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PLACE DU THEATRE FRANÇAIS

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Dessin de Grunewald, EDMOND JALOUX

Je me rappelle avoir entendu un jour son éditeur dire à une jeune femme de lettres qui venait d'être maman : « Et maintenant, il faut nous donner une éttide sur V amour maternel. Jamais les femmes ne novts parlent de celui-là. »

Les années ont passé, l'enfant a grandi, et Véditeur attend encore son étude.

Peut-être existe-t-il, quelque part dans le monde, une page de prose ou, de poésie, écrite par une femme sur ce sujet que seule, croiraiton, la femme peut connaître dans toute sa vérité. Le fait qu'aucune ne soit présente à notre esprit n'est pas suffisant pour qu'on puisse en nier l'existence, mais on est, qttand même, étonné que l'amour de la mère pour l'enfant ne soit pas un thème plus fréquent chez nos romancières.

On ne peut pas dire que les femmes de lettres

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soient intéressées par Vamour sans qualificatif à l'exclusion de tout autre sujet. Beaucoup d'entre elles ont décrit l'enfance, d'autres se sont, et avec beaucoup de bonheur, adressées aux enfants. Il reste cependant indéniable que les joies et les angoisses de la mère sont des sentiments qu'elles approfondissent rarement. Faut-il en conclure qu'elles estiment ces sentiments indéfinissables, trop vastes et trop sacrés pour notre pauvre langage de mots? Peut-être encore, ce sentiment fait-il trop profondément partie de la femme pour qu'elle veuille ou puisse l'exprimer, car il est plus facile de rendre le « vu que le « vécu ».

Toujours est-il que ce n'est pas dans la littérature féminine qu'il faut chercher l'expression du plus pur amour.

Je l'ai rencontré une fois, et dans un livre d'homme.

C'est Edmond Jaloux qui à ma connaissance a exploré cet amour de la manière la plus complète. Chacun de ses romans prouve qu'il est doué d'une pénétration psychologique égalant celle des plus grands, mais Fumées dans la Campagne, par le fait de cet apport, les dépasse.

Par une intuition géniale, Edmond Jaloux a pu sentir et parler pour cette créature illisible et ini^nitable : une mère. Je ne connais que la plaidoirie du petit Prince Arthur dans King John, de Shakespeare qin soit d'une éloquence plus pathétique et qui réalise une

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transposition de personnalité aussi saisissante que le discours de la mère de Raymond dans Fumées dans la Campagne. Du reste, Edmond Jaloux lit dans toutes les âmes et dans celle de l'enfant non moins clairement que dans celle de la mère. Le Reste est Silence, en est une preuve remarquable. On y voit, non l'enfant psycholo giquement analysé, comme le fait Marcel Proust, mais évoqué dans son angoisse informulée, avec ce qu'on poiirrait appeler un silence impressionnant. Car les silences d'Edmond Jaloux, ses « blancs », sont un des secrets de son style.

Ce passage, dans Le Reste est Silence, qui copimence : « Oui, elle était partie, comme cela. J'habitais donc un monde où de telles choses sont possibles, où les mères s'en vont, abandonnant leurs enfants... » est un passage inoubliable. Dickens n'a pas creusé plus loin.

Quel que soit le sentiment délicat qu'il aborde, ou la situation qu'il provoque, c'est par leur exposition plus encore que par leur qualité psychologique ou dramatique que ces sentiments et ces situations se distinguent. Je citerai comme exemple cette belle déclaration d'amour, la lettre d'une jeune fille àunvieillard, dans la Fin d'un Beau Jour, et qui prouve tme étonnante connaissance de l'âme féminine.

Le tact seul ne suffisait pas pour mener à bien un « cas » aussi délicat et qu'un Strindberg

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eut empoisonné de mépris et de méfiance. Edmond Jaloux est, lui, toujours l'ami de ses personnages. Une vaste sympathie humaine, ■un cœur doux et tolérant, un esprit pur d'ironie et de cynisme, une imagination qui sait créer la vie, dans des décors où le réel a la magie du rêve, tels sont les dons qui font de cet écrivain si dix-huitième par l'élégance •et la finesse de sa pensée et de son style, un «moderne » dans l'acception la plus ample du mot.

Edmond Jaloux est né à Marseille en 1878. Il a débuté comme poète, mais son premier volume de vers. Une Ame d'Automne, a été son dernier. Depuis il a écrit en prose exclusivement. Son premier roman [publié en 1899) fut L'Agonie de l'Amour. Puis vinrent Les Sangsues, Le Jeime Homme au Masque, L'École des Mariages, Le Démon de la Vie, et Le Reste est Silence, qui eut le Prix de la Vie Heureuse. Un recueil de nouvelles, d'un style très recherché, Le Boudoir de Proserpine, fut suivi de L'Éventail de Crêpe. Pendant sept ans, Edmond Jaloux s'abstint de publier, mais quand, en 1918, il sortit de sa retraite, ce fut muni de L'Incertaine, dont l'héroïne Shakespearienne est un type qu'il affectionne, et Fumées dans la Campagne. Depuis nous avons vu paraître tour à tour. Au-dessus de la Ville, Les Femmes et

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la Vie, Les Amours Perdues, La fin d'un beau jour et L'escalier d'Or. En iQ20 V Académie Française lui attribua son Grand Prix de Littérature.

A cette production considérable, il faut ajouter des nouvelles dans différentes revues et des études critiques de toutes sortes, car Edmond Jaloux est un grand értidit. Il connaît les littératures de tous les pays. Il parle des maîtres romanciers avec vénération, leurs thèmes lui étant aussi familiers que ceux de ses propres livres. On Va vu faire une conférence de deux heures sur Dostoievsky sans une note, citant des pages entières de mémoire. Il n'y a pas un caractère dans Shakespeare, Balzac ou Dickens, dont il ne se souvienne. Edmond Jaloux est un esprit qiii s'intéresse à tout ce qui vit — œuvres et hommes.

Muriel Ciolkowska.

A Élémir Bourges.

Ce soir d'anniversaire, je n'ai pu sans tristesse et sans trouble relire quelquesunes de ces pages où les écrivains que j'aime ont mis leur désenchantement enchanté et leur sombre folie, ni retrouver au piano, dans la fureur des symphonies et des sonates, les orages qui ont dévasté mon cœur. Il me faut, les mains vides et la pensée alourdie d'un cadavre, venir à la fenêtre et voir se défaire un ciel occidental, verdâtre et pourpré, tout grumeleux denuages sanglants. Entre les oliviers qui s'efiument et les cyprès qui se pétrifient, la mer éclatante et livide semble le miroir où va se refléter l'errant visage de la lune, tout rayonnant d'une lumière inanimée. La campagne est déserte; un bruit de fontaine qui égoutte, seul,

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blesse et meurtrit le silence. Du balcon, des roses s'effeuillent; je vois passer devant moi leurs ailes légères, blanches comme une perle ou rouges comme une bouche fardée. Elles vont gaiement au-devant de la mort, et l'eau du bassin, qui les absorbe, les entraîne dans une ronde mystérieuse et monotone. Mes souvenirs ne tournent-ils pas ainsi, sans but et sans progrès, dans ma douloureuse mémoire?

Au fond de ma chambre, où la nuit maintenant déploie ses étoffes fimèbres, un portrait lentement accueille l'ombre. Le pâle visage fier et décidé qu'il représente s'est dissous, depuis trois ans, dans le sol gras d'un cimetière, et, depuis lors, je traîne avec moi cet être que j'aimais et à la mort de qui j'ai contribué, par un enchaînement imprévu de circonstances fatales. Les rapports des hommes se combinent étrangement, et nous ne savons jamais de quel nom meurtrier s'appellera pour nous celui à qui, pour la première fois, nous prenons la main. C'est encore la peur delà réahtéqui me retient ici, dans ce pays désert, avec mes livres et mon piano, mais il s'y joint l'amertume du passé et l'horreur des relations humaines. Lorsque le vain désir d'agir revient agiter mon esprit, je me répète l'histoire de mon amitié avec Edouard Tyler.

