‹ ProtéeChapitre 5 sur 11 · SCENE IV · texte numérisé non relu

SCENE IV

Entre BRINDOSIER.

On voit MÉNÉLAS qui se glisse derrière les rochers, tenant toujours HÉLÈNE par la main. Il l'attache avec une corde à un rocher derrière lequel lui-même se dissimule.

BRINDOSIER. — Que désire Monseigneur ?

PROTÉE, — Oh, quelle politesse aujourd'hui ! c'est

le langage des cours !

Apporte-moi ma cuvette pour me laver les mains.

Ma cuvette de Chine, famille rose, celle qui a des

mao -pings !

Et que l'eau soit bien chaude.

Elle sort et revient rapportant une moitié de

cuvette qu'elle lui met sous le menton. PROTEE, soufflant et barbotant dans la cuvette. — Bou ! Bou ! Bou !

jyLusique.

L'ennui, c'est que l'on ne peut avoir que des serviettes dépareillées. Une par-ci, une autre par-là, jamais un service complet.

// s'essuie.

BRINDOSIER. — Une bonne femme de ménage vous serait plus utile qu'une pauvre Satyresse. Elle vous rebroderait tout cela à votre chiffre. PROTEE, s' examinant dans un miroir ébréché qu'elle lui tient. — Oui-da ! Oui-da ! Oui-da ! BRINDOSIER. — Vous m'avez promis de me laisser aller un jour si je suis gentille.

PROTÉE. — Oui-da ! — Ote la brique.

Klle ôte la brique qui cale la baignoire. Il se

balance avec satisfaction.

BRINDOSIER. — Moi et les autres animaux à deux pieds, mes compagnons.

PROTEE, clignant de l'œil. — Et que devient Ménélas ?

BRINDOSIER. — Quel Ménélas ?

PROTEK cligne de Vœil et désigne d'un

petit mouvement le rocher derrière lequel

MÉNÉLAS est caché.

BRINDOSIER, — Je ne sais ce que vous voulez dire. PROTEE, à mi-voix. — Il est là qui nous guette derrière ce rocher.

BRINDOSIER, se jetant à ses pieds. — Seigneur, vous savez tout et l'on ne peut rien vous cacher. PROTEE, — Prends garde de casser ma cuvette. Elle a une fente qui m'inquiète beaucoup, BRINDOSIER, — Oui, je veux tout vous dire.

MÉNÉLAS sort la tête, elle lui fait signe

de se cacher.

Mais tout d'abord.,.

Elle tire un peigne de sa ceinture et lui peigne

les boucles.

Laissez-moi vous passer le peigne un peu, car vous êtes à faire peur avec cette barbe emmêlée et sablonneuse !

Oh, vieux naufrageur !

Dites, il n'y a pas moyen de vous tenir à la maison quand la mer est en folie.

Et qu'elle danse empanachée dans le vent Thrace avec toutes ses lanternes allumées !

(Ah, cela fait du bien après ces souffles étouffants de Libye et l'on respire à pleins poumons !) Il faut que ce soit vous, n'est-ce pas, que les pauvres diables qui vont au fond,

Voient le dernier à la crête d'une vague, vieux baigneur !

Dansant au milieu des épaves et des corposants, aussi insubmersible qu'une bouteille !

PROTÉE. — Coupe-moi les cheveux.

BRINDOSIER. — Mais il n'y a pas de cheveux ! à peine cinq ou six filaments impalpables ! Ce sont des ciseaux de brodeuse qu'il me faudrait ! PROTÉE. — Ça ne fait rien ! Ce bruit de fer autour de ma tête me procure d'agréables illusions. Tel, au mois de juin, le colporteur qui s'assoupit en écoutant le coup de la faux dans les prairies épaisses. BRINDOSIER, agitant les ciseaux autour de sa tête. — Mon petit Protée, je vous aime beaucoup. PROTÉE. — Moi aussi.

BRINDOSIER, de même. — Vous ne me croyez pas, cela me fait de la peine.

PROTEE. — Je te crois, Brindosier.

