‹ ProudhonChapitre 2 sur 30 · POUR JEAN PAULHAN · texte numérisé non relu

POUR JEAN PAULHAN

]e vous dois ce livre. Sans vous il ne serait pas. Je vous le dois en raison des heures sombres à travers lesquelles votre amitié a été une lumière. A l'anxiété d'un esprit qui se refu^ sait au renoncement vous avez apporté, avec une autorité décisive, une volonté d'espoir aussi persuasive que celle de mes jeunes amis. De ceux-ci, l'un et l'autre, nous avons tou-^ jours été proches par le crédit que nous faisons à un avenir dont ils tiennent entre leurs mains l'épure. Ces mains doivent l'arracher, même blessées, à la résistance des forces hostiles. Souvent par une simple expression de confiance, je vous ai vu tracer à leur talent indécis la seule route librement ouverte : l'effort sur soi. Lorsque vous m'encouragiez à écrire un Proudhon, c'est à eux que vous pensiez -— non comme écrivains — mais comme artisans de la Cité. Vous pensiez qu'ils prendraient courage et force au contact de Proudhon.

Vous avez vaincu, par votre fermeté, mes hésitations. ]e me suis résigné à un portrait imparfait. Ses insuffisances me paraissaient sensibles à mesure que je vivais dans une intimité plus grande avec Proudhon; car cet homme rend ceux qui l'approchent exigeants vis-à-vis d'eux-mêmes, comme il l'était vis-à-vis de soi. Cette exigence est le premier exemple qu'il nous donne.

Une nouvelle épreuve attendait la jeunesse française après que, par son refus et par son héroïsme, elle avait cru conquérir la liberté. Celle-ci est âpre et dure et ne s'acquiert pas aisément. Elle ne se contente pas d'un régime politique. Son existence réelle et pleine réclame la liberté intérieure. Une des idées toujours vivantes de Proudhon, c'est que la République serait une expression morte si les artisans de la Cité ne gardaient jalousement en eux le respect de la justice. Ils doivent être assez hardis pour protéger de leurs mains la flamme qui anime les institutions contre les puissances cyniques ou secrètes qui entendent l'étouffer.

Le retour aux libertés publiques fie suffit pas à guérir de leur virulence les institicts que libère la guerre. Celle-ci a déchaîné les rapaces. Des prétextes dorés masquent les appétits. Certaines défaillances se parent d'une trompeuse noblesse. L'instinct sûr de Proudhon avait décelé cette tare humaine.

Au courant envahissant, un seul barrage possible. Celui que dressent les cœurs fiers et libres, prêts à lutter contre les fléchissements de l'égoisme et la lâcheté. Sauront-ils — selon les mots mêmes de Proudhon — se mettre en travers des événements et des multitudes? Attaquer de front « hommes, choses, célébrités, superstitions »? Et remonter le courant. Qu'ils relisent cette lettre du 28 octobre 1861, le jour d'un profond désespoir — oh, alors qu'il vient de douter de ses concitoyens et de son pays, l'auteur de La Justice écrit : « Je me raidis contre l'adversité. Je travaille double; je me prépare pour une nouvelle ?nission. »

De telles paroles, la Correspondance et les Carnets nous offrent de nombreux exemples. Il nous a fallu choisir entre ces textes. Seuls, ils permettent d'évoquer Proudhon vivant.

Dans ses lettres comme dans ses Carnets, Proudhon se laisse aller et suit sa plume. Souvent, il ne se relit même pas. Rares sont dans Les Carnets les ratures. Quatre-vingts ans nous séparent de ses plus récentes lettres. Leur vivacité, leur élan ne se sont pas refroidis, ces pages sont chaudes encore d'un feu qui ne s'est pas éteint.

Sa parole, en effet, est l'expression d'une vie intérieure qui n'est jamais paresseuse ni jamais résignée. Pour Proudhon, l'essentiel est d'être en paix avec soi — // ne l'est pas toujours — « réfugié dans ma conscience avec laquelle surtout je tiens à bien vivre ».

Lettres, et carnets éclairent cette vie intérieure. Grâce a M""* Henneguy, Catherine Proudhon, j'ai pu longuement consulter Les Carnets — vivre ainsi dans une intimité que rend plus proche sa présence. Tandis que je lis, son regard clair se pose sur moi. Il me dévisage, et il me donne la sensation de cette réserve un peu rude par laquelle il se protégeait contre la tendresse de son cœur.

Grâce aux Carnets, on peut suivre, jour par jour, dans son mouvement, les profondeurs d'une âme pendant les crises traversées par Proud^ion :

Décembre 1847 ou il sent sa solitude après la mort de sa mère.

Février 1848 oii il est surpris par la brusque révolution.

Décembre 1851 ou il réagit avec violence contre les auteurs du coup d'Etat.

Printemps de 1858 ou sa joie d'avoir achevé le livre de sa vie est troublée par l'absurde injustice qui le force à l'exil.

23 juin 1862, jour peut-être de sa plus entière désespérance, pur ou il écrit : « ]e n'ai plus foi aux hommes, je 71 ose presque plus croire à l'amélioration de mes semblables... La sérénité s'en va. Si ma conscience, si mes convictions n'étaient à toute épreuve, je crois que je chercherais à en finir au plus vite... je comprends que moi et mes idées, il est temps que nous disparaissions... »

On se ferait de Proudhon une image imparfaite si l'on cherchait à simplifier sa nature complexe ou à effacer les lignes fermes de son visage tel qu'il nous apparaît dans le portrait peint par Gustave Courbet. Mais il est nécessaire de dégager du superficiel et du contingent l'évolution de sa pensée.

L€s hommes qui vivent dans l' actualité vivent dans un

mirage perpétuel. Or, déjà au centre du X/X* siècle, les contemporains de Proudhon ont l'oreille prête à accueillir tous les murmures quotidiens. Aussi prêtent-ils à l'anecdote et à l'incident autant d'attention qu'a l' événement décisif. Et les voilà distraits des valeurs essentielles.

Proudhon ne vit pas le regard détourné de la réalité» Il suit avec soin l'actualité sans être englouti par elle. S'il y est sensible, c'est que sa pensée ne se forme jamais dans l'abstrait; mais il transforme le fait quotidien en l'objet d'une méditation qui ne s'égare pas. Par là, Proudhon est une exception. Parmi ses contemporains, il s'est senti un étranger : « ]e me sens hors de la génération contemporaine, écrira-t-il le 23 juin 1862. »

La vie pour Proudlion est un combat. Mais ce batailleur ne se jette jamais tête baissée dans mie lutte dont il n'aurait pas mesuré les engagements; il se prépare à bien soutenir le combat par le calme, la méditation et l'observation, et il ajoute, le 25 avril 1863, « par la prière et le jeûne, si nous étions chrétiens ».

Proudhon a su dire à son temps des vérités cruelles. Pourquoi, sa forme ayant conservé toute sa verve et sa pensée, toute sa vigueur, ne se ferait-il pas entendre des hommes d'aujourd'hui? Il a, pour se faire écouter, une sincérité sans faste et qui ne se dément pas.

Jamais il ?i'est le prisonnier d'une formule. Tant d'autres se sont plu à chérir l'image de leur visage aperçue dans le miroir de leurs ancieniies vérités. Ces complaisances personnelles sont étrangères à Proudhon. Contre son moi d'hier, quand il le croit dépassé, il ressent une telle impatience qu'il est prêt à briser le miroir.

Son ressentiment contre toute paresse d'esprit commence par lui-même. Son irritation se tourne contre autrui lorsque ses amis politiques Ji'ont pas la hardiesse de renouveler leur action, s'ils arrêtent leur vision à celte ligne blanche d'une routine qu'ils appellent tradition. Proudhon ne peut s'empêcher de leur dire un peu rudement que le vent balaie les

feuilles jaunies, même lorsqu'elles paraissent tenir encore à l'arbre vert.

Mais les hommes politiques lui sembleîit de « petits saints », à côté des littérateurs et des journalistes qui trahissent les devoirs de l'écrivain. Proudhon, l'un des premiers, a dénoncé la véîtalité s'insinuant sous le couvert de la littérature. En présence de la corruption il est intraitable : « ne voulant avoir aucun contact », de près ou de loin, « avec les pourris » ; par contact se gâtent les plus beaux fruits. Dans un régime de mœurs dissolues, Proudhon a peur du luxe et de l'argent qui usent toute moralité. Il prend donc le contrepied des théories saint-simomennes, il les accuse d'avoir contribué à cette dissolution. *

Sa morale est austère] mais qu'on n'exagère pas son intransigeance; il proteste quand on le dit partisan d'une société d'ascètes et de cénobites. Sans doute, venant de lire le Port- Royal de Sainte-Beuve, il se préoccupe de voir remplacer pour les honnêtes gens de l'avenir les exercices de la spiritualité chrétienne. Selon une de ses expressions, il écrit que la pente naturelle est de s'abandonner sans frein à cette dégringolade continue qu'est la vie.

Son attitude s'explique par son existence, par son tempérament de paysan, par les servitudes de la misère; aussi, s'il ne craint pas la pauvreté, il redoute le luxe, même les molles facilités de l'aisance oit peut s'enliser l'indépendance sans laquelle aucune dignité n'existe.

La dignité de la personne humaine est la condition sans laquelle la Révolution n'existera jamais. Une société ou domine le souci des jouissances matérielles ne verra jamais s'accomplir une révolution dans les idées et dans les cœurs.

Comprenant que toute concession sur un sentiment le vicie et est l'origine d'une future défection, Proudhon ne goûte les sentiments qu'à leur état de pureté — expression qu'on hésiterait à employer, si elle n'avait, pour lui, un sens aussi limpide. De tous, le plus cher à son cœur est l'amitié : « fe la

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veux puissante, je la veux sans tacite », écrira-t-il le 13 mai 1861. Ainsi veut-il que la Cité ait pour fondement sûr, entre les citoyens une amitié, et l'amitié implique le respect.

Proudhon a le respect de l'homme et il le prouve. Non seulement dans son' attitude vis-à-vis de ses amis, mais vis-à-vis de ses adversaires; il a le souci de la vérité. Aussi Proudhon déteste-t-il tous les mirages et d'abord ceux qu'on se crée à soi — les illusions dont on s'enveloppe comme d'un nuage, afin de n'être pas obligé de se juger. Proudhon se juge avec une modeste véracité : « Grâce au concours des circonstances, un jour il se^ peut que je paraisse plus grand que ma tadle; mais je ne suis pas dupe sur ce qui fait ma valeur en ce monde et à mes yeux... »

La vérité, Proudhon la veut totale, à tous les moments, dans toutes ses relations privées. Il étend cette exigence à la vie publique. De là les malentendus auxquels il s'est heurté. Proudhon n'admet pas une vérité qui rougit ou pâlit selon les convenances d'une secte ou d'u?i parti. Il lui paraît monstrueux que l'honnêteté se dédouble et quelle se laisse glisser au mensonge opportun ou intentionnel. Lorsqu'il s'agit de politique, les mots perdent leur valeur et renoncent à leur sens étymologique.

Ce manque de probité morale lui apparaît une erreur politique : « La vérité, si cruelle quelle soit, est toujours meilleure que le silence et, à cet égard, la théorie des ménagements est la plus fausse des politiques. »

Cela est vrai de la politique intérieure, mais aussi de la politique extérieure. Préoccupé de la guerre et de la paix — problème-lien entre les deux aspects de la politique — Proudhon a découvert par V observation et par la réflexion une des pentes secrètes de la politique : comment la peur d'affronter l'opinion publique, en affrontant les mythes qui la leurrent, peut amener les gouvernements à accepter la guerre ou même à se servir d'elle comme d'un moyen de diversion. Au rang de ces mirages trompeurs, Proudhon a su placer le principe des nationalités; il a prévu quelles engendreraient pour

l'Europe une inextricable chaîne de conflits; mais son étonnante perspicacité ne s'est pas bornée là.

En relisant ses lettres et ses Carnets, on devine qu'à certainei heures Proudhon a pressenti la tragédie du XX* siècle, sous ses formes diverses.

Peut-être nos sentiments pourraient-ils être, un instant, choqués par la façon dont Proudhon se sert du mot de multitude, au fnoment même où Thiers cherchait à avilir le mot. Il ne peut rien y avoir de commun entre un Thiers et un Proudhon. Et un écrivain contemporain, Ortega y Gasset, éclaire le sens dans lequel Proudhon employait le mot de multitude.

Ortega y Gasset écrivait : « Les circonstaîices ont amené /'hdmme-masse à être gâté par le monde qui l'entoure, il a l'impression que tout lui est permis, et qu'il n'est tenu à aucune obligation ». Si Proudhon avait eu La Révolte des masses entre les mains, il aurait inscrit en marge de ce texte — Proudhon avait coutume d'annoter certains des livres en les lisant — « d'où heurt entre /'homme-masse et la personne ». Mais ce premier conflit, aperçu par Proudhon, lui aurait paru susceptible d'une solution à longue durée; na-t-ïl pas écrit, dans ses Carnets, cette pensée, qui revient chez lui : « His- ' toire de la démocratie : poser le but de la Révolution : éternellement l'éducation de l'Humanité », et, encore, le 8 octobre 1852 : « Nous affirmons la possibilité d'une éducation du Peuple. > - If

Seulement, d'autres perspectives humaines — ou plutôt inhumaines — devaient lui arracher ce cri de terreur : < Aimable espèce humaine... Fosse aux lions! Sac de vipèresï... »

. Dès 1855 — d'accord pour tine fois avec Renan — en présence de l'apothéose d& l'Exposition — Proudhon aperçoit les dangers de la confusion qui commence déjà à s'établir entre la civilisation humaine et la pseudo civilisation mécanique. Proudhon et Renan ont nié que le coniort fût un signe de la civilisation humaine. « Non, le progrès moral n'est pas

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la suite naturelle et nécessaire du progrès économique. -» Et Proudhon a réagi contre les douceurs de la facilité.

Par éclairs — on est en droit de le croire par certains aveux — Proudhon a eu, peur de l'écrasement possible de la civilisation humaine, et peut-être lui sont apparus le spectacle . d'un Monde concentrationnaire , la victoire de la Mécanique sur l'Esprit. Avec anxiété il a aperçu les périls que courrait la civilisation humaine. A certains instants douloureux Proudhon a eu la vision d' « un Univers desséché ou vivraient des automates perfectionnés, et d'une existence pleine jusqu'aux bords de délices, mais dont l'aridité ne laisserait plus de place a ces sentiments, parmi lesquels ^lotre effort est de faire sortir, comme une plante de sa tige, la charité de la justice ».

' Les raisons pour lesquelles, cher Jean Paulhan, nous avons de l'amitié pour Proudhon sont les mêmes.

Proudhon a une tête froide et une âme de feu. Lucidité, ferveur se heurtent en lui, et il en a conscience. Son âme tendre, blessée, cherche une harmonie vers laquelle il avance au cours des années, « quand les passions commencent à faire silence, et que l'âme, de plus en plus dégagée, étend ses ailes vers l'infiîii » (31 décembre 1863).

Jamais pourtant cette paix ne sera définitive, sa soif de justice « impitoyable » vient souvent bouleverser sa volonté de sérénité.

Par^ son horreur de la lâcheté, il écrit, le 28 octobre 1861 .* « Tout est lâche et vil, bas et plat » ; — par son énergie : il écrit aussitôt après, le même jour : < Je me raidis contre l'adversité, je travaille doublé--^; — par son goût de l'amitié, — par l'indépetidance de son caractère, — par l'exemple de son existence, Proudhon vit au cœur de certains d'entre nous.

Pans, avril 1941, Vaux et Chantegrue, octobre 1947.

Au long de son existence, Proudhon s'est posé à lui-même une question : Conscience et Liberté ? ou sacrifice de la personne à une destinée collective ?

Cett€! interrogation étreint notre présent. Elle! était chez Proudhon une angoisse. Elle communique sa permanence à des sentiments qui vivent en nous.

■" Le 2 novembre 1862, Proudhon écrivait à M. Milliet : « Je vous écris dans le désarroi d'un déménagement (il est rentré à Paris en septembre)... Je vous écris, cher monsieur Milliet, mon ancien prote, en toute camaraderie et abandon de cœur. Traitez-moi de même et ne laissez pas tomber dans la copie de votre journal des confidences amicales qui ne cherchent pas la publicité. De la publicité, j'en suis saoul; ce dont j'ai besoin, c'est des joies fortifiantes de l'intimité. »

Et, déjà, le 19 décembre 1851, au lendemain du coup d'Etat qui l'avait laissé « la conscience écrasée, le cœur consterné... », il disait à Charles Edmond : « Adieu, cher ami, je crache sur les dieux et sur les hommes. Je ne crois qu'à l'étude et qu'à l'amitié.»

La publicité gênait la nature ombrageuse de Proudhon, moins accueillante à l'éloge qu'au tonique des attaques. Or, jamais, de son vivant, Proudhon n'a connu une publicité telle que celle dont il jouit aujourd'hui.

Ni un rayonnement aussi lumineux. Nul temps ne fut plus sombre ni plus cruel aux travailleurs que celui 011 Proudhon a vécu. Et, parmi les ténèbres du xix* siècle, sa parole a été une clarté pour les obscurs: « Proudhon fut en France une étape de la pensée populaire : il est l'un de ceux qui ont fait prendre à la classe ouvrière conscience d'elle-même. »

Ce jugement constaté un fait indiscutable. Lé témoignage est

précieux : il vient d'un adversaire déterminé, Karl Marx; il est entouré de critiques qui lui donnent un saisissant relief. Par contre, les hommages actuels éveilleraient en Proudhon une défiance contre des sollicitations à travers lesquelles il devinerait des tendances partisanes soucieuses de s'étayer à ses dépens. Sans parler ici de l'impudence de ceux qui ont dénaturé sa pensée.

Heureusement, Proudhon est l'objet d'une curiosité plus désintéressée. La grande édition des oeuvres complètes due à l'initiative de notre cher Bougie avait été interrompue et un seul volume avait paru pendant l'occupation : il comprenait Qu'est-ce que l'Art ? et la Pornocratid oic les Femmes dans les Temps modernes, avec une introduction solide et humoristique de Jules-L. Puech, le biographe de Flora Tristan.

Sur Proudhon viennent de paraître un recueil de textes choisis avec dévotion par Alexandre Marc, et deux ouvrages : Proudhon et l'Europe, par Madeleine Amoudruz, et Proudhon et le Christianisme, par le R. P. de Lubac, — les deux livres, depuis 25 ans, qui pénètrent le plus avant dans la psychologie de Proudhon.

Par la curiosité qu'il suscite, Proudhon est actuel. Il l'est encore par la place qu'il mérité aujourd'hui d'occuper. Cet aventurier de la pensée serait-il devenu conformiste par d'étonnants accords avec notre temps ? Certes, non. Proudhon est actuel parce qu'd contre courant. Le chaud breuvage qu'il détient aurait une saveur amère pour nombre de nos contemporains. Il reste fidèle à l'image qu'on se fait de lui : un cristal aux dures arêtes. Il demeure l'homme toujours au combat, lé lutteur à l'épée acérée et tranchante.

Proudhon incarne une des familles spirituelles (Albert Thîbaudet en comptait jusqu'à six). Si elle manquait, cette famille-là, le visage de la France serait mutilé.

Entre ces familles d'esprit, l'équilibre est difficile à établir; car il ne s'agit pas d'un compromis. Rien de tel à craindre avec dés Français trempés comme l'auteur de La Justice. Proudhon estimait que chaque individu devait pousser jusqu'à l'extrême lés vertus dé son être. L'intègre pureté de ces familles spirituelles' crée une France vivante parce que complexe. Une France selon l'âme de Proudhon. Celui-ci détestait l'idée d'une société qui fabriquerait en série des citoyens-automates. Il respecte en ses adversaires une personne qui sait imposer l'estime de son caractère.

On a souvent dît qu'il était intolérant; et il s'est parfois montré tel avec ses amis jacobins; mais sa compréhension dépasse son intolérance, lorsqu'il écrit à son ami Jottrand : « Vous voyez combien il est possible que deux hommes s'estiment, s'affectionnent, sans que pour cela ils soient d'accord sur les principes qui cependant sont les mêmes dans nos cœurs, mais ils ne les démêlent pas de même. »

Exigeant vis-à-vis dé soi comme vis-à-vis des autres, Proudhon entretenait côte à côte une franchise à l'emporte-pièce et ces amitiés qui étaient le secours de son existence. Celle-ci était souvent déchirée par la brutale évidence de l'infirmité humaine. Il ' respectait ses adversaires et lés aidait. A l'heure où Proudhon écrit, à Madier-Montjau, Te 11 décembre 1852, qu'à la suite des « évé- •' nements atroces, exécrables », depuis le 2 décembre (1851), il travaille à se faire « un cœur de pierre », alors qu'il s'écrie que € là 01! a péri la moralité, il ne faut plus parler morale et jus- * ticé... » il conclut : 4; Vous avez encore le culte du peuplé, mon cher Madier; il faut absolument vous défaire de cette fausse religion. Il faut servir la liberté 1 et la morale pour elles-mêmes et comme votre plus précieux trésor.., »

Et ces paroles, il les prononçait au moment oij, enivrée de ses heureuses chances, une société frivole, s'abandonnant à son appétit de jouissances, en oubliait la simple décence.

t-a simple décence. C'est à dessein que j'emploie ce mot. La dé- . cence, voilà l'expression qui, dans sa réserve, traduit exactement l'atmosphère de la société dans laquelle aurait voulu vivre Proudhon. Et afin de comprendre la signification vitale que ce mot avait pour lui — en dehors, l'air lui paraissait irrespirable — on ne saurait accorder trop d'importance aux dixièmes et onzièmes études dé la Justice sur l'amour et le mariage, ainsi qu'au livre posthume : La Pornocrattè ou les Femmes dans les Temps Modernes. Ce livre est dédié par Proudhon à deux féministes : Mmes Jenny d'Hérîcourt et Juliette Le Messine; il est dû à une polémique par correspondance engagée entre Proudhon et Jenny d'Héricourt qui devait, en 1860, faire paraître à Bruxelles : La Fémmè affranchie, réponse à MM. Michelet, Proudhon, Emile de Gîrardin, Auguste Comte.

