‹ Prostituée, romanChapitre 9 sur 11 · AVIS IMPORTANT · texte numérisé non relu

AVIS IMPORTANT

La carte délivrée aux filles au moment de leur inscription ne constitue pas une autorisation et ne saurait être considérée comme un encouragement à la débauche ni ua; obstacle au travail.

La carte permet à l'administration de s'assurer si les filles publiques — dans leur intérêt personnel comme dans celui de la santé publique — se soumettent aux visites sanitaires qu'elles doivent périodiquement subir tant qu'elles. se livrent à la prostitution.

La radiation des contrôles et le retrait de la carte peuvent toujours être prononcés sur la demande des intéresséeBr quand il est prouvé qu'elles ne tirent plus leurs moyens d'existence de la prostitution.

Les vérifications nécessaires sont d'ailleurs faites avec réserve et discrétion...

PROSTJTUÉE 215

Elle achevait la dernière ligne quand an gratta à la porte. C'était Mariette, sa voisine; elle était inquiète, avait souvent écouté, en passant : aucun bruit depuis trois jours..." Rose contait les nouvelles, montrait ses jvapiers. Oui, trop tard, c'était fait!

Mariette l'avait assez prévenue, pourtant.

— Bahl dit Rose, je pourrai toujours me faire rayer, quand je voudrai.

— Tu crois! s'exclama la forte brune, en relevant son peignoir, sur ses bras dodus.

Maîtresse d'un commerçant, elle vivait en partie double, le jour faisant la popote et recevant chez elle son gros Louis (c'était le nom du quincaillier), la nuit, de huit à trois, complétant son pécule, dans une maison de passes où l'on servait, nue, pour eent sous. Elle espérait se retirer, vers la quarantaine, avec un petit magot, dans un faubourg de Mantes. C'est là qu'était enterrée sa sœur Mathilde. Elle en redit l'histoire, pour la vingtième fois. Une fière leçon qui, justement, tombait à pic:

— Mîatbilde aussi croyait ça I Elle s'était laissée inscrire, dans le temps. Et puis elle avait rencontré un brave homme, comme mon Louis. Elle s'était mise à vivre bien tranquille, si tellement qu'au bout de cinq ans, l'autre, qui ne savait rien, aparlé mariage. Mais y avait cette satanée carte... Tu comprends? Mathilde ne savait comment faire pour qu'on l'efface... Elle vivait dans les transes que ça se découvre. Elle a écrit à la Préfecture... un agent est venu... Ça a duré cinq mois, la radia-

tion ne venait toujours pas. Et patatras, l'ami de Mathilde un beau jour a su, chez le concierge... Il est parti après des scènes... alors elle s'est asphyxiée... avec du gaz...

Rose n'entendait pas. Avis, carte,.elle avait tout envoyé promener, derrière la pendule. Elle barbotait, avec ivresse, dans l'eau froide. La jeunesse, l'espoir, la grisaient de leurs vins violents. Devant le miroir, en chemise, les bras nus, elle ondulait maintenant l'or sombre de ses bandeaux.

— Tu devrais te proposer rue de Naples, conseillait Mariette, en lui caressant le dos. On irait, on reviendrait ensemble. On serait bien tranquilles...

Mais Rose secoua l'épaule. Zut! ça la chatouillait... Non, elle aimait encore mieux se débrouiller comme elle pourrait, vivre libre. Elle n'aurait pas tout le temps cette guigne.!. La carte, toutes ces défenses, ça ne voulait rien dire...

Elle dut, tout le mois qui suivit, déchanter. Pas de semaine où elle n'allât coucher, au moins une fois, au Dépôt. Sa guigne, tenace, la poursuivait. Elle eut beau, pour se créer un protecteur, chercher à séduire, le premier jour où il la conduisait au poste (stationnement sur la voie publique avant ^ sept heures du soir), le bourgeois qui l'avait arrêtée. Elle tombait, les deux fois suivantes, sur des rafles de la police des mœurs, qui essayait en vain de nettoyer le quartier. On l'avait ramassée sur le boulevard, à hauteur des bureaux d'un grand journal, infestés de filles et de pédérastes.

Elle poussait plus loin, gagnait le Sébasto. Mais il semblait que les « Mœurs » se déplaçassent eu même temps qu'elle. Maintenant, elle n'essayait même plus de lutter d'adresse, de se cacher, le temps qu'ils s'éloignassent, dans le noir des rues laté* raies. Elle savait qu'on n'évite jamais son destin. Quand M. Lucas voulut lui faire relire son dernier procès-verbal d'arrestation, elle dit, résignée :

— A quoi bon? Ce qui est écrit est ^crit.

M. Lortal, jusque-là, lui avait épargné Saint- Lazare, la relâchait sans punition. L'éclatante santé de Rose, refleurie, lui agréait, mettait un repos dans la succession des obsédantes senteurs. Pourtant, il l'avait avertie :« A la prochaine 1... » Rose s'en moquait : elle retrouverait Annette!

Avec sérénité, elle subissait tout, l'étable commune du Dépôt, le piétinement dans le couloir de M. Lortal, l'épreuve du Dispensaire.

Elle tranchait, avec sa jupe noire coquette et son chapeau pomponné de roses, sur le morne défilé. On entendait, du petit bureau-tribunal, sortir des lambeaux de phrases.

— C'est encore vous, ma pauvre Rousselle? Huit jours!

Ou bien :

— Vous savez ce qUe ça vaut? Six jours.

— Oui, M'sieu Lortal... Merci bien, M'sieu Lortal...

Et le défilé roulait sans cesse, roulait son flot lamentable et soumis.

'218 imOSTlTlîÉE

— Sortez vos cartes 1 commaBldait le cipal. Pôtir les atteindre, les dos se baissaient, les mains

cherchaient, Sous le jupon troussé, le bas. L^une porl'ait, soigneusement enveloppée dans un journal, une toque défraîchie. L'autre, — beaucoup d'autres, — leur demi-pain ou leur pain. De longues toux par moment hoquetaient, se répondaient en quintes. Des bâillements s'étiraient, aux bouches tombantes.

On eût dit les files souffreteuses,non deprostituées, mais d'humbles femmes du peuple, dans leur air minable et leur vêtement pauvre : la charbonmère du coin, le trottin de troisième ordre, la servante du charcutier... Çà et là, une proxénète mûre et sa compagne, fausse mineure aux cheveux dans la dos; de vraies fillettes au rire effronté, des p-ouffîasses bouffies, toutes en mie de chair, une tourbe aux robes élimées, aux corsages déteints, une chaîne de toutes les misères et de tous les âges, de l'enfant de quinze ans à la vieille de soixante.

— Dépêchons-nous! Un peu plus vite! criait M. Lortal.

Le défilé se précipitait, l'appel courait, si vertigineux que parfois elles se cognaient, entraient deux à la fois.

— Mais, Monsieur, j'allais aux provisions, chez l'épicier...

— Vous connaissez le tarif? Quatre jours.'

— Monsieur, j'allais chercher maman à la gare...

— Six jours!

— Je sortais de chez le pharmacien, prendre un médicament pour ma petite, qui est malade,..

— Huit jours!

M, Lortal suffoque. Et la tourbe se presse, et le hachoir mécanique tombe,..

Malgré les exhortations de Mariette, — « pourquoi 06 pad manger son petit frichti toutes les deux, bien gentiment? » — Rose^ un soir da mars, où des bouffées pjdntanières flottaient sur l'immense rumeur de la ville illuminée, sortait, en quête d'un din&s. Les amours de femme, nouy décidément^ ç^ ne lui disait rien encore 1 Elle voyait bien où Màf nette voulait en venir;..

Le soir, comme elle rentrait, avec vingt francs en poche, vers minuit et demie, elle s'arrêtait un instant au coin de la rue de Provence et de la rua Taitbout, devant une haute glace d'angle. Elle se retourna souriante. Une moustache lui frôlait l'oreille.

A la vue du a monsieur » elle restait interdite. C'était Fricot, le bourgeois de l'arrondissement, à qui elle avait fait, imprudemment, des avances. Ancien soua-officier de turcos, habitué à voir dans toutes les femmes des mouquères. Fricot retroussait sa moustache hérissée, avec un regard non équivoque. Il fallait que la mignonne y passât, histoire d'étrenner cette robe neuve, qui lui collait comme un gant!

Elle recula devant l'haleine d'eau-de-vie. Non, pas ce soir, pas maintenant, on l'attendait... « Ah! oui... Eh bien, on l'attendrait longtemps! »

220 PROSTJTUÉE

— Tu ne veux pas?

Elle frappa du pied.

— Non.

— -Bien vrai? Une, deux, trois... Non? Au poste!

Elle connaissait le règlement, pas vrai? Dehors après minuit... Ouste 1 il lui trouverait un logement, puisqu'elle ne voulait pas du sienl Un bon lit de planches, pour lui dresser les côtes...

Abasourdie, — tout de même, Mariette avait raison, c'est-il dégoûtant, les hommes 1 — Rose précédait l'agent qui, bourru, la poussait, en lui soufflant dans le cou :

— Faut pas jouer avec Fricot, ma poule! Capituler? Non! C'était trop lâche, elle ne

céderait pas... Elle envisagea les suites... La ^oix de M. Lortal tintait dans son souvenir : « A la prochaine!... «Après? Elle en serait quitte pour faire connaissance avec Saint-Lago : un peu plus tôt, un peu plus tard... Et tranquillement, elle se tourna, regarda le mufle rougeaud, bien en face. Puis, d'une voix posée :

— Jamais! Tu entends? Tu ne m'auras jamais... Tu me dégoûtes!

Mais Fricot ricanait :

— Jamais? Faudra voir!...

— Un demi-sigue, mince I

L'employée du réfectoire fit sauter les dix francs, dans sa paume calleuse. Puis, d'un geste prompt, qui décelait une vieille habitude, elle glissa la piécette d'or dans son bas.

Le service de la prison, au quartier administratif de Saint-Lazare, était assuré par une quarantaine de condamnées de droit commun, qui purgeaient là leur peine. Rose, avertie, par ses compagne» d'atelier, des menus services que ces femmes pouvaient rendre, venait de profiter de la sortie du réfectoire pour s'aboucher avec l'une d'elles, dont les regards luisants, depuis le premier jour, l'avaient poursuivie, à chacun des repas.

Zozo — c'était son nom de guerre, — avait, à la vue de Rose, reçu le coup de foudre. Un matin, à huit heures, comme les pûmes pénétraient, à la file et

-en silence, dans l'immense pièce carrelée où s'ali- :gnent, entre les piliers, les longues tables couvertes de gamelles, elle avait, — en distribuant sa cuiller à -chacune, à mesure qu'elle entrait, — remarqué cette jolie fille. Rose, avec sa robe noire et sur ses cheveux d'or sombre le bonnet noir d'uniforme, éclatait, dans cette chiourme, comme une fleur fraîche dans un bouquet fané. Elle ne s'était aperçue de Tien, d'abord.

Elle n'avait d'yeux que pour la nouveauté de l'endroit. Ça devait être comme ça dans les casernes... De grands murs clairs, repeints à neuf, des tables de bois blanc gratté, une odeur de graisse et d'eau de vaisselle. On s'asseyait côte à côte, le long des bancs, en vis-à-vis. Rose, en se penchant, contemplait la rangée des gamelles, bout à bout, en files symétriques, comme au régiment. De loin en loin, au centre des tables, des pichets de tisane se dressaient, parmi l'escouade de gobelets d'étain.

Seuls, un grand Christ en croix pendu au mur et la présence des religieuses ajoutaient, à l'impression de servage militaire, une discordante note de cloître.

On mangeait en silence, au bruit métallique des -cuillers, battant l'eau maigre et fade de la soupe, où flottaient du pain trempé et des feuilles de chou. Rose, malgré l'accoutumance du Dépôt, ne pouvait se faire à ces repafi, dépêchés en dix minutes, à des heures auxquelles l'estomac s'habitue mal :

déjeuner de soupe claire dès huit heures du matin^ dîner de ratas pesants ou de soupe encore, à deux heures de l'après-midi. Ces tables muettes avaient quelque chose de si triste qu'elle regrettait les pires jeunes de sa vie, les portions parcimonieuses de Mme Hurelle...

Mais, dès le second repas, en lui remettant sa cuiller, Ziozo, plantée sur le seuil, lui avait décoché une œillade telle, que Rose, interloquée, ne pouvait plus se soustraire à l'ardente recherche de ces yeux gourmands. Une camarade de préau^ Lucie l'Auvergnate, à la promenade, l'avait renseignée. Zozo,' — huit ans, vol qualifié, — en pinçait pour les nouvelles. Il n'y avait qu'à la faire marcher. Elle pouvait rendre des services...

Rose s'était, dès l'arrivée, sentie si dépaysée, qu'aussitôt un besoin de tendresse levait en elle. Annettel... Depuis leur rencontre, elle y pensait souvent. Était-elle encore là? Avait-elle écrit à son médecin? Pour la revoir, pouravoir seulement de ses nouvelles, un mot. Rose eût donné tout ce qu'elle possédait : les vingt francs cachés dans ses sou- Ueia — tandis que Fricot verbalisait — les deux piécettes d'or sauvées de la double fouille, du Dépôt et de Saint^Lazare.

Zozo pouvait très bien faire parvenir une lettre, si elle voulait. Tous les jours, quelques filles, en traitement à l'infirmerie, descendaient à l'heure des repas^ deux psur salle, — pour venir chercher les mannitas de distribution. Qui sait? Annette des-

cendrait peut-être. Zozo la verrait, à la cuisine, ou, à défaut, trouverait une commissionnaire...

Alors, avec un crayon emprunté, contre cinq sous, à une fille de service. Rose griffonnait quelques lignes sur une demi-feuille de papier quadrillé, don de Lucie l'Auvergnate.

C'était ce billet, plié en triangle, qu'elle venait de remettre à Zozo, à la sortie du réfectoire. Rose profitait de ce que les sœurs, à l'autre bout de la pièce, surveillaient l'issue; on défilait, table par table, en jetant les cuillers au passage dans une corbeille. Heureusement, elle était à la table du fond, et Zozo, mue par l'instinct, s'était rapprochée d'elle.

— Annette... Annette Sorbier... Vous vous rappellerez?

— Bouge pas, elle l'aura, ta babillarde!

Rose la remercia d'un regard si reconnaissant que Zozo, les doigts crispés sur sa main, lui souffla :

— C'est ta vrille, hein?

Tant de passion jalouse tremblait dans sa voix rauque que Rose en fut gênée... Vrille? Ahl oui, celle des deux qui aime le plus... Elle avait entendu l'injure, quand elle avait dérangé, au Dépôt, les deux gousses. Elle eut envie de rire. Non, jamais elle n'avait pensé à ça, avec Annette. Et si jamais elle devait se laisser faire, pour voir, ce ne serait pas par Zozo, bien sûri

Rose eut horreur de cette face camuse, de ses cheveux noirs et plats. Elle gardait, au milieu de toutes

ces figures ravagées, aux expressions avachies, vicieuses, patibulaires, un visage pur. Lucie l'Auvergnate, séduite par son air doux et son buste ferme, ne l'avait-elle pas baptisée : « la Vierge aux Nichons »?...

Insensiblement, une nouvelle Rose, sou3 l'enveloppe charmante de l'ancienne, s'était formée. On eût toujours dit, quoique avec deslignes plus rondes, l'être de belle jeunesse et de santé que Dûmes, Montai et Sarrat admiraient, pareil à une grande fleur vivante, deux ans auparavant, sur le perron de l'hôtel de la Passerelle. Mais, sous l'éclat de l'apparence, la ruine morale s'achevait. Rose, bien qu'elle demeurât au fond tendre et bonne, n'était plus qu'instincts lâchés, une âme de bête.

Elle s'en rendait compte, par éclairs. Aussi, ne les traitait-on pas comme de vraies bêtes? Rose, depuis son internement à Saint-Lazare, se laissait vivre, comme une chose. Ainsi, d'avoir été débauchée, d'avoir fait un mignard, d'avoir disposé de la ressource qu'elle possédait : son corps, pour nourrir sa petite, tout ça, c'était par de la prison que ça se soldait? Au nom de quoi, pourquoi?... Elle ne comprenait pas.

Alors, parce que la dureté d'un homme, de tous les hommes, avait fait d'elle cela : une prostituée, parce qu'elle avait, sans bien savoir, signé, sur un énorme registre, sa renonciation à tous les droits des êtres libres, elle n'était plus qu'un jouet Me rebut, une esclave qu'on mettait au cachot quand

pour un oui„ pour un non, il en prenait au maître fantaisie?...

Maintenant, dans ces immenses couloirs, si sombres que le jeune printemps en éclairait à peine les étendues dallées, le long de ces murs couleur de -crème sale,^ aux. soubassements coaltaj'és,^ d'un noir de cercueil, elle suivait, près de Lucie l'Auvergnate, la file processionnelle, vers le préau planté d'arbres maigres. Comme elles commençaient à chu- -choter, la religieuse, chef de quartier, les réprimanda.

On ne pouvait rompre le siknce — et encore à mi-voix, par infraction au. règlement, . — que sur •« la cour des filles )> où deux fois par jour, de neuf heures à neuf heures trois quarts, et de trois heures à trois heures trois quarts, la promenade tournait, toujours en files, sous l'œil sévàcfr des sœurs.

Cette cour étranglée entre les haut& bâtiments, aux fenêtres closes comme des rangées d'yeux d'aveugles. Rose en avait bien vite compté tous les arbres, en lignes rabougries, et tous les bancs, où l'on ne pouvait s'asseoir. Un lavoir, au centre, étalait son rectangle d'eau jaune. Elle eût, les yeux fermés, retrouvé chaque place, à chaque pas.

Le seul bon moment, c'était quand, en arrivant du réfectoire, on se rangeait, — avec les veinardes qui avaient un peu de pognon, — au bas de l'escalier, dans le coin de la cour. A la queue-leu-leu, on retournait jusqu'au guichet de la cantine où attendait la

fille de service. On lui passait ses cinq sous, se& dix sous, et, en échange, elle vous tendait, sortant tout chauds du guichet, les deux œufs sur le plat, ou le hareng, ou la tasse de café, ou la gobette. On mangeait, buvait sur place. Puis, hop ! en marche, autour des platanes, eux aussi prisonniers, manquant de ciel.

Bi«n vite, malgré la gorgée d'air qu'on avalait là, après l'atelier humide, le réfectoire puant, le dortoir infect, on se sentait lasse, on traînait la semelle. Rose prenait en horreur ce tournis stupide d'animaux en cage.

Qu'est-ce qui lui aurait dit, il y avait cinq ans, le. jour où, avec la mère, elle avait passé une fois rue du Faubourg Saint-Denis, devant cette noire façade, qu'elle y serait à l'ombre, comme celles qui volent et celles cpii tuent?

On avait beau être séparées, les unes dans le quartier administratif, les autres dans le quartier judiciaire, on entrait par le même porche, les mêmes verrous vous bouclaient. Tout ça, c'était une seule et même geôle. Elle avait eu une impression d'arrivée sinistre, quand la voiture cellulaire l'avait descendue devant la porte du greffe.

D'abord la fouille, puis l'inscription (nom, âge, religion), puis le vestiaire où on lui avait délivré ce bonnet d'esclave,Tpuis, sous la conduite d'une sœur, le voyage à travers les couloirs mornes, la montée des escaliers, d'étage en étage, dans ces bâtiments sans fin, où les couloirs succédaient aux

couloirs, interminablement, avec leurs portes de cellules et de salles à Tinfini, leur froide monotonie de caserne-couvent. Enfin, bien qu'il fût à peine cinq heures, l'enfermement dans le dortoir commun, désert.

Cette immense pièce, sous le toit, ancien grenier blanchi àlachaux,charpentédepoutres vermoulues, cette coucherie où une centaine de lits de fer, sur quatre rangs, avec un passage plus large au milieu, alignaient leurs couvertures brunes et le pli des draps Isabelle, elle suait, dans le noir du jour tombant, une telle tristesse, un indéfinissable relent, ^ si invétéré, si acre, que tout le courage de Rose, son insouciance étaient tombés.

Pour que les arrivantes de l'après-midi ne troublassent point le travail des ateliers, on les cadenassait ainsi, dans le dortoir vide, jusqu'au coucher. Elles traînaient, désœuvrées, ces heures désertes, en prostrations * ans fin, au creux des matelas. Sommeils en chien de fusil, rêveries sur le dos, bras ballants. C'est là que Rose avait fait connaissance de l'Auvergnate. D'un pieu à l'autre, Lucie, une vieille routière, l'initiait.

Elle connaissait bien la boîte, ayant naguère fait dans l'autre quartier — côté pénitentiaire — un mois de prévention. Une guigne : Le bel Auguste et la Pince, deux flics de la Villette, l'avaient « faite » comme elle sortait, avec une copine, de « frire un poulet dans une piaule arnarquée »... Rose ouvrant tout grands ses beaux yeux marrons, Lucie tradui-

sait, complaisante : a Ben quoil... d'entôler un pante, dans une chambre truquée... »

La cour des prévenues, le logement du directeur, l'infirmerie des vénériennes avec ses trois étages, entre cour et jardin, les magasins, la chapelle, les quadrilatères de bâtiments crasseux, noirs d'une suie séculaire, cette masse énorme de constructions lézardées et suintantes, que depuis des années la pioche menaçait et qui, d'année en année, perpétuaient leurs antiques vestiges. Rose, les jours suivants, à travers les racontars et les explications de Lucie, en sentait peser sur elle, autour d'elle, l'hallucinant cauchemar.

Les cachots des combles, — le jettard, où on les enfermait au premier mot qui blessât l'oreille des sœurs, — la Ménagerie, avec ses terrifiantes cages, — le parloir grillé et grillagé, qu'une barrière préalable retranchait encore, et dans lequel on était comme des fauves — est-ce que vraiment pareilles choses étaient possibles ?

Cette ancienne léproserie, que les Lazaristes, au cours des derniers siècles, avaient rebâtie, remaniée; ce couvent mué en geôle par la Révolution et où le citoyen Palloy avait fait resservir les matériaux de la Bastille démolie, les grilles et les verrous de la sombre forteresse; cette prison d'où était partie, avec André Chénier, la dernière charrette et où, depuis cent quarante ans, les voitures cellulaires avaient ramené, entassé pêle-mêle malades, prostituées, criminelles, des milliers, des milliers et

des milliers de femmes, — Saint-Lazare enfin, Rose, avant d'y passer, n'aurait jamais cru qu'une si fétide horreur existât.

Mais ce qui, entre toutes choses, l'écœurait surtout, c'était la répugnante saleté à laquelle on était, là-dedans, condamnée. Des bains, d'abord, pour les punies, il n'en était jamais question. Lucie affirmait bien qu'au rez-de-chaussée il y aTait une > salle destinée à cet usage, pour les malades. Rose avait vu aussi l'inscription. Mais la porte ne s'en ouvrait que la semaine des quatre jeudis I

Pourtant, du temps où Lucie avait fait un autre séjour, à l'infirmerie cette fois, — « ben oui, une uréthrite... avec ces dégoûtations d'hommes, on n'est jamais sûrel... » — elle se souvenait, en trois mois, de s'être une fois baignée, "mais dans une si repoussante baignoire que c'était, parole, à vomir. Tout écaillée, rongée, couleur caca d'oie... Quant aux douches, bernique! ça ne marchait jamais!

— Qu'est-ce que tu veux, disait Lucie. Tu te laveras en sortant ! On n'est pas des princesses...

Elle blaguait Rose, volontiers, sur sa manie : « Frotte pas tant, tu vas fuser!... » Tout de même, c'était pire encore qu'au Dépôt. Dans ce dortoir, où elles s'empilaient à cent, les lits se touchant presque, rien qu'un lavabo à trois robinets, dans un boxe de planches, un lavabo poudreux et inusité.

Bien que le printemps commençât seulement, il faisait, dans ce grenier bas, une chaleur telle qu'à peine enfermées, on y cuisait, fenêtres closes, dans

son jus. Rose couchait entre l'Auvergnate, — une bonne fiUe, genre Mariette, — et une affreuse vieille qui demi-nue, sur son séant, poursuivait patiemment, pendant des heures, sa vermine.

Deux veilleuses éclairaient confusément lé déshabillage ; les plaisanteries, les injures s'entrecroisaient, vite lasses. Un lit surélevé, dans un angle, servait de poste d'observation à la fille surveillante, prostituée montée en grade, et dont l'office était, le jour, de balayer. Dans l'autre angle, une cai>ane de planches brunes, percée d'un judas, abritait la sœur. Une porte, faisant pendant aux lavabos, restait toujours close, dans le quatrième coin^ — crainte des rendez-vous dont la morale eût pu souffrir.

Par contre, un siège à couvercle, en plein dortoir, unique et visible de toutes parts, suffisait aux besoins nocturnes des cent recluses : les convenances étaient sauves. Une petite Vierge, au mur nu, sur un socle de bois, dominait le tout.

A six heures — six heures et demie l'hiver, et cinq heures l'été, — le premiercoup de cloche remettait le troupeau debout. Bâillements et jurons s'étouffaient vite, dans la bousculade. En un quart d'heure, il fallait être levée, habillée, nettoyée. La sœur des couloirs ouvrait, de l'extérieur, pour qu'on pût aller vider les eaux sales. Et toutes de prendre leurs deux petites terrines vernissées, jaunes, identiques, superposées dans des casiers, à la tête des lits; elles servaient, l'une auxpetits besoins, l'autre

à tous les soins de propreté. La plupart n'en prenaient aucun, se mouillaient à peine le bout du nez, des doigts. De savon, point, sinon les petits carrés qu'on pouvait se payer, si on voulait, à la cantine.

Rose ne s'accoutumait pas à ce goût de l'ordure, s'étonnait, à ce sujet, de l'indifférence monastique des sœurs. Elles étaient leurs seules gardiennes, — administration et direction demeurant confinées, lointaines, aux mains du directeur et de quelques comptables et gardiens. Cette domination des bonnes dames, c'était, avec la nécessité de la crasse, le plus pénible à avaler.

Trente-six religieuses de Marie-Joseph, — le même ordre qu'au Dépôt, — assuraient, avec un aumônier, la direction des âmes et des corps. Elles vivaient là, tapies depuis toujours dans un coin de la prison, en une communauté omnipotente. Elles avaient une chapelle particulière, installée dans l'ancienne cellule de Saint Vincent de Paul. Elles y consumaient, parmi l'odeur fade des cierges toujours brûlants, en offices sans fin, en prières balbutiées, leurs vies stagnantes, ce que laissaient de libre la surveillance des détenues et l'entretien de la chapelle publique.

C'était leur orgueil et leur joie, le centre souverain de Saint-Lazare. Une petite cour de chanteuses,— parées durant les offices d'un ruban vert à médaille pieuse, et récompensées ensuite d'un bol de café au lait, — était recrutée parmi les

détenues. On les exerçait à part à des cantiques, pour le jour solennel de la messe. En grande pompe, filles malades et filles punies y étaient conduites, pliaient le genou devant le Divin Maître, le Rédempteiu».

Rose n'avait gardé, de son enfance, queFathéisme foncier du paysan français. Les femmes seules pratiquaient, à Avaize, mais du bout des lèvres. Elles accomplissaient les gestes rituels, héréditaires, sans la foi. Catholiques, elles allaient à l'église comme, païennes, elles eussent fréquenté les temples. Une superstition grossière, entretenue par des siècles d'ignorance, nullement une morale, faisait le fond de leur religion.