BRINDOSIER. — Ah, vous êtes si bon, si simple, si déUcat !

PROTÉE. — C'est vrai.

BRINDOSIER. — Si curieux, si original! Cette queue de poisson, quelle idée !

PROTÉE. — N'est-ce pas ?

BRINDOSIER. — Si riche !

PROTÉE. — Oui.

BRINDOSIER. — Vous aimez tellement les beauxarts ! Cette collection que vous avez, il n'y en a pas deux dans toute la mer Egée !

PROTÉE. — Et c'est sur elle que compte Ménélas, n'est-ce pas, pour réparer son petit bateau ? BRINDOSIER. — Voulez-vous le garder ici? Il mettrait tout en désordre dans cette petite île si bien soignée.

Déjà il voulait ravager votre plantation. Depuis qu'il a pris Troie il ne se connaît plus. C'est un sauvage, un vrai dévorant !

PROTEE. — Ah, rusée, pas vrai ! c'est toi qui l'as endoctriné ?

Il n'arrive jamais ici un frère-la-côte sans que tu lui indiques le moyen de venir à bout du vieux Protée ! J'ai beau me transformer en lion et en dragon, en eau, en feu et en arbre fruitier,

Aucun d'eux n'a peur et ne lâche prise et il me faut lui donner ce qu'il demande.

Et c'est extrêmement lassant pour moi.

Sans parler de la perte de respectabilité pour un homme de mon âge.

BRINDOSIER. — Laisse-moi donc partir.

PROTÉE. — Bah, tu vois que ces malices ne t'ont pas réussi.

Aucun d'eux encore n'a tenu sa promesse avec toi. Hi ! Hi ! Hi !

On ne me prend pas ainsi, je suis un trop vieux poisson.

BRINDOSIER. — Et savez-vous qui Ménélas amenait avec lui, la tenant par la main ? PROTÉE. — Qui ?

BRINDOSIER. — Vous savez tout, Monseigneur, et je ne puis rien apprendre.

PROTEE. — Tu sais bien que je ne suis qu'un pauvre dieu de sixième classe, et mon abonnement à la Destinée est de la dernière main.

Rien que des petits tableaux ridiculement rognés sur le ruban !

Aux endroits les plus intéressants, allons ! voilà des gens dont il ne reste plus que la main, ou la chaussure, ou bien c'est la tête qui manque, et tout à coup plusieurs brasses vous font défaut. Allez vous y reconnaître !

Aussi ayez donc confiance et prenez une servante qui s'appelle Brindosier et qui a des cornes sur la tête ! BRINDOSIER. — Vous en êtes fier !

PROTÉE. — Hé ! Hé ! Je ne dis pas ! On irait loin pour voir une de ces Nymphes dont on parle tant ! BRINDOSIER. — Et de votre troupeau de Satyres aussi, n'est-ce pas ? Ce n'est pas tout le monde qui a un pareil cheptel ?

PROTEE, — C'est dans leur intérêt que je les conserve. Je veux leur apprendre l'hygiène et la morale. Et puis cela m'amuse aussi de les voir sauter de roc en roc. C'est pittoresque. Il me semble que cela anime la localité ! Quel dommage de ne pas avoir un j et d'eau ! Ah ! je suis un fameux original et il n'y en a pas deux comme moi.

BRINDOSIER. — Alors vous ne saurez pas qui est avec Ménélas.

PROTÉE. — Alors il pourra se passer de mon bon

filin de Phénicie, et de mon bois de teck.

Quel veau !

BRINDOSIER. — Quel cerveau, dites-vous ?

PROTEE, — Je dis veau. Plus veau que vous qui

jamais ait fini sur un lit de nouilles.

Cela se dit matelot ! ça veut naviguer, et ça n'est pas

capable de traverser l'Eurotas un jour de pluie dans

un cuveau à lessive !

BRINDOSIER, à mi-voix. — Hélène...

PROTÉE. — Hélène est avec lui?

BRINDOSIER fait signe que oui.

Tu l'as vue ?