J'étais, lorsque je le connus, un éruditet

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un lettré, peu curieux du monde extérieur, passionné de littérature, de recherches savantes et d'études d'harmonie. Ma fortune m'assurait l'indépendance. Je préparais un essai sur Jean de Meung et je composais des mélodies sur des vers anciens. J'avais vingt-cinq ans et je vivais, sans aventure, une vie laborieuse et calme qui me plaisait. Je sortais peu, et ce fut tout à fait par hasard que j'assistai à une soirée à laquelle il m'avait été impossible de me dérober. Tout m'y ennuyait, le bruit d'une musique banale, la frivolité des danses, la vue même des femmes décolletées et gaies d'une joie vulgaire, qui m'excitait à regretter les austères délices de la méditation. Je déplorais ma nuit perdue, et j'errais dans les salons, quand la maîtresse de maison s'approcha de moi :

— Venez donc, me dit-elle, je vais vous présenter à un garçon très intelligent. Vous serez heureux de causer avec lui.

Un jeune homme d'une trentaine d'années se tenait adossé à une porte, promenant sur la foule remuante un regard de domination, à la fois calme et pénétrant. Élancé et maigre, il avait dans toute son allure quelque chose qui imposait le souvenir d'un oiseau de proie. Son grand nez, sa bouche serrée, ses yeux rapprochés, faisaient de lui un bel épervier humain. Une longue-

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TDèche de cheveux qui lui traversait le front et sa souple moustache noire accentuaient davantage la pâleur chaude de son teint. Il jeta sur moi un coup d'œil nombreux comme un coup de filet, pendant que le nom d'Edouai"d Tyler frappait mon oreille. La maîtresse de maison, son devoir accompli, s'éloignait de nous. M. Tyler s'écria d'une voix lente et grave, dont l'étrange sonorité était en même temps sourde et vibrante :

— Armand Fier val ! Votre nom, monsieur, est loin d'être inconnu pour moi. Je suis très satisfait de vous rencontrer enfin. Il y a longtemps que je le désirais.

Je ne lui en cachai pas mon étonnement, ignorant comme je l'étais de son existence. Il répondit avec un peu de mélancoUe :

— Mon ami Valentin de Brunel me parlait souvent de vous, ilvous aimait beaucoup.

Valentin de Brunel, plus âgé que moi de trois ans, avait été longtemps mon plus intime compagnon. Nous nous connaissions depuis l'enfance, et j'estimais en lui un caractère droit et loyal et un écrivain d'avenir, polyglotte incomparable et critique au jugement sûr. La fatalité nous avait séparés brusquement, Brunel se détachant tout à coup de ses travaux et se jetant dans la débauche. Puis la passion du jeu l'avait pris, il s'était

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endetté pour la satisfaire et finalement empoisonné, après avoir dissipé la fortune de sa sœur et la sienne. Son souvenir m'était intolérablement douloureux. Mais, malgré mon intimité de tant d'années avec lui, jamais il ne m'avait parlé de ce M. Edouard Tyler. Était-ce un de ses camarades de plaisir? Je me rappelai soudain une phrase prononcée à la mort de mon malheureux compagnon :

« On doit toujours être prudent dans le choix de ses relations. Valentin était le plus honnête homme du monde. Il a suffi d'un mauvais ami pour le dévoyer. »

Était-il maintenant sous mes yeux, ce dangereux conseiller qui avait entraîné Brunel à sa perte? Un mouvement de curiosité aiguë m'attira vers Edouard Tyler, en même temps qu'une antipathie instinctive m'en éloignait.

— Vous occupez-vous toujours du Roman de la Rose ? me demanda-t-il en souriant. Oh, je suis très documenté sur vous. Valentin vous décrivait comme un homme très érudit, qui ne s'occupe guère que de ses livres et de sa musique. D'ailleurs, ajouta-t-il avec un dédain qui me vexa, si je l'avais ignoré, je l'aurais compris de suite à votre démarche. Les érudits ne marchent pas comme des êtres vivants.

Je répliquai, non sans humeur, que je

voyais bien à son ton qu'il dédaignait les belles-lettres.

— Oui, fit-il, je méprise les livres et ceux qui les font. Pas une page ne me donne l'émotion que nous procure la femme qui nous aime quand elle enfonce dans notre chair ses ongles pointus pour nous faire souffrir, ou celle que nous trouvons, une nuit d'affût, à attendre dans la neige, le doigt sur la gâchette d'un fusil, le passage d'une bande de loups. Il y a plus de pathétique dans une journée bien remplie que dans les tragédies les plus violentes.

Il me regardait avec une autorité telle que je me sentais devant lui pareil à im petit enfant.

— Serez-vous toujours un rat de bibliothèque, monsieur Fierval? me dit-il âprement. Quand briserez-vous votre coquille de sécheresse et d'isolement? Les années passent, et que faites-vous de votre jeunesse? Avez- vous appris à aimer, à jouir, à souffrir? Appréciez-vous le risque et l'imprévu?

Savez-vous vous créer vos propres idoles et détruire celle qu'on vous a imposées, jeter dans la boue ce qu'on vous a enseigné à respecter, et vous incliner avec considération devant ce qui répugne à votre délicatesse et à votre timidité morales?

Ces paroles pouvaient n'être que des plaisanteries, mais elles m'irritaient et me

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choquaient comme une inconvenance. Cet homme que je ne connaissais pas, entrait dans ma vie comme un porteur de torche et cela me déplaisait. Je le haïssais obscurément, je haïssais l'indiscrétion de sa tenue, et la brutahté morne de ses paroles. Qui m'aurait dit, à ce moment, qu'il bouleverserait ma destinée et que je bouleverserais là* sienne?

— Je vous déplais, continua-t-il, je le sais. Je vous plairai plus tard. Je suis encore trop nouveau pour vous, et ce que je vous apporte est trop rude pour votre esprit. Vous avez mis tant de phrases entre la terre et vous. Vous regardiez tout à l'heure les femmes et la beauté des mouyenaents avec un ennui si visible et un dédain si mal caché, que n'importe qui eût reconnu en vous un chrétien ou un savant. Il aurait mieux valu que vous fussiez le premier. Il y a toujours quelque chose à faire^d'un chrétien, tandis qu'un savant est indécrottable.

Il me prit par le bras et m'entraîna a travers les salons. Il me montrait les femmes dansantes et m'en parlait; il détaillait leur grâce avec la finesse d'un artiste et la chaleur d'im sensuel; par delà leur apparence mouvante, ornée et légère, il évoquait les troubles de la chair, et les sanglots de la volupté. Comme tous les chastes, je restais pudique

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et timide en face d'elles. Tyler me gênait. Libertin et cynique, il disait crûment et avec plaisir ces choses basses que chacun pense et que l'on aime à cacher. Il y mettait une joie étrange; et ce qui m' étonna, ce fût d'y trouver de la joie moi-même. A mesure qu'il parlait, il me semblait que je m'élargissais, que je respirais mieux, que des sentiments qui m' étouffaient tombaient de moi, comme d'un arbre ses écorces. Et, dans ce qui aurait dû le plus vivement m'indigner, je trouvais une satisfaction amère et brusque.

La réunion se termina à l'aube. Nous nous quittâmes, Tyler et moi, sans échanger une formule de poUtesse ni le vœu de nous revoir. Je retournai à ma bibliothèque et à mes chères études. Mais quelque chose en moi était déjà changé. , Maintenant, dans les vers et les phrases que j'aimais, je retrouvais autre chose que les délicatesses du style et les virtuosités du rythme. Il y avait désormais, derrière les textes, de souples miroitements d'épaules, le parfum et la vue de la chair. Toute cette songerie ardente, que les siècles ont cristallisée autour de la femme et qui fait pour nous aussi resplendissante Nausicaa qu'Emma Bovary, se délivrait du linceul des pages où elle dormait et venait à moi toute chaude et frémissante. Pour la première fois, l'amour me paraissait

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moins une matière à écrire qu'une vérité brûlante et profonde, qui fait un grand bûcher joyeux des heures et des jours.

