UNE SOIRÉE CHEZ LES SPIRITES
A André Favory,
La voiture de mon ami devait venir me prendre à six heures : à six heures et demie, elle n'était pas encore là. Je commençais de m'inquiéter, connaissant de longue date l'exactitude de Ralph Tuccory. Le bruit d'un véhicule me fit mettre le nez à la fenêtre de l'hôtel. Ralph sautait d'une carriole de paysan, attelée d'une bête osseuse et haute sur jambes, qui repartit au grand trot. Mon ami parlementa à la porte, et je vis, l'instant d'après, un boy s'élancer dans la rue. Ralph s'excusa en entrant; sa voiture avait versé dans un fossé et son cheval s'était tué net. Heureusement qu'un fermier qui venait en ville s'était trouvé juste à point pour l'aider à sortir des ruines de son équipage et me l'amener.
— Je m'attendais bien à quelque chose
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de ce genre, murmura rêveusement mon ami. Chaque fois que je vais chez eux, j'ai quelque ennui. Mais ce que l'on voit dans leur maison est si curieux que l'on peut bien accepter d'avoir des anicroches en route...
Eux, c'étaient les gens chez qui nous alhons. Ils habitaient, hors de la ville, une maison située en pleine forêt, au bord du fleuve. Je ne les connaissais pas encore, mais Ralph tenait beaucoup à m'introduira dans leur société.
— De charmantes personnes, disait-il, peut-être un peu excentriques, mais délicieuses. Et puis, quand on est chez elles, on ne sait jamais ce qui va arriver d'incroyable !
J'avais fini par démêler que ces personnes charmantes s'occupaient de spiritisme, mais fort discrètement et sans le moindre charlatanisme. Ou mieux, elles ne s'en occupaient plus.
— Quand on a fait venir trop souvent les esprits, m'expliqua Ralph d'une voix basse et comme s'il avait peur que quelqu'un écoutât, c'est très ennuyeux, on ne peut plus les faire partir. Alors les Hoxley ont renoncé à les évoquer. ISIaintenant, chez eux, on exécute de petits concerts; ils ont généralement des pianistes remarquables... Je suis assez lié avec un chimiste qui cherche la pierre philosophale et avec un ingénieur
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qui prétend avoir été un des amants de Cléopâtre...
— Allons donc! Il se moque de toi!
— Tu verras si les souvenirs qu'il a d'elle ne sont pas d'une extraordinaire exactitude!
Je regardai Ralph; il ne riait pas. J'ai conclu qu'il avait bu un coktail ou deux de trop. Le boy vint nous avertir que la voiture était en bas. Le cocher avait l'air d'un missionnaire : longue barbe embroussaillée, yeux creux et brûlants, figure ascétique.
— Si nous n'allions pas chez eux, me confia Ralph, je suis sûr que le cocher n'aurait jamais eu une tête aussi extraordinaire!
Au sortir de la ville, on entrait tout de suite dans la forêt. De larges avenues la coupaient dans plusieurs sens. Des arbres énormes montaient vers le ciel, comme des Titans ; chênes, hêtres rouges, érables, sapins, s'entassaient, s'écrasaient, mutuellement, luttaient à qui boirait la lumière. Des troncs morts, tombés en travers, mais retenus par les branches voisines, demeuraient suspendus, allongeant des squelettes ligneux au milieu des rameaux foisonnants.
Le soleil couchant inondait la forêt; une couleur d'acajou se répandait sur les feuilles déjà empourprées par l'automne, sur les mousses velues. Nous passâmes près d'un étang; un chevreuil mort gisait dans un fourré, son joli corps fin et roux mêlé aux
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fourrures rousses de la forêt. Des nuages se rouillaient comme si l'humidité qui montait du sol eût oxydé leurs légères armatures d'acier.
Nous roulions depuis un moment dans un chemin creux, quand le cocher arrêta brusquement son cheval.
— Je crois que je me suis trompé de route, fit-il.
Nous revînmes lentement, sur nos pas; notre missionnaire, un à un, obser\''ait les arbres entre lesquels nous passions. Nous revîmes l'étang au chevreuil; le cheval fit un brusque écart et partit au galop. Un arbre mort, couché par terre, l'avait brusquement efirayé.
— Je commence à m'y reconnaître, nous sommes dans la bonne voie, dit Ralph, paisiblement.
— Tant mieux ! m'écriai-je, car j'éprouvais depuis quelques minutes une grandissante angoisse.
Un quart d'heure après, nous arrivâmes.
