REPRISE DE LA DISCUSSION SUR LES INTERPELLATIONS ÉCONOMIQUES
L'ordre du jour appelle la suite de la discussion générale sur les interpellations économiques.
AL. le Président Alfred LeRoux.— La parole est à M. Thiers.
M. Thiers, — Je n'ai pas besoin d'appeler votre attention sur la gravité du sujet qui vous occupe. Si vous aviez besoin d'en étre avertis, vous l’auriez été suffisamment par les cris de souffrance qui s’échappent de la plupart de nos provinces industrielles, par les plaintes moins bruyantes, mais non moins fondées de notre agriculture, par le chagrin bien Justifé de nes ports qui voient avec désespoir le pavillon étranger remplacer partout le pavillun national,
Toute nation a trois grandes affaires qui doivent être l’objet de son ardente et constante sollicitude ; la liberté d’abord, sa grandeur, ensuite, et enfin, sa prospérité matérielle ; la libe:té qui ne consiste pas seulement pour la nation dans le droit de critiquer son gouvernement à tort ou à raison, mais dans :e droit de se gouverner par ses propres mains et conformément à s1 jensée {très bien!) ; la grandeur qui ne consiste pas à soumettre ses voisins par la force brutale, mais à se ménager auprès d’eux assez d'influence pour qu'aucune question ne soit résolue dans le monde contre ses intérêts et sa sécurité (très-bien !) ; la prospérité qui consiste enfin à tirer de son sol, de ses éléments, du génie des habitants la plus grande somme de bien possible.
Et gardez-vous de croire que ce souci de la prospérité du pays ait rien de commun avec cette passion des intérêts matériels qui dédaignent les esprits élevés. [Il ny a pas d'œuvre plus morale que de diminuer la somme des maux qui pèsent sur l’homme, même sur les sociétés les plus civilisées.
Rendre homme moins malheureux, c'est le rendre meilleur ; c’est le rendre plus juste envers son gouvernement, envers ses semblables, envers la Providence elle-même. (Nouvelle approbation.)
Nous avons devant nous une noble tâche, nous réussirons, je l'espère, à l'accomplir : c'est de donner au pays la liberté sans troub'e, sans révolution, sans violence. (Très-bien !) Celle de rétablir la prospérité 1à où elle fait défaut, n’est pas moins grande et moins digne de vous. Pe:mettez-moi d'ajouter que la responsabilité de cette prospérité pèse aujourd’hui Sur vous selis,
Le gouvernement a cru, pendant un temps, qu'il pouvait s'attribuer le droit de décider seul ce système économique du pays. Je ne veux pas récriminer sur le passé ; ce n’est pas lc moment, TI! faut, au contraire, oublier le passé ou ne s’en souvenir que pour en tirer des renseignements, Notre tiche est de féconder le présent et l'avenir.
C'était autrefois une étrange prétention que de croire qu’on pouvait à soi tout seul à écider le système économique du pays Je comprends qu'un gouvernement, — quand il est composé des hommes les plus éclairés du pays, — puisse penser qu’il sera meilleur diplomate, meiiteur guerrier que le gros de la nation ;—mais meilleur négociant, meilleur manufacturier, meilleur agricuiteur, quand cette nation se compose de négociants, de manufacturiers, d'agriculteurs, c’est là une prétention insoutenable,
Grâce à nos efiorts communs, cette tâche vous appartient aujourd’hui à vous seuls, et n'oubliez pas que si le pays ne devient pas prospère après la résolution que vous prendrez, la responsabilité en retombera sur vous seuls.
Pour nous, à qui vous permettez de discuter ces graves questions, c’est un devoir de les
NS. SSSR
étudier et de les approfondir ; le vôtre, À vous qui êtes les juges, c'est la patience, Vous écouterez donc des détails, mêmes arides, sans lesquels nous resterions dans des généralités vagues et sans utilité pratique,
Je me suis épuisé à cette étude, j'y apporte le plus grand désintéressement matériel et ce désintéressement moral qui vient de l'absence de tout esprit de système,
Je déterminerai tout de suite le but que nous poursuivons. Dans ces débats, les uns s'appellent protectionnistes, les autres libres-échangistes ; on a même parlé de compensationnistes ; j'accepte tous les mots qu'on voudra ; c'est à la chose seule que je m'attache. Voulons-nous rétablir autour de la France une sorte de muraille de la Chine ? |
Non, notre but c’est le travail national que nous voulons maintenir dans le pays, faire naitre là où il n'existe pas, mais surtout le conserver là où il existe, Demandons nous pour cela des droits prohibitifs ? Non.