Mon éducation et mes goûts m'avaient donné une peur instinctive de la vie.

Elle me paraissait violente et cruelle, et toute ma nature se repliait devant elle. Je redoutais le risque et l'inconnu. J'étais heureux de ma bibliothèque bien rangée, de mes papiers blancs, de mon piano ouvert. Les femmes m'apportaient la crainte du désordre, d'un temps gâché en frivohtés et en sottises. Quant à l'amour, je le trouvais ridicule, inutile et barbare, et je me jurais bien de ne pas tomber dans ce piège de la nature. Ce culte furieux de l'émotion et des sens qu'avait étalé Edouard Tyler aurait dû m' éloigner à jamais de lui. Il avait rendu, au contraire, sa figure plus séduisante. Dans le mois qui suivit, je ne cessai d'y songer. En me souvenant de l'ami de Brunel, je le jugeais instruit, spirituel, doué d'une éloquence ardente et précise. Souvent, j'interrompais ma lecture de quelque vieux fabliau pour me rappeler ses paroles. Leur absurdité me révoltait ; mais pourquoi me troublait-elle ?

Habitué par mon éducation religieuse-à ne toucher qu'avec infiniment de réserve aux réalités de la passion, je m'irritais de son libertinage, bien que le trouvant infiniment plus délicieux que celui de mes anciens con-

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disciples dont la grossièreté me dégoûtait. Le cjmisme de Tyler était spiritualisé, si j'ose m'exprimer ainsi; c'était un tel amour de la vie, qu'il apportait même une sorte de magnificence à ses plus triviales nécessités. Hélas, si quelques phrases me remuaient ainsi, c'est qu'il y avait en moi une réponse toute prête à leur menaçante question. On n'influence que ceux pour qui cette influence est fatale et in fluencer n'est j amais que révéler.

Je retournai dans la maison où j'avais rencontré Tyler. J'y appris qu'il possédait une grande fortune, que son grand-père.

Américain, s'était marié en France, et que ce jeune homme qui méprisait l'étude était docteur en médecine et licencié en philosophie. Je demandai où il logeait. Quelques jours après, je me dirigeai vers sa demeure. Qu'allais-je lui dire? Je l'ignorais. Je ne m'interrogeais même pas sur l'accueil qu'U ferait à ma visite inattendue. Il habitait une maison meublée, d'aspect vulgaire et presque misérable. Je montai au premier étage, je frappai, sa voix sourde me répondit.

Edouard Tyler, qui paraissait élégant et même sybarite, vivait dans une chambre étroite, véritable cellule de moine. Ni rideau, ni tapis, ni cheminée. Un petit lit de fer poussé dans un coin, quelques chaises de paille, une vieille armoire, une toilette avec une cuvette ébréchée, vine table de nuit

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sur laquelle reposait une tête de mort gouailleuse et grimaçante, telle qu'on s'en représente sous la main de l'abbé de Rancé. Rien qui arrêtât ou satisfit le regard : pas un portrait, pas un bibelot. Mais, contre l'un des murs blanchis à la chaux, pendait une sorte de panoplie a'oripeaux de carnaval, fanés et fripés, loups aux yeux mystérieux et béants, à la barbe de dentelle, fleurs desséchés, éventails, gants de femme, attributs de cotillon, masques grotesques, toute une dépouille de fête, usée et ridicule, que l'austérité de la chambre rendait plus lamentable encore. Tyler écrivait sur un coin de la toilette. Il parut moins étonné de me voir, que je ne l'étais d'être venu. Il me tendit la main :

— Je vous attendais, me dit-il. Vous me détestiez trop pour ne pas chercher à me rencontrer.

Malgré le tour paradoxal de sa phrase, j'en remarquais la justesse. Et, cependant, je niais et répondis par des politesses vagues, qui n'amenèrent sur les lèvres de mon interlocuteur que le plus ironique sourire.

— Oui, répéta-t-il ; vous me détestiez, pourquoi le nier? On n'outrage pas tout ce qu'un homme adore sans qu'il vous le rende en animosité. N'ai-je pas choqué tous vos goûts, il y a un mois? Vous teniez à savoir si je suis sincère ou non. Et puis, vous venez

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pour vous faire outrager encore, parce que c'est nouveau pour vous, et que cela a du piquant.

Il haussa les épaules. Je lui dis que j'aimais les livres, mais que je comprenais bien qu'on pût leur préférer autre chose.

— Croyez -vous que je ne les ai pas aimés? dit il brusquement. Mais j'ai compris que ce qui constitue leur beauté, c'est surtout ce qu'ils révèlent; le fond même de tous les arts, c'est-à-dire la vie. Et j'ai préféré alors la saisir moi-même, sans commentateur. Avez-vous réfléchi aux raisons qui donnent auprès de la foule un tel attrait aux romans, aux vers, au théâtre? C'est qu'ils représentent la passion, pour une race qui ne peut que végéter. Tous ces êtres qui traînent une existence banale, parmi des soucis médiocres, déposent un moment leur semblant d'existence, leur fac-simUe d'individu, pour participer par l'imagination à quelques existences éblouissantes. Mais que le trouble d'Hamlet doit paraître fade à l'homme qui va tuer et à qui le cœur bat avant que sa main plonge une lame au défaut de l'épaule, et que l'attente de Musset est vaine à celui qui guette, un soir de pluie, sa maîtresse qu'il a vu passer avec un autre. Le jour où j'ai compris que les bouquins ne sont beaux que par reflet, j'ai mis la main sur la réalité. A Montevideo, à Hong-Kong,

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à Shanghaï, j'ai assisté à des scènes auprès desquelles vous sembleraient bien ternes vos contes, et j'ai connu des types plus enivrants que tous vos héros de tragédies. Mais qu'est-ce que tout cela vous fait, à vous ?

Je compris une fois de plus que Tyler me méprisait, et cela m'exaspéra. Cet homme m'avait tant séduit, que j'aurais voulu déjà lui ressembler pour lui plaire. Je voyais sa supériorité sur moi, je désespérai d'égaler jamais un tel être. En quelques instants, cette vie mystérieuse et pleine dont û sortait, avait fasciné mon attention et éperonné mon enthousiasme. Maigre et brun, penché sur la tête de mort, quel flacon riche de trop violentes essences m'ofîrait-il pour que j'en fusse si vite étourdi? Sa pensée était comme un printemps, près de qui me semblait plus aride mon méditatif hiver. J'aurais voulu lui dire que je n'étais pas le bénédictin qu'il voyait en moi; je cherchai dans mon passé quelque chose qui me rapprochât de lui, je ne trouvai rien.

— J'ai beaucoup vécu en moi-même, dis-je alors, avec importance.

