‹ Protésilas et Laodamie: tragédieChapitre 1 sur 18 · PRESERVATION COPY ADDED ORIGINAL TO BE RETAINED · texte numérisé non relu

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STANISLAS WYSPIANSKI

Le nom de Stanislas Wyspianski est inconnu en France. On offre ici au public français la première traduction d*une de ses pièces. Autorisés par les héritiers du grand poète polQu^tf^^: lés traduchfir's se proposent, atec le temps*; **dê ''fkire *conna tire Tensemble de son œuvrç. Ifs. «p^^ût-r^îâM^ trer ainsi qu*à rencontre (Tune' opinion trop manifestement corroborée par Tétat actuel du théâtre européen, notre époque possède un théâtre tragique digne pleinement de ce nom. On « décou- Tre » un talent; un génie ne peut se dévoiler que par lui-même ; précisément Stanislas Wyspianski, ignoré aujourd'hui hors de sa patrie, est un génie, des plus altiers, et qui tôt ou tard saura sMmposer par sa propre force. Il est tout indiqué dans ce cas que le critique laisse d'abord parler le poète. C'est donc seulement comme complément aux traductions, et au fur et à mesure qu'elles paraîtront, que seront fournies toutes les explications nécessaires pour faire comprendre en France l'art merveilleux de ce Shakespeare moderne. En publiant ici la version française d'une de ses tragédies dites grecques, compréhensible indépendamment de la signification nationale de son symbole, il suffira de se borner, pour l'instant, aux informations les plus générales.

Stanislas Wyspianski est plus qu'un poète. Il est 'incarnation de l'histoire et de la culture de toute

une nation. La fameuse « àme polonaise » dont parfois encore parlent les Français, et que récemment M. Maurice Barrés recommandait aux Polonais de faire connaître et aimer en France (1), elle eiiAk, daiks.'sxm.^céufre, tout entière, et combien, hélas, difféVeûté 9è la légende ! A cette « question V.|^<Â^^is|d'j)»Iii{ui [pé^ réapparaît en des livres français 6ù Ta blëiiVeilfance envers la plus malheureuse des nations européennes remplace toute documentation sérieuse, Wyspianski apporte une solution cruellement impitoyable, mais — comme le prouve de plus en plus le cours des événements — la seule vraie et définitive. Cet art est simplement le testament de toute une race qui, après mille ans de gloire et de misère, s'effondre, broyée par la fatalité de Thistoire. La plus latine parmi les cultures slaves, avant sa décomposition définitive, atteint dans ce théâtre à une conscience d'elle-même et k une beauté qui ne sont possibles qu*en face de la mort. D'un de ces « relâchements » dont Nietzsche disait qu'ils sont indispensables « pour que la tragédie coure les maisons et les rues » — l'Europe chrétienne n'en a peut-être pas vu d'aussi profond ni d'aussi complet — « la flamme de la connaissance monte éclatante vers le ciel » {Le Gai-Savoir), Wyspianski est non seulement le seul grand poète

(1) France et Pologne^ enquête sur les rapports francopolonais, publiée, en août i912, par le journal polonais Slowo pohkie^ de Lemberg, (Pologne autrichienne).

moderne polonais, ce dont conviennent la plupart de ses compatriotes cultiyés, il est, n'en déplaise aux critiques de son pays, le plus grand poète de la Pologne; il réunit en lui les traditions du théâtre grec antique et de celui de Shakespeare; il réunit aussi toutes les meilleures traditions de la littérature et de Tart polonais et en réalise Tapogée. Depuis le guignol populaire (jaselka) jusqu'aux puissants essais dramatiques de Mickiewicz ainsi qu'aux drames historico-phHosophiques et aux tragédies mystiques de Slowacki et de Norwid, son théâtre résume tous les efforts les plus beaux que cette littérature ait tentés au cours des siècles ; on y retrouve Técho de la musique de Chopin et le reflet de la peinture de Matejko, dont Wyspianski — poète doué d'extraordinaires aptitudes musicales et en même temps Tun des plus éminents peintres polonais — était le disciple. Continuateur de Kochanowski — Texquis ronsardisant du xvi* siècle qui fut le vrai père de lapoésie polonaise— aussi bien que du grand romantisme éclos sur le sol français parmi les émigrés de 1831, Wyspianski paraît pourtant appelé à voir son nom uni à un autre nom des lettres polonaises, glorieux et tragique entre tous, à celui de Skarga, dont précisément la Pologne captive fête ces jours-ci le trois-centième anniversaire (1). Vers la fin du xvi® siècle (1597), devant