Le point de départ de cette correspondance avait été un article publié par Jenny d'Héricourt, en 1856, dans la Revue Philosophique et religieuse : « M. Proudhon et la question des femmes. »

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H avait suscité deux lettres de Proudhon à Jenny d'Héricourt, lettres qui ne sont pas dans la correspondance (8 octobre 1856- 20 décembre 1856); puis, en février 1857, Jenny d'Héricourt répondait à Proudhon et, en 1858, Mme Juliette Le Messine publiait : Idées antiproiidhoniennes .

Le fameux : « Ménagère ou courtisane » était une de ces formules explosives que chérissait Proudhon, afin de donner plus de corps à sa pensée. Il résumait une attitude d'esprit vis-à-vis du problème des Femmes dans les Temps Modernes] elle exprimait la portée générale qu'il lui accordait:

« Je crois devoir ne pas laisser tomber vos deux productions (les deux livres publiés en 1858 par Juliette Le Messine et en 1860 par Jenny d'Héricourt). Vous devinez facilement, mesdames, que ce n'est pas sans motifs. Il s'agit de bien d'autres choses que de vos déclamations et de mon ressentiment. Notre décomposition sociale marche à vue d'oeil. Plus j'en étudie les symptômes et plus je découvre que les libertés publiques ont pour base et pour sauvegarde les mœurs domestiques; que les mêmes maximes par lesquelles on détruit les droits des peuples sont celles par lesquelles, vous et vos coryphées, vous renversez l'ordre des familles; que toute tyrannie, en un mot, se résout en prostitution. » {La Pornocratie, pages 327-328.)

Ce texte est fondamental et il justifierait la place que la Porno^ ' cratie doit occuper parmi les autres œuvres de Proudhon. Elle est au cœur de sa philosophie sociale et montre comment chez lui morale sociale et morale individuelle se rejoignent.

Au centre de la philosophie de la société et de la famille se trouve l'idée générale que Proudhon se fait de la Révolution. Si l'idée de justice est éminente, c'est parce qu'elle est commandée par le respect de la dignité de l'homme pour lui-même et chez les autres. La réforme de l'homme est la condition impérative de la réforme des institutions : « La sanction de la justice a son foyer dans la conscience. »

La personnalité de Proudhon domine toute son œuvre; la formation de cette personnalité tient à ce qu'il a été paysan et ouvrier. Il disait avec orgueil : « Je suis le fils d'un pauvre artisan tonnelier et d'une fière paysanne ». Sa mère, Catherine Simonin, a étendu sa protection sur toute son, existence, comme l'image même du travail, du sérieux et de l'honnêteté. Proudhon devait sa culture à sa mère qui, pendant six ans, l'avait maintenu au lycée, malgré la gêne croissante de la famille dont elle supportait le poids.

Paysanne d'ordre et de, bon sens, cette femme supérieure était un exemple des vertus familiales « antiques » et d'un caractère héroïque digne, disait son fils, des femmes illustres de Plutarque. Proudhon donnera le prénom de Catherine à sa fille, Mme Henneguy, dont nous avons pu' fêter le quatre-vingt-quinzième armiversaire : « J'ai voulu faire honneur à la paysanne que le monde n'a pas connu... Ma mère, à qui je dois tout (et surtout son caractère), était libre, occupée, pas accablée par la vie ». Afin que son fils eût de l'instruction, elle s'acharnait aux plus rudes besognes avec ce courage et cette gaîté qui sont pour Proudhon la vertu éminente du travail, comme celui-ci est la garantie du plus grand des biens, l'indépendance.

Proudhon avait dû quitter le lycée afin de gagner son pain et de décharger sa famille. Il avait trouvé à l'atelier une atmosphère où il se plaisait mieux qu'au collège : « J'ai un état, je peux aller partout, je n'ai besoin de personne... Je me souviens avec délices du grand jour où mon composteur devint pour moi le symbole et l'instrument de la liberté ». Or, l'indépendance qu'avaient incarnée le travail et l'atelier était si profondément enracinée en lui qu'elle éclairera, en dépit de leur tristesse, les heures sombres de • ses dernières années.

Proudhon a honte de cette société du Second Empire où il vit • — où tout est lâche et vil, bas et plat, où une génération pourrie aime sa pourriture, où un public imbécile s'admire dans son imbécillité (28 octobre 1861). Mais sa personnalité et son existence se dressent pour affirmer certaines vertus françaises. Il prêche d'exemple par sa vie vouée à des besognes sans trêve et à une pauvreté qu'il aime parce qu'elle n'aigrit pas comme la misère et ne corrompt pas comme l'argent.

Son austérité virile reçoit sa joie de la mystique du Travail. A toute autre chose, et même à la bataille des idées, il préfère l'étude désintéressée et l'effort dissocié du gain. La dévotion de Proudhon à la famille et son respect du mariage ont, pour harmoniques, l'amour pour son pays natal et pour cette patrie française à laquelle, au moment même où la destinée de la France lui paraît tombée au plus bas, il adresse cette invocation :

€ O patrie, patrie française, patrie des chantres de l'éternelle Révolution ! Patrie de la liberté, car, malgré toutes les servitudes, en auc\m lieu de la terre, ni dans l'Europe, ni dans l'Amérique, l'esprit, qui est tout l'homme, n'est aussi libre que chez toi ! Patrie que j'aime de cet amour accumulé que le fils grandissant porte à sa mère, que lé père sent croître avec ses enfants !

Te^ verrai-je souffrir longtemps encore, souffrir non pour toi seule, mais pour le monde qui te payé de son envié et dé ses outrages; souffrir innocente pour cela seulement que tu ne te connais pas ? Il me semblé à tout instant que tu es à ta dernière épreuve I Réveille-toi, mère... Commence ta nouvelle vie, ô la première des immortelles; montré-toi dans ta beauté, Vénus Uranie; répands tes parfums, fleur de l'humanité... »

L'aniour de Proudhon pour la justice nous découvre l'obje: suprême de ses ambitions. Le sentiment de la justice peut seul animer une société saine et équilibrée. Sans lui, celle-ci végète et dépérit, privée qu'elle est de la source vivante des consciences humaines.

La violence de ses diatribes contré les proscrits de Londres et de Bruxelles s'explique d'abord par l'irritation que Proudhon éprouvait à l'égard d'idéologues qui prenaient les paroles pour des actes et d'hommes politiques qui lui semblaient aveugles en face des réalités. Surtout il pensait que, à une démagogie impuissante,, ils auraient pu préférer l'éducation du peuple « la démopédie ». - Aussi pouvait-il écrire, le ii décembre 1852, à Madier-Montjau : « Sans mépriser le peuple, qui n'est que sauvage, et que nous avons à civiliser, n'en faites pas votre souverain ». Proudhon refusait de se soumettre et de soumettre l'indépendance du citoyen à un souverain quel qu'il fût, roi, empereur, foule ou Démos. Btil ne voulait pas que les démocrates fussent victimes d'un jeu d'illusions. Et son irritation de les voir se prêter à ce jeu de dupes l'emportait parfois, jusqu'à les appeler : les imbéciles de l'ignarde démagogie. De ces formules provocantes est née l'accusation ■] adressée à Proudhon d'être antidémocrate.

Certains lecteurs de Proudhon ou bien l'ont lu de façon superficielle' ou se sont heurtés à certains textes qu'ils n'ont pas su situer dans l'ensemble de sa pensée. Leur erreur a été d'isoler ces textes et par là même d'en fausser le sens. Aussi n'ont-ils pu comprendre la réelle attitude d'esprit de Proudhon vis-à-vis du, peuple et de la démocratie. CV.

La correspondance et les Carnets peuvent seuls mettre en pleine] lumière cette attitude d'esprit, et leurs témo^nages sont nom. breux. Parmi eux, l'un des plus éclairants est sans doute unej lettre écrite, le n décembre 1852, à Madier-Montjau :

« ... Vous avez encore le culte du peuple, mon cher Madier;! il faut absolument vous défaire de cette fausse religion. Il faut! servir la liberté et la morale pour elles-mêmes, et comme votrél plus précieux trésor; laissez donc les questions subjectives. Sanal

mépriser le peuple qui n'est que sauvage, et que nous avons à civiliser, n'en faites pas votre souverain ». v

De ce texte la date est importante : il est écrit le 11 décembre 1852. On doit se rappeler que, une année auparavant, Proudhon avait été profondément déçu de l'acceptation du coup d'Etat et de ses suites par l'ensemble de la population, par le fait que la résistance, même à Paris, n'avait été que sporadique : le plébiscite du 21 décembre 185 1 lui paraissait prouver une indifférence générale.

De cette lettré adressée à Madier-Montjau, il convient de peser tous les mots et notamment ceux de culte du peuple et votrt souverain.

Proudhon croit que la règle de l'écrivain est dé rechercher ce que pense le peuple et de l'exprimer dans son langage {Carnet, 5 mai 1847). Il entend soutenir la cause du peuplé; mais, au nom même des intérêts du peuple, il' reste l'adversaire de tout culte; il croit que partout oîi existe une dévotion, il y a idole et idolâtrie. Le citoyen d'ime république ne doit se soumettre à aucune tyrannie qu'elle soit d'un roi ou d'un empereur, des foules ou des masses. Proudhon prétend n'accepter aucune religion, « fûtelle la religion de la logique, la religion de la raison » (Leltre du 17 mai 1846).

Proudhon a toujours voulu être un briseur d'idoles et cet iconoclaste veut demeurer le citoyen libre d'une démocratie libérée de ces idoles qu'entretiennent, à leur profit, les démagogues. Jusqu'à la fin, il est resté fidèle à la Révolution française qui était pour lui, comme pour les paysans de Burgille, la suite et le succès du combat de leurs aïeux contre les seigneurs. Dans le discours préliminaire à La Justice, il déclare : « Malgré mon dédain pour les urnes populaires, j'appartiens à la démocratie, je ne me sépare point d'elle; et nul n'a le droit de m'en exclure ».

Dans ses Carnets, à la date du 13 juin 1858, il faut noter une déclaration significative — sur laquelle nous reviendrons à propos de La Justice : Notion de l'Egalité, Préface: <c J'appelle égalitaires tous ceux qui reconnaissent que les conditions et fortunes tendent, par l'application de la justice, à ee niveler indéfiniment. Je regarde comme ennemis de l'égalité, partant aristocrates, exploiteurs, fauteurs du despotisme et de l'Eglise, ceux qui nient une telle application de la justice; déjà en 1789... une grande application de la justice a été faite... » (Carnet 11, p. 425).

En décembre 1864, dédiant sa dernière p)ensée aux ouvriers de Paris et dé Rouen. Proudhon écrit : « Dans la Capacité politique

des classes ouvrières, vous né trouverez rien de plus qu'une idée, l'Idée de la Démocratie nouvelle ». Il oppose celle-ci à la vieille démocratie de Robespierre. La jeune démocratie est une démocratie en mouvement et qui se réalise, grâce à l'éducation, qui apprend à chaque citoyen le respect réciproquement garanti de sa dignité personnelle. Et parmi ke notes des Carnets, le 3 novembre 1852, Proudhon inscrit : « Histoire de la Démocratie : Poser . \ le but de la Révolution : éternellement l'éducation de l'Huma- I nité, l'affranchissiement de l'individu ». Car, 'comme il l'avait i écrit dans les Carnets, le 8 octobre 1852, « nous affirmons la possi- .; bilité d'une Education du Peuple ».

Ici, comme partout ailleurs, Proudhon redoute les formules qui lui paraissent désuètes et dont le prestige survit seulement grâce à la paresse d'esprit. Il rejette les théories semblables aux feuilles vernissées du magnolia à l'automne, qui tombent dès qu'on les touche. Proudhon est attaché et reste fidèle à une démocratie en mouvement, la jeune démocratie s'opposant à la vieille démocratie. Qui espère la première doit condamner la seconde parce que la survie de celle-ci entrave la poussée de celle-là.

La Justice dans la Révolution est l'œuvre de sa maturité. Cette œuvre est semblable à unie source dont les eaux souterraines jaillissent soudain dans une terre qu'elles fécondent : de ce lieu, elles s'élancent plus loin. Ainsi La Justice sera le point de départ d'une évolution nouvelle sans qu'aucune des idées maîtresses de! la Justice soit atteinte. Tout au contraire, ces idées centrales amèneront Proudhon à modifier certaines positions prises par lui antérieurement à La Justice dans la Révolution.

Ces ruptures marqueront à ses yeux un progrès dans la conquête de ses vérités. Proudhon a connu un phénomène semblable à ce qu'est la poussée des feuilles, au retour de chaque année : feuilles nouvelles, mais écloses sur le tronc et les branches d'un arbre aux racines solidement enfoncées dans le sol. Ceux qui cultivent leur œuvre à la façon d'un jardinier, en tenant compte de la durée et dé la lente croissance qu'elle permet, sont les seuls à créer une œuvre qui dure.

Proudhon a voulu renouveler sa vision des hommes et des choses, lorsque son expérience ou sa méditation paraissent le lui commander. Son expérience s'accroche tantôt à des réflexions, tantôt à des faits. Les premiers objets de ce mouvement de pensée ont été les événements de la politique étrangère. Jusqu'à la guerre de Crimée, Proudhon y était indifférent; il n'y avait pas réfléchi et Madeleine Amoudruz a parfaitement analysé les raisons qui

éclairent les étapes de la pensée de Proudhon en politique étrangère. Jusqu'en 1854, Proudhon a bien plutôt été agi qu'actif; ses idées étaient déterminées par les milieux dans lesquels il vivait ou par les sentiments généraux qui l'animaient; par exemple, en 1848, il est entraîné par un mysticisme exalté et, en opposition avec la politique pacifique du gouvernement provisoire, il réclame « une politique à l'unisson de la Révolution qui s'accomplit partout en Europe » {Le Représentant du Peuple, 19 mai 1848). Et il se critiquera plus tard pour avoir pris cette attitude, la qualifiant de frénésie — et se jugeant avec la même liberté d'esprit qu'il juge les autres.

En mars 1854, eurvifnt la Guerre de Crimée qui durera jusqu'en mars 1856. Pendant ces deux années, sa correspondance traduit l'intérêt croissant que Proudhon prend aux événements extérieurs. Mais l'influence décisive sera, en 1859, la guerre d'Italie. Madeleine Amoudruz a cerné les raisons qui le conduisent de son hostilité aux tendances unitaires au principe fédératif. Elles viennent de son attachement à la liberté individuelle, condition de la Révolution.

Comme nous le disions plus haut, le mouvement de pensée qui commence entre 1854 et 1858 est issu de La Justice. La Justice est im point d'arrivée et un point de départ. Dans la huitième étude. Conscience et Liberté, Proudhon renouvelle et précise sa conception de la Révolution. Justice et liberté sont associées : « L'homme ne veut plus qu'on lé mécanise... La justice, dans son idée la plus excellente est le dernier mot de la liberté et toutes deux finissent par se confondre ». La liberté a pour fin une œuvre de défatalisation : organiser la lutte de la volonté humaine contre l'oppression des forces économiques « forme nouvelle et expression moderne dei l'antique Fatalité ».

Les mêmes préoccupations expliquent comment se déplace sa vision dans la Théorie de la Propriété, œuvre posthume. De la Propriété capitaliste {c'est lé vol), la courbe de sa pensée s'incline vers la propriété paysanne {c'est la liberté).

Enfin, en décembre 1864. l'évolution s'achève sur la Capacité politique. Proudhon décrit les luttes ouvrières se développant en une épopée héroïque pour la conquête d'un droit nouveau; et s'il ne manifeste aucun enthousiasme, tout au contraire, pour les grèves — avec sa finesse, Georges Duveau l'a compris — c'est quie celles-ci expriment une acceptation du capitalisme, parce qu'elles ont pour résultat de consolider l'économie du profit, en s'appropriant, grâce aux grèves, une partie des bénéfices, alors

que Proudhoa entend dres&é?: la volonté ouvrière contre la structure même du régime. Et c'est pourquoi, en 1864, Proudhon pose le problème de la capacité politique. Dans ses rapports avec la société et l'Etat, la classe ouvrière a acquis conscience d'elle-même; elle se distingue de la classe bourgeoise; elle sépare d'elle ses intérêts et tient à ne plus se confondre avec elle : < Le peuple, sous l'impulsion d'une conscience énergique et grâce à la puissance d'une idée juste, se présente au monde avec l'éclat d'une formation organique, revendiquant sa place aux conseils du pays... ». Proudhon, au seuil de la Capacité politique, évoque la soirée du I*' juin 1863, où Paris, revenu depuis vingt jours à la vie politique, se réveillait de sa torpeur; il se sentait vivre, les souffles révolutionnaires l'animaient... C'était Paris des anciens jours, dont le fantôme apparaissait à la clarté dès étoiles, aux cris poussés tout bas de Vive la Liberté /... {Capacité Politique,

Une épopée héroïque, pour la conquête d'un droit nouveau, telle est l'image que Proudhon se faisait dé la marche en avant dé la classé ouvrière et du cheminement du peuple vers la justice.

Dans ce combat contre l'Etat et la société capitaliste, la liberté et la volonté ouvrières sont les instruments les plus efficaces de la lutte pour la libération et le nouveau droit prolétarien. Cette inspiration, pendant toute une période de l'histoire du syndicalisme ouvrier, nous la retrouvons, consciente ou non, chez lés militants. Et, d'autre part, sans qu'il y ait aucun lien sensible entre les militants et les théoriciens, chez Georges Sorel dont le premier essai sur Proudhon paraît en 1892 dans la Revue de Philosophie et le dernier dans la Ronda, le 5 septembre 1919; en 1919, également, Les Matériaux pour une théorie du Prolétariat sont l'expression de la fidélité de Georges Sorel à Proudhon. Proudhon, à ses yeux, était le plus grand philosophe français du xix" siècle. Et il a été le maître constant de sa viç epîrituellé. Or, selon Georges Sorel, la société nouvelle dont le syndicat est le creuset se crée dans la liberté et par lutte contré le capitalisme et contré l'Etat « dont il s'agit dé vider l'organisme politique de toute vie ».

Un droit nouveau.,, mais dont ta réalité implique : pas dé. droit sans obligation j pas d'état sans responsabilité personnelle.

A notre temps, Proudhon donne une leçon par son caractère, par sa noblesse d'âme et par son courage. Chez lui, aucune là-

]': cheté. Il pensait que « rien de grand ne peut s'accomplir qu'en

t accoutumant les masses à écouter la vérité virile ».

ff^ Mais sa vie nous offre l'exemple d'une constance plus difficile

s/ que l'élan héroïque. L'effort , quotidien et la rectitude dans l'é-

t' preuve. Il écrivait dans une lettre du 14 mai 1862 à Bergmann :

':. « Je n'aurai été comme écrivain populaire et comme penseur qu'un

demi-homme; je m'en, soucie peu. Mais j'ai été, je crois, im

honnête homme; là-dessus, je me mets sans façon au niveau de

tous les maîtres. s>^ '

P.-J. Proudhon est un paysan franc-comtois, un montagnard des franches montagnes du Jura. Né le 15 janvier 1809, il est de quatre années plus jeune qu'Agricol Perdiguier. Ils appartiennent l'un et l'autre à une génération d'artisans d'origine campagnarde, la première qui, au xix' siècle, a marqué au dehors son ardeur et sa ténacité intelligentes, sa volonté de culture.

Son père, un vigneron, travaillait l'été à Burgille pour la vendange et l'abatage du bois; l'hiver, il faisait le métier de tonnelier à Battant, faubourg de Besançon — ce faubourg dont les maisons basses avaient leurs jardins et dont les habitants maintenaient leurs usages ruraux et leur patois.

Race des franches montagnes. « Je suis de pur calcaire jurassien », s'écrie Proudhon, dans son autobiographie; et il ajouté : « Je suis noble, moi !... Mes ancêtres de père et de mère furent tous laboureurs francs, exempts de corvées et de main-mortes depuis un temps immémorial..., célèbres par leur audace à résister aux prétentions des seigneurs. »

Comtois et fier de sa race, racé hardie, ombrageuse, pleine de finesse paysanne, ces cudots, selon le mot patois, prompts, inventifs, fantaisistes et rieurs, entêtés sur leur droit et opiniâtres.

Jusqu'à douze ans, sa vie se passe toute aux champs, occupé à garder les vaches...

« J'ai été cinq ans bouvier 1... Quel plaisir autrefois de me rouler dans les hautes herbes, que j'aurais voulu brouter comme mes vaches; de courir pieds nus sur les sentiers unis, le long des haies; d'enfoncer mes jambes, en rechaussant (rebinant) les verts

1. Citation extraite de la Justice dans la Révolution et dans l'Eglise, tome deuxième, pp. 91-92. De l'Education, 5* étude, Gantier frères, 1858.

turquiés (blés de Turquie, nom donné au maïs), dans la terre profonde et fraîche !

« Plus d'une fois, par les chaudes matinées de juin, il m'est arrivé de quitter mes habits et de prendre sur la pelouse un bain de rosée.

« (Que dites-vous de cette existence crottée. Monseigneur ? Elle fait de médiocres chrétiens, je vous assure.)

« A peine si je distinguais alors moi du non moi. Moi, c'était tout ce que je pouvais toucher de la main, atteindre du regard, et qui m'était bon à quelque chose.

« Non moi était tout ce qui pouvait nuire ou résister à moi...

« Tout lé jour, je me remplissais de mûrês, de raiponces, de salsifis des prés, de pois verts, de graines de pavois, d'épis de maïs grillés, de baies de toutes sortes, prunelles, blessons, alises, merises, églantines, lambrusques, fruits sauvages; je me gorgeais d'une masse de crudités à faire crever un petit bourgeois élevé gentiment, et qui ne produisaient d'autre effet sur mon estomac que de me donner le soir un formidable appétit. L'aime nature ne fait mal à ceux qui lui appartiennent.