Le despotisme tatillon et bébête, la doucereuse et dure propagande des sœurs avaient, dès le début, réveillé, chez Rose, des rancunes d'écolière, un instinct de révolte. Son bon sens peuple avait été d'accord, tout de suite, avec les vues de l'Auvergnate :

— C'est-il rigolo, ces députés qui gueulent tout le jour contre le bon Dieu, et qui nous font régenter, ici, par la calotte!... Des Christs au réfectoire, des Vierges au dortoir, des Vierges à l'atelier... on ne peut pas lever les yeux sans voir ça au-dessus de sa tête. Et dans le temps, à l'infirmerie, à chaque étage, y avait des reposoirs avec des Marie et des saints, et des vases, et des bouquets en veux-tu en voilà... Paraît qu'elles ont eu la frousse d'être chambardées... Y a plus que les gradins.

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enrageait, d'une perversion morbide, la plupart de ces cervelles ramollies, de ces organismes détraqués. L'instinct sexuel, exacerbé par l'abus des rapports, par une promiscuité animale, se donnait de toutes parts carrière. Le saphisme, si fréquent parmi les hystériques affolées par l'homme, se propageait, s'épanouissait à Saint-Lazare, comme dans un effrayant bouillon de culture.

Mais Rose, obstinément, tourna le dos. Ce n'était pas drôle tous les jours! Elle s'éveilla contente. Peut-être qu'elle verrait Annette, à la chapelle... Et, en attendant, à l'atelier, au lieu de subir la Vie de sainte Thérèse et de s'abîmer les doigts à piquerl'aiguille, — ellepourrait lire, tranquillement, un livre des plus baths, paraissait-il : Le Maître de forges^ qu'elle avait obtenu, moyennant dix sous, de la fille de service, à la bibliothèque.

Tous les samedis, l'institutrice attachée à la prison et dont le métier consistait à professer un petit cours pour illettrées, — presque invariablement désert, — présidait, par l'intermédiaire des filles de service, à une distribution de livres. Les détenues en étaient friandes, et bien que le catalogue fût des plus hétéroclites, composé au petit bonheur des commandes administratives, les volumes crasseux et cornés passaient,''disputés, de main en main. Romans, voyages, récits pieux, toute une salade où les malheureuses satisfaisaient leur goût du romanesque et du convenu, trompaient leur faim de bas idéal.

L'heure de la messe arrivait enfin. Par ateliers, à travers les couloirs funèbres, les sœurs dirigeaient vers la chapelle illuminée les théories dociles. Elles défilaient tête basse, dans le vestibule, sous un grand tableau suspendu au-dessus du seuil, ainsi qu'un avertissement.

La peinture, plate et noire, figurait l'ensevelissement d'une détenue : une sœur accompagnait le corps, vers l'amphithéâtre.

Toutes, en passant, courbaient leurs bonnets de livrée, détournaient les yeux de cet étroinge Mémento Mori^ cruel rappel d'humilité donné, par la prévoyance religieuse, aux méditations des pécheresses.

Elles se massaient à mesure dans la petite nef, garnissaient, à rangs serrés, tout le bas. Dès qu'elles eurent pénétré, lesmaladesparurent, sous la conduite des sœurs de l'infirmerie; elles gagnaient, par de petits escaliers latéraux, les galeries supérieures d'où elles dominaient l'office, comme d'un balcon.

Au fond et au centre s'assemblait, autour de la sœur musicienne installée à l'harmonium, le groupe privilégié des chanteuses. On eût dit, avec leurs grands tabliers noirs, où tranchait le vert du ruban et le vermeil de la médaille, les meilleurs sujets du pensionnat.

Sous leur uniforme vieillot, 'e même ( ue du temps de la Révolution, avec leur jupe de cotonnade bleue ou grise, leur corsage bleu, leur fichu

«rôisé blanc, et leur charmant petit bonnet aux brides tombantes, coquettement campé sur les cheveux relevés, les malades semblaient former le gros des. élèves. Leurs teints pâles, de réclusion et de régim;e, souriaient, entrelesbridesblanches.Elles étaient là comme au spectacle, encadrées entre les sœurs que des chaises à prie-Dieu exhaussaient.

Le parterre, en bas, agitait sa plèbe narquoise.

Mais le brouhaha d'entrée s'apaisait-. Le directeur et le gardien-chef gagnaient leurs chaises d'honneur, en avant des malades et de plain-pied avec l'autel, qu'une dizaine de marches surélevaient, en étage. Une clochette retentit. L'aumônier et l'enfant de chœur gravissaient les degrés, entraient en seène.

Rose, inattentive au rite, fouillait des yeux la salle. Elle se désespérait de ne pas distinguer le brun visage d'Annette, la mahce amicale de ses yeux bleus.

Eîlle se levait, s'agenouillait, s'asseyait au signal que les sœurs donnaient, d'un claquement sec, avec un ensemble militaire. Comme elle effectuait, pour la cinquième fois, sans chercher à la comprendre, cette manœuvre, elle aperçut, tout d'un coup, en se penchant, Annette. (^omme elle avait maigri!... Un pilier la lui avait cachée jusque-là.

Elles échangèrent un long, parlant regard. Leur abandon, leur avilissement, leur servitude fraternisaient. Trop bref éclair.

Quoi que pût faire Rose, durant la messe et de^

puis, il devait leur être impossible de se revoir. Rose gardait, profonde, l'impression de ce visage amer, durci. Que pensait Annette ?...

Annette, au muet bonjour de son amie, avait ressenti un coup douloureux, au cœur. La secousse révéfllait toute la plaie vive, irritée en elle.

Depuis la révélation de Rose avant la visite au Dispensaire, une lente haine, une rancune si fielleuse que Tâcretélui en était une souffrance, s'étaient amassées au fond de ses silences, de ses rêveriesabsorbées. D'abord, elle avait eu du mal à se ressaisir; elle n'était qu'une seule humiliation, une douleur éparse. Elle gardait, de tout cela, une stupeur.

Et puis, petit à petit, une lumière noire s'était faite. C'était cela, l'amour! C'était cela, l'existence!... Ce qu'elle avait d'intelligence et de délicatesse native, — un fonds capable de s'élargir et de s*affiner, — pleurait sans trêve, dans sa pensée. Ce coup d'assommoir, après le froissement terrible de la première^afle, elle le porterait toute sa vie, inoubliablement, si elle vivait.

Voilà donc^de quelle boue était fait l'homme qu'elle avait cru aimer! Sans doute, malgré des exceptions, comme Dormoy, Montai, tous étaient ainsi. Et la société n'était que la somme de leurs égoïsmes armés, une bande organisée pour le triomphe^de la brutalité sanglante, le règne de la force. Juges, médecins, fonctionnaires, tous n'étaient que le masque du même visage. Tous ^maçaient la même fausse bonté, impitoyable. Tous n'exer-

çaient, sous prétexte d'équité, de soulagement, d'ordre, que la sauvagerie dominatrice de l'instinct.. La joie des uns était faite de la souffrance des autres 1

Quand elle eut pris conscience de cela, une espèce de sombre espoir lui éclaira l'avenir. Jusque-là, taciturne, elle n'avait répondu que par mots jetés, comme en songe, aux sollicitations, aux blagues de ses voisines de salle.

Avec cette intuition fine que les humbles ont de la douleur d'autrui, parce qu'ils l'ont éprouvée d'abord, elles essayaient de détendre, d'un mot gai, d'une plainte affectueuse, ses traits farouches.

Annette, la première semaine, avait vécu repliée en elle, si grave qu'elle avait intéressé, dès qu'il la vit, l'excellent docteur MuUien.

Ame haute et pure, bonté faite homme, le docteur n'avait touché à cette douleur qu'avec discrétion. Il ordonnait les remèdes, prédisait, — avec de la patience, des soins, — la guérison certaine et, sans insister, passait.

Annette, songeant aux lendemains possibles, mordit à l'hameçon... Oui, se soigner, guérir!... MuUien lui parlait avec la même sympathie que Dormoy... Il devait le connaître... Bientôt, quand elle aurait repris un peu plus possession d'ellemême, elle lui demanderait conseil, se réclamerait du médecin de Saint-Louis... Elle s'était entêtée à ne pas donner signe de vie à Dormoy... Écrire, à quoi bon? Crever ici, crever là, qu'importe?...

A présent, eUe réfléchissait. Guérir, essayer de guérir... et, en attendant, vivre. Elle aurait son heure. Elle se vengerait. EUe redeviendrait belle, elle deviendrait riche, et alors!... D'âpres, délicieux projets de revanche mettaient un baume à son chagrin; mais son ressentiment, loin de s'en adoucir, s'en avivait. Ce Dûmes, ce misérable, elle l'atteindrait dans son honneur, dans sa vie, dans ceUe des siens. Il payerait 1... toute sa dette... et d'autres avec lui, pour lui...

Dès lors, le séjour de l'infirmerie, l'internement dans la prison lui étaient devenus presque légers. Elle ne regrettait plus les bonnes consultations de Saint-Louis, sa liberté. Elle ressentait le profond besoin de se refaire, de se raccrocher à une existence nouvelle, à l'existence.

Des après-midi entières, elle demeurait assise, au troisième étage, devant une des grandes fenêtres ouvertes de la salle Sainte-Elisabeth, le front au grillage.

Elle était bien là après tout. Elle commençait à s'habituer aux êtres, presque à se sentir comme chez elle, maintenant qu'elle avait retrouvé, en elle-même, un chez-soi.

Ce n'ttait pas plus triste que d'autres hôpitaux, — que Necker, par exemple, où elle avait visité jadi^ papa Ferru, — ce grand bâtiment aux étages spacieux, que de bout en bout une galerie immense traversait, séparée des salles par un vitrage. Les galeries prenaient jour sur la cour de la chapelle,

242 PROSTÎTCÉE

les salles^ sur ie jardin du directeur et tout 'le vaste horizon de Paris.

Annéftte, sous- ses yeux, voyait le panorama de& toits s^étendre, avec ses crêtes de cheminées, Heu, blanc, 'gr' s, noir, comme une mer aux vagues figées. Des tuyaux crachaient une fumée. De gros nuages roses nïoutonnaient dans le ciel.

'Elle repérait les dômes, les clochers, le Sacré- Cœur, Saint-Augustin, la Tour Eiffel... Une brume bLuâtre estompait l'azur frais, couleur de perle» Des bouffées tiède? parmoment passaient^,»et dans le jardin du directeur, une ve: dure neuve, une dentelle clare frémissaient aux lilas grêles, aux vieux arbres.

Allons! La vie pouvait être bonne encore. Cette ville énorme, ce redoutable e": beau Paris, elle s'y faufilerait, elle y creuserait sa route. Un chemin de triomphes, et de deuils. Elle jouissait de sentir ses forces revenues! Guérie ou non, comme elle serait -malf aisante !

Elle en était là quand, ce printanier matin de dimanche, ses yeux avaient rencontré ceux de Rose. Au premier choc de souffrance fouaillée, un élan rageur aussitôt répondait... Sortir de là, et lentement, sûrement, se mettre à l'œuvre!...

Des rires étouffés, au parterre, des coups de mouchoir en clairon la rappelèrent à la réalité. C'était un Vobiscum un peu détonnant, — un couac dans la voix, inattendu, — qui causait le tapage. L'aumônier, majestueux, foudroyait l'assistance, avant de se retourner lentement vers l'autel.

PROSTITUÉE^ 24â

Aimette regardait, avec une sourde ironie, la messe finir. De tels speetacles, enfant, l'avaient émue. Un jour dur tombait des vitraux opaques, blazio sur blamc. Et cette clarté^ crue rendai'j plus théâtral le buisson ardent des cierges.

Amsi,ce n'était pas assez .de les avoir laissées rouler jusque-'.à, il fallait encore que ce Dieu de miséricorde, punissant en elles seules le péché de la chair^. commis à deux^ prît part, avec ses religieuse» gacdiennes, à la répression barbare, il fallait qu^il vint exploiter, par la voix du prêtre, leur faiblesse et leur résignation, les ébloutt de l'éternel mirage I

Les bannières de soie blanche, suspendues entre les vitraux, érigeaient, en cercle, leurs oriflammes ornées d'inscriptions. Annette épela, comme des mots dénués de sens, les phrases d'adoration mystique. L'une disait, à ces esclaves : Le Maître est là! ». L'autre annonçait à ces affamées : « Voilà le pain des Anges I » Une autre enfin promulguait, audessue de ces détresses et de ces souillures : « Venez au Cœur souffrant de Marie Immaculée! »

Mais cela, qui l'eût touchée autrefois, sonnait si creux, lui faisait l'effet d'un tel mensonge aujourd'hui! Non, elle ne se laisserait pas attendrir, duper, par la vaine promesse des heureux lendemains, l'appeau grossier de l'autre monde. Elle n'entendait pas la prenante chanson, la berceuse des souffrances, l'endormeuse des misères... Assez de leurres!

On ne vivait qu'une vie! Elle saurait employer la sienne... Le bien pour le mal?... Où cela était-il

donc écrit, ici-bas? Où écoulait-on cette fausse monnaie?... Non! on lui avait fait le mal, elle rendrait le mal I

Demain, elle parlerait au docteur MuUien. Aprèsdemain, elle serait dehors...

Les sœurs, d'un claquement de mains, soulignaient la fin de l'office, annonçaient la descente...

Annette, qui s'était avec les autres machinalement agenouillée, releva le front, respira d'un souffle large. L'air fétide des couloirs, infesté de désinfectants, lui parut doux comme la brise du large...

Le printemps, la vie 1

TROISIÈME PAHTIE

— Allons, Gaby, ce n'est pas encore pour cette foisl...

Liette secouait sa jolie figure sèche, avec une fente compassion. Ses yeux d'un gris froid s'animèrent, d'un petit triomphe railleur, à la vue de son amie. Gabrielle, le cou tendu, prêtait l'oreille, écoutait encore la sonnerie, qui depuis longtemps avait cessé de vibrer.

Entre Liette d'Umès et Gabrielle Ardant, devenues de grandes jeunes filles, une amitié, en train de se modifier chaque jour, prolongeait leur inconsciente et tendre camaraderie d'enfance.

Longtemps les deux cousines, dans le côte à côte des jeux puérils, puis des premiers troubles et des rêveries adolescentes, s'étaient adorées. Jusqu'aux dix-huit ans de l'une, aux seize ans de l'autre —

246 PROSTITLÉE

Gaby étant la plus âgée, — elles avaient échangé leurs émois, leurs confidences spontanées, chacune suivant l'égoïste pente, éblouies de leurs parallèles vertiges. Elles communiaient dans la griserie de leur jeunesse, malgré les différences de vie, de fortune, dont Gabrielle eût pu souffrir, surtout avec le caractère pointu de Liette. Mais Gaby, douce et plus raisonnable, y mettait du sien, souvent, et beaucoup.

D'Umès, — il avait ajouté à son nom une apostrophe, ce n'était rien, n'est-ce pas, et ça vous donnait, tout de suite, un petit air de noblesse et de distinction, — d'Umès, par d'heureuses spéculations, grossissait sans cesse une fortune, d'autant phis prompte à s'enfler qu'il regardait moins aux sources de la crue. Il puisait indifféremment à toutes, mais le plus volontiers aux plus troubles.

Depuis deux ans, il avait sauté de trois millions à cinq ; son entregent, son manque de scrupule, sa décision hardie faisaient prime. Pas d'émissions d'affaires tapageuses où il ne prélevât, sur les fonds sacrifiés, la grosse part. Marchanges s'arrondissait, de fermes et de bois. Le coffre-fort s'emplissait de titres. En vertu d'un principe constant en affaires, l'or attirait l'or.

M. Ardant s'usait, lui, en recherches pour dépenser moins, et en efforts pour gagner un peu plus : les quelques centaines de francs, qui chaque mois, manquaient régulièrement aux comptes duménage.

Il savait bien ce qui creusait le déficit, ce trou

sans cesse béant, où. il jetaiit^ avec désespoir^ ses maigres appointements de chai . de bureau aux Travaux publijcs, et les gains supplémentaire^ q.uotidiennement grattés, par un pénible labeur du soir.

Tandis que Mme Georgette Ardant courait, les visites, les grands magasins, les dîners, les bals^.lui s'usait les yeux à vérifier,souslalampe,les écritures, de la grande usine des Lauvroix, les raffineurs. Et pendant ce temps4à, Luce, la petite^ toussait à mourir, dans la chambre à côté. Akl sans Gaby, si bonne^ si dévouée petite compagiibe, ne se rdevant du chevet de souffrance de sa sœur, que pour, se* rasseoir à la table où il peinait, où elle venait peiner^ avec lui 1...

— Georgette, disait-il tous les premiers du mois^ comment veux-tu que nous y arrivions?

Mais Mme Ardant souriait^ de ce placide et désarmant sourire qui faisait si suave son visage de madone grasse. Le teint de camélia ne rosissait ni ne pâlissait de la plus imperceptible nuance, sous les épais bandeaux noirs ondulés, les admirables char veux qui dénoués, la couvraient, jusqu'au-x jarrets. Et d'une voix calme elle répondait :

— Mais, monamiytu vois bien, que nous yarri* vons toujours.

Et, vaincu, il baissait le front, fermait les yeux, pour ne pafi voir le bijou nouveau, simple, mais de priXy la dentelle imprévue, ou la souple fourrure de renard blanci, — une occasion étonnante f Un

démarqué, soixante-dix francs, au lieu de cent vingt... Évidemment, ce n'était pas cher, et cela lui allait bien. Et puis on arrivait toujours... Mais à quel prix?

Elle seule le savait, ci*oyait-élle. Telle était la stupide confiance de ce brave homme, qu'il devait ne se douter de rien. Bonnement, il coupait dans le pont des occasions, ne flairait pas, dans ce luxe incessant, au-dessus de leurs moyens, la rançon de la vie en partie double que depuis des années elle menait, par goût de vice, et besoin d'argent. Mme Ardant rendait aussi justice, d'ailleurs, à sa propre délicatesse. Elle prenait, par pitié autant que par intérêt, — du moins elle se le persuadait, — : toutes les précautions qu'il fallait. Comment se douter.de la vérité, quand elle rentrait, fraîche et gaie, sa journée faite dans une maison de passes?

Elle enlevait ses épingles, de ce joli mouvement de bras renversés qui fait saillir le buste, posait son chapeau sur une chaise.

— Je viens de chez Mme d'Umès. Il y avait Mme de Meyribelle, Mme Le Huyé, Mme Poyère...

Et sa peau, sous la soie de la blouse, demeurait marquée, là, un peu plus bas que l'endroit où le décolleté coupe le sein, d'un suçon large, tout son corps frémissait encore de mains errantes, de la. brutale étreinte d'un passant... Aujourd'hui chez Mme de Lanti, rue Saint-Lazare, hier rue de Balzac, chez la Vernay, avant-hier chez Lise de Méral, rue Washington. Bonne femme, elle flattait la joue

de M. Ardant d'une tape familière, embrassait Gaby sans remords, et disait :

— Je vais m'habiller. Mme Le Huyé m'emmène à la première des Variétés, ce soir !

Gaby, résignée, se remettait à coudre, et M. Ardant, pensif, la suivait d'un regard. Non certes, il ne se doutait de rien, ou si peu, qu'il écartait chaque fois comme un cauchemar la dégradante idée... M. Ardant était, en cela, différent de quantité de maris qui ferment les yeux, devant la fructueuse évidence, et pareil à beaucoup d'autres à qui un reste d'amour, l'orgueil masculin, la crainte de souffrir davantage, un besoin de jouir quand même du foyer, stable ainsi, tiennent au contraire les yeux fermés.

Ignorance à demi inconsciente, à demi volontaire, grâce à laquelle il demeurait sympathique, si notoire que fût l'inconduite de sa femme. La franc-maçonnerie parisienne ne s'en était pas autrement émue. Mme Ardant avait eu, à vrai dire, quelques liaisons avérées. Mais on n'y avait point attaché d'importance, dans les salons où l'ostensible adultère s'étale, favorisé du consentement unanime et tacite, de la trêve des convenances, tant qu'il reste à l'abri de la façade religieuse et légale, du souple, du digne, de l'excellent mariage. Quant à l'assiduité aux maisons équivoques, ce n'était là, sans doute, qu'une de ces menues calomnies qui courent sur chacun. Le monde, n'étant pas forcé de savoir, ignorait

2aa Pfiô6rTlTUEE

— Je t'assure^ Liette, que tu te trompes.:

— Ta! ta! ta. A une autre!

— J en! attends peraonne...

Gabrielle rougit légèrement :

— ...Que le docteur Dormoy. Il doit venir avant sept heures^ nous donner des nouvelles de Luce... Père ne pouvait y aller, cet après-midi, et maman.a des courses.

La petite poitrinaire depuis un mjois était installée dans une maison de santé^à Montpouge, où Dormoy l'avait fait admettre gratuitement.. Le clinicien était un de ses amis intimes. Luce y serait mieux soignée que chez elle* Gabrielle tous les matins allait y passer deui heures. Et M. Ardant,. une chaque soir, en sortant du ministère.

— ...Que le docteur! répéta Liette, maligne. Ehl je ne disais pas autre chose...

Gaby la dévisagea.. Elle percevait l'allusion, soua la réticence. Pourquoi Liette la taquinait-elle?,.. Simple malice amicale, ou petite méchanceté voulue?...

Le docteur Dormoy, tous ces jours-ci, allait aussi chez les d'Umès, régulièrement. Jacques, le tout petit frère de Liette, né depuis six semaines^ était très souffrant, couvert d'humeurs, rabougri. Une maladie vraiment extraordinaire, et qui l'apitoyait, elle Gaby, une étrangère! beaucoup plus que son amie... Une sœur, pourtant!... Mais Liette avaitelle seulement bon cœur?...

Gaby se le demandait parfois... Ou bien, dans sa

plaisanterie, pour le carillon -vibrant, tout à l'heure, n'entrait-ilpas un peu d'aigreur jalcwise?... Mais non! Liette ne se souciait guère de* M. Darmoy. Ge n^ëtait pas un parti assez reluisant pour elle. Et, d'ailleurs, à quoi pou^aît-on voir qu'elle, Gaby, s'intéressât au docteur, d'une façon particulière? S'y intéressait-elle, d'ailleurs?

A ces dernières questions elle 6e donnait, mentalement, d'imprécises, trompeuses réponses.* Elle était à cette période oii l'amour, inconscient encore, prend forme, mais ne se reconnaît, ni, partant, ne s'avoue. Elle en respirait déjà le vague enivrement : la fleur même demeurait invisible encore.

— Tu sais, reprit Liette, je trou:verais très naturel, moi, que tu l'aimes, ce garçon.

Gaby se rétracta. Ge garçon 1... De quel droit Liette parlait-elle de la sorte? Et de lui?... Elle, que se croyait-elle donc? cette mioche, à peine formée, avec sa suffisance, son caractère hautain et sec! Les millions de son père ne la faisaient pas plus intelligente, ni plus séduisante, certes... Traiter ainsi un homme de la valeur de Dormoy, si savant, si bon, un docteur déjà très connu, malgré sa jeunesse... Gaby en était ulcérée.

Souvent de petits heurts, des discussions pour un rien avaient entre elle et Liette révélé la dissonance de leurs âmes. Griefs jusque-là informulés, et qui prenaient corps soudain, dans une rancune vive. Décidément, leur amitié n'était pas si solide

qu'elle l'eût cru... Elle se contint, dit aMlement :

— M. Dormoy abien autre chose à faire qu'à s'occuper des petites filles.

-^ Dis donc, Gaby. C'est pour moi que. tu dis ça? D'abord je suis aussi grande que toi 1

Elle vint se placer contre le dos de Gabrielle, élança le long du svelte et fin corps sa maigreur raide. Leurs chignons se touchaient, celui de Gabrielle, sombre et dru, — les cheveux de sa mère, — celui de Liette, anémique et soufflé de frisettes, pour simuler l'ampleur. :

— Là 1 tu vois.

— L'eau bout, dit Gaby, espérant faire diversion. Elle échaudait la théière, y versait la mesure du

mélange aromatique. D'un souffle économe, elle éteignit la lampe à alcool, puis elle fit basculer la bouilloire de nickel.

Mais, tenace, Liette revenait à la charge :

— Moi, il ne me dirait lien, rien du tout!

Elle jugeait Dormoy inélégant, de goûts trop simples. Elle avait, sur le mariage, les idées de sa mère. II fallait épouser, d'abord, un homme riche. Elle aurait une dot de cinq cent mille francs, — de quoi payer, avec les revenus, ses toilettes et son entretien. Un mari devait apporter au moins, dans l'association, une soixantaine de mille livres de rente. S'il était jeune et qu'on l'aimât par-dessus le marché, tant mieux. Mais l'essentiel était que les situations se convinssent, que les familles, les habitudes, les relations fussent en accord.

Elle n'expliquait pas toute sa pensée, de peur de froisser cette pauvre Gaby. Elle la plaignait d'ailleurs, d'être sans dot. Une jeune fîUe sans dot, dans leur monde, c'était une recrue toute faite pour sainte Catherine. Ou bien, si elle avait de la chance, et qu'elle fût jolie, un vieux pouvait se toquer d'elle... Mais un mariage ne se concluait pas à la légère! Les parents, pour leurs fils, cherchaient le sac, ou bien à l'arrondir, s'ils l'avaient déjà. Liette d'Umès n'ayant jamais entendu dire, ni vu, qu'il fût bien porté de se marier, tout simplement parce qu'on s'aime, et de se marier jeunes, ne songeait pas qu'on pût penser différemment.

Elle n'avait, autour d'elle, que l'exemple de ménages dont le seul lien était d'intérêts et d'habitudes. L'amour à ses yeux était une chose, et le mariage une autre. Rarement toutes deux allaient longtemps de pair; si, par hasard, elles commençaient ensemble, ce n'était que pour bien vite finir... Ainsi, est-ce que son père et sa mère s'aimaient?... Non, on se mariait pour avoir un chez soi, une famille, des enfants en qui on se complaisait à revivre, et à qui on laisserait, le plus tard possible, sa lortune...

— Tu es difficile, toi I railla Gaby.

— Tu veux dire que je ne suis pas romanesque?

Liette posait sa tasse, refusait un second petitbeurre. Gabrielle, soigneusement, referma le couvercle de la boîte de fer... Les gâteaux, au sec, se conservaient plus longtemps. Il fallait bien, hélast

mi PROSTITUÉE

les faire durer..; Et, avec un soupir, — romanesque, eui, Liette, avait raison, c'était son faible! — <jabrielle remit la boîte dans le placard, qu'elle referma à clef.

Veux-tu que nous allions au salon? dit-elle.

G'^st allumé.

Le soir tombait. Inu'ile de laisser brûler deux lampes...

— Nous serons mieux 1 ajouta-t-elle pour déguiser le pauvre motif.

^Sa perpétuelle chasse au liard, leur méticuleuse surveillance, au père et à elle, pour rogner toute inutile dépense, remédier au faste maternel, elle n'en rougissait pas, certes ! Bravement, elle avait à Liette, cent fois, fait l'aveu de leur vie médiocre, sous l'apparence cossue. Mais cette livrée de luxe bourgeois, — pour la première fois ce soir, vis-à-vis de son amie, — ^lle rougissait d'avoir à en dissimuler les trous... Pourquoi?... Romanesque, elle gardait ce mot sur le cœur.

Au salon, calées dans des bergères, dont un voile de dentelle au dossier cachait l'usure, elles se chauffaient un moment, en silence, de chaque côté de la cheminée où savamment, avec deux briquettes et une bûche, Gabrielle venait de réédifier un feu modéré. Ça tiendrait jusqu'au soir...

Liette, sans gentillesse, inventoriait la pièce meublée d'un banal Louis XVI laqué, soie et coton, les murs blancs où des gravures fausses s'espaçaient à travers la retombée des plantes vertes, — ma-

PROSTITOÉE ' 255

gnifiques grâce au miracle dessoinsde Gaby, — la porte vitrée aux brise-bise verts Nil, sépamnt Je salon de la salle à manger... tout ce luxe étriqué et courant des appartements de confection, à 2,995, Il y avait bien, sur les tables, quelques bibelots, pré*cieux, qui relevaient l'ensemble. Des cadeaux? Mme Ardant avait des amis de goût.