(i) L'abbé Pierre Skarga Paweski, né en 1536, est mort à < Gracovie, le 27 septembre 1612. Cest le 28 septembre 1912

le roi Sigismond m Yasa et les représentants de la noblesse, toute-puissante déjà alors dans le royaunde, et de plus en plus anarchique, ce Bossuet polonais, doublé d'un Jérémie avait prédit la mort politique, le démembrement de la Pologne. Aujourd'hui cette prédiction est accomplie à la lettre depuis plus d'un siècle, la Pologne a subi Técole du plus affreux martyre que jamais nation ait souffert : Wyspianski, la mort dans Tftme, voit que non seulement le caractère de ses compatriotes n*a pas changé depuis les temps de Skarga, mais qu'en outre Tesclavage a fini par leur former une âme d'esclaves. 11 voit que toutes les forces qui jadis ont entraîné "^ Fanéantissement de TËtat n'ont pas cessé de vivre et d'agir dans la nation démembrée, la poussant fatalement vers l'abîme. Comme Skarga, évoquant de sa chaire l'exemple d'un autre peuple qui, tels les Polonais, se croyait élu par Dieu, les Israélites, il avertit et essaie de réveiller la conscience nationale ; comme Skarga aussi, il sait d'avance que sa voix — ^ vox clamantis in deserto — ne sera pas écoutée. Il n'est pas étonnant que parmi les noms de leurs auteurs dont les Polonais se proposent actuellement î de faire connaître des traductions aux Français, jamaiiS n'ait figuré celui de Wyspianski; pourtant le poète était de son vivant devenu une gloire na-

que ces lignes, suivies pins tard par la traduction de Protésilas etLaodamief parurent pour la première fois dans la Revue Bleue.

UN GtlÀND POÈTE TRAGIQUE 11

tionale, et il fut enterré solennellement à Cracoyie, au paûthéôti national de Téglise St.-Stanislaà « du petit focher » (la Skalka). Tout le théâtre de Wyspianski — on commenee h peine à s'en aperceroir en Pologne — te fait que répéter à l'adresse de la Pologne contemporaine le même cri de suprême désespoir : comme de vos propres mains vous avez tué jadis votre indépendance, de même, c'est vous qui, à l'instigation et au profit de vos ennemis, achevez è présent de tuer votre nationalité I

Ponr jeter un pareil cri à la face d'une nation de plus de vingt millions d'âmes, pour dire une pareille vérité à une nation tout entière, à sa nation, il ne suffisait plus aujourd'hui d'avoir l'amour et la clairvoyance d'un Skarga. Le prédicateur du XVI* siècle avait eu pour lui l'autorité de son saeer-

^ doce; le poète moderne n'avait, comme Hamlet, que son intelligence. La vérité qu'entrevit le génie douloureux de Wyspianski — elle est déjà une certitude

'^ dans les premières œuvres connues de sa jeunesse — il a fallu qu'il la prouvât, qu'il se la prouvât surtout àlui-méme. Devant la cour royale d'Elseneur Hamlet fait jouer à des acteurs ambulants l'assassinat de Gonzague. Le roi se lève, on interrompt la représentation. Le meurtrier s'est trahi lui-même . Comme Hamlet devant son beau-père, Wyspianski dresse devant ses compatriotes une scène, la scène de son