« ... Que d'ondées j'ai essuyées ! Que de fois, trempé jusqu'aux os, j'ai séché mes habits sur mon corps, à la bise ou au soleil ! Que de bains pris à toute heure, l'été dans la rivière, l'hiver dans les sources ! Je grimpais sur les arbres; je me fourrais dans les cavernes; j'attrapais des grenouilles à la course, les écre visses dans leurs trous, au risque de rencontrer une affreuse salamandre; puis je faisais sans désemparer griller ma chasse sur les charbons. Il y a, de l'homme à la bête, à tout ce qui existe, des sympathies et des haines secrètes dont la civilisation ôte le sentiment. J'aimais mes vaches, mais d'une affection inégale; j'avais des préférences pour une poule, pour un arbre, pour un rocher. On m'avait dit que le lézard est ami de l'homme, et je le croyais sincèrement. Mais j'ai toujours fait rude guerre aux serpents, aux crapauds et aux chenilles. — Que m'avaknt-ils fait ? Nulle offense. Je ne sais; maie l'expérience des humains me les a fait détester toujours davantage. »

Les délices de cette complète indépendance parmi les joies de la nature sont interrompues à douze ans : le dépaysement fait éprouver à Proudhon une véritable souffrance, lorsque sa mère le fait entrer au collège de Besançon. Sa mère, dont il dit : « Je lui dois presque tout de ce que je suis... », Catherine Simonin, est la grande figure qui domine non seulement la jeunesse de Proudhon, mais toute sa vie; elle restera pour lui l'image de ces

vertus familiales paysannes, héroïques, antiques, qui sont les plus hautes de cette race de paysans propriétaires. Du père de celle-ci, Jean-Claude, dit Tournési, Proudhon tient son caractère indomptable : il reseemble à son grand-père maternel. A ses yeux, celui-ci est un homme de Plutarque : ses exploits, que son petitfils a transposés dans ses luttes politiques et sociales, méritaient une Vie des hommes illustrés.

Superbes exploits, en effet, que ces querelles de Tournési, intraitable avec les seigneurs, les gardes-forestiers contre lesquels Jean-Claude défendait ses droits d'usager, toujours en lutte contre cette justice seigneuriale qui le ruinait d'amendes. C'est que, pour les artisans de Battant et les paysans de Burgille, « la Révolution française avait été la suite et le succès du combat de leurs aïeux contre les seigneurs ».

« Ma mère, racontait Proudhon, m'a souvent répété que je ressemblais au père Tournési par le front, les yeux, le franc rire et la large poitrine. Elle ne cessait de me raconter sa vie de famille, ses discours, son air résolu. »

De là l'importance, dans l'esprit de Proudhon, de la Révolution française et des répercussions que celle-ci a eues dans les campagnes. Le travail agricole restera pour lui le travail « éminent »... — premier par la noblesse, la pureté et la dignité; et, à ce titre, la destruction de la féodalité lui parut toujours l'événement capital du monde moderne... — et dont le socialisme ne pourra être que l'achèvement, la suprême conclusion. D'où, selon la remarque d'Edouard Berth, l'effort de Proudhon afin de réaliser dans le travail induistriel un travail aussi libre, aussi indépendant, aussi noble que le travail agricole.

La formation particulière de sa personnalité tient à ce qu'il a été à la fois ouvrier et paysan : « Je suis le fils, disait-il avec orgueil, d'un pauvre artisan tonnelier et d'une fière paysanne ». Et parmi les influences qui font comprendre son tempérament indépendant et ombrageux, il faut compter les années d'enfance qu'il a vécues parmi les prés et les bois, gardant les bœufs ou prêtant la main à son père dans ses travaux agricoles. La vie des petits paysans de Franche-Comté, entre 1809 et 1830, était rude; mais elle avait ses joies que nous conte Proudhon dans ses Carnets et dans ses lettres. Il n'est resté que peu d'années sur les bancs de l'école; sa culture et sa personnalité, c'est à lui-même qu'il les doit sans doute, mais surtout et avant tout à sa mère Catherine Simonin.

De cette mère, Sainte-Beuve a écrit ; « C'était une personne

d'ordre, de bon sens, et, mieux que cela, disent ceux qui l'ont connue, ime femme supérieure, douée d'un caractère héroïque. » Un caractère héroïque ! Ce sont des mots qui expriment ce qu'ils entendent dire sous la plume de Sainte-Beuve, dont la langue nuancée et précise laisse rarement passer d'expressions aussi fortes.

Proudhon donnera à sa fîlle aînée le prénom de sa mère : « Je l'appelai Catherine, du nom de ma mère à qui je dois tout; cela a fait beaucoup rire; le nom de Catherine n'est pas à la mode. J'ai voulu faire honneur à la paysanne que le monde n'a pas connu et qui en valait bien une autre ». Quel cri : « Ma mère à qui je dois tout ». « Elle était libre », dit-il encore, « occupée, pas accablée par la vie... ». C'est à elle que Proudhon doit d'avoir suivi quelques années de collège à Besançon où il entre en 1820, à onze ans. Catherine Simonin maintient son fils au lycée, et malgré la gêne croissante de la famile, pendant six ans, tandis qu'à la maison elle s'acharne aux plus rudes besognes, pétrissant le pain, lessivant, repassant, ravaudant, tricotant, cuisinant avec ce courage et cette gaîté qui sont pour Proudhon la vertu éminente du travail.

Catherine Simonin est l'image de ces paysannes héroïques, « antiques », comme a dit Proudhon. En France, au xix*^ siècle, grande a été l'influence de la .mère sur la formation des personnalités riches et vigoureuses, dans les différentes classes de la société.

Si la dignité et la vertu de Catherine Simonin inspirent celui-ci dans les circonstances les plus quotidiennes, s'il doit à sa mère sa fierté, son indépendance et sa foi républicaine, Proudhon a été touché par l'exemple de son père, personnage plus modeste et plus effacé, dont il admirait l'innocente et intransigeante honnêteté. Dans ses Notes biographiques, Proudhon, qui aidait aux travaux divers de ses parents comme bouvier et garçon de cave, a écrit de lui : « Mon père fabriquait de la bière à cette époque. Le bonhomme allait selon ses moyens et sa probité. Forcé de vendre au pot renversé, il refusait l'entrée de sa maison aux femmes; d'autres se sont enrichis par la prostitution et, devenus riches, ont marié leurs enfants à ce qu'il y avait de mieux ».

Sur son père, encore, il ajoute : « Il vendait sa bière au prix de revient; n'ayant rien voulu que son salaire, le brave homme perdit tout ». Entreprenant, mobile en ses entreprises, sauf sur l'honnêteté 011 rien ne l'ébranlait, tel fut Claude-François Proudhon : un grand enfant loyal, a écrit de lui Daniel Halévy.

Sans doute, son père achève-t-il de se ruiner en fabriquant de

la bière, mais qu'importe à Proudhon dans le jugement qu'il porte sur Jui; l'essentiel, c'est que le père ait conservé « la notion du juste prix », en dépit des voisins qui le chapitraient :

— Vends au prix courant, fais comme les autres ! — Point du tout, tant pour mes frais, plus tant pour mon travail, voilà le prix !

Voici les réflexions de Proudhon à ce sujet : « Je sentais parfaitement ce qu'il y avait de loyal et de régulier dans la méthode paternelle, mais je n'en voyais pas moins aussi le risque qu'elle entraînait. Ma conscience approuvait l'une; le sentiment de notre sécurité me poussait à l'autre. Ce fut pour moi une énigme. »

Entre ces deux tendances, ce fut l'influence de la conscience paternelle qui l'emporta toujours. Lorsqu'en 1833 il travaille chez Auguste Laval, à Arbois, gagnant cinq, francs, Proudhon trouve ce salaire largement suffisant pour ses huit heures de travail : il refuse à la fois de travailler plus et de recevoir davantage.

Catherine Simonin avait fait entrer Proudhon au collège; tout en se livrant aux occupations du ménage, elle gouvernait la maison : « Une femme supérieure, dit Sainte-Beuve, douée d'un caractère héroïque ». Et une bonne républicaine.

Au collège, Proudhon souffre : sans doute il se reconnaît doté du plus irritable amour-propre; mais il est trop sévère pour luimême. Il faut parler ici non d'amour-propre, mais dé cette sensibilité toujours à vif, cette sensibilité contre laquelle il est toujours en défense et contre laquelle il veut mettre lé peuple en garde, afin de lui éviter les déceptions des utopies et les illusions de la démagogie.

« Pauvre parmi lés riches, dit Daniel Halévy, seul de sa race parmi ses camarades, il découvre la différence étrange... nu-tête, portant sabots..., c'est assez pour qu'il soit noté, marqué, presque taré... Il se demandait : « Qu'est-ce donc la pauvreté, ce mal honteux dont il est innocent ? » Quand il n'allait pas en classe, il sarclait les pommes de terre et il battait à la grange, »

Ainsi, Proudhon a durement souffert, dès son enfance, de l'inégalité des conditions; cette souffrance a développé, sinon fait naître, sa passion de l'égalité. Lorsque la gêne croissante dé sa famille, ruinée par un procès, le force à abandonner ses études, en

dépit de ses succès scolaires, c'est une délivrance. Il renoncé à son baccalauréat et se trouve forcé de prendre un métier; il devient ouvrier compositeur, puie correcteur; c'est un grand jour, un jour de libération : « Je me souviens encore avec délices de ce grand jour où mon composteur devint pour moi le symbole et l'instrument de la liberté... »

Dans l'atmosphère de l'atelier, Proudhon se détend : il s'y plaît mieux qu'au collège : « J'ai un état, je peux aller partout, je n'ai besoin de personne ».

La joie qu'avait Proudhon d'avoir un métier et de gagner sa vie par son travail était telle qu'une métamorphose physique s'était aussitôt produite en lui : l'écolier sombre, un peu boudeur et si fier qu'il préférait être puni pour avoir oublié ses livres plutôt que d'avouer qu'il n'avait pu les acheter, cet écolier farouche se transforme en un ouvrier imprimeur qui travaille avec gaîté et bonne humeur. Et sa journée de dix heures accomplie, il va faire de longues marches et s'emplir les poumons d'air pur.

« Empoisonné de mauvais air, de miasmes métalliques, d'émanations humaines, le cœur affadi d'une lecture insipide, je n'avais rien de plus pressé que d'aller hors la ville secouer cette infection. N'êtes-vous jamais, paysans, sortis de la grand-messe au moment du sermon ? Ainsi, je fuyais, à travers champs, cette officine ecclésiastique où s'engloutissait ma jeunesse. Pour avoir l'air plus pur, je scandais, terme de collège, les hauts monts qui bordent la vallée du Doubs, et ne manquais pas, quand il y avait de l'orage, de m'en donner le spectacle. Blotti dans un trou de rocher, j'aimais à regarder en face Jupiter fulgurant, coelo antem, sans le braver ni le craindre. Croyez-vous que je fusse là en savant ou en artiste ? Pas plus l'un que l'autre... Ce que je sentais dans ma contemplation solitaire, était autre chose. La foudre, me disais-je, et son tonnerre, les vents, les nues, la pluie, c'est encore moi... A Besançon, les bonnes femmes ont l'habitude, quand il éclaire, de se signer. Je croyais trouver la raison de cette pratique pieuse dans le sentiment que j'éprouvais, que toute crise dé la nature est un écho de ce qui se passe dans lé cœur de l'homme. »

C'est à Pâques 1828 que Proudhon entre chez les Gautier imprimeurs — il a dix-neuf ans — ; il en sort en juin et y rentre au mois d'août.

ENFANCE ET JEUNESSE (1809- 1843) 4i

Proudhon est correcteur et, pendant ïa journée de dix heures, il écrit qu'il lui arrive quelquefois de lire, dans cet intervalle, en première épreuve, huit feuilles in-12 d'ouvrages de théologie et de dévotion (travail excessif, ajoute-t-il, auquel je dois d'être devenu myope). Déjà, comme il l'écrira à Rolland, en mai 1861 : son âme parcourt incessamment toute la gamme des passions.

Proudhon dévore toute eepèce de livres, il a unç prédilection pour les ouvrages d»e théologie, mais, parmi ces Jivres qui sont devenus sa nourriture, il n'en est pas auquel sa réflexion soit plus attentive qu'à la Bible. Il étudie l'hébreu afin de s'approcher de plus près des textes sacrés. Dans sa notice sur Proudhon, qui se trouve en tête du premier volume de la correspondance, J.-P. Langlois raconte qu'en août 1848 il avait interrogé Proudhon sur les influences qu'il avait subies. Proudhon lui avait répondu : « Mes vrais maîtres sont au nombre de trois : la Bible d'abord, Adam Smi:h ensuite tt, enfin, Hegel ».

Proudhon aurait ajouté : « J'ai lu certainement Fourier, et j'en ai parlé plus d'une fois, mais, en somme, je ne crois rien lui devoir. » Et cela est exact — à une nuance près. Lorsqu'en 1829 Proudhon est prote chez les Gautier, il compose Le Nouveau Monde industriel et sociétaire ou Invention du p'océdé d'industrie attrayant et naturelle distribuée en séries passionnées.

Sainte-Beuve fait allusion à cet événement dont l'influence aurait pu être importante sur Proudhon, qui a écrit lui-même: « Six semaines durant, je fus le captif de ce bizarre génie ».

En 1843, alors que Proudhon publie : La Création de l'Ordre dans l'Humanité, il écrira : « Le révélateur de la loi sérielle est Fourier. » L'étude pénétrante, parue sur Fourier depuis la thèse de H. Bourgin en 1905 , est celle de F. Armand et R. Maublanc ^.

Les auteurs de ce nouveau Fourier estiment que : « en fait, l'influence de Fourier fut beaucoup plus forte que Proudhon l'avoue. [Celui-ci] n'a rien ajouté à la critique sociale de Fourier. Mais, plus logicien que lui, il la coordonne et la systématise, surtout dans la Création de l'ordre et les Controidictions économiques ». Or, la Création de l'Ordre dans l'Humanité est peutêtre de tous les ouvrages de Proudhon le plus médiocre, infesté d'une terminologie pseudo-philosophique et, dans tous les cas, le moins original. F. Armand et R. Maublanc ont été entraînés par

I. Socialisme et Culture : F. .Armand et R. Maublanc : Fourier (Editions sociales internationales, 1937, pp. 174-179); Armand Cuvillier : Proudhon (Editions sociales et internationales, 1937, pp. 50-51).

cet enthousiasmé admiratif que des écrivains ressentent tout naturellement pour un auteur dont ils veulent faire revivre la personnalité et l'influence et auquel ils entendant rendre justice.

Les rapprochements qu'il est possible d'établir entre Fourier et Proudhon se fondent sur l'utilisation de mêmes expressions et, justement, d'expressions qui ne sont pas parmi les plus heureuses du vocabulaire «mployé par Proudhon.

Lorsque, par exemple, Proudhon accueille l'idée très généralement partagée par un certain nombre de philosophes sociaux et de réformateurs de son temps — la possibilité de constituer une science sociale rigoureuse — il ne fait qu'adopter une des modes intellectuelles dont la première expression ne se trouve pas seulement dans la Théorie des quatre mouvements et des destinées générales (1808), mais également dans V Introduction aux travaux scientifiques au xix® siècle, et dans les Lettres d'un habitant de Genève à ses contemporains, parues en octobre 1803 en une brochure imprimée à un petit nombre d'exemplaires, mais restée inconnue jusqu'à ce qu'elle fût retrouvée par Olinde Rodriguês.

Lorsqu'il souligne le titre de la Théorie des quatre mouvements et des destinées générales, en faisant suivre ces mots de ceux-ci : prospectus et annonce de la découverte, Fourier obéit à la manie des inventeurs sociaux qui s'imaginent que leur découverte leur est purement personnelle, alors qu'il en est des inventions sociales comme d'un certain nombre d'inventions techniques qui se produisent presque au même instant dans plusieurs pays et dans un même pays. Proudhon aurait pu se tromper et n'avoir pas été conscient de l'influence de Fourier; mais il n'en est rien. Dans Les Contradictions économiques, les protestations et les invectives de Proudhon expriment l'opposition radicale qui existe entre eux. Il serait possible de montrer qu'elle apparaît presque sur tout. Mais elle est évidente et dans la conception que Proudhon a du travail et dans celle qu'il a du mariage et de la famille. L'idée du travail attrayant, telle qu'elle se présente chez Fourier, n'a rien de commun avec celles de la joie au travail, et de l'orgueil de la production que l'on rencontre chez Proudhon. Pour celui-ci, le travail n'a rien d'attrayant. Il est, selon l'expression d'Henri Wallon, une activité forcée et il implique comme état d'esprit, chez tout travailleur, un complexe de peine et de joie. Or, au XIX® siècle, les éléments de peinié, par suite de la Révolution industrielle, l'emportaient tellement sur les éléments de joie que, dans certains ateliers mécanisés, le travail était devenu une tor-

ture. La spécialisation et la monotonie des gestes automatiques avaient accentué la fatigue et le caractère de contrainte du travail. Dès 1841, l'ouvrier compositeur Adolphe Boyer se suicidait de désespoir, tant il se sentait dépossédé de eon métier : « Avec la division du travail, les procédés nouveaux et les machines, la plupart des états (il entend métiers) tendent à d-evenir purement mécaniques et les ouvriers de toutes les professions seront bientôt rejetés dans la classe des hommes propr-es à tout faire. Bientôt, on n'aura plus besoin dt travailleurs que pour tourner les manivelles, porter ks fardeaux et faire les courses. Par la simpilification dans les moyens de fabrication, l'homme n'a plus besoin ni de sa force physique, ni de son aptitude et n'est pas plus nécessaire qu'un enfant j>.

Proudhon a profondément ressenti ces sentiments qui expliquent la crise de la conscience ouvrière au milieu du xix« siècle. Mais il n'a jamais entretenu l'illusion que, quelles que fussent les inventions, on pourrait dépouiller le travail de ce qui en constitue à la fois la dignité et la grandeur : l'effort intellectuel et physique. Proudhon a même considéré que l'effort, le courage et la responsabilité étaient les fondements de la morale.

Ainsi, l'idée de Fourîer d'assaisonner d'un peu de variété la monotonie du mariage était profondément antipathique à Proudhon; il ne pouvait concevoir une société qui ne fût pas solidement assise sur la famille et les mœurs familiales.

« Je n'ai besoin de personne ! » Cri du cœur 011 se révèlent chez Proudhon une autre passion, aussi exigeante que celle qu'il a pour l'égalité.

Egalité, liberté, deux passions impérieuses; mais sont-elles conciliables ? Beaucoup d'hommes, qu'ils soient libéraux, démocrates, socialistes, le nient; c'est de leur antagonisme qu'on s'est servi pour opposer Proudhon à lui-même et affirmer irréductibles les contradictions proudhoniennes.

Proudhon ne les croit pas inconciliables. Tout au contraire, il les estime indispensables, l'une et l'autre, à l'équilibre social : sans leur union, la société versé ou dans l'anarchie ou dans le despotisme. Proudhon a toujours voulu être un réaliste. Aussi, par

approximations successives, a-t-il cherché à profiter de ses expériences pour dégager de la leçon des faits la définition précisé d'une organisation soumise à la justice, d'une société oià régneraient l'égalité et l'équilibre .entre les personnes : deux aspects d'une seule et même réalité.

Respecte-toi toi-même, voilà la première maxime de la morale. Mais l'individu reconnaît, en dehors de lui, d'autres moi pareils à lui, en lesquels il se sent tenu à respecter le principe même de sa propre dignité. Respecte ton prochain comme toi-même ! Voilà la deuxième maxime de la morale proudhonienne.

Ce souci de la dignité humaine, ce respect de soi et d'autrui, cette gravité devant la vie sont les fondements de l'amitié aux yeux de Proudhon comme à ceux de Gustave Fallot. Ce sont les sentiments qui rapprochèrent les deux jeunes hommes et qui firent de Gustave Fallot pour Proudhon l'ami de sa jeunes'se.

P.-J. Proudhon a eu la chance de rencontrer très tôt ce jeune homme dont la gravité et la finesse de sentiments s'accordaient avec tout ce qu'il pouvait souhaiter. La première expérience de l'amitié a souvent une influence qui se prolonge à travers toute la vie. Or, aucun être n'aurait su ménager plus délicatement la nature ardente et farouche de Proudhon et l'amener à cette entière confiance, sans laquelle l'amitié n'est rien. Proudhon, -en 1829, vient d'avoir vingt ans. Il est devenu ouvrier correcteur à la maison Gautier. Il corrige une Vie dés Saints en latin; l'auteur des notes est un étudiant de vingt-deux ans, Gustave Fallot, qui était d'une famille protestante aisée. Proudhon exerçait avec tant de passion 'Son métier de correcteur qu'il prenait l'initiative d'introduire des corrections imprévues dans le texte. Ces corrections auraient pu choquer ou irriter Gustave Fallot; tout au contraire, elles suscitent sa curiosité et lui donnent le désir d'en connaître l'auteur. Une passion commune devait les rapprocher : celle de la linguistique. Gustave Fallot offrait à Proudhon l'occasion, jusque-là ignorée, de sortir de lui-même et d'une sauvage concentration trop personnelle. La délicatesse de Gustave Fallot lui inspira confiance et lui permit de vaincre un sentiment de pudeur, plus encore que de timidité, qui était chez lui très profond — pudeur, du reste, qui contrastait avec la facilité avec laquelle Proudhon devait, comme écrivain et comme correspondant, donner libre cours à sa verve intellectuelle et philosophique. Mais, dan- le domaine du cœur, ce fut toujours autre chose; rares furent ceux qu'il admit à son intimité et qui, comme Gustave Fallot. ramenèrent à vaincre sa réserve et à se confier.

Le deux jeunes gens étaient faits pour s'entendre, car ils étaient à la fois assez différents de nature et d'esprit pour se compléter, assez proches de cœur pour ne pas se heurter. Une amitié comme celle qui les unissait n'est pas seulement un échange de confidences, mais un échange de richesses.

Gustave Fallot aidait Proudhon de ses avis, lui proposait une méthode, lui donnait une direction intellectuelle; il lui disait : « Tenez votre esprit longtemps sur un même objet. » Et c'était là un conseil précieux pour une intelligence, comme celle de Proudhon, curieuse de tout, ambitieuse de connaissances encyclopédiques et qui aurait eu tendance au vagabondage.

Pendant cette période de formation qui, pour Proudhon, va de 1829 à 1839, — surtout pendant celle de 1829 à 1834, de sa vingtième à sa vingt-cinquième année, — un Gustave Fallot dut plus d'une fois modérer l'enthousiasme de Proudhon pour les nouveaux systèmes que ses lectures lui faisaient approcher. Par exemple, lorsqu'en 1829 il est amené à composer et à corriger le Nouveau Monde industriel et sociétaire de Fourier, Proudhon est pris d'un engouement pour les harmonies fouriéristes, mais qui dura peu. Lorsque le judicieux et réfléchi Gustave Fallot disait à Proudhon : « Prenez garde », il trouvait dans la nature de son ami un ferme appui; très rapidement le solide bon sens de Proudhon le détournait de tout ce qui pouvait l'éloigner de certains principes auxquels il était fermement attaché. Dans le cas du livre de Fourier, Proudhon dut très vite apercevoir les éléments artificiels d'un système si contraire à son tempérament.

