de la rue lui sembla délicieux. IL l'aspirait, comme une délivrance. Allons, elle l'avait çuty cette petite! II. suffirait de mettre le prix au lâchage, pour être correct avec Poyère. Les choses s'arrangeDaient I Tout s' arrange. . .
Et les choses, comme il l'avait prévu, mais autrement; qu'il ne l'avait prévu, s'arrangèrent.
Annette, déçue par l'attitude de Dumès^ par la
sécheresse de l'adieu, rassemblait, dans son souvenir, des impressions diverses. Il l'avait souvent brusquée, choquée. Il venait de la quitter sans gentillesse... Ëtait-il si bon que cela? Elle se sentit abandonnée, seule de toute sa peine.
A l'atelier, elle n'osait se confier à personne. Elle tremblait que sa douleur, plus morale que physique, la trahît. Pourtant elle marchait avec gêne; elle avait une courbature de tout l'être... A qui demander conseil?
Raoul? Non, cela l'humihait, dans sa pudeur, sa délicatesse féminines. Elle préférait ne pas le revoir de quelque temps, guérir. Elle lui écrirait, dans une semaine ou deux, s'il n'avait pas donné signe de vie, avant. Elle espérait bien que si.
Clo? Mais son orgueil souffrait de cette révélation... L'ignorance et l'effroi qu'elle avait des maux vénériens la torturaient, d'une honte secrète. Si elle avait contracté cette affreuse chose, que tout le monde l'ignorât 1 Mais où, comment avait-elle pu?... Elle avait entendu dire que cela pouvait s'attraper par hasard, un verre auquel on boit, un siège de cabinets malpropres... Elle ne soupçonnait pas la vérité, simple, et tragique.
C'est ainsi que Dûmes, étonné de ne plus entendre parler d'Annette, — la relancer, pas si bête! — sonda en vain M. Poyère. Non, Clo n'avait pas de nouvelles d'Annette...
— Mais, vous-même, vous ne la voyez donc plus ?
— J'espace...
— Çanebichaitpas?
— Heuh! heuhl Je ne sais pas si elle était très saine...
Il gardait une réserve. L'insinuation suffisait pour l'instant... Inutile d'en dire plus, au cas où Annette se soignerait sans éclat. Et de toute façon, il détournait les soupçons personnels... D'ailleurs, il était tranquille. Personne ne se doutait de rien. Seul, Montai... Et Montai! C'était, avec les indifférents, le silence fait homme. D'ailleurs, le secret professionnel le liait... Et puis. Montai ignorait Annette.
A quoi tiennent les choses? Le jour même où Dûmes se faisait cette réflexion, un de ces hasards dont fourmille la vie, plus romanesque que tous les romans, démentait le calcul.
Annette, qu'un article de journal sur la syphilis, lu naguère par hasard, avait avertie du danger des charlatans, s'était méfiée de Kopoulo. Son nom s'étalait sur trop d'affiches, avec des phrases grandiloquentes, encadrant une photographie décorée d'ordres moldo-valaques. L'article vantait les consultations gratuites de Saint-Louis. Des médecins éminents s'y relayaient, des traitements étaient prescrits, des médicaments distribués.
Courageusement, Annette un matin s'en était allée jusqu'au vieil hôpital. En apercevant audessus des murs anciens, puis par la grille ouverte, les larges toits, la façade sévère, briques rouges et pierre grise, des bâtiments du temps d'Henri IV,
i66 PROSTITUÉE
^Ue avait failli rebrousser ohemin. Des groupes stationnaient sur le trottoir; un sillomiement de gens de toute sorte, en veston, en blouse, un artilleur en uniforme j des femmes en cheveux, d'autres chap^utées comme elle^ tout ce mouvement anonyme décidait enfin Annette à entrw-
Elle avait attendu, avec les autres, dans: une immense pièce claire, où s'alignaient des rangées de banca, puis, à son tour, l'heure des femmea ven^e, elle, était entrée dans la salle de consultatioa, déjà pleine.
Elle bourdonnait d'un brouhaha de voix, d'une agitation de consultantes en train de se dévêtir à. demi, pour dénuder le membre malade ; des dos blancs s'étalaient, dans le jour clair de» hautes baies; des infirmières allaient et venaient, avee leurs blouses grises; Au fond, derrière des taibles e&tre lesquelles les médecins, étaient assis^ examinaient les malades, un groupe serré d'assi»r tants se: maissait,. étudiants: penchant leurstâtes. curieuses, docteurs en quête d'un renseignement, toute une galerie passionnée: de science, ve&uetlà: pour s!instruire, apprendre à soulager la. misère humaine.
Annette, voyant qu'on ne faisait attention à p«^ sonne, — les malades, uniquement préoccupées d'ellesi-mêmes, et les médecins, du. mal, — se rassurait; Elle se tenait debout, au milieu^ héritante, cherchant du regard une indication. Elle était. vetuesohrement.de gris, — un feutre gris, avec une
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seule rose, sur ses bandeaux cmdulés. /Elle tres-^ Baillft, on la hélait :
— Et vous, Mademoiselle ?
Sa distinction 'et son inexpérience ^ qui tranchaient sur ses voisines, avaient été remarquées par un dies médecins assistants, 'en train de causer, dans le fond de la pièce, avec une autre personne dont Annette aperçut d'abord la longue taille maigre, le • front chauve et l'air bon.
C'était Montai, qui, venu à Saint-Louis pour voir le docteur Hurtrel, chef du laboratoire, dont les recherches microbiemies l'intéressaient, était entré, en passant... Il était avec un de ses élèves préférés, Dormoy.
Quand il avait quitté l'hôpital où il dirigeait un des services, pour sa chaire à la Faculté de Médecine, Montai avait pris soin de faire nommer, àl'um des postes enviés de médecin assistant, le docteur Dormoy. Un travailleur, qui ferait de bonne besogne 1
— Regardez donc cette petite, mon cher maître^ venait de lui dire Dormoy.
— Elle a l'air malheureux. Appelez-la... Intimidée, Annette s'approchait, contait en rougissant sa peine.
Dormoy, avec cette bonne humeur qui le faisait aimer de tous, lui tapota gentiment la joue. Ses. manières familières, qui mettaient vite le malade en confiance, ne la froissèrent pas, elle y devinait une pitié.
i68 PROSTITUÉE
— Voyons, voyons, ma petite, venez par ici.
Il la faisait pénétrer dans un étroit cabinet vitré, ouvrant sur la grande salle. Un fauteuil élévatoire l'encombrait, avec une petite table chargée de spéculums, d'ouate, et de bains aseptiques. Montai, intéressé par la physionomie gracieuse d'Annette, l'intelligence des yeux, entrait avec son élève, refermait la porte.
— Asseyez-vous là, dit Dormoy, laissez-vous aller et ne craignez rien : Monsieur est un grand professeur.
— Je n'ai pas peur, murmura Annette, à demi rassurée, confiante pourtant.
Le visage ouvert de Dormoy, son air de jeune gravité, sa bouche rieuse dans la barbe rousse en pointe, surtout son regard si clair, presque magnétique, impressionnaient Annette. Et l'autre aussi avait l'air d'un si brave homme... Elle se renversa, ses mains devant la figure, guettant au travers.
Elle n'éprouvait, pour la première fois de sa vie, ni coquetterie, ni pudeur. Elle ne se sentait pas femme, devant ces hommes d'une catégorie à part, lointaine et haute. Elle n'était qu'un paquet de chair douloureuse, une âme d'angoisse, suspendue au verdict.
Dormoy ouvrait les branches d'acier, introduisait le bec de canard. Examen presque superflu, tant le diagnostic était visible, et qu'il prolongeait pourtant, avec une lenteur méticuleuse... Il cligna
de l'œil vers Montai. Pas d'erreur, la pauvre petite était poivrée.
— Courage ! dit Montai, ça ne sera rien. Vous êtes en bonnes mains. Au revoir, Dormoy.
Il s'éloignait, pensif. Et cette société qui se croyait quitté, quand elle avait emprisonné qpielques contagieuses 1 Eh bien! et l'imbécile, ou le misérable, qui avait contaminé cette enfant, est-ce qu'on l'emprisonnait, celui-là ?
Annette ne se méprenait pas à son air sérieux, au visage ferme de Dormoy. La porte refermée, elle hoquetait en brusques sanglots, malgré les bonnes paroles dont il la bourrait.
— Non, c'est peu de chose, vous guérirez, affirmait Dormoy, paternel, surtout si vous revenez, si vous faites bien tout ce que je vous ordonnerai...
