‹ Protésilas et Laodamie: tragédieChapitre 13 sur 18 · Des hêtres, par la main des nymphes · texte numérisé non relu

Des hêtres, par la main des nymphes

PAOTéSItAS ET LACHMUnC 43

donnés pour gardiens an tombeau, rapidement épanouis, ornent leurs branches de Terdure.

S'élevant au-dessus du tertre, à peine aperçoivent-ils la cité de Tyndare, ils se fanent desséchés; — gonflés de sève fratche, leurs troncs reverdissent par en bas.

15 . Les années passent,. . . et Tépouse se plaint en son coeur jeune.

(L'Aède se lève de son siège, et se penchant vers Laodamie, loi répète, enun.murmuse galant, les propres paroles qall avait surprises auparavant.)

UAÈDE.

a Tu connais les enlacements enflammés de mes

bras, ils te tiennent en rêve, te poursuivent; — * reconnais les lueurs passionnées de mes yeux, ce sont elles qui en rêve font rougir tes joues, — viens à moi, viens, fût-ce pour un instant, — tu connaîtras la joie... »

n veut eontinuer ; Laodamie d'un geste rasréte — eUe s^était déjà levée au son des premières paroles de la dernière strophe, — maintenant elle tourne la tète vers lui, -*- le regardant attentivement comme pour Tétudier, avec étonnement d'abord, puis avec colère et mépris.)

L'AÈDE

(0 sort troublé.)

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Il II I T

LAODAMIB.

^Toujours debout, elle ne peut raincre son dégoût ;

elle éloigne le Chœur).

LE CHOEUR

(Les servantes sortent Tune après Tautie ; Laodamie fait signe à la dernière d'approcher.)

LAODAMIE.

(Bile s'assied ; quand la servante est accourue vers elle, elle lui murmure à voix basse quelque chose à l'oreille. )

LA SERVANTE

(Elle sort en courant vers la droite.)

LAODAMIE.

Déjà le regard sacrilège

pénètre les secrets de mon sein,

et profane, impudent,

le feu sacré de mes ardeurs.

Héra! pourquoi te suis-je odieuse? —

Voici que le sang a coloré mes joues,

la honte me brûle.

Cette nuit encore il me faut clandestinement offrir un riche repas aux ombres, invoquer les Charmes et les Puissances :

que le fantôme qui apparait en mes rêves vienne, me sauve des supplices de la langueur, et m^emmène à son côté dans la nuit.

(La servante revient avec la vieille intendante.)

PHOTÉSILAS ET LAODAMIE 45

LAODAMIE.

(Elle fait signe à la Vieill« de s'approcher et h l^ serrante de se tenir k distance pour qu'elle ne poisse entendre la conversation.)

LA VIEILLE

(Elle s'approche de Laodamie, s'agenouille devant elle,

lui enlace les genoux.)

LAODAMIE.

Tu m^obéiras.

LA VIEILLE

Je sais intendante dans ta maison, de par ta grâce et ta volonté.

LAODAMIE.

Je te donne un arpent de terre de plus»

garde seulement le silence. — Prépare ce que je ^ordonnerai I

LA VIEILLE

J*écoute. Si la reine m*ordonne de me taire, je me tairai, fût-ce contre mon gré.

LAODAMIE.

Je te donne trois arpents de terre de plus, garde seulement le secret. — Il me faut une mesure de farine, de farine de froment, blanche, fine.

46 PROTÉSILAS ET UkOÙàUlB

Là VIEILLE.

Il y en a beaucoup qu'on garde au grenier.

LAODAMIE.

H faut qu'elle soit moulue fraîchement.

LA VIEILLE

J'en moudrai moi-même au moulin à bras.

LÀODAIflE.

Prépare une cruche d'hydromel et une cruche de vin. Écoute-moi bien :

à l'heure où l'obscurité commence à tomber, — tu porteras au jardin les cruches pleines, la mesure pleine, et tu les cacheras auprès du tombeau.

LA VIEILLE

On m'apercevra...

LAODAMIE.

Non ; — ayant, tu m'enverras

toutes les servantes du palais,

pour travailler ensemble, comme on le fait

chaque soir...

LA VIEILLE

Te sens-tu plus triste?

LAOBAMIE.

Tu feras sortir un agneau blanc,

PROTÉSIIAS ET LAOOAU1E 47

et une brebis noire ;

tu les cacheras parmi les eyprès,

non loin du tombeau

en les attachant à un tronc.

LÀ VIEILLE

Tu veux troubler la paix des morts, — ô dieux I horreur I tu es folle.

LAODAMIE.

Je veux frapper les cordes secrètes et chanter les chants secrets :

ce qui clame, en mon &me, de douleur, ce qui sonne, en mon âme, de plainte.

Délaissée, dédaignée —

Ëloigne-toi.

(La Vieille sort.)

LÀ SERVANTE

(Elle s'approche de Laeétmie).

H'ordonnes-tu d'aller en ville?

làodàmhs.