BRINDOSIER. — Je l'ai vue.

PROTÉE. — Aussi belle qu'on le dit ?

BRINDOSIER. — Aussi belle. Ce sauvage l'entraîne par la main.

PROTEE, rêveusement. — Dix ans se sont passés depuis qu'à l'arrière du bateau qui l'amenait vers Troie

J'ai vu flotter son voile couleur d'or. BRINDOSIER. — C'est toujours la même Hélène. PROTEE. — Et ce grand feu d'où on l'a retirée ne l'a point roussie ni endommagée ?

BRINDOSIER. — C'est toujours la même Hélène. PROTÉE. — Ah, je voudrais la voir.

BRINDOSIER. — Vous voudriez l'avoir?

PROTÉE. — Je dis que je voudrais la regarder. BRINDOSIER. — Mais il ne tient qu'à vous,

Seigneur, de l'avoir et de la regarder tous les jours de votre vie.

PROTEE. — Ah, ne me conseille pas de violence ! Je suis trop vieux. Mon île est petite. Mais il n'y a pas une cabine de vieux pilote où tout soit mieux arrimé et arrangé.

Que les grands dieux en fassent donc autant à qui est toute la terre !

Je n'ai pas envie que ce bougre de sans-soin aille foutre tout en l'air !

BRINDOSIER. — C'est une bien belle chose qu'Hélène.

PROTÉE. — Elle t'a parlé ?

BRINDOSIER. — Elle est tellement remplie d'orgueil depuis ce qui lui est arrivé Qu'elle ne dit pas un mot hors : Je suis Hélène. PROTEE, — Tranquille comme une statue et vivante par-dessus le marché ! Juste ce qu'il me faudrait. Pas de scènes à craindre avec elle comme tu m'en fais tout le temps, petite !

BRINDOSIER. — J'ai touché un mot à notre Ménélas de cette histoire idiote

Qu'on raconte dans toutes les Echelles depuis Marseille jusqu'à Gallipoli :

Qu'il y a deux Hélènes et que celle de Troie n'était pas la vraie.

PROTEE. — Ce n'est pas une histoire idiote ! c'est moi qui l'ai inventée, jamais je n'ai trouvé une meilleure blague !

Elle vaut son pesant de sel marin.

BRINDOSIER. — J'ai dit à notre Ménélas Que cette Hélène qu'il a retirée de Troie par la main était fausse,

Et que la vraie était en notre possession. PROTÉE. — Bravo ! Excellent ! allons tu deviens une vraie fille de la mer.

BRINDOSIER. — Mais il ne tient qu'à vous de faire de ce mensonge une vérité.

PROTÉE. — Comment?

BRINDOSIER. — Il ne tient qu'à vous de garder la vraie, l'unique Hélène.

PROTÉE. — Je ne t'entends pas. BRINDOSIER. — Je n'ai pas tout dit à ce brutal, et que non seulement vous pouvez vous couvrir de pommes à cuire entre ses bras.

Mais que si vous le regardez sans vos lunettes, vous pouvez lui faire croire ce que vous voudrez. PROTÉE. — C'est vrai.

BRINDOSIER. — Laissez -lui prendre vos lunettes.

Faites-lui voir que je suis Hélène.

PROTÉE. — Lui faire voir que tu es Hélène? Hou ! Hou !

BRINDOSIER. — Il m'emmènera avec lui.

PROTÉE. — Ho ! Ho !

BRINDOSIER. — Et il vous laissera la véritable Hélène.

PROTÉE. — Hé ! Hé !

BRINDOSIER. — Et j'emmènerai tous les Satyres,

mes frères, avec moi !

PROTÉE. — Diable ! Comme tu y vas !

BRINDOSIER, — Donnez-moi seulement sa figure.

Vous verrez si je ne suis pas plus Hélène qu'Hélène.

PROTÉE. — Mais il a déjà dû te promettre quelque

chose ?

BRINDOSIER, — Promesses de marin ! Il jure trop

facilement.