En ces années 1830, Proudhon subit l'influence d'une époque éprise de l'idée d'un ordre mécanique que les uns croyaient pouvoir découvrir par soudaine invention, les autres par longues déductions; mais il possédait au fond de lui-même un sentiment de la contingence qui devait lentement l'amener à se libérer des doctrines de la fatalité. Et c'est là un de ses revirements les plus curieux, et qui ne s'est accompli que progressivement après l'échec de son sociahsmà de l'échange, de juillet 1852 à la publication de La Justice en avril 1858.

En outre, le goût de la vie facile et le sensualisme de Fourier ne pouvaient manquer de répugner à son goût pour une existence austère et rude. Au premier plan de sa philosophie se place l'effort, Proudhon considère l'effort moral comme ayant une importance décisive dans la formation de l'homme, Proudhon aime la difficulté à affronter, l'effort à vaincre; il croit que l'épreuve seule forme un caractère viril. Cette idée lui est si chère qu'à

la fin de sa vie il réclamera des classes ouvrières le goût des vertus héroïques.

Cette austérité naturelle, le goût d'une vie difficile dominée par les combats moraux, plaisaient au jeune protestant qu'était Gustave Fallût, Pendant les années qui vont de 1830 à 1836, Gustave Fallot a joué un rôle décisif dans le développement de la pensée et la formation du caractère de Proudhon. Il a été pour lui un guidé sûr. Daniel Halévy a parfaitement analysé son état d'esprit en disant « qu'il sentait que son devoir était de secourir cette fofce connue de lui seul ». Et la lettre qu'en décembre 1831 Gustave Fallot, qui a vingt-quatre ans, écrit à Proudhon qui en a vingt-deux, est une des plus émouvantes lettres de jeunesse qu'il soit donné de lire. Elle exprime la foi admirativë que cet ami précieux avait en l'avenir et en la destinée de celui qu'il s'était donné pour mission d'encourager et de conseiller. Voici la lettre de Gustave Fallot :

« Décembre 1831,

« Je vois dans votre lettré, mon camarade, à travers les saillies ■ qui y éclatent, et sous la franche et naïve sève de gaîté franccomtoise que vous y avez répandue, une teinte de tristesse et de découragement qui m'afflige...

« Je vous ai connu, vous, et je vous ai aimé; je vous ai deviné, si j'ose dire; pour la première fois de ma vie, je vais me hasarder à prédire l'avenir. Conservez cette lettre, relisez-la d'ici quinze ou vingt ans (en 1851, Proudhon aura quarante-deux ans, il est en prison depuis juin 1849 ^t est devenu l'homme que vous connaîtrez) .

« Voici ma prédiction.

« Vous serez, Proudhon, malgré vous, inévitablement, par le fait dé votre destinée, un écrivain, un auteur; vous serez un philosophe; vous serez une des lumières du siècle, et votre nom tiendra sa place dans les fastes du xix* siècle,

« Tel sera votre sort ! Maintenant, agissez à votre guise, composez des caractères d'imprimerie, élevez des bambins, enfermezvous dans une retraite profonde, recherchez de-? villages obscurs et écartés, tout cela m'est égal. Vous ne sauriez échapper à votre destinée, vous ne sauriez vous dépouiller de la plus noble partie de vous-même, de cette intelligence activé, forte, chercheuse dont vous êtes doué. Votre place est marquée sur la terre, et elle ne saurait rester vide, » Il ajoutait : « Il faut que ma conviction soit bien forte pour que je me hasarde à vous l'écrire. »

En recevant cette lettre, Proudhon est bouleversé au point que six ans après, le 31 mai 1838, il écrira : « Au fond d'un atelier, je reçus un jour une lettre qui m'invitait à tout quitter et à aller rejoindre mon ami : « Vous êtes malheureux, me disait-il, et la vie que vous menez ne vous convient pas ! Proudhon, nous sommes frères : tant qu'il me restera du pain et une chambre, je partagerai tout avec vous. Venez ici et nous vaincrons ou nous périrons ensemble. »

Le, sentiment fraternel qui inspirait cette lettre trouvait sa résonance dans Le cœur de Proudhon. Pour lui, une amitié fraternelle devrait unir les citoyens dans une République digne de ce nom.

Gustave Fallot invitait Proudhon à venir le rejoindre à Paris afin qu'il pût, comme l'écrit Gustave Fallot à Weiss le 11 mars 1832, « s'y recueillir et compléter son instruction ébauchée ». Comme lui-même ne gagne qu'une centaine de francs par mois, il veut compléter ses ressources afin de pouvoir subvenir aux besoins de son ami. Et il espère attirer sur Proudhon la sympathie du bibliothécaire Weiss en lui parlant ainsi de son ami : « Si vous le jugez à propos, vous pourriez faire mander ce jeune homme, lui causer, le mettre à son aise, juger par vous-même ce qu'il serait convenable de faire pour lui, mais c'est une de ces âmes fortes et profondes qui ne s'annoncent guère au premier aspect, qui ne sont guère gratifiées d'esprit ni d'aucune écorce brillante et qu'il faut approfondir et pénétrer un peu pour les bien connaître. »

Tandis qu'il recommande Proudhon à la sollicitude du bibliothécaire Weiss, il écrit à son ami pour l'encourager à sortir de ses incertitudes, et pour lui prêcher la volonté : « La volonté, Proudhon, c'est un levier dont vous ne connaissez pas la puissance ». Il l'invite à nouveau à venir le rejoindre à Paris : « Si vous pouvez quitter Besançon, j'ai un lit à vous donner; j'ai un revenu de quinze cents livres à partager avec vous, et six mois ne se seront pas écoulés depuis votre arrivée sans que je sois parvenu à vous procurer une occupation qui vous fasse vivre... »

Gustave Fallot perçoit déjà en Proudhon, comme il l'écrit à celui-ci, « une sève et une activité d'esprit, une vigueur de conception et de réflexion, un degré d'instruction acquise par soimême »... « Je trouve cela en vous... Tout simple, modeste, ignorant et grossier que vous êtes, vous devez l'y trouver comme moi... S'il est une providence qui veille aux destinées des hommes, elle ne vous a pas donné des facultés pour qu'elles ne ser-

vissent qu'à vous épuiser dans une lutte tourmentée avec des misères et des peines... »

Cette insistance tenace, compréhensive et affectueuse, Proudhon la traduit dans son langage par cette phrase: « Nous sommes frères : tant qu'il me restera du pain et une chambre, je partagerai tout avec vous. » Et Proudhon fait à pied le voyage de Besançon à Paris pour venir rejoindre son ami.

Proudhon est à Paris la semaine sainte de 1832. Bien que Gustave Fallot le présente à ses amis, Proudhon est déjà, et dès la première heure, en défiance contre les salons et les réceptions de la grande ville, il le restera toujours. La plus grande partie de son temps, il l'emploie dans les bibliothèques ou dans sa chambre, à lire ou à écrire.

Mais Gustave Fallot s'est fait illusion sur les possibilités pour Proudhon de trouver un gagne-pain à Paris. Proudhon cherche en vain à exercer à Paris son métier de correcteur et compositeur. Et, faute de ressources, les deux amis sont obligés de se quitter. C'est alors que, pendant l'été de 1832, Proudhon fait son tour de France, bien que n'appartenant pas au compagnonnage. Il est employé à Neudhâtel, à Lyon, à Marseille, à Draguignan éu arrive avec trois francs cinquante en poche à Toulon oii a lieu rincident avec le maire.

Quatre ans après, en 1836, Gustave disparaît prématurément. Et Proudhon accueille ainsi cette nouvelle :

« Je sentis que la moitié de ma vie et de ma pensée était rétranchée : je me trouvai seul au monde.- »

« Fallot laisse des amis qui le regrettent autant que moi, je n'en doute pas : je n'ai pas versé une larme, car je ne pleure jamais; mais, depuis' j| je n'ai peut-être pas passé quatre heures de suite sans que son souvenir, comme une idée fixe, une vraie monomanie, occupât ma pensée. »

« Je me trouvai seul au monde... »

Dans cette période critique de la vie d'un homme jeune, secret et ombrageux, Gustave Fallot a été celui qui a eu sa confiance, lui a fait considérer l'amitié comme le plus sûr refuge d'un cœur ardent et difficile. Gustave Fallot a été l'homme qui a contribué de la façon la plus certaine à sa maturité intellectuelle. Mais cette influence a pu s'exercer en profondeur parce que le cœur de Proudhon était d'instinct propre à accueillir le bienfait inégalable d'une amitié.

Les êtres ne peuvent être remplacés — puisque aussi bien les nuances d'un caractère né s'incarnent que dans un .<^ul visage au

monde. Après la mort de Gustave Fallot, Bergmann a tenu une place proche de celle qui restait vide dans son cœur. Le 3 mai 1840, Proudhon lui écrit : « Je ne suis pas heureux sans doute, mais pas un riche n'aura été aussi bien partagé que je le suis du côté de Tamitié. »

Proudhon avait une âme ardente et passionnée; mais son cœur n'a jamais suscité en lui de conflit intérieur; l'amour n'a jamais été pour lui une raison même de trouble; c'est qu'en effet le sentiment de l'amitié l'a toujours emporté, dans son existence, sur celui de l'amour, à tel point qu'on peut dire que l'attachement qu'il avait pour sa femme était surtout fait d'amitié.

Il est même difficile de découvrir dans sa vie un sentiment qui ressemble à l'amour. Le seul indice se rencontre dans les Carnets de 1846 : à l'âge de dix-sept ans, en 1826, l'année même où il doit abandonner le collège de Besançon pour devenir ouvrier imprimeur, Proudhon aurait connu un chaste amour pour une jeune fille. Voici ce texte :

« Je sais aujourd'hui ce qui rendait à vingt ans mon âme si pleine, si aimante, si ravie; ce qui rendait pour moi la femme si angéhque, si divine: ce qui dans mes rêves d'amour (où la foi à Dieu, à l'immortalité de l'âme, aux pratiques religieuses se mêlait, se combinait si intimement avec la foi à un amour infini) mè rendait si précieux ma religion en m'y intéressant d'une façon si douce, en me la faisant aimer d'amour. L'identité des actions solidarisait ici toutes les parties d'un système.

« J'étais chrétien parce qu'amoureux, amoureux parce que chrétien, je veux dire parce que religieux. La religion, en effet, c'est la foi à l'absolu, dans tous les ordres de la connaissance et de la sensibilité. »

Qu'on ne croie pas que la pureté de son amour pour la première femme qu'il ait aimée soit attachée à son sentiment religieux, car la perte de sa croyance ne portera en quoi que ce soit atteinte aux sentiments de Proudhon vis-à-vis de la femme; en celle-ci, il respectera toujours la personne humaine.

Ce fragment des Carnets doit être du reste complété par un passage d'une lettre de Proudhon dans laquelle, le i*»" janvier 1841, celui-ci félicite Bergmann de ce que ses amours n'aient pas été

suivies d'un plus heureux succès : « Toutefois, je m'en console par une réflexion que sans doute tu n'aurais pas faite : c'est que les premières amours, qui, dans les âmes chastes, laissent des tracés si profondes, ont souvent le mérite de préparer un bonheur plus solide pour un second attachement. En général, mon cher ami, les jeunes amants ne savent pas être heureux de leur amour et jouir convenablement d'eux-mêmes; ils s'adorent assez niaisement; mais leur âme a plus de vivacité et de flamme que de vraie chaleur; souvent, ils s'ignorent et ne savent pas tout ce qu'ils valent. Réciproquement, en un mot, l'art, le savoir manquent à leur passion... Allons, mon ami, courage... Tu auras mieux que ce qui t'échappe si tu ne renonces pas sottement à ce qui t'est dû. D'oii suis-je si savant, demanderas-tu, moi qui n'ai point de femme ? C'est d'avoir eu très jeune un amour honnête et d'avoir vieilli par-dessus. Dans quelque temps, tu en sauras autant que moi. »

Entre cette lettre du i" janvier 1841 et les événements de 1848 et 1849 Qui amenèrent Proudhon à la prison de Sainte-Pélagie, en juin 1849, dans sa correspondance quelques notations indiquent que le mariage de ses amis conduisait Proudhon à songer à l'influence que le mariage pourrait avoir sur sa personnalité.

En apprenant qu'Ackermann se marie, il lui écrira, le 23 novembre 1843 : « Je suis plus disposé à prendre en pitié les amoureux qu'à éprouver une irrésistible sympathie de leur prétendu bonheur. Cela n'empêche pas notre ami Pauthier de m'écrire qu'il tient à ma disposition une jolie paysanne de Neuilly-sur-Marne; il prétend qu'en fait de femme, une paysanne est tout à fait ce qu'il faut à un philosophe. Certes, je n'accepte pas ce titre ambitieux. Mais nous verrons la petite et, ma foi, s'il est écrit que je doive me marier, je prendrai mon sort avec une résignation toute philosophique. »

Et, le 4 octobre 1844, il écrira encore à Ackermann : « La femme de Bergmann est singulièrement douce, modeste et avenante, telle enfin qu'il la lui fallait; la femme de Haag est une des plus aimables personnes que je connaisse; je la compare volontiers à Mme Cuvier. Son bon sens, son excellente raison font si vite oublier les désavantages de sa figure qu'en vérité je né pourrais dire si elle ^st laide ou jolie. Quant à Tourneux, je présume qu'il a épousé une demoiselle de qualité et qu'il offenserait sa délicatesse s'il lui présentait des amis roturiers, et, qui pis est, socialistes... Les habitudes studieuses de Mme Ackermann pourraient au besoin vous venir en aide; tellement que, si nous avions le bonheur de vous posséder, vous nous rendriez deux amis au lieu

d'un. J'ai cru m'apercevoir en effet que, par l'effet du lien conjugal, la personnalité de Bergmann s'était accusée, que chez Haag elle s'était déformée; qu'en Tourneux elle s'était mûrie; il me semble qu'en vous elle a dû se doubler...

« De tous les membres de notre ancienne société, je suis le seul qui ait conservé le lien philadelphique. C'est par moi que tous nos amis ont des nouvelles les uns des autres; car, seul, j'ose le dire, je n'éprouve ni n'inspire de refroidissement. Je remarque seulement que le mariage opère d'une façon étrange sur vous autres, messieurs, qui avez pris femme; d'abord vous commencez par souhaiter à vos amis autant de bonheur qu'il vous en arrive; puis, vous retranchant peu à peu dans le ménage, vous finissez par oublier que vous fûtes compagnons. Je croyais que l'amour, la paternité augmentaient l'amitié chez les hommes; je m'aperçois aujourd'hui que ce n'était là qu'un paradoxe, une illusion. L'amour est donc aussi borné dans l'homme que l'intelligence ! Le moment où il nous semble que nous avons atteint l'un des sommets de la science est celui où nous découvrons que nous ne savons rien; et notre prétendue science est toujours plus étroite que n'était notre foi. Le moment où notre cœur semble s'ouvrir à d'infinies affections est justement celui où il se concentre et se glace. »

La constatation qu'il croit avoir faite d'après l'expérience de Ses amis choque infiniment Proudhon, pour qui il n'en sera pas ainsi. L'amour et plus encore la paternité augmenteront la richesse de son amitié : celle-ci est l'une des sources les plus abondantes de sa nature et elle s'approfondira dans son cœur.

En 1835, apprenant que Gustave Fallot était bibhothécaire à l'Institut et secrétaire pour la publication des documents de l'histoire de France, Proudhon avait espéré devenir son secrétaire. Mais Gustave Fallot lui répondit qu'il n'avait pas besoin d'un secrétaire. Proudhon reste donc à Besançon. Et il songe à fonder une imprimerie « afin de se faire par son labeur les loisirs dont il a besoin ». Il refuse la proposition de M. Muiron {Correspondance, I, p. 4) qui lui avait demandé d'écrire dans son journal : « Je sens que j'aurais besoin de travailler six mois au moins à de sérieuses études, de donner l'éveil à mes idées, de les digérer, de les mettre en ordre, avant d'oser écrire un seul mot pour les publier, chose que je m'obstine à regarder comme plus importante que vous n'en convenez; et, au bout de ce temps, je refuserais vos offres avec d'autant plus de fermeté que je serais mieux instruit et plus capable... »

« Mon travail d'imprimerie, me dérobant à mes lectures, me

laisse pleine et entière liberté d'esprit pour la méditation. Le journal m'obligerait à lire journaux et brochures nouvelles, toutes choses insupportables pour moi, me fatiguerait par une contention d'esprit perpétuelle, absorbé que je serais entièrement par la controverse et la polémique continuelle.

« En somme, je vois de grandes chances d'ennui et de tribulations, contre de très minimes, pour ainsi dire nulles, de gloire et de satisfaction. »

Proudhon veut écrire une étude sur la philosophie du langage. Ce que le langage nous révèle, pense-t-il, ce qui est premier, ce qui est absolu, c'est la personne. Et il désire joindre cette étude sur la révélation grammaticale à la nouvelle édition qu'il prépare des Eléments primitifs des langues, de l'abbé Bergier. Celle-ci paraît au printemps de 1837 chez le libraire Lambert, dont il est l'associé. Daniel Halévy a raison de souligner parmi les conclusions du mémoire, ces quelques lignes : « Ne désespérons pas de la vérité, l'homme est fait pour elle : cette soif ardente ne lui a pas été donnée pour l'abuser d'une perpétuelle illusion. Soutenir le contraire, c'est méconnaître la nature, c'est blasphémer la véracité divine. »

Au sujet de ce premier ouvrage, dont il devait vendre toute l'édition au poids du. papier à un épicier de Besançon, Proudhon, le 4 novembre 1837, écrit à Ackermann afin de le remercier de toutes les remarques quïl vient de lui adresser et qu'il trouve excellentes : « 'V^ous avez bien raison, et je l'ai senti il y a longtemps pour la première fois : j'ai besoin de travailler mon style. Cela me coûtera plus que toutes mes autres études. J'ai des idées capables d'alimenter deux ou trois Chateaubriand, et je ne puis venir à bout de les rendre. Ce que^ l'on conçoit bien s'exprime clairement... C'est aussi faux qu'un proverbe. Je suis sûr de bien concevoir ce que j'ai à dire, et j'ai mille peines à l'exprimer... Mes faiblesses de style me viennent toujours du défaut d'oreille, de mon inadvertance ou de mon ignorance, jamais de l'inertie de ma conception... Je vous assure que j'ai une démangeaison terrible d'envoyer la littérature au diable : cela m'ennuie et m'excède... Je voudrais pouvoir parler par formules, mettre tout ce

que je pense en une feuille; j'en tirerais tous les ans 2.000 exemplaires que j'enverrais gratis et franco partout... »

Les difficultés financières de l'association Lambert et Cie amènent Proudhon à poser sa candidature à la pension Suard. Mme Suard avait, «n effet, légué à l'Académie de Besançon une rente de 1.500 francs destinée à doter tous les trois ans celui des jeunes gens du département qui aurait montré les plus heureuses dispositions soit pour la carrière des lettres ou des sciences, soit pour l'étude du droit et de la médecine.

L'idée d'être candidat à la pension Suard lui avait été suggérée par M. Perennès, professeur à la faculté des Lettres, dont il avait suivi les cours. Proudhon écrit à celui-ci le 21 février 1838 : « A l'âge où je me vois arrivé et dans la position 011 je me trouve, il me semble que ce vœu n'a rien de trop ambitieux ou d'indiscret... Cette démarche sera la plus importante que j'aurai encore faite de ma vie et je la regarde comme décisive de tout mon avenir... J'aime mieux cent fois m'abandonner à ma misère que de tenter une bonne fortune que je n'obtiendrais pas. »

Proudhon dit à M. Perennès que, s'il obtient la pension Suard, il s'engage à travailler à Besançon, sous les yeux de l'Académie, à l'exécution d'un ouvrage dont le titre serait : Recherches sur la Révélation ou Philosophie pour servir d'introduction à l'histoire universelle. Déjà le préoccupe cette idée de l'histoire universelle, au sujet de laquelle on retrouve tant de notes dans ses Carnets, sous le titre de Cronos. L'histoire du langage doit fournir l'explication de tous les principes de la philosophie.

Si Proudhon veut rester à Besançon afin d'y travailler, c'est qu'i/ abhorre le séjour de Paris. Ce n'est pas de Paris, mais des provinces qu'on peut attendre la renaissance de la nation française : « Quand je songe à cette race d'hommes qui, depuis deux ou trois mille ans, habite les deux versants de la chaîne du Jura, qui s'y est conservée à travers tant de catastrophes, presque inaltérée et non mêlée, quand je considère ces natures sérieuses et contemplatives, religieuses, quoique peu crédules, capables d'enthousiasme, mais non de fanatisme; ces gens qui ont entendu passer et mugir les révolutions, et n'ont encore vu que le ciel et leurs sapins, il me semble qu'il y a là des éléments préparés pour la régénération nationale. Que les hommes de foi et de volonté ^ 'unissent donc et fassent enfin prendre un rôle à notre peuple franccomtois dans les affaires du monde, qu'ils fassent une chaîne autour de lui pour le préserver de la corruption universelle... Si l'Académie le veut sérieusement, j'ose le lui promettre tant en

mon nom qu'en celui de mes amis et compatriotes : au milieu du déluge universel, la Franche-Comté peut devenir l'arche du genre humain »,

En avril 1838, l'associé de Proudhon se suicide. Le 16 mai 1838, Proudhon, qui n'avait pas son baccalauréat, se présente à l'examen et es: reçu avec une note extrêmement faible pour les sciences, et de bonnes notes pour la littérature et la philosophie.