Sans réfléchir à ce que de tels dehors, satisfaisant à peine à l'ambition de la femme, coûtaient au travail, du mari, à l'ingéniosité ménagère de Gaby, la fille du millionnaire jugea, décidément, ce' décor médiocre. Elle s'estima bonne fille de s'y attandet^, et de s'y plaire. Piquer son amie, — si Gaby croyait qu'elle n'avait pas vu son manège avec Dormoy! -:— était, en somme, amusant.

Elle jeta, agressive :

— E'st-ce que M. Dormoy vient aussi tous les jours chez vous?

— NonI dit Gaby, saisie d'une jalousie soudaine,— absurde, elle savait bienl — en pensant aux visites quotidiennes du docteur, avenue Kléber. Hle se souvint d'un de sm- mots récents, à propos du petit Jacques d'Umès : « Je soigne un condamné à mort. » Elle regarda Liette, murmura- doucemenii

— Tu saiB bien que Luce tousse plus que jamais, et que nous sommes inquiètes.

Liette lui prit les mains, les lui serra d'un élan gentil :

— Ma chérie!

Et pensant au petit intrus, son frère! à cette

256 PROSTJTIIÉE

frêle vie qui lui tenait à elle-même de si près, et si peu, à ce bébé affligé d'une maladie incompréhensible, elle s'attendrit, une seconde. Mais aussitôt, divertie par un craquement d'étincelles, — comme ça saute loin 1 — elle s'écria, en secouant sa jupe, par prudence.

— As-tu vu mes bas? Ils sont à jour, jusqu'en haut...

Elle haussait, rabattait le jupon de soie, sur les flûtes luisantes. Qualité, prix, elle énumérait le tout, avec une complaisance prolixe et ce détache^ ment des riches, bavardait chiffons, toilette, d'une autorité si avertie que Gabrielle s'exclamait, avec un peu d'amertume :

— Ah ! tu es pratique, toi 1 Liette leva le doigt :

— Tu as mon romanesque sur le cœur? C'est bon, je retire...

Gabrielle avouait : oui, elle était romanesque, e'est vrai, si c'était être romanesque que de souhaiter, de rêver le bonheur dans une simple vie à deux, mari et femme, une vie commencée jeunes, et s'aimant bien, et toute consacrée l'un à l'autre, une vie pour soi et les chers petits qui pourraient venir, une vie de travail et de foyer, sans goûts dispendieux, sans vains sacrifices aux préjugés, aux faux semblants du monde...

Liette, étonnée, la regardait :

— Bien sûr, le Paradis terrestre ! Tu ne t'embêtes pas, toi... Mais tu sais...

PKOSTlTtfÉE 257

Elle allait achever sa pensée : « Ce que ce doit être vite embêtant cette vie-là 1 ...» Le timbre de l'antichambre, heureusement, coupa la phrase, d'une sonnerie brève. Gabrielle était debout, les yeux brillants... Liette songea : « Dormoy ! J'allais gaffer. »

La bonne poussait la porte :

— Ledodteur.

Il saluait bas, serrait les mains tendues, gauchement. Du moins Liette l'estima : elle donnait toujours le shake-hand de haut, d'un petit geste sec.

— Toujours la même chose... répondait d'abord Dormoy, au regard interrogateur de Gabrielle.

Il hochait la tête, lui jetait un coup d'œil de triste encouragement, puis tourné vers Mlle d'Umès, il annonça :

— Je sors à l'instant de chez vous. Mademoiselle. Votre auto vient de m'amener.

Liette s'étonna,

— Madame votre mère, sachant que je devais vous rencontrer ici, m'a prié de vous rappeler que vous dînez ce soir chez Mme Poyère. Le chauffeur est à vos ordres.

— C'est vrai! dit Liette... Eh bienl mais... je vous laisse!...

Elle les enveloppa d'un regard compUce, se rappela soudain :

— A propos, et Jacques? Comment l'avez-vous trouvé?

Il avait été si inattendu, ce petit, on y comptait si peu, dans leur vie faite, que son arrivée avait

au fond surpris, dérangé tout le monde. Liette n'était pas encore habitué à ce frère indu, suppiér mentaire. Georiget non plus, d'ailleurs.

Le docteur dit, avec réserve.

— Un peu mieux.

— De l'espoir?

Il hésita, puis franchement :

— La vie peut faire des miracles.

Il y eut un petit silence. Gênée, — l'idée de la mort lui-était insupportable, — elle dit :

— Et l'auto 1... AUons, je me sauve... Gaiement elle embrassait Gabrielle — « Sans ran*

cune l » — secouait, dégagée, la main du docteur. Ils avaient une bonne tête, tous les deux, eljabaur-! geoise, lui paysan, malgré sa barbe en pointe. Bien assortis, vraiment! La vie simple... ma foi, du moment que le cœur leur en disait!.. Pour elle^ une destinée plus relevée, heureusement, l'attendait. Elle en conçut une fierté, leur lança du seuil un adieu plus amical, la main haute.

Dormoy, en la regardant sortir, songeait ; au drame secret de cette famille, au redoutable envers de la façade, sereine et dorée. Les pauvres joies que la richesse leur réservait, à son frère Georget et à elle, qu'était-ce en balance de cette asphyxie morale où ils vivaient, et de la menace de la maladie terrible, suspendue sur eux à toute heure?

Son regard se détournait vite, revenait à Gabrielle, aimanté :

— Vous aimez Mlle Henriette?

— Il y a si longtemps que je la connais. Et puis.*. Elle s'arrêta, confuse» Il insistait :

— Et puis?...

— C'est chez elle que je vous ai vu pour la première fois. Nous lui devons le plaisir de vous connaîtrjB.

Il se taisait, heureux. EUerepritjîavec élan :

— Vous avez été si bonL.. Vous vou& êtes intéressé tout de suite à Luce... Si elle pouvait être sauvée, c'est vous qui, cette fois, auriez fait le miracle...

Il étendait lès mains, pour se défendre :

— Ne me remerciez pas.w. C'est si triste de voir souffrir^.. Nous sommes si impuissants. Je voudrais tant pouvoir faire plusl...

Leurs voix tombaient. Ils goûtaient le charme du silence, et d'être l'un près -de l'autre, seuls, dans la pièce lumineuse et tiède. Il eut une timidité, se le^a...

— Je vous en prie, restez 1 dit Gaby. Papa sera si heureux de vous entendre parler de Luce.

Elle n'ajoutait pas:«etmaman)),sachanttropque celle-ci, jamais, ne songeait à sa fille... Lapetite était condamnée. Qu'y faire?... Et Dormoy, avec cet échange magnétique qui à travers la chair fond les âmes, perçut qu'elle évoquait sa mère toujours absente, cette mère-enfant, aux tendresses intermittentes, chérie quand même.

Alors, pour la distraire, il contait des potins, des riens, où elle prenait autant de plaisir que s'ils

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eussent contenu le monde... « Les d'Umès? Comment il les avait connus? — Mais par son maître, Montai... »

— M. Montai, parlez-moi de lui...

Dormoy, sur ce chapitre, ne tarissait plus. C'était à Montai qu'il devait toute sa carrière heureuse, le bel avenir ouvert devant lui... Modestement il taisait son enfance humble et pauvre, le labeur tenace qui, boursier de la ville, l'avait élevé de rien, à ces thèses savantes de doctorat, à cette place de Saint-Louis, où son nom s'affirmait, grandissait, — lui fils de petits employés de l'Assistance, orphelin à douze ans. Son père était mort broyé, dans un accident du chemin de fer de Ceinture; sa mère, phtisique, survivait à peine.

Mais Gabrielle, déhcatement, le poussait, heureuse de confidences qui le faisaient mieux connaître, davantage aimer. Et Dormoy, confiant, causait à cœur ouvert, disait sa façon d'envisager la vie, de comprendre les choses. Il jetait, — sur l'éducation, sur le libre enseignement qu'il voudrait voir donner à la jeune fille comme au jeune homme, sur l'élargissement d'horizon de la famille moderne, sur l'impérieux besoin de plus de conscience, de plus d'initiative, de plus de responsabiUté individuelles, — des phrases d'un net bon sens, qui semblaient à Gabrielle autant d'évidences, de jours ouverts sur un monde clair et facile. Elle oubhait le temps, où elle était, sa vie. Il lui semblait en commencer une autre.

Dôrmoy, tout en parlant, la contemplait à la dérobée, tandis qu'elle baissait les yeux, réfléchissait. Les conseils de Montai s'ancraient en lui. Se marier pauvrement, qu'importe, mais se marier jeune, avec un être sain, qu'on estime et qu'on aimel... Gomme tout alors doit devenir facile, léger, les joies, les peines l.. Gomme il doit être doux de s'en aller, mains jointes, appuyés l'un à l'autre, du même pas, sur la même route droite, jusqu'au boutl...

Il sentait, comme un flux irrésistible, grandir, monter en lui, une affection sincère, ardente, profonde. Ge n'avait été d'abord qu'une sympathie discrète, mais immédiate, au contact de Gabrielle Ardant, de cette jeunesse-fée, qui travaillait en chantant, parait de sa grâce, de sa bonne humeur, de son zèle adroit la maison triste, où la mère n'était jamais, où le père, quand il était là, s'exténuait à la poursuite des maigres gains, pour payer ce faux luxe, ce vain et ruineux superflu, tandis que la cadette, Luce, agonisait, en toux interminables^ de la tuberculose héréditaire...

Que la mère, après cette naissance stérile, cette mise au jour d'une souffrance inévitable, se fût, guérie, ^ ce bonheur n'empêchait point qu'à eux deux, Ardant et elle, ils eussent commis une mauvaise action. On n'a pas le droit de créer de la vie, quand on ne peut la créer viable.

Ge sentiment du devoir et de la responsabilité individuels, c'était un de ceux que Dormoy, en

bon élève de Montai, souhaitait le jplus fortement voir se développer, parmi ceux de demain. Et c'était sa totale abolition chez d'Umès, qui lui rendait pénible la visite quotidienne, avenue Kléber.

Montai, — après dix-huit mors d'une disparition, dont, en dépit de son grief irréductible, il. souffrait parfois au souvenir de l'amitié passée, — avait vu un beau jour d'Umès entrer dans son cabinet.

Du même air bonhomme qu'autrefois, exagéré pour cacher Iji gêne, soiï vieux Raoul lui avaittendù la main, demandé pardon. Est-ce que toutes ces vieilles histoires ne devaient pas être enterrées^ maintenant qu'Annette, grâce aux soins deEtor-r moy, et à la bonté bienfaisante de Robert, était guérie, ou tout comme, avait une place dont ellfe vivait largement, et qu'elle quitterait quand elle voudrait, paraissait-il — il cUgnaît de l'œil - — pour une meilleure?...

Rose, et son enfant?.,. Mon Dieu; il avait fait ce qu'il avait pu, Robert le savait bien... Il avait,.de lui-même, oui,^ de lui-même^ — Montai. 'ne bronchait pas (pourtant c'était certaine visite avenue Kléberj de Dormoy averti par Annette^ qui avait déclanché cette compensation tardive), . — ib avait fait remettre cinq mille francs à la malheureuse,et payé les moisde biberon, l'entretien delà petite, jusqu'à ce que la diarrhée infantile... Ce n'était pas sa faute, voyons, si- Rose, définitivement avait mal tourné, et si l'enfant était morte- Mais, devant le silence* glacé de Montai^ il brus-

quait, venait aux supplications, au délicat aveu... Voilà: Il s'était cru guéri. Plus Hen que des manifestations bénignes, alors 'il s'était laissé aller, un soir..: Oui, avec sa femme... C'était trop bête! Il se le reprocherait toujours. Et patatras, voilà qu'après seize ans, parfaitement... cette bonne Marie était enceinte...

Montai n'avait pu retenir un geste de colère.. Il l'avait assez prévenu pourtant, mis en garde contre les conséquences, le double et terrible désastre : la mère infectée, presque sûrement atteinte d'une syphilis aiguë, l'enfant mort avant terme, ou, s'il naissait, condamné... Un seul espoir : Que Raoul l'eût averti à temps, qu'un traitement énergique pût être administré avant l'heure irréparable, atténuât, pour la mère et pour l'enfant... Mais d'Umès, balbutiant, avouait : sa femme, depuis quinze jours, avait une éruption formidable de roséole, et, maintenant, elle était à la veille d'accoucher... Que Robert vînt, se rendît compte!... Qu'il eût pitié!

Montai, inflexible, avait refusé. D'un œil triste, il considérait d'L'mès, constatait, sur cette face rougeaude, le latent ravage. Des traces de syphilides laissaient au cou un sillon de cicatrices, à peine visible. Mais une mauvaise graisse noyait le corps, une alopécie légère clairsemait les cheveux gris, si drus naguère. Il lut, sur ces traits brillants d'une fausse santé, la maladie tapie, la mort embusquée. Et son vieux cœur tendre, malgré lui, se serra.

Non, il ne pouvait venir, il tiendrait son serment. Mais il enverï'ait son second, son autre luimême, Dormoy. Que d'Umès fût tranquille I C'était un accoucheur de premier ordre, et en matière de syphilis, un spécialiste, « je ne te dis que ça!»

Dormoy, par respectueuse gratitude pour son maître, avait accepté la mission de confiance, bien qu'il partageât, vis-à-vis de d'Umès, tous les sentiments de Montai. Mais cette femme, cet enfant contaminés, eux, n'étaient pas responsables. Il soignerait, de tout son dévouement, ces victimes.

Il avait été, dès sa première visite, extraordinairement embarrassé. Comment expliquer à la mère, fallait-il lui expliquer même, quelle maladie la terrassait, menaçait, dans son ventre, la petite vie innocente? Quel traitement lui appliquer, qui ne révélât aussitôt le mal, créât des complications dont, à travers la mère, serait frappée l'épouse?... Mais, dès qu'il fut seul au chevet de Mme d'Umès, elle lui faisait signe, d'un long regard, qu'elle savait tout, qu'elle pardonnait, qu'elle voulait vivre...

Dormoy, d'une attaque brutale, résorbait les accidents secondaires, bourrait, avec le mercure vital, ce pauvre organisme, haletant dans ses draps de dentelles, dans son vain luxe, après la délivrance, la vie.., L'enfant naissait, et, par un de ces phénomènes déconcertants dont la science abonde, montrait un air si sain que Dormoy devait se fâcher rouge, menacer, pour empêcher le père de prendreune nour-

rice dans un bureau. La mère seule devait nourrir. Sinon, le biberon.

Il ne fallait rien moins que la crainte de la contamination, — certaine si, comme l'affirmait Dormoy, les manifestations du mal étaient proches^ — et la perspective de procès scandaleux pour que d'Umès renonçât à ses velléités. Il était, au bout de trois semaines, le premier à s'en réjouir.

L'enfant, après avoir présenté de belles apparences, accusait, de jour en jour, son faciès hérédosyphilitique. La peau devenait terne, tournait au jaune café au lait. Une cachexie soudaine faisait du nouveau-né un petit vieillard, qui ne pouvait plus ni pousser un cri, ni téter, fondait en diarrhée profuse. Bientôt la syphilide polymorphe apparaissait. Tout le visage n'était plus qu'une nappe rouge, comme si on l'eût barbouillé de fraises. Les narines, les lèvres, le menton formaient croûte, fissurée, suintante, d'un jaune brun.

Si blasé que fût Dormoy, comme tous les médecins, sur le spectacle de la souffrance et des hideurs humaines, il ne sortait de ses impuissantes visites; que navré, plongé dans une maussaderie indignée et colère. Sa mauvaise humeur ne se dissipait toute que lorsqu'il avait franchi la porte des Ardant.

Alors, bien que là aussi il y eût des misères cachées, et de la maladie, hélas! mortelle, — cette gentille petite Luce n'irait pas plus loin que la fin du mois, — Dormoy, tout en s'attristant à la tristesse p cchaine de la grande sœur, égoïstement

jouissait de la minute exquise, du repos d'âme, de l'apaisant oubli qu'il goûtait là, là seulement, et que jamais^nulle part ailleurs en dépit de ses-yingtsix ans bien sonnés, il n'avait goûté encore,/avec cet abandon et cette plénitude.

La sonnerie de l'antichambre tinta :

— C'est papa, dit-elle. Il aura oublié sa clef. Elle ouvrait grande la porte, courait au-devant

de son père. Il la baisait au front, serrait la main du docteur.

M. Ardant était petit, ks épaules voûtées, un foulard noir autour du cou. Son haut-de-forme à la main, il demeurait au milieu de la pièce, empêtré, comme en visite. Il n'aimait pas ce salon trop riche, c'était le domaine de sa femme. Il tt'était bien que dans sa chambre, songeant étendu sur son. fauteuil Voltaire, ou, après le dîner dans la Falleà manger, avec les écritures Lauvroix étalées commodément à même la table desservie, bien au large. Il avait le front dégarni, des yeux bleus très bons sous de gros sourcils, la bouche amère, et peu de menton.

Deux brefs coups de timbre retentissaient. Il tressailUt :

— Voilà ta mère ! fit-il. Je vais poser mon chapeau. 11 semblait craindre d'être surpris là, en tiers,

comme dans une conversation illicite. Il devinait tout ce qui s'agitait au tréfond de ces jeunes âmes, redoutait.que l'aventure, née à l'insu de Georgette, n'eût pas son complet assentiment*..

Mais, vive, Mme Ardant entrait, avec sa grande allure harmonieuse. Bien qu'elle eût la quarantaine sonnée, et la pleine rondeur d'un beau fruit d'été, elle paraissait d'une étonnante jeunesse, avec sa souple taille, moulée dans un tailleur de drap, à longue jaquette. Elle releva son voile de tulle : ses joues roses, son teint de camélia nacré, qui ne connaissait pa^ la poudre, apportaient dans la pièce close la fraîcheur du beau soir de février, d'un printanier crépuscule. Ses yeux, au large cerne bjeuâtre dans l'ovale du visage virginal et gras, sous les bandeaux sombres, ses beaux yeux étoiles et profonds luisaient d'une telle joie de vivre, à la fois lasse et fiévreuse, d'une intensité si rayonnante, que les deux hommes avec admiration la contemplèrent longuement, en silence.

— Comme tu es belle, maman! dit Gabrrellé, s'élançant pour l'embrasser.

Mme Ardant baissait la tête, afin que le baiser ne l'effleurât qu'au front. Puis, d'un geste affectueux, elle tendait à son mari le bouquet de violettes qui se fanait à son manchon...

— Tiens, dit-elle, je l'ai porté toute la journée. De tout son être sortait un si touchant besoin,

une si iiigénue habitude d'aimer d'être aimée, une telle expansion de volupté mûre, que Dormoy, bien qu'une seule femme au monde existât à se» yeux, en éprouva le charme, pervers et doux:

Mme Van Meisen présenta :

— Le comte Pfeifer... Anne d'Umès.

Très digne, l'ancien diplomate se cassait en deux. Sa chemise molle ploya, dans l'ouverture du gilet. Les perles de ses boutons, sous le jour éblouissant du lustre électrique, brillèrent d'un éclat noir.

Anne saluait, avec une lente inclinaison de tête. Son éventail de plumes battait, neigeux, d'un rythme lent, contre sa gorge mate, décolletée très bas.

Et la conversation, avec une distinction parfaite, s'étabht, tandis que Mme Van Meisen, majestueuse comme une princesse flamande, s'éloignait dans un brusque virement de traîne. Les den' elles précieuses écumèrent, sur le lourd satin Liberty, couleur feuille morte.

On se fût cru, en ce bel hôtel de l'avenue Friedland, aux salons illuminés, pleins d'habits noirs et de toilettes de bal, dans quelque aristocratique demeure d'étrangère. Un de ces terrains cosmopolites où défilent, à travers un luxe de grand tapissier, les noms sonores et le> grosses fortunes des colonies d'hivernage, la badauderie et la vanité des Par &iens de Paris, et d'ailleurs.

Des messieurs à rosettes multicolores causaient dans des embrasures, érigeant, au-dessus des cols glacés et des cravates blanches, de maigres cous pelés. D'autres, tapotant des favoris poivre et sel, effilant une barbi he teinte, se penchaient au bord des fauteuils, où, droites, les femmes renflaient leurs bustes corsetés, comme dans une vitrine de grand coiffeur.

De jeunes clubmen glabres, aux visages fins et 'as, aux moustaches en crocs, semaient, de haut, de brefs propos de cercle et de courses. Officiers en retraite ou en activité, fonctionnaires en congé, aulrichiens ou russes, vieux marcheurs sans nationalité et sans profession, une cinquantaine d'hommes évoluaient autour des épaules nues, des seins offerts, des sourires et des rires.

Un buffet dre sait, au fond d'une somptueuse salle à manger, ^ on ordonnance de victuailles et de liqueurs, de cristaux et d'argenterie. Et dans les hautes pièces aux sièges doré-, aux tapisseries anciennes, aux consoles ornées de bronzes précieux, Mme Van Meisen allait et venait, d'un groupe à

l'autre, faisant les honneurs, avee une bonne grâce charmante.

Elle' clignaity de temps à autre, vers' la glace monumentale de la* cheminée, où se reflétait y' en blancheur grasse, son propre buste. Un marbre signé d^ùn: nom connu^ et qui» avait figuré^ avec mention, aux Artistes français.

Ses paupières battirent, sur ses yeux bovins,agrandis de kohl. « Pour une soirée réussie, c'était une soirée réussie! » Elle ressentit un orgueil. Tout à fait comme dans la meilleure société l Certainement plusieurs des messieurs qui étaient là' devaient ignorer en quel milieu»' spécial ils se trouvaient.

Lorsqu'on' est du Tout Paris, qu'on va dans «le monde — dans tous les mondes — et' qu'on reçoit un beau bristol ainsi gravé .: « Madame Van Meisen a V honneur de vous inviter à venir passer la soirée chez elle' le Lundi i^^ avril. On dansera: En son hôtelderavenueFriedland^2i3,.. » on pense d'abord : « Mme Van Meisen? Connais pas... » et puis on se dit : « En son hôtel, avenue Friedland?... Ce doit être cette riche Hollandaise, que j 'ai rencontrée chez les Tarvino... » et l'on vient. Comment se douter que Mme Van Meisen est tout simplement une proxénète, — oh! de marque, — mais enfin une proxénète, bel et bien, et que toutes- les jolies femmes qui paradent là, sous les yeux allumés ou distraits, sont à vendre?

Mais Mme Van Meisen, inquiète, dressa l'oreille»

Un- bruit de dispute, à travers rântichambre ouverte, venait de -IsL porte cochère. M«Ldeleine,'ld fidèle femme de charge, parut; fit signe de loin^ décontenancée. Viveiïient, la maîtresse -de maison allait à elle, s'arrêtait sur lé seuil, d'où l'on voyait le porche.

Madeleine souffla :

— Madame, ce sont dés messieurs dont la carte ne porte pas votre poinçon. lî y en a aussi un qui n'a pas de carte. J'ai refermé. .Alors ils se sont fâchés. IK sacrent, ils cognent; vous entendez!

— Ouvrez vite! dit Mme Van' Meisen, très ennuyée.

La lourde porte roula, découvrit les arbres vertô et lé ciel nocturne, la file des remises et des autosy contre le trottoir large Un groupe d'habitués s'avançait furieux.

— Eh bien! quoi? protestait un petit gros, aux moustaches et aux yeux de dogue. On ne laisse plus entrer les amis?

C'était le duo de Tempé-Luxeuil, passablement ivre.

Mme Van Meisen dit :

— C'est toi? C'est bien la peine de faire tant de chahut!... Madeleine ne t'a pas reconnu. Allons, entre. Ces messieurs sont avec toi?... Tiens-toi bien, au moins!

Rasséréné, le duc lui pinça le menton^ et, dans un hoquet :

— Aà pas peur. La haute, ça me connaît.

Mme Van Meisen, indulgente, sourit. Tempé- Luxeuil était un.de ses anciens amants. Elle lui avait mangé plus de quatre cent mille francs. Elle pouvait bien lui offrir, quand il avait soif, un verre de Champagne... Et très digne elle rentra dans les salons, la main familièrement appuyée sur le bras du duc.

Deux messieurs accoudés au piano à queue, et qui feuilletaient des partitions de romances, la regardaient passer avec admiration. C'étaient le long, glabre et élégant Lusenay, le musicien du ballet à la mode : Narcisse, qui faisait fureur, à rOlympia, et Danvert, le journaliste. Bas sur pattes, et un peu gros, avec sa tête fûtée de bon caniche, il demanda, l'œil questionneur, derrière le monocle.

— Quel âge lui donnez-vous, mon cher?

— Eh! eh! pas loin du nôtre, dans les trentecinq...

— Elle les paraît à peine.

— C'est vrai, fit Lusenay, elle est encore rudement bien.

Danvert laissa tomber, en même temps que son monocle :

— Une femme nouvelle!... La proxénète moderne... Pas banale!... Vous connaissez son histoire ?

— Non, dit Lusenay, c'est la première fois que je viens ici, parce qu'on m'a dit que c'était farce...

— Moi, c'est la troisième. Je me documente... Il

y a toute une série d'articles bien amusants à écrire, sur les formes récentes de la prostitution,

— oh! pas celle de la rue, non, elle n'a pas bougé, et vraisemblablement, bien que nous y apportions, nous civilisés, une réglementation de barbares, ça ne bougera pas de longtemps!... Tant que l'homme seul "era les lois...

— Eh! dit Lusenay, croyez-vous que ce ne Foit pas 'a femme qui, en fin de compte, fasse la loi?

— Penh ! Sournoisement, en dessous, en serve qui se rebe'le, en opprimée qui se venge... Non, voyezvous j'ai mes idées là-dessus. Une autre éducation, la pratique de la liberté, voilà ce qu'il faut à la femme! Voilà ce qui petit à petit modifiera ses habitudes, sa mentalité, mettra trêve à la guerre d'esclaves, aux combats séculaires qu'elle livre! Une associée franche, au lieu d'une ennemie masquée. Un pacte, au lieu d'un duel. L'humanité changera, quand l'homme aura fait à la femme une part équivalente, la place à laquelle elle a droit, dans la vie et dans la famille...

— Danvert, mon ami, la tribune vous guette. Vous voilà loin de la prostitution en chambi*e.

— Mais non, j'y suis en plein, nous y sommes. Et vous voyez que ça a pas mal changé, depuis nos jolis vingt ans... Eh! oui, le progrès... le besoin de confort, l'hygiène... Avant de faire ma petite tournée professionnelle, j'en étais toujours, moi,

— quinze ans d'intervalle! — aux tristes lupanars

du Quartier, ou aux boîtes plus chic, mais toujours À volets fermés, de la. rive droite, — celles qui portent des noms de ministres et de philosophes..^ Quinze ans, c'était encore le règne des maison» closes!... Il y en avait à Paris une soixantaine. Il n'y en a plus que quarante-cinq, aujourd'hui.

— La morale augmente?

— Je n'ose pas l'affirmer! Mettons que les mœurs évoluent. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il y a là un mouvement des plus curieux. En 1801 Paris comptait, pour cinq cent cinquante mille habitants, cent quatre-vingt-dix maisons closes» En 1891, trois millions cent et quelques mille habitants, — soixante maisons seulement. Et depuis, à mesure que la population- croît, tous les ans une maison de moins, faute de chentsi En revanche, les,maisons dre rendez-vous se multiplient. Vous en étiez sans doute demeuré aussi à vos souvenirs d'antan? un tout petit nombre d'appartements ou d'hôtels entrebâillés, infects, en dehors de trois ou quatre vieilles institutions, déjà belles sous l'Empire, et où, dans les cinq louis, on trouvait des chambres des mieux... garnies! Il y en a aujourd'hui une foule, pour tous les goûts, et pour toutes les bourses.

— Bénéfice?