Il s'enquérait discrètement, s'attristait à mesure. Ainsi elle n'avait connu qu'un seul homme, et il n'y avait pas plus d'un moisi... Qu'est-ce qu'elle faisait? Avait-elle des parents? Annette, neuvement, disait son nom, donnait quelques détails, que Dormoy intéressé, notait, d'un souvenir net. Elle écoutait, de toute son espérance, cramponnée à la guérison, les recommandations que le docteur lui donnait, tout en relisant l'ordonnance de médicaments (ju'il venait de griffonner. Elle la prenait en tremblant, touchée aux larmes, promettant de la bien suivre, et de revenir, dans huit jours. A la pharmacie, elle attendait à peine, échangeait le
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bon contre pommade etpAules. EUe-parteât/ eidiiii
presque heureuse.
Docilement, die était revenue, |du^eurs fois. Son épouvante, devant la sévérité de ^Borwroy,«e dissipait à demi. Les accidents diminuaient d'intensité. Elle avait repris, à l'atelier, où on ne «e.d€ratait de rien, l'assiduité de naguères. EHe se préparait même à écrire à Dûmes, pour lui don«er de^es nouvelles, puisqu'il n'avait pas écrit le premier.
Pourtant de jour en jour die retardait, mortifiée par un ressentim^ent d'amour-propre, — 'il ne tenait donc pas du tout à elle? — par une honte aussi, qu'elle ne pouvait dompter. Avariée, quelle horreur! Elle ne se doutait encore de rien, attribuant son malheur à une contagion différente : les Wi-c. (dégoûtants) chez Sichelmayer... Au fond,ce silence de Raoul témoignait une réserve assez naturelle, qu*etie eût elle-même partagée. Elle le suspectait si peu, que, candide, elle avait conté, la veille, toute son aventure à Dormoy, devant Montai.
Si solide et si vieille que fût son amitié, le docteur n'avait pu, seul, retenir un élan de colère. Il courait, tombait à l'improviste chez Dûmes. Une scène violente avait empli d'éclats de voix et de reproches, une heure durant, le cabinet de travail»
Abasourdi — comment Montai savait-il?... — Dûmes d'abord avait perdu pied. Ses regards, fuyant du cuir de Cordoue des murs aux tapis persans jetés sur la moquette rouge, invoquaient, sans trouver d'excuse valable, la chasse g^opaùt
PROSTJTllÉE. 171
à treivers les verdures flamandes, ou le majestu^eux , portrait de Sarrat En. vain, sous les sarcasmes^ indignés du docteur, essayait-il de relever le front,, de prendre d£ haut.-^ Il offrait même^ par.unalargacompensatioapécuniaire, de régarer... Le docteur, brutalement, lui imposait silence :
— Croisrtu que la santé, la vie du prochain soient dô la marchandise qui s'achète?... Eh bien, puisque tu te conduis ainsi, garde ton argent, mon vieux! Annôtte n'en sera pas moins* bien. soignée, tu peux m'anicroire! Et mieux que. toi,. encorel... MaiS;.par exemple, dès ce soir, elle saura tout ce qu'elle te doit, tu m'entends... Tout.,. Arrive que pourrai Quand oa commet. d& pareils actes, on doit être prêt, à en supporter les conséquences. Il y a une espèce de justice,. tu sais.! Va, va, je ne voudrais pas vieillir dans ta peau...
— Mais%.
— Adieu ! .
Il.se levait, partait, sans vouloir en. entendre davantage.
— Voyons, Robert!... temporisait Dûmes.
SaaQfi répandre, sans prendre, même la main
qui lui était, tendue. Montai tournait les talons. La port&daqua^ derrière lui.
Dûmes 7 restait un moment immobile, réfléchissait« Puis^ haussant les épaules^il rentra dans, son cabinet de. travail.. Que pouvaitril se passer? Rien^
Un scandale?... Mais Robert tablait au pire. Lui
jouât-il même le mauvais tour d'ouvrir les yeux d'Annette, après? il faudrait bien, un jour ou l'autre, qu'elle sût, — l'étonnant était qu'elle ne se fût pas doutée, dès le premier jour. La loi, heureusement, ne se mêlait pas de ces affaires... Donc! Et puis, tout mauvais cas était niable. Quant à la justice, une bonne blague!... Celle de Dieu, on l'eût cherchée en vain en ce bas monde. Et quant à celle des hommes;..
Il sifflota, tranquille. Et, se rasseyant à sa table, il appuya sur un bouton. Le vieux Jean parut :
— Un grog au whisky.
Avec du citron et de l'eau bouillante, rien de tel! Un coup de fouet aux nerfs. Qu'est-ce qu'il chantait, Montai, avec ses soins?... Dûmes le supposa . jaloux de sa guérison, due à un autre. Car il était guéri, ou presque. Il ne se ressentait de rien.
Il tira une cigarette de son étui de maroquin plat, l'alluma, dispersa, avec la fumée, le souvenir pénible. Annette allait rejoindre Rose, dans le passé...
Montai, en descendant l'escalier, se promettait de ne le remonter jamais. Il achèverait de payer sa vieille dette d'amitié, vis-à-vis de Dûmes, en s'occupant de sa victime. Lui, à quoi bon le revoir? Un dissentiment trop profond, une conception diamétralement opposée de la vie les séparaient. Que Raoul courût, dorénavant à sa perte ! Du moins lui, Montai, guérirait Annette.
« Quand vous reverrez cette petite, écrivit-il à Dormoy, en rentrant chez lui, envoyez-la moi. Un jeudi, avant six heures. Je la soignerai. »
Il omettait le reste. Que la scélératesse de Dûmes restât ensevelie, à jamais, avec d'autres, tant d'autres, dans le secret de son amitié et de sa conscience 1 Une conscience de médecin, quel confessionnal aux terribles secrets... Ahl pauvre humanité I Montai tristement songeait à tout ce qui se commet, et s'ignore, à tous les crimes inconnus de la passion et du lucre.
Un scrupule cependant le poursuivait : mettrait-il sa menace à exécution? Pouvait-il, sans manquer au devoir du médecin, aucjuel Dûmes s'était confié, avertir Annette? L'évidence, d'autre part, ne le déliait-elle pas? Qu'ordonnait son devoir d'ami : démasquer Raoul ou non?
Mais les jours se succédaient. Deux jeudis passèrent sans que Montai vît Annette. Il s'informa près de Dormoy. Elle n'était pas revenue àl'hôpital. Ils s'étonnèrent. Elle ne ressemblait pourtant pas à ces passagères qui suivent une consultation ou deux, puis disparaissent pour toujours, reprises 'au tourbillon de leur vie, emportées dans le grand orage de Paris...
Le lendemain du jour où elle avait vu Dormoy pour la dernière lois, Annette rentrait chez elle, après une veillée, prolongée jusqu'à minuit chez Sichelmayer. Elle suivait, — comme elle avait fait tant de soirs, depuis deux ans, — le Sébasto où les
passants, par le froid qui commençait à pincer, se faisaient rares. Jamais, depuis la rafféj elle tf avait été dehors seute; si tard. Février' gelait, squs- une: Itmeclaire.
Elle allait vite, talons sonnants sur le bitume sec. De tristes femmes l'arpentaient de^ long en? large. Tout à coup, au coin de la rue Blondel, elle en aperçut deux qui couraient devant un groupe d'agents... Chapeaux melons, pardessus courts... Elle les reconnut de suite^: Les mœurs! Un aut^B groupe venait en sens inverse^ arrêtant celle» qui stationnaient seules, sous les réverbères, ou s'étaient arrêtées, pour causer avec des hommes.
Annette, à leur vue, eut un coup au cœur. Toute l'affreuse lie ancienne remontait, lui bar-bouillait les lèATes; d'un goût amer. Une idée absurde la traversa : Ces hommes allaient l'arrêter encorel
Alors, au lieu de continuer à marcher droit, tranquillement, — elle se retroussa d'un geste irrai-sonné, et dans une volte-face éperdue, prit la fuites
Un galop lourd aussitôt s^acharna derrière eUe. Elle haletait, rattrapée. Des gens se retournaient, malveillants ; un sergent de ville lui barra le^ passage, en même temps cinq gros doigts lui meur* trissaient le poignet.
Elle reconnut l'agent qui l'avait arrêtée; le r oir de la rafle, l'homme à la moustache en brosse noire, l'accusateur qui, en même temps, la dévisageait, dece rapide regard des policiers :
— Hein, la belle ! On se retrouve.