théâtre. Il la dresse à Cracovie, la capitale intellectuelle de la Pologne, y joue « la tragédie : le dépérissement de Tàme (1) ». Toute l'histoire polonaise y apparaît en de puissants raccourcis symboliques, et toujours — qu'il s'agisse des temps légendaires ou des événements de la révolution de 1831 — comme entité dramatique dont le dénouement fatal se réalise dans le présent, s'achèvera dans un avenir très proche. Plus directement parfois — par exemple dans les célèbres « Noces » (Wesele), jouées pour la première fois, au théâtre municipal de Cracovie, le 16 mars 1901 — c'est la Pologne contemporaine qui apparaît sur les planches. Personnages vivants connus de tous, événements récemment advenus, auxquels tout le monde a assisté, un morceau d'actualité toute récente qui, par la magie d'un art révélateur, se dévoile comme conséquence fatale de tout le]passé historique polonais, annonce un avenir plus atroce encore que la réalité présente. Regardez bien, paraît dire le poète, vous tous qui m'écoutez aujourd'hui, vous resterez tels que vous montre ici le miroir de mon art, et jusqu'au bout vous jouerez votre rôle de marionnettes tragiques de ce guignol national que régit une fatalité implacable. Votre conscience nationale se meurt en vous, bercée par de belles phrases patriotiques qu'à chaque instant démentent vos actions. C'est en vain que j'avertis, c'est en vain

(l) CTest ainsi que, dans une de ses rares poésies lyriques, il a lui-môme nommé l'ensemble de son œuvre.

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que j'essaie de réveiller. « Vous devriez me tuer, vous ne ferez que soupirer : c*est bien pénible... ». Le 16inars 1901 , personne n'interrompit, àCracovie, la représentation des « Noces ». Au contraire ce drame eut un succès retentissant, et grâce surtout aux beaux costumes de paysans cracoviens qui y figurent, il reste encore une des pièces favorites du répertoire des scènes polonaises.

Dans la préface qui précédera la traduction française de ce chef-d'œuvre il sera dit comment quelques années ont suffi pour confirmer la plupart des prédictions de Wyspianski concernant spécialement sa patrie plus étroite : la Pologne autrichienne. Qu'on aille voir ce qui se passe — cinq ans à peine après la mort du grand poète — en Galicie, cette partie de l'ancienne « République » que de secrets espoirs se plaisaient souvent à appeler le Piémont polonais, un Piémont d'où partirait peut-être un jour un mouvement pareil à celui du risorgimento italien. En quelques mois à peine, au courant dé 1911, la situation politique des Polonais y a changé complètement à leur détriment. Hier encore maîtres incontestables de cette grande province, jouissant — seuls parmi leurs infortunés compatriotes — de toutes les libertés constitutionnelles, gouvernés par un gouverneur polonais, et pouvant même, par leurs représentants au Reichsrat de Vienne, influencer très sensiblement le sort de la monarchie des Habsbourgs, ils se voient actuellement sacrifiés à la seconde nationalité habitant la

Oalioie, opprima jadin par eux, les Ruthènea. On connait encore p«u en France cette politique autri* chienne, dirigée contre la Ra88ie,et soutenue tacite* ment par Berlin... et par le Saint-Siège, qui consiste à favoriser jt toute force les Ruthènes de la Galicie Orientale pour, un jour, avec leur aide, détacher de la Russie ses provinces méridionales, habitées par leurs frères, les Petits-Russes. Entreprise chimérique s'il en fut, mais qui, bientôt peut-être, appelée à provoquer de profonds bouleversements internationaux, est faite dès maintenant pour fixer Tatten*tion de tout ce qui peut être intéressé aux événements en préparation dans TEst européen. Le seul résultat positif de cette entreprise c'est, pour Tinstant, la fin du rôle politique important que, pendant près d*un demi-siècle, les Polonais ont joué en Autriche, et la désorganisation la plus complète de leur vie nationale en Qalicie, c'est-à-dire sur le seul terrain où jusqu'ici ils pouvaient vivre et se développer k peu près normalement. Ah, les choses n'ont pas changé depuis le temps où, en 1812, Amédée de Pastoret constatait chez ee peuple qu'il ne parlait de son antique liberté que pour mieux la vendre (1). En réalité, la politique polonaise en Galicie n'est aujourd'hui, sans différence de parti, qu'un suicide national.