Es-tu donc si pressée d'y courir?

LÀ SERVANTE

Ne m'envoies-tu pas en ville chaque matin cueillir des pemmes et des poires *

dans le verger de mon père ?

48 PROTÉSILAS ET LAOOAMIE

*iM^— ^"^i— -^ . ■ ■ ■ i^«^^^— ^i^i^M— ^^^^— ^— ^— ^M— — ^

ainsit esclaye obéissante à tes ordres, tous les jours je revois mon père.

UODAIIIE.

Tu as sûrement un amant en Tille.

Là SBRVANTE.

Que Héra me laisse TieiUir vierge I

LAODAMIE.

Ne mens pas, — je te donnerai des cadeaux,

pour toi et pour ton amoureux. ^

LA SERVANTE

Mon amoureux demeure tout près

de la cabane de mon père; — je te suis toute dévouée.

LAODAMIE.

Prends ton voile; — quandrobscurité seradescendue, ^

tu m*amèneras Eunoûs ;

tu n*en souffleras mot à tes compagnes ;

quand tu Tauras amené sous la porte, ^

ordonne-lui de s'asseoir sur le seuil,

et d'attendre jusqu'à ce que j'aie éloigné les servantes

et que je sois seule...

LA SERVANTE

(ElU s'agenouille devant Laodamie et loi prend les g snoux.)

Gomme tes paroles résonnent sourdement! /*

LAODAIIIE.

Enfant, ne perds donc pas courage. — Ttt lui porteras de la nourriture du palais, une cruche d^hydromel, de la viande à satiété ; qu'il m'arrive ici rassasié.

LA SERVANTE

J'ai peur.

LAODABilE.

Après, sois heureuse avec ton amoureux, toute cette nuit ; — tu reviendras à l'aube — ris, je serai généreuse.

LA SERVANTE

Tu veux faire des sortilèges cette nuit ?

LAODAMIE.

Toi, tu passeras la nuit à aimer.

LA SERVANTE

Tu te perds, malheureuse.

LAODAMIE.

Je veux que tu m'amènes le vieux.

Je veux faire ce qu'il est au pouvoir des humains

défaire. — Cours vite.

(La servante s'éloigne.) (Quand la servante a dispani derrière le rideau, Laodamle, comme délivrée du poids des regards humains, se dresse subitement, rigide, lève brusquement les deux bras et la tète; après quoi, se tordant les mains, elle abaisse les

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bras, largement éployé» ; elle penche un peu la tète, puis rinciine de plus en plus sur son sein gauche. . . elle laisse retomber ses paupières sur ses yeux d'un air de lassitude... Elle s*est smIm avec ime exprewion d^emmi.. • Sur le siège, à o6U d^^le, sorti de dessous terre, estasfis rSnnui : une femme en robe noire, brodée de cercles blancs; elle est assise, comme pétrifiée, désœuvrée, pareille à une statue.

La lumière orangée du soleil entre par le rideau entr*ouyert et tombe en gerbe colorée dans le coin de la pièce où est rentrée de la chambre nuptiale.) J

LAODAMIE.

(Elle ouvre les yeux, aperçoit l'Ennui, et lentement prend conscience de cette présence ; elle passe doucement sa main devant son visage, coflune si elle voulait éloigner Fapparition, après quoi elle laisse retomber sa main inerte ; FEnnui exécute les mêmes m0nvBments«)

... Tu es venue me visiter; aujaurd'hui comme hier, et comme avant-hier^ et comme de nombreux jours auparavant disparus. —

... Et aujourd'hui, ma sœur, tu es plus proche de moi qu'hier et qu'avamt-hier» et que de nombreux jours passés. —

Je me vois reflétée en toi, comme si je m'apercevais moi-même devant moi —

Tu t'assieds, et ton silence me conte de longues

histoires : — des histoires silencieuses que tu files de mes rêves, histoires invariablement les mêmes, et qui conduisient ma pensée triste autour de (mon palais...

et danfi le jardin, para^ les cyprès, par le sentier couvert de fin sable marin, jusqu'aux portes du tombeau, — jusqu^svxportesferBiéeBdelatombe. —

En pensée tu me fais faire le tour du tom-

beau à travers le jardin, par les terrasses de mon palais, sous les arcades des salles, dont je connais chaque dalle et chaque pierre taillée. —

Inséparable compagne de mes rêveries, ma sœur fid^ —

Tu amTSS chaque jour, vers le i»)ir, quand

rayon en train de s'éteindre déploie un tapis colort sur le seuil de la chambre nuptiale où m^attendait le bonheur avec l'époux,

... le bonheur passé si rapidement et sans retour, — quelques brefs instants de bonheur de mémoire éternelle.

Le rayon sème une poussière dorée sur le

seuil ; — je suis seule. —

Je fus ici bercée dans les bras de Tépoux.

ma soBur et ma maîtresse, tu me tiens en ton l pouvoir. —

Le rayon s'évanouit dans la poussière envolée, — disparaît.