La demande de Proudhon à l'Académie est datée du 31 mai 1837 (.en fait 1838). Dans cette lettre, Proudhon raconte sa vie depuis 6on enfance : « Messieurs, je suis compositeur et correcteur d'imprimerie, fils d'un pauvre artisan qui, père de trois garçons, ne put jamais faire les frais de trois apprentissages. J'ai connu de bonne heure le mal et la peine; ma jeunesse, pour me servir d'une expression toute populaire, a été passée à plus d'une étamine... Destiné d'abord à une profession mécanique, je fus, sur les conseils d'un ami de mon père, placé comme élève gratuit au collège de Besançon. Mais qu'était-ce que la remise de 120 francs pour une famille où le vivre et le vêtir étaient toujours un problème ? Je manquais habituellement des livres les plus nécessaires; je fis toutes mes études de latinité sans un dictionnaire; après avoir traduit en latin tout ce que me fournissait ma mémoire, je laissais en blanc les mots qui m'étaient inconnus et, à la porte du collège, je remplissais les places vides. J'ai subi cent punitions pour avoir oublié mes livres; c'était que je n'en avais point. Tous mes jours de congé étaient remplis par le travail des champs et de la maison, afin d'épargner une journée de manœuvre; aux vacances, j'allais moi-même aux bois chercher la provision de cercles qui devaient alimenter 'a boutique de mon père, tonnelier de profession. Quelles études ai-je pu faire avec une semblable méthode ! Quels minces succès j'ai pu obtenir !... Je poursuivis mes humanités à travers les misères de ma famille et tous les dégoûts dont peut être abreuvé un jeune homme sensible et du plus irritable amour-propre. Outre les maladies et le mauvais état de ses affaires, mon père poursuivait un procès dont la perte devait compléter sa ruine. Le jour même où le jugement devait être prononcé, je devais être couronné d'excellence. Je vais le cœur biien triste à cette solennité où tout semblait me sourire... (Au retour à la maison) je retrouvai ma famille consternée, ma mère dans les pleurs : notre procè était p rdu. Ce soir-'à nous soupâmes tous au pain et à l'eau. Je me traînai jusqu'en rhétorique; ce fut ma dernière année de collège. Force me fut dès lors de pourvoir à ma nourriture et à mon entretien : « Présentement, me dit mon

père, tu dois avoir ton métier : à dix-huit ans, je gagnais du pain, et je n'avais pas fait un si long apprentissage ». Je trouvai qu'il avait raison, et j'entrai dans une imprimerie. »

La date de la demande à l'Académie est du 31 mai 1838; quelques jours après, le 13 juin 1838, il écrit à Ackermann :

J'ai passé le pont aux ânes; je suis bachelier. J'ai déjà rédigé un mémoire pour l'Académie, le plus bref que j'ai pu et en style de pétition. M. P&rennès, qui tient à mon élection, m'a rendu ma pièce après en avoir pris lecture, pour me faire changer cette phrase :

« Né 'et élevé dans la classe ouvrière, lui appartenant encore, « aujourd'hui et à toujqurs par le cœur, le génie, les habitudes, et « surtout par la communa^ité des intérêts et des vœux, la plus « grande joie du candidat, s'il réunissait vos suffrages, se/ait, n'en « doutez pas, messieurs, d'avoir attiré dans sa personne votre « juste sollicitude sur cette intéressante portion de la société, si « bien décorée^ du nom d'ouvrière, d'avoir été jugé digne d'en être « le premier représentant auprès de vous; et de pouvoir désor- « mais travailler sans relâche, par la philosophie et la science, « avec toute l'énergie de sa volonté et toutes les puissances de « son esprit, à l'affranchissement complet de ses frères et com- « pagnons. »

// {M. Perennès) ne m'a rien reproché sur le reste, seulement il désire que je raconte Us détails de ma vie, ce qui me répugné fort; mais, quant au passage que je vous ai rapporté., tout lui en paraît mauvais. Je lui rendrai l'équivalent, mais en termes qui ne le choqueront plus.

Le passage critiqué par M. Perêimès est devenu dans le texte définitif lé suivant :

Né et élevé au sein de la classe ouvrière, lui appartenant encore par le cœur et les affections, et surtout par la communauté des souffrances et des vœux, ma plus grande jcie, si ;e réunissais vos suffrages, serait, n'en doutez pas, messieurs, de pciivoir désormais travailler sans relâche, par la science -et la philosophie, avec toutes lés puissances de mon esprit, à l'amélioration morale et intellectuelle de ceux que je mé plais à nommer mes frères et mes compagnons; de pouvoir répandre parmi eux les semences d'une doctrine que je regarde comme la loi du mande moral; 'et, en attendant le succès de mes efforts, dirigés par votre prudence, de mé trouver déjà en quelque sorte comme leur représentant auprès de vous.

S6 rROUDHON

Le 24 août 1838, le résultat du concours est proclamé en séance publique. M. Peremiès dit, dans son rapport, que la première considération qui avait déterminé le jugement de l'Académie en faveur de Proudhon est « qu'il avait sur ses compétiteurs l'incontestable et triste avantage de posséder moins de ressources et d'avoir été plus rudement secoué par la fortune... L'Académie n'a pas cru que l'âge du candidat, qui a atteint sa vingtième année, dût être pour lui un motif d'exclusion. Les studieuses investigations auxquelles il s'est livré, l'ouvrage qu'il a mis à jour, l'essor remarquable qu'a pris son intelligence prouvent assez qu'en différant de se présenter à nos suffrages, il n'a fait qu'y acquérir de nouveaux titres et qu'il offre aujourd'hui des garanties presque certaines de succès et d'avenir. »

L'attitude de Proudhon vis-à-vis des compliments mérite d'être notée : « J'ai reçu les compliments de plus de deux cents personnes; de quoi pensez-vous qu'on me félicite aujourd'hui ? De la certitude que j'ai maintenant de faire fortune et de participer à la curée des places et des gros appointements, d'arriver aux honneurs, aux postes brillants; d'égaler, sinon de surpasser les Jouffroy, Pouillet, etc. ? Personne ne vient me dire : « Proudhon, « tu te dois avant tout à la cause dès pauvres, à l'affranchisse- « ment des petits, à l'instruction du peuple; tu seras peut-être « en abomination aux riches et aux puissants; ceux qui tiennent « lès clefs de la science et de Plutus te maudiront : poursuis « ta route de réformateur à travers les persécutions, les calomnies, « la douleur et la mort même. Crois aux destinées qui te sont « promises; mais ne vas pas préférer au martyre glorieux d'un / « apôtre les jouissances et les chaînes dorées des esclaves... Tes « frères ont les yeux ouverts sur toi : ils attendent avec anxiété « s'ils doivent bientôt déplorer la chute et la trahison de celui « qui avait tant juré d'être leur défenseur; ils n'auront jamais « pour te récompenser que leurs bénédictions; elles valent mieux « que les écus comptants du pouvoir. Souffre et meurs s'il le faut: « mais dis la Vérité, et prends la cause de l'orphelin. » (Lettre du 16 septembre 1838, à Ackermann.) Non, Proudhon n'a fait ni carrière, ni fortune. Proudhon arrive à Paris en novembre 1838. La lettre à Ackermann que nous venons de citer est de Besançon et du 16 septembre; dans la Correspondance, la première envoyée de Paris est du 30 novembre 1838; elle est adressée à Huguenet, à la direction duquel il a laissé son imprimerie. La suivante est une lettre du 9 décembre à M. Perennès auquel il annonce qu'il s'est

présenté à son tuteur, M. Droz, avec lequel il a de nombreuses et très longues conversations.

Les rencontres avec M. Droz donnent à Proudhon l'occasion de raconter d'une façon pittoresque ses premiers entretiens avec son tuteur :

Ce gui paraît être résulté pour M. Droz {de mes conversations avec lui) , c'est l'opinion que je suis un hotnme de paradoxe. Il ne se trompe pas. D'abord, il a voulu savoir quelk carrière je prétendais suivre. — La philosophie, la critique historique et la grammaire comparée : telle a été ma réponse ! — La philosophie !... mais quelle espérance pouvez-vous fonder sur des spéculations philosophiques ? Tout n'est-il pas dit aujourd'hui ou à peu près ? Quel système métaphysique, psychologique ou moral pouvez-vous inventer qui n'ait déjà été inventé ? ... A cela j'ai répondu du ton le moins afjirmatif qu'il m'a été possible... que j'étais loin de croire que la philosophie eût dit son dernier mot; qu'elle était a peine organisée... que telle était l'opinion de M. Joujjroy lui-même!^ le seid philosophé de l'Europe que je regardasse comm'C digne de ce nom... Là-dessus, M. Droz n'a pas insisté... Du reste, il m'a jélicité de ce que mon opinion de M. Joujjrcy était de tous points conforme à la sienne. Et nous avons parlé d'autre chose. — Vous voidez faire dé la critique historique, a répris M. Droz ? Quelle histoire en particulier, et de quelle façon entendez-vous la traiter ? — Je travaille en ce moment à amasser des matériaux pour une histoire des Hébreux qui servirait à la confirmation de mes théories philosophiques. — Mais l'Ancien Testament me semble encore plus épuisé que la philosophie... J'ai répondu brièvement que j'étais fermement convaincu que nous ne concevions -encore rien à l'histoire juive... J'ai ajouté qu'il me suffisait qu'une chose me parût vraie ou faussé pour que je la déclarasse telle aux dépens de qui il appartiendrait ; que la critique tt la philologie ne pouvaient pas plus se préoccuper des intérêts d'une opinion, quelque vénérable qu'elle fût, que la chimie ou l'algèbre. Je vous avoue que M. Droz me parut en ce moment un peu alarmé de la direction de mes idées... et je crois que, sur ce, point, le soin dé mon repos et de mon bien-être futur, autant que l'honneur de l'Académie, lui tiennent plus à cœur que la passion dés rectifications historiques. M. Droz me demanda encore : — Quelles études spéciales avez-vous faites ? Quel fonds de connaissances est le vôtre ? Que savez-vous ? — Rien; j'ai été correcteur d'imprimerie, et je suis bachelier es lettres. — Mais enfin, l'. Académie ne s'est pas prononcée en votre faveur sans

avoir cti des motijs. Quels ont été vos titres à ses suffrages ? — Je me suis occupé de théologie dogmatique, et ]e serais, je crois, un séminariste passable; la discussion du dogme m'a conduit à celle des text>es, et celle-ci à un essai de grammaire comparée.. Voilà tout.

Ces entretiens ne reflètent pas seulement et d'une façon amusante les étonnements de M. Droz en face du choix de l'Académie et en présence de l'étrange pensionnaire que lui avait adressé l'Académie de Besançon. Ils esquissent la physionomie de Proudhon à l'époque de son arrivée à Paris. Proudhon, qui n'accorde aucune valeur à son intelligence, éprouve pour M. Droz une cordiale sympathie : « Je suis accueilli de lui parfaitement et je m'attache tous les jours à sa personne. M. Droz inspire la vertu à tout ce qu'il approche*. Il suffirait, après une faute, d'être devant lui pour sentir des remords. Je l'aimerai certainement, sentiment qui me devient tous les jours plus difficile... Je vais me préparer tout doucement au grade de licencié es lettres; je fais en attendant un peu de philosophie et de grammaire; je traduis Isaïe et Andrezel, et je commencerai incessamment l'allemand et le sanscrit... je désire que mes lettres restent entre vous et moi; je me confesse à vous comme à un ami. »

Proudhon exprime nettement à M, Perennès son opinion sur les cours publics :

J'ai pris le parti dé renoncer aux cours publics que je regarde comme un luxé national complètement inutile. Je pourrai quelque jour vous régaler des niaiseries qui s'y débitent.

Pour le moment, je fréquente les bibliothèques, rien dé plus... Je pourrais choisir ii'autres voies de me pousser et dé mé faufiler; je né lé veux pas. Je refuse d'aller aux soirées de M. Droz, de voir M. Nodier, M. Baguet, M. Jouffroy, etc., et je n'y mettrai pas le pied. Ma façon dé voir et d'agir tient un peu, vous le savez, de l'obstination; soit. Si je vaux quelque chose, ce n*ést> pas par là. Ma nomination à l'Académie n'a pas effacé mes souvenirs, et, ce que j'ai haï, je le haïrai toujours. Je ne suis pas ici pour devenir un savant, un littératcîir homm'C du monde: j'ai des projets tout différents. (Lettre du 17 décembre 1838 à Maurice.)

On a reproché à Proudhon son attitude vis-à-vis de M. Pertnnès et vis-à-vis de l'Académie de Besançon. On a voulu voir dans cette attitude un signe de duplicité. On dit qu'il allait « commencer à jouer double jeu ». Et à l'appui de cette critique on cite la lettre qu'il écrit, le 30 novembre 1838, à Huguenet qui le représente à l'imprimerie : « Cette fois, cVst en vue de l'imprimerie et bien

sérieusement que j'exploite la pension Suard. Je me proposais d'abord de prendre mes grades et de poursuivre une chaire dans quelque Académie. Cela ne sera point. Mais silence là-d-;ssus ». Et on interprète ce texte en disant que, tandis que, vis-à-vis de l'Académie il prétend préparer sa licence es lettres, Proudhon n'a qu'une idée, c'est de conserver son imprimerie afin de se servir d'elle et de la pension Suard pour pouvoir payer ses dettes et éditer les pamphlets qu'il a l'intention d'écrire. Mais, Proudhon ne parlera que le 27 février 1839 du pamphlet qu'il va rédiger.

Lorsque Proudhon écrit à M. Perennès le 9 décembre 1838, il n'y a aucune contradiction entre ses propos et ses desseins; encore moins peut-on voir dans cette lettre un acte de duplicité : elle s'éclaire par celle adres-ée, huit jours après, à Maurice; il lui parle d'abord de l'imprimerie dont, s'il la vend, il voudrait avoir vingt mille francs : « A toutes les qualités peu capables de conduire un homme à l'opulence, il vous faut joindre encore le malheureux don de prévoir quelquefois l'avenir, don que, pour mon tourment, j"ai reçu dans un degré assez développé. Or, j'ai tous les jours, et de plus en plus, lieu de me convaincre que je n'ai rien à attendre que de moi-même, qu'il ne me faut compter que sur mon travail personnel, que je suis incapable de tirer parti de mon savoir-faire comme on l'entend aujourd'hui, et comme il faut absolument s'y résigner, sous peine de se laisser passer sur le ventre. Avancer dans le monde et garder mes idées et mon caractère sont deux choses contradictoires, vous devinez sans peine laquelle je sacrifie à l'autre ».

Je n'ai rien à attendre que de moi... Garder mes idées et mon caractère^ plutôt que d'avancer dans le monde... Ces déclarations qui, pour tant d'autres jeunes hommes, resteraient verbales, demeoireront pour Proudhon les principes directeurs de son existence. Chez lui, elles sont l'expression de ses sentiments intimes: indépendance et fierté seront deux vertus auxquelles Proudhon ne renoncera jamais.

Tels étaient les sentiments de Proudhon pendant lès premières semaines de son séjour à Paris. L'impression qu'il avait faite sur son tuteur s'est traduite dans une lettre que M. Droz adresse à M. Perennè- le 24 décembre 1838 et qui est aux archives de l'Académie : « Son excessive timidité le rend sauvage, et s'il la conservait à ce point, elle nuirait à son instruction en l'éloignant d'hommes que Fallot se félicitait de connaître. Le nouveau titulaire m'a d'abord annoncé qu'il désirait vivre seul avec des livres, et j'ai vu bientôt que je redoublerais sa timidité si je voulais la

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lui ôter trop vite. Que cela ne vous inquiète nullement. Notre jeune homme a déjà fait, dans le savoir-vivre, des progrès dont vous seriez étonné. Je crois pouvoir vous annoncer qu'avant peu, sans rien perdre dé ses excellentes qualités franc-comtoises, il se sera débarrassé de sa sauvagerie et que sa timidité ne sera plus que la modestie qui convient à un homme de mérite. Il me témoigne une affection dont je suis touché, et je lui donnerai de la mienne autant de preuves qu'il me sera possible ».

Proudhon devait envoyer chaque année à l'Académie un rapport sur ses études. La lettre adressée le 15 juillet 183g fut lue le 18 juillet en présence de Joseph Droz. Celui-ci fit part à l'Académie du succès obtenu par le titulaire de la pension Suard auprès de deux membres de l'Académie des Sciences morales et politiques : Burnouf et Regnard avaient apprécié un mémoire tiré par Proudhon de son Essai de Grammaire générale revu et modifié.

En 1839, l'Académie de Besançon avait mis au concours : « L'utilité du dimanche, considérée sous les rapports de l'hygiène, de la morale, des relations de famille et de cité. »

Et, dans la séance publique du 24 août 1839, le rapporteur, l'abbé Doney, rendit compte des neuf mémoires qui avaient été présentés à ce concours : celui de Proudhon qui obtenait une mention honorable était l'objet de grands éloges. « Un style toujours clair, naturel, coulant, rapide, plein d'originalité et tout empreint de cette chaleur qui naît d'un ardent amour du bien et de la vérité..., un mémoire parfait sous le rapport des principes religieux autant que sous le rapport du talent et de la pensée... Nous pouvons prédire à l'auteur qu'un jour il occupera dans la philosophie de la religion et de l'histoire un rang des plus distingués, s'il veut bien rester dans la sphère de la science spéculative et laisser à d'autres les questions d'économie politique et d'organisation sociale, pour la solution desquelles notre siècle ne manque pas de docteurs prompts à décider et à trancher sur les problèmes les plus difficiles et les moins compris »

Dans la Célébration du Dimanche, Proudhon avait montré le bout de l'oreille en posant ainsi l'objet de ses recherches : « trouver un état d'égalité sociale qui né soit ni communauté ni despotisme, ni morcellement, ni anarchie, mais liberté dans l'ordre et indépendance dans l'unité — découvrir et constater les lois économiques, restrictives de la propriété, distributives du travail... Le droit de vivre appartient à tous : l'existence en est la prise de possession; le travail en est la condition et le moyen. C'est

un crime d'accaparer des subsistances; c'est un crime d'accaparer le travail ».

On comprend que de telles affirmations aient pu effrayer le rapporteur et les seules réserves faites par lui portent sur ce point : l'abbé Doney avait blâmé l'auteur de s'être livré à des écarts « d'autant moins pardonnables que souvent ils touchent à des matières fort délicates, à des questions de propriété, d'égalité, d'organisation sociale qui ne doivent être abordées qu'avec précaution et traitées avec sagesse, avec maturité, si l'on veut savoir ce qu'on dit et surtout ne rien dire de téméraire et de pernicieux ».

Proudhon avait agi volontairement et, sans crainte du scandale, il avait prévu les sentiments qu'il allait déchaîner contre lui lorsqu'il écrivait, le i*^"^ juin 1839, à Huguenet : « J'ai composé un discours sur le dimanche; quel que soit le jugement de l'Académie, je compte l'imprimer... Mais quand on saura dans le public que je suis l'auteur de ce discours, ce sera un beau tapage. Je puis dire que je viens de passer le Rubicon ». Et, en effet, Proudhon écrit le 9 septembre 1839 à Ackermann : « S'il faut en croire le rapporteur, mon mémoire serait le plus remarquable par le style, la profondeur et l'érudition... C'est mon discours qui a fait le plus jaser... J'aime beaucoup mieux la médaille de bronze que l'on m'a décernée : mon mémoire a été classé à part et hors ligne; cela vaut mieux, vous en conviendrez, qu'un ex-aequo... Je vais m'occuper de l'impression de mon mémoire, après revue et correction... Je m'attacherai de plus en plus à la forme purement scientifique; c'est le moyen de me placer hors des atteintes du parquet. Je serai peut-être craint; mais je défie qu'on me poursuive pour les effroyables choses que j'ai à dire. On prétend que toute vérité ne doit pas être manifestée avant le temps... Cet adage n'a pas de sens, tant qu'une vérité ne doit pas être manifestée, elle reste inaperçue; la voir, c'est être obligé de la dire ». Le 22 décembre 1839, Proudhon écrit à Bergmann : « J'apprends de Besançon que le clergé a arrêté la vente de ma brochure, qu'on y prépare des réfutations sévères de mes principes... Les dévots sonnent l'alarme et les soi-disant républicains se réjouissent d'un nouveau champion... »,

La Célébration du Dimanche a une valeur révélatrice. M. Michel Augé-Laribé dit que li'intérêt présenté par ce premier écrit « c'est que Proudhon y donne l'esquisse de son œuvre entière... ». Ce n'était pourtant qu'un point de départ.

Dès la Célébration du Dimanche, Proudhon entreprend la lutte

pour la justice; ce n'est pas par la contrainte que doit se réaliser l'égalité. Et, déjà, l'ardeur revendicative de Proudhon est aussi intransigeante pour la liberté que pour l'égalité.

Le 23 février 1840, Proudhon écrit à M. Perennès afin de lui annoncer qu'il devait publier un travail assez considérable qu'il se proposait de dédier à l'Académie de Besançon : « Pensez-vous, monsieur le Secrétaire Général, que je puisse le faire sans autre demande préalable que l'avertissement que je vous en donne ici ? Mon sujet consiste en des recherches psychologiques sur le principe du juste et sur ses développements; si vous désirez de plus amples explications, je vous dirai que je donnerai dans cet écrit la démonstration par la métaphysique, le droit, l'économie politique et l'histoire de toutes les propositions qui, dans mon discours sur le dimanche, ont été censurées par la Commission. Je vous déclare, de plus, que ma franchise ne sera pas moindre, mais pourtant tout aussi mesurée. Si je dis vrai, je veux que l'Académie devienne elle-même mon chef, petra mea et robur meum; si je dis faux, elle n'est compromise en rien ».

Proudhon présentait son nouveau mémoire comme le compte rendu annuel qu'il devait à l'Académie : « De tous les maîtres que j'ai suivis, c'est à vous que je dois le plus. Vos concours, vos programmes, vos indications, d'accord avec mes vœux secrets et mes espérances les plus chères, n'ont cessé de m'éclairer et de me montrer le chemin : ce mémoire sur la propriété est l'enfant de vos pensées... si j'anéantis la propriété, c'est à vous, messieurs, qu'en revient toute la gloire, c'est à votre secours et à vos inspirations que je le dois... Pourquoi ne l'avouerais-je pas, messieurs ? J'ai ambitionné vos suffrages et recherché le titre de votre pensionnaire, en haine de tout ce qui existe et avec des projets de destruction... Puissiez-vous, messieurs, vouloir l'égalité comme je la veux moi-même; puissiez-vous, pour l'éternel honneur de notre patrie, en devenir les propagateurs et les hérauts; puisse- je être le dernier de vos pensionnaires. C'est de tous les vœux que je puis former le plus digne de vous, messieurs, et le plus honorable pour moi ».