— Moi aussi, répondit-il, mais cela m'a fatigué. Ce que l'on découvre en soi-même, c'est encore et toujours autrui. Un jour, Armand, vous verrez combien vos bouquins sont morts, et qu'ils dévorent vos jours sans

les remplir. Dans le filtre de votre mémoire tout aura coulé sans profit; pas un beau souvenir ne vous embaumera. Malheureux, qu'aurez-vous fait de votre vie? De votre vie qui glisse comme une vague et dont chaque minute s'échappe et vous fuit à jamais. Courez, s'il en est temps encore; la mort est derrière vous, et tout ce que vous aurez désiré, c'est d'entre ses bras que vous l'apercevrez enfin pour le regretter, c'est en gémissant contre elle que vous verrez danser loin de vous les heures radieuses, cruelles, vivantes, les heures que vous aurez négligées et qui vous nargueront à leur tour, ces heures profondes qui rafraîchissent notre cerveau, et troublent notre cœur, exaltent nos sens et mettent en nous cette frénésie qu'il faut toute la Mort peut-être pour éteindre. La plus vile et la plus méprisable des femmes, en vous pressant sur sa chair, vous en apprendrait plus long sur la destinée que vos philosophes et que vos poètes. Dans ces chambres misérables où tant d'hommes vous ont précédé, en quittant le lit où dort une prostituée, vous jetteriez dans l'aube livide un regard plus profond et plus âpre sur le monde, qu'enfermant le tome vingtième d'un métaphysicien. C'est par les veines, par la peau, par les muqueuses, que la connaissance entre en nous.

— Mais, objectai-je, que vous importe

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ce que je suis? Voici la seconde fois que nous nous rencontrons. Pourquoi vous intéressezvous à moi?

Il me jeta un regard aigu comme un coup de sonde :

— Vous me plaisez. Il y a en vous une force magnifique qui s'ignore. C'est cette force encore inconsciente que je voudrais vous aider à dégager. Ce qui est intéressant chez un être, c'estce qu'il ignore de lui-même, ce qu'il découvre brusquement un jour, vice ou vertu, et qui le modifie pour toujours.

Tel fut notre second entretien. Nous nous revîmes souvent. Tyler prit à tâche d'achever la conquête qu'il avait si bien commencée. Nous nous retrouvions souvent la nuit, tantôt chez moi, tantôt dans les rues. Par un beau clair de lune, il me récita, avec un enthousiasme que je ne lui soupçonnais pas, des pages entières de Chateaubriand et d'Henri Heine. Il acheva de m'enthousiasmer en m'avouant qu'il aimait par-dessus tout Ronsard et Joachim du Bellay, et en professant pour Beethoven la plus religieuse vénération. Un jour, il me mena dans un jardin; le printemps y faisait éclater sa force abondante et neuve; des corbeilles de fleurs, de toutes parts, éclairaient l'herbe lustrée ou les sous-bois. Ce fut d'elles que mon ami me parla. Il employait, pour me faire admirer la forme et le teint de leurs cahces, les mêmes

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mots dont il avait décrit les femmes ; il analysait leur parfum et toucha d'un doigt délicat leur épiderme satiné. Je contemplais avec lui la peau lisse des roses et des pivoines, la pulpe grasse des jacinthes, les lèvres molles des iris. Il m'expliquait comme un botaniste la grâce de leurs fécondations, et me faisait comprendre avec un lyrisme éperdu l'identité des phénomènes de l'unité de la Nature. Etait-ce là le même homme que j'avais vu la veille, ivre d'alcool, au fond d'un bar, se battre à coups de tabouret avec un bookmaker? Était-ce lui encore qui s'amusait à blesser et à humilier les courtisanes dans ce qui leur restait de dignité et de pudeur féminine, au point de les faire pleurer de rage, de honte et de détresse? Les uns l'accusaient d'avoir dépravé sciemment et longuement de très jeunes filles, les autres racontaient que par sa charité inépuisable bien des familles malheureuses lui devaient d'exister encore et de conserver quelque droit au respect de leurs amis. Comment un tel caractère n'aurait-il pas été passionnant? Bientôt, je ne quittai plus mon ami.

En quoi consistait son étrange force de séduction? Les êtres qu'il avait enchantés ne cherchaient plus qu'à lui plaire. Ce fut mon but, et j'eusse fait tout au monde pour cela. Il attirait comme un danger, il s'était

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créé un sourire lumineux avec tant de ténèbres traversées. La grande vertu de sa présence était, je crois, de donner du charme à tout ce qu'il touchait. Il allait profondément, là où chacun s'arrêtait par timidité.

— Toute pensée, me disait-il un soir dans le foyer d'un théâtre pendant un entr'acte (il aimait à parler dans des endroits luxueux, illuminés et solitaires), toute pensée a deux faces, une face gaie et qui nous sourit, une face cruelle et qui nous rebute. C'est pour cela que les hommes en ont peur et choisissent. Plus une pensée est effrayante, plus elle est profonde, et il est courageux de s'y plaire. Ce qui nous épouvante, c'est que nos pensées ne semblent pas toujours venir de nous-mêmes; nous reculons devant elles, parce qu'elles nous sont inconnues. Comme les femmes qui entrent dans notre vie, nous ne savons jamais ce qu'elles nous apportent, deuil ou joie. Aussi préféronsnous ne pas réfléchir, et nous en tenir aux étiquettes courantes.

Il suivait ses idées, comme un gai chasseur, une piste. Il ne s'étonnait jamais du chemin mental où elles le conduisaient. Rien ne l'épouvantait. Il n'aimait pas le choix et l'exclusion, et détestait le dilettantisme. Il se donnait à tout, puis s'en arrachait. Il traversait ainsi les années, ne cherchant que les occasions d'être ému et de souffrir. Et,

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de cette âme torturée, montait sans cesse un hymne de joie et un cri de plaisir.

— Il faut tout désirer et tout mépriser, me disait-il un autre soir dans les couloirs rutilants d'un music-hall. Le désir est l'expression même de l'homme. Plus il désire, mieux il vaut. Avoir du génie n'est peut-être que désirer avec violence plus de choses que les autres. Tout au monde est désirable, sauf l'ennui, le repos et le recommencement. Mais savoir désirer et savoir jouir ne sont rien, c'est savoir mépriser qui nous donne la clef de la vie. Tout mépris ouvre la porte à un désir nouveau. Sans quoi, nous nous prosternerions sans cesse devant les mêmes idoles, nous referions toujours les mêmes actes, et notre labeur serait aussi vain que celui de Sisyphe ou des Danaïdes. C'est parce que j'ai adoré les livres que je les renie aujourd'hui, et vous avez vu que, malgré tout, il me reste du goût pour deux ou trois d'entre eux. C'est parce que j'ai été sybarite que je vis ici comme un ascète, jusqu'au jour où la sensualité me reprendra, quand j'aurai méprisé mon renoncement actuel. L'homme complet serait celui qui, saint d'abord, finirait comme un criminel, et commencerait par la sainteté, parce qu'il est plus naturel de se repentir de son crime que de sa vertu. Figurez-vous que je me nourris, comme un religieux, de légumes

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cuits à l'eau et de pain sec ! Quand je m'y serai habitué au point de n'y trouver même plus un plaisir, je retournerai aux gourmandises que j'aime, aux gibiers, aux vins vieux et aux fruits charnus.

— Oui, répondis-je, vous vivez comme un ermite et vous me conseillez la débauche.

— Savez-vous, continua-t-il, que j'ai longtemps soigné les malades, et que j'ai visité les pauvres pendant une épidémie de choléra? J'avais la réputation d'être un homme de mérite, en ce temps-là? J'ai eu soin de la gâcher. On m'a accusé d'hypocrisie. Il faut, aux yeux du public, adopter une attitude et s'y figer. Nul ne veut comprendre la multiplicité de la vie et toutes les formes qu'elle peut prendre en nous. On n'a jamais admis qu'ayant été dévoué jusqu'à l'abnégation sans y chercher la moindre récompense, j'ai pu habiter une maison publique comme je l'ai fait pendant trois mois.

A Versailles, devant les bassins où l'eau imite la pierre, il me disait, au crépuscule, tandis que le soleil rougissait un ciel duveteux et nu :

— Vous avez peur de la soufirance, Armand, parce que vous ignorez le plaisir et qu'à tout vous préférez la torpeur. La soufirance et le plaisir se donnent la main, et votre lâcheté les refuse. La douleur est

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le grand sculpteur; elle taille dans notre chair et dans notre sang notre véritable effigie. Au delà du calme et du désaveu, il y a les vastes sentiments humains, et ceux-là n'ont point de nom bien précis. Que nos classifications sont étroites en face du grand fleuve d'émotions qui nous emporte, et qui sait alors si nous éprouvons de la joie ou de l'angoissse, de la peine ou de la satisfaction? C'est là que réside la vie, et pour l'atteindre, il est nécessaire de franchir les frontières de l'existence réglée, de l'intérêt personnel, de la respectabilité, de l'opinion d'autrui et des principes solides!