Ce qui surtout rend désespérée cette grande tra*

(1) âm£d£b db Pastoret : Souvenirs de la campagne de 184$, (V.la Revue Bleue des S7 juillet, 8, 10 et 24 août 1912.)

gédie de décomposition se jouant simultanément dans les trois parties de la Pologne démembrée, c'est le rôle funeste que, comme depuis le xvi*' siècle dans touterhistoire polonaise, yjoue le catholicisme. Destinée singulièrement tragique que celle de Skarga : ce grand patriote entré, en 1568, dans Tordre des Jésuites, fut, en Pologne, un des initiateurs de la réaction catholique; ayant anéanti le mouvement humaniste, si vigoureux déjà du temps de Kochanowski, cette réaction devait, au cours du XVII® et du xviii® siècle, plonger le pays dans le plus profond marasme intellectuel et moral, pour, finalement, sous Stanislas Auguste, aboutir aux trois partages successifs du royaume... Croyante fidèle et avant-garde de la chrétienté pendant de longs siècles, la Pologne, patrie de tant de saints et de martyrs, se voitaujourd*hui déplus enplusabandoonée par Rome; en Russie et en Allemagne par égard pour les intérêts des oppresseurs, en Autriche dans Fespoir de conquêtes qu'à Taide de cette monarchie on se promet au Vatican d'arracher demain à Téglise grecque orthodoxe. Devenu poids mort, et transformé en jésuitisme s'accommodant de toutes les concessions envers le maître étranger, le catholicisme achève la dissolution de Tàme polonaise. De même, à la fin d'un des plus beaux drames de Wyspianski, le cercueil del'évéque romain Stanislas, tué à l'église de la Skalka par le roi Boleslas le Téméraire, écrase le grand roi qui voulait la vie de son peuple, fût-ce au prix du crime, r. L'homme qui.

simplement par sa connaissaDce de la psychologie nationale et de la logique de Thistoire, a prévu, jusque dans les moindres détails, la désastreuse situation actuelle de sa patrie, et à une époque où aucun événement marquant ne faisait encore pressentir toute sa gravité même aux plus clairvoyants, ne mérite- t-il pas par cela même l'attention? « Ce sont des certitudes scientifiques^ que je découvre dans Fart et la poésie », a-t-il dit une fois.

Si intéressant que puisse être Wyspianski comme prophète, ou plus simplement comme personnification de la conscience historique de la Pologne captive au début du xx* siècle (il a paru indispensable de préciser ici ce rôle en premier lieu), c'est seulement par son art et par ce que cet art enferme en lui de portée universelle, qu'il peut devenir et qu'il deviendra une valeur internationale. De fait, national par excellence, le théâtre de Wyspianski réalise une beauté appelée à émouvoir partout, et contenant des vérités qui, pour se rapporter à un cas spécial, n'en sont pas moins de toutes les races et de tous les pays. « La flamme de la connaissance » dont parlait le grand philosophe allemand, désillusionné depuis longtemps par le drame musical de Wagner, et qui s'échappe ici du fond d'un gouffre où sombre toute une société, cette flamme éclaire non seulement un épisode isolé de l'histoire con-

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temporaine, mais bien toute Thistoire. Les forces dont le tragique déséquilibre amène aujourd'hui en Pologne une catastrophe définitive, sont présentes dans toute nationalité, et le même conflit d'éléments contradictoires qui ici aboutit à la mort, tandis qu'ailleurs il ne cesse de renouveler la vie, régit toute existence humaine collective. Dévoiler la logique qui relie le sort de l'individu à celui de la collectivité, tel a été, de tous les temps, le problème de la tragédie. C'est dans ce sens — le plus élevé et le plus libre à la fois du mot religion — que le théâtre de Stanislas Wyspianski est de l'art religieux.

Gardant le principe de fatalité, base du théâtre antique, il le place non en dehors de l'humanité, mais en elle-même. Il le montre, toujours comme un produit de la conscience historique, à travers les différentes religions que tour à tour se crée cette conscience ; la dominant, elles deviennent par cela même des phénomènes réels et « des instruments du sort », aussi bien que toute autre cristallisation de nos sentiments collectifs, de grands réservoirs é énergie psychique accumulés, constamment transformés par l'homme, et dont à son tour, en ses actions et par conséquent en son sort, il ne cesse de subir l'influence décisive. Pour Wyspianski Dieu n'est pas mort comme pour Nietzsche, il est toijjours vivant en nous-mêmes. L'antique conception fataliste de la vie s'élargit chez lui de tout ce que la religion chrétienne a apporté k notre cons-

