‹ ProtéeChapitre 3 sur 11 · SCÈNE II · texte numérisé non relu

SCÈNE II

MÉNÉLAS. — Qui es-tu ?

BRINDOSIER. — Salut, fils d'Atrée et gendre de Jupiter !

MÉNÉLAS. — Comment me connais-tu?

BRINDOSIER. — Qui ne connaît Ménélas et la vengeance qu'il a tirée de Priam?

Toute la mer, bleu-sur-bleu, est emplie de ta gloire !

Abats cet arc.

MÉNELAS. — Es-tu de la bande aussi de ces sauvages ?

BRINDOSIER. — Je ne suis qu'une pauvre Nymphe, et ma mère m'appelait Brindosier, A cause de mes mœurs rustiques et de mon simple langage.

MÉNÉLAS. — Allons, une Nymphe à présent ! Et ce sont des cornes que je vois sous tes cheveux ? BRINDOSIER. — A peine. De tout petits cornichons d'écaillé blonde, un simple ornement.

Et vous ne me ferez pas croire qu'un homme comme vous

N'ait jamais rencontré de nymphe dans sa vie? Abats cet arc, héros, qui me fait frémir ! MÉNELAS, abaissant son arc et la main sur son épée. — Tout cela n'est pas clair.

Mais je n'ai peur de rien. Il n'est pas né, celui qui m'enlèvera celle que je tiens par la main ! BRINDOSIER. — Qui est-ce ?

MÉNÉLAS. — Ecoute. Elle te le dira elle-même. HÉLÈNE. — Je suis Hélène.

Elle se tait, BRINDOSIER. — Eh quoi, c'est la fameuse Hélène que vous tenez par la main ?

MÉNÉLAS, avec orgueil — Elle-même.

BRINDOSIER. — Salut, Hélène.

MÉNÉLAS. — Elle ne répondra pas. Depuis ce qui est arrivé,

Elle est si tellement pleine d'orgueil qu'on ne peut rien en tirer

Hors " Je suis Hélène " !

BRINDOSIER. — Salut, fille de Jupiter ! MÉNÉLAS, — Quel est cet air de doute et d'étonnement ?

BRINDOSIER, le tirant à part. — Monsieur, c'est que nous avons ici une autre Hélène.

MÉNÉLAS. — Une autre Hélène ?

BRINDOSIER. — Il y a juste dix ans et le jour où tu ne la vis plus dans ta maison.

MÉNÉLAS. — J'ai entendu déjà cette bonne histoire

D'une autre Hélène qui vit entre la Crète et l'Egypte. BRINDOSIER. — Veux-tu la voir ?

MÉNÉLAS. — Je n'y tiens pas le moins du monde. BRINDOSIER. — Laisse-moi voir ceUe-ci.

MÉNÉLAS. — A quoi bon ?

BRINDOSIER. — As-tu peur ?

MÉNÉLAS, levant le voile d' HÉLÈNE. — Voilà comme j'ai peur.

BRINDOSIER regarde HÉLÈNE et ne

dit rien.

Eh bien ? Naturellement c'est le même visage ? BRINDOSIER. — Oui.

MÉNÉLAS. — J'attendais cela ! c'est encore un tour pour me vexer !

Mais je suis un vieux chien dont on ne brouille pas les voies si aisément.

BRINDOSIER. — Qui donc, si pas elle, t'aurait décrit à moi si justement que je te reconnus aussitôt ? Ce teint coloré, ce front bas, ces petits yeux défiants, et cet air de taureau?

Et cette mèche blanche qui le jour de ton mariage déjà se mêlait à tes boucles d'hyacinthe? Allons, lève ce casque.

MÉNÉLAS, se démasquant. — C'est vrai.

BRINDOSIER. — Veux-tu d'autres détails? Qui d'autre te connaîtrait ainsi ?

MÉNÉLAS. — Je sais que la véritable Hélène est celle que je tiens par la main.

BRINDOSIER. — Tu le sais ?

MÉNÉLAS, déclamant. — Je le sais, je le vois, et j'en suis convaincu.

BRINDOSIER, c/e même. — Mais on n'est convaincu que dès qu'on n'est pas sûr.

MÉNÉLAS. — C'est Hélène.

BRINDOSIER. — Quelles preuves en as-tu?