— Lâchez-moi 1 cria-t-elle.
Et de la main libre, doigts griffus, elle se défendait.
— Le cabriolet?... Non?... Alors suivons papa.
— Lâchez-moi 1 supplia- t-elle encore, atterrée. Mais le moustachu ricana :
— Plus souvent ! Pourquoi donc qu'on se sauvait, ma biche?...
Le chemin-calvaire, le poste empli de fumée et de bruit, M. Lucas gouailleur — «Au Dépôt! cette fois 1» — la promiscuité du violon ignoble... Et puis la voiture cellulaire, où on l'entassait, elle seizième, sous l'œil terne du gardien, et l'œillade narquoise du cipal... les cahots de la route... la Permanence... rappel... le Dépôt... l'appel encore-... Une roue inexorable tournait; tournait, engrenage sansfiLa, dans sa cervelle meurtrie.
Maintenant c'est la fouille, et la porte de la cellule qu^on repoitsse, et la cornette- bleue' et noire de la boime sœur, qui s'agite, bat de l'aile, danascm rêve... Tout cela, Annettele revit, le revoit, en une»' trépidation hallucinée, une secouante fièvre', qui la; terrasse enfin, tout habillée, d'un sommeil agité, et* lourd, sur la couchette dure, dans le noir étouffant des quatre murs.
Annette dormait, quand la porte de sa cellule se rouvrit. La sœur l'appelait, du seuil :
— On vous attend.
Elle se leva, tout chancelait encore. Elle eût voulu passer un peu d'eau sur ses tempes, crier sa révolte, son droit... Mais à qui? La sœur avait ouvert d'autres portes, d'où sortaient de toutes jeunes femmes, des jeunes filles, une gamine avec sa natte dans le dos, et toutes docilement suivaient, le long du balcon de fer, la jupe noire de la religieuse.
Annette les imita, d'un pas d'automate. La lueur des lampes, mêlée à l'obscure clarté du jour, donnait un aspect de tombe au sinistre hall, avec ses galeries de cellules...
En bas, sous l'œil vigilant d'une autre sœur, un groupe se formait, devant la porte de sortie, entre-
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baillée. De l'autre côté, ganté de blanc, shako en tête, jugulaire au menton, un garde républicain se dandinait, prêt à prendre livraison des insoumises, qu'un gardien comptait. Chaque matin, à dix heures, les municipaux de service au deuxième bureau de la Préfecture, situé en face du Dépôt, — vingt mètres de cour à traverser, — faisaient ainsi la navette.
Les insoumises ouvraient, avant l'interminable défilé des soumises, l'audience de M. Lortal, souschef du deuxième bureau. Juge souverain des prostituées.
— Treize, quatorze, quinze... Il en manque unel
— Comment cela peut-il se faire?
La sœur chargée des cellules et celle qui avait assemblé le groupe s'interrogeaient, penaudes. Le gardien opina :
— Vous en avez enfermé une avec les soumises I
— Vous ne l'aurez pas annoncée I Railleuses, aigre-douces, les voix se rejetaient
la faute, devant le rang des prisonnières. Elles contemplaient la scène en silence, avec une humilité narquoise. Le gardien faisait un bref appel. Annette, à son nom, sursauta :
— C'est moi.
Elle eût voulu, dans un long cri, jeter cent paroles, tout ce qui étouffait son âme oppressée, mais la morne pesanteur de la prison, le silence de ses voisines, l'impuissante insignifiance de ses com-
m PROSTITUÉE
pagiïes l'accablaient. Et aussi le sentiment qui l'avait déjà paralysée, le soir de la première rafle, le sentiment qu -elle n'était rien, un grain de sable broyé sous l'aveugle, énorme rouleau, un fétu a«3c. mains d'une inflexible force, mystérieuse,, d^autaot plus terrible!... Mais surtout cette maladie, qup, malgré tout ce que lui avait: dit M. Dormoy, elle jugeait dégradante, honteuse... Elle n'osaitlever le front, confuse, comme sous une vagwe» culpabilité.
Bile n'entendit pas le gardien dire :
— C'est Rose Desbois... Voyez donc aux son-mises.
Elle ne remarqua pas non plus, d'abord, l'arri»-vante. Son chapeau à la main. Rose, en souriant, prenait la file;
— En route 1
Le convoi défilait, par deux, dans le vestibule du greffe, franchissait la ^ille, la porte de bronze... Un froid vif faisait se serrer les épaules, relever les collets. Annette, d'un geste machinal^ maintint autour de son cou sa cravate de renard. Elle marchait sans voir.
— Ça pince! ditRose.
Elle levait les yeux, pour la première fois, vers sacamarade de rang, quêtait une approbation.
Stupéfaite, elle dévisagea Annette... Ça, pour une ressemblance !... Mais était-ce possible ?
— Pardon, Mademoiselle?
Annette, au son de voix familier, sortait d'elle-
MQSTlXtiÉE 179
mêmre, regardait; Rose, diMMt,( avec étoûaaemaent. iliia ■ même pensée protestait en elle.» Était-ce passible ?-. Alors, du même élan elles se reconnurent.. EnaeûaJale «Ues &' écriaient :
— Rosette!
— Annie 1
r Et Umt le passé'Se levait, vivant, emplissait leurs mém-oires. Elles se prenaient les mains, s'cmiarassaient : « Toi, c'est toi l »
La gamine à la stôitte s'escla£Eait :
— Mince de fricassée 1 Attendez le pieu.
Le garde républicain eut un rire .gras, mais soudain, très digne, -+- on pénétrait dans la petite pièce qui précédait l'étroit couloir où dcwatnait le bureau de M. Lortal, — il ordonna :
— Silence!
Un autre garde se tenait devant la porte du bureau, attendant les ordres du sous-c^ef . Dans le couloir s'entassaient, à la queue-leu-leu, les premiers rangs. Annette et Rose, qui fermaient la marche, purent un moment causer, sous l'œil indiflécent d'un garçon de bureau.
A phrases brèves, qui troquaient leurs téaièbres, éclairaient des coins de vie, elles évoquaient, e<Mi- :taient leurs peines. Leur affection ancienne, à se retrouver dans un égal malheur, se cimentait, d'un Rapprochement brusque... Rose tombée si bas, dans ressources, avec cette petite!... Annetterseule, '^floaàlade... Elles se plaignaient toutes deux; et de irouver chacune leur sort moins affreux que celui de
l'autre, leur noyait le cœur, d'une pitié attendrie. Elles n'avaient eu le temps d'échanger que quelques mots.
Elles étaient maintenant dans le couloir. Leur tour allait venir. M. Lortal, comme d'ordinaire, pressait les interrogatoires. Déjà le municipal qui les avait amenées, avait retraversé la cour, amenait du Dépôt la première fournée des soumises. Muettes, Annette et Rose se regardaient profondé-, ment, les mains unies, avec une tendresse heureuse de cette étonnante rencontre. Halte trop courte dans l'irrésistible mouvement qui les emportait, presque inconscientes.
Une voix appela du bureau :
— Rose Desbois I
Elle n'entendait pas, le dos à demi tourné. Le garde répéta, brutal :
— Rose Desbois!
— Voilai
Un « Au revoir », des yeux, — et déjà Rose était entrée. Elle ne vit rien de l'étroite pièce, toute son attention absorbée sur M. Lortal, assis derrière sa table surchargée de papiers. La tête penchée, il prenait une connaissance hâtive du dossier de l'inculpée nouvelle. Il avait l'air de la plus maussade humeur.
M. Lortal, tous les jours de la semaine, trouvait à neuf heures et demie, en arrivant à son cabinet, les dossiers des arrestations de la veille, avec pièces de police à l'appui. Son premier soin, à peine
entré dans le bureau, était, non de consulter ces papiers, — il avait le temps, entre chaque prévenue, — mais quelque atmosphère qu'il fît, d'ouvrir la fenêtre grande. M. Lortal avait le sens olfactif d'une sensibilité extrême.
L'odeur du renfermé lui était odieuse, et particulièrement celle de cette minuscule boîte dont tout, prétendait-il, le papier rayé vert sur vert, le mobilier d'acajou administratif, la bibliothèque à livres poudreux et à rideaux verts, les^ tentures vertes, l'écran vert, le tapis vert exhalaient un insupportable relent, la mauvaise odeur accumulée de tant de femmes qui depuis tant d'années avaient dMlé, stationné là, en face de ses prédécesseurs et de lui, sur le coin de moquette usée... Tenace senteur des parfums au rabais, remous fade des jupes mouillées, des bottines éculées et crottées, haleines de maladie et d'alcool, puanteur des crasses indélébiles...