Croyez-vous qu'un marin se soucie beaucoup de

prendre une bouche inutile

Par reconnaissance ? Ariane et Médée, je connais

leurs histoires.

La caisse à eau n'est pas grande et voilà toute

l'affaire.

— Et mes cornes ne lui disent rien,

PROTEE, — Crois-tu donc qu'il s'en va prendre

avec lui toute cette potée de Satyres à son bord?

BRINDOSIER, — Tu lui feras croire que ce sont

mes suivantes, chaste escadron.

PROTEE, — Les Satyres tes chastes suivantes !

Hou ! Hou ! Et pourquoi pas mes phoques ?

BRINDOSIER, — Dis que c'est au-dessus de ton

pouvoir,

PROTEE. — Rien n'est au-dessus de mon pouvoir

Ni de la crédulité d'un imbécile.

BRINDOSIER. — Soyez gentil. Monsieur l'Empe-

reur-de-la-Mer et Roi de tous les Menteurs !

PROTEE. — Mais je ne veux pas du tout perdre

mes Satyres ! Jamais je ne pourrai plus former une pareille collection !

Tous les dieux de la mer m'envient mon cabinet !

Il n'y a que Phorcus qui a ramassé quelques méchants marins d'Ulysse,

Et ils se promènent toute la journée sur son sable hyperboréen,

Avec leur longue-vue sous le bras et leur petit chapeau de toile cirée.

Cela ne vaut pas un ensemble comme le mien ! Ils sont connus partout, de vrais fils de l'air ! BRINDOSIER. — De vieux moutons puants ! de vieux boucs ataxiques !

Si vous les laissez encore un mois à boire de l'eau minérale, ils ne seront plus bons que pour l'Ecole des Beaux- Arts.

PROTÉE. — Ta ! Ta ! Ta !

BRINDOSIER. — Mais Hélène, en revanche, quelle pièce unique ! Quel honneur pour ta vieillesse ! Un pareil numéro, ça vaut bien tout un troupeau de mérinos à demi rogneux !

PROTÉE. — Tu m'ennuies !

BRINDOSIER, avec enthousiasme. — Hélène, dirait-on, la vraie, la seule Hélène...

PROTÉE. — Tais-toi, tu m'ennuies !

BRINDOSIER. — La vraie, la seule Hélène ! celle que les hommes et les dieux se disputent ! celle dont on parle partout !

Celle pour laquelle deux cent mille hommes viennent

de se couper la gorge...

PROTEE. — Deux cent mille hommes, dis-tu ?

BRINDOSIER. — C'est le chiffre officiel.

PROTEE. — Deux cent mille hommes !

Tais-toi ! tu me mets l'eau à la bouche.

BRINDOSIER. — Quelle perle pour ta collection !

Je sais que Jupiter la désire et qu'il y a une place pour

elle au ciel entre les étoiles Dioscures.

PROTEE. — Il ne l'aura pas !

BRINDOSIER, brandissant les ciseaux. — Non,

il ne l'aura pas ! C'est Protée tout de même,

c'est ce petit dieu de sixième classe qui sera le

plus malin !

PROTEE. — Tu me fais rire ! Eh bien, il en sera

comme tu voudras !

BRINDOSIER, levant la main. — C'est promis.

M.ÉNÉLAS sort de la cachette et s'avance en rampant.

PROTÉE. — C'est promis !

Tout de même il m'en coûte de te perdre, Brindosier.

BRINDOSIER. — Moi aussi, mon pauvre vieux.

Elle fait signe à MÉNÉLAS.

On s'entendait bien tout de même. On avait ses habitudes, ensemble, quoi !

MÉNÉLAS se précipite et saisit PROTÉE par derrière. La baignoire se renverse. Tumulte.

En avant ! hardi ! c'est bien ! comme ça, ceinture-le au-dessus des coudes ! Bon ! tiens bon ! tiens bon ! que je dis ! Ne le lâche pas, le vieux brigand ! Attention au numéro 1 ! N'oublie pas ! c'est le lion qui va commencer !

(L'ombre d'un lion se dessine sur la toile de fond.)

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