MÉNÉLAS. — Quelles preuves ? Je n'en veux d'autres que Troie en cendre et deux cent mille hommes égorgés !

Et ces dix ans de patience forcenée, l'un après l'autre, faits de jours que j'ai tous comptés.

Et ma nièce Iphigénie mise à mal, et l'attente suprême dans le ventre du Cheval de bois !

Et tu dis que ce n'est pas Hélène !

BRINDOSIER. — L'appât des dieux qui voulaient détruire Priam a été bon.

MÉNÉLAS. — Ne me mets pas en colère, tais-toi ! et dis-moi quelle est cette île.

BRINDOSIER. — Naxos.

MÉNÉLAS. — Naxos ? D'après la carte elle est bien plus au nord.

BRINDOSIER. — Elle est ici pour le moment. MÉNÉLAS. — Très bien. Et quel est le maître de Naxos ?

BRINDOSIER. — Le vieillard Protée, roi des phoques et de tous les monstres amphibies.

MÉNÉLAS. — Peut-il me donner un grand morceau de chêne de vingt coudées pour faire un mât ? et un autre de dix coudées pour faire une antenne ? et soixante brasses de funin, et cent pieds carrés de bonne voile de lin, et quarante paires d'avirons, et de l'étoupe, et trois chaudières de goudron, et un peu de peinture ?

BRINDOSIER. — Tout cela, il peut te le donner. Mais il est avare.

MÉNÉLAS. — Je n'ai rien du tout pour le payer. BRINDOSIER. — Tu peux te faire donner tout cela sans argent.

MÉNÉLAS. — Comment?

BRINDOSIER. — Par art et ruse, que moi, Brindosier, t'enseignerai.

MÉNÉLAS. — Mais toi-même que fais-tu ici? BRINDOSIER. — Bacchus notre maître M'oublia derrière lui quand il vint quérir Ariane

(Baissant les yeux.) Le vieillard Protée m'avait séduite.

MÉNÉLAS. — Est-il si beau ?

BRINDOSIER. — Il est poisson jusqu'à la ceinture.

MÉNÉLAS. — Tout est donc à moitié dans ce pays ! S'il y avait des canaris, je parie qu'ils seraient à moitié goujons !

BRINDOSIER. — Tout de même un homme-poisson, c'est rare !

MÉNÉLAS. — Est-ce tout ce qui te plaisait en lui ? BRINDOSIER, — Il m'avait promis des perles. MÉNÉLAS. — Et moi, je n'ai pas de perles à vous promettre, Mademoiselle, et je ne vous donnerai rien du tout.

BRINDOSIER. — Tu me ramèneras avec toi ? MÉNÉLAS. — Cela, oui, ça peut se faire. BRINDOSIER. — Jure !

MÉNÉLAS. — Je le jure ! par Zeus, par la terre, par le ciel, par le Chaos, par le Styx, par tous les dieux, par tout ce que tu voudras !

BRINDOSIER. — Moi, et ces tristes animaux ? MÉNÉLAS. — Quels animaux ?

BRINDOSIER. — Ces Satyres, mes compagnons. MÉNÉLAS. — Non, ils empoisonneraient le bâtiment.

BRINDOSIER, — Tu as besoin d'un équipage. MÉNÉLAS. — C'est vrai. Mais qui donc a parqué ce troupeau de chèvres ici ?

BRINDOSIER. — N'as-tu jamais vu ces longs poissons noirs, qui se jouent autour des navires et ne les quittent pas ? Ce sont les coupants marsouins, ennemis des pêcheurs, terribles aux filets.

MENELAS. — Ce sont les amis du marin. Ils dansent et lui donnent la comédie. Eux et les mouettes, leurs commères criardes.

On est sûr de les trouver, quand le coq apparaît à l'arrière avec ses seaux d'épluchures.

BRINDOSIER. — Tout ce qui tombe à la mer appartient à Protée.

MENELAS. — Ouais ! il doit avoir des magasins bien garnis !

BRINDOSIER. — Tout cela est rangé et classé dans les profondes soutes qui sont au dessous de cette île avec un ordre superbe.

Les avirons, les ancres perdues.