Sitôt son pardessus et son chapeau accrochés à la patère, le supplice de M. Lortal commençait. Il n'avait qu'un désir : se soustraire, le plus rapidement possible, à l'audience quotidienne, — en finir! Et pour hâter sa délivrance, rendre à ses narines le bienfait d'un air pur, il bousculait les interrogatoires, précipitait les sentences, distribuait, bon an mal an, avec une souveraine impartialité dans l'injustice, près de deux cent mille jours de prison, à quelques centaines de malheureuses.
Pour que M. Lortal fût plus vite rendu à sa
chère liberté, au moment de respirer tranquille^ Saint-Lazare s'emplissait de recluses. De pauvres vies allaient croupir, dans ce cloaque. Depuis que M. Lortal avait été nommé sous-chef du deuxième bureau, en remplacement de M. Guillet, la moyenne des journées pénitentiaires s'était aggravée d'un quart. Du ^temps de M. Guillet, homme équilibré et fonctionnaire ponctuel, appliquant avec mesure le draconien système, les « filles » ne passaient guère, à Saint-Lazare, plus de cent cinquante mille journées sous les verrous. Un tel régime, révoltant déjà en des mains impartiales, devenait, dans celles d'un Lortal, monstrueux.
Non que l'honorable sous-chef fût un malhonnête homme. C'était, en dehors de sa manie, un homme comme la plupart, ni bon, ni méchant, qui avait été élève passable, puis bachelier, puis employé. Il avait, sur toutes choses, des opinions immuables, celles qu'une ncioyenne éducation universitaire lui avait données. Incapable d'une idée générale, d'un jugement personnel, il était un des innombrables produits de cette machine à décerveler, qui fonctionne, avec privilège de l'État, sous le nom d'enseignement secondaire. La société pour lui était bien faite. Il n'avait jamais réfléchi au comment, ni au pourquoi. Esclave né du principe d'autorité, il emprisonnait, arbitrairement, des innocentes, d'abord parce qu'il touchait pour cela, à la fin du mois, de réguliers appointements, ensuite parce qu'homme d'ordre, d'économie, bon mari, et bon
pèr€, il estimait n'avoir affaire qu'à des coupables. Il abondait, à ce sujet, en phrases clichées* Parfois même, il émettait, négligemment, quand il s'entre^ tenait avec M. Valy, le chef de bureau, des citations latines.
M. Valy se paraissait jamais à l'audience quotidienne. Il se réservait pour les séances bi-hebdomadaires dites d'inscription, où étaient décidées les^ mises en carte. Il se déchargeait du reste sur M. Lortal. M. Lortal, le dimanche, se déchargeait lui-même sur ses employés subalternes. Ils avaient mission de relâcher, au petit bonheur, les inculpées ordinaires, c'est-à-dire toutes les innocentes arbitrairement arrêtées. Les autres attendaient au Dépôt, du samedi au lundi, la condamnation déflr nitive.
Au-dessus de M. Lortal et de M. Valy, un chef de division régnait, confiné dans la haute direction administrative, le maniement des décrets et des paperasses. Tout en haut, le Préfet de Police, héritier du souverain pouvoir des lieutenants criminels, planait, dans un détachement et un absolutisme d'autocrate.
Ainsi fonctionnait, selon de redoutables contingences, la monstrueuse machine de réglementation policière qui depuis des siècles écrasait la basse prostitution. Douce aux puissantes, aux belles, aux fortunées, elle torturait les misérables, sous le vain prétexte, l'irréelle excuse de protéger la salubrité pubhque. Au vingtième siècle, sans la troisième
République, sévissaient encore les dures mœurs de la monarchie féodale, les mêmes ordonnances qui du temps de Colbert s'abattaient à tort et à travers sur les plus humbles, serves de Tégoïsme et du vice masculins. Le bon plaisir du roi, — de l'homme, — régnait en maître.
M. Lortal, avec majesté, releva la tête, puis, brusquement, jeta le dossier de Rose sur le tas, dont l'épaisseur lui souleva l'estomac, d'une nausée.
— Encore vous 1
— Oui, Monsieur.
— Vous ne voulez donc pas vivre honnêtement? Rose leva, sur le visage rond, dont les petits
yeux noirs la foudroyaient, colères, un regard ingénu et placide. Il était étonnant, ce gros, avec son ventre en pot à tabac I
M. Lortal, sans attendre la répondre, griffonna, en marge du procès-verbal d'arrestation :
« Dévergondée. La soumettre à la visite, »
Et relevant la tête :
— Au Dispensaire I Aune autre 1
Rose sortait, lançait à Annette un muet : « Courage! » Déjà le garde de service la poussait dans le bureau, rejetant Rose de l'autre côté du couloir? vers l'employé chargé de conduire les insoumises au premier étage, après leur comparution.
M. Lortal compulsait le mince dossier.
— Annette Sorbier?
Le front rougissant ploya.
— C'est la première fois que je vous vois.
Annette sentit que son sort se décidait, que ce petit monsieur corpulent était le juge tout-puissant, tenait sa vie dans ses mains. Toute sa droiture foncière, son innocence profonde lui montèrent aux lèvres, dans un balbutiement. Enfin elle n'avait fait de mal à personne ! Elle était maîtresse d'elle-même, elle s'était donnée librement, comme elle en avait le droit ! Elle était une malheureuse, une victime... C'était à elle de se plaindre, de demander réparation, justice 1... Tout cela, qu'elle eût ardemment voulu, qu'elle eût dû jeter dans un cri, hésitait à sa voix, étouffée, tremblante. Le regard sévère de M. Lortal la transperçait. Il dit, au bout d'un court, interminable silence :
— Pourquoi vous sauviez-vous?
,Elle avait été idiote, évidemment! Ces gens, qui voient le mal partout, avaient le droit de soupçonner...
Elle attesta, sincère, avec élan :
— Pour rien... Je ne sais pas... J'ai eu peur...
— Vous avez été déjà arrêtée une fois? *
— Par erreur!... Oh! c'est affreux... Et c'est pour ça. Monsieur, que cette fois-ci j'ai eu si peur...
'J'ai pensé au commissariat depolice, au Dépôt, alors j'ai couru comme une folle, sans réfléchir... Je suis une honnête fille. Je travaille, on peut vérifier, je... Mais M. Lortal trancha :
— Ce n'est pas naturel. Il doit y avoir quelque chose là-dessous.
— Mais, Monsieur...
Annette, sous le regard inquisiteur, se troublait. Une rougeur, qu'elle ne pouvait arrêter, envahissait son visage, son cou*.. Elle avait une attitude de coupable, et le sentait, plus rouge à mesure, incapable de relever le front, de faire faoe, de regarder cet homme dans le blanc des yeux, en innocente qu'elle était pourtant. La conscience de sa maladie la rongeait, comme une tare, l'abattait^. Elle éprouvait une infériorité, une honte, comme si elle eut été sous le coup mérité d'un châtiment surhumain. Pourtant ce n'était que son mal à elle ; ^lle eût pu nuire, soit, elle ne nuisait pas au preehaio...
— Vous avez la syphilis, hein? dit brusquement M. Lortal... Oui...
Rageur, il emplissait l'ordre de visite : a Messieurs les médecins sont priés de constater sur ce bulletin Vétat sanitaire de la nommée,,, Annette Sorbier. » Il data, signa, d'une plume crachante.
— Vous passerez au Dispensaire. A une autreJ
— Mais, Monsieur, on me soigne à l'hôpital Saint-Louis... Le docteur...
— Ta I ta! ta 1 A une autre. Plus vitel Dépêchons.
Annette, médusée,' ne bougeait pas. Le garde de service la prit par le bras, la fît pivoter comme un <5olis. M. Lortal appelait :
— Louise Merle 1... Et, renfrogné, il grommela :
— Si on les écoutait!... Elles ont toutes un docteur, ou un député, dans leur manche!... Ah! ah!
PROSTlTUÉli 1^7
la sournoise... Une bonne petite saison, à Saint- Lazare-les-Bains !
M. Ldrtal jeta un coup d'oeil sommaire sur le dossier Merle. « Bon! c'étaient les soumises qui commençaient. Mais qu'est-ce qu'elle sentait donc, celle-là?... Une roussel... » M. Lortal pinça ses narines. Il avait horreur du fumet des rousses. • -, — Sur le boulevard?... Quatre jours!
— Mais, Monsieur Lortal! L'agent...
— Filez! ou bien huit jours...
