‹ ProtéeChapitre 11 sur 11 · SCENE V · texte numérisé non relu

SCENE V

Le navire approche. Il est garni de Satyres qui le poussent avec leurs rames. Et pour plus de commodité il est monté sur des roulettes.

MENELAS. — Et quelles sont ces belles nymphes aux bras blancs qui conduisent notre esquif ? BRIND OSIER. — Les servantes qui dormaient avec moi.

Ce sont elles qui nous serviront de mariniers.

Le favorable Auster souffle et le jour nous fera voir

les rivages blanchissants de la Grèce.

On pose une planche pour V embarquement.

MÉNÉLAS. — Monte, Hélène.

BRINDOSIER. — Mais, dis-moi, n'as-tu pas promis à cette Nymphe

Brindosier et à ses Satyres de les emmener avec toi ? MENELAS. — C'est vrai, je l'ai juré, mais le bateau n'est pas assez grand.

BRINDOSIER. — Il faut tenir son serment. MENELAS. — J'ai juré par Zeus, mon beau-père. Cela n'a pas d'importance. Entre parents on n'y regarde pas de si près.

Mais il me reste le dernier rite à accomplir.

On lui apporte un pot de peinture et du bout du pinceau il pose la prunelle au milieu de V œil du bateau.

Reste ouvert, œil vigilant ! Jour et nuit, soir et

matin,

Vers les feux, vers les étoiles, vers les amers.

Guide-nous, gros œil patient de la nef surchargée qui

nous contient,

Submergée jusqu'aux épaules au sein nerveux de ces

mers que notre éperon laboure.

Tous deux montent à bord ; on retire la planche.

CHŒUR DES SATYRES hissant la voile. —

Hé — hho !

Hé — hhé — hé éhhé — hé hho !

Hé hho !

Hé hho !

Hé hho!

MÉNÉLAS. — Nous ne bougeons pas.

LE SATYRE-MAJOR, au gouvernail. — Nous

sommes ensablés !

HÉLÈNE. — Ménélas, rends les lunettes à Protée.

MENELAS. — Jamais ! Ce que j'ai pris par la force,

je ne le rends que par la force.

LE SATYRE-MAJOR. — Faites la souille.

On fait la souille inutilement.

MÉNÉLAS. — A l'aide, Jupiter !

Coup de tonnerre. IRIS, toute garnie de plaques d'or et de clochettes, en un costume qui rappelle assez celui des danseuses Siamoises, tombe du ciel au bout d'une ficelle. Elle attache le crochet auquel elle est suspendue au crochet correspondant de l'île, et le tout monte au ciel en tourbillonnant au milieu de V admiration générale. L'île en s' élevant découvre PROTÉE qui est assis sur une chaise, en proie à un grand abattement. La nef reste seule au milieu d'une vaste étendue de linoléum.

BRINDOSIER. — Merveille !

MÉNÉLAS. — Merci, Jupiter !

LE SATYRE-MAJOR. — La mer est libre !

AUTRES SATYRES.^ Libre ! Libre ! Libre ! Libre !

MENELAS, se portant à l'avant. — Barre à bâbord,

cinq points !

LE SATYRE-MAJOR. — Barre à bâbord, cinq

points !

LES SATYRES. — On bouge ! On bouge ! On part !

On part !

MÉNÉLAS. — La brise n'est pas assez forte ! Toutes

les rames à la mer !

LE SATYRE-MAJOR. — Toutes les rames à la

mer ! (Coup de sifflet.)

Attention !

Souquez !

Une, deux ! Une, deux !

LES SATYRES, chantant à gorge déployée.

jyLarguerite, elle est malade !

Il lui faut le médecin !

Marguerite, elle est mala a de, Il lui faut aut aut, il lui faut aut aut, Il lui faut le médecin !

MÉNÉLAS. — O Nymphes, quelles voix célestes ! quelle délicieuse mélodie !

LE SATYRE-MAJOR. — Sciez, les enfants ! LES SATYRES de même.

Le médecin qui la visite ..

Lui a défendu le vin.

jyLédecin, va-t-en au diable, Si tu me défends le vin.

J'en ai bu toute ma vie, J'en boirai jusqu'à la fin.

bis.

bis.

Si je meurs, qu'on m'enterre, ..

Dans la cave où est le vin.

Les pieds contre la muraille ^ .

Et le bec sous le robin.

S'il en tombe quelques gouttes, . .

Ça sera pour me rafraîchir.

Et si le tonneau défonce / , .

J'en boirai à mon plaisir.

MÉNÉLAS lève la main,

LE SATYRE-MAJOR. — Rentrez les rames !

Où allons-nous, les enfants ?

UN SATYRE. — En France !

UN AUTRE. — A Bordeaux !