Voici que toi aixssi lu disparais, tu t'éteins, comme un mirage de brouillards opaques.

* Ma pensée se joM de mm, —

elle obscurcit mon éme; me plongei triste, dans la

rêverie.

Mon &me plane au-dessus de moi, ailée, — ma pensée erre, — et ne sait vers où elle se dirige.

(S'étant levée, elle marche lentement vers le rayon dans le coin de la pièce ; au moment où elle s'approche, le rayon disparait.

Entre le Sommeil : un jeune homme ailé, en costume transparent, posé à môme son corps de marbre ; la tête du jouvenceau est frisée déboucles dorées; toute sa personne chatoie de couleurs qui s'éteignent h cha(iue instant.

Le Sommeil a conversé avec l'Ennui qui suit Laodamie.

L'Ennui disparait sous terre.

Le Sommeil s'approche de Laodamie et lui frappe le front avec des tiges de pavot ; — ayant touché ses tempes et son front, du geste de ses mains il la fait revenir vers le lit où elle s'assied.)

LÀODÂMIE.

Voilà que tu t'approches de moi, trompeur divin, dispensateur du repos éternel.

Je te reconnais, toi, et je devine ta présence

au silence etàla pénombre dont tu es entouré. —

— Tu es tout près de moi, près de ma tète que,

docile, je baisse:

ce sont des tiges de pavot et les têtes de son fruit, mûres, desséchées ;

brandies par tes mains, elles bruissent, elles murmurent.

Un bruissement tout prés de mes tempes ; c'est le bruissement des murailles marines qui s'acheminent vers les rochers de la côte — .

Mes yeux sont déjà fermés. —

Les murailles des mers lointaines se brisent

contre les rochers de la côte...

Les cailloux geignent, égrenés par mille mains :

les mains de la bande bruyante des filles de Nérée.

Les bras des ondines se sont noués pour la ronde.

Des lointains, des lointains, des grandes mers accourt Tessaim des Océanides; —

il se brise sur le sable de la côte.

Tumultes et clameurs.

(Subitement à haute voix, plus distinctement.)

— Et toi, tu es venu m'endormir par le bruissement

et le murmure des eaux...

Je suis accoutumée à toi, ô courrier des puissances

mystérieuses...

(Plus bas.)

Ton bras m'entoure et m'enlace :

Le Songe, le Rêve... mon monde, — mon meilleur monde... —

bien-aimé ! . . .

(Le Chœur traverse la pièce et aperçoit Laodamie en train de s*endormir; il s'approche, la contemple un instant; — les servantes se dispersent à travers la pièce. «-

La présence du Sommeil agit sur elles; après un moment de conyersations à mi-voix, elles se couchent, somnolentes, au pied du rideau, et s'endorment.

Le Sommeil appelle le Cauchemar.

Le Cauchemar ^Oneiros) descend des airs sous la forme d'un monstre aux coideurs grises, aux aUes palmées comme celles d*mn phalène duveté» ornées de bisarres ligzags ; un

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grand masque de phalène suc U. tÂte, et des yeux blancs qui semblent flottants ; le long de son peplos des raies pourpres.

Le Sommeil s'entretient avec le Gonehemar, en loi désignant Laodamie endormie, après quoi il t^AoigQtf derrière ^ rideau, qm'il asouteftf légèrement; — tes dormeuses mu* quent le départ da Sommeil par des meuvementi ûu!til&.

Le Cauchemar, planant en Tair au-dessus des jeunes filles endormies, évoque des apparitions sur le rideau.

Le rideau tuyauté s'onrre :

Le rêve de Laoaamie se jone comme une scène Tîtnste, éclairée d'une lueur bleu&tre :

Sur le fond azuré de la mer, au premier plan des flots, navigue une grande nef peinte en ronge, avec son gouvernail, ses rameuva, son mAt.

Elle avance, les voiles déployées, parmi les javelots lancés par des mains invisibles.

Dans la nef se tiennent des hommes armés qui élèvent leurs boucliers et leurs lances.

Sur Tavant, à la proue du navire, un jeune héros, tout couvert d'une armure dorée, brandit plusieurs épleux; samAin. gauche porte un£bouclier orné de clous.

Franchissant le pont que de la proue de son navire on vient de jeter sur la côte, le héros court à l'aveugle contra les projectiles.

Personne ne le suit; les hommes dans la nef hissent aussitôt le pont et le retirent à bord.

Protésilas reste isolé ; — bruit de lutte, le héros tombe.)

LA VOa DE PROTESILAS.

Laethiime, Laodamie !

(Les hommes du navire élèvent lee bras vers^ le ciel en signede reconnaissaiice envers les ditnx.

Dana le LuiataîA on voit de mmbreux vaiseeaiiz qm. avancent.},

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LAODAMIE.

(Se débattant en rêve.)

Devant toi un nuage de pointes et de javelots,

Arrête I...

Derrière toi on retire le pont !

Trahison I

Au secours I Au secours I

Ah...rorseleI

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