Résignée, la rousse courbait le dos, filait. « Ces baugreasesl... L'agent était toujours dans son tort, avec elles. Heureusement, on ne les entendait jamais, les agents... On jugeait sur pièces.. S'il fallait confronter, ça durerait toute la vie. Pouah !.„. »
Annette avait retrouvé Rose dans le couloir. L'employé attendait, pour ne faire qu'un voyage. Elles montaient, par un escalier dont la peinture vert d'eau s'éraillait d'inscriptions : « Mort o poches/... Jaime Mimile... », jusqu'à une p^etite salle où un employé recevait les déclarations, préparait les procès-verbaux d'interrogatoire. M. Lortal les signerait durant l'après-midi, après visite au Disp nsaire et comparution nouvelle.
Rose, docilement, donnait ses explications; elle avait l'habitude. Et puis que servait de se gendarmer? Ce gratte-papier-là n'y pouvait rien, n'est-ce pas! Aussi, d'une pression de main affectueuse, tirait-elle Annette, qui recommençait à protester, à gémir...
— Laisse donc! Tu n'empêcheras rien.
Tandis qu'on les ramenait, en bas, dans une
salle plus grande, voisine du bureau de M. Lortal, elle lui glissa :
— S'ils t'envoient à Saint-Lazare, t'auras qu'à écrire à ton médecin de l'hôpital, ton Lormois...
— Dormoy...
— Il te tirera de là, lui!
Elles pénétraient dans la pièce d'attente. Quinze insoumises y croquaient le marmot, affalées sur les bancs, le long des murs. Deux gardes républicains les surveillaient, dans la pièce même, ou du couloir.
— Ohé, les aminchesl s'écria la gamine aux cheveux nattés. Ça va toujours, l'amour?
Mais Rose cria, furieuse :
— La barbe!
— J'en ai pas, ricana la petite, avec un geste obscène.
Presque toutes riren^ amusées. Le cipal avait fait mine de ne pas voir, refermé la porte, avec un coup d'œil oblique et luisant.
Deux heures passèrent. Le présent aux yeux d'Annette et de Rose s'abolit. Elles oubliaient, en les détaillant, leurs misères. Elles redevenaient les petites filles d'Avaize, au cœur tendre, à l'âme douce, celles qu'elles auraient pu être si le ruisseau ne les avait prises, et menées là. Alors, attendries, elles en vinrent aux dernières confidences. Ça s'était fait comme ci, comme ça. Elles échangeaient enfin
PROSTITLÉE 189
l'aveu suprême, le nom... Raoul... Non? Raoul Dûmes?... Marchanges? Avenue Kléber? C'était bien le même!
Cette certitude éclatait entre elles, les bouleversait, d'un élan de fureur.
— Sûr, dit Rose, c'est lui qui t'a fichu ça!
Un voile se déchirait, aux yeux d'Annette. Des détails lui revinrent... Ahl le misérable 1
Une révolte impuissante bouillonnait en elle. Le sang aux tempes, elle vit rouge, faillit s'évanouir. Mais il fallait se contenir. Toute la frénésie d'Annette, toute la lasse résignation de Rose durent, soudain, se taire. Le cipal, après diverses apparitions, un mot plaisant échangé avec la petite ou celles qui se sentaient en joie, reparaissait. Il était sérieux, cette fois. L'heure de la visite allait sonner.
En file, elles suivaient le petit couloir du rez-dechaussée, jusqu'aux locaux du Dispensaire, qui, de l'autre côté du porche d'entrée, faisaient pendant aux bâtiments de la Permanence. Une grande salle nue, pour l'attente. Une barrière de bois la séparait en deux, ici les filles, là l'unique employé chargé de relever le mouvement.
Deux autres pièces complétaient l'étroit service : un cabinet de visite, communiquant au cabinet des médecins.
Tel, au lendemain des incendies de la Commune, le Dispensaire avait été transféré là, à titre provisoire, tel trente-cinq ans plus tard il demeurait.
tOO PROSTITUÉE
sombre, entassé, incommode. La médecine et l'hygiène bouleversées, les sciences et la morale sociale élargies, tout cela ne s'était ici traduit que par un badigeon d'huile, de loin en loin, aux murs crasseux. On n'y stérilisait les ustensiles de viaite que depuis dix ans à peine. Deux femmes étaient chargées de ce soin, ainsi que de la lingerie. Vingtcinq médecins, nommés au concours, assuraient chaque jour, se relayant à tour de rôle, deux par deux, le vertigineux ou lent défilé des quatre séances. Crible minuscule, aux larges mailles, d'où fuyait presque tout ce qu'avait ramassé, depuis la veille, sur la voie publique, l'incertaine vigilanoe des agents, tout ce qui venait, d'autre part, se soumettre aux visites imposées par la carte.
Le matin, depuis onze heures, c'était l'examen des femmes du Dépôt, puis celui des filles soumises, venues de leur plein gré. Par fournées variables, cinq, dix, douze, selon la presse, elles entraient dans le cabinet de visite où se tenait un des médecins, en ressortaient, après un examen dérisoire à force d'être sommaire, et — selon que le visa médical confirmait ou non la décision de M. Lortal, — libres ou prisonnières.
Les non punies reconnues saines repartaient alors à travers leur morne existence, jusqu'à ce que de nouveau elles fussent retombées, parfois le soir même, dans les griffes de l'agent, recommençassent la morne^^fihère, violon. Dépôt, jugement, visite...
Les autres, les punies, ramenées au Dépôt, for-^ maient, dans Faprès-midi, le convoi de Saint- Lazare, saines pour la prison, malades pour l'hôpital, prison encore. On y ajoutait celles que la visite démontrait dangereuses, durant l'une des autres séances.
Elles se succédaient jusqu'à cinq heures du soir, les insoumises visitées, plus sérieusement, de midi et demie à deux heures, par le médecin en chef. Puis, le défilé cinématographique à nouveau se précipitait, filles soumises, filles du Dépôt arrêtées^ dans la matinée, filles de lupanars venant se faire inscrire ou ayant manqué la visite à domicile, filles scHTties de Saint-Lazare, après traitement médical, ou séjour pénitentiaire...
Chaque mois, dix à vingt mille visites étaient ainsi effectuées, avec une rapidité si folle que l'examen, excepté pour les insoumises, équivalait à rien, laissait filtrer tout ce qui ne sautait pas aux yeux, les blennoragies innombrables, peu visibles, les avaries naissantes ou en train d'évoluer, aujourd'hui inofîensives, demain nocives.
Le chiffre même des visites prouvait peu, portant non point sur l'ensemble des malades possibles, mais sur un tout petit nombre de réprouvées, chevaux de retour usant leurs restes dans le cercle tragique, figurantes toujours les mêmes, . aussitôt rentrées que sorties, sans cesse courbées sous cette porte d'Enfer.
Moins de quatre mille insoumises, un peu plus
de sept mille soumises constituaient, le peuple de rebut, sur lequel s'exerçait, théoriquement, la surveillance. La moitié peut-être la subissait, en fait. Et cette surveillance même, révoltante dans son principe, était exercée de telle sorte qu'elle protégeait la salubrité publique, à peu près comme un cautère remédie à une jambe de bois.
Une à une, Annette vit entrer les autres. Le cœur lui battait à rompre. Elle avait les mains moites, brûlantes de fièvre. Rose lui expliquait, tant bien que mal, la dégradante minute. Oui, la première fois, c'était dur...
Il ne restait plus, avant elles, que la gamine aux nattes et une grosse brune. La petite était bien tranquille; d'abord elle était vierge, son commerce se bornait, son éventaire de bouquets vendu, à des courses en fiacre, ou à des stations dans les massifs des Champs-Elysées. Le médecin lui disait : <( Montrez vos mains... vos lèvres... » Il explorait la bouche, avec l'abaisse-langue. Et c'était tout.
La brune avait l'air moins rassuré. Une blennorragie la tourmentait. Bah! elle s'en tirerait bien, cette fois encore... Elle disparut, un moment, dans les latrines, comme son tour allait venir, en revint plus paisible. Elle en avait été quitte pour sacrifier un mouchoir. A présent elle était nette. Le docteur pouvait mettre ses lunettes. Impossible de rien voir, après « le coup de torchon ».
Rose entrait enfin, puis Annette. Elle n'aperçut d'abord que son amie, en train de rabattre sa jupe
et de descendre d'un haut escabeau à coussins inclinés, surélevé de deux marches. La femme de service poussait Rose vers une autre porte.