La voiture entra dans un vieux parc planté de sapins; une odeur de feuilles pourries, de champignons et de moisissures se répandait dans l'air. J'aperçus au passage ime fontaine bleuâtre ornée d'un dauphin cambré qui tordait sa queue. Comme une lanterne l'éclairait, je m'aperçus avec stupeur que ce dauphin portait un large masque de velours
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noir, sous lequel s'ouvrait sa gueule camuse et béante.
Des gens à notre approche sortaient avec des lampes de la maison. Je vis confusément qu'elle avait deux étages; le porche en était surmonté d'une sorte de loggia, très profonde, que soutenaient six colonnes de marbre vert, d'une couleur pourrissante. Des serviteurs nous firent entrer dans une spacieuse antichambre et nous débarrassèrent de nos manteaux. Puis nous pénétrâmes dans une salle à manger, où nous fûmes invités à nous restaurer, si nous n'avions pas dîné encore. Des viandes froides, des pâtés, des langoustes, des fruits étalaient sur un buffet leur sympathique nature-morte. Je mangeai avec appétit une aile de poulet; Ralph se servit abondamment de vin rouge.
La salle à manger était tendue d'une sorte de velours blanc, encadré de baguettes d'ébène; de place en place, une icône russe ou byzantine, anciennement dorée, aujourd'hui noircie et encrassée par le temps. Au milieu de la pièce, une table de chêne s'appuyait lourdement sur des pieds à griffes de lion. Comme je m'approchai d'elle, elle craqua sourdement. J'eus un mouvement de recul. Au même instant, une bougie s'étant consumée jusqu'au bout, la bobèche éclata. Ralph et moi, là -dessus, nous abandonnâmes nos victuailles et nous demandâmes à être
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introduits au près des maîtres de maison. A ces mots, le valet de chambre à qui nous nous adressions devint livide et répondit que Mrs. et M. Hoxley nous attendaient. Il semblait que ce mot de maîtres de maison l'eût terrifié comme si cette étrange demeure en eût dissimulé d'autres.
Nous suivîmes un couloir étroit; une lanterne chinoise à pendeloques de perles éclairait la matière dont les murs étaient faits; un verre épais, glauque, opaque, divisé en losanges à facettes. Mon ami tourna à gauche. Je me trouvai dans un énorme atelier, d'une hauteur de deux étages environ et dont le plafond de chêne noirci était traversé par de grosses poutres.
Une vingtaine de personnes, assises ou debout, causaient à voix basse. Je fus si frappé par la tranquillité de leur allure, par la discrétion de leurs gestes et de leurs paroles que je crus que Ralph avait voulu se moquer de moi.
Mon ami me présenta au maître de maison, à sa femme et à sa sœur, trois personnes tranquilles, d'air doux et inofïensif. Mr. Hoxley n'avait rien de spécial qu'une grande difficulté à employer des expressions justes.
— Je suis très... très satisfait, me dit-U, de vous... contempler ici. Une maison confortable, Monsieur... Et à bon droit, elle se
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considère à présent comme la vôtre. . .Une véritable niche à lapins. Monsieur : il ne pleut jamais dans les chambres... Notre ami Ralph a... discouru longtemps sur vous, sur votre génie... catégorique! C'est quelque chose d'extraordinaire que notre ami Ralph : c'est... c'est un homme pour nous"..
J'étais si abasourdi par les paroles de Mr. Hoxley que je l'aurais laissé bavarder ainsi sans l'interrompre, mais sa femme le tira par le bras. Il eut encore le temps de prononcer cette phrase mémorable :
— Souvenez-vous de... l'auge, Monsieur, mettez-y pied chaque fois que le désir vous poussera de son havre, de son... réceptacle. Chacun ici porte... turban : tenez-vous le pour dit. Monsieur. J'entends par là, je... sous-en tends serait plus exact... N'importe, Monsieur !
On me présenta à une jeune fille, si blonde, maigre et vaporeuse qu'elle ne semblait pas avoir d'arêtes précises et se mêler à l'air ambiant. Elle s'appelait Miss Honoria Mills. Elle me demanda s'il y avait beaucoup de fantômes dans ma maison, et sur ma réponse négative, elle me tourna le dos avec mépris.
Je fus ensuite aiguillé sur un homme de belle prestance, d'une quarantaine d'années, qui avait un masque énergique de centurion romain.
— Mon cher Parkington, dit Ralph, mon
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ami Benedict ne veut pas croire que vous a5àez été l'amant de Cléopâtre.