LE SATYRE-MAJOR. — En Bourgogne ! Une fois

que nous nous serons débarrassés de cet imbécile.

Entendez le vent qui ronfle dans la toile !

C'est Bacchus lui-même qui nous reprend et nous

fait signe !

CHŒUR DES SATYRES. — En Bourgogne ! En

Bourgogne ! Vive le vin Bourguignon !

LE SATYRE-MAJOR. — Allons planter le vin de Beaune !

MÉNÉLAS. — Barre à bâbord, deux points ! LE SATYRE-MAJOR. — Barre à bâbord, deux points.

UN SATYRE. — Je ne m'arrête pas avant Châlons ! UN AUTRE. — J'ai soif à mettre la mer à sec ! LE SATYRE-MAJOR. — Quel est le vin le meilleur, les enfants ?

LE CHŒUR. — C'est celui de la Côte qui est entre Beaune et Dijon !

LE SATYRE-MAJOR. ^ Quelle est la terre la meilleure, les enfants? La plus noire, la plus grasse, la mieux fumée ?

MÉNÉLAS. — La brise faiblit.

LE SATYRE-MAJOR. — Sifflez pour la brise.

Ils sifflent.

LE CHŒUR. — Une terre sèche et grumeleuse comme du lait caillé, et pleine de cailloux calcaires

Qui gardent la chaleur comme des briques Afin que la grappe lourde et dormante cuise des deux côtés.

LE SATYRE-MAJOR. — Quelle est la terre la meilleure, les enfants ?

LE CHŒUR. — Une terre maigre dont l'os saillit Comme les vaches qui sont bonnes laitières dont saillit l'os de la hanche.

MÉNÉLAS. — Le vent mollit.

CHŒUR DES PHOQUES, surgissant autour de

la nef. — Floue ! floue !

L'île de Naxos a été enlevée au ciel, il y a du bon pour

des phoques !

Floue ! floue !

Une de moins ! moins y a d'îles, mieux eela vaut pour

les phoques. Hourra !

Floue ! floue !

Le vieux Prêtée a perdu ses lunettes, hourra ! nous

n'extrairons plus de raeines earrées, hourra !

Floue ! floue !

La mer est libre ! la mer est libre ! Elle est libre et nous

sommes dedans !

La sentez-vous frémir et frissonner? Sentez-vous ce

coup de reins qui nous envoie à huit pieds dans

l'air !

Hourra ! Hourra !

Quel bond ! quelle détente !

Elle est libre et nous sommes dedans ! elle est infinie

et nous sommes dedans ! il y a plus ici à boire qu'un

coup de vin ! Youp , youp, youp, hourra ! Youp, youp,

youp, hourra !

La nef disparaît suivie des Phoques.

PROTEE seul au milieu de la scène. — Et vous trouvez eela raisonnable ?

Quelle folie dans tout cela ! quelle dérision des choses sérieuses ! quelle farce stupide !

Voilà Jupiter qui a besoin de son Hélène pour en faire une étoile,

Et c'est vrai qu'il y a une place vide au ciel qui ne fait pas bien entre les Dioscures.

Est-ce qu'il pense une seconde à mes droits sacrés de propriétaire ?

Ou du moins est-ce qu'il va se donner la peine de piquer la pécore au milieu de mon petit jardin, où elle est cependant bien visible ?

Point. Comme une servante sans attention, comme une hirondelle sans souci qui pour une mouche enlève toute la toile d'araignée.

Voilà Iris, on lui a dit Hélène, et c'est toute ma propriété au ciel qu'elle emporte !

Elle est au ciel maintenant, ma jolie petite île de Naxos, avec toutes ses collections et ses six plants de tabac !

Allez donc l'y chercher !

Elle est au ciel et les vagues de l'azur blanchissent contre ses récifs.

Pour moi me voilà seul, ruiné et sans lunettes. C'est bien, je m'en vais, je quitte la surface, on ne me verra plus !

Je plonge, nunc est bibendum !

Je prends ma retraite à l'étage au-dessous ! dans un monde plus tranquille, j'habite un grand palais de bulles d'air au milieu des coraux, des éponges et des holoturies !

Adieu, Ménélas, bon vent ! bon voyage, navigateur !

C'est pour cela qu'il a pris Troie !

Pour débarquer sur la rive de Laconie cette chèvre camuse et ce plein chargement de bêtes à cornes ! Où est le bon sens dans tout cela ? Je vous le demande. Où est la justice ? Où est le bon ordre et le bon tempérament ?

Et dire qu'il en sera toujours ainsi tant que le monde sera gouverné par les poètes ! Ah, ça n'est pas près de finir !

Quel malheur ! Quel malheur !

Il s abîme.

En Allemagne, 1913.

Page 1