D'un coup d'œil, Annette distingua tout, les hauts murs tristes, le médecin à l'air minable, revêtu d'une calotte grecque et de manches de lustrine, avec un grand tabher gris, la fenêtre devant laquelle, sous un chapeau de tôle, un fourneau à gaz supportait deux grandes casseroles bouillant à petit feu. Dans l'une une espèce de petit panier à bouteilles érigeait les spéculums salis. Le second stérilisateur attendait sur la table, prêt à recevoir les autres gros cylindres d'acier creux... Annette leur jeta un regard peureux ainsi qu'à l'abaisse-langue, en forme de spatule. Déjà le médecin lui ouvrait la bouche, comme à un cheval, lui regardait la paume de la main, l'interstice des doigts... A défaut de maladies vénériennes, cette fille avait peut-être la gale?... Non, rien... Pourtant cette mine embarrassée, cette rougeur de coupable...
C'était un des médecins suppléants, remplaçant ce jour-là le médecin-chef. Autant celui-ci mettait dans ses fonctions de rondeur et de bonhomie, autant M. Levracq aimait à faire sentir, les rares fois où il la pouvait exercer, sa rageuse autorité. Il estimait avoir manqué sa vie, et ses anciennes visées de grandeur s'accommodaient mal, encore que ce fui le plus clair de S3n revenu, de sa clien- , tèle de maisons closes ou entrebâillées. M. Levracq, d'ordinaire, visitait la prostitution à domicile.
• — Mettez-vous là ! ordonna-t-il sèchement.
La femme de service, au corsage et à la jupe épingles de toile, indiquait les marches, la couche inclinée de l'escabeau. Le médecin saisit un des spéculums.
Sa dimension et sa rigidité arrachèrent à Annette un cri d'effroi. Facétieux, M. Levracq s'enquit :
— Un pucelage? Alors celui-là.
Et, ricanant, il empoigna un spéculum de belle taille encore, celui dit « des vierges ».
Mais Annette serrait obstinément les genoux, criant :
— Je ne veux pas! Vous n'avez pas le droit! Le visage, d'ordinaire froncé de M. Levracq,
grimaça méchamment :
— Vous n'avez pas fini vos simagrées?
Il tira une des jambes, de côté, tandis que la femme de service maintenait l'autre.
— La, la! ma belle... Ah! parbleu, voilà pourquoi...
L"» pantalon écarté laissa voir, sur la fine chair brune de la cuisse, de légères taches rosées, nées de la veille, et dont Annette ne s'était pas aperçue encore. Renversée en arrière, ses deux mains, qui avaient essayé de griffer, prises dans la poigne serrée de l'aide, ell? s'arc-boutait, haletante, gémissait d'une voix rauque, mais en vain :
— Je ne l'ai donnée à personne! C'est moi, moi qu'on a salie... Lâchez-moi... C'est odieux... Je suis
honnête, pourtantl... Saint-Louis... M. Bormoy...
— Cinq louis... Dormoy?... Elle est folle, pensa M. Levracq.
II. en avait tant vu! Le ton de sincérité ne prouvait pas grand'chose; la femme est une simulatrice par excellence. L'idée d'une erreur possible ne le traversa même point. Cela ne relevait pas de son service» Du moment qu'il n'était pas responsablei, à quoi bon se mêler de ce qui ne vous regarde pas?
— Par làl dit-il avec une indifférence brutale, -en désignant la porte par où était sortie Rose.
Annette, aplatie, se trouva dans une vaste pièce. Une balustrade de bois, formant couloir, la sépar rait de l'espace réservé aux médecins. Des fauteuils . administratifs, des registres au mur, une table à casiers, où écrivait le second médecin de service...
Ainsi se répartissait la besogne, l'un visitant, l'aytre visant. Naguère l'employé suffisait à cette tâche, mais on l'avait surpris à timbrer, par complaisance, des cartes d'absentes, apportées par une amie. Les médecins en étaient quittes, au moment où l'affluence était la plus forte, pour opérer tous deux au cabinet de visite, puis, ensuite, signer et timbrer ensemble, en masse.
Le second médecin était vieux et grisonnant; un air dur glaçait son visage morose. Parfois il apposait sur des paperasses, d'un geste mécanique, un cachet. Et cette fonction si simple avait, sous sa
main sèche, quelque chose de mécanique et de terrible.
M. Levracq, libéré, — Annette était la dernière, — se débarrassait déjà, en hâte, de sa btouse grise; une ancienne redingote flottait, sur son torse maigre. Son crâne dépouillé parut, verdâtre, disparut sous un haut-de- forme éteint. Il jetait, entre temps, à son compagnon, des paroles sommaires :
— Syphilis... Accidents secondaires... Saint-Lazare.
— Allez 1 fit-il en indiquant à Annette la sortie, au bout de la balustrade.
Devant ces deux êtres fermés, Annette se sentait si petite, si lointaine. Elle eut cette intuition absolue : rien à faire, suivre, obéir... Et puis, elle était seule, si seule au monde... Saint-Lazare, pourquoi pas? On ne la tuerait pas, à Saint-Lazare... On l'y soignerait... Est-ce que ce n'était pas un hôpital aussi?... Dormoy, il serait temps de lui écrire, plus tard.
Elle ne se révoltait plus. Elle se laissait aller, comme la paille au vent. Presque résignée, pourtant trépidante encore, les nerfs à vif, elle retrouva Rose, le cipal, ses compagnes dans la salle d'attente, près du bureau de M. Lortal.
Elle subit la seconde comparution sans protester, répondit par monosyllabes las aux questions du sous-chef, ne s'enquit même pas de ce qui advenait de Rose.
— Ah! dit-elle seulement quand en traversant la
cour celle-ci lui coula, tandis que le cipal les ramenait au Dépôt :
— Ils me gardent! Je passe demain à la commission des mœurs.
La brève réintégration, en cellule. Le haut-lecœur devant la gamelle refroidie, pleine de haricots figés... Au Dépôt on sert les repas à heures fixes, — déjeuner à huit, dîner à deux...
Annetten'a pas faim, bien qu'elle n'ait pas touché à la pâtée du matin. Elle n'a besoin de rien, que de s'absorber, profondément, désespérément en elle. Elle ne prête plus qu'une attention distraite à ce qui l'entoure, elle ne voit pas, elle n'entend pas, ou plutôt elle entend et elle voit avec un détachement lucide, comme en songe; et quand, à quatre heures, elle quitte la prison, monte dans la voiture cellulaire pour l'ignoble trajet, l'internement à l'hôpital, — il lui semble, dans le jour tombant et le froid vif qui la pince aux joues, que ce n'est pas elle, mais son double, une seconde Annette (jui déambule, souffre, rêve...
La portière claque, le panier à salade roule.
Rose, dans sa cellule, — cette fois la sœur au visage poupin a fait attention, — écoutait, sans les retenir, les exhortations que d'une voix paterne la religieuse lui prodiguait :
— Puisque vous allez passer devant la commission d'inscription, refusez la carte! Vous pouvez vous sauver encore. Il y a des maisons charitables I Le Bon Pasteur...
Sœur Angéhque ne faisait partie de la petite communauté du Dépôt que depuis peu de temps. Elle avait encore foi dans sa mission, croyait à la possibilité de relever quelques âmes, parmi ces pécheresses. Les sœurs vivaient là, dix-huit, enserrées dans un étroit local, étouffé de toutes parts, sauf un préau, pareil à celui des prisonnières si quelques fleurs ne s'y étaient étiolées.
Ames simples, existences aues. Trois cents francs par an payaient mal leur pénible labeur, leur vêturej leur pitance. L'office du matin était leur lien; la chapelle, avec ses fleurs de papier, leur seul luxe.
Le dimanche, quelques prévenues assistaient à la messe. Mais un tel fleuve roulait à travers le Dépôt que, sur ces flots renouvelés, l'action des «œurs éigdt nulle. C'étaient, pour la plupart, dea femmes âgées, indifférentes parce qu'elles étaient vieilles, confites dans leur dévotion et le machinieme d'une vie de geôlières, et point méchantes. Aussi bien, de cette mouvante masse de filles une telle impression d'insouciante souffrance, de passive misère sortait, que les plus durs cœurs ne les pouvaient prendre qu'en pitié. D'autres, les jeunes^ au contact de ce vice amoral, ruisselant sans cesse, se rebutaient vite, ne pouvaient tenir. Sœur Angélique aurait vite fait de perdre ses joues roses, son zèle crédule.
Rose la remercia, d'un ton sec.
— Le Bon Conseil, alors?...