Des droits suffisamment protecteurs ? Pas même cela. [1 y a des pays libres qui ont des droits protecteurs de 60, 70 et go ojo. Dans des pays modérément protecteurs, les droits ne sont pas au-dessus de 20 070.
Nous ne demandons pas même cela ; mais je vais prouver que notre industrie n'a pas leS droits qu'on a voulu lui assurer, le droit de 16 oo pour ses filés, de 15 070 pour ses tissusÿ Or, dans aucun pays national il n'y a de droits aussi modiques. Ils ne sont pas suffisants.
Je comprends qu’on hésite avant de développer certaines industries dans un pays ; ce que je ne comprends pas, c'est que lorsqu'elles se sont développées, on les laisse périr,
On nous dit que nous voulons une industrie en serre-chaude, Quelles sont donc les nations qui ont cherché à développer le travail chez elles ? Ce sont les nations intelligentes et libres.
Lorsque l'étranger leur apporte un produit, après s'en être servies, elles ont voulu limiter. Les nations qui n'ont pas ce désir, ce sont les nations indolentes de l'Orient. Les natsuns intelligentes et libres cherchent à s'approprier les produits que l'étranger leur apporte. (Très bien !)
On nous cite sans cesse l'Angleterre.
Voici l'exemple que nous a donné cette grande et intelligente nation. Aux quatorzième, quinzième et seizième siècles, les Brabançons avaient leur belle industrie de lainages. L'Angleterre, qui en recevait les produits, se dit, dès qu'elle commença à s’éveiller: C'est avec mes laines que ces tissus sont fabriqués. J'ai les bras, l'intelligence, la matière première, et ce serait le travail étranger qui pourvoierait à mes besoins! Elle garda ses laines, elle se mit elle-même au travail, et alors commença la grande prospérité de l'Angleterre. Et-ce la barbarie ?
L'Angleterre a-t-elle bientôt après renoncé à ce système ? Il y a quelles années seulement peur se procurer la belle industrie des lins, ne l'a-t-on pas vue se couvrir de tarifs protecteurs, interdire l'exportation des machines, donner même des primes aux paysans de l’Irlande pour les encourager à cultiver le lin ?
Je voudrais pouvoir vous conduire à travers l'histoire de la civilisation ; je vous montrerais qu'il n’y a pas une nation intelligente qui n'ait tenu, nou seulement à profit, mais à honneur, d'introduire chez elle les produits étrangers quand la nature ne s'y opposait pas.
Je ne veux pas rappeler Colbert créant notre marine, notre industrie des laines, des roieries, > , “a Daus des dentelles, de la verrerie, et pour cela donnant, suivant le langage du temps, l'argent du roi, les terres du roi, la noblesse, qui était aussi dans la maison du roi.
C'est de la vieille histoire, dira-t-on. Je vais vous conduire chez les nations les plus jeunes et Jes plus libres, Vous verrez que les procédés d'il y a deux siècles sont encore leurs procédés, Un membre du parlement anglais, Sir Wentworth Dilke, qui a parcouru trutes les possessions anglaises, a publié récemmment un livre remarquable où se trouve un cur. ‘> tableau du vaste empire britannique. Je voudrais que ceux qui se croient à la tête de la science et qui bafouent le système protecteur connussent tous ce livre.
Et M. Wentworth Dilke répète, en s'y associant, ces paroles que prononce avec fierté l'Amérique de l'Ouest : Un peuple agricole doit devenir un peuple manufacturier. [1 nous faut autre chose que des capitales de la mer, New-York, Boston. Il nous faut de brillantes villes d'intérieur, Cincinnati, Chicago, et pour cela il faut par la protection écarter les produits étrangers.
Et cependant M. Wentworth Dilke est libre-échangiste en Angleterre ;. mais il ne convier.t pas à tous et que le libre-échange n’est pas la loi du monde.
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