— Allons, voyons! mais la franchise du vice, la liberté dont chacun peut mésusor, soit, mais à ses risques! Et non plus au seul dépens de malheureuses que l'État couche, de force, sur ses registres,

d'esclaves dont il tolère, dont il estampille l'exploitation ignoble!... Est-ce que ce n'est pas pluspropre, cent fois, et infiniment plus digne d'un peuple libre, d'une capitale comme Paris, cette diminution des geôles à plaisir, où avec le consentement, la protection des pouvoirs publics, quelqpues particuliers trafiquent de pauvres chairs vivantes, pour la satisfaction des pires instincts de l'homme ? Je dis, moij qu'il est révoltant que toutes les maisons closes nele soient pas définitivement. Une nation civilisée se déshonore en conservant ces bagnes où les pensionnaires sont des prisonnières. Viande à l'engrais pour le plaisir du mâle, éponges à alcool ^pour la fortune du tenancier et l'empoisonnement de la racel... Pouah I Vous voyez bien d'ailleurs que le bon sens public fait peu à peu justice de cette ignominie. A Paris au moins, car en province, pour toutes ces vies stagnantes, la maison close reste presque toujours le seul exutoire, le cloaque d'impureté. Quand on pense qu'il y a, à l'heure actuelle, encore sept cent soixante-dix lupanars en France, où végètent des milliers de misérables forçâtes, qui mourront, avec ce boulet au pied I

— Vous devenez lyrique. Dites donc, mon bon, si vous en reveniez à notre belle hôtesse, et aux mérites divers des nouvelles maisons de rendezvous?

— Eh! fit Danvert. Je ne prétends pas que ce soit le paradis, même de Mahomet! Mais enfin, puisque la prostitution est un mal indéracinable,

et qu'i' y aura des femmes sacrifiées, tant qu'il y aura des hommes imparfaits, — au moins que la société ne se mette pas du côté du plus fort, qu'elle laisse libre la plus faible!... Le droit commun, la liberté et la justice égales pour tous! Et chacun puni selon ses fautes, quand il aura, par sa faute, porté atteinte aux droits de chacun, et de tous! Voilà mon programme.

Il ajouta en souriant :

— Avec ça, l'impôt sur le reveriu, et la participation des travailleurs aux capitaux, je me présente aux élections...

— Vous êtes battu! dit Lusenay. Allons, raseur, passons aux résultats de votre enquête... Quelques détails, s. v. p., sur le progrès... de la prostitution en chambre !

— Parole, dit Danvert, c'est étonnant! Ah! l'on sort de là avec une fière idée de la dépravation humaine. Nous sommes de jolis cocos... Vous verrez ça dans mes articles.

— Non, fit Lusenay, à ce point?

— Parfaitement. Hein? vous salivez, vous voudriez quelquesadresses?... Ehbien! sachez que, dans cent quarante maisons, de cent sous à cent francs, on peut seprocurerà l'heure actuelle, toutela gamme du plaisir. Un louis, deux, trois, quatre, cinq, et vous avez, dans des bonbonnières d'appartements, dans des hôtels comme celui-ci, des Dianes tout habillées ! Vicieuses, besogneuses, curieuses, tout un sérail prompt à se dévêtir, du mannequin à la bourgeoise^

PiiOSTlTUÉE 277

de la petite employée à la marquise... — Tenez, fit-il, regardez ça!

Il sortit de sa poche une carte en papier de Hollande, où l'adresse d'une maison se laissait discrètement lire, au dessous d'un dessin de Willette, finement gravé, et des beaux vers d'Albert Samain :

Ëtable grasse où dort la bête du plaisir... . Luxure, impératrice immortelle du monde I

Lusenay sourit :

— Bon genre...

— Cinq francs 1 continua Danvert, et l'on vous sert, dans des maisons d'un luxe étonnant, — dame, la concurrence! — dans des maisons poiirvues de tout le confort moderne, — ripolin, eau, gaz, électricité, — des Vénus toutes nues, qui font ce métier parce qu'il leur plaît, qui vont et viennent comme elles veulent, qui ont leurs chez-soi, qui sont libres enfin!... Plus besoin de recourir à la triste prostitution de la rue, à la morne prostitution verrouillée ! C'est-à-dire qu'au fond c'est très moral, ces maisons-là. Propreté, bon marché, hygiène, — liberté surtout, mais la voilà la prostitution de l'avenir, s'il doit, hélas! y en avoir toujours une! La sécurité y est à peu près garantie, par l'intérêt réciproque. Vous prenez là, sans que personne en souffre, un plaisir qu'à vrai dire je ne qualifierai pas d'honnête, mais qui du moins est librement consenti, vendu S. G. D. G., acheté de même, à vos risques

^8 PROSTITLÉE

et périls, soit — et encore les risques sont minces, car petites et grandes, les tenancières ont intérêt A n'avoir que des clientes saines! Un plaisir enfin qui ne regarde que celle qui le vend et. celui cpii l'achète, et où l'État fourrera de moins en moins, du moins officiellement, un nez qui, avouez-le une bonne fois, n'y a que faire!... Sans doute, à l'heure actuelle, les maisons au-dessouis de quarante francs sont encore visitées, régulièrement, par des délégués de la Préfecture ou des médecins choisis par les propriétaires. Mais les maisons au tarif supérieur ne le sont plus, car les privilèges de l'argent -s'étendent sur tout... La- police a bien cessé, sur les réclamations de la presse, détenir dans ses bureaux un registre où figuraient toutes les photographies des femmes qui fréquentaient les maisons subalternes. J'espère que de même cessera bientôt de s'exercer, sur tout le libre commerce privé delà chair, — à tout le moins sur celui qui s'exerce- en chambre, — une soi-disant surveillance de salubrité publique, qui ne rime à rien, et ne sert pas à grand chose, sinon à achever de dégrader de pauvres •créatures...

— Pardon, messieurs, de déranger votre causerie, mais Mme la baronne Leyens va nous faire le plaisir de chanter.

Danvert et Lusenay s'inclinaient, faisaient place à la corpulente dame belge, que Mme Van Meisen installait debout près du piano, où elle-même pre- .nait place, étalait la musique.

Elle enlevait ses longs gants, préludait d'un doigté brillant.

— Allons au buffet, dit Danvert. J'ai horreur de la musique en général, et de la belge en par* ticulier.

Il prenait une flûte vide sur un plateau d'argent, la tendait au solennel, maître d'hôtel. Avec un imperturbable sérieux, blême et gras dans se»' côtelettes larges, celui-ci servait d'un coup sec, qui arrêtait la mousse, net, au ras du bord.

— Qu'est-ce que c'est que- cette baronne? s'enquérait Lusenay, prenant goût aux documents...

— Une divorcée, qui vient ici chercher un gentil entreteneur, dans les 500 francs par mois, pourses voitures, ses gants, et... le reste.

— Un grenadier solide au feuJ fit Lusenay,. Brr... Elle a une moustache réfrigérante. J'aime mieux la patronne.

— Je vous crois, dit Danvert. Un fameux mor* ceaul Ça se décolle un peu... Mais c'était de première.

— On lui dirait encore deux mots, observa Lusenay. Mais vous m'avez promis son histoirel

— Voilà. Grande cocotte^ belle, intelligente, — demandez-lui donc de vous faire visiter sa chambre, il y a là, sur un panneau, une de ces sanguines de Boucher, une merveille 1... — Elle a longtemps été entretenue par divers seigneurs : Rivail, le grand faïencier de Saint-Cloud, le baron Hirlap,. de Cologne... C'est même à elle entre parenthàses^,

que Mossieu le pâron doit sa rosette. Oui, une gentillesse de Lunal, qui était alors directeur au quai d'Orsay, complétait l'attelage àtrois... Quand ça n'a plus marché, notre Van Meisen, lâchée par le baron, lâchée par Rivail, s'est dit, — elle commençait à engraisser, comparez au buste — : « Qu'est-ce que je vais devenir? » Hirlap avait bien fait les choses : cet hôtel et quelques larges liasses bleues... Rivail, de son côté... Alors elle a eu cette idée : « Je me fatigue. Si, au lieu de continuer à travailler de ma personne, je faisais maintenant travailler un peu les autres... Elles achèveront de me gagner le pain de mes vieux jours... » D'où l'aménagement du premier et du second, en chambres hospitalières... Il ne tiendra qu'à vous d'y monter, tout à l'heure, avec la baronne... ou une, autre... — Et, pour lancer la maison, lui donner un genre et une réclame, ces fêtes ingénieuses, où les relations se nouent, où les rendez-vous se décident... Pendant ce temps-là, notre hôtesse vit doucement de ses rentes, et promène en auto son bel ami.

— Curieux, en effet 1 dit Lusenay. Ce sont des façons nouvelles d'exploiter le vice. Gela nous change de la vieille proxénète d'autrefois.

— Ahl bienl continuait Danvert, dans cet ordre d'idées, il y a mieux encore. Lise de Méral, par exemple... Ça, c'est le dernier mot du féminisme!

— Voulez-vous bien vous taire, affreux homme I Ne me débauchez pas M. Lusenay. Chacune sa clientèle...

La romance accompagnée, Mme Van Meisen s'empressait à d'autres soins, dirigeait des groupes vers le buffet, faisait les présentations. Danvert et Lusenay étaient des invités à ne pas négliger. L'un lui enverrait deux fauteuils à l'Olympia (elle irait avec son ami, en bon vieux couple, bien sage), l'autre citerait son nom, dans une étude. Elle offrait, minaudante, le corsage penché en opulente corbeille :

— Un petit pain au foie gras? Une tasse de café glacé?

Mais Lusenay, remerciant, lui saisit le poignet, et tourné vers le grand salon :

— Dites, qui est donc cette délicieuse brune, là, contre la console Louis XV?

Mme Van Meisen baissa la voix :

— Tout ce qu'il y a de bien.... Anne d'Umès...

— Une parente du banquier?

— Je ne sais pas. Vous lui demanderez... Elle est première vendeuse chez Linbaum, le grand fourreur, qui est amoureux d'elle... mais à la folie... Il donnerait sa fortune, il paraît 1 Elle se moque de lui. Elle ne veut de personne. Elle est venue ici ce soir, avec son amie, Clotilde d'Arcy, la maîtresse de M. Poyère... le Crédit Bordelais I...

Elle égrenait ces noms avec fierté, comme un armoriai de la galanterie. La soirée, décidément, était bonne. Dix rendez-vous pris, à cinq louis... Ci, cinq cents francs pour elle. Affaire conclue entre la baronne et un chef d'escadron d'une garnison voi-

sine de Paris. Ci, moitié du premier mois, deux cent cinquante, pour la commission. Enfin, le gros xîoup', le comte Pfeifer, rebuté par Anne d'Umès, avait jeté son dévolu sur Clo, qu'elle avait fait savam^ment mousser, — une vertu ! l'amie de l'admims*-trateur du Crédit Bordelais ! — et qui marchait, moyennant cinq mille. Il y aurait bien, là-dessus^ cinquante louis de bons... Et qui sait... Si Anne d'Umès trouvait, elle aussi, chaussure à son pied? ' Elle trancha, fascinant Lusenay :

— Venez, que je vous présente.

— Mademoiselle Anne d'Umès... M. Lusenay... M. Danvert.

Anne, d^n coup souple^ fermait, rouvrait son éventail.

— Je suis très heureuse de connaître ces messieurs que j'avais applaudi, — et lu.

Elle distribuait l'éloge avec une grâce si mesurée que le musicien et le journaliste s'étonnaient. Qu'est-ce que c'était que cette jolie fille, qui avait «un chien du diable» et se tenait comme une» grande dame.

Ils admiraient^ en causant à mots légers, — « Mais elle ' avait de l'esprit, et cultivé ! » — cette taille longue et svelte, cette ligne d'une élégance si pleine qui se révélait, par moment, comme nue sous la molle draperie de la soie, — un châle de Chine d'un jaune éclatant, moiré d'argent, qui faisait penser aux robes de Peau d'Ane, couleur de soleil et delune. Une robp toute -simple, en forme de tunique,

d'où les bras nus émergeaient, ronds et purs. La gorge libre de corset pointait, au ras du décolletage, sa double rondeur oÙ5ur l'ambre veiné d'un bleu pâle, deux roses de chair, à demi visibles, dressaient leurs boutons.

Le cou long jouait fièrement sur les épaules, tombantes; desr bandeaux bouclés encadraient, d'une noire coiffure compliquée, l'ovale malicieux du visage. Une bouche fine, aux lèvres en arc, pourpréesd'un rien de fard, frémissait sur de& dentsde jeune loup. Mais<5e qui surtout parait, éclairait inoubliablement le visage^ c'étaient les immenses^ le& profonds yeux d'un bleu si clair, couleur de glacier, hautains et secs. Ils donnaient, àcette figure^ qui sans eux eût paru tendre, quelque chose de dur et de spécial. Jamais ils n'avaient dû pleurer^ ou bien jamais plus ils ne pleureraient. On songeait, sous leur ironie, à la tristesse de^ ces éclats de rire, qui finissent en larmes.

— Je connais Raoul d'Umès, le banquier^* dit Lusenay, mais je ne connaissais pas Anna» d'Umès.

— L'inverse eût été préférable, dit Danvert, avec conviction. L'or de tous les banquiers de la terre ne vaut pas une femme comme celle-ci I... C'est votre parent, madame?

Elle eut un sourire étrange i

— Non, mon parrain seulement.

— Gomment? demanda Lusenay.

— Je suis une de celles qu'il a;., lancées.

Danvert murmura : ' ■

— Vous irez loin 1

Elle se leva d'un air nonchalant :

— J'y compte... Vous permettez? Je vois mon amie qui m'appelle.

Charmés et déçus, ils la contemplaient, avec envie. Annette rejoignit Clo, qui dans un coin de la' salle à manger achevait de se concerter, avec le comte Pfeifer.

Le diplomate, à sa vue, battit en retraite.

— Ils ne viennent pas vite... fit Annette en prenant, par la taille, Clo qui s'abandonna.

Un divan les tentait, de sa fourrure épaisse. Elles se renversèrent, belles, dans les coussins, Clo avec sa frimousse blonde, à la Greuze, semblait, dans sa robe de velours lavande, contre Anne, un bleuet des champs près d'une orchidée rare.

— Loulou m'a promisd'êtrelàà minuitet demie, dit Clo.

Elle consulta la haute pendule de Boule, au mur, sur le panneau de peluche brodée :

— Ils ont dix minutes encore.

Poyère (dit Loulou) devait, avec Georges Sichelmayer, venir les prendre, à la sortie du cercle, pour aller souper, place de la Madeleine.

Toute une batterie, longuement dressée !

Annette, — métamorphosée grâce à l'amitié et aux soins dévoués de Dormoy (aussitôt averti par son confrère Mullien il l'avait fait sortir de Saint- Lazare — deux ans de ça, ce soir, jour pour jourl

— et l'avaît remise debout, au physique, et au moral), — Annette se décidait, enfin, à engage:' la partie.

Il ne lui avait pas fallu moins que cette longue inaction, ce repos pour se recueillir, concentrer sa volonté, ses forces. Pour se refaire aussi un sang neuf, une âme ornée, trempée. Le pénible et fatigant traitement, elle Tavait si docilement suivi que le virus à présent s'était atténué, chaque jour plus inoffensif, s'éliminait, à mesure... Ne s'étaitelle pas, des pieds à la tête, renouvelée? Sa peau, ses ongles, ses cheveux, il n'était pas une place de son corps qui ne fût nouvelle, d'un autre être. Elle resplendissait, à présent, d'énergie et de jeunesse.

Grâce aux conseils de Montai, qui s'intéressait à sa cure, doublait parfois Dormoy, elle s'était, en appliquant à l'étude sa volonté tenace, fait ellemême toute une éducation, d'histoire, de lettres et d'art. Par des lectures bien choisies, de voyages et de mémoires, quelques poètes, quelques romanciers, par des visites aux musées, des matinées aux concerts, elle élevait, formait son goût. Elle acquérait vite un sens artiste, affinait ce don de l'arrangement, del'harmonie qu'ont tant de femmes.

Entrée chez Linbaum, le grand fourreur, comme dernière vendeuse, six mois après sa sortie de Saint- Lazare — (elle avait passé sans ennui, grâce à Dormoy et à Hurtrel,les six premiers mois hospitalisée à Saint-Louis), — bien vite elle avait attiré l'attention du patron. Son charme dolent, sa coquetterie

28a PROSTITUÉE

moqueuse séduisaient peu à peu lé gros vieux juif, veuf depuis un an, au point de lui faire perdre tout sentiment des distances, et de son intérêt.

Saijs avoir rien fait que d'irriter son désir, rire de ses déclarations et de ses offres, sans avoir cédé un pouce d'elle-même — jamais ce vilain dégoCb '. ant n'avait pu même lui baiser le bout des^doigtsl — elle était, en quelques mois, passée des trois mille francs de dernière vendeuse, aux douze mille^ de première.

Et i! ne tenait qu'à elle de puiser à pleines main»> dans la caisse, de devenir, si elle voulait, Mnxe Linrbaum, avec une dot préalablement reconnuei dont elle n'avait- qu'à fixer le chiffre, à sa fantaisie : deux, trois, cinq cent mille francs.».

Mais il avait suffi qu'elle sentît bien tout soa; pouvoir, et que le pauvre homme fût à sa merci, pour qu'elle connût que l'heure, enfin, avait sonné. Elle l'avait assez longtemps, patiemment attendue! Elle pouvait suivre, maintenant, le conseil de son miroir. Elle était prête. Sa haine, sournoisement dissimulée, loin de se détendre au contact de la bonté de Montai et de Dormoy, s'était enfiellée, d'un besoin amer de nuire. Plus elle serait malfaisante, plus elle serait juste. Gare à ceux sur qui elle mettrait sa griffe! Ils allaient souffrir.

Linbaum, pour commencer.

Elle se donnerait à un autre. C'était lé meilleur moyen de le torturer^ tout en exaltant sa passion. Ensuite, il serait sachose, elle prendrait ses millions.

PHOSTiTUÉb: aa?

sans lui, et lui ferait encore beaucoup .d'honneur.

-Elle avait cherché celui qui poignarderait le bonhomme, de la jalousie la plus douloureuse. Elle songeait, tout à coup, à Georges Sichelmayer. Beau garçon, d'abord... — elle. gardait du déjeuner à Saint-Gloud, avec Clo, un souvenir plus attendri à mesure qu'il s'effaçait, dans le passé... Ensuite, à leur maison de robes, — elle serait habillée à l'œil, autant de pris! — les Sichelmayer avaient ajouté, depuis quelque temps, un rayon de fourrures... La cononorrence I Linbaum en ferait orne maladie.

Et méchamment elle avait combiné l'aventure. D'abord retrouver Qo... Elle ne lui avait plus jamais donné signe de vie! On avait dû la croire morte. Peu de chances, en y songeant, pour que d'Umès eût parlé... Elle s'informait rue Pierre- Charron : « Madame Clotilde habitait-elle toujours là ? — Parfaitement ! »

Habillée, chapeautée à ravir, Annette montait, sonnait, jetait à la femme de chambre :

— Dites à Madame que son amie Annette; la .demande...

Une courte attente dans le salon clair, -et. une Clo en peignoir, qui accourt, lève les bras, s'écrie :

— Toi!... C'est toi!... Quel revenant! quelgentil revenant!... Nous as-tu assez lâchés tout de même... Raconte! Comme tu es belle. D'où sors-tu ?«. D'où viens-tu?... Et l'on avait dit que tu étais maladel

— Qui?

— D'Umès...

— Quel toupetl

Annette feignait une bonne humeur, l'indifférence complète. C'était si loin! Elle avait voyagé depuis... vécu avec un jaloux... au diable... C'est pour cela qu'elle n'avait pas écrit. Maintenant elle était première vendeuse, chez Linbaum, qui voulait l'épouser.

— Non 1

— Parole.

Mais ça ne lui disait rien. Elle avait envie de s'amuser enfin un peu, vraiment. EU ; avait changé de nom...

— Anne d'Umès, ma chère. Avecune apostrophe, comme lui. Je lui dois bien ça! Eh! eh! ça ne sonne pas mal. Les oreilles lui en tinteront, j'espère.

Mains jointes, et gaiement, elles évoquaient le passé...

— Et toi? toujours fidèle?

— Toujours.

Sichelmayer, les cerises qu'on croquait, midinettes, en déjeuners d'un sou, sur le trottoir... Et, quand il y avait eu des heures supplémentaires, le rond de cervelas, le cornet de frites!...

— A propos, tu le vois toujours, Georges Sichelmayer? Il était gentil.

— Reste, il va monter, tout à l'heure, avec Loulou. On doit aller faire une tournée, dans des endroits... pas propres. Oui, une partie arrangée, avec Mme Le Huyé. Ils marchent toujours ensemble, maintenant.

— Je me sauve! disait Anaette.

Dans l'escalier, elle se croisait avec les deux hommes qui la saluaient, sans la reconnaître, se retournaient, impressionnés. Le lendemain, elle recevait un petit bleu, chez Linbaum. Georges voulait la revoir. Qu'Annette vint dîner avec elle, eUes iraient ensemble chez la Van Meisen, où Loulou et Georges les reprendraient...

L'horloge sonnait, d'un timbre grave.

— Minuit et demie, dit Annette.

Clo battit des mains.

— Les voilà.

Et, d'un souffle :

— Il est fou de toi, tu saisi

M. Poyère, folichon, pas vieilli, baisait la main de la maîtresse de maison, celle de Clo, celle d 'Annette. Georges Sichelmayer, stupéfait, contemplait celle-ci :

— Vous, c'est vous... dont je palpais le mollet, sous la table?

Elle le regarda dans les yeux, prometteuse, et d'un geste prompt, soulevant le crêpe d'or, elle montra ses jambes parfaites, gantées d'argent. La peau luisait, en éclair rose, sous les mailles fines. Le crêpe était retombé déjà :

— Ils ont grossi, mon cher.

Le regard du beau Sichelmayer chavira.

Annette durement sourit, songeant au désespoir do Linbaum, et au dépit de Mme Le Huyé.

— Si on partait? demanda-t-elle..-

ni

— Là! dit Marirtte, chap-eau -fn tète... oui, tu ^ bien...

R'jàe. devant la giace. p^ronienait ^ur se^- joues la houppette d*un minusciile niou^hoir retourné, étendait, minât ieusenieiit, la poudre de riz. Elle î^iuiîla S02. d-:îzt. d'un r-rii de salive, lissa ses ^■-'îirolls... C'est vrai, elle était rien! Les veux avivés d'une goutte de belladone. I-\ bouche tachée d é'jarlâte...

Elle luisÀÎt comme aux beaux • :urs. jadis- Combien y avait-il de cela;... quand elle sen-ait à l'hôtel de la Passerelle.... Quatre ans, quatre ans à peine... Tant de chagrins, d'injustices, la ^'ie lourde, le pain si amer à gagner, tout cela vous fripait vite la peau, décolorait les lèvres, éteignait le regard... N'empêche, avec un rien d'arrang-L-ment elle était joiie encore. Seulement, ses ^ingttrois ans en paraissaient trente.

^PîiOSTITUÉE ^91

Le corps, lui, n'avait pas bougé, hors les seins qui pendaient un peu. Épaules, bras, et le ventre de vierge, et l'admirable modelé des hanches, des reins fermes, des jambes, tout le reste conservait sa forme heureuse, sa <îhair tentante, de blonde saine, — Avec ça, disait Mariette, tu vas faire florès, rue d'Artois!

Elle avait décidé Rose à lâcher la maison de rendez-vous de la cité Bergère, où on Fexploitait en retenues de repas, locations de costumes : bas, peignoirs, etc., au point que de l'aléatoire et quotidien pécule, presque tout fondait au profit de la tenancière. Une maison nouvelle, et d'un chic! se créait, rue d'Artois...

Mariette, quittant la rue de Naples où sa vogue ■était épuisée, s'était présentée, avec succès. Eîle promettait en revanche à sa nouvelle patronne, qui éprouvait quelques difficultés à recruter un personnel de choix, de lui amener son amie : une * belle blonde... Mme Cuvelle avait accepté : brune, blonde, ces mariages faisaient bien, étaient souvent demandés, ensemble.

— Viens donc! avait dit Mariette, on ne se quittera plus.

Et Rose, qui depuis son initiation de Saint- Lazare, avait gardé un goût des amours féminines, cédait aux sollicitations de son amie.

Elle l'avait, quelques mois après ses premiers huit jours de prison, rencontrée sur le Boul'Micli. Rose avait fini par y prendre quartier, logée dans

une vieille maison puante de la rue Galande.

La rue de Provence, et tout l'arrondissement, où régnait Fricot, étaient devenus absolument inhabitables. Elle passait à Saint-Lazare, ou au Dépôt, huit jours sur quinze, obstinée à ne pas répondre aux sommations erotiques, puis enragées de l'agent. La vie lui était devenue un tel supplice, elle était si lasse d'être ainsi ballottée, des caprices du passant à la tyrannie de son persécuteur, de ses chambres d'une nuit au gîte sempiternel de la prison, qu'elle songeait résolument à mourir...

Un étudiant l'avait, un soir, ramassée sur le Pont-Neuf, comme elle regardait désespérément le fleuve, penchée au parapet.

Elle quittait, sans regrets, la vision de l'eau noire, ondoyant en remous glacés, sous la ténèbre de l'arche... Depuis elle vivait là, renippée, redevenue jolie et fraîche, presque heureuse.

Elle avait eu, un jour, en allant à la Préfecture subir la visite et faire timbrer sa carte, une étonnante aventure.

— M. Lortal vous demande, lui disait le garçon du Dispensaire.

Elle entrait, avec appréhension, dans le cabinet vert. — Allait-on la coffrer, cette fois, pour rien?... Elle tomba des nues...

Après l'avoir féhcitée sur sa meilleure tenue, — on ne la voyait plus ces temps-ci?... « Tiens! pas étonnant... avait eu envie de répondre Rose, on n'arrête presque jamais, sur le Boul'iMich... les étu-

diants se rebifferaient 1 » — M. Lortal lui annonçait qu'un correspondant inconnu lui faisait remettre ceci :

Il lui tendait une large enveloppe cachetée, assistait, avec une curiosité hostile, à sa stupeur. EI!e dépliait, un à un, les cinq billets de mille... Rien d'autre, pas un mot.

Elle avait songé aussitôt à Dûmes, tenté, sans le nommer, de sonder le sous-chef. Mais M. Lortal ne savait rien de plus ; il avait reçu simplement, de la Société Générale, une lettre chargée, avec ces mots écrits à la machine : « Pour remettre à Mlle Rose Desbois, aux soins obligeants de M. Lortal ».

Il la congédiait vite. La seule présence prolongée d'une fille, même bien odorante, réveillait saphobie.

Rose, comme elle avait subi ses misères, acceptait l'aubaine, sans se soucier d'en approfondir l'énigme. — Ce qui était passé était passé. Une lettre d'Avaize, en même temps, la prévenait que son Eugénie n'allait pas trop mal, et qu'elle pouvait, si elle était gênée, ne plus envoyer les trente francs. La mère Desbois en avait reçu cinquante, de la Société Générale, avec avis d'autant, tous les mois.

Ç'avaient été de bonnes, courtes semaines : chambre sur le Boul'Mich, garde-robe et lingerie complète, dîners soignés au d'Harcourt, ou au Boulant...

Elle était une des passagères étoiles de BuUier, éclipsait les danseuses à cachet dont les quadrilles, balancés de mattchiches, secouent frénétiquement,

29 i PnOSTlTUÉE

dans l'envol des dessous neigeux, un moulinet de jambes qui soudain se fendent en grands écart» où le corps s'affale, comme un pantin cassé.