— Fierval, s'écria-t-il à la fin d'une nuit, tandis que nous regardions le ciel convalescent du matin pâlir au-dessus des maisons, vous avez un beau nom et qui convient à la dignité hautaine de votre attitude. Mais qu'il y a de choses en vous que vous verrez naître avec terreur! Vous aussi, vous chercherez à blasphémer votre idéal et à puiser dans la bassesse une joie que vous ignorez. Vous humilierez votre orgueil superbe, vous boirez à votre tour le vin généreux et perfide du risque. Un jour, un jour peut-être proche, vous vous enivrerez de l'idée dangereuse de jouer toute votre vie sur une carte, .d'attendre tout votre destin d'un geste ou d'une parole dont, seule, votre volonté décidera. Danser sur le bord de l'abîme,

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savoir qu'un mouvement peut vous y précipiter, et faire ce mouvement! Vous vous passionnerez pour la honte et le secret, le mystère et la nuit, les complicités troubles et les amitiés pernicieuses, comme je les ai aimés autrefois, comme Valentin de Brunel les a aimés. Un homme médiocre ne s'abaisse pas ainsi. C'est de la cime que l'on roule dans les bas-fonds. Et, plus on s'élève, plus on est attiré par la chute... Il y a toujours une heure redoutable où l'être qui a une existence organisée et presque heureuse, -r— du moins paisible, — un avenir tranquille et sûr, éprouve le besoin de se libérer de tout cela, de s'en affranchir à jamais, — pour rien, pour détruire !

Pendant l'année qui suivit notre rencontre, Edouard Tyler s'efforça de m'arracher à mon passé. Il me brouilla avec ma famille, me sépara de mes anciens amis, m'enseigna à me moquer de mes préférences et de mes travaux. Je devins, à son exemple, oisif et rôdeur, il m'entraînait à la vie, à la vie intense et colorée. Il me mena chez toutes les femmes qu'il connaissait — et le diable sait s'il en connaissait! — j'eus des maîtresses, nous passions des nuits entières à boire et à crier, parmi des créatures fardées et à demi-nues, dont la trivialité me plaisait. Les capricieuses musiques tziganes nous énervaient, les valses les plus traînantes

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et les plus sentimentales mélodies m'excitaient aux pires mollesses... Dans l'aube étiolée et meurtrie, Tyler me prenait le bras.

— Venez, sortons. Laissons ces âmes bestiales. Nous sommes saturés de dégoût. Dans l'air frais du matin, nous serons mieux disposés à parler. C'est l'heure où notre esprit excédé de chair, se réveille et s'harmonise mieux aux choses. Je vous parlerai de l'Amour...

Comment un homme nouveau était-il né aussi vite dans celui que j'étais? Quelques mois avaient suffi pour faire de l'ancien Armand Fierval un Armand Fierval inconnu, que je ne regardais agir qu'avec peur. Y avait-il vraiment dans mon caractère une force sauvage que j'ignorais et qui se déchaînait? Ou bien allais-je au vice pour plaire uniquement à Tyler? Mais Tyler n'aimait pas le vice, ou du moins, il ne le préférait pas. Il aimait l'intensité et l'indépendance. Et il m'affranchissait joyeusement. Parfois, de soudains retours de ma première nature soulevaient en moi tout un bouillonnement de révolte contre mon tentateur, je regrettais mon calme, ma pensée Limpide, mes nuits laborieuses. D'épouvantables tristesses m'écrasaient, quand, rentrant à l'aube, à demiivre, je regardais mes volumes gris de poussière et ma table vide. Les regrets et les

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remords grondaient rageusement dans mon âme. Et je m'amusais alors à faire de cette amertume une joie, comme l'enseignait Tyler. Je vivais dans un continuel état de lutte contre moi-même et contre le monde extérieur, contre mes répugnances et mes timidités, contre les embarras d'argent et la conspiration organisée par ma famille pour me séparer de mon ami.

— Quoi! me disait-il quand je m'en plaignais, vous avez des buts à atteindre, des obstacles à vaincre, et vous n'êtes pas content? Mais cet état de guerre est le véritable état de joie; il exaspère votre puissance et vous en donne la sensation. Apprenez donc à vous tyranniser, et soyez assez orgueilleux pour ne pas gémir. Il ne faut jamais laisser croire au Destin qu'il est plus fort que nous et qu'il peut nous humilier. Qu'il sache bien que notre pensée est si haute que rien n'est capable de l'abaisser.

Il allait par les rues, avec une étrange démarche de maraudeur, à la fois attentif et distrait et des yeux qui volaient les choses, à droite et à gauche, plutôt qu'ils ne les regardaient. Dans les salles de jeu, je le voyais perdre ou gagner sans un sourcillement des sommes invraisemblables; dans les maisons de filles, au milieu de tant de femmes aux chevelures échafaudées et dont s'écarte le peignoir, il dissertait grave-

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ment de la volupté, avec la plus perverse et la plus cynique expériencede l'art erotique; dans les bars hantés de souteneurs et d'assassins, il abordait amicalement les pires malfaiteurs et trinquait gaiement avec eux.

Des rixes fréquentes éclataient. Une nuit même, im homme frappé d'un coup de couteau roula contre moi, et un jet de sang rougit mon pardessus. Dans le tumulte ou dans le calme, Edouard Tyler parlait avec la même éloquence et la même frénésie.

Ivre de vie, il épuisait la coupe incomparable, et je le revois, ce soir, dans toute sa beauté, tel qu'il m'apparaissait alors, élégant, hardi et svelte, ennoblissant tout ce qui l'entourait et donnant aux lieux et aux scènes les plus déshonorés une poésie unique et unegrandeur solennelle. Au milieu du luxe ou de la misère, du charme ou de l'horreur, il n'attestait qu'une chose : l'incroyable puissance de la personnalité humaine.

Malgré notre amitié toujours croissante et une intimité de toutes lès heures, je n'étais jamais sûr de plaire longtemps à Edouard Tyler. Il me fallait le reconquérir sans cesse. Il semblait à tout moment se distraire de moi, s'en détacher, se diriger ailleurs. Allait-il me mépriser, me rejeter comme une coquille vide, comme l'écorce d'une grenade? Cette incertitude m'empêchait de reprendre mon ancienne vie,

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Et puis, il faut bien que je l'avoue, je ne l'aimais plus, cette ancienne vie. Les livres et le travail ne m'apportaient plus que satiété et dégoût. Était-ce uniquement le plaisir que j'avais appris à chérir? Non pas même cela. C'était l'inquiétude : don précieux de Tyler à ceux qui l'approchaient! Ni les femmes, ni le jeu, ni les longues promenades dans la campagne rouge d'octobre ne me satisfaisaient pleinement; mais j'y cherchais une jouissance infinie et nouvelle, une intensité plus déchirante : et que tout cela était sombre et d'un pathétique mystérieux!

La destinée voulut que, dans cet état d'angoisse et de fébrilité, je fisse la rencontre d'une femme dont je m'épris follement.