— Nonl
Sœur Angélique se retirait, en soupirant.
Entrer au Bon Pasteur, merci 1 Rose en avait entendu parler, par des naïves qui. s'y étaient laissé prendre. Ces maisons-là, c'étaient des prisons pires que les autres- On y vivait à la cloche, debout à l'aube, couchées comme les poules, tour jours au travail, quand on ne récitait pas des
patenôtres! On vous y nourrissait d'eau claire. Et quand, au bout de mois ou d'années, on vous avait bien éreintée, pressurée, vous en sortiez sans le souffle et sans le sou, ou presque. Un labeur d'esclaves, et une paye à la manque. Tout ça au nom du bon Dieu! Ah! non!...
Rose gardait, de toutes ces « boîtes », qu'elles fussent d'étiquette religieuse ou laïque, une méfiance irraisonnée. Elle avait vu l'humanité sous un si sombre jour, souffert si cruellement de son égoïsme, qu'elle ne pouvait croire à sa charité, y flairait un piège. On voulait les exploiter encore.
La carte? Pourquoi ne l'accepterait-elle pas, si M. Valy voulait la lui imposer?... Elle y voyait une espèce d'autorisation officielle, une patente pour le commerce où tout, petit à petit, l'avait réduite. Quand elles avaient un ami gentil, ou des clients assez riches pour les bien vêtir, les agents, si rudes à la poursuite des insoumises, ou des soumises pauvres, laissaient les autres tranquilles. Elle avait eu du malheur jusqu'ici, enfin cela ne durerait pas toujours! Jolie comme elle était... D'ardents regards de femmes, l'autre nuit, hier des mains frôleuses le lui avaient assez dit, quand elle attendait, avec Annette, après la visite au Dispensaire...
Pauvre Annette!... mieux valait encore n'être pas dans sa peau... Il n'y avait rien de déshonorant à avoir une petite fille, et à travailler, comme on
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peut, pour la nourrir... tandis que cette sale maladie... Rose eut froid dans les moelles, se jura d'être à l'avenir prudente. ^
Avec la carte, les visites de santé régulières, et un peu de chance, les agents cesseraient de s'acharner... Au besoin, elle changerait de quartier, amadouerait les bonnes grâces de l'un d'eux par quelques faveurs, ou une pièce ronde, bien placée.
Tous n'étaient pas, certainement, aussi faciles. Il y en avait même d'incorruptibles, et d'autant plusrogues, dont tout le bonheur semblait de tyranniser brutalement. Mais en sachant s'y prendre...
Elle rêva de temps meilleurs, de bons coups qui lui donneraient enfin un ami tendre, assez d'argent pour élever Eugénie... Elle évoqua le poupon informe, si mignon avec ses yeux clignotants, ses cheveux de soie 'et sa bouche baveuse. Ce paquet de chair, c'était à elle pourtant! Son premier élan de tendresse et de maternité s'était calmé. Elle s'étonna de ne plus sentir le même attendrissement. Confusément, les traits de Dûmes s'interposaient, entre sa fille et elle. Elle l'aima moins...
Un bruit de verrous la tira de ses réflexionSr Une hospitalisée apportait le rata : des lentilles... A peine y trempait-elle la cuiller d'étain, la porte se rouvrait. La sœur Angélique annonça l'heure de la commission d'inscription.
En bas, on les comptait : elles étaient onze. Un garde républicain, d'aspect moins folichon que celui
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de la veille, les convoya. Rose en silence examina ses compagnes. Hors une grande bringue, vêtue d'un waterproof gris, et qui marquait la quarantaine,-— toutes des jeunesses. Elle reconnut, avec la gamine à la natte, une petite Lyonnaise, modiste sans, travail tombée de l'hôpital au pavé, et une domestique bretonne, sale, au front borné, qui relevait de couches. Une autre avait un placide visage d'Alsacienne, au teint de charcuterie blême. Le reste montrait des figures encore fines,, mais tirées et lasses, d'ouvrières parisiennes, la triste maigreur des ^salaires claque-dents, des mortessaisons conseillères de vice. Rose, sur le tas, tranchait, avec sa beauté saine et son air doux.
On piétinait,' de nouveau, dans le couloir de M. Lortal..
C'était dans son bureau que siégeait, comme tous les mardis et les vendredis, la commission d'inscription. Deux commissaires de police, désignés à tour de rôle par le Préfet, la composaient, avec l'ineffable M. Lortal, sous la présidence compassée de M. Valy.
M. Lortal, au bruit des pas, tressaillit. Sa délicatesse nerveuse ne se ferait jamais à ce métier 1 Il essaya pourtant, à l'appel du premier nom, de dompter la sensibilité de son odorat. En vain. L'entrée de la Bretonne gâta tout. Une soudaine odeur de crasse et de graillon, plus imaginée que réelle, l'affectait. Tant pis pour ses jugements de l'après-midi 1...
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Debout derrière M. Valy, à qui il avait cédé le fauteuil et la table, il fît effort pour prendre un air de gravité réservée, comme il sied à un viceprésident; Les deux commissaires de police, quoi quepressés de retourner à leurs affaires, composèrent un visage d'attention et d'attente. L'un tambou^ rinait, d'un doigt léger, la coiffe de son chapeau; l'autre, jambes croisées, battait la mesure, d'un pied, avec une régularité de métronome.
Ce mouvement dérangeait l'attention de M. Valy à un point qu'il n'osait dire. Une singulière anémie^ cérébrale déprimait ce fonctionnaire, sous la façada d'une dignité extrême. Vieux garçon maniaque, sa principale raison d'être . tenait dans ces mots : « C'est le fils d'Adrien Valy ».
De son père, notoire sous Louis-Philippe par des livres sur la prostitution et les prisons, il empruntait sa fonction, son attitude, toute une survie falote. Il était de ces êtres qui sont comme s'ils n'existaient pas. Inoffensif d'ailleurs une semaine sur deux, — c'est-à-dire tant que son mauvais estomac^ ruiné par la gargote, digérait le sévère régime (lait et légumes) auquel il était contraint, sous peine de vertiges, — M. Valy n'avait aucune idée, aucun sentiment personnel, n'aimait rien et ne haïssait qu'une seule chose : son métier.
Il le jugeait indigne de sa haute origine, de son mérite inné. La place du chef de division, voilà ce qui eût dû, depuis longtemps, lui revenir, s'il y avait eu une justice en ce monde, à côté de celle-
qu'il rendait. Car, bien qu'humilié de se voir ravalé à de si ingrates tâches, il avait la prétention d'y exceller, comme à tout. D'autant plus sonore qu'il était vide, M. Valy dorait sa nullité, comme une noix creuse, d'une grande abondance d'aphorismes, remarques, citations, directement issues. des œuvres paternelles. Et ces phrases, prononcées d'une voix fatiguée, mais solennelle, impressionnaient M. Lortal, appelaient, invariablement, des répons latins. M. Valy toisa la Bretonne d'un air de dégoût :
— Vous n'avez que vingt-trois ans?...
Il se tourna vers M. Lortal : « Elle en parait trente... » Et avisant le ventre déformé :
— Vous avez eu un enfant?
La Bretonne lui jeta un regard haineux :
— Oui, Monsieur, une petite fille, l'an dernier, de mon patron.
— Elle vit?
Les yeux brillèrent, sous le front bas.
— Elle était morte-née, heureusement.
— Vous avez des parents?
— Oui, Monsieur, mon père, ma mère, àPerros- Guirec.
— Pourquoi ne retournez-vous pas près d'eux? On vous paierait le voyage.
Elle hésita. Misère pour misère! Partout le pain noir, le labeur morne, la dureté des gens...
— Retournez, ou la carte.
Une obscure peur triompha de l'orgueil buté, de ce qu'ils diraient, au pays. Elle serait encore
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mieux, là-bas, sous le ciel gris, près de la rude mer. Il fallait d'abord fuir Qette ville où elle avait souffert, ce monde méchant, plein de monstrueuses forces inconnues.
Elle courba le front :
— Je repartirai.
M. Valy consulta, d'un coup d'œil, les deux commissaires qui, tacites, acquiescèrent.
M. Lortal, déjà, préparait le dossier suivant. Une à une, les pauvres filles défilaient, jetaient, à phrases entrecoupées, leur litanie... Naissances aux logis ouvriers, sans air, sans eau, dans la puante promiscuité familiale; enfances croupies dans les maisons de correction qui, au lieu de corriger, corrompent; adolescences fuyant les ateliers qui exténuent et qui débauchent; servages gangrenés à la contagion des maîtres; humbles vies sur qui pesait la nécessité de vivre, dévoyées par la pesée du vice bourgeois; âmes qu'aucune éducation n'avait formées, qu'avaient pourries, bien vite, le mauvais désir de l'homme, le besoin et le goût de l'argent...