Parfois elle passait l'eau, faisait les brasseries de Montmartre, les boîtes à chanson, avec escale dans les bals. L'éblouissement des lustres, fleuris en grappes, en bouquets, en guirlandes, l'assourdissant tapage de la salle où des cortèges exhibaient leurs nudités de carnaval, la cohue des galeries l'amusaient. Le iang des hautes chaises des bars, — où les serveurs jonglent, de;*rière le marbre, avec les bouteilles et les verres, la glace pilée et les pailles, — elle circulait, grisée de musique, de bousculade, jusqu'à ce qu'un miche l'emmenât souper, dans un des restaurants de la Butte, où au crin-crin des faux tsiganes, de fausses Espagnoles boulent et tanguent, sous leurs châles plaqués.

Elle déambula, aux promenoirs des Folies-Bergère et des nombreux music-halls, prit une joie d'enfant à voir se démener, à travers la fumée et les clairs de lune électriques, les acrobates musclés et les lutteurs pansus. La soirée s'achevait en longues pauses, à l'Américain où, sous l'œil protecteur des garçons de café, elle paradait en grande toilette, devant un bock, remboursable par le chent. Elle ■préférait, à ce marché de luxe, le tumultueux encan, le va-et-vient aguicheur dans des sous-sols illuminés, la tabagie des tavernes. Des orchestres de dolmans rouges y raclaient, comme partout, leurs violons aigres.

P»R0ST1TOÉE 595

Puis, l'été venant, c'avait été la bonne fraîcheur nocturne, aux Champs-Elysées. Des heures de velours s'épaississaient, bleues autour des îlots de bruit et de lumière, à travers les arbres aux verdures magiques où elle tournait, en robe daire, la peau rose sous les dentelles à jour.

Du flot d'hommes qui avait alors roulé «ur elle, comme la vague chasse la vague, elle gardait un souvenir imprécis où se fondaient la diversité d-es types, l'égale dureté des caractères : maris de province, notaires chauves, fonctionnaires gringalets ou ventrus, « l'Engliche » aux mains noueuses, l'Allemand barbu sous le feutre à plume verte, les Latins bruns et vifs, les Slaves blancs, le Turc au nez crochu, tous avec leurs accents doux ou rauques, leurs teints blêmes ou pain d'épices, ceux d'Europe et ceux d'Asie, les transatlantiques du Nord et du Sud, tous, tous, différents et pareils.

Trois mois, Rose s'était ainsi laissée vivre, gaie, libérée du cauchemar de la rousse. Adieu les ilies, Fricot, M. Lortal lui -même!...Frusquée, pimpante, elle leur échappait, planait. La police, ce n'était que pour les « purées ».

Pour la première fois depuis la naissance de la petite. Rose, — fringante dans un élégant tailleur, gantée de blanc, le visage heureux dans î'encadrement fleuri du chapeau et du boa de plumes, — faisait le voyage d'Avaize, éblouissait le pays...

Etienne, cette fois, n'avait pas quitté le seuil de la porte, la suivait d'un long regard. Mais le Frisé,

lui, ne s'était pas montré... Elle n'était d'ailleurs restée qu'une heure, le temps d'embrasser, sans conviction, cette poupée au teint de cire, aux yeux pleurants, qui levait sur elle un regard surpris, fondait en moue, puis en sanglots hurlants...

Sa fille, ça?... « La saison était mauvaise, geignait la grand'mère respectueuse devant l'élégance de Rose. Beaucoup d'enfants mouraient .. » Sans même avoir pris Ninie dans ses bras, — elle était toute mouillée, la sale! — sans avoir vu le père, occupé à faire son bois, dans le canal — le flottage! — Rose partait, déçue... Qu'est-ce qui l'attachait à sa famille?

Une soulographie en règle, la nuit même, noyait ses diables noirs. La noce, à la rentrée d'octobre, donnait ferme. Un à un^ les fafiots s'étaient volatilisés. Elle entamait le dernier.

Elle venait de retomber à la dèche quotidienne, aux hasardeux lendemains, quand une seconde lettre d'Avaize lui apprenait que la petite, malade depuis quelque temps, était morte, en deux jours : des coliques...

Rose, à la lecture, s'était demandé si elle pleurerait... Les conventions, l'instinct l'emportaient, elle larmoya toute la matinée, sans songer une seconde pourtant à se déplacer, pour l'enterrement... La grand'mère expliquait que les cinquante francs du mois, venant d'arriver juste, pourraient servir à payer le petit cercueil de sapin, le curé, les porteurs... Rose n'aurait donc pas de dépenses,

à moins — avait dit le secrétaire de la mairie — qu'elle ne voulût une « séculture » particulière... Le post-scriptum séchait ses larmes, lui serrait le cœur, d'une douloureuse colère...

Elle songea aux allées somptueuses des cimetières, avec leurs mausolées de bronze et de marbre, à ces villes des morts où survit l'orgueil bourgeois, avec leurs dalles gravées, étalant la généalogie des familles, les noms pompeux... Non! Que ce qui restait de la petite allât dormir, confondu dans le trou des pauvres 1 C'était tout ce qu'il fallait à cette anonyme.

C'est ainsi qu'un clair matin de septembre, sous la sérénité du grand ( iel bleu, Eugénie Desbois, pleurée de personne, avait été enfouie dans la fosse commune, dernière demeure des misérables. Sa dépouille avait été joindre le peuple des ombres infantiles, fils et filles de « père inconnu », tous ceux et toutes celles qui décomposent, dans la terre, tant de précieuses forces perdues. Elle avait ajouté sa muette charge contre ces meur res commis, au nom de la famille, par la sanglante dureté des mœurs, des lois complices.

Assez vite muée en allégement, — quand on est mort, on ne souffre plus... et pour ce que Ninie avait devant elle! — la peine de Rose durait moins que son regret de l'argent dissipé. Heureusement, c'est a!ors qu'elle avait retrouvé Mariette. Lâchée par son gros Louis, elle servait dans une brasserie de la rue Monsieur, costumée en Strasbourgeoise.

Bière et patriotisme, plaisir et souvenir mélangés.

Elles avaient uni leurs tristes vies, trouvaient à n'avoir qu'une chambre, un lit, le passager endormement de tous les chagrins. Courte, mais délicieuse lune de miel, où elles éprouvaieiït, à se passer de l'homme, un plaisir dont le vice s'atténuait de cette excuse : souffrir moins. Elles étaient leurs maîtresses, musaient à leur fantaisie, quittes, — quand les pourboires de Mariette étaient trop maigres, et qu'un de ses clients devenait trop pressant, — à ce que l'une ou l'autre se dévouât, ramenât le miche à l'étage au-dessus, dans une des chambres de passe du sinistre petit hôtel meublé où elles habitaient.

Sa façade étroite, aux trois fenêtres toujours encombcées de linges sales, ses murs pustuleux menaçaient ruine, entre les beaux vieux hôtels seigneuriaux qui, fourmillant d'une vermine d'humbles logis, attestaient là, lézardés et noirs, un noble passé.

Mais bientôt le ménage se dissociait. La passion, satisfaite, tournait à la lassitude, aux aigreurs, aux scènes. Elles se séparaient, Mariette pour rentrer à la maison de rendez-vous de la rue de Naples, Rose pour débuter cité Bergère, dans une maison semblable.

C'étaient des appartements où tout le jour et une partie de la nuit, elles demeuraient nues, an salon. Quelques chambres à coucher, bourgeoisement meublées, mais confortables, une salle à

manger servant de réfectoirev telle était l'étroite boîte où elles vivaient, à dîsi, douze, du divan au lit, du lit à la table. EUes amvaient à midi, s'en allaient à deux heures du matin. Drapées de peignoirs de couleur, en bas et petits souliers, elles traînaient les heures sur des coussins:, à lumer, à lire des romans obscènes ou sentimentaux. Le bruit des sonnerie»,, la porte incessamment ouverte devant e client le& remettaient debout, comme un bétail. Peignoirs écartés, corps offerts, elles souri3aient des yeux, des lèvres, dardaient une langue frétillante..

Par la fréquence des montes, par l'étal des- chairs, par l'abandon de& trois quarts des gains, qu'absorbaient les repas, le prêt des costumes, le paiement des visites sanitaires, — (c'était chacpie semaine, deux francs par femme,, dans la poche des médecins), — cette existence rappelait, avec trop de rigueur, celle des lupanars.. Elles avaient, par contre, l'inappréciable hberté d'aller, de venir, la possibilité d'un chez soi où passer plus d'un tiers du temps.

La so itude, dans ces garnis de hasard, leur pesait à toutes deux, après leur chambrette de la rue Galande. Elles se remettaient bientôt ensemble, louaient deux chambres communiquantes, rue Saint-Georges, près de leur ancien hôtel de la rue de Provence.

Maintenant qu'elles travaillaient, rentraient à des heures régulières^ le despotisme de Fricot

300 PKOSTITUÉE

trouvait moins à s'exercer. Le premier jour où il avait retrouvé Rose, voulu l'arrêter, elle le menaçait d'une plainte. Bon pour la rue, s'il l'y pinçait! Mais elle était en place, et sa carte était en règ'e. Qu'il lui fichât la paix! Fricot se l'était tenu pour dit. Patience, dès qu'elle retomberait au trottoir... « Ah! la vache, elle n'y couperait pas!... »

En attendant elles fonctionnaient, rue d'Artois. La propriétaire, après examen complet de Rose — « Oui, l'ensemble était excellent. Jolie chair... » avait embauché le ménage. Elles se plaisaient dans cette belle maison, aux trois étages tout entiers remaniés, remis à neuf par Mme Cuvelle.

C'était l'ex-propriétaire du Louvois, une des tolérances haut cotées de Paris. Elle s'était retirée des affaires, après fortune faite, un joli million de côté. Mais, reprise par le besoin, la hantise de sa caque, elle avait remordu à l'hameçon : un autre * million à gagner, avec une maison de rendez-vous cette fois, — il fallait bien suivre la mode!... Mais une maison à la hauteur, pourvue d'un tel confort, si luxueuse et si hygiénique, qu'elle distancerait, ou à tout le moins concurrencerait ses rivales, à cinq francs, des rues de Brunswick et d'Edimbourg...

Elle avait engouffré dans cette tentative six cent mille francs, comptant les regagner vite, — si large, si continu, si profond roulait le souterrain fleuve d'or qui à Paris ruisselle et se perd, dans ces égouts de la luxure, dans le complexe dessous, l'infini prolongement du vice!

Rien qu'en ces passes peu coûteuses, les propriétaires du 7, rue de Brunswick et du 410, rue d'Edimbourg, amassaient soixante mille livres de rente annuelle. De tels immeubles étaient des fortunes, constituaient souvent le plus clair des revenus d'honorables familles bourgeoises, qui déléguaient un gérant. Mme Cuvelle avait ainsi vu racheter, par un chef d'escadron d'artillerie, en licitation de biens de mineurs, une maison d'un rapport tel que le remploi en avait été fait sur-le-champ, par le prévoyant tuteur. Mais d'ordina're, entre tenanciers de lupanars et de ces maisons de nu, s'isolait une petite société spéciale, en marge de la grande. On s'invitait, on voisinait, « Monsieurs » et « Madames ».

Rose et Mariette, dans une pièce du sous-sol, dépouillaient en arrivant leurs costumes de ville, passaient à la douche ou au bain; puis, revêtues de matinées de rechange avec les autres elles faisaient, assises autour d'une longue table, leurs figures. Les pots de vaseline et de fard, les poudres, les crayons s'alignaient en désordre... La salle à manger voisinait, avec ses chaises de rotin et ses tables couvertes de toiles cirées. Leur vie s'écoulait là, en manilles interminables, en digestions animales. Aux sonneries convenues, el es endossaient en hâte le peignoir de gaze, donnaient le coup d'œil suprême à leurs coiffures tarabiscotées ou à leurs chevelures éparses, galopaient à travers l'escalier, nues, comme une harde de bêtes blanches.

Puis, au ^alon, c'était l'éternelle présentation sur un rang, l'attente silencieuse, devant le choix brusque, ou hésitant. Les clients, en somme, étaient rares-, sauf les jour& pluvieux, où ils se montraient davantage, désireux d'une heure tiède et close, ou allumés par un mollet de passante, exhibé sous l'averse.

Le visage de Mme Cuvelle s'allongeait, ceM de la sous-maîtresse, naturellement maussade, tournait à l'acide. Les clefs à leur ceinture, elles erraient mélancoliquement à travers l'enfilade des couloirs et des chambres, somptueuse et déserte. Le grand salon restait le plus souvent fermé, avec ses murs de satin broché, son lourd tapis de feutre, ses girandoles et le cercle de ses fauteuils dorés, dont la richesse n'avait d'égale que le mauvais goût.

Mme Cuvelle ne décolérait pas contre le rigorisme de la Préfecture, — pas moyen, comme en tout autre commerce, d'envoyer des cartes de réclame, même discrètes! Une simple allusion, telle que : exposition d'objets d'arts, ou vente de perles précieuses, était interdite... Un inspecteur de la brigade des garnis, à qui incombait la surveillance de toutes les maisons de débauche, apparaissait : menace d'immédiate fermeture.

Une autre cause de ses rages, plus justifiée, était la duplicité rapace des fournisseurs. Ils organisaient, autour de la maison nouvelle, un véritable chantage. Bouchers, boulangers, épiciers, si on ne leur donnait la préférence, déposaient, contre

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ce déshonorant voisinage, de vertueuses plaintes.

Zut, ça sentait la ruine, dans cette baraque ! 'On ne gagnait pas assez. Mieux valait travailler plus, et voir du mouvement. Rose et Mariette s'ennuyaieiït à la longue. Mme Cuvelle refusant de leur assurer un fixe, elles quittaient, partaient en faisant claquer la porte.

Elles ne seraient pas embarrassées pour trouver d'autres boites. Ensemile, ou séparément, mais toujours réunies le soir rue Saint-Georges, elles faisaient ainsi, successivement, une dizaine de stages, plongeaient plus avant à chaque fois, dans un enlisement d'innomable boue.

Rose, lasse des maisons où l'on vivait nue, entrait d'abord, seule, chez la Mercy. C'était, rue Taitbout, un sombre petit appartement, à l'odeur fade et renfermée. Si blasée qu'elle fût, elle en vit là de rudes. La propriétaire, une ancienne religieuse, avait conservé, de la première empreinte, 4^n goût de servage mystique. Elle attendait, perpétuellement, le Divin Maître fait homme, qui flagellerait, martyriserait sa chair meurtrie. Sa clientèle se ressentait de ce goût étrange, qui était une des spécialités de la Mercy.

Elle possédait un attirail de lanières et de verges, de pelotes à épingles, de piquantes et dures brosses. Une descente de police l'avait un jour surprise, revêtue de son ex-costume 'de nonne et s'occupant à fouetter, devant de vieux Messieurs, une classe de petites filles.

30 i PROSTITUÉE

Rose, pour des sommes minimes, dut se résigner à être battue, pincée, pétinée; des maniaques la cinglaient de gifles ou de coups de cravache, lui plaquaient la peau de marbrures, à coups de battoir. Elle se rebellait vite, fuyait, au bout d'une semaine cette démoniaque caverne.

Elle retrouvait, chez Angèle, rue Caumartin, la même clientèle de dévoyés et de pervers. Pour quelques êtres sains, satisfaisant sans détours leur appétit, il en fallait subir quantité d'anormaux.

Mais ce qui achevait de rebuter Rose fut le séjour dans une maison d'esclaves, rue Grange-Batelière. Elle ne croyait pas, si dégoûtants qu'elle connût les hommes, une telle abjection possible. Dire qu'on emprisonnait, au nom de la morale et de la santé publiques, des malheureuses comme elle, et que de pareils déments, d'aussi tristes malades erraient en liberté, paisibles et considérés 1

D'abord, n'ayant qu'à régenter, d'une voix autoritaire, d'une allure de reine, elle s'amusait à ce renversement des rôles.. De vieux habitués venaient là, faciles à contenter. Elle éprouvait, à les voir couchés, aplatis devant elle, ou bien réduits aux plus serviles besognes, une joie de revanche, vite mêlée d'un odieux dégoût...

Non, plutôt que d'être ravalée à ces souillures de bête, d'être réduite à ce pain-là, elle préférait encore l'aléa des jours sans dîner, la dure tyrannie de Fricot? Les passants, eh bien! on ne les endure qu'un instant. Ensuite, tant qu'on ne couche pas

au Dépôt, ou qu'on ne moisit pas à Saint-Lazare, on respire l'air salubre de la rue. La pluie, le vent, le dur soleil, ça valait mieux encore que l'asphyxie de ces boîtes- Mariette, résignée aux plus repoussants travaux, résignée à tout, plutôt que de subir la carte, — au moins ces bagnes étaient volontaires on en pouvait changer, tandis qu'inscrite, c'était, si on avait la guigne, un esclavage à perpétuité, et le pire! — Mariette en vain l'exhortait, faisait appel à de chers souvenirs. Pratique, elle montrait la misère probable, l'abîme rouvert. Rose secouait la tête, elle allait à son destin.

De nouveau, ce furent les incertaines quêtes, les pauses au coin des rues, le chassé-croisé d'un trottoir à l'autre. Pour décrocher les cinq ou dix francs, sans lesquels l'estomac crie la faim, la jupe se crotte et s'élime, la chambre se ferme, il fallait se pendre au bras des vieux, des jeunes, des barbus, des glabres, supplier, au hasard des vertus, des curiosités, des indifférences, des brutalités. Il fallait murmurer d'ordurières promesses, endurer le geste qui chasse, le mot qui menace, le silence qui passe... En vain essaya-t-el e un moment, par des annonces dans les journaux, — massage médical, leçons d'anglais, langues diverses, — de se constituer comme beaucoup font, une petite clientèle en appartement. Les amorçages étaient rares. Elle était la proie des logeurs, rejetée bien vite à la rue par leurs exigences, cette exploitation que les pro-

priétaires de garnis ert d'hMek louohes exercent sur la fille isolée, à coups de boTis^rimes : une bouteille de Champagne, un repas, un chapeau, pour tant de clients loueurs de chambres.

Heureuse quand, plus d'une semaine, elle Testait sans retomber sous la coupe d^ Fricot, joyeux de se venger à plein, ou des autres bourgeois, exécuteurs tranquilles de la loi 1

Elle connut, encore une fois, les interrogatoires au poste, les nuits commencées sur les bancs des violons, secouées par les paniers à salade, échouées dans la bauge du Dépôt. Elle connut, sans fin, l'inflexible dévidement, l'engrenage. Du tribunal de M. Lortal à la sellette du Dispensaire, de la soupe froide du Dépôt à la réclusion de Sairtt-Lago...

Ah! ce dortoir désert, où par les tièdes crépuscules de printemps, par les étouffants soirs clairs de l'été, par l'ombre humide de l'automne, par la glaciale ténèbre d'hiver, on attend, avachie sur le pieu, les mains et l'âme vides, que la cloche sonne, que la journée finisse.

Zozo était toujours là, souriait, de sa vicieiise face camuse. Arbres rabougris, bâtiments noirs, couloirs spacieux et fétides, ateliers où contre les murs suintants on grelotte, et contre le poêle rouge on cuit, — rien de changé qu'un peu plus de crasse, de dégradation et de tristesse.

Sous la férule des bonnes sœurs, c'était toujours la même existence abêtie et morne. La cloche d'argent, qui du temps des Lazaristes tintait déjà,

scandait toujours, du cam|yanile central, après des siècles, l'emploi des heures, la soumission du troupeau, la dérision d^ pratiques saintes sur tant d'atroce injustice humaine.

Rose, dans le flot renouvelé, dans ce perpétuel ressac d'existences, se sentait une impuissance d'épave. Elle reconnaissait des visages, renouait dos amitiés. Puis d'autres visages passaient, d'aurtres amitiés, d'autres antipathies... A qui se raccrocher dans ce défilé, incessant et morne, à ce point qu'une moyenne quotidienne de ftrois cents punies chiffrait, chaque mois, douze à treize mille journées de présence, et que pourtant à peine un millier de prisonnières, toujours les mêmes, usaient leur vie, entre ces murs silencieu:Xy ces sombres pierres, aveugles et sourdes !

Que de Lucies l'Auvergnate elle eut à décourager, ou dont, lasse, elle subit l'appipoche!... Jusqu'à ce qu'un jour, toute contente, elle retrouvât Lucie l'Auvergnate en personne, mais dé jetée, vieillie, amère, si bien qu'en ce débris une seule passion brûlait encore : son Jujule, un zigue qui n avait pas froid aux mirebtes! Jujule dit la Tendeur de Montparno, fameux parmi les Apaches. Elle adora t, dans son homme, sa révolte contre les autres hommes, sa haine sociale.

Rose, longuement, écoutait avec une frayeur, un ravissement aussi, Lucie lui conter des histoires couleur de sang et de nuit, retentissantes d » sentiments furieux et de beaux coups.

Elle lut, surprise d'en être émue, des lettres de la Terreur de Montparno, à sa chère Crotte. De ces missives machurées et pauvres, que la poste apportait, que les commissionnaires toujours en courses pour le service de la prison glissaient a<ux filles surveillantes, eu que les punies envoyaient au dehors, la plup rt étaient d'ordinaire interceptées au passage, tombaient au rebut; beaucoup pourtant touchaient le destinataire. Sous le timbre, pour qu'ils échappassent àl'examen, les motsles plus immondes étaient cryptographiés, des symboles obscènes s'érigeaient. Et dans ces pelures graisseus 3s, zébrées parfois de vers amorphes, dans ces quadrillages aux écrilures informes, où s'épanchaient les malheureuses, une étrange obsession sexuelle flottait, une hantise de volupté morbide, de possession sauvage, de sentim ntalisme idiot, — toute la bestiale mentalité que les hommes leur avaient faite.

Rose, à chacun de sds séjours dans ce milieu de gangrène, sortait plus déprimée, moins bonne. Elle qui jusque-là n'avait été que veulerie aux courtes révoltes, malléabilité docile, elle puisait, dans ce fumier, un ferment de rancunes, un levain empoisonné.

Pour un oui, pour un non, selon qu'elle était lunée, elle e mettait à répondre, insolente avec les religieuses. Elle dut faire, peu à peu, connaissance avec des punitions plus sévères que l'envoi sur le carreau, ou la privation de livres. Aussi bien se désintéressait-elle de toutes ces histoires, si plates,

si mensongères, auprès de sa vie. Du dernier volume prêté, elle avait arraché les meilleures pages, pour s'en faire des papillotes.

Une privation de cantine, combinée avec l'eau et le pain sec, avait châtié sa faute. Et si dure était cette diète, succédant à l'anémiant régime, qu'elle en avait réellement souffert. Les petites douceurs qu'elle se procurait d'ordinaire, quand elle avait été ramassée avec quelque pécule, faisaient à présent partie de sa vie. Trois sous de fromage de cochon, ou dix centimes de confitures de mirabelles, une portion de ragoût chaud, ou de la salade vinaigrée, c'étaient des besoins, et des joies, pour lesquelles elle eût fait, faisait des bassesses. Mais rien ne valait le délice suprême, les deux décilitres de vin obtenus en fraude, et qu'on payait triple, six sous au lieu de deux, à la fillesurveillante. Elle vous apportait la tasse d'étain, cachée sous son tablier :

— Tiens, ta gobettel

On la vidait d'un coup, avec un coup d'œil craintif. Et ça faisait bon chaud, là, au creux.

Quant à la privation de parloir. Rose s'en moquait. Qui serait venu lui rendre visite? Personne. Elle n'avait pas de vraies amie?, sinon Mariette. Et celle-là, sûr, elle la connaissait assez!... Et puis, le bel agrément, de s'en aller faire l'hyène, dans cette cage grillée, dont les lourds barreaux sont par surcroît tapissés d'un grillage. C'est à peine si on voit qui vous parle, de l'autre côté

diO PROSTITUÉE

d'une baorièpe, distaiïte d'un mètre, comme chez Pezon. Ça, un parloir. Eh! bien, ma vieille!...

A mesure qu'elle «'endurcissait, elle avait le bagou plus prompt, le travail plus lent. Une ïois sur sa demande, on l'avait mise dans l'atelier 7, où sont les bonnes couseuses. On l'y remettait bien qu'elle n3 voulût plus rien savoir. Une bonne blagu€, le travail à vos pièces!

En s'échinant du matin au soir, ru j oirtt d'en avoir !es reins enmarmelade et les doigts en compote, le plus qu'on pouvait gagner, c'était un franc quarante, mais jamais on n'arrivait à ramasser «que dix, douze sous... Encore si on vous les donnait, au fur et à mesure, pour s'sUmenter de gobettesl Ahl bien, ouiche, on vous -remettait ça, — quand on vous le remettait, — en sortant. C'étaient les ^oeurs qui tenaient les compites, fallait voir! Et comme on ne travaillait ni le jour d'entrée, ni le jour de sortie, et qu'on entrait et qu'on sortait ferme, pas mal d'argent passait au bleu. Malheur!

C'était donc pas assez de vous fiche en prison, fallait encore qu'on vous tire du sang, à pâlir sur de .la confection, draps, serviettes, mouchoirs, et de la Hugerie, tabliers, pantalons, <hemises, études jarretières et des bretelles, et de la pose d'œillets, de ficelle à fiches, et quoi encore? Tout ça pour enrichir des concessionnaires malins, des" grands magasins qui avaient de l'or à revendre, tondaient encore la laine sur le dos des brebis galeuses!

Zut! elle aimait encore mieux rofu-er le travail,

PftûSTlflîUÉE 31 1

et bran pour ma ^œur, si elle n'e»t pas eonteatel Le cachot, ça vaL it autant (jue de pioncer à l'atelier, sou 1 la douche des lectures pieuses, l'interminabli (t grise averse de» belles phirases édifiantes. Ça valait autant que de pivoter au com^mandement, durant la messe, — Clac! Clacl Assis, debout l — devant le buisson ardent des cierges et les fleurs en papier. Elle ne tenait pas tant que ça à voir M. l'aumônier vider solennellement sa gobette, et s'enfiler son rond d'hostie... Pour ce que ça la nourrissait !

Parole, au moins, dans le jettard, sous les combles, on était seule, on pouvait roupiller à l'aise 1 Les quatre murs, couleur de cercueil, ne vous donnaient pas des idées roses. Un banc, une cruche, un pain, c'était tout. Un rais de jour, par le judas verrouillé, filtrait à peine.

Tout de même, vingt-quatre heures là-dedans, c'était dur! Un sale lit que les briques...

Alors pour occuper les lentes, interminables heures. Rose gravait sur le coaltar et le grès des mur , qu'elle entamait patiemment à l'épingle, des inscriptions brèves :

J/.... à Frico, sale renifle,

ou f ncorc :

Rose dit mort aux flics.

Et tandis qu'elle s'appliquait, dépeignée et sale, en tirant la langue, un peu plus de l'ancienne Rose

mourait en elle, de la douce et primesautière fille qui, dans les prairies d'Avaize, au bord du Loing, naguère entrelaçait sur l'écorce molle des saules, en lettres blanches et vertes, de la pointe du canif d'Etienne, ces initiales aujourd'hui effacées : E. R., ces mots fallacieux :

Pour la ne !

— Aîors, maître, je puis compter sur vous?

— C'est dit, mon cher enfant.

Bien que vingt ans à peine les séparassent, Jacques Dormoy et Robert Montai gardaient, dans leur affection, cette distance du respect fi'.ial à la tendresse paternelle. La communauté des études, et ce plain-pied des amitiés masculines, où l'âge compte souvent si peu, n'avaient pas effacé, chez l'élève, la nuance de vénération que lui inspiraient les travaux i lustres, la vie pure du maître.

Et chez Monta', le lien de sympathie se relevait d'une autorité quasi-parentale... Jacques demeurait un peu le disciple, et n'était-il pas aussi beaucoup comme son fils, cet orphe.in dont le sort lu' rappelait le sien, et qu'il avait aidé, plus tenacement, parce qu'il revoyait, dans cette jeunesse studieuse l'image de la sienne, sa so'.f d'aimer, sa faim d'apprendre?