Les mâts suivant leur taille, et je ne sais combien de rouleaux de cordages et de voiles avec toutes les marques de la Méditerranée,

Marmites craquées, vieux couteaux, fanaux, accordéons, astrolabes, épissoires, figures de proue. Tout lui est bon, de tout cela il est amateur. MENELAS. — Bien, très bien ! tout cela va me servir. BRINDOSIER. — Et le voilà, profitant du travail de Bacchus notre maître, qui a incessamment à courir d'un bout du monde à l'autre, Et du Caucase jusqu'à Madère là-bas dans la houle Atlantique,

Pour enguirlander toute l'Europe des doigts entrelacés de ses sarments,

— Qui s'est mis à faire collection de Satyres ! MÉNÉLAS. — Idée digne d'un phoque !

BRINDOSIER. — C'est que tu ne les as jamais vu s'envoler et traverser la fumée comme des projectiles en l'air au-dessus d'un grand feu de bois sec ! L'antilope de Syrie qui des quatre pieds sans aucun poids vient se poser sur la tête de son pâtre, Qu'est-ce qu'elle est à côté de nos grands sauteurs ? C'est pourquoi Protée afin d'animer ces rocailles, A commencé cette collection de demi-dieux. MENELAS. — J'ai failli en casser un tout-à-l'heure. BRINDOSIER. — Ah, extermine-les tous de tes flèches !

Ah, cela vaudra mieux que de béquiller misérablement à cloche-pied sur ce vilain petit tas de pierrailles.

Où le vieillard marin nous entretient de mets absurdes. MÉNÉLAS. — Quels ?

BRINDOSIER. — D'eau minérale et de lait concentré !

Ou de fromage de cachalot, quand on peut s'en procurer de temps en temps.

Et de l'eau de pluie que nous ramassons, Il faut que nous en arrosions six plants de tabac dont il est fier et qui ne paient rien à la Douane. Ah, nous serions tous morts sans cette amphore parfumée de vin de Crète

Dont il nous reste un tesson,

Et nous nous le passons à respirer de temps en temps.

MÉNÉLAS. — Triste régime !

BRINDOSIER. — Et pas un bon bourbier sentant fort la forêt, pour y vautrer de temps en temps comme les Satyres en ont besoin à la manière des sangliers et des autres bêtes !

Etonne-toi qu'ils aient le poil pendant et décoloré comme la barbe d'un philosophe.

Tout est sec et propre dans cet horrible endroit incessamment lavé et brossé et rebrossé par la mer et par le vent.

L'ail sauvage même, et les œillets de sable, et les farigoulettes.

N'y peuvent prendre racine.

MENELAS. — Eh bien, je jure par Zeus de vous faire sortir d'ici.

Dis-moi ce qu'il faut faire.

BRINDOSIER. — Es-tu fort ?

MENELAS fait jouer ses mains et ses bras. — Ce sont de terribles pinces.

Quand je le tiendrai dedans, il saura quels athlètes on fait à Sparte.

BRINDOSIER. — Est-il vrai que tu as étouffé Paris dans tes bras?

MÉNÉLAS. — Il les a trouvés moins frais que ceux de ma femme, ho, ho !

Il n'y a pas de quoi me vanter.

Il était gras et sans aucune vertèbre comme un haricot vert.

BRINDOSIER, — Eh bien, dans ce cas, ceinturearrière !

MENELAS, faisant le geste. — Comme cela ? BRINDOSIER. — Ceinture-le par derrière et tiens bon ! et prends garde à ses coups de queue, le vieux requin !

MÉNÉLAS. — N'aie pas peur, ma fille !

BRINDOSIER. — Ne le lâche pas quoi qu'il fasse ! MENELAS. — Le bon vieux ne me fera rien du tout.

BRINDOSIER. — Et même si tout-à-coup tu tiens un lion rugissant entre tes bras,...

MÉNÉLAS. — Un Hon ?

BRINDOSIER. — N'as-tu jamais ouï parler des tours du Vieux-de-la-Mer ? et qu'il devient à volonté un lion ?

Du feu ?

De l'eau?

Un dragon?

Et un arbre fruitier?

MENELAS. — Pourquoi un arbre fruitier?

BRINDOSIER. — Je ne sais, c'est comme ça. Ne te laisse pas étonner. C'est l'ordre invariable. Il n'a aucune imagination. Rappelle-toi bien.