M. Valy interrogeait la Lyonnaise : plus de parents, pas de place... Deux fois elle s'était reprise, avait pu travailler. Mais, la première, elle ne gagnait pas assez, seulement deux francs quinze centimes par jour; la seconde, le chômage l'avait « fichue à bas »... Elle toussa creux. Elle sortait de Beaujon. On ne pouvait pas toujours être à l'hôpital, n'est-ce pas?... M. Valy, condescendant^
lui persuada, puisqu*elle n'avait pas dixr-sept ans^ d'entrer à la maison de Glamart, fondée par le sénateur Bérenger, ou à la petite maison d'Auteuil que dirigeait Mme de Sainte-Croix, si ellepouvait y trouver de la place.
Il eut moins de succès auprès de la modiste aux cheveux blonds, aux yeux clairs sous le hâle. Elle s'était mise, faute d'ouvrage, à. vendre des' fteurs d'abord, puis elle...
— Vous vivez avec quel qu^un? dit sévèrement M. Lortal. Vous feriez mieux de travailler.
Elle haussa les épaules.
< — Travailler? Est-ce qu'on peut travailler quand on a commencé de faire la noce...
M. Valy prononça :
. — Il n'est jamais trop tard pour bien faire.
Elle eut un soupir :»
— J'y suis, j'y reste!
D'autres, après elle, avéraient, par des aveux crus, cette impossibilité de remonter la pente, trop glissante, l'a vau-l'eau de paresse et de galvaudage^ l'emprise fatale du souteneur.
En carte, une petite femme à bouche pincée, à l'œil amer. Elle rit. Ça lui est bien égal... Son passé? « — Eh bien, quoi, son patron, un confiseur, l'a débauchée!... Elle n'a pas honte... Ça n'est pas comme si on volait! »
En carte, une juive à tête de mouton. Polonaise à chevelure étagée en largeur. Elle sort d'une maison où elle subissait, chaque après-midi, de
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cinq à six passants et où la tenancière, 5ur les vingtr sept francs de ses gains^ en prélevait vingt et un. EUe pleure.
Encarte^ une qui refuse de retourner, morte ou vivante, chez sa mère, parce que celle-ci lui a dit : « Je ne te pcardonnerai jamais I » Le front se barra, la lèvre se pince; on sent le coup de tête, le mauvais cara!ctère qui mène à l'irréparable, et aussi la petite émotion passant sur le visage, quand M. Valy prononce, inflexible, le mot décisif qui, au petit bonheur, enrégimente à jamais, dans le vice.
II. relâchait, en.revanche, sans leur imposer l'inscription, l'Alsacienne au teint de cire et la grande vieUle au waterproof, une toquée arrêtée à l'Hôtel Drouot- Ebc-tenancière de garni, elle prétextait des achats de meubles... M. Lortal, discrètement, blâma, pour cette dernière, la mansuétude de M; Valy : en réalité^ elle était de ces corruptrices sans âge, qui se faufilent dans les groupes, servent à d'innomables stupres. Son caoutchouc mouillé exhalait une odeur redoutable. On eût dû l'inscrire!
Quant à la gamine à la natte, ses treize ans rendaient impossible l'enrégimentation. Il fallait avoir dix-huit ans pour pouvoir figurer aux cout trôles, dix-sept si l'on était syphilitique. M. Valy fit remarquer qu'en province, où chaque ville avait sa réglementation, codifiée par les conseils municipaux et appliquée par les commissariats spéciaux relevant de la police de l'Intérieur, les limites d'âge
2to prostituée:
Elle jeta, en eatrantj.ua instinctif, regard à la glace. M. Lortal la considéra, narquois^ Les deux commissaires, favorablement impyessionnéB,. soB" taient de leur indifiEérence : « Unei belle fille 1 » M. Valy, du coup, déploya son lorgnon, s'en .piaça le nez. Il s'enquit, mal remis, d'une voix plus fanïilière pourtant :
— Et vous, qu'est-ce que vous étiez?
Rose, en une seconde, revit sa vie, ses rêves, la robe de princesse dans l'atelier de Sarrat, Dumâfi siîr la terrasse, au bord du Loing ensoleillé;.. Elle rougit, prête à pleurer.
M. Lortal, dossier en mains, donna, obligeamr ment, les détails :
— Domestique... Un enfant.:. Arrêtée pour la cinquième fois... Dévergondée.
Les yeux de M. Valy clignotèrent, derrière- la vitre du lorgnon... Dévergondée? Eh! eh! Elle avait une chair appétissante... Il proposa, mal convaincu, les maisons de relèvement diverses.*. Il songeait : Quand on est tournée de la sorte, on es', faite pour le plaisir. Voilà une vraie fille de joie!
M. Valy n'y mettait pas d'ironie. « Les prostituées, ou filles de joie, avait écrit Adrien Valy, dans une filandreuse dissertation sur l'acception du mot {La Prostitutio?i depuis ses origines)^ sont des vendeuses de plaisir... » Que la plupart, pour ce triste plaisir de l'homme, traînassent une exiatence de malheur, mourussent à la peine, M. Valy
négligeait cet aspect de la question. Tout cela, pour lui, n'était que matière- à administrer, ou encore thème domanial, à philosophie...
Rose Desbois méritait l'inscription. . Qu'on l'inscrivit, puisqu'elle ne protestait pasl M. Valy, en principe, encartait toujours. Il estimait ainsi dér fendre la société, contre la syphilis inséparable de la prostitution. Huit prostituées, sur dix, ne. devenaient-elles pas syphilitiques?... Il estimait surtout prendre ainsi une revanche contre le sort secondaire où ses talents demeuraient confiné& Plust s'étendait son empire, plus il se rapprochait, lui semblait-il, du fauteuil envié. Chef de division, paré du renom héréditaire, quel avenir s'ouvrait à luil II représenterait, avec une autre grâce que le titulaire actuel, la Préfecture aux commission» diverses, la France, et le génie même de la réglementation, aux congrès internationaux. Primus inter pares...
— C'est tout? demanda-t-il avec majesté. M. Lortal s'inclina :
— C'est tout.
— Vous êtes libres, messieurs! fit M. Valy en se tournant vers les commissaires qui, prestes, s'éclipsaient. Il noua d'un foulard blanc son cou desséché, releva le col d'astrakan de son pardessus, et, la conscience légère, se donna congé. Un bol de lait chaud l'attendait, quai des Orfèvres, à son buTfiau.
— Ah! ahJ Vous avez du monde, dit-il à Lortal,
en lui montrant le couloir plein. Je vous laisse.
M. Lortal serra, avec déférence, les deux doigts qui lui étaient tendus, et lança, dans le dos tourné, un regard assassin. Quand pourrait-il, à son tour, respirer comme tout le monde? Quand- cesserait-il de mijoter dans ce bain d'odeurs fétides?...
Rose, en s'en allant, sa carte en poche, marchait avec un sentiment de délivrance, le long du quai. Ses talons cliquetaient sur les dalles sèches. L'air vif lui rosissait les joues, d'une brûlure douce. Elle était libre. Des péniches descendaient lentement le fil de l'eau. D'autres, amarrées de longs câbles, débarquaient, sur la berge noire, du charbon, du bois, des pierres. Elle s'amusa de la haute grue tournante, du chariot mobile, déversant sa charge. Des femmes cuisinaient, à l'arrière des bateaux goudronnés, devant leurs cabines aujc lucarnes tendues d'écossais rouge et blanc. Les passants marchaient vite, la dévisageaient d'un regard en coulisse.
Elle tâta, dans son petit sac, la carte où les timbres du Dispensaire, dorénavant, marqueraient ses visites de quinzaine. Elle y voyait un gage de sécurité, l'estampille officielle qui lui donnait, définitivement, droit de cité. Elle n'avait pas pris garde à un avis imprimé qu'on lui avait remis en même temps.
Elle eut, rentrée dans sa chambrette, rue de Provence, la curiosité de le lire. Elle dut allumer. Le jour baissait déjà, et avec lui l'impression d'allé-
gement, d'espérance, qu'elle avait eue tout à l'heure. Elle essuya, avant de toucher l'avis, ses mains grasses. La lampe suintait et fumait. Elle lut avec stupeur :
2« BUREAU PRÉFECTURE DE POLICE service