cience (i)« de toat ce qu'à notre pensée apporte la science moderne. C'est Fintelligence de Shakespeare gardant toute son indépendance dans la lutte incessante de Thomme avec Tinconnu, mais apparaissant assujettie comciemment h une puissance morale; puissance supMeure à tout dogme, et qui, par cela même que toute transgression, indi- Tiduelle ou eollectire, à ses lois porte en soi, fataienientyson châtiment, son « enfer », s'affirme inyiolable, témoigne de rimmortalilé et de TéTolution constante de Tàme « créatrice de toutes les apparences » .

Théâtre de Vâme^ c'est Wyspianski lui-même qui a donné cette définition de son ceuTre. Il est impossible d'en trouver de meilleure. Tirés de Tantiquité grecque ou de T Ancien Testament, de la mythologie slaTe ou de l'histoire de la Pologne catholique, ses pièces, qui presque toutes conserrent l'unité de t^nps, et souvent aussi celle de lieu, ont toujours comme seul et vrai « héros » l'âme collective. Le protagoniste peut être un personnage légendaire ou historique, ou encore, comme dans la « Délivrance», le poète lui-même; le chœur peut appa*

(1) Wyspianski a vécu et est mort en catholique. C'est seulement après sa mort que son œuvre, dlnspiration profo]idémentchrétienne»et oùil est difficile de trouver quoi que ce soit de contraire aux principes fondamentaux de la foi catholique, est devenue Tobjet de violentes attaques de la part de certains écrivains cléricaux polonais.

rattre sur la scène ou bien être supposé représenté par les spectateurs, figurant la Pologne contemporaine, c'est toujours le sort de la collectivité qui se joue à travers le sort des individus, reflété dans le miroir de la conscience du poète, résumé en son àme. Les limites du temps s'abolissent, le moment devient éternité, des vies et des événements du passé sont montrés toujours présents dans leurs conséquences, fan t6mes du rêve aussi vivants que la réalité quotidienne puisqoe ne cessant d'agir à travers l'histoire. Théâtre historique, mais combien dfflérent de toute Haupt-und-Stoatsakhony observant rigoureusement, et jusqu'aux détails d'apparence les plus insignifiants, les faits établis par « la vérité historique », mais en même temps les tranfih posant en mythologie moderne, les transfigurant M» vision symbolique de l'avenir. C'est tout le passé suspendu au-dessus du présent comme énigme vivante. La solution de c^te énigme, elle est proche et connue du poète ; toutefois les spectateurs d'aujourd'hui en peuvent encore décider à leur gré — à condition de se délivrer, de délivrer leur àme du poids du passé et du mensonge présent, de regarder en face la vérité. Ah t le cauchemar, splendide et atroce, que froidement, tandis que le cœur éclate» scrute dans tous ses replis cette intelligence lucide à vous faire frémir comme celle d'un Léonard de Vinci ! Aucun poète du monde n'a peut-être aussi ardemment aimé la vie, tandis que tout autour de lui apparaissaient décombres et pourritures; aucun

certainement n*a aussi magnifiquement chanté la beauté de la mort.

Sauf deux séjours prolongés à Paris, la Tie bréTO de Wyspianski s'écoula à GracoTie, Fancienne capitale des Piastes et des Jagellons qui, étant le siège d'une Université fondée au xit* siècle^ ainsi que d'une Académie des sciences et d'une Ecole des Beaux-Arts, revendique volontiers le titre d'Athènes polonaise. Mi-Nuremberg, mi-Padoue, les deux en plus pauvre et avec une note presque orientale, Cracovie abonde en beaux monuments de l'époque gothique, de provenance pour la plupart allemande, ainsi que de la renaissance italienne, importée en Pologne au xvi* siècle. Malgré un faux air de faubourg viennois qu'elle adopte ces derniers temps, cette vieille ville triste et bizarre, somnolente et prétentieuse, parait être un grand cimetière du passé où à chaque pas de glorieux souvenirs narguent la déchéance du présent. Du haut d'une butte voisine un grand tumulus en terre battue domine la ville et la plaine. C'est, entouré d'un fort autrichien, le monument de Kosciuszko, le dernier héros de l'indépendance nationale, le même auquel on prêta le mot fameux de Finis Poloniae. Plus bas, sur un rocher au bord de la Vistule, paresseuse et sale, voici -- en face de l'église de laSkalka — le Wawel, Tantique château des rois polonais qui, jusqu'i ces