(Elle compte sur ses doigts.) Un lion d'abord, puis un dragon, puis du feu, puis de l'eau, puis un arbre fruitier. Quand tu verras

l'arbre fruitier, c'est fini, et tu auras le bonhomme à

ta merci.

MÉNÉLAS. — Un arbre fruitier, très bien ! Que

de choses on apprend quand on se met à naviguer !

BRINDOSIER. — N'oublie pas de lui prendre ses

lunettes, c'est d'elles qu'il tient son pouvoir surnaturel.

MÉNÉLAS. — Ses lunettes, très bien !

BRINDOSIER. — Ne laisse pas le vieux phoque

t' échapper car il est glissant et tout huileux.

MÉNÉLAS. — N'aie pas peur, j'ai déjà vu un

phoque qui parlait.

C'est un batelier de Chersonèse qui nous l'avait

amené. ^

Il chantait en langage scythique et appelait à grands

cris son cher père et toute sa famille.

BRINDOSIER. — Quand il aura fini de faire l'arbre

fruitier et que tu lui auras pris ses lunettes.

Tu pourras lui demander tout ce que tu voudras.

MÉNÉLAS. — Un mât, des voiles, du goudron ?

BRINDOSIER. — Tu peux tout lui demander, ce

qui se passe sur la terre et sur la mer. Il sait tout, il

a un abonnement.

MÉNÉLAS. — Un abonnement?

BRINDOSIER. — Ne sais-tu pas qu'à tous les dieux

de la mer et de la terre, suivant leur grade, Jupiter

sert un abonnement ?

De temps en temps il leur envoie

Un ruban étroit de papier transparent.

MÉNÉLAS. — Eh bien ?

BRINDOSIER. — Il suffit de le dérouler devant une lanterne et l'on voit tout à la fois, Le passé, le présent, et l'avenir.

Moi, je n'y comprends rien. Mais tu peux avoir confiance en Protée.

MÉNÉLAS. — Alors je ne serais pas fâché de savoir ce qu'est devenu mon frère et ce que fait ma belle-sœur Clotilde à Argos.

BRINDOSIER. — Clytemnestre, veux-tu dire ? MÉNÉLAS. — Clytemnestre. Les pays chauds vous brouillent la mémoire.

Il revenait de mauvais bruits de là-bas. BRINDOSIER. — Tu peux tout lui demander. MÉNÉLAS. — Allons ! où est le vieux ? BRINDOSIER. — Tous les jours à midi il vient ici pour donner à manger à son troupeau.

Laisse-moi causer un peu avec lui et quand je lèverai la main,

Approche-toi sans qu'il t'entende, et zou ! presto ! ceinture-le par derrière !

— Qu'est-ce qui t'ennuie?

MÉNÉLAS. — Brindosier !

J'aimerais bien, ah, j'aimerais bien avoir un peu plus de confiance en toi !

BRINDOSIER. — Mon intérêt n'est-il pas le tien ? MÉNÉLAS. — Ce sont ces cornicules sur ta tête qui m'ennuient.

BRINDOSIER. — Crois-tu que je ne puisse te donner un bon conseil ?

MÉNÉLAS. — Quel bon conseil peut-il y avoir

dans une tête cornue ?

BRINDOSIER. — Sais-tu seulement pourquoi ton

bateau allait au hasard sans que tu puisses le diriger ?

MÉNÉLAS. — Pourquoi?

BRINDOSIER. — Regarde à la proue.

MÉNÉLAS. — Eh bien ?

BRINDOSIER. — Ne vois-tu pas que le pauvre

gros bon œil est tout effacé !

MÉNÉLAS. — C'est vrai, par Zeus !

BRINDOSIER. — Comment donc veux-tu que le

bateau puisse se diriger sans son œil ?

MENELAS. — Tu as raison. Je n'y avais pas pensé.

Par l'âne ! par le chien ! tu es une fille de bon sens

et j'ai confiance en toi,

BRINDOSIER. — Cache-toi là-bas sous ces pierres

et quand je lèverai la main...

MÉNÉLAS. — Entendu ! Viens, Hélène !

// sort par le fond, emmenant HELENE.

BRINDOSIER. — Parle-lui donc de notre Hélène

Elle sort par la droite.

aussi

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