M. Parkington eut un petit rire sec.
— Qu'y a-t-il d'étonnant à cela? Aujourd'hui Monsieur, je suis encore si troublé par le souvenir de cette femme, qu'il m'est impossible d'en aimer une autre! Et tenez, je ne peux même pas sans horreur, entendre le nom... d'Antoine!
Il le prononça lui-même, avec une expression d'épouvante et de dégoût et sur un ton extrêmement bas.
— Hum, fis-je, passablement interloqué. Et avez -vous assisté à la mort de Cléopâtre ?
— Oh ! non, répondit simplement M. Parkington, j'étais déjà mort moi-même. Je n'ai pas survécu à la bataille d'Actium ! Il y a peu de temps que j'ai appris sa mort!
• — Il y a peu de temps? Trente ou quarante ans, je pense?
— Oui, trente-cinq ans! Depuis que j'habite de ce côté-ci..,
A ce moment, un remous se produisit dans les différents groupes. Une longue personne, évidemment phtisique, aux pommettes rouges et aux yeux cernés, s'était approchée d'une table et commençait de dessiner. On se pressait autour d'elle.
— IMiss Barland les sent venir, chuchotait-on.
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— Elle ne sait pas dessiner, me dit M. Parkington, à l'oreille.
J'aurais répondu que je m'en doutais bien, rien qu'à voir les informes gribouillages que traçait Miss Barland. Je dois dire cependant qu'ils se précisaient peu à peu. Je finis par y distinguer la caricature encore informe d'une personne présente : ime dame fort grosse aux cheveux d'un blond artificiel. Miss Barland en faisait une sorte de crapaud convulsé, aux yeux énormes, et comme gelés d'horreur. Mais le dessin terminé, on s'aperçut que ce monstre bizarre tenait une torche en feu...
.A cette vue, la dame aux cheveux oxygénés poussa im cri d'épouvante et se mit à trembler. Nous nous empressâmes autour d'elle :
— C'est inouï! Personne ne savait cela! grommelait-eUe.
— Quoi? quoi?
— Il y a bien longtemps, très loin d'ici, j'ai causé, sans le vouloir, avec une torche, la mort de la personne que j'aimais le mieux. C'est effroyable!... Personne ne l'a jamais su!...
Laissez-moi m'en aller! cela vaut mieux...
La pauvre femme affolée disparut. Son départ ne causa aucune émotion. Seule, Miss Mills baîUa et dit paisiblement :
— On s'ennuie beaucoup ici, ce soir, ne trouvez-vous pas?
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Pour moi, je me sentais mal à l'aise. Il me semblait que mes poumons respiraient une odeur délétère. Je m'éloignai des magnolias.
Il y eut un nouveau remous. IVIr. Hoxley s'approcha de moi :
— Justement, Monsieur, je voulais vous... souffler ceci... Un de nos amis, un Polonais, Monsieur Grouchowsky, a bien voulu...
descendre à notre désir... Il va gesticuler un peu de musique, vous savez, ces airs de Chopin qui sont si... illuminants, si... gazeux... De véritables solfatares pour l'intellect. Monsieur. . . C'est un apprivoiseurdemorceaux très spécial que notre ami... très justement pathétique... un génie fort... vraiment... très...
Je crus que Mr. Hoxley ne sortirait jamais de son discours.
Je le regardai. Il souriait toujours de son air doux :
— Excellent! conclut-il.
Cependant, le pianiste s'avançait : l'être le plus long, le plus émacié qui se pût voir, voûté, chancelant, blême, avec une crinière de cheveux d'un roux déteint, l'air d'un lion de ménagerie.
Il se mit au piano et commença de jouer en vrai virtuose, une valse brillante, mélancolique, ardente, lassée, véhémente...
Mais alors, il sepassaquelquechosed'inouï ; une terreur indicible se répandit de groupe
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en groupe: Mr. Hixley claquait des dents, des femmes s'enfuyaient. Miss Barland s'évanouit, Miss Mills criait d'une voix de tête : « Je préfère m'ennuyer! Je préfère m'ennuyer ! »
Un bruit formidable, cependant, couvrait toutes ces rumeurs, car, dès que les premiers accords se furent dissipés dans l'air, un effroyable et formidable écho se leva pour leur répondre; et écrasant les rythmes de la valse, nous entendîmes tous, distinctement, les accents de la Marche funèbre retentir en tempête et comme si des milliers de mains, sur des centaines de pianos, l'eussent en même temps jouée!
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