Courtisane impudente, belle et rieuse, elle offrait aux regards l'image la plus voluptueuse qui fût. Une lueur inquiétante emplissait ses yeux gris. Ses cheveux avaient tant de splendide mollesse quand ils roulaient pesamment sur ses épaules ! Je l'aimai avec mes sens et avec mon cœur. Une monstrueuse folie de pitié me fit chercher en elle une tristesse et des souffrances que son rire cachait, qu'avouaient ses prunelles. Cette tendresse apitoyée et moite de larmes, plus encore que sa chair, m'attacha à Emma de Belluire. Je m'acharnai à réveiller la mélancolie, le dégoût et la pudeur chez cette belle femme gaie. Je la torturai de mes

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reproches, de mes interrogations, de mes jalousies, je l'assommai de mes discours, je m'épuisai à ce labeur horrible et vain de créer une âme dans cette bête heureuse, de ressusciter en cette pensée souillée la nostalgie de l'idéal. Pourquoi vme jeune fille pure, noble et douce, pleine de cette délicatesse que je réclamais, eût-elle éloigné ma sympathie, alors que j'estimais ces qualités au point de les vouloir là même où j'étais sûr de ne jamais les trouver? Goût de l'intense, goût du complexe, goût du douloureux! Pourtant, cette femme m'aima. Elle était tendre et cruelle, désintéressée et vénale, ardente et infidèle.

Trois mois après, elle me trompa. Je traversai toutes les horreur de la jalousie, je subis cette image de fer rouge qui s'imprime dans notre cerveau et qui nous fait hurler; je l'assassinai de mes scènes, je la suivis, je la guettai, je la battis. Le supplice de la trahison, je le connus, tout entier avec ses méticulosités et ses raffinements, ses enquêtes honteuses et ses idées fixes. Tyler assistait, impassible, à cette agonie.

Un soir il me dit :

— Maintenant, vous avez assez souffert.

Cela suf&t ! Il faut que cette femme n'existe plus pour vous. Arrachez-vous de ses baisers ! Tant pis si la chair saigne!

Il me mena chez d'autres courtisanes. J'y

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sanglotais, je pensais à Emma. Ce que je voulais, c'était l'odeur particulière de sa peau, l'oubli que donne un corps unique au monde. Tout ce qui touchait à elle me causait un émoi infini. Sa vie, son parfum, ses paroles, sa maison, son souvenir troublaient mes muscles, mes nerfs, toutes mes cellules; ces choses s'étaient faites en moi intimes et personnelles, assimilées à ma substance.

Je tressaillais à son nom prononcé, comme au mien même. Ce qui n'était pas elle ne me la rappelait pas, n'avait plus de sens pour mon imagination. Je m'irritai contre les conseils de Tyler!

— Mais, lui disais-je, ne comprenez-vous point que le monde entier n'existe à mes yeux que par ses rapports avec Emma?

Vous, mon meilleur ami et que j'adore, je pense quand je vous vois, que vous la connaissez et que vous l'avons rencontrée ensemble. Si on me disait qu'elle m'attend, je marcherais sur mes plus chères affections, sur vous-même, pour l'atteindre! Il n'y a sur la terre qu'elle seule, tout le reste m'est indifférent. Rien ne vaut pour moi la forme de sa bouche, ou l'odeur de sa chevelure !

Tyler voulut me faire voyager. Je consentis à le suivre. Partout un fantôme léger m'accompagna. Il se levait dans l'ombre aromatique des églises, et glissait avec les vagues nues, au long des plages

musicales; il dansait sur les tombes des campos-santos et riait entre les cyprès ; il m'attendait quand je me couchais. Et je dormais, — ou j'essayais de dormir, — mordant mi mouchoir d'Emma.

A notre retour, mon ami me fit une scène affreuse :

— Vous êtes un faible et un lâche, me criait-il en marchant. J'ai voulu vousaflEranchir. Etait-ce pour vous voir tomber dans le plus honteux esclavage? Qui dominerezvous au monde si vous ne pouvez vous dominer? Quoi! un parfum spécial, une caresse, un contact, c'est là ce qui vous détruit et vous êtes impuissant à détruire cela?

Embarquez-vous pour l'Extrême-Orient.

Quand, assis sur le pont du navire, vous réfléchirez que pendant trois mois, au minimum, vous serez sûr de ne pas revoir cette Emma, vos plaintes vous paraîtront vaines, et superflus vos regrets. Croyez-vous que ce qui vous arrive ne me soit jamais arrivé? On guérit d'une ivresse par une ivresse. Délivrez-vous de la femme par l'alcool, de l'alcool par l'opium, de l'opium par la charité. Visitez ceux qui souffrent, et apprenez à les consoler, ou reprenez vos études sur le Moyen âge. Je vous permets de nouveau le travail...

Je ne répondis rien. Il s'écria :

— Je regrette de vous avoir connu. Vous

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aussi, vous allez décevoir mes espérances. Je me suis trompé sur votre compte. Je vous croyais une force, vous n'êtes qu'un instinctif, ordinaire et médiocre. Ah ! pourquoi n'ai-je jamais rencontré un homme de ma taille, et pourquoi ceux que j'aime me désespèrent-ils? Ecoutez, Fierval, donnezmoi votre parole d'honneur de ne pas revoir madame de Belluire. Si vous ne me le promettez pas, j'en fais un motif de rupture. Choisissez entre elle et moi. C'est par moi que vous avez rencontré cette femme, je suis responsable de votre destin, et je ne veux pas que vous gâchiez votre vie, j'en subirais trop le remords.

— Que vous fait une responsabilité de plus ou de moins? répondis-je durement.

Et, quant au remords, vous êtes trop fort pour en supporter un. D'ailleurs, que vous importe? Vous vous êtes amusé à faire une expérience sur moi : elle a réussi, je suis perdu comme l'a été Valentin de Brunel. Maintenant cherchez une autre victime.

Puisque vous voulez que nous nous séparions, séparons-nous !

Pour la première fois, je vis une émotion véritablement douloureuse contracter le fier visage d'Edouard Tyler.

— Soit, dit-il.

Et nous nous quittâmes.

Le lendemain, je retournai chez Emma.

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Son nouvel amant l'avait abandonnée, elle fut heureuse de me voir. Nous reprîmes la vie commune. Ce furent trois mois horribles, trois mois de mensonges, de traîtrises, de guet-apens, de disputes, de batailles, de ruptures, de recommencements, trois mois de honte, de fureur et d'épouvante. Pour subvenir à son gaspillage, je m'endettai, je vendis des maisons et des propriétés, j'allai à la ruine matérielle, à la ruine physique, à la ruine morale.

Je souffrais de l'absence de Tyler. Depuis six ans, nous ne nous étions presque plus quittés. Sa place vide m'était horriblement pénible. Je me sentais plus faible que jamais. Tyler seul aurait pu me relever et me sauver. Je n'osai pas revenir à lui et avouer ma nouvelle déchéance. Certes, il comprenait tout, mais il n'excusait pas la lâcheté. Et ma vanité me défendait de faire le premier pas.

Et comme je le regrettais! Comme il tenait, lui aussi à toutes mes fibres ! Comme il était mêlé à mes heures ! A tout moment, je le retrouvais. Si le présent était désert, le passé était plein de lui. Je ne me disais plus qu'il avait des torts envers moi, et, quand bien même il en aurait eus en m'influençant ainsi, avais-je le droit de m'en plaindre? Qu'était, auprès de la vertigineuse existence qu'il m'avait révélée, celle que je

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menais autrefois? Non, je ne regrettais rien. Mais, de même que tous les faibles, j'avais besoin d'un excitateur. Livré à moi seul, je voyais mal et je sentais moins. Observateur, éloquent et passionné, Tyler rendait tout plus intense; il doublait le prix de la vie. Privé de mon ami, abandonné de mes parents et de mes compagnons, malade, sa.ns cesse en guerre avec ma maîtresse et retombant à des raccommodements avilis, je traînais des journées misérables et mornes, sans passion, sans joie, sans ivresse. Toute ma ferveur magnifique, jadis soutenue, s'écroulait dans une misère intérieure, une sécheresse, une mesquinerie qui m'écœuraient. Incapable de travail et de repos, comme incapable de plaisir, je végétais sourdement. J'en voulais à Tyler d'avoir rompu avec moi, sans même me rappeler que la rupture venait de moi, et lui pardonnais tout parce que je désirais le revoir.