Après une première séance, l'Académie se réunit une seconde fois, le 12 août 1840 : une majorité de treize voix contre dix décida que le titulaire de la pension Suard serait entendu. Mais, le 24 août, l'Académie décidait de désavouer et de condamner de la manière la plus formelle l'ouvrage du pensionnaire Suard, comme ayant été publié sans son aveu et lui attribuant des opinions entièrement opposées aux principes de chacun de ses membres.

Le 30 septembre 1840, Proudhon, que son atelier d'imprimerie endettait de plus en plus (lettre à Bergmann du 22 juillet 1840), écrit à Bergmann qu'il compte partir de Besançon le 11 octobre et, quoique à pied, il espère arriver à Paris le 17 octobre au plus tard : « Mon imprimerie s'attache à moi, malgré moi, et je songe enfin à l'exploiter sérieusement, faute de pouvoir faire mieux. La question n'est plus désormais pour moi de me faire exclusivement homme de lettres ou savant; il faut que je trouve, au contraire, dans mon industrie des moyens de poursuivre à l'avenir mes études. Ce but me semble facile à atteindre, si quelque publication de moi, plus heureuse que la précédente, venait cette année me frayer le chemin. »

C'est de Paris que, le 10 novembre, Proudhon écrit à Bergmann afin de lui parler de son second Mémoire auquel il désire dormer « autant d'aménité, de politesse, de grâces insinuantes qu'il y a de colère et de rudesse dans le premier ». « Je sens aujourd'hui que je me suis fait tort par ma violence, et je veux tâcher de le réparer. » Et, tout en écrivant la lettre à JNI. Blanqui, Proudhon raconte à Bergmann qu'il s'est mis en tête de refaire une métaphysique et qu'il lit Kant tous les jours. A cette époque, Proudhon est logé 16, rue Jacob; car, trop éloigné du centre de ses études, il a an quitter les Dessirier avec lesquels il habitait : d'ailleurs, la vie commune lui est une cause perpétuelle de dissipation.

Le 24 décembre 1840, l'Académie décida de convoquer à nouveau Proudhon qui était retourné à Paris sans se présenter devant elle. On l'exhorte à se rétracter. Le i*"" janvier, il apprend à Bergmann qu'il répond à l'Académie « pour l'acquit de ma conscience et de manière aussi à pouvoir rendre ma lettre publique, car je ne suis pas d'humeur à. me laisser déshonorer sans rien dire. Or, si je publiais un factum après coup, ce serait un libelle qui manquerait son effet; tandis que, en publiant textuellement une défense destinée d'abord à rester secrète, elle sera d'une immense autorité aux yeux du public ».

Dans la séance du 15 janvier 1841 — après un résumé bienveillant de M. Perennès, l'Académie vota : 16 voix contre 14 et un bulletin blanc se prononcèrent pour le retrait de la bourse; mais celui-ci ne pouvait être prononcé qu'à la majorité des deux tiers. Proudhon restait donc titulaire de la pension Suard. Dans une lettre à M. Perennès, le 18 janvier, Proudhon remercie l'Académie : « La vivacité de ma douleur doit vous prouver combien intimement je tiens à l'Académie, à mon pays, à l'opinion de mes

concitoyens : le succès, la fortune, la gloire, sans leur amour, ne me tentent pas. »

Le second mémoire de Proudhon sur la propriété paraît en avril 1841. Son titre est : Lettre à M. Blanqiii, professeur d'économie politique au Conservatoire des Arts et Métiers, sur la propriété. Et, le 19 juillet 1841, Proudhon écrira encore une lettre, sinon à l'Académie, du moins à son secrétaire perpétuel : « Remercier l'Académie du bien qu'elle m'a fait paraîtrait ironique; rendre compte de mes études passées et futures serait l'insulter; revenir sur ce que j'ai fait, cela ne se peut. Il faut que je me taise et que j'attende le retour spontané de l'Académie ».

Dans une lettre de Besançon, le 15 octobre 1839, Proudhon avait écrit à Ackermann : « Quant au fond des choses, plus j'y pense, et plus je m'en applaudis. L'escarmouche sera vive et directe : aussi, ce premier pas une fois fait, il n'y aura plus à revenir et je suis engagé à jamais. C'est ce que je veux ».

« Je suis engagé à jamais. C'est ce que je veux. » Il s'agissait de la Célébration du Dimanche qui s'imprimait. Il est vrai que Proudhon n'avait pas osé présenter son discours à M. Droz ni à M. Jouffroy. « Ma philosophie et ma politique ne sauraient leur plaire » (Lettre à Bergmann du 22 décembre 1839). Et dans cette même lettre, il raconte à Bergmann les conseils que lui donnent les plus sages : « Mes amis mêmes doutent, me font des recommandations et désirent que je laisse la politique de côté ».

Seulement, il faut y insister encore : la Célébration du Dimanche est son premier essai, mais qu'il regarde comme son programme (Pauthier, 12 novembre 1839); dès cette date, sa décision est prise. Il n'écoutera pas les conseils de ses amis. Il persévérera. Et, le 10 janvier 1842, paraîtra V Avertissement aux propriétaires ou Lettre à M. Considérant, rédacteur de la « Phalange ».

Pendant ces années, où il prend attitude d'insurgé contre une société dont il aurait pu attendre toutes les complaisances, Proudhon a connu la misère et la solitude. Il écrit à Bergmann, le 22 février 1840 : « iVIon cher Bergmann, je t'écris dans l'amertume de mon âme. Tu me demandes si je suis content ? Tu m as cru pauvre l'année dernière; cette année, si tu viens à Paris, tu me verras indigent. Je n'ai pour vivre qu'une pension de quinze cents francs : elle est toujours mangée d'avance pour un cinquième, et, du reste, les deux tiers sont emportés par mes créanciers et ma famille. J'aurai 250 francs pour vivre du 20 mars prochain au 20 septembre. J'ai beau lire, écrire, étudier, je suis op-

ENFANXE ET JEUNESSE (1809- 1843) 65

primé, consterné, flétri. Tantôt je regarde la Seine, en passant sur les ponts; d'autres fois je songe à me faire voleur. Le sentiment de ma misère est tel que, si demain, j'arrivais à la fortune, le cauchemar qui me poursuit ne me quitterait pas de deux ans. Je né travaille que pour recueillir des mépris et des malédictions; mon malheur veut qu'au lieu d'apprendre aux autres des choses qui les amusent et leur plaisent, je n'aurai que de tristes vérités à leur dire, qui me feront haïr et bafouer. Je ne sais rien autre chose pourtant. Faut-il que je me taise ? Je ne le puis : je suis entraîné à boire ce calice qui me fait horreur et que toutes les délices ne m'empêcheraient pas d'avaler... Je n'ai personne avec qui je puisse m'entretenir de mes études; personne ».

Proudhon a cormu une gêne quotidienne; et il la connaîtra presque toute son existence. Il doit limiter le nombre des lettres qu'il écrit à Ackermann qui se trouve à Berlin, parce qu'il doit payer un port de deux francs; pour aller voir Bergmann qui se trouve à Paris en octobre 1840, il doit faire à pied une route de 80 lieues dé Besançon à Paris.

Le 15 novembre 1840, il écrit à Ackermann : « ... Je n'ai qu'une excuse : quand un homme, à près de trente-deux ans, est dans un état voisin de l'indigence sans qu'il soit de sa faute; quand il vient de découvrir tout à coup, par ses méditations, que la cause de tant dé crimes est tout entière dans une erreur de compte, dans une mauvaise comptabilité; quand en même temps il croit remarquer chez les avocats du privilège plus d'impudence et de mauvaise foi que d'incapacité et de bêtise, il est bien difficile que sa bile ne s'allume et que son style ne se ressente des fureurs de son âme ».

L'existence à Paris ne lui plaît pas; il y éprouve la nostalgie de la campagne et des champs; celle-ci lui fait ressentir davantage sa solitude : « J'essaie de vous répondre (le 16 mai 1841, à Ackermann) par la plus belle matinée de mai qui se puisse voir. J'ai vis-à-vis de ma fenêtre un magnifique soleil; il ne me manque que des rossignols et des rose*. J'entends à défaut les roquets et les pierrots, c'est peu fait pour rafraîchir l'esprit et récréer l'imagination ».

A son cousin, J.-B. Proudhon (29 mai 1840). Proudhon avait écrit : « Je ne travaille pas pour faire un métier; à travailler pour vivre, je préfère l'atelier à la plume. Or, il est acquis désormais que mes études ne me rapporteront jamais un centime, du moins je ne l'espère pas. C'est triste ! direz- vous; non, mon cousin, c'e^t naturel ».

A Bergmann, il exprime son eecrèt désir d'une existence partagée entre un métier manuel et le loisir intellectuel, lorsque, le 2 2 février 1840, il souhaite d'être de retour à Besançon où « je reprendrai ma vie mi-partié de lecture et méditation et de travail manuel : je ne suis bien que comme cela ».

On peut dire que l'expérience, si superficielle soit-élle, d'une certaine société parisienne lui a fait prendre plus profondément conscience de ses goûts. La sympathie qu'il a pour Jouffroy est singulièrement attiédie par certains traits de son caractère : parlant de sa solitude à Paris, Proudhon s'écrie : « Comment iraisje m'adresser à un Jouffroy qui n'a pas foi lui-même à la science qu'il enseigne, qui dit, avec une impertinence indigne, que la philosophie est chose bien creuse, et qui, apparemment, trouve que ses 15 à 20.000 francs de traitement accumulés sont quelque chose de plus solide ».

C'est toujours à Bergmann qu'il se confie lorsqu'il a sur le cœur une déception qui suscite son indignation : « Depuis que je n'ai plus Fallot, je n'ai plus que toi qui puisses me juger, mé comprendre, me conseiller, me redresser... » (Lettre du 9 février 1840.) « Mon cher Bergmann, je ne puis m'empêcher d'être touché jusqu'au fond de l'âme des témoignages si vifs de ton amitié. J'y retrouve toute la chaleur, toute l'effusion de Fallot qui savait comme toi être et se montrer ami. » (Lettré du 3 mai 1840.)

Dans les deux lettres, du 9 et du 22 février 1840, toutes deux également à Bergmann — lorsqu'il prépare le premier mémoire sur la propriété — il s'interroge sur ce qu'il peut attendre de cette première œuvre : « Non, je n'attends rien ni du public qui ne me connaîtra jamais parce que la barrière qui m'en séparé est infranchissable; ni de mes patrons parce que ce sont des poltrons, des égoïstes et des corps sans intelligence; ni des hommes spéciaux qui pourraient m'entendre, mais que l'esprit de propriété littéraire et philosophique étouffe; ni enfin des trompettes de l'opinion publique, parce qu'elles ne comprendront jamais de moi autre chose, sinon que je les hais et les méprise. Mais je compterai toujours quelques âmes pures parmi mes amis, et parmi ces âmes pures, quelques hautes intelligences. Crois-tu que j'ambitionne davantage ? ».

Cette lettre du 9 février, par sa belle lucidité est un aveu. Par ses confidences à Bergmann, on mesure la force efficace que donnait à Proudhon l'amitié, force de sa vie intérieure — force permanente d'un équilibre sans cesse à conquérir — force de récon-

fort dans les heures de crise où Proudhon — sans jamais douter d'un seul de ses amis — doute de l'homme.

Chez Proudhon l'amitié est une vertu. Elle existe sans faille et sans aucune complaisance vis-à-vis de soi.

Cette amitié entend offrir et recevoir le bienfait d'une sincérité totale :

Mon cher 'et honoré compatriote, vous avez bien fait de me réprimander et je vous en remercie. Comme vous dites, j'ai parfois la maladie dé notre pays; je veux dire que je suis triste, défiant, ombrageux, chagrin, assiégé de soupçons, et de mauvaises pensées, eA, dans ces terribles instants, ce sont tcujours mes amis qui, présents, souffrent de cette humeur, absents, ont toujours tort. Châtiez-moi donc comme je le mérite, et d'une main ferme, et soyez sûr que je vous en aimerai davantage et que nous ne nous brouillerons pas. Si j'avais toujours à faire avec des gens comme vous, j'aurais bien des défauts en moins; mais les lâchés humains ont plus peur de dire une petite vérité à un homme que de se battre avec lui, et tel déviendra son ennemi pour avoir fui une explication ou une correction fraternelle.

A Bergmann, 2 janvier 1857 : « A travers mes infortunes, tu as été l'homme dont l'opinion et le jugement ont eu le plus d'autorité à mes yeux. »

(Février 184^ - Décembre 1847)

Ma mère, à qui je dois tout, était libre, occupée, pas accablée par la vie...

Quoiqu'il en soit, je né demande à personne de me faire grâce, sauf à mes amis.

(Lettre du 2 juillet 1846 à Ackermaim à propos du Système des Contradictions Economiques.)

Le 4 février 1843, Proudhon apprend à Bergmann qu'il a vendu son établissement d'imprimerie : « Me voilà libre. Tout est réglé, arrangé; je quitte au i*"" mars prochain; je rembourse une partie de mes dettes, et je reste avec 7.000 francs de déficit, dont j'ai à prélever les intérêts (350 francs) sur mon travail à venir ».

Et le 20 septembre 1843, il renseignait Ackermann. sur la situation qu'il avait trouvée afin de pouvoir vivre et payer les intérêts de sa dette, car c'est là, autant que dé vivre, ce qui préoccupe l'honnête homme qu'est Proudhon : « J'ai vendu mon imprimerie, je suis sorti dé ma boutique, le i^"^ mars, avec 20.000 francs de passif et 10.000 francs d'actif; voilà où je suis arrivé après quinze ans de travail et d'études... En remettant ma déplorable industrie, je me suis trouvé si serré et si sec que force m'a été d'entrer au bureau en qualité dé commis, pour subvenir immédiatement aux besoins les plus pressés de mon existence. Je suis commis batelier, à Lyon; je passe mes journées avec dés mariniers, dès crocheteurs, des charretiers, des négociants, des commissionnaires, des chauffeurs, etc.. tantôt dans mon bureau, tantôt à bord de notre remorqueur le Dragon, l'un des plus forts bateaux à vapeur qui soient sur la Saône. Là, je multiplie mes observations et j'achève ab èxperto mon cours d'économie politique, commencé avec A. Smith et Say. Mon temps ne sera pas perdu ». Deux voyages aux mines de Saint-Etienne et de Rive-de-Gier lui ont permis dé vérifier par lui-même « la coalition charbonnière et la moralité des exploiteurs dissidents et libres ».

Proudhon, en effet, son imprimerie vendue, n'est pas parvenu à gagner sa vie à Biesançon. Il avait espéré entrer aux archives de la Préfecture. Aux sollicitations de ses amis qui sont intervenus pour lui auprès du Préfet, celui-ci a opposé un refus péremptoire. Proudhon écrit à M. Fleury que ce qui lui fait plaisir, c'est qu'il né vient à l'esprit de personne de supposer un seul

instant qu'il puisse démentir son passé et ses idées : « Ainsi, repoussé par la Préfecture, repoussé par la Municipalité, peu recommandable au clergé, suspect à la magistrature, redouté par la bourgeoisie », Proudhon sent qu'il n'a rien à faire à Besançon, où les sympathies qu'il inspire se réduisent à cinq ou six personnes : « Je n'ai pas cinq sous à gagner à Besançon. »

Aussi, Proudhon accepte-t-il la proposition que lui font les frères Gauthier, à Lyon où il se trouve installé, en mai. La maison Gauthier frères est une maison nouvelle qu'il s'agit d'asseoir et d'organiser sur un bon pied,

Proudhon est devenu commis batelier avec une ardeur et un enthousiasme qui ne nous étonnent pas : l'espoir que lui offre sa généreuse imagination et qu'il exprime à M. Maurice (4 août 1843) est vaste : « Ma grande affaire a été de philosopher sur cette question, comme j'aurais fait sur un problème de métaphysique et de politique et de calculer les bases de l'édifice. Si à l'avenir MM, Gauthier suivent, dans leurs affaires, un plan de conduite tout nouveau, s'ils sortent de la routine vulgaire, j'y aurai, je crois, fortement contribué ». « Comme je suis le principal et même l'unique conseiller de mes patrons, j'ai tout loisir d'appliquer mes idées d'organisation et j'en profite pour faire des expériences sur les concurrents mal intentionnés; in anima vili.,. » « Je fais des brochures sur des matières administratives; des pétitions aux ministres; des requêtes au Préfet; je fournis de notes les bureaux du ministère; en un mot, si le pouvoir savait l'auxiliaire puissant qu'il a en moi, au lieu de me faire surveiller, il me pensionnerait, » (Lettre à Ackermann.)

En fait, Proudhon, chez les Gauthier frères, fait un stage; et, grâce à la conscience avec laquelle il accomplit ses fonctions administratives, il acquiert une expérience précieuse qui, comme il l'écrit à Ackermann, achève ab experto son enseignement de l'économie politique, car il multiplie ses observations.

Entre temps, Proudhon écrit plusieurs fois à ses parents si proche de ses pensées quotidiennes. De Lyon, lie 25 mai 1843, i^ ^^ur apprend que sa nouvelle situation le force « à trotter tout le jour et qu'il n'a pas un moment, mais plus d'appétit que jamais » : « Je n'ai qu'un chagrin, c'est que je ne pense pas plus qu'une marmotte, ce qui n'est guère dans mes habitudes ». Nous en doutons. Le 31 mai 1843, il fait allusion à un nouveau livre qui ne paraît pas. Le 16 octobre 1843, Proudhon écrit à sa mère : « Ma chère mère, je suis très surpris que mon père soit jaloux de ce que je vous écrive. Est-ce lui qui fait mes cravates et mes che-

mises ? Et qui va voir M. Micaud, M. Gandon, M. Bodier. le cousin, etc.. quand j'ai une commission à faire ?... Dites à mon père, je vous prie, en lui montrant (cette lettre) que je ne suppose pas que vous lui cachiez mes lettres et que, d'ailleurs, quand j'aurai à causer d'affaires, c'est à lui que je m'adresserai : aux hommes les grandes affaires; aux femmes, le ménage. Faites-moi passer à l'adresse de MM. Gauthier frères un caleçon de molleton let une cravate de quinze sous... Il eet convenu entre MM. Gauthier et moi que je travaillerai chez eux à volonté huit ou neuf mois par an à Lyon, Châlon, Besançon et Mulhouse H que je serai de retour à Paris pour mes études et la vente de mes ouun mois (fin novembre) et j'irai voir mes amis de Paris; puis, je vrages. Ainsi, je passerai près de vous d'ici à trois semaines ou reviendrai en février, ou en mars au plus tard. Ce sera une jolie et agréable existence; il ne manquera que de vous voir plus souvent auprès de moi ».

En entrant chez les frères Gauthier, Proudhon avait trouvé l'organisation de l'existence qu'il rêvait : gagner sa vie d'une façon indépendante de sa production littéraire et pouvoir poursuivre à Paris ses études et ses travaux. C'est ce qu'il écrit à Ackermann dans la lettre du 20 septembre : « Je compte cet hiver être à Paris 011 je commencerai ma carrière de journaliste; alors je vous montrerai un autre homme. Tandis que l'on me croit enseveli dans la métaphysique, je leur révélerai tout à coup des connaissances pratiques, acquises sur une foule de points, et avec lesquelles je ferai enrager, j'espère, bien des gens. L'année prochaine verra des choses nouvelles, soyez-en sûr ».

Proudhon songeait déjà aux Contradictions économiques, qui ne seront publiées que deux ans après. En septembre 1843 venait de paraître : De la création de Vcrdre dans l'Humanité. Sur ce livre, qui avait dû sortir des presses en avril, Proudhon portait le jugement suivant en écrivant à M. Maurice, le 4 août 1843 : « Je suis absolument sans nouvelles de mon livre; je l'ai fait si épais, si assommant, si indigeste que peu de gens auront le courage d'aller jusqu'au bout et que, pour le bien entendre, il faudra le lire lentement et deux fois. Ceux qui pourront faire ce sacrifice, il est vrai, ne s'en repentiront pas. Ils auront appris plus de choses qu'on n'en produit (de nouvelles) depuis soixante ans. Voilà, en attendant le jugement des critiques, ce que j'ose penser moi-même de ma publication ».

Tout Proudhon est dans ce double mouvement : modestie d'écrivain, orgueil d'inventeur.

Dans la lettre du 20 septembre 1843, à propos de sa Création de l'ordre dans l'Humanité, Proiidhon disait en envoyant le livre à Ackermann : « Vous trouverez dans ce volume toute une métaphysique nouvelle, autrement simple, claire et féconde que celle de vos Allemands ». Il convient de noter ici que Proudhon s'était déjà préoccupé de la philosophie allemande et qu'il pensait que cette métaphysique nouvelle annoncée par lui à Ackermann s'opposait à la métaphysique des philosophes allemands auxquels il faisait allusion : Kant et Hegel, Charles Rist a justement remarqué que, un passage du premier mémoire sur la propriété prouve que, dans la mesure où son ignorance de la langue allemande le lui permettait, Proudhon, en 1840, connaissait Hegel. Mais c'est surtout à partir du séjour qu'il va faire à Paris, pendant l'hiver 1843 -1844, que Proudhon se trouvera en relations avec des exilés allemands : Arnold Rudge et le fils de Fichte, surtout avec Karl Griin.

Il est utile de relire une lettre à Tissot qui se trouve à la page 230 du second volume de la Correspondance. Elle est datée de Lyon, 13 décembre 1839; mais cette lettré suit celle adressée de Lyon, le 21 novembre 1846, à Guillaumin :

Dans mon premier mémoire sur la propriété, je disais gué je n'étais ni propriétaire ni communiste, double négation qui révenait à dire : la Propriété et la Communauté sont deux antinomies, deux principes à la fois irréalisables et nécessaires. Je sais que cette dialectique hégélienne n'est pas de votre goût, et>, comme vos confrères de la Sorbonne, vous accusez de scepticisme ceux-là mêmes qui prétendent avoir à jamais renversé le scepticisme... En lisant lès antinomies de Kant, j'y avais vu non pas la preuve de la fai^ blesse de notre raison ni un exemple de subtilité dialectique, mais une véritable loi de la nature et de la pensée. Hegel a fait voir que cette Ici était beaucoup plus générall que n'avait paru le supposer Kant; et, sans qu'il soit besoin de suivre Hegel dans son infructueuse tentative de construire le monde des réalités avec de prétendus a priori de la raison, on peut hardiment soutenir, ce me semble, que sa logique est merveilleusement commode pour rendre raison de certains faits que nous ne savions auparavant considérer que comme lès inconvénients, les abus, les extrêmes de certains autres.