31i PROSTITUEE

Méticuleux, Montai inscrivit, sur son aidemémoire :

— Le 15 mai, témoin de Jacques. .

Il sourit, de tout son bon visage affectueux :

— Je me serais rappelé... sans ça!

Puis, discret, craignant de froisser Dormoy par une question gênante, il refermait l'agenda. Mais, sur le haut front ridé, la pensée s'était laissé lire... Mairie seulement? ou église?...

Dormoy, sincère, prit les devants :

— Voici le programme : dix heures et demie, mariage civil... Onze heures, mariage religieux...; Midi, déjeuner.

Il expliqua, avec simplicité :

— Vous connaissez mes idées. Je n'ai donc pas besoin de vous dire que si j'avais été seul, avec Gabrielle, jamais nous ne nous serions résignés à cette comédie... Car elle pense comme moi. C'est en nous, et en nous seuls que nous avons foi! Son Dieu, c'est le mien, le vôtre : la science, et la conscience. Et môme, si les formes légales de l'union civile n'étaient pas aussi nécessaires qu'elles le sont encore, pour protéger ma chère femme et les petiots à venir, nous nous en passerions bien! Mais j'estime que je ne dois pas priver ces cliers êtres de l'appui de la société, au cas où je leur manquerais... L'union libre n'est encore que l'idéal de demain...

Montai approuva, d'un signe.

— Reste l'église... M. Ardant nous a priés si

vivement, et si dignement, — oh! moins pour lui que pour sa femme, — de consentir à ce sacrifice de nos idées, à cet apparent démenti de moi-même, que j'y ai consenti, quoiqu'il m'en coûte. Jamais Mme Ardant n'aurait admis le mariage civil. Elle n'est pas, me direz-vous, plus religieuse que ma pantoufle. Mais il n'y a pas de plus âpres catholiques, en surface, que ces âmes païennes. Elles transigent d'autant moins sur la forme, qu'elles tripotent davantage sur le fond. Leur religion, c'est leur masque, et leur étai. Elles s'y cramponnent en n'y croyant qu'à demi. Ahl on ne saura jamais de combien de péchés estcausel'absoluton...

— Eh! dit Montai, c'est toute l'admirable politique de Rome. Les clefs de saint Pierre, le passepartout qui va sur toutes les portes : paradis, purgatoire, enfer, — voilà le secret de dix-neuf siècles de domination! La force du catholicisme est toute dans ce double levier, de la peur et de l'intérêt, les deux plus puissants et les deux plus vils ressorts de l'âme humaine. Ce que vous me dites ne m'étonne pas, et puisque Mme Ardant tient tant à ces simagrées, je comprends que vous vousy rés'gniez. Non pour elle, mais pour Gabrielle, qui aime son père...

Il regarda Dormoy. Ils se comprirent. Il est, entre initiés, de ces secrets de famille, de ces dessous de vie qu'un mot, un regard contiennent, — à quoi bon insister? Pas de vie, pas de familles qui n'aient ainsi leur envers, leur trame intime et compliquée... ...Oui, c'était pour le pauvre Ardant, pour la

tranquillité de son effacement, de son labeur médiocre, que le docteur Dormoy renoncerait, dans une occasion solennelle, à l'application ogique de ses idées.

La reconnaissance de Gaby l'en paierait, l'en avait payé déjà, d'un sourire sans prix... Cette communion de tendresse, entre le père et la fille, leur humble alliance — à trois, quand Luce vivait, — contre le règne fastueux de la mère... c'était une des choses qui avaient touché Dormoy. Il demeurait reconnaissant au père d'avoir fait de sa fille cette nature droite, tendre et fière, cette compagne d'élite.

Montai reprit :

— Une faut donner aux choses quel' mportance qu'elles ont, et voir le but. Vous faites bien d'épargner à ceux que vous aimez une inutile souffrance.

— D'autant, fit Dormoy, que je m'opposerai au grand orchestre. Ce à quo* Mme Ardant tient, par-dessus tout, c'est à la ment on des faire-part : la bénédiction nuptiale leur a été donnée en...

— Ahl conclut Montai, l'Église est forte! Elle a étendu sa main sur l'existence humaine tout entière, du voile blanc de la communiante à celui de 'épouse, du lange au suaire... Ele n'avait pas compté que nous secouerions, si vite, ses chaînes imaginaires, le leurre d'une seconde existence, meilleure ou pire! Enfer et paradis sont sur terre, et rien que là ; chacun de nous les porte en soi. Tout le ciel nouveau, l'horizon futur, sont dans cette conception-là...

Dormoy songeait à rargument ordinaire : « Une morale sans sanction, c'est très joli, mais quel moteur, ou quel frein voulez-vous que ce soit, à l'usage du peuple? Il faut, disent les uns — côté du manche — une religion... pour les autres 1 » Ce pharisaïsme le révoltait. Certes, la besogne était rude, et c'était toute une immense éducation à faire, de la conscience, parla science... Montai avait raison : l'ignorance, c'était l'éternelle ennemie! Il fallait enseigner, répandre cette vérité : l'importance, la répercussion du moindre de nos actes...

Ahl le jour où chacun cesserait d ignorer que nuire à son prochain c'est se nuire à soi-même, qu'aider à l'amélioration de tout et de tous, c'est s'enrichir soi-même, le jour où chacun trouverait dans sa raison, non plus dans de vaines superstitions, la raison de mieux agir, le jour où chacun verrait dans cette lente marche du progrès, dans ce perpétuel devenir les fins supérieures de l'homme I...

Cette pensée l'amenait aux victimes innocentes, au petit Jacques d Umès, à la jeune Luce Ardant. Ils avaient payé, de leurs frêles vies, le crime ou l'ignorance de leurs parents. Jacques, le bébé syphilitique, était mort, après un mois d'agonie. Aux accidents péribuccaux s'étaient jointes des lésions osseuses, un décollement des épiphyses, qui en quelques jours faisaient inerte, dans son berceatf, cette chair souffrante. Les articulations s'enflaient, la face n'était qu'une plaie sangu* noient e. Les bras,

ai8 PROSTITUÉE

les jambes semblaient disloqués, pendaient sans qu'on lespût relever, commedesbattants de cloche,.. Dormoy demeurait sous l'impression pénible de cette maison, où s'exerçait l'inéluctable ravage.

D'Umès, foncé en couleur, la bouche toujours pâteuse de cigares ou de petits verres, — il en prenait maintenant trois, après chaque repas, — ne semblait se soucier de rien, sinon d'affaires. Haut cravaté dans des cols qui cachaient les cicatrices du cou, il bourdonnait d'une activité fébrile, de projets, de chiffres. La disparition du petit intrus, — on l'avait incinéré en catimini, à l'aube, — la croissance pâle de Georget, frêle comme une longue herbe, la maladie et le traitement de sa femme l'intéressaient peu. Il était tout à une combinaison ingénieuse, grosse d'intérêts : marier les maigres dix-neuf ans de Liette au gros raffmeur Lauvrorx.

C'était un admirable parti : quinquagénaire, mais richissime, d'ailleurs solide de santé, quoique apoplectique, et de plus, disait-on, cardiaque; somme toute, le poil noir, ou de bon teint, l'œil émerillonné et vif, — il ne pouvait voir une jupe courte, sans s'exciter, cet homme! D'Umès, à l'idée de cette union si bien assortie, se frottait les mains. Il ne resterait, plus tard, qu'à dénicher, pour Georget, un placement de même valeur.

Dormoy, chaque fois qu'il sortait du somptueux appartement de l'avenue Kléber, en rapportait un malaise, lent à se dissiper. Il ne pouvait serrer la main de d'Umès sans un dégoût

Georget aussi, poussé en asperge, l'attristait par sa cervelle niaise, une vanité précoce, enflée de ses jeux sportifs et de ses camarades millionnaires. Quant à Liette, sèche d'âme et de corps, quel déplaisant repoussoir à la bonté, la beauté saines de Gabrielle! La seule pour qui, là-dedans, il eût une espèce d'estime, c'était la douloureuse Mme d'Umès.

Elle avait, depuis qu'il la connaissait, étonnamment vieilli. L'opulente taille s'était décharnée, la carcasse seule demeurait, imposante. Sous ks cheveux gris, le visage ravagé faisait face. Les lèvres minces disaient de longs silences de rêverie, les yeux secs et rougis, l'habitude solitaire des larmes. Elle se soignait avec une ardente patience, une foi docile. Toute meurtrie encore de sa maternité détestée, elle voulait vivre, guérir.

Elîe avait écouté, avec confiance, les affirmations du médecin. Puisque cette affreuse maladie n'était redoutable qu'à ceux qui la négligeaient^ elle veillerait, maintenant qu'elle était avertie. Le sacrifice du petit Jacques suffisait! Elle isolerait, par des précautions constantes, Georget, Liette de cette contagion médiate à laquelle ils avaient jusqu'ici par bonheur échappé. Elle tenterait d'imposer raison à son mari, puisqu'une vieillesse si terrible le menaçait. Mais comment le faire renoncer à son tabac, au coup de fouet de l'alcool dont il affirmait sentir le besoin? Comment le faire renoncer surtout, hélas! à ces fringales de plaisir,

qui, à mesure qu'il s'usait, brûlait sa flamme la tisonnaient, d'incessants sursauts?...

Tout cela non point confié à Dormoy, mais pressenti par lui, durant les régulières séances de piqûres auxquelles elle s'astreignait, avec un espoir courageux, une volonté d'en sortr. Jamais une récrimination, ni une plainte. Aussi Dormoy avait-il fini par considérer, jusqu'à un certain point, cette na'ure en qui des vertus natives avaient été atrophiées, dévoyées par la déplorable éducation de la morale conventionnelle, par la gangrène des fausses convenances, despréjugésmédiocreSjl'étroitesse d'une religion mal comprise, la pesée du monde hypocrite et dur. Comment s'étonner qu'elle pût, avec les meilleures intentions du monde, donner à fou Georget, à sa Liette, principe de sa vie, d'autres leçons que celles qu'elle avait reçues?

Souvent il en ava t causé avec Montai, qui à travers lui suivait, impuissant, l'agitation de ces malades, la marche précpitée ou lente, mais incessante du mal. Hélas! tout se tenait. L'hygiène physique, la santé morale... Au nom de Lauvroix, Montai levait les bras. Un mariage pare.l! Les pauvres gens!...

— Allez, d!t-il à Dormoy, c'est vous qui êtes dans le vrai. Vous vous mariez jeunes, pauvres, amoureux, avec toute votre vie à faire. C'est danî de pareilles conditions d'existence que se fondent les foyers stables, surtout quand on y appointe, l'un, votre compréhension et votre tolérance, et l'autre,

la simplicité, la bonté de votre Gabyl... Je suis tranquille, vos enfants auront devant eux une route droite, un ciel clair... Mais les cinquante ans de Lauvroix, les vngt de Liette, cette dissociation d'ê res, sous cette union de façade!... Ils défont, d'un côté, ce que vous édifiez de 'autre... Et après tout, peut-être est-il bon qu'il en soit ainsi 1 II faut que !e passé se décompose pour que, dans le creuset du présent, l'avenir se crée... Mais je bavarde, je vous tiens... Au revoir, embrassez votre fiaijcée, de la part de son vieil ami...

Dormoy sautait dans le tramvay de la Muette- Taitbout. Il avait le temps d'aller faire, tout djB suite, la commission de Montai, avant de passer rue Soufflet, chez l'éditeur, pour donner le bon à tirer des dernières épreuves. Son premier vrai gros livre 1 De la Pathologie des maladies vénériennes. Il lui avait préparé le matin, en rangeant sa bibliothèque, une place entre la mince plaquette de sa thèse, et les épais traités de Montai. Il songeait, tandis que l'impériale filait, le long des platanes des avenues, dont les branches le frôla* ent presque, aux heureux, féconds lendemains d'amour, de travail...

Soudain, boulevard Haussmann, il aperçut, tournant au coin de la rue Miromesnil, une silhouette familière : « Tiens! Mme Ardant!... Où allait-elle? » Jupe sobre, chapeau discret... La vision s'effaçait, rap de.

L'accueil de Gaby les mains tendues de M. Ar-

dant... un monde nouveau s'ouvrait, illimité. Souffrant d'une grippe légère, M. Ardant était étendu à la salle à manger, dans un fauteuil. 'Gabrielle ramena la couverture sur ses genoux.

— Merci, merci...

De la main, le père souriant, guéri presque, rajeuni, leur faisait signe qu*îl reprenait son somim«, qu'ils allassent causer là, tranquillement, sous le palmier, dans la baie... Il les suivait d'un fin regard filtré entre les paupières, remerciait le sort de ce bonheur qui transfigurait,. couronnait sa vie, toute de privations et de labeur, de tendresses inemployées aussi, malgré la délicate affection de ses filles... Hélas! Luce n'était plus là, pour jouir de la joie de Gaby, et Gaby aussi, bientôt, s'en irait.

Alors seulement il envisagea le départ prodiain de sa préférée, mesura le vide qu'elle allait creuser, après la définitive disparition de Luce.

Mais un tel rayonnement émanait des jeunes visages, une telle force semblait entraîner, d'un seul élan, ces êtres prêts à se Joindre, qu'il en ressentit l'émouvante contagion. Un apaisement -se faisait en lui, qui calmait son chagrin, exaltait sa résignation. C'était ainsi, et c'était bien ainsi. Les jeunes s'essaimaient, les vieux s'en consolaient, en les regardant vivre.

Gabrielle et Dormoy, absorbés en eux, goûtaient J 'enivrement suprême, sans commencement ni .fin, le déhce de s'appartenir déjà, ^a certitude de se posséder bientôt. La mort pourtant récente de

Luce, les tristes devoirs, l'enterrement, tout cela était loin, non pas oublié, mais enfoui dans un coin vivace du souvenir de Gabrielle. Ces mauvais jours n'avaient laissé, sur son âme et se& yeux, qu'une passagère mélancolie, semblable à l'ombre de ces nuages noirs, qui courent sur le soleil. La vie souveraine, le tout-puissant instinct triomphaient du maléfice funèbre, lés emportaient tous deux, hors des ténèbres, hors du deuil, vers la lumière, ver& la joie. Ils subissaient,, joyeux, l'éternelle loi.

— Vous n'avez pas vula robe de Gaby ? demanda M. Ardant. Gaby, montre-lui la gravure!... *

Elle riait, avec malice :

— Si tu crois qu'il s'intéresse à ces questions-là ! D'abord, c'est absurde, cette habitude de vous parer, avec des guirlandes et des voiles, pour vous mener à l'autel, comme une victime!... Je trouve ça d'un choquant, moi...

— Il est de fait, dit Dormoy, que ce sont des mœurs de sauvages. Une simple déclaration à l'officier d'État-Civil pour que les registres publics en fassent mention : « Nous nous unissons, ou nous sommes unis, tel jour. Voilà... » Vive le mur, le fameux mur de la vie privée!

— Il est certain, dit M. Ardant...

Bien qu'il eût donné à ses filles, — Gaby avait suivi les cours du Lycée Molière, — une éducation moderne, de libre pensée et d'examen scientifique, M. Ardant ne s'était pas fait encore à toute cette franchise de réflexion, et de parole. Certaine*

hardiesses l'étonnaieïit, le heurtaient même parfois. Il se louait que Gaby fût avertie, connût, du problème sexuel, les données théoriques. Ainsi la pensée féminine se libérait de cette funeste demiiombre, d'où tant de malentendus, sentimentaux et charnels, prennent naissance et corps. Et cependant, — tant était fort, invétéré le préjugé masculin en vertu duquel la jeune fille doit être tenue dans une secrète ignorance, arriver au mariage, selon les termes de Gaby, comme une victime à l'autel I — M. Ardant, souvent hésitait, pencha.t du côté de sa femme traditionnaliste :

— Si ta mère vous entendait, ajouta-t-il...

— Maman! dit Gaby... Oh! bien sûr, elle, elle aurait voulu convoquer, pour ce jour-là, le ban et Tarrière-ban... Plus il y aurait de monde, plus elle serait fière...

Elle laissa tomber le journal de modes, où elle avait pris quelques idées de toilette, qu'une petite couturière, sous sa direction, réaliserait... Et se tournant vers Dormoy :

— Savez-vous où el e est, maman? Elle vient de partir pour aller, tout droit, boulevard Bonne- Nouvelle, chez Sichelmayer. Il parait qu'il y a là une robe, mais une robe!... Un modèle de l'année, tout neuf encore, et qu'elle aura, par Mme Le Huyé, dans des conditions...

— Exceptionnelles! acheva M. Ardant, par habi'cude... Une phrase qu'il avait entendue, cellelà!

« Boulevard Bonne-Nouvelle 1 enregistrait au passage la mémoire de Dormoy, ce n'est pourtant pas du côté de la rue de Miromesnil... »

Mais déjà le flot berceur l'avait repris, l'emportait, grisé, vers la rive éblouissante, le port des terres inconnues...

Mme Ardant, avant de se rendre boulevard Bonne-Nouvelle, faisait, pendant ce temps, escale rue Miromesnil. Les yeux de Dormoy ne l'avaient pas trompé.

D'un pas leste, elle gagnait la maison de Mme Lerade. Elle jetait, en passant devant les glaces des vitrines, un regard approbateur à son élégante simplicité, à sa démarche allante. Elle ne paraissait pas plus de trente ans aujourd'hui! La chair ferme et reposée, une fleur de poudre aux joues, elle souriait à son apparition, dans les hauts miroirs où elle se dressait en pied, avançait vite. Qui lui donnerait la quarantaine, pourtant sonnée d'hier? Elle se sentait légère, dans la plénitude de son épanouissement.

Elle ne pensait ni aux siens, ni à cet inconnu qu'elle allait rencontrer, et sur la demande duquel elle accourait, soumise, au premier appel de Mme Lerade. Elle pensait à la délicieuse robe de Sichelmayer, une toilette de cinquante louis, qui, grâce à cette bonne Jacqueline le Huyé, n'en coûterait que vingt — (ce qu'elle allait gagner, tout à l'heure) — lui en rapporterait même dix —

(ce qu'elle compterait, et conterait à son mari...).

Elle calculait cela froidement, avec bonne humeur. Des remords, pourquoi en eût-elle eus? Ses petites, combinaisons demeuraient secrètes, ne causaient de dommage ni de peine à personne, c'était l'essentiel. Elle mettait une prudence sagace, un soin ingénieux et tendre à ce que, chez elle, on ne pût se douter de rien. Elle rendait à ses filles et à leur père, du moins elle se le persuadait, la vie aussi facile, aussi gaie qu'elle lepouvait... N'étaitelle pas quitte?

Il y avait, entre Ardant et elle, rupture tacite, depuis si longtemps! Elle s'était, au début, donnée; et puis au bout de trois, quatre ans, quand elle avait vu qu'il y avait maldonne, elle s'était reprise. Elle n'était pas faite pour vivre cette existence médiocre. Orpheline élevée dans le luxe, avec tous les goûts de la plupart des jeunes filles bourgeoises et sans le contrepoids d'une forte éducation morale, elle avait, à dix-neuf ans, épousé Ardant, qui, alors chef adjoint du cabinet du ministre des Travaux Publics, semblait destiné à une belle carrière. Elle apportait une dot rondelette, mais dont les revenus, suffisants pour faire vivre en province une famille peu exigeante, fondaient aussitôt, en toilettes et en riens.

Trois mille francs annuels, pour une jeune personne habituée à vivre richement jusque-là, c'est peu de chose, surtout lorsque d'un milieu d'aise et de confort, on passe à la gêne, aux quotidiens

calculs. Ardant, mal orienté comme opinions politique?, se voyait confiné dans un poste subalterne. Il avait eu le tort d'être républicain d'âme, quand la France n'était encore République que d'étiquette. Elle-même perdait son père, — un fonctionnaire, et avec lui, toute fortune.

Renoncer à des habitudes savourées dès l'enfance, prendre bravement son parti d'une existence simple, quitter le monde et tout ce qu'il exige de dépenses vaines, — le sacrifice était trop dur à son égoïsme, à sa futilité, à ses besoins. Elle aimait plaire, et pour plaire il fallait conserver ce décor d'aisance, ces robes chic, ce linge fin... Tout cela coûtait si cher! Il fallait, pour la couturière, pour la modiste, pour les thés de cinq heures, pour les voitures, de l'argent, beaucoup d'argent...

Telle était la pente sur laquelle, sans le vouloir d'abord, petit à petit elle avait glissé, où elle roulait maintenant, avec une indifférence satisfaite. C'était si facile!... Bah! un mauvais moment, etsouvent de bons, à passer.

La première fois... — Mon Dieu! comme c'était loin, déjà!... Elle fit, mentalement, la soustraction, en montant l'escalier cossu, tentures et marbres, de Mme Lerade. Quinze ans de ça!... Elle se revit, toute tremblante, la main à la sonnette de la fameuse Mme Araine, rue de Chateaubriand, la première maison de rendez-vous de Paris...

Elle ne passait jamais par là sans un souvenir furtif. Depuis, un immeuble de rapport avait rem-

placé l'hôtel particulier où toute l'aristocratie du Parti de l'Ordre avait, après la jeunesse impériale, défilé. Mme Araine, millionnaire, s'était retirée à la compagne, avec un mari de son choix, et maintenant, veuve, elle était devenue dévote, l'ouaille préférée de la paroisse. Tout son bel argent, taré par la souillure des hommes, s'irait purifier en Dieu...

Confusément, Mme Ardant essaya d'évoquer le visage du premier qui l'avait ainsi possédée. Elle y réussissait mal, tant d'empreintes successives en avaient brouillé les traits. Du moins, si pour un jupon, un chapeau, une robe de vernissage, une toilette de bal, pour un bijou, un voyage, une échéance, elle avait repris, tant et tant de fois, le chemin de Mme Araine, et de quelques autres, — elle pouvait se vanter de s'être fait, dans toutes ces maisons, une place à part.

Elle n'était pas comme quantité decespassagères, femmes d'employés, de fonctionnaires, et qui, ainsi qu'elle, esclaves d'une vie disproportionnée, couraient ce genre de cachets. Figurantes qu'on voyait un jour, et qui le plus souvent descendaient l'échelle, échouaient aux rendez-vous inférieurs, de deux à cinq louis. Elle ignorait ces maisons dont la clientèle se recrutait surtout parmi les v( collées » à qui ne suffisaient point les subsides de l'ami, ou parmi les professionnelles, — qu'elles relevassent ou non de la Préfecture. Mme Ardant comptait parmi l'aristocratie de la débauche parisienne. Elle était

haut cotée par les marchandes de plaisir, qui savaient pouvoir exploiter, avec autant de fruit, le mystère de son incognito, ou l'appât de sa notoriété.

Chez Mme de Lanti, dont les visiteurs étaient des plus huppés (cours souveraines, diplomatie, haute banque, clubs), la pompeuse dame, ex-maîtresse d'un ministre, toujours vêtue de velours et baguée de pierreries, chuchotait : « Il y aurat bien la belle Mme Ardant... mais il faut y mettre le prixl » Ou bien, rue Washington, la Vernay, — vieille proxénète hurluberlu, qui vivait grassement de son métier tout en méprisant et en bousculant les hommes, — proposait, quand elle avait épuisé son stock : — « J'ai votre affaire. Une femme du monde, admirablement belle, et très connue... » Et le poisson de mordre, excité.

Aussi Mme Ardant étajt dans les meilleurs termes, avec toutes. Si elle exigeait la forte part, du moins, quand l'argent lui était directement remis, elle reversait, fidèle à ses engagements d'honneur, la commission convenue. Ce n'était pas avec elle que Mme de Lanti eût eu la désagréable histoire du prince d'Ecosse et de la marquise de Fréjus! Les dix billets de mille, prix de la rencontre, étaient demeurés tous dans le corsage de la dame... Mme Ardant, elle, était sûre en affaires. D'ordinaire, elle ne se mêlait pas des conditions, jamais du règlement, fait à l'avance.

Un mot inattendu parfois l'avertissait, — des

petits bleus signés Georgine, le nom d'une de ses amies intimes... Ou bien, le matin, quelque visite de sous-maîtresse, sous couleur d'un achat à livrer, de dentelles à vendre.

C'est ainsi qu'avait été décidé le rendez-vous à l'hôtel de la rue de Miromesnil, — une solide vieille maison, tenue par deux sœurs. Elles n'y habitaientpas, menaient ailleurs, en grosses bourgeoises, une existence régulière. L'une, Mme Lerade, mariée, mère de famille, dirigeant de haut, et dont les relations ignoraient le commerce; l'autre, Élodie, consacrée plus spécialement au recrutement, à la surveillance. Elle passait presque toutes les matinées en courses et les après-midi dans le petit salon où l'aînée n'apparaissait qu'une heure, le temps de recenser la caisse, et de jeter le coup d'œil suprême.

— J'apporte à Madame ses bottines, avait dit Élodie, en clignant de l'œil, tandis que Gabrielle refermait la porte.

Et tout bas, elle avait jeté :

— Cinq cents francs, si vous voulez, à deux heures.

— Qui?

— Un monsieur très bien, qui vous a aperçue, l'autre soir, dans le monde...

Elle avait remonté son peigno'r làcho, sur ses épaules rondes, murmurait :

— Quatre cents pour moi.

Élodie pinçait les lèvres :

— Comme vous voudrez...

PHOSTITL'EE 331

On se rattraperait sur les autres, les débutantes ou les timides, à qui on raflait, au minimum, moitié de la somme, souvent plus... Et, très digne, avec un air benoît de petite négociante, la procureuse se retirait, courbant l'échiné, si elle rencontrait le regard clair de la jeune fille ou le coup d'œil inquiet du mari... « Encore une dépense dont on aurait pu, avec un peu de raison, se passer!... »

Élodie était loin déjà, courait en fiacre chez la demi-mondaine en renom, ou l'actrice en vedette. Les célébrités de café-concert faisaient prime, toutes celles aussi que dorait, d'un prestige, — si peu même qu'elles en fussent touchées, — le feu magique de la rampe. Mme Ardant leur enviait cet avantage, la cote d'amour en croissait d'autant.

Elle sonnait, posément, s'enquérait, dans le vestibule. Élodie proposa :

— Aimez-vous mieux que la présentation ait lieu dans votre chambre?... ou au salon?...

Elle haussa les épaules. Cela lui était tout à fait égal, du moment que l'affaire était sérieuse. D'habitude, elle arrivait à l'improviste, de préférence chez Lise de Méral ou Mme de Lanti, dont elle était presque amie, quand un besoin d'argent, ou simplement une heure inoccupée la tentaient. Elle passait volontiers, avant de monter, quelques minutes au salon. Préalablement elle avait examiné, par la fente de la j)orte mi-close, si le type lui revenait, si elle no risquait pas quelque désagréable surprise...

Mais là, rien à craindre. A supposer que l'ama-

tcur la connût, elle comptait sur l'intérêt du silence réciproque. Elle allait entrer dans la pièce où elle était accoutumée. Mais Élodie se précipita :

— Non! C'est un député qui l'occupe... La chambre turque, vous y serez aussi bien.

Mme Ardant la connaissait. Et, poussant la porte, elle se retrouva : le lit bas, les divans drapés de karamanies, la toiletteauxaccessoiresd'argent... Elle achevait à peine, son chapeau posé sur la table, de serrer les quatre billets dans le petit portecartes de maroquin bleu, tapotait, d'une main légère, ses bandeaux sombres, devant la glace...

Une haute et fine silhouette s'y détachait soudain, derrière elle. Elle poussa un cri, se retourna { confuse :

— Vous ! Comment ? vous. . .