En face d'une femme que l'on aime, on devrait toujours s'observer, comme devant une ennemie future. J'avais laissé voir à Emma mon affection pour Edouard Tyler.

Pour se venger de moi, elle se plut à me raconter des infamies sur son compte. Ces récits me torturaient parce que j'y croyais à demi. La conduite d'Edouard était si étrange, et ses théories n'autorisaient-elles pas les pires actes?

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Entre le remords d'avoir cru à ces calomnies et le doute qu'elles ne fussent vraies, mon cœur et mon intelligence se déchiraient. Ah! comme j'aurais dû courir à mon ami, le presser dans mes bras, le supplier de me défendre, et lui montrer qu'il restait pour moi ce qu'il avait toujours été. Le temps passait, mes plus nobles résolutions fondaient comme une neige au soleil, et je m'obstinais dans un entêtement stupide.

Un matin, à mon réveil, je reçus ime lettre. L'enveloppe portait l'écriture de Tyler.

J'ouvris à la hâte, et en frémissant, le billet. Voici ce que j'y lus :

« Mon ami, je n'ignore rien de votre vie. Ne croyez pas que j'aie l'intention de vous en blâmer. Je ne suis pas im moraliste. Mais il m'est impossible d'oublier que c'est grâce à moi que vous la vivez. J'ai facilité lanaissanced'un caractère queje soupçonnais en vous. Je vous croyais plus fort et plus riche d'énergies. Au lieu de vous donner la liberté, j'ai fait de vous un esclave. Je suis las de moi-même et las de ma destinée. Vous ne me reverrez pas. C'est de la vie que je m'arrache maintenant, de la vie, maîtresse trop brûlante et caressée avec trop de frénésie. Une fois encore, que mon exemple vous influence! Rappelez-vous que ce qui me tue, c'est mon œuvre, c'est vous. Je n'ai qu'un moyen de vous rendre odieuse madame

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de Belluire, et de vous redonner le goût d'une existence qui, seule, était bonne pour vous. J'ai exagéré la valeur de votre caractère, comme celle, de tant d'autres. Je me suis trompé, je paye mon erreur. N'oubliez jamais que vous m'avez tué, et croyez que j'ai eu pour vous l'amitié la plus vraie et la plus sincère. »

Cette lettre me bouleversa. Tyler s'était tué! Je m'élançai comme un fou, je courus à son hôtel meublé, montai l'escalier quatre à quatre, heurtai la porte à coups de poing sonores.

— - Entrez, dit une voix bien connue et dont l'accent me soulagea : Tyler vivait encore.

J'entrai dans la chambre. Très pâle, vêtu de noir, il reposait, étendu sur son lit. Des roses blanches et jaunes ouvraient sur la table, dans un verre à Champagne, auprès de la tête de mort, leurs coupes voluptueuses et entr'ouvertes, comme haletantes d'un grand effort.

— Vous n'êtes pas blessé? m'écriai-je.

— Mais non !

Il se levait en souriant. Je pensais que sa missive était une comédie et je lui en voulu de m'avoir joué. Je reculai pour ne pas serrer sa main et je demandai, avec une hauteur insolente et glaciale :

— Alors, que signifie ce singulier billet?

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Il me tutoya pour la première fois :

— Mon pauvre Armand, ne prends donc pas ton air polaire! Je t'ai écrit que j'allais mourir, rien n'est changé à cette rosolution. Seulement, je n'ai pas eu le courage de me tuer sans te revoir. C'est ma dernière erreur et ma dernière faiblesse.

Dans la lumière plombée qui descendait du ciel pluvieux, je vis combien il était affecté et las. Ses yeux inquiets, brûlants et fiévreux, ses paupières cernées, son teint blafard, ses mains frémissantes me révélaient mieux que des paroles, à quel point avaient été pénibles ces derniers mois. Nous étions tous deux pareillement usés, défaits et nerveux, et nous nous regardions comme se regardent des ombres sur les bords du Styx.

— Vous ne voulez pas dire que vous comptez vous tuer? murmurai-je d'une voix brisée.

— Oui, je vais le faire, maintenant que je vous ai vu. Vous êtes plus beau que jamais, Fierval. Savez-vous que c'est A'otre beauté qui m'a plu, votre tête impérieuse de jeune César? Je rêvais de faire de vous un homme supérieur. Intelligent, beau et volontaire, que n'eussiez-vous pas accompli? Est-ce assez étrange ! Voilà que je vais vous raconter mes songes. Vous attendiez-vous à trouver en moi un rêveur? Ce sont nos rêves qui empoisonnent notre vie. Bons ou mauvais,

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beaux ou laids, ils sont toujours funestes. J'ai voulu aussi agir sur Valentin de Brunel. Il a joué, il a volé, et il s'est tué. Vous vous ruinez pour une femme méprisable. Et vous ne savez pas tout! Ma vie est lourde dans ma main qui la soupèse. Que de femmes ont souffert de m'avoir connu ! Pourquoi ai-je été doué de cette étrange puissance de séduction et de ce besoin immodéré de plaire qui ont attiré tant d'êtres? Tous ont voulu m'aimer, tout se sont attachés à moi, qui ne m'attachais à rien ni à personne. Je les ai bouleversés. Mon entrée dans leur existence en a été une date fatale. C'est pour cela que je me dérobe, que je me fuis. Après vous, un autre viendra à moi, qui m'aimera comme vous m'aimez. Lui aussi voudra me suivre et m'imiter. Que fera-t-il? Volera-t-il?

Assassinera-t-il ? Mon influence aurait été admirable sur les forts, elle les aurait renforcés. Je n'ai trouvé que des faibles, je les ai détruits. Comme ils se pressent douloureusement dans ma mémoire, les êtres que j'ai aimés et qui m'ont aimés, comme leurs yeux me font mal! Ils me demandaient ma pitié, je ne leur ai donné que mon mépris! Il marchait, en parlant, dans cette chambre nue, austère et triste. Une pluie chaude et cinglante battait les vitres. Tout se taisait dans la rue déserte. Les oripeaux de carnaval semblaient plus poussiéreux et plus fanés

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contre le mur blanc. La tête de mort bâillait d'ennui. Les roses se desserraient avec lenteur, comme des bouches frissonnantes dans un baiser d'adieu, cruellement prolongé. Tout sentait l'abandon, le renoncement, la lassitude, l'inespérance.

— Je ne veux pas que vous mourriez, criai-je, je croirais vous avoir tué!

— C'est ce qu'il faut, répondit-il, il importe que ma fin vous donne du remords, et que ce remords vous sépare de votre maîtresse. Je dois me sacrifier à vous, je dois m'effacer devant votre vie, et je suis heureux de vous donner cette preuve d'une affection dont vous avez toujours douté. Je disais tantôt être demeuré sans attaches. Je mentais, je me suis attaché à vous. Mon éloignement volontaire vous apprendra combien j'ai souffert de votre conduite. Certes, quand je vous ai rencontré, je ne me plaisais qu'à jouer de mon influence, il m'amusait de vous voir naître à la passion. Mais votre douceur, votre loyauté, votre instinctive noblesse me touchèrent plus que je ne saurais l'exprimer. A ma grandissante angoisse, je compris peu à peu la profondeur de ma sympathie. J'avais peur de vous conduire ainsi et si loin. Si je n'avais pas tant tenu à vous, pensez-vous que votre liaison avec madame de Belluire m'eût été à ce point pénible? Et puis, le sacrifice définitif est la seule

ivresse à laquelle je n'aie point encore goûté. Peut-être est-il la suprême couronne d'une vie. Quand on n'a vécu que pour soimême, j'estime qu'il est doux de mourir pour autrui. Du moins, ma destinée n'aura pas été entièrement inutile. Vous retrouverez votre solitude, vos livres, vos travaux, et vous vous souviendrez de moi. Je ne serai pas enterré dans le fumier d'un cimetière, mais au fond de votre cœur.