deraiëres années, senrii de caserne à Tarmée impériale et royale. Accolée i lui, la vieille et fruste cathédrale gothique, remaniée récemment d'une façon barbare, dresse ses tours baroques dont la plus basse contient la célèbre « Sigismond », la grande cloche nationale au cœur fêlé. Dans les caveaux de cette église les sarcophages de Kosciuszko, du prince Joseph Poniatowski et de Mickiewicz voisinent avec ceux des rois polonais, tandis qu'audessus, au milieu de la nef centrale, un cercueil en argent, érigé sur le mattre-autel, contient le corps dépecé de Tévéque-martyr, St. Stanislas, le grand patron de la Pologne... Si quelque hasard vous conduit dans ce Bruges slave dont les rues mornes ne s'animent vraiment que le jour des grands enterrements nationaux (leur pompe presque joyeuse est une des spécialités locales de Cracovie, et il faut voir le contentement avec lequel ^^ habitants vous parlent d'un « bel enterrement »), ne croyez pas un mot de ce que vous diront les vivants. Ecoutez plutôt ce que disent les cercueils. C'est ce que fit le pâle enfant né ici, et grandi dans Tatelier de sculpture qu'occupait son père au pied même du Wawel: un jour, comme les héros du dernier drame d'Ibsen, il <c s'éveilla parmi les morts ». Dans un de ses cartons pour les vitraux de la cathédrale de Cracovie, Wyspianski, se basant sur des documents authentiques, a représenté le cadavre du roi Casimir le Orand, squelette couronné, revêtu de haillons, fixant de ses orbites creuses le néant, Roi-Esprit de

la Pologne, ressuscité pourvoir Tagopie imminente de Tàme de son peuple. Ce regard de spe<;tre royal, c'est tout le théâtre de Stanislas Wyspianski.

Mélange unique de force visionnaire et de lucidité de la pensée, cette nouvelle forme de tragédie où la sérénité classique s'échauffe de toute la véhémence shakespearienne, réalise en principe Tidéal suprême du genre, la fusion des arts, et fait appel aussi bien aux arts plastiques qu'à la musique. Wyspianski écrivit ses premières œuvres comme liîretti destinés à des opéras que devait composer un de ses amis; il se résigna très vite à ne pas trouver un collaborateur à la hauteur de ses visées. Tous ses drames n'en restent pas moins des conceptions musicales. Ils ont parfois seulement pour base un motif emprunté par exemple à la musique populaire ; toujours pourtant, même si la musique n'y intervient pas directement, ils apparaissent composés pour ainsi dire symphoniquement. Dans un rythme d'une richesse et d'une souplesse extraordinaires, c'est, parallèlement au progrès de l'ac* tion dramatique, le développement d'un certain nombre de thèmes venant se relier les uns les autres, s'entremélant, puis se séparant pour se refondre de nouveau, et où, à travers l'unité harmonieuse de l'ensemble, chaque voix, comme celle d'un instrument d'orchestre, garde sa couleur bien définie elpersonneUe. Si malheureusement une très grande partie de ces valeurs musicales de l'oeuvre de Wy9fianaki seront indiacemables h travers la Iradôc-