C'était Jacques de Meyribelle, l'air satisfait. ;

Elle eut un petit rire : i

— Quelle idée!... ] Il exphqua : |

— Oui, j'aurais pu, n'est-ce pas, l'autre soir, j| chez Mme Glibowsky... continuer ma cour... vous [ dire combien je vous trouvais belle, depuis long- if

. temps... Mais vous m'avez intimidé... J'ai pensé que f je n'oserais jamais!... Alors, comme je sais quesou- * vent... les femmes du monde... oh! vous n'êtes pas la seule ! ... la vicomtesse Cordi er, tenez !.. .

Mme Ardant sourit. Elle dit cependant, pour la forme :

— Non?

PHOSTITUÉE 333

— Mais si! mais si!... Et votre amie Mme Le Huyé, depuis que Sichelmayer l'a lâchée pour Anne d'Umès... Parfaitement! Je me suis dit : Je n'ai qu'à confier mon rêve à Mme Lerade. C'était le plus pratique, n'est-ce pas... Et si moderne!

Son visage s'éclaira, au reflet d'un contentement intime. Être moderne, c'était l'idéal du jeune Jacques... Un idéal confus, où il faisait entrer toute sorte de vilaines . réalités, précises. Et le sourire de Mme Ardant se prolongeait, complice... C'était drôle, l'idée de cet enfant!... Loin de s'en offenser, elle s'en amusait, comme d'un hommage neuf. Eh bien! Et Mme Poyère, il là trompait donc, maintenant?

— Oh ! c'est mon amie... une vieille amie.

Il semblait écarter l'image, en même temps que d'une main experte il élargissait, sur la poitrine douce, le bâillement du corsage...

Pleine d'estime pour les leçons de son amie Louise, — il allait bien, l'élève! — Mme Ardant évoquait en même temps la robe de ve'ours sombre, signée Sichelmayer, les précieuses dentelles qui mouleraient, pour le grand jour de la bénédiction nuptiale, ses formes longues et pleines, — ces formes qui une à une apparaissaient, frémissantes et comme heureuses d'être nues, sous les mains du jeune Jacques, voltigeant impatientes, d'un ruban à l'autre...

— Madame, Madame, c'est M. Linbaum !

La femme de chambre, coquette avec sa robe noire et son nœud de dentelle dans les cheveux frisés, discrètement réveillait Annette, à petits coups tapotés sur le drap.

— Hein? Quoi? fit-elle, en se tournant, maussade.

Elle avait soupe, la veille, chez Maxim, avec le gros Lauvroix, Clo, Lusenay, Danvert et Lili Tampon. Ou plutôt, elle les avait regardés souper, car une hygiène sévère présidait à sa vie, même durant l'intermittence des cures auxquelles elle se soumettait toujours, avec une ponctualité qui étonnait Dormoy lui-même. Mme d'Umès, seule, suivait avec autant de patiente énergie le lent traitement, montrait une égale volonté de guérir. Et Dormoy était tranquille : leur confiance serait

récompensée. Toutes deux guériraient, absolument.

— Ilm'embête, ce vieux raseur!

— Madame ne veut pas le recevoir?

— Zut ! Qu'il repasse. Ce n'est pas l'heure.

— Madame sait bien qu'il est venu à toutes les heures et que Madame...

Elle se mit sur son séant, saisit un miroir :1e manche, un Terme d'argent, dépassait la brèche d'Alep, le précieux marbre de la petite table ancienne, en laque ventrue, offrant près du lit les livres familiers, sous l'ampoule électrique du bougeoir, — un bijou en rocaille d'or moulu et rosettes de Saxe.

Le frais visage allongea sa fleur mate, dans l'eau du cadre. Une moue plissa les lèvres fières, les yeux brillaient... Elle reposa le dieu ciselé dont la patine était douce à sa paume. Évidemment elle pouvait recevoir.. Linbaum achèverait de devenir loufe, s'il la voyait ainsi, la naissance du cou libre dans les valenciennes et le linon que gonflait la jeune gorge...

Mais non! Ce vilain satyre la rasait. Plus rien de fait, depuis qu'elle lui avait laissé baiser le dessous de son poignet, à l'ouverture du gant, le jour où il lui avait envoyé, pour sa bourse de poche, un chèque de vingt mille francs... Un joli chiffre, dont Annette était fière.

Il n'avait été donné qu'une fois, à sa connaissance, dans la petite maison de la rue des Mauvais-

Garçons, où fréquentent les rois et les archiducs de passage : Leurs Majestés de Flandre et d'Hellénie ou Leurs Altesses Austro-Slaves. Une duchesse anglaise, présidente de toutes sortes de belles œuvres, détenait ce record... Encore avait- elle payé, de sa personne.... Tandis qu'elle-même, avec Linbaum...

Elle eut une seconde d'hésitation... Vraiment, elle était rosse!... Elle se reprit vite. Avait-il dû en faire, dès malheureux, pour être si riche? Et puis on n'avait pas le droit d'être aussi plat, et aussi laid... Elle se loua de l'idée qu'elle avait eue, de l'affoler en s'af fichant avec Sichelmayer... (une jolie. brute, entre parenthèse 1 Enfin, David habillait bien...) Linbaum en avait perdu le peu de bon sens qui lui restât...

Depuis qu'elle avait couché avec Georges, — finie, cette histoire, depuis longtemps! — elle avait tiré, de la caisse de Linbaum, plus de deux millions, en notes de tapissiers, d'antiquaires, de marchands de tableaux et de joailliers, — sans compter les menus chèques des mois. Le bout de peau baisé au vol l'autre fois, — le jour des vingt mille! — avait soldé sa dette.

De la sorte, petit à petit, elle aurait toule la fortune, sans l'homme. Double profit. Non qu'elle le détestât; il n'était pas méchant au fond, il l'avait attendrie presque par son exaltation quand, Sichelmayer junior enfin lâché, Anne avait souffert qu'il acquittât régulièrement, les comptes.

Il y avait six mois de cela...

— Que dois-je faire, Madame? insistait, avec une douceur obstinée, la femme de chambre immobile, au pied du lit.

— A-t-il dû te graisser la patte, hein? Line? Line sourit, réservée.

— Enfin, qu'est-ce qu'il veut? Sais- tu? Admirative, — elle en avait un culot, Madame ! —

Line affirma :

— Il dit qu'il se tuera devant la porte si Madame refuse de le voir.

— Diable! fit Annette, fais-le donc entrer, ce vieil orang-dégoûtant.

Elle se laissait aller dans les oreillers, ses lourds et fins cheveux dénoués, épars en ondes noires, sur les grosses dentelles et le transparent en moire rose des taies. Et, paisible, elle attendit.

— M. Linbaum!

Line s'effaçait. Le vieillard, grotesque, entrait tête basse, comme un chien supplie. Il était, malgré le printemps revenu, engoncé dans une pelisse si épaisse qu'il semblait pliersouslepoids, bien qu'elle fût de zibeline légère, comme une plume. L'âge et le chagrin lui voûtaient le dos, la rage du désir efflanquait tout le pauvre corps, bedonnant naguère. Une extase, à la vue de la royale chambre, et de l'idole dans sa niche de blancheurs, illumina la face ridée, où la lippe rase tombait, où les yeux gonflés aisaiejat poche.

— Vous avez à me parler? dit Annette. avec

une froideur si polie qu'il s'arrêta court, les jarrets fléchissants...

Il eût voulu jeter en un mot tous ses reproches. Ce luxe dont il l'entourait, cet appartement pour milliardaire, avec ses baies ouvrant sur les Champs- Elysées, ses murs décorés de Glodions et de Fragonards, tout cela n'était donc rien? Manquait-il une pièce d'argenterie aux dressoirs, un vin précieux à la cave? Qui payait l'auto silencieuse aperçue tout à l'heurô au fond de la cour, et dont le chauffeur lustrait, avec respect, la carrosserie ample?,.. Cette étole de renard bleu, qu'il avait envoyée hier, et qui gisait, dédaignée dans le carton intact, sur la table de l'antichambre, l'avait-elle remarquée seulement?... Une bagatelle de cinq mille francs... mais qu'était-ce auprès des sommes par elle englouties, et qu'il était prêt à jeter encore aux pieds de cette beauté pour qui les pêcheurs et les chasseurs d'Amérique et d'Asie battaient les monts et les forêts, sondaient les lacs...

Tout cela, qu'il pensait avec l'âpre frénésie de sa race, expirait à ses lèvres... Venu pour éclater de colère, il fondait en crainte. La seule présence d'Annette fauchait, d'un abattement brusque, tout son désir, depuis des semaines et des mois tendu vers l'espoir de cette minute... Il ne put que balbutier, en s'asseyant dans la grande bergère à oreillettes, près du lit :

— Comme fous êtes cholie, ce matin!

Elle eut un rire cristalhn, qui sonnait l'insulte.

— C'est pour me dire ça que vous me faites réveiller, dès l'aube?

— Il est miti, protesta Linbaum, piteux. Fous fous êtes gouchée tard ?

Toutes ses idées fuyaient, dans une panique. Il ne voyait que l'ombre mate du cou, s'hypnotisait sur le coin de poitrine entrevu à travers les valenciennes lâches. Il eut, pour coller ses lèvres là, donné tout ce qu'il possédait encore, cette croulante, fuyante fortune dont, en cette seconde, il ne regrettait rien... Mais le sentiment profond de son impuissance le jugulait, arrêtait à sa gorge l'aveu touchant.

Annette en profita pour agrandir, enveminer la plaie :

— Nous avons soupe, chez Maxim, après l'Olympia où Clo débutait, dans l'opérette de Lusenay. Un succès! Vous avez lu?...

— Soubé? En choyeuse gombagnie?

— Sûr! nargua-t-elle. Il y avait, notamment, Laurroix.

— Ah! soupira Linbaum, comme si le couteau lui était entré en pleine chair.

— Fous l'aimez tonc?

Elle rit, énigmatique :

— Comme vous y allez! La quatrième vitesse^ alors? Non, mais pour qui me prenez-vous?...

Il s'humilia. Il avait cru...

— Je n'aime personne, moi, dit Annelte d'un ton dur.

L'nbaum releva la tête. Une pauvre joie éclairait sa face glabre, dont la peau avait coulé comme un mauvais suif, pendait en plis. N'aimer personne, c'était peut-être encore pouvoir l'aimer, lui?... Que fallait-il faire, pour mériter cela?

— Foulez-vous un gèque de teux cent mille? Tout mon archent est à fous.

Il eût voulu lui entasser aux mains les restes de sa fortune, ce que valait sa maison de fourrures, son château de Soisy, ces sommes qu'il donnerait par bribes, quand même, et qui, offertes en une fois, la tenteraient peut-être, la décideraient, pour une fois!... Il se tuerait ensuite... Mais baiser seulement ce pied qui maintenant frétillait, nu, sous le soulèvement des couvertures. Annette, ennuyée, en avait assez, elle se levait.

— Mon pauv: e Linbaum, tout votre archent ne fera pas long feu. Heureusement, après vous, il y aura Lauvroix... Je brûlerai du sucre!

Elle était debout. Elle le vit si aplati qu'elle en eut une brève pitié. Et autant pour le consoler que pour aviver, d'une flambée brusque, l'enragement et le regret de son désir, elle pinça, du bout des doigts, sa chemise relevée pour !e ploiement ironique d'une révérence. Linbaum, gloutonnement, dévora tout ce que le gracieux mouvement dévoilait : les mollets pleins sur les chevilles fines, puis la gorge inclinée, ses rondeurs dorées et dures... Un flux de sang lui empourprait les pommettes.

Annette, relevée, lui tendait son pied à baiser. La

• ambe pure s'allongea. Ses lèvres se posaient, vertigineusement, sur le pied menu, aux ongles d'agate; sa main emprisonna la rondeur de la cheville... Mais déjà Annette dégoûtée criait :

— Bas les pattes, Azor!

Et dans un éclat de rire, fuyante, elle jeta, du £ euil du cabinet de toilette :

— Adieu, envoyez tout de même les deux cent mille...

Une heure plus tard, reposée par la tiédeur du bain, elle sonnait Line :

— Tu me donneras mon trotteur bleu... Téléphone en bas que l'auto soit prête dans vingt minutes. Je vais déjeuner chez Mme Clotilde d'Arcy.

« Mince de chiqué ! pensa Line. Tu peux pas l'appeler Clo? » Et, tournant les talons, respect euse :

— Bien, Madame.

— Line?

— Madame?

— Qu'est-ce que tu as fait de M. Linbaum ?

— Il est parti, Madame... Avec bien de la peine, il avait l'air fou. Il disait : — « Je ne sors plus, je ne sortirai pas... »

— Alors?

— Je l'ai sorti.

— Tu ne le laisseras plus entrer jamais. Tu entends? Jamais I

— Bien, Madame.

— Ah! Je ne reviendrai peut-être pas avant le

dîner. Huit heures. Deux couverts... Bisque, un poulet Mahomet, des truffes farcies... Préviens Adèle... Épicé, surtout...

— Madame veut-elle voir Emile? pour le vin*?...

— Non. Dis-lui : le Beaune 93^ et une bouteille Extra-Dry, frappée...

L'œil de Line scintilla : a Sûr! Ce doit être pour le nouveau ! »

— Si M. Lauvroix arrive avant moi, tu le feras attendre au petit salon.

— Bien, Madame. — « Crac! Qu'est-ce que je disais?»

Annette, délicieuse dans sa robe bleue, réfléchissait, rencognée dans le moelleux capiton de l'auto. La lourde électrique filait, rapide, sans un bruit. Oui, ce n'était pas mal emmanché comme ça... Elle avait, au fond de son tiroir, le testament de Linbaum. Qu'il finît ou non par se tuer, comme il l'avait annoncé tant de fois, elle était tranquille. Toute la galette lui reviendrait. Mort, personne ne contesterait la validité du legs. Linbaum avait le bon esprit d'être dénué de tout parent; cas rare, pour un sémite. Et, s'il s'obstinait à vivre, elle hériterait plus tôt, voilà tout...

En attendant, avec les deux cent mille francs promis, elle pouvait voir venir... Diverses possibilités se dessinaient à l'horizon. Lauvroix d'abord. C'était comme fait.

Elle eut un frisson dégoûté, d'avance. L'homme

lui était parfaitement odieux. Avec son encolure de taureau, sa barbe noire et son front bas, où luisaient des yeux de luxure et de lucre, Lauvroix lui rappelait celui dont le souvenir la bouleversait toujours, d'une répulsion sauvage. Elle gardait, de son initiation, une horreur sexuelle. Ses sens^ depuis, dormaient. Ils ne s'étaient éveillés ni avec Georges Sichelmayer, ni dans les rares passades, toujours intéressées, et au taux le plus haut, qu'elle consentait parfois, chez Lise de Méral.

Nulle curiosité d'ailleurs, ni perversion. Toutes ses forces s'étaient détournées vers ce but : la revanche. Et pour y atteindre, pour la faire aussi éclatante que son écrasement avait été tragique, elle ne vivait qu'en ambition : devenir plus intelligente et plus belle, afin de créer plus de soufïrance et de ruine. Ainsi complète, elle était une redoutable puissance, triomphait d'autant plus qu'hommes et femmes, pour la plupart^ vivent en amour ou, do moins, en ce que leur instinct nomme ainsi.

Elle surprenait, au passage, des regards admirati f s de p assauts, pour sa beauté fine, dressée comme une idole de luxe sous les vitrines claires, dans l'auto luisante comme une châsse, et qui passait, avec une vélocité d'élément.

Lauvroix?... Elle réglerait cela, ce soir.

Hier, il lui avait annoncé, en plaisantant, ses fiançailles prochaines avec Mlle Liette d'Umès... — Mais, parole, il épouserait bien, à la place, Mme Anne d'Umès. Il ne tenait qu'à elle. Il

34i PROSTITUÉE

avait souligné, d'un claquement de langue :

• — Épouser... Vous comprenez?

Et son pied avait frôlé le soulier mignon. Elle n'avait pas retiré sa jambe, l'enlaçait à celle du raffineur, dont les tempes soudain s'étaient striées de fibrilles rouges. Ses paupières avaient battu. Elle connaissait maintenant cette expression particulière des yeux : l'iris, élargi, fonçait. Crac! Pincé.

Ce n'était pas de sitôt qu'on signerait le contrat, avenue Kléber... Sans compter que l'argent du Lauvroix était bon à prendre, sonnerait mieux, entre ses doigts agiles, que dans la caisse du beaupère...

On disait qu'elle s'était pas mal vidée depuis quelque temps, en fâcheuses opérations à la Bourse du Commerce, et que les capitaux du futur gendre arrivaient à pic... Un bruit qu'Annette n'avait pu entendre sans un tressaillement de joie profonde.

— Sonde Poyère! avait-elle dit à Clo.

Et Clo le lui avait confirmé, hier soir. Elle n'avait, aux pressantes questions d'Annette, pu rien répondre de plus, sinon :

— Viens déjeuner demain, à une heure. Loulou sera là...

Annette consulta le cartel incrusté devant elle, sous la glace. Elle aurait le temps de bavarder seule un moment avec Clo, entre le départ de Lusenay et l'arrivée de Poyère.

La portière s'ouvrait. Elle descendit, sereine, devant le chauffeur, casquette basse.

— Faut-il attendre Madame?

Elle hésita :

— Non, rentrez. Je n'ai plus besoin de vous, aujourd'hui.

L'auto, pour la visite rue Washington, la gênerait plutôt. Elle ne tenait pas à ce que tout Paris sût, le lendemain, qu'elle avait fait un tour chez Lise deMéral... Tout Paris? Eh! oui, c'était comme ça... La Soirée Parisienne, dans le Ca^a/ioc^a, n'avaitelle pas signalé, ce matin, sa présence à l'Olympia? « Dans la salle, nos Phrynés les plus connues : Anne d'Umès, ravissante dans un fourreau Empire, de satin chair... » Et le Journal^ l'autre jour, dans un écho, la citait aussi : « Au pesage, parmi les élégantes : Anne d'Umès, avec une merveille de robe, création de Sichelmayer... »

— Eh bien! cria-t-elle du seuil, en apercevant Clo qui jetait le dernier coup d'œil à sa psyché, — tu es contente? En voilà de la gloire!

Elle désigna l'amas des journaux, qui, dépliés, froissés, épars, couvraient le lit aux couvertures en boule, la descente en ours blanc où traînait encore, comme des vestiges d'une lutte heureuse, chemise de ci, bas de là, toute la frêle dépouille des dessous.

— Hum? reprit-elle... et de l'amour!

Clo, s'étirant, s'avoua satisfaite. Elle avait réussi. Sa frimousse gouailleuse et grasse, son corps potelé,

346 PROSTfTL'ÉE

non moins que le filet de voix fraîche dont elle avait vinaigré le petit rôle composé pour etle, étaient loués, dans toutes les feuilles, en des termes d'autant plus lyriques que Poyère et l'adioinistration de l'Olympia, — arrangement fait avec une agence de publicité, — avaient pesé les épithètes, dans une balance d'or. Décidément Annette, qui lui avait découvert une vocation, l'avait poussée au théâtre et dans les bras de Lusenay, était la bonne fée! Une excellente soirée, somme toute.

— Et une nuit? s'enquit Annette.

Clo rougit :

— Pas mauvaise...

Elle baissait la voix, pour les détails, papotait encore, au salon, quand Poyère arriva.

Sa vieille amitié lui donnait des droits dont il n'usait plus guère. Clo avait fini par tourner, petit à petit, à la maîtresse légitime. Il voyait en elle une autre Mme Poyère, moins officielle, plus avenante, — dame, cette bonne Louise avait engraissé, se fanait un peu!

L'appartement de la rue Pierre-Charron faisait partie de sa vie familiale. Ses fatigues d'immense brasseur d'affaires s'v détendaient, eu diversions futiles; ses caprices charnels, toujours errants de l'une à l'autre, s'y reposaient, on douces caresses. En dehors du déjeuner qu()tidi(m, et do quelques rares exercices galants, où Clo (il devait lui rendre cette justice) se surpassait, — jamais de

visites impromptues. Philosophe, M. Poyère laissait à son amie une liberté dont elle n'abusait pas. Ce système lui avait trop bien réussi avec sa femme, pour qu'il ne l'étendît pas à ses autres compagnes. En retour, il exigeait pour lui-même la corde lâche.

Ainsi, en ce moment, il s'occupait de cette pauvre Mme Le Huyé qui, depuis le lâchage de Goorges Sichelmayer, avait des affaires embrouillées en diable... Son mari, le député, se débattait dans des difficultés financières... Leur train de maison trop lourd, et auquel Jacquehne n'avait jusqu'ici remédié que par des liaisons pratiques, menaçait faillite... Les notes pleuvaient, de toutes parts, et celle du couturier, la dernière, était tombée comme une masse.

Jacqueline, qui avait quitté Raquin pour David, et s'était, durant sa liaison avec Georges, considérée comme habillée gratis, s'affolait, à la brusque réclamation de vingt-sept mille francs... Comment payer?

Discrètement, David lui avait donné une ou deux adresses... Mme de Lanti, ou la Vernay.., C'était par cette dernière que Poyère, averti — « qu'il se décidât vite, car il y avait preneur! » — s'était aiguillé récemment sur Jacqueline. . Rien de tel, pour accroître le désir de certains hommes, que la concurrence d'un désir voisin. Clo lui semblait, de même, plus jolie, depuis qu'il avait senti se poser sur elle toute la convoitise d'une salle...

us PROSTITUÉE

— Pourquoi ne joueriez-vous pas aussi, vous? demanda-t-il à Annette. Je suis sûr que vous seriez une fine diseuse.

— Eh! eh! dit-elle, ave3 bonne humeur, c'est une idée peut-être...

Il la regardait avec une malice amicale, en tapotant ses favoris blancs. Cette petite Annette! Comme elle avait fait son chemin tout de même!... II évoqua leur premier déjeuner, dans cette même salle à manger, à quatre, avec...

— Mon parrain! A propos, il paraît que ses actions baissent.

— Il a joué trop gros jeu, dit Poyère, avec indifférence.

Administrateur d'une société si puissante que rien ne la pouvait atteindre, sauf peut-être une débâcle d'Empire, — celle des fonds russes, par exemple, — il s'émouvait peu de telles mésavensures, fréquentes autour de lui. D'Umès n'était pas de ses amis; une relation comme cent autres, voilà tout... Oui, la situation de d'Umès chancelait... La hausse, la baisse, ces puissantes marées qui soulevaient, abattaient, de flux brusques, de reflux imprévus, avec la fortune des agioteurs, la vie de centaines ou de milliers d'êtres, Poyère voyait cela de haut.

Il expliqua :

— Raoul d'Umès a spéculé sur les affaires du Maroc, la guerre, fait de considérables achats en approvisionnements.il avait eu, par Le Huyé, qui

est de la commission de l'armée, promesse de l'entreprise. La paix le ruine, ou tout comme. Mais, heureusement pour lui, Lauvroix est là. On le dit toqué des maigres mollets de la fille. On dit aussi que Georget, — c'est le fils — mais vous n'écoutez plus...

— Ça ne fait rien, j'entends! dit Annette, qui se levait de table, suivait Clo.

— Ce pauvre d'Umès... un malheur ne vient jamais seul... Il paraît donc que son fils a attrapé sa sale maladie... oui, la syphilis du père... en vidant un reste de kûmmel...

— Ah! dit Annette, M. d'Umès est donc?... Poyère haussa les épaules.

— Bah! Il est solide! Mais le mioche, c'est autre chose... Il s'est frappé! C'est au moins ce que m'a raconté Le Huyé, dont le valet de chambre le tenait du vieux Jean, le maître d'hôtel des d'Umès...

Annette avait peine à composer son visage. L'heureuse surprise la fouettait, d'une joie trop brusque. Ainsi, le misérable serait aussi atteint dans son affection paternelle! Est-ce que cette latente justice, dont parlait Montai, existerait donc? Elle s'étonna que Dormoy ne lui eût encore rien dit. Mais sa dernière visite remontait à trois semaines, et d'ailleurs, marié depuis quelques jours, il ne songeait guère, évidemment, à tout ce qui n'était pas l'immédiat bonheur.

M. Poyère, son havane fumé, prenait congé : Clo

semblait un peu fatiguée... Tautes ces émotions sans doute... Qu'elle se reposât bien! Il la retrouverait tout à fait vaillante demain.

— On ne te verra pas ce soir? dit negligemnaent Qo. Il y aura encore une jolie salle. Service de seconde.

— Impossible, fit-il en souriant. Amitiés à Lusenay.

Elle s'étendit sur un divan. Une petite sieste... Mais Annette la secouait :

— Viens donc ! Nous prendrons le thé, chez Lise. Et nous irons à pied.

Elle ouvrit la fenêtre.

— Fait-il beau !

Les arbres de l'avenue d'Iéna dressaient, sous le sombre azur, leurs verdures denses. Les pelouses d'un grand jardin s'étendaient, derrière une grille de lierres. Le soleil dorait les façades cossues.

Elle se souvint du Paris étendu, comme un océan de pierre, sous les fenêtres grillagées de Saint- Lazare, de la fraîche dentelle des premiers lilas, du vaste ciel moutonnant de nuages. Elle avait marché depuis! A travers Paris elle avançait, dans le printemps, dans la vie! EUe respira, d'un grand souffle...

— Ça, s'écriait Lise de Méral à leur vue, c'est gentil. Clo, vous m'évitez un coup de téléphone... Les oreilles ne vous ont pas tinté, ce matin? J'ai trois affaires pour vous... et magnifiques... Ah! la rampe!-, il n'y a que ça!..

Elles s'asseyaient, bavardaient, dans le petit salon.

— Qu'on ne nous dérange pas, Julie! Sous aucun prétexte... Je vous délègue mes pouvoirs, avait dit Lise à sa gouvernante, une perle, ex-sous-maîtresse chez Mme Araine, et qui aidait puissamment au bon renom de la rue Washington.

Toutes trois, enfoncées dans de confortables bergères, échangeaient les potins du jour, la dernière histoire galante. Lise était aussi renseignée que le meilleur policier, et pour cause, la Préfecture l'étant par elle, comme par toutes les tenancières de maisons de rendez-vous, grandes et petites. En échange du bon vouloir de la police, elles lui servaient de discrètes indicatrices.

Annette et Clo ménageaient Lise, dont elles pouvaient avoir besoin, et Lise choyait en elles les étoiles de la maison. Elle s'enorgueillissait de les avoir enlevées à la Van Meisen, les retenait par des procédés amicaux...

A les voir toutes trois, de même âge et d'équivalente beauté, causant avec esprit, dans cette pièce au luxe de bon goût, robser\^ateur le plus perspicace eût été fort empêché de découvrir en elles une proxénète et ses aides.

Lise de Méral était, comme avait dit Danvert, le dernier mot du féminisme. Une charmante blonde, aux beaux yeux sombres, aux magnifiques cheveux, retenus par le peigne en deux drues et puissantes vagues. Étonnante de tact, de naturel

et de bonne grâce, elle avait, en quatre ans, fait de sa maison de la rue Washington, une des pre- .mières. Fille d'un Serbe exilé, elle avait reçu, de son père, un commencement d'éducation forte achevée à Fontenay-aux-Roses, où elle conquérait tous ses brevets.

Elle s'était mariée à quinze ans et demie, avec un étranger, et sans ressources tous deux, demandait aux maisons de passe de quoi vivre. Elle y acquérait un si sûr maniement des êtres, si supérieure elle-même que bientôt, commanditée par quelques amis, elle s'étabHssait à son tour. Aujourd'hui, à vingt-quatre ans, belle, ornée, — ce joli pastel au mur, copie d'un Latour, était d'elle, — elle appliquait, plus durement encore que a Van Meisen, ce principe : exploiter les autres, pour ne plus être exploitée, elle.