Alors qu'il s'accusait de ne pas penser plus qu'une marmotte, Proudhon profitait des loisirs que lui laissait la rédaction des mémoires et les affaires contentieuses de la maison Gauthier frères. Proudhon ne se contentait pas de s'initier à l'économie pratique;

dans la mesure, encore une fois, où le lui permettait l'ignorance de l'allemand, il cherchait à s'initier aux idées et aux méthodes des philosophes allemands. Et il suivait le cours de ses pensées à bord du remorqueur le Dragon : « Dans un bateau les rives se meuvent, l'horizon se déplace, les points de vue changent; ainsi se meut, se déplace, change, évolue et s'élargit la pensée dé Proudhon ». (Proudkon tt les Lyonnais, A. Bertrand, 1904.)

De toutes ses occupations, il préférait sans doute ces voyages à bord du Dragon. Car il détestait lés semaines où il était obligé de rester enfermé à Lyon : lé dimanche il n'avait qu'un désir, c'était de s'en échapper et de faire ces longues promenades à pied qu'aimait le grand marcheur avide d'air et d'espace. Jamais Proudhon ne se sentira en harmonie complète avec l'atmosphère d'une grande ville : « A la campagne, écrit-il à Maurice, le paysage a quelque chose pour moi de velouté, d'adouci, que la réalité urbaine ne présente pas ».

Peut-être, au début, Bruxelles lui déplaira-t-il moins, par contraste avec Paris et, seulement les premières semaines de son séjour, il aura le sentiment d'être moins isolé.

Mais parmi les grandes villes industrielles, Proudhon a quelques raisons particulières dé détester Lyon. Les villes, comme les individus, ont un visage et une expression qui, à première vue, éveillent en nous S5mipathie ou antipathie. Voici quels sont les premières impressions que Proudhon éprouvé vis-à-vis de Lyon : « Vous sentez qu'il ne peut guère me convenir de patauger toute ma vie dans cette boue lyonnaise. Oh I la sale cité ! Dieu veuille que la négligence de toilette qu'on m'a toujours reprochée ne dégénère pas ici en crasse !... Depuis que je suis à Lyon, j'ai pris des lunettes, et je m'en repens. Auparavant, toutes les femmes du pays me paraissaient passables; à présent, elles me semblent atroces. J'en accusai d'abord mes verres; mais un jour que je fus au musée, je reconnus que les très belles choses me paraissaient effectivement très belles, plus belles même que nature; que lés laides étaient enlaidies ».

... Lyon est un mélange de population débauchée et bigote; 'fa* vu les plus belles processions du monde; de longues rangées de petits garçons et de petites filles couronnés de roses; on aurait dit des nuées de chérubins. Le clergé est ici tout-puissant. (A Maurice, 4 août 1843.)

Population débauchée et bigote, ces deux traits contribuaient à rendre l'atmosphère de Lyon peu agréable à Proudhon.

En ce début de l'année 1843, il y a lieu d'attirer l'attention sur la lettre adressée par Proudhon à Fleury et sur son attitude vis-à-vis du régime politique — attitude d'esprit qui se modifiera avec le temps, mais fort lentement; car cette évolution de la pensée de Proudhon commencera pendant les années 1853 et 1854 et la guerre de Crimée.

De très bonne heure, Proudhon s'est posé cette question : le régime politique a-t-il l'importance que lui accordent les démocrates et les républicains ? Ou bien, si la révolution économique et sociale est la chose qui compte, n'est-il pas possible de persuader n'importe quel gouvernement — fût-ce un régime absolutiste — que son intérêt vital est d'accomplir cette révolution.

Le tempérament de Proudhon est grandement responsable de cette attitude. Proudhon se sentirait sans dout^ fort mal à l'aise dans les cadres d'un parti, quel qu'il soit; on verra que, toutes les fois où il se laissera entraîner à avoir des associés politiques, il subira avec impatience la discipline de ce parti et ne s'adaptera pas au conformisme de ses associés.

Dès le 8 juillet 1839, Proudhon écrit : « Je crois n'appartenir à aucune opinion; aussi, il importe peu quel journal m'imprimera pourvu qu'il ne m'impose pas sa façon de voir ».

Proudhon est politiquement un sauvage et son indépendance répugne à tous les cadres dans lesquels sa personnalité se sent à l'étroit.

Son esprit critique s'exercera surtout sur les partisans qui paraissent les plus proches de lui, les démocrates qu'il traite de jacobins; il leur reprochera eans cesse de se laisser leurrer par des illusions d'idéologie, de manquer du sens de la réalité et de prendre des phrases pour des faits.

Quelques textes permettent de bien comprendre la position de Proudhon à l'égard des régimes pohtiques, jusqu'au jour où les événements et la réflexion lui ouvrent les yeux sur l'importance du fait politique et sur l'interdépendance qui existe entre celui-ci et la révolution telle qu'il la conçoit.

Proudhon apparaît d'abord un républicain qui se résigne à la monarchie constitutionnelle.

Il écrit à Muiron :

Je suis franchement et irrévocablement républicain de convie-

tion et de sentinvent, il est vrai que mon républicanisme n'est pas tout à fait celui des séides de Robespierre, des dévots de Marat. Ils sont jugés par leurs œuvres.

Je crois le gouvernement constitutionrvel une ébauche grossière, un malheureux essai d'un peuple ivre dé ses libertés nouvelles, et prenant toujours les signes pour les choses significatives comme l'a fait la France, depuis 1789.

Je crois à la confraternité universelle...

Vous conclurez facilement, d'après cet exposé, que j'opine à conserver et défendre le gouvernement que la France s'est donné depuis 1830 au moins quelque vingt ou trente ans; plus si besoin est.

Plus loin :

Ix déisme pur que je crois avoir été professé par Moïse et Jésus-Christ me paraît suffire aux besoins du cœur dé l'homme, à toutes les exigences de sa raison.

Le second mémoire sur la propriété se termine par une profession de foi quasi dynastique. Il voudrait que le roi conspire avec le peuple. Il lui accorderait à lui et à sa famille la présidence d€ la République à perpétuité si le roi des Français disait « de bon cœur mon frère le jardinier, ma belle-sœur la laitière ».

Mais le texte lé plus important est la lettre du 22 janvier 1843 à Fleury :

J'ai lu les deux volumes de l'histoire de Louis Blanc et j'en suis mécontent. L'auteur m'a prouvé ce que je savais déjà, qu'une intrigue dynastique avait escamoté la révolution de juillet à lu bêtise républicaine ; mais il m'a fait voir aussi, sans s'en douter, que les républicains d'aujourd'hui n'étaient pas plus avancés que ceux d'alors, puisque ces douze années de règne ne signifiaient pas autre chose pour eux que douze années de duperies.

Eh ! laissez donc là Louis-Philip pé, et Dupont, et Laffite, et Mole et Thièrs, et Guizot^, et tous ces pantins :

Regardez donc, si vous avez des yeux pour voir, d'un côté, cet immense deleatur tracé sur les idées bonapartistes, légitimistes, théocratiques, nobiliaires, militaires, grecques ou renouvelées des Grées; et, de l'autre, un droit nouveau s' élaborant insensiblement dans l'esprit du peuple et des savants, au milieu des petites jongleries et corruptions de tous les partis.

Le règne dé Louis-Philippe, comme préparation à un ordre nouveau, est l'un des plus remarquables de l'histoire; qu'importe que Louis-Philippe et ses ministres n'en sachent ni le pourquoi ni le comment ?

La sécurité du pain quotidien, l'intérêt que Proudhon prend à son métier de commis batelier, l'espoir enfin de pouvoir concilier ses occupations avec ses travaux et sa résidence à Lyon avec dés séjours à Paris vont transformer son état d'esprit. Au commencement de l'armée 1843, il annonçait à Bërgmann qu'après avoir vendu son imprimerie, il restait avec sept mille francs de dettes et l'impossibilité de gagner un sou à Besançon; peu après son arrivée à Lyon, il écrivait à M. Maurice qu'il était « comme un homme enterré : j'ai renoncé pour un laps de temps à avoir ni volonté, ni désir, ni passion; jugez si lé sacrifice est dur pour un homme aussi personnel, aussi volontaire, aussi fougueux que je suis. Mais, devant la nécessité, j'avale mon courage et ne bouge pas plus qu'un cadavre ». Proudhon se trouve « sans livres, sans solitude, sans société savante ou lettrée »; mais il est brave et trop honnête pour ne pas accepter sans récriminer la situation qui lui permet de vivre et de faire face à sa dette en prélevant sur son travail les intérêts. Car le souci dé payer régulièrement ce qu'il doit n'est jamais absent de son esprit. De ce souci, on rencontre la preuve constante dans sa correspondance. Le 29 mars 1844, il écrira longuement à Maurice afin dé se justifier de ne lui avoir pas fait parvenir les intérêts; il a prêté cent francs au fils Dessirier et remboursé au père cent soixante-sept francs sur ses vieux comptes :

Je vous pie dé ne pas vous impatienter. Je vous le répète, je compte venir à bout de tout; décidé à vivre vieux garçon, à moins d'une rencontre avantageuse, je crois que mes créanciers ont une hypothèque assurée dans mon travail; il suffit que je vive.

La lettre à Maurice est du 4 août 1843; c^lle à Ackérmaim, du 20 septembre, exprime la transformation qui s'est opérée en six semaines. Celle-ci s'explique. Jamais, depuis le jour où l'exercice de son métier de compositeur lui a donné la joie d'une liberté due à son travail, Proudhon n'avait connu une indépendance matérielle aussi certaine; ce sentiment donné à son existence un équilibre qui se traduit ainsi :

Je serai à Paris en décembre (1843) et j'y trouverai des sympathies et des moyens d'existence. Au besoin, mes relations s' étendant toujours, je ne se^ai jamais au dépourvu d'emploi ni exposé à

manquer de pain. Sans jemme, sans attachement, ne conservant plus de passion que l'amour du vrai, la haine du privilège, et un immense goût pour la promenade, la conversation et la flânerie, j'espère mener gaiement ma vie de bohémien. La littérature se refait, les blagues romantiques tombent tous les jours; le discrédit des écrivains corrupteurs et corrompus est au comblé; ce que l'on demande partout est le beau, le vrai, l'utile.

Voici une première raison pour laquelle l'année 1843 marqué une daté importante dans la vie de Proudhon.

Une autre raison est que, peu après son arrivée à Lyon, Proudhon commence ses Carnets. L'histoire de. sa vie intérieure, les mouvements de son âme permettent seuls d'éclairer son visage. Sa correspondance reste précieuse. Cette grande personnalité nous devient plus proche à travers Les Carnets qu'a bien voulu nous laisser consulter Mme Henneguy, Catherine Proudhon, A partir de 1843, tantôt au crayon, tantôt à la plume, de sa belle écriture ferme et énergique, Proudhon notait dans ses Carnets, presque chaque jour, ses idées, ses sentiments, les réflexes que provoquaient en lui les événements.

Ces Carnets, recouverts d'un cuir sombre, sont au nombre de onze : ils vont de juillet 1843 à l'été de 1864. Consacrés aux réflexions sur les événements quotidiens, aux pensées suggérées par les lectures, aux esquis-ses des travaux projetés, Lés Carnets s'étendent sur des périodes d'une longueur diverse. Le Carnet n° I, de juillet 1843 à. juillet 1845, occupe deux années.

En écrivant ces notes, sans doute Proudhon avait-il pour intention de fixer jour par jour sa pensée et de conserver trace de l'atmosphère qui enveloppait certains événements; mais il avait un autre dessein. Dix ans après, commençant son dixième Carnet, Proudhon écrira, au début de ce nouveau Carnet, en novembre 1852 : « Je continue comme je l'ai fait, depuis plus de dix ans, ces notes quotidiennes, tant sur les accidents de ma vie privée et sur les événements publics, que sur les objets divers de mes études. Plus tard, et quand je jouirai de quelques heures de loisir, j'extrairai de ces notes le registre de la famille que je léguerai à mes enfants et qui sera, j'espère, continué par eux dé génération en génération... ».

En tête de ce premier Carnet figurent les trois adresses de Proudhon pendant cette période de 1843 à 1845 : Lyon, quai Sainte- Marie-des-Chênes, 28; Besançon, rue du Petit-Battant, 37; Paris, rue Mazarine, 36 (c'était rue Mazarine, également, non loin de l'Institut, que Proudhon avait vécu en 1842). Voici quelques

8o PROUDHON

not-es dès les premières pages. Elks reflètent la préoccupation dominante de Proudhon qui, ayant entrepris une tâche, voulait acquérir les connaissances nécessaires afin de l'accomplir au mieux. Ce sont des notée sur le mode de travail, d'exécution, de responsabilité, de comptabilité... selon l'espèce industrielle :

La tenue des livres est la première application du principe de répartition... Exemple : tout produit vaut le travail qu'il coûte. Dans le travail on comprend la fabrication et le transport...

Centralisation. Les compagnies charbonnières offrent un des plus magnifiques embryons d'industrie organisée. Style, soieries, fers, farine.

Le Dragon : Préparation du chargement, alléger, écouler le bateau. Prendre les caisses, passer au bureau de navigation, char' ger le combustible avec la machine... Fournir dé coton, huile, savon, etc.

23 juillet 1843 • P^^x d'^ revient des charbons de Saint-Etiennè rendus à Mulhouse.

28 juillet 1843 • premier départ du service de Chalon.

Centralisation. Si le gouvernement intervient dans l'industrie charbonnière comme propriétaire de toutes les mines et en vue du bien général, il lui serait facile de centraliser, unifier, etc.; si respectant la concurrence, garantie de perfectionnement, il montait un service de correspondance.

Constitution p agressive de la féodalité industrielle. Et qite fait le gouvernement pour empêcher cela ? Je dirai plus. Il est dé r-essence du principe de favoriser cette féodalité, car si elle ne le fait pas, elle succombe. Si intervention du gouvernement pour favoriser le bon marché — nivellement.

Or la sagesse pour lé gouvernement est d'accorder un peu à la féodalité, un peu à la démocratie, c'est-à-dire de faire languir les sociétés. Ce sont les beaux règnes. Après Louis XIV, la France opprimée se livré à l'orgie...

Ces quelques passages du Carnet n° i ont été cités afin de montrer les préoccupations de Proudhon, et de donner un exemple du cheminement que suivaient ses idées et grâce auquel peu à peu il découvrait sa propre solution des problèmes.

La Correspondance qui, à certains moments, omet certaines réflexions des Carnets concorde ici avec eux :

Je suis déjà passablement au fait de la navigation fluviale; à m'entendre parler l'argot des mariniers, on dirait quelquefois un maître. C'est ici surtout que je puis me convaincre d€ la vérité de mes paradoxes; l'effet du progrès industriel ainsi que dé la libre

PROUDHON COMMIS BATELIER A LYON 8i

concurrence est de jaire baisser sur tous les points le bénéfice jusqu'à concurrence du prix du travail. Nous touchons au moment où de gros capitaux ne serviront plus dans le commercé qu'à assurer un emploi, dont tout h revenu sera, comme je vous le dis, le prix du travail personnel. Une association, en garantie des capitaux, est désormais inévitable; il faut, je vous le répète, être sur les grands centres industriels pour s'en convaincre {à Maurice, 4 août 1843).

A la page 91 du premier Carnet, c'est-à-dire au printemps de 1845, Proudhon note : « La révolution sociale est sérieusement compromise si elle arrive par la révolution politique ». Proudhon estimait qu'il fallait compléter et équilibrer la constitution politique par une constitution sociale distincte qui exprimerait les droits économiques des groupes et des individus. Dans l'introduction à sa Déclaration des droits sociaux (Vrin, Paris, 1946), Georges Gurvitch a constaté avec finesse que celui qu'il appelle le plus grand penseur social français a été au xix® siècle un précurseur. Proudhon avait compris la nécessité du pluralisme, il se rendait compte que seul un système de contrepoids entre les droits des producteurs, des consommateurs et des citoyens était capable de conjurer la menace d'un double danger pour la ^ liberté humaine : féodalité économique, concentration de la fonction politique et de la fonction économique entre ks mains de l'Etat. Resté un proudhonien déterminé, Georges Gurvitch a su marquer qu'au point de vue de la doctrine, le lien établi entre la technique pluraliste et la défense de la liberté humaine était une des originalités essentielles de Proudhon. Alors que, sous divers aspects, les conceptions de Proudhon vont évoluer et sa pensée mûrir, celle-ci est déjà précise sur ce point au printemps de

Dans ce même Carnet n" i, se trouve cette mention : Le Populaire prospectus. Cette note fait sans doute allusion à la visite que Proudhon reçut en faveur du Popilaire, à son séjour à Paris, pendant l'hiver 1843-1844. Le maçon Martin Nadaud, dans ses Mémoires de Léonard, a conservé le souvenir de cette visite et Martin Nadaud est un témoin auquel on peut faire confiance. Proudhon habitait 36, rue Mazarine, une petite chambre assez obscure, n'ayant jour que par une croisée donnant sur une cour étroite du rez-de-chaussée. Martin Nadaud accompagnait Far vard dans une série de visites qui avaient pour objet de rendre quotidien le Populaire de Cabet. Proudhon commence par dire à ses visiteurs beaucoup de bien de Cabet, quïl considère comme

un très honnête homme. Puis, soudainémoit, quand il est question des actions du Populaire, il lève la main vers une planche sur laquelle il y a de volumineux dossiers; il dit à Favard et à Martin Nadaud : « Messieurs, ces documents sont destinés à vous combattre ». Sur ce mot, les deux amis de Cabet croient alors qu'ils n'ont plus qu'à se retirer. Mais Proudhon entame aussitôt une conversation générale qui dure un long moment. Il interroge les deux visiteurs sur leur métier; puis il leur parle de sa famille, du mérite de son père qu'il leur représente — ce sont \qs expressions de Martin Nadaud — comme « un dur à cuire dans sa profession ». Et Martin Nadaud ajoute : « Proudhon, par son maintien, sa grosse figure un peu bouffie, avait l'air d'un de ces paysans bons enfants qui reviennent joyeux du marché quand ils ont fait bonne vente... Je devais avoir l'occasion de voir bien des fois le célèbre écrivain, surtout à Sainte-Pélagie, après le coup d'Etat, lorsque j'allais lui aider à allumer son poêle dans sa chambre ».

On imagine Proudhon souscrivant au Populaire. En juillet 1844, Cabet vient évangéliser Lyon : « Ce brave homme me désigne déjà comme son successeur à l'apostolat; je cède la succession à qui m'en donnera une tasse de café. Il se prêche en ce moment je ne sais combien d'évangiles nouveaux, évangile selon Buchéz, évangile selon Pierre Leroux, évangile selon Lamennais, Considérant, Mme George Sand, Mme Flora Tristan, évangile selon Pecqueur, et encore bien d'autres. Je n'ai pas envie d'augmenter le nombre de ces fous; aussi je produis un effet mirobolant sur ceux qui me voient pour la première fois, quand ils viennent à s'apercevoir que j'ai le sens commun ». (Lyon, 27 juillet 1844.)

Du printemps de 1843 ^lu mois d'octobre 1847, Proudhon resté au service de la maison Gauthier frères. Il se félicite souvent des relations qu'il entretient avec ses patrons et dé leur largeur de vues, quelquefois même de leur libéralisme vis-à-vis de lui. Et, en effet, afin qu'il puisse continuer ses études et ses travaux, les Gauthier lui accordent des congés qui lui permettent des séjours à Paris, parfois même assez longs : décembre 1843 -février-marsavril 1844, septembre-octobre 1844, janvier-février 1845, novem-

brê-décembre 1845, janvier-février 1846, avril 1846, janvierfévrier 1847, mars 1847, juin-juillet 1847. ^ 28 octobre 1847, Proudhon quittera Lyon définitivement.

La période de 1843 à l'hiver 1847-1848 est marquée par quatre événements : les relations avec les économistes et leur éditeur Guillaumin, la publication du Système des Contradictions économiques, les rencontres entre Proudhon et Karl Marx, et la mort de sa mère.

Pendant ses séjours à Paris, Proudhon habite d'abord 36, rue Mazarine. Le 6 novembre 1845, à son arrivée à Paris, il s'installe au 46 de la même rué, à l'hôtel du Perche.

A Paris, en février-mars 1844, Proudhon est entré en contact avec les économistes. Il a rencontré à Paris, écrit-il à Maurice, « de nouvelles et nombreuses sympathies ». Il a fait la connaissance du beau-frère de Blanqui et de M. Woloweki. Il a rendu visite à Garnier, secrétaire de la Société d'Economie politique. Il se propose de faire publier son prochain livre par le libraire Guillaumin, l'éditeur officiel de tous les ouvrages d'économie politique qui paraissent en France. C'est l'éditeur du Journal des Economistes qui l'a présenté à ceux-ci. Lorsque, le 20 mars 1844, Proudhon écrit à Maurice, il se félicite de ces rencontres : « J'ai l'espoir, assez bien fondé, ce me semble, non de faire mon chemin dans la carrière des emplois — il faudrait presque une révolution pour que cette carrière me fiit ouverte — mais d'acquérir une certaine considération dans le monde philosophique : ce qui ne m'empêchera pas de m'occuper d'affaires commerciales ».

Revenu de Paris depuis une quinzaine de jours, Proudhon écrit à Bergmann : « J'ai fait connaissance avec la coterie économiste, car il faut appeler les choses par leur nom, et je suis inscrit au rôle. H y a là de bons garçons, hommes instruits, de bon sens et de goût, avec lesquels il y a plaisir à se rencontrer. Je ne puis que gagner à ces relations; Guillaumin, le libraire, est lé pivot de la confrérie. Il m'a fait des avances, et je vais traiter avec lui pour une prochaine publication; car, enfin, quand une fois on s'est mis à écrire, les publications vîeimënt comme les vendanges. Que veux-tu ? Il faut que la librairie me rende ce que l'imprimerie m'a pris, et j'espère en venir à bout. S'il me convient l'année prochaine de me fixer à Paris, j'y trouverai, je crois, de l'argent à gagner; pour le moment, la chose n'était pas engrenée, et je suis revenu à mes charbons... ». Deux jours après, Proudhon est de retour à Lyon. Il reprend ses fonctions de batelier et de charbonnier; et il recueille des documents sur la navi-

galion de la Saône et sur les chances d'amélioration du trafic. Proudhon conclut que le chemin de fer, projeté entre Lyon et Chalon-sur-Saône, sera le moins productif de tous les chemins de fer d'Europe, celui dont l'exécution «et la moins urgente parce qu'il peut être le mieux suppléé par la voie navigable. Et il se moque de M. de Lamartine qui, en Maçonnais fidèle, s'est fait le champion du chemin de fer latéral à la Saône, alors que « de toutes les questions politiques, celle-là est peut-être celle dont il devrait le moins se permettre de dire un mot ».