UN GRAND PaÈTE TRAGIQUE 23

tion, il n'en est pas de même des valeurs plastiques. Ses idées les plus abstraites et les plus compliquées, Wyspianski sait toujours les traduire en une forme concrète d'une puissance et d'une originalité saisis- &miea. Toute sa prodigimise et inépuisable fantaisie s'y rérèle d'uns manière éclatante, et toute sa science d'architecte, de sculpteur et de peintre y est mise à contribution (il était égidement versé dans ces trois ordres d'activité, et depuis les décors jusqu'aux plus infimes accessoires, composait luimême la mise en scène de ses drames). Un grand peintredécorateurdoublé d'un éminent archéologue^ — mais non dirigé par lui -— seconde ici admirablemelit le dramaturge. Aussi bien est-ce ce côté pittoresque de son th^tre et cette beauté plastique, convaincante pour les sens les plus raffinés autant que pour les plus naïfs, et nullement sa pensée, restée à peu d'exceptions près une énigme, qui, en Pologne, décidèrent de la gloire de Wyspianski ! Ce penseur et ce visionnaire était, en premier lieu, un matbe incomparable de l'art scénique. Sa merveilleuse ^ude sur Hamlet où, entre autres, il réfute le jugement de Goethe sur le héros de Shakespeare (« nne grande Ame au-dessous de la grande t&che qu'elle se voit imposée »), em, même temps qu'elle donne la clef de son propre tfaé&tre, démontre sur quelle immense culture générale et spécialaoBbeni sur qu^e connaissance parf&ite des meilleurs ti»di^ns du théAire européen s'apf uyait l'inspiraticmy si profondteient aati«mflJe, de son géane.

La patrie et la scène ont été les deux grands amours de Stanislas Wyspianski. Si de la seconde il ne lui a pas été donné de faire renaître la première, ressuscitée dans la conscience de ses compatriotes, — « Pologne, n'est-tu qu'en moi seulement ?» — il aura au moins, sur sa tombe, érigé un monument œre perennius. Surgie du fond d*un enfer « pire que celui du Dante, d'un enfer vivant », son œuvre se dresse étonnante de grandeur et d'harmonie: phénomène plus remarquable encore au milieu d'une littérature nationale tendant forcément à se noyer de plus en plus dans ce que le critique polonais Stanislas Brzozowski appelle « musique de la décomposition », un égotisme bavard et larmoyant, dépourvu de tout contact sincère avec la vie. Défiant le démenti de l'avenir, cet art résume et sauve la beauté d'une des pages les plus tragiques de l'histoire. Et comme toute beauté, il contient plus de germes de vie que la mort n'en peut étouffer. « Sois fidèle à la mort, est-il dit dans la Bible, et je te donnerai une couronne de vie »... À une époque qui parait avoir perdu jusqu'au sens même du mot tragédie, c'est un exemple altier, donné au théâtre européen en train de s'avilir irrémédiablement, de ce que peut et doit être le plus élevé des arts du verbe, dont la destination, maintenant comme jadis, « est de servir pour ainsi dire de miroir à la nature, de montrer à la vertu ses propres traits, au vice son image vi-

Tante et aa inonde et à Tesprit du siècle leur figure et empreinte (i). »

Adam de Lada.

(I) Voici l^éBomération des œurres paraes de Wyspianski. Drames et tragédies : Daniel ; Protisilas et Laodamie, Miléagret VAehiUHde, Le Retour cTl/lytae ; La Légende (en deux versions différentes), Boleslas le Téméraire^ La Skalka; La Nuit de Novembre, Lelewel, La Varsovienne; La Légion; La Malédiction, Lee Juges ; Les Noces, La Délioranee; Akropolis, Poèmes : BoleêUa le Téméraire^ Casimir le Grand (avec quelques autres fragments ces deux morceaux continuent le Roi- Esprit, le grand poème historico-philosophiqae et mystique de Slo^acld). Transcription du Cid de Corneille, rédaction scénique des Aïeux de Biickiewicz; nombreux fragments dramatiques et quelques poésies lyriques. Etude sur Hamlet, Etudes archéologiques. Le manuscrit d'un travail sur les cathédrales françaises s*est égaré par Tincurie des propriétaires. Quant A ses œuvres de peintre-décorateur, les principales sont: vitraux et polychromie de Téglise des Franciscains, et vitrail et ameublement du siège de TAssociation des médecins, A Gracovie ; projets de vitraux pour les cathédrales de Gracovie et de Lemberg. En outre il a laissé de très nombreux portraits et paysages, des illustrations pour V Iliade, etc. -» Toute cette œuvre accomplie par un homme de trente-sept ans qui, rongé par une maladie atroce, ne cessa pas de produire, et vécut les dernières années de sa vie face à face ayec la mort qui pouvait arriver A tout instant.

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