DEMAIN
sier individualime de la pensée d'Epictète par exemple. Ibsen n'arrive pas à la sérénité. Il s'attarde à l'attitude de révolte qui ne doit être que le sursaut du réveil. Il lutte toujours, toujours mécontent. C'est qu'il ne méprise pas assez les biens matériels. Il voudrait bassement que le confort fût donné par surcroît à celui qui conquiert l'indépendance intellectuelle et morale. Il n'est pas débarbouillé de tout eudémonismeet un peu de matérialisme biblique pèse toujours sur son esprit. Son stoïcisme s'enlaidit de protestantisme.
Les jeunes gens qui aujourd'hui se dressent pour s'affirmer savent qu'égoïsme et altruisme sont également bas, également courbés vers la matière et que ces deux ennemis se battent dans la fange. Le vrai individualisme, celui qui ne rampe pas sur le ventre, celui qui dans un temps aussi ignoble que le nôtre tenait debout les stoïciens, ignore les préoccupations utilitaires. Méprisant pour soi et pour autrui toute la vile arithmétique des plaisirs et des douleurs, il affirme l'impuissance de la force, la naïveté de la ruse, la pauvreté de l'argent. Stoïcisme enrichi d'idéalisme, il ne reconnaît que deux biens : la fermeté inébranlable du vouloir, la
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souplesse infinimenl mouvante et continùmenl créatrice de la pensée vraiment libre. Par la volonté de marbre, il est une statue grecque ; mais la pensée lui donne, avec le mouvement, la polychromie souriante de la vie.
Cet individualisme est un héroïsme à la fois intellectuel et moral. Nul n'a le droit de le proclamer s'il n'est prêt, pour conserver sa dignité et sa spontanéité, à tous les renoncements économiques. Je ne parle même pas de l'ignominie des honneurs et je néglige de dire notre mépris pour quiconque se distingue des autres par des signes qu'il a platement reçus des autres et porte — petite ou grande livrée — une décoration ou un habit à palmes vertes. Notre individualisme est un orgueil assez fort pour tuer en nous toutes les vanités. Il se suffit à lui-même et les enfants incurables au milieu desquels nous vivons ne peuvent rien pour nous ou contre nous : qu'ils nous les offrent ou nouslesrefusent,leurs joujoux nousfont rire.
AfTranchis des servitudes matérielles et morales, des espérances, des craintes etdesdogmes, seuls nous avons la vraie liberté. Nous vivons sur un sommet dont rien ne nous ferait descendre, non pas même le froid delà solitude com-
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plète. Nous n'avons pas besoin d'être nombreux ; nous n'avons pas besoin d'être plusieurs. Nous faisons volontiers le geste qui indique l'abrupt sentier et nous aimons fraternellement les rares esprits montés assez haut pour nous comprendre. Mais nous saurions vivre sans eux et nous ne désirons ni ne craignons que la foule envahisse notre fier séjour. Nous savons bien qu'elle ne serait avec nous qu'en apparence et il nous est indifférent, à nous les seuls vivants, que notre patrie morale se peuple ou non de fantômes et d'échos.