Tous les jours, en auto, elle venait dé la campagne, y repartait le soir. Elle y vivait sous un autre nom, considérée — elle était riche, — reçue, — on fermait les yeux... Son mari, tandis qu'elle faisait travailler, gardait le foyer. Plus tard elle dirait tout à son fils, afin qu'il comprît, n'eût pas à rougir de l'origine de la fortune!..

Autour du thé, servi sur une table basse, où s'épanouissait un gros bouquet de roses, elles goûtaient, à petites lampées, grignotages...

Lise de Méral répétait :

— L'illusion! C'est cela qu'ils viennent chercher tous, ici, bien plus que le plaisir matériel. C'est ce

mirage qui les attire tremblants, jeunes, vieux, • jusqu'aux plus blasés... Ces maris impuissants, que rien ne ranime auprès de leur femme, et qui, en approchant de ma porte, ou à l'idée seule de ce qui les attend ici, sentent renaître en eux leur virilité...

Annette laissait tomber un oui. . Les paroles vaines glissaient, sur son acre bonheur. Elle songeait à la chambre silencieuse où pleurait la mère, au mystérieux mal étendant son ravage, du père au fils, aux lendemains de catastrophe qu'elle-même, et dès ce soir, allait déchaîner enfin... Lauvroix, toqué de Liette? Les millions de Lauvroix?... On allait voir!

El'e rentrait droit, passait deux heures à une lente, rêveuse toilette. Une robe de velours orange moula le corps souple. Elle était décolletée si bas, sous un point de Bruges, qu'au plus léger mouvement les seins jaillissaient, rebelles. Elle brillanta, d'un dernier coup de polissoir, ses ongles coupants et nets. Lauvroix pouvait venir.

Il apparut de bonne heure, cramoisi à son habitude.

Anne, par son mordant, sa retenue aux échappées soudaines, et cette grâce qu'il ne connaissait qu'à elle, l'avait frappé, depuis quelques mois. Son indépendance, son luxe solide ajoutaient, à l'instinctive sympathie, une nuance de considération, dont il n'avait guère coutume avec ses pareilles. Le trouble de Lauvroix avait grandi avec l'attention qu'elle lui marquait, davantage

35i PROSTITUÉE

à chaque rencontre, et sans arrière-pensée, évidemment... Elle n'avait aucun besoin de lui. Sans doute lui plaisait-il, tout simplement?

Et son stupide amour-propre de s'enflammer d'autant. Depuis le souper de la veille, — ah! cette jambe, dont la caresse brusque l'avait affolé... — il ne rêvait plus qu'orgie et viol. Le sang montait, aux bourrelets rouges de son cou.

Dès l'antichambre, — où il pénétrait pour la première fois, au noble salut d'Emile, — la somptueuse délicatesse du lieu l'enchantait. Non qu'il eût du goût, mais un fumoir analogue avait été aménagé, dans son hôtel du parc Monceau, par Lucien Mirlach, le fameux architecte décorateur. Chez Anne, au lieu des Délia Robbia, un stuc de Benedetto da Maiano, et de précieux primitifs enrichissaient le brocart ancien, d'un groseille fané, sous le haut plafond à poutrelles. Une massive table gothique, avec des escabeaux sculptés, centrait la pièce.

L'attente au salon, — « Fragonard, fichtre! et ce Beauvais des sièges, pas mal non plus! » — redoublait sa sécurité. La bisque et les truffes, — bien relevées! — le Beaune 93 et l'Extra-Dry glacé alimentaient sa bonne humeur. Il en venait, très vite, aux confidences, avec des coups d'œil sournois, vers le point de Bruges.

Certains brochets gloutons s'enferrent, du premier coup. Lauvroix était de cette espèce vorace. L'hameçon assez fort, seul, avait jusque-là manqué.

Annette, dans sa vanité, le harponnait à plein. Restait à le noyer, dans le plaisir. Elle eut, devant la face vultueuse, la barbe d'ébène, une seconde hésitante. Mais l'aiguillon vengeur la harcelait. Elle se joua toute. La partie le valait.

Lauvroix, au dessert, avait sacrifié Liette, — un os de seiche!... Quant à combler les différences de d'Umès, Anne le croyait donc plus bête que nature?... Associer des situations équivalentes, soit. Mais pour un marché de dupe, serviteur!... Il enchérissait, avec d'autant plus de sincérité qu'il avait été plus près de la sottise, demeurait encore, — Annette ne le sentait que trop, — séduit par les appas maigriots de la petite.

Pourtant, dans l'intimité dû petit salon, — (( Crac! le verrou, c'est plus sûr... Là, sur ce divan, nous serons mieux! » — Lauvroix, au contact du corps charmant, s'exaltait. Une fièvre brutale lui ardait aux tempes, aux poignets. Anne sentit, sur sa nuque fraîche, le souffle court. Allons! elle n'y échapperait pas...

Elle ferma les yeux, se renversa. Lauvroix vit rouge : la prendre!...

Il était pris.

— Camélia, Berthe, Rose, au salon!

L'appel caverneux de la sous-maîtresse, au bas de l'escalier, retentissait. La sonorité grave de sa voix hommasse étonnait chez cette Provençale grasse et molle, d'un blond fade... Par la porte du haut, entrebâillée, l'ordre pénétra, dans les sombres et puantes pièces mansardées, en enfilade, où les lits des pensionnaires s'entassaient.

Berthe et Camélia qui somnolaient ensemble, dévêtues, troquèrent leur robe de chambre graisseuse contre le peignoir transparent, retapèrent leur coiffure, en hâte. Rose, assise, fumait, coudes aux genoux, menton dans une main. Elle venait, à l'instant même, de remonter, après une passe. Elle jeta sa cigarette à terre, avec violence, l'écrasa du pied.

— Zutl Si c'est pas dégoûtant! Je viens pas seulement de m'essuyer!...

Elle en était à son quatrième client, et il n'était encore que cinq heures de l'après-midi. Ah! la! la! Qu'est-ce qui allait encore lui tomber aujourd'hui samedi, d'ici trois heures du matin!... Non! C'était à se coucher par terre et à se laisser crever tout de suite... Encore, s'il n'y avait que l'amour... mais le terrible, c'était de boire...

Amers, bocks, absinthes, Champagne, toutes ces sales drogues qui vous empoisonnaient et qu'il fallait, de midi au soir, du soir à l'aube, absorber comme un entonnoir!... Car ce n'était pas assez que d'être une machine à plaisir^ il fallait encore, dans ces baraques, devenir une machine à consommations, boire sans £oif, et sans répit...

Rose eût voulu secouer, par moments, la léthargie où elle vivait. Quelle gaffe, le jour où elle avait écouté, à la sortie de Saint-Lago, le rabatteur quotidiennement apposté, pour guetter, piper au passage les jolies filles, susceptibles d'un bon service, derrière !es volets clos!

Quand l'autre l'avait reluquée sur le trottoir, — il avait l'air d'un bon zigue! — et s'était mis, autour d'une portion et d'un litre chez le bistro, à lui couler son boniment en douceur, elle avait été tout de suite tentée. Elle en avait assez d'être le gibier à Fricot, et de passer la moitié de sa vie sur les paillasses du Dépôt ou sur les bancs de Saint- Lazare!

358 PHOSTITTJÉE

Prison pour prison, mieux valait encore celle où on n'a qu'à se laisser vivre, au chaud et bien nourrie... Sa peau?... Eh bien, quoi, elle en avait vu d'autres! Quand on avait trimé dans ces sales boîtes, dont le dégoût l'avait rejetée à la me, qu'est-ce qu'on pouvait subir de plus?

C'est ainsi qu'elle s'était laissé monter le bobéchon. Après tout, ce n'était plus comme dans le temps! Lorsqu'on avait une fois mis le pied en maison, on n'en pouvait plus jamais sortir, on était bien vite, à force de dettes, une marchandise, propriété du tenancier; il pouvait à son gré vous exploiter, échanger, garder à perpète, et comme ça lui chantait!... Maintenant, avec la loi de 1903, punissant d'emprisonnement ceux qui, par violence, menaces, abus d'autorité, voudraient, f ussiezvous en compte, vous retenir si vous avez envie de filer, — on était tranquille, on ne risquait pas de rester prise, jusqu'au dernier souffle, dans les brancards... Que de fois elle avait entendu Monsieur s'en plaindre, le soir, à l'estaminet :

— Ça, et la défense d'employer des mineures, il n'y avait plus qu'à fermer boutique...

Ah! ouiche! Tel était l'avachissement où l'on tombait, quand on avait pris l'habitude de cette sale existence que, malgré la loi, les bordels, avant de mourir, en useraient encore à la peine des milHors comme elle! On avait la niche et la pâtée, n'est-ce pas! C'était énorme, ça, et puis on s'accoutumait si vite au bahut, à son pieu, à ses com-

PKOSTITUÉE 359

pagnes... On gardait aussi, malgré tout^ un sentiment de l'honneur, on ne voulait pas partir, sans payer ce qu'on devait... Alors, quoique libre en principe, on restait là, acoquinée, liée de fait.

C'est qu'ils avaient la main longue, tous ces sales marchands de viande! Craquez-leur dans la main, ils avaient vite fait de vous attraper, au tournant!... Rose les haïssait, d'une haine sauvage et sournoise, ces nouveaux maîtres de sa vie.

Ah! certes, elle pouvait se vanter d'une rude boulette quand, sans consulter Mariette, elle avait suivi l'embaucheur, était venue s'enrégimenter dans les gros numéros. Elle avait cru acheter, en se vendant ainsi, un peu de tranquillité, elle n'avait fait qu'aliéner l'ombre de liberté dont, par moments, elle jouissait encore. A présent elle savait ce que c'était, vraiment, * qu'être es^ clave!

En avait-elle fait, de ces cachots, pires encore peut-être que celui de Saint-Lago, là-haut, sous les combles! Une douzaine en deux ans, depuis le lupanar chic par où elle avait débuté, jusqu'au claque infect où elle croupissait! Paris et la province : Angers, Nantes, Rouen, Marseille... La province et Paris!...

Mais de tous les patrons qu'elle avait eus, parole, c'étaient encore les derniers, ceux-ci, qui étaient les plus dégoûtants... Ah! les sales gens! Elle en avait approché, pourtant, de ces mamans macas, vieilles sous-maîtresses promues, une chaîne d'or

sur leur ventre bedonnant dans la robe de soie noire! Et de ces princes-consorts, donc! Car TÉtat, moral, ne confie qu'aux femmes l'exploitation en titre, mais toutes on^ leur mecton... Non, leurs gueules! Fallait voir!

Les loupeurs, ex-garçons de salle, hercules en rupture de baraque, traineurs de piste, ceux qui se levaient à midi, cartonnaient et billardaient tout le jour, en vidant chopine, ou bien couraient la pelouse et les vélodromes, usant la nuit dans les cafés-concerts ou les cafés de jeux, avec des marmites plus fraîches que Madame!... Et Madame, alors, de passer sa colère jalouse sur les dames. Pan! l'amende!... Ah! c'était gai! Ou encore, et c'était pire, ceux qui faisaient marcher le commerce, comme ce sale gandin de son avant-dernière place, un mince et pâle voyou, à la tête de chat, avec son voston trop court, diamant au doigt, monocle, ot, dans les dents, un cigare long comme lui... Les filles, sous sa coupe, n'en menaient pas large.

Eh! bien, c'était un amour à côté de la brute qui, rue Saint-Lunaire, les régissait... Un gros rouge à dégaine de maquignon, avec l'oreille trouée pour le passage des boucles, et sa grosse bague à la main de la matraque... Il vous rabrouait pis que du bétail, sous l'œil ravi de Madame. Ah! c'en était un malin, celui-là, pour recruter son monde^ et vous le faire pivoter au doigt et à l'œil!

Pas un comme lui pour s'en aller en chasse dans

PROSTITUÉE 36 î

les bars, bistros louches, restaurants à tout faire, où se négocie la traite des blanches...

Une quarantaine d'établissements servent ainsi, à Paris, d'obscur marché national et international. Autour des comptoirs poisseux le commerce de char humaine se manie et se débite, en gros et en détail. Tout un monde de négociants interlopes, « fournisseurs spéciaux des maisons de société », agio'e et s'agite dans ce cercle d'ombre : faux voyageurs de commerce, interprètes des hôtels et des gares, garçons de café, de cabarets, cochers, et, au-dessous, la tourbe des chineurs, cambrioleurs, voleurs à la tire... un pullulement de ténébreuses vies, alimentant les lupanars, s'en nourrissant aussi.

Sur les trottoirs où erre la pauvresse, sur les quais où les provinciales et les étrangères, en quête de places, débarquent; dans les crémeries pleines d'ouvrières sans ouvrage et de bonnes sans maîtres, dans les jardins aux bancs propices, ou bien à la porte des prisons ou dans les prisons mêmes, jusque dans les hôpitaux enfin, rabatteurs ou draîneuses trafiquent, à coups de promesses, à grand leurre d'espoir...

Ainsi se recrutent — grossis des enrôlées volontaires, filles que les souteneurs ou la police traquent, que le logeur gruge, paresseuses invétérées, vicieuses de sang, affamées tout court, — les mornes troupeaux féminins parqués, dans toutes les villes

de la France, derrière des murs stigmatisés

362 PUOSTITUÉE

d'énormes chiffres, dans l'asphyxie des persiennes cadenassées, des portes armées de lourds verrous, comme en autant de geôles et de léproseries...

— Plus vite que ça, Rose!

— Prenez ma place, si vous n'êtes pas contente- La Provençale suffoquée meugla :

— De quoi?

Mais Rose la narguait, d'un geste obscène.

— C'est trop fortl dit la sous-maîtresse... Vous aurez cent sous!

Rose haussa les épaules. Et après?... Un peu plus, un peu moins.V. Il n'y avait qu'à tendre le cou, sous l'averse. Retard à table, amende! au salon, amende! Incongruité en paroles devant Monsieur, amende! Ne pas s'être levée à l'entrée de Madame dans le réfectoire, amende! Avoir bu au verre d'un client maussade, amende! Avoir refusé de boire au verre d'un client saoul, amende! Avoir prolongé lapasse au delà du temps voulu, amende! N'avoir pas satisfait à certaines saloperies, amende!...

Ce qu'elle l'avait entendu de fois, ce refrain-là 1..^ Elle en serait quitte pour payer, quand elle pourrait, avec l'argent de « ses gants ». Ces munificences aléatoires du client, c'étaient, à Paris, les seuls gains que Ton retirât du métier... Tout l'argent des passes restait à la maison qui, en échange, était censée vous devoir, gratis, l'entretien. En province, outre les gants, on touchait la moitié des passes, mais il fallait payer pension, c'était kif-kif.

PUOSÏITUÉE 363

Ici ou là, le peu qu'on grattait, à force d'adresse <et de complaisances ignobles sur. le miche, ne suffisait jamais à éteindre le double compte, — amendes d'une part, redevances de l'autre.

Rien que pour entrer au Louvois, par où elle avait débuté, elle avait dû signer un billet de douze cents francs, en échange des fournitures nécessaires au premier équipement : bas de soie, sou« tiers de satin, parfumerie, peignes... .Et quand, sa dette payée, elle avait voulu changer d'air, aller respirer dans les départements : — (une boîte qu'on lui avait vantée bien à tort, à Angers, pour sa clientèle de nobles, de hauts fonctionnaires et de curés), — les frais de voyage (elle et le courtier) rivaient du coup une autre chaîne, alourdie chaque jour du poids des avances, prêts usuraires, suppléments de nourriture ou de boisson, cadeaux obligés. . .

Car ce n'était pas assez que d'être forcée d'acheter à la maison même, et cinq fois le prix, toute la friperie intérieure, de louer, à des taux monstrueux, les bijoux de la patronne, de payer pour le surplus du blanchissage, — (une paire de draps, parfois à quinze passes par jour, doit faire quinze jours, deux serviettes, une semaine), — de payer pour tout le blanchissage de corps; de payer pour le coiffeur, pour le pédicure, pour la manucure, pour le médecin!... Oui, quarante sous chaque fois qu'on monte sur le chameau, ça, c'est raide!...

Ce n'était pas assez que d'achever de se ruiner en extras, faute du régime annoncé à l'extérieur

364 PIIOSTITUÉE

et qui vous eût au moins calé le ventre... A midi, un court plat de viande, un plat de légumes, un peu de fromage... le soir, potage et un plat en plus; enfin, dans la nuit, le maigre souper, avec les restes, le tout arrosé d'une ^chiche abondance... Comment ne pas refiler partie de ce qu'on gagne à s'offrir quelque douceur : hors-d' œuvre, primeurs, vins fins, confitures, gâteaux, et le café et les liqueurs?... Sans parler du paquet de cigarettes ou du cornet de tabac?

Non, ce n'était pas tout : il fallait encore se faire bien voir de Monsieur et de Madame. Les sorties en bande, dans les breacks retentissants de chansons, les dîners de guinguette, qui payait tout ça? — Mézigue!... Les petits cadeaux entretiennent l'amitié. Monsieur fume, Madame aime les fleurs. Et allez donc! Les derniers sous s'envolent. Prisonnière on est, et prisonnière on reste...

Dans le salon tendu d'un pisseux papier grenat, entouré de banquettes à la peluche râpée, Camélia, Berthe et Rose faisaient leur entrée. Une demidouzaine de femmes, — dédaignées par deux gros marchands de bœufs en goguette, — venaient de se recoucher, avec un méprisant silence, tout autour de la pièce. Debout en cercle, offrant leurs nudités de renfort, toutes trois stimulaient, d'yeux en coulisse et d'invites linguales, l'apoplexie des visiteurs qui se dandinaient, sur leurs jambes courtes.

Ils arrêtaient Berthe et Camélia — le petit

ménage. Choisies ensemble, elles se lançaient une œillade triomphante. Chouette! On allait rire!... Mais d'abord, si on pompait quelque chose, pas, mon chou?

— Qu'est-ce que tu payes?...

Rose, satisfaite, allait se pelotonner dans un coin libre.

— Passe-moi une sibiche, Ninette! dit-elle à sa voisine, grosse brune à bedaine pendante, et mollets d'arpin, dans des bas rouges.

— Tu voudrais pas, fit Ninette, je t'en refile toujours. A toi la pose!

Piquée au vif. Rose clama :

— Un paquet de vizir par ici !

— Tu t'mets bien!

Rose sourit, avec vanité : cinq francs d'amende, cinq francs de tabac et cent sous encore, de divers... Allons, ça lui ferait dans les quinze balles, ce soir... Faudrait rattraper ça, en étant aimable, avec les pantes.

Elle alluma sa cigarette au bec de gaz, aspira lentement, rejeta, d'un souffle heureux, l'odorante fumée... Une griserie vague l'enveloppait.

Elle vivait maintenant dans une perpétuelle excitation, les nausées du matin vite dissipées, l'ivresse de la veille reprise, accentuée par l'ingurgitation, à tous venants, d'alcools frelatés... Le vertigineux poison ruisselait sans cesse, rouge, vert, orange, citron, blanc, des innombrables fioles, de toutes provenances et de toutes formes.

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Calée aux coussins, doux à la peau, elle mirait dans les glaces qui du haut en bas revêtaient les murs, son torse encore gracieux, où la gorge alourdie élargissait ses globes, devenus mous. Trop de mains les avaient pétris, trop de lèvres s'y étaient empreintes. Le ventre tombait, toujours pur, sur la noble ligne des jambes, qu'elle avait conservées belles. C'est par là qu'elle séduisait, bien plus que par le visage, aujourd'hui ravagé. Une large meurtrissure plombait les yeux; la patte d'oie ridait les tempes, et la bouche, lasse de tant de besognes, s'ouvrait large, sur <Jes dents moins saines.

Elle conservait pourtant, dans sa grâce de blonde, dans l'élégance générale des lignes, un cachet qui, en province, l'avait fait baptiser : la Parisienne. Fini, le temps de l'Auvergnate et de la Vierge aux Nichons!... Toute apparence candide était depuis longtemps évanouie, et les nichons, ma foi, s'en allaient aussi...

Telle quelle, elle pouvait faire pourtant bonne figure encore, dans n'importe quel personnel : elle ne redoutait ni la maigrichonne à tournure de collégien vicieux, ni la Marseillaise jouant les Levantines, ni la rousse aux rires sonnants, aux façons canailles, ni l'Allemande à bandeaux, pseudo Alsacienne qui la fait au sentiment, ni la Hollandaise polyglotte, travailleuse et propre. En avaitelle vu, de ces camarades de chaîne, dont elle avait oublié les noms et les visages, depuis la gamine déflorée d'hier, jusqu'aux vieilles usées, avec leurs

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perruques, leurs rides tendues à la colle de poisson 1 Toute la gamme 1 Des géantes aux naines, des jolies filles à ces rebuts humains, tenus en réserve : monstres velus, à mamelles de plus ou doigts de moins, boi^nesses, boiteuses, bossues, sinistres jouets de la luxure humaine...

Elle évoqua, jusqu'au dîner, les divers gîtes où sa misère s'était tapie. Le Louvois, d'abord, avec sa profusion de chambres, éclatantes de miroirs et de dorures : l'espagnole, rouge et jaune; l'orientale, cachemires et arabesques; la japonaise, en bois laqués et incrustés, en kakémonos de bazar; l'indienne avec son plafond en pagode, ses bouddhas ventrus; l'anglaise, nickel et ripolin; la chambre de glaces, enfin, où murs, sol, plafond multipliaient à l'infini les poses.

Le Louvois! Avec son étroit escaher tournant, tout en miroirs, et ses plafonniers électriques à perte de vue multipliés, sa chaleur d'étuve... Rien qu'à monter, descendre, elle était prise d'un vertige, comme dans ces manèges brillants de verroteries qui tournent, tournent, à la foire... Peu de clients y résistaient, assommés presque aussitôt d'un rouHs ivre, auquel contribuaient les libations de Champagne, versées à flot.

Dans cette boîte-là, une des premières de Paris, au moins on n'était pas forcé de consommer; au contraire, il fallait vider son verre, sans avoir l'air ^ de rien, sur le marbre de tables truquées. Des rigoles recueillaient, dans le tiroir zingué, le vin

précieux, remis le lendemain en bouteilles, resservi et repayé.

Elle n'était pas restée longtemps au Louvois, trop chic pour elle, et dont la clientèle était surtout de Lesbiennes et d'étrangers riches, amenés là par les interprètes des grands hôtels, moyennant moitié des bénéfices. Australiens ou Américains du Sud, Européens au sang lourd, y menaient des noces crapuleuses; dans la grotte aux arrièrecabinets luxueux, les tableaux vivants nouaient et dénouaient leurs grappes lascives, parmi l'atmosphère surchauffée, ce relent de chair et d'alcool, cette fade et indéfinissable odeur de sexe, de vomi et de vagues dessous dont tous les lieux de plaisir sont imprégnés.

Elle gardait, de ce premier emprisonnement, l'écœurant souvenir d'un bahut fétide, sous le toit. Il fallait, après les passes plus ou moins longues dans les somptueuses pièces, éblouissantes et tièdes, après les stations dans le salon magnifique, s'en aller grelotter ou cuire, entassées dans quelque mansarde sans air. Un lit pour deux, la table à fa^rds, une chaise de cuisine... Là s'écoulaient, en manilles sans fin, ou en sommeils abrutis, les heures libres entre le repas et le service... Là s'endormaient, aux bras d'une Toulousaine ardente, ses fatigues, chaque soir réveillées de caresses passionnées et savantes.

Aux BouHns, où elle avait échoué ensuite, même vie en partie double, bahut fangeux où l'on vit,

chambres riches qu'on traverse, le temps de les regretter. Une amitié de femme aussi, pour la consoler des ignobles amours des hommes... Son stage là lui avait rappelé les plus mauvais jours de la rue Caumartin. Clientèle de vicieux et de détraqués. Elle s'en était lassée vite, bientôt décidée à fur Paris, à tenter l'expérience des mœurs provinciales...

D'Angers, où les exigences de la clientèle distinguée la révoltaient presque aussi vite, elle avat gagné Nantes. Et ^ ans doute, si un matelot ne s'était épris d'elle et ne l'avait, avec ses économies, retirée du Faisan Doré, — l'agrément d'y jouir d'une chambre individuelle, où l'on respirait plus à l'aise, d'une chambrette avec large lit de noyer en bateau, avec armoire à glace et commode surmontée d'un panneau de photographies, cette vie plus familiale l'eussent attachée, avec moins de regrets, à l'identique servage. Car partout, — elle en devait refaire l'expérience, — dans le Nord comme dans le Midi, dans l'Est comme dans l'Ouest, c'était la même exploitation, éhontée et sauvage.

Voulait-on se plaindre? Le commissaire central vous envoyait faire fiche... Charbonnier est maître chez soi, le tenancier est autorisé par l'État. En outre, il paye, à certaines municipalités, ou à certains fonctionnaires, des redevances qui sont les bien venues... Allez donc vous rebiffer après ça!... On vous faisait vite comprendre que vous n'étiez qu'une machine! Vous ne comptiez pas...

:ilO I^ROSTITUÉE

Un instant libre, elle était retombée à tout le sombre aléa de la prostitution errante. Revenue à Angers, elle louait, dans les rues basses, voisines du fleuve, de petites chambres où elle ramenait, de temps à autre, quelque ouvrier d'usine, quelque passant attardé...

Elle connaissait vite qu'en dépit des régulièrees visites du médecin, faites et payées à domicile, la tyrannie policière s'exerçait là tout aussi étroite, harcelante. Et puis, comment lutter avec les clandestines, ces centaines de petites ouvrières complétant, de leur propre commerce, l'insuffisante paye, et qu'on avait, c'était le cas de le dire, pour un morceau de pain.

Elle profitait d'une aubaine, — un sous-off en goguette, ramassé au beuglant, — pour se refaire, en quinze jours, un petit magot. Elle prenait le train... Et sitôt en gare, crac! sa bonne ou sa mauvaise étoile, — est-ce qu'on savait? — la faisait tomber sur une ancienne amie : « C'est toi, la Boule?... »

La Boule, ainsi nommée par antiphrase, car elle était mince comme un fil, arrivait de l'hôpital de Poitiers, où elle avait échoué après une tournée désastreuse, comme chanteuse de café-concert. Elle ne tarissait pas sur ses déboires :

— Une guigne, tu parles!... Tu sais si j'ai une jolie voix... •

Oui, Rose se souvenait : naguère, au Boul'Mich, la Boule les avait charmés, dans la brasserie de Mariette, par des chansonnettes genreuses...

— Eh bien, ma vieille, un engagement de quatre sous... et à des conditions! Pire qu'au bordel. Tu te plains? Va, t'as tort... Pour cent cinquante francs par mois, — rien qu'une robe coûte le doublet

— on est obligée de chanter tous les soirs, j'te passe les matinées, dans le courant d'air des portants, décolletée jusque-là — (la Boule montrait son ventre)... Obligée de payer le montreur, pour souper et pour coucher dans sa sale boîte, avec tous les spectateurs, si ça leur dit. Au claque encore, on vient te chercher, s'pas?... Tu t'montres, et ça y est... Au beuglant, faut faire en plus la parade, et poireauter jusqu'à trois, quéquefois six heures du matin... en attendant que le miche donne... Non! J'en suis plus... Si on rengageait ensemble, rue Saint-Lunaire?...

C'est ainsi qu'au lieu d'écouter une brave dame,, qui avait un nœud de couleur à l'épaule, et qui, les voyant désorientées sur le quai, leur proposait de les recueillir dans une maison où elles pourraient attendre du travail, se sauver de la prostitution. Rose était entrée pour la première fois, à la « Botte de Foin ». La Boule, phtisique, n'y avait pas fait de vieux os. En un mois, — « ça, c'est vrai qu'on gelait, dans le bahut, en sortant du salon chaud... »

— nettoyée !

Elle lui donna un souvenir affectueux. La Boule avait l'âme tendre et des mains déhcates, qui vous flattaient en douceur, vous calmaient le chagrin...

— A tab'e, mesdames!...

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