— Et si, par dégoût de cette vie injuste, je roule davantage dans le désespoir, si je me perds à jamais pour me venger de vous et de moi-même; si votre mort, -au lieu de me sauver, m'achève...

— Vous ignorez encore quel empire les morts ont sur nous et combien est puissante leur secrète influence. Avant de vous détruire vous penserez à moi, et vous craindrez de déplaire à mon ombre, qui continuera, peut-être, à vous regarder vivre.

— Mais, vous n'aurez pas le courage de renoncer aussi vite à cette terre que vous adorez...

— ...Toutdésirer, tout mépriser ! répondit-il d'une voix lointaine. J'ai trop aimé la vie, je l'aime trop encore pour ne pas devoir la rejeter, comme un vêtement désormais inutile. Que deviendraient donc ma volonté et ma puissance si j'avais peur de mes idées? Un homme qui se suicide parce qu'il souffre,

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est un lâche, mais celui qui s'arrête en pleine joie et par devoir, n'est-il pas un héros? Que nos morales sont restrictives, et comme l'on comprend peu l'énorme diversité de la vie! Qui, connaissant toute ma conduite, oserait me blâmer?

Je pris ses mains dans les miennes, je les serrai, je l'adjurai de vivre :

— Pensez donc, Tyler, que vous ne verrez plus rien de tout ce que vous aimez, pensez que votre atroce volonté va faire de vous un bloc immonde, insensible, aveugle et sourd, qui se décomposera et s'effritera entre quatre planches pourries. Songez à la douceur des cieux, au mouvement des vagues, aux formes des fleurs, aux crépuscules d'automne, à la ■ïéérie des voyages. Rappelez-vous ces fêtes qui vous plaisaient, où l'éclat des lumières polit la courbe des épaules, où de tant de femmes mêlées monte un parfum intime et moite, grisant comme un plaisir! Renoncerez-vous aux premières émotionsde l'amour à cet émoi charmant qui nous trouble, quand celle que nous aimons va venir et que nous l'attendons? N'êtes-vous plus assez jeune pour être ivre d'un baiser, de la bouche qui vient à la vôtre, l'aspire, la boit, la mord, la fait sienne? Vous adoriez naguère l'orgueil que donne la course folle d'un cheval qui vous emporte à travers une plaine et que l'on sent sous soi, en même temps sauvage

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et soumis, indompté comme vin torrent et obéissant comme l'argile ; vous vous passionniez à suivre, dans les yeux fixes des joueurs, le vertige du risque et la naissance du désespoir; vous avez aimé les foules, la débauche, l'austérité et la contrainte, l'été à Alger, l'hiver à Saint-Moritz, la tiédeur de Madère, le ruissellement de la lune sur la mer sans forme, par ces nuits où retentit seul le bruit monotone de l'hélice, — et vous quitterez tout cela! Vous n'aurez donc plus d'ami nouveau sur qui essayer la séduction de votre influence et de vos étranges théories? Mais je vois que rien ne vous retiendra, ni mes plaintes, ni ma douleur, ni la joie de recommencer une existence nouvelle, de se sculpter comme une Statue et de se parfaire comme une oeuvre d'art, ni l'orgueil, ni les jouissances de la volupté, ni les femmes, ni la peur! Quel homme êtes-vousdonc ? Ah ! vousn'êtes même pas un homme, vousn'êtes qu'un automate régi par ime merveilleuse intelligence!

Tuez-vous donc, Tyler, tuez-vous vite, vous ferez bien, j'allais commencer à vous mépriser !

— Obtenir votre mépris! J'aurais peutêtre oublié de me donner ce but ! Du moins, il m'aidera à mourir. Qu'aurais-je à faire ici si vous me méprisez? Pourtant, vous auriez tort, je ne suis pas un automate. Rien n'a entravé la force immense de mon instinct.

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Je l'ai tantôt surmonté, tantôt endigué, mais souvent je l'ai laissé jaillir de moi comme un fleuve, dans toute la frénésie de son élan, sans restrictions, ni épouvante. Non, Fier\"al, l'excès de culture ne tue pas l'instinct, il ne l'annihile que chez les êtres incomplets et que dévore leur cerveau.

Mais ai-je été un de ceux-là?

— Vous parlez comme si vous étiez déjà mort...

— C'est que je le serai bientôt.

— Eh bien, non ! vous ne le serez pas ! Je vous défendrai contre vous-même, je ne vous quitterai pas une minute, je vous arracherai à vous, à la puissance destructrice de votre implacable esprit!

— Rien, ni personne m'ont jamais empêché d'accomplir une décision prise. Vous ne pouvez plus rien pour moi... que de ne pas rendre inutile mon sacrifice !

Je me jetai à ses pieds, je le suppliai d'avoir pitié de moi et de lui, je le sommai de vivre, je pleurai. Il souriait doucement :

— Mon ami, quand je serai mort, vous ferez mettre sur ma tombe la statue de Protée. Cette lointaine figure m'a toujours passionné. J'ai rêvé d'être dans la vie morale ce qu'il a été dans la légende. J'aurais voulu tout connaître et tout devenir, être non plus un homme enfermé dans ses limites et écrasé par le déterminisme, mais l'huma-

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nité, participer à tous ses désirs, à tous ses. tourments, à toutes ses formes, à tous ses émois, à toutes ses vertus, à tous ses crimes... On ne devient pas Protée, raon ami : je ne fus que pasteur de phoques, et mes phoques ont été bien dépravés...

Il alla en riant, sur le palier, demander, me dit-il, son repas.

Je n'eus pas une seconde de méfiance.

Une détonation éclata. Je courus avec un cri d'épouvante. Edouard Tyler gisait sur le sol, la tête fracassée, les yeux fixes, dans une mare de sang et de cervelle broyée.

Qu'ajouterais-je à ce récit? Mon ami avait raison; je ne pus revoir Emma de Belluire, je quittai Paris, mes dernières relations, je vins m'enfouir au bord de la mer, dans cette petite maison que j 'habite encore aujourd'hui et que je ne quitterai plus. J'ai repris mes livres, ma musique. Mais ce qui autrefois possédait à mes yeux la magie du style, le charme de l'expression, a maintenant l'amertume sauvage et douce de la vie. Je vois par delà les mots, les métaphores, les accords, le regard trouble et mystérieux de ma maîtresse, le sourire aigu et fatigué de Valentin de Brunel, le pâle visage grave, profond et décidé d'Edouard Tyler. O ciel! que de cadavres nous portons en nous ! Je respire dans l'air du soir saturé de parfums et de cendres, l'odeur de leur décomposition.

EDMOND JALOUX

Ils sont là, mêlés à l'air léger, au murmure sourd des cyprès, qui se pétrifient, à la lueur inanimée de la lune. Dans l'ombre qui grandit et qui m'étouffe, vais-je, comme Lazare à la voix du Christ, sortir de ce sépulcre et revoir la vie chaude, dorée, pressante et folle? Y a-t-il encore des femmes voluptueuses, des chevelures dénouées, des plaisirs, des rires et des crimes sur cette terre que j'ai quittée? Le monde est fini pour moi; j'allume ma lampe, j'ouvre un livre, aucun bruit n'irrite le silence, une paix sans repos s'étend sur la campagne déserte, des roses tombent du balcon, et bleuâtres comme la joue d'un cadavre, je rentre dans le tombeau, j'y retrouve Edouard Tyler, souriant et inquiet, m'entraînant comme autrefois, mais il ne me mène plus à la vie, et ce que je vois derrière son geste, c'est le grand fleuve où roulent les morts!

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