A Lyon, ses occupations de bureau étant, en 1844, moins absorbantes que celles de 1843, Proudhon peut travailler davantage chez lui. Il en profite pour ses études; mais au lieu « de faire un peu de monnaie avec quelques bilboquets économiques », il estime son travail trop important pour être mis en lambeaux. Il préfère ajourner à l'hiver suivant son nouvel ouvrage et le donner à Guillaumin, éditeur dès économistes.

La première lettre écrite à l'éditeur Guillaumin dans la Corres' pondance est celle du 15 août 1844. Proudhon expose à celui-ci le projet du livre qui deviendra Le^ Contradictions économiques. L'Académie des Sciences Morales et Politiques vient justement dé poser une série de questions qui embrassent les grandes divi' sions et l'ensemble de la science économique; l'Académie a invité les concurrents à exposer « hardiment leurs idées », et à se lancer sans crainte dans le champ de la spéculation. Proudhon entend profiter de toute la liberté qui lui est ainsi donnée — non qu'il pense pouvoir être concurrent car il n'arriverait pas à temps pour le concours. Mais Proudhon veut « constater, par une réponse originale, libre de toute complaisance intéressée, et digne, la tendance rénovatrice qui saisit l'Académie elle-même, c'est-à-diré le corps le plus éminemment cons'crvateur de l'Etat ».

Sans peut-être glisser dans cette phrase une ironie, Proudhon désire rassurer son futur éditeur sur le fond et la forme de son livre : « et, puisque mes antécédents trop connus vous commanderaient peut-être dé prendre vis-à-vis de moi des précautions, je dois vous dire qu'ayant à soulever des questions de plus en plus scabreuses, je me renfermerai dans les limites de la science, n'accordant rien à l'exposition oratoire que ce qui découlera nécessairement des prémisses économiques ».

Le futur livre traitera des problèmes en apparence les plu^ étrangers l'un à l'autre; mais Proudhon entend mettre en relief le lien synthétique de toutes ces idées en exposant la loi générale qui gouverne toute la science économique, et partant la société

elle-même : « Il s'agit d'une loi supérieure, loi de la nature et de notre entendement, qui rend également raison de l'ordre et du désordre, de ce que nous appelons bien comme de ce que nous qualifions mal, d'une loi qui explique l'utilité providentielle de l'usurpation, de la tyrannie, de l'esclavage, du paupérisme et de toutes les catastrophes et perturbations des sociétés, et qui nous découvre le mystère de cette alchimie divine, comme dit je ne sais plus quel économiste, par laquelle le mal tourne toujours à bien dans le monde ».

Proudhon prévoit un manuscrit de six cents à huit cents pages, mais il s'efforcera d'être court et de le réduire. Ensuite Proudhon précise les conditions, dont la première eet la liberté de ses opinions, « quelque différentes qu'elles puissent être de MM. Dunoyer, Rossi, Troplong, etc.. », il entend « user largement du droit de réfutation et de critique ».

Proudhon pose nettement à son futur éditeur la question : « Pouvez-vous, monsieur Guillaumin, me garantir cette double franchise ? De mon côté, je promets et je ne devrais pas avoir besoin de vous le dire, d'y mettre la forme la plus académique possible ». Mais il tient encore à ajouter qu'il est très médiocre catholique et encore plus mauvais d3ma5 tique et qu'il a suivi jusqu'au bout « la route du libre examen ouverte par Descartes; je sais à quoi je suis tenu pour ne faire poursuivre ni mon libraire ni moi-même; mais ces réserves faites, aurais- je mon franc-parler sur tout cela ?... ».

Proudhon termine sa lettre, il est intéressant de le noter, par une appréciation élogieuse du Journal des Economistes : « J'ai lu avec un très grand plaisir presque tous les numéros de votre revue depuis son apparition... Pour ma part, j'ai beaucoup profité à cette lecture... Les excellents matériaux dont la revue abonde, les notices que l'on y trouve, ne sont pas non plus à dédaigner, c'est de l'érudition tout acquise, et pour un homme qui étudie l'économie politique dans l'atelier, sur la rivière et au comptoir, les comptes rendus des savants sont une bonne fortune ». Mais, à travers ces éloges, Proudhon ne peut s'empêcher de glisser une critique : « Messieurs, vos rédacteurs tremblent d'avancer; l'avenir est à eux évidemment, puisqu'il est à la science; et cet avenir, ils n'osent l'envisager, ils ne peuvent se résoudre à aller au-devant de lui. Ils sont sur la route qui y mène, le visage tourné du bon côté, et parfois on croirait qu'ils ferment volontairement les yeux, crainte de vertige, et qu'ils se renversent en arrière, de peur de tomber en avant... »

La timidité des économistes les empêche d'avancer; peut-être ont-ils lé vertige devant le précipice que leur proposé Proudhon.

Le i^' septembre 1844, Proudhon se prépare à partir pour Paris; il n'y sera que le 24 septembre et il va y faire un long séjour à l'automne et au début de l'hiver 1 844-1845 : c'est le séjour pendant lequel, en relations avec les exilés allemands, il rencontrera Karl Marx.

En arrivant à Paris, Proudhon écrit à son ami Gauthier que ses patrons lui ayant accordé un congé, il compte mettre en œuvre les matériaux qu'il a recueillis et qu'il s'est entendu avec le libraire Guillaumin qui, au besoin, consentirait à lui faire une avance alors que la concurrence littéraire force beaucoup d'auteurs à faire euxmêmes les frais d'impression : « Bref, il me semble que deux ans de pratique au comptoir, ajoutés à quatre années d'atelier, donnent à mes paroles au moins autant d'autorité qu'aux leçons dé M. Blanqui ou de Rossi, qui jamais n'ont mis la main à la pâte. •»

Une fois installé à Paris, en rapport avec des auteurs et des libraires, Proudhon croit qu'il a lieu d'espérer qu'il finira par trouver « un peu de repos et de bien-être ».

Quelques jours après son arrivée à Paris, Proudhon envoie à Ackèrmann, qui est à Berlin, une réponse que depuis six mois il remettait de lui adresser. La lettre d'Ackermann avait dû fort irriter Proudhon parce qu'elle contenait des plaintes, auxquelles il applique l'expression de quérimonies , contre la France. Par là elle l'avait blessé au point le plus sensible de sa chair; et pourtant Proudhon ne se faisait pas faute de récriminer contre ses compatriotes, « ces Gaulois vaniteux, bavards et batailleurs ».

Critiquer les Français, sans doute, mais critiquer la France, cela lui était insupportable : « Toujours vous accusez la France; comme si la France, comme si une nation tout entière, la plus spirituelle et la plus généreuse des nations, pouvait être solidaire, aux yeux de ses enfants, des gouvernements qui la déshonorent, des coteries qui l'abusent, des charlatans et des scélérats qui l'exploitent... La France est perdue dans votre estime, je devrais dire dans votre amour-propre, parce qu'elle n'a pas distingué vos essais de philologie; autant en fait-elle de ma métaphysique, et des élucubrations de Tissot, et des chinoiseries de Pauthier. ... Ah 1 la récompense n'a pas suivi la publication de vos œuvres 1 A qui donc la faute, mon cher confrère en indépendance ? Etiez-vous assez peu déniaisé pour croire qu'aujourd'hui il suffit d'être honnête homme et d'avoir du mérite pour faire son chemin ? Vous

n'étiez faufilé dans aucune coterie... Vous n'avez pas seulement voulu prendre vos grades. Vous saviez pourtant aussi bien que moi qu'un examen n'est plus aujourd'hui qu'une occasion offerte au candidat de faire sa cour aux maîtres ou un moyen de l'exclure, pour peu qu'il déplaise... Vous avez tranché du citoyen probe et libre, vous deviez être négligé, vous l'avez été... ».

Ainsi Proudhon, quand il le faut, sait-il parler raison à ses amis.

Dans cette même lettre du 4 octobre 1844, Proudhon convie Ackermann, comme il l'avait fait déjà, à venir se fixer à Paris où il pourra, s'il lui convient, travailler à la cause réformiste :

J'o^e vous promettre plus de lecteurs que n'en obtiendront jamais tous les lauréats à l'Académie. Ce qu'on appelle aujourd'hui en France le parti socialiste, commence à s'organiser. Déjà quelques écrivains se sont unis : Pierre Leroux-, Louis Blanc, plusieurs autres dont vous avez pu entendre parler et votre ami, quoique indigne. Le peuple se charge de faire pour nous lé placement et la propagande : c'est le rôle qu'il s'attribue. Il nous prie seulement de lui donner l'exemple de l'union et de l'instruire. George Sand est tout à fait entrée dans nos idées...

Ainsi, à l'automne de 1844, Proudhon accepte sans réticence l'union des socialistes. Optimiste, il espère sans doute, dans son prochain livre, exprimer la S3m thèse qui permettra la solution des contradictions : « Lorsque les contradictions de la communauté et de la démocratie, une fois dévoilées, seront allées rejoindre les utopies de Saint-Simon et de Fourier, le socialisme, qui n'est autre que l'économie politique, s'emparera de la société et la lancera vers ses destinées ultérieures avec une force irrésistible. Ce moment ne peut tarder beaucoup: alors la France prendra place irrévocablement à la tête de l'humanité. »

La Création de l'ordre dans l'humanité, avait paru en septembre, Proudhon écrivait de Lyon à Ackermann, le 23 novembre 1843 • << J^ donne dans mon troisième chapitre l'analyse des catégories et la solution du fameux problème de la certitude. Cette partie est la plus curieuse, la plus neuve, la plus fonda-

mentale, et j'ose croire, la plus inattaquable de mon œuvre. J'en attends une révolution dans les études philosophiques, plus grande encore que la révolution opérée par Kant. Vous trouverez chez moi des choses inouïes jusqu'à ce jour dans le monde des penseurs ».

Deux mois auparavant, Proudhon avait déjà jugé cette œuvre avec plus de modestie et de justesse, lorsque, le 20 septembre 1843, il écrivait à Ackermann : « J'entends que tout ce que j'ai publié jusqu'à ce jour soit considéré comme études et exercices, dans la confidence desquels, il est vrai, j'ai cru devoir mettre le public, mais que néanmoins je n'entends pas comprendre dans le cercle de mes travaux sérieux et durables.

« C'est à partir de ce jour que je voudrais, si rien ne s'y oppose, commencer ma carrière littéraire et scientifique. J'ai fait une grande accumulation de matériaux, d'idées, de tours de phrase, etc.. J'ai remué une masse de choses. Tout est sur le chantier et attend la mise en œuvre. »

Ce nouveau livre qui doit être un point de départ pour la carrière littéraire et scientifique de Proudhon, ce sont les Contradictions économiques. De Lyon, en février 1844, il annonce à son père qu'il a entrepris une œuvre nouvelle : « Je comptais battre monnaie cet été avec quelques publications; malheureusement, à mesure que je travaille, je sens la nécessité de m'étendre et par conséquent de m'ajoumer; je n'imprimerai rien avant cet hiver. Je prépare un ouvrage considérable qui me rapportera sûrement quelque chose; du moins j'ai tout lieu de l'espérer. Les libraires me recherchent; il ne s'agit pour moi que d'écrire. Mais tout en écrivant il faut vivre, il faut travailler; voilà ce qui m'empêche d'aller vite. »

Aussi, le livre commencé au début de 1844 est encore loin d'être avancé lorsque, le 19 janvier 1845, Proudhon décrit à Bergmann l'esquisse de l'œuvre entreprise : « J'ai entrepris trop de besogne pour aller aussi vite que je l'espérais. Je commence une série de six mémoires, peut-être de sept, qui doivent se suivre consécutivement. C'est une critique générale de l'économie politique au point de vue des antinomies sociales. J'espère à la fin apprendre au public français ce que c'est que la diakctique; n'est-il pas déplorable, tandis qu'en Allemagne tout écrivain s'assujettit à une forme méthodique connue, et indique toujours le procédé logique dont il se sert, qu'en France on ergote, éternellement à tort et à travers sans pouvoir jamais s'entendre ? C'est cette nécessité de discipline pour la raison que j'ai cru inaugurer le premier

sous le nom de théorie ou dialectique sérielle, et dont Htgt'l avait déjà donné une constitution particulière. »

Et Proudhon, avec une grande simplicité, ajoute : « Je ne puis juger de la parenté qu'il y a entre ma métaphysique et Hegel, par exemple, puisque je n'ai jamais lu Hegel; mais je suis persuadé que c'est sa logique que je vais employer dans mon prochain ouvrage; or, cette logique n'est qu'un cas particulier, ou si tu veux, le cas le plus simple de la mienne ».

Les Contradictions économiques se ressentiront de cette illusion 011 Proudhon a été de connaître la méthode d'Hegel et même d'avoir inventé tout seul une métaphysique parente de celle de Hegel « qu'il n'a jamais lu ». Il faut admettre que Marx a raison lorsque, faisant usage d'un mot anglais, il dit que Proudhon a été sophistiqué par l'hégelianisme. Mais le tempérament de Proudhon était trop puissant pour ne pas faire éclater le moule de plâtre dans lequel il avait cru couler sa pensée. Cette sophistication n'a duré qu'un moment : celui des Contradictions économiques. Si elle a gâté la facture et la composition de l'ouvrage, la contrainte d'une discipline artificielle n'a pu entraver l'élan et l'épanouissement de son talent d'écrivain. Pourtant, dans l'œuvre de Proudhon, les Contradictions économiques offrent un des rares exemples 011 celui-ci a « abîmé » un livre en acceptant des influences étrangères à sa nature; seule la fougue du style est restée égale à elle-même.

Le i^"" janvier 1846, cet écrit dans lequel Proudhon met en cause « tout le monde. Dieu et les hommes, mais où il ne dit guère de mal des femmes », n'est pas encore prêt. Et le 26 février, de Paris, il écrit à Maurice : « Je suis plus convaincu que jamais qu'il n'y a pas place pour moi dans ce monde et je me regarde en état d'insurrection perpétuelle contre l'ordre des choses; un ami intime qui voit le haut monde m'a charitablement averti d'être sur mes gardes; que j'étais l'un des hommes que l'on déteste et redoute le plus. Mon parti est donc pris; mon ouvrage achevé, je rentre à Lyon; je n'attendrai même pas cet achèvement, et dans les premiers jours de mars, j'aurai déguerpi. Cej messieurs Gauthier frères se sont plus que jamais acquis des droits à ma reconnaissance. »

Le 4 avril 1846, Proudhon est encore à Paris et il répond à Guillaumin qui s'était ému d'un passage du livre : « J'effacerai ou modifierai à votre satisfaction le passage qui vous chagrine... J'ai voulu faire sentir aux économistes le côté impolitique et dan-

gereux de leur conduite dans une question où, suivant moi, ils ont tous lés torts, d'abord celui de se tromper mathématiquement, ensuite celui de l'inopportunité, enfin celui de la maladresse. ...Au surplus je profiterai de votre avertissement, car, comme je vous l'ai dit maintes et maintes fois, personne n'est plus convaincu que moi de la probité, de l'honneur et des lumières de messieurs les économistes que j'ai eu l'occasion de rencontrer, notamment de ceux que je nommé dans mon livre. Je vous renouvelle cette déclaration par écrit, afin qu'elle vous serve au besoin, consentant à ce que vous me dénonciez vous-même comme calomniateur et fourbe, si, après avoir lu mon livre d'un bout à l'autre, il existe un seul économiste qui ait à se plaindre ».

Et lé i8 mai, Proudhon tenait la promesse qu'il avait faite à 6on éditeur et lui proposait une rédaction qui rend toute sa pensée, auparavant exprimée d'une manière « un peu rude dans l'ardeur d'un premier jet » : « Car tout adversaire que je sois des économistes, tout intéressé que l'on me suppose à ruiner le crédit de leurs théories, je regarderais comme une calamité pour la science que l'une des grandes écoles qui la divisent, disons même qui l'honorent, s'exposât de gaîté de cœur et par un mouvement de fausse générosité, à passer dans notre susceptible pays pour l'agent secret de notre étemelle rivale ».

Proudhon répétait à son éditeur que « ses sentiments à l'égard des hommes étaient tels qu'il lés avait maintes fois exprimés »; mais « telle est la difficulté, l'extrême délicatesse des matières que nous traitons, qu'à chaque instant on est exposé à faire retomber involontairement sur les intentions des personnes ce que l'on n'entend reprocher qu'à leurs idées... Vous vous obstinez à ne voir dans mon livre qu'une espèce de satire de l'Economie politique; vous serez tout surpris quand, en fin de compte, sauf quelques explications qu'il appartient à notre siècle d'obtenir, vous n'y verrez au fond que son apothéose ».

Cette lettre à Guillaumin nous prouvé que Proudhon ne se fait pas d'illusions sur la vivacité des réactions que provoquera le système des Contradictions économiques. En même tempe, sa lucidité habituelle lui permet dé se rendre compte qu'en écrivant cet ouvrage, il a autant de chances de susciter un échec qu'une réussite, comme il l'écrit le 2 juillet 1846 à Ackermann : « Qu'il vous suffise d'apprendre que d'ici un an je serai tombé complètement sous l'absurde et le ridicule de mes théories, ou que j'aurai inauguré le plus vaste mouvement révolutionnaire, le plus radical, le plus décisif qui se soit vu sur le globe ». Même lors de 6es pires

exagérations verbales, la Minerve du bon sens veille toujours et protège Proudhon dans ses excès : « Peut-être aussi ne suis-je ni si voisin d'une chute, ni si près de l'apothéose et qu'il en sera de mes plans comme de tant de choses qui avaient apparu à leurs auteurs comme des montagnes, tandis qu'elles n'étaient que des taupinées ■».

De Lyon, le 27 août 1846, Proudhon annoncé à Maurice qu'il vient d'écrire la dernière page de son livre, qui doit paraître en deux volumes in-8°. « Ce travail acharné de dix-huit mois me vaudra pour la première édition (et je ne réponds pas du tout qu'il en sera fait une deuxième édition) mille francs. Mon but, en publiant cette rapsodie, qui sera la dernière de cette espèce, a été dé prendre une position décisive dans le monde économique et d'arriver ensuite à faire valoir, plus utilement que je ne l'ai fait encore, mes petites connaissances. Les frères Gauthier m'ont aidé à atteindre ce résultat; car il faut dire que mes services sont bien loin de valoir ce qu'ils me donnent, à moins que je ne porte en ligne de compte ma qualité de confident et à'homme de compagnie. En ce cas ils me redevraient quelque chose... »

Pourtant, en octobre, Proudhon écrira à sa mère : « Quant à présent, je ne peux plus me souffrir à Lyon; j'aimerais mieux être garde-champêtre à Cordiron (où elle s'est installée) que de vivre comme je vis. J'ai du commerce et de toutes les vilenies mercantiles par-dessus la tête et je ne respire qu'après le jour où je dirai adieu à la boutique. D'ailleurs, je n'ai plus rien à y apprendre, et puisque mon étoile ne m'a pas permis que je devinsse père de famille, je veux jouir de ma liberté. J'ai présentement assez de ressources en moi-même pour me donner l'agrément de transporter ailleurs mon dom.icile et changer de métier ».

« A partir d'aujourd'hui, 22 octobre, je rentre sérieusement dans la vie active dont je suis sorti en 1840 par ma publication du Dimanche et de la Propriété. Ma période d'investigation pure est finie; une nouvelle carrière commence pour moi, et je saurai bientôt si je vaux réellement quelque chose ou si je dois me résigner à boire, manger, travailler, flâner et mourir comme les neuf cent quatre-vingt-dix-neuf millièmes de l'espèce humaine. » Proudhon, en écrivant ainsi à Bergmann, croit-il réussir « comme homme d'affaires ? avec les connaissances pratiques que j'ai acquises, et la petite réputation que je me suis faite, je puis me créer encore une existence favorable; j'aspire à quelque chose dé mieux, et plus je compare mon individualité avec tant d'autres, plus il me semble que j'ai droit de prétendre à un plus noble rôle;

tu me diras là-dessus la vérité sans ménagement. Le moment est décisif; il s'agit pour moi de vie ou de mort morale ».

Le moment est en effet décisif; car son nouveau livre devait être son dernier livre. « Ce livre est le dernier que je ftrai de ma vie », écrit-il à sa mère, le 8 octobre 1846, et « l'ouvragé est le dernier de cette taille que je ferai », à Bergmann, le 22 octobre.

Mais ce livrer va le pousser dans la bataille à l'attrait de laquelle il ne pourra résister. Ainsi qu'il l'écrit, le 7 novembre 1846, à Guillacmin : « Il s'agit de faire de son magasin le champ de bataille des idées sociales, lesquelles sont en train de noyer lés idées poitiques, mystiques, diplomatiques et philosophiques, »

La vivacité de l'imagination a entraîné Proudhon vers de nouveaux projets; il croit que « d'ici deux ans, l'économie politique ou économie sociale ou science économique, ou tout ce qu'il vous plaira, sera tout dans l'opinionj et tiendra la tête dei l'encyclopédie humaine; mais cette science est en train de se construire, et, si elle n'est pas faite, on peut déjà en distinguer les belles proportions ».

Pensait-il persuader Guillaumin au moment où, selon Sainte- Beuve, celui-ci ne devait pas se féliciter d'avoir introduit le; loup dans la bergerie ? « Provoquez donc, autant qu'il est en vous, la lutte des idées; surtout tâchez d'avoir pour rédacteurs des hommes d'un esprit plus élevé et plus compréhensif que ceux qui rédigent habituellement votre revue, et dont le rôle, comme le mien, est d'être des combattants, mais non des juges. Messieurs les économistes, ne vous en déplaise, ont encore trop de choses à apprendre pour être absolument compétents, même dans leur propre spécialité. Ceci dit sans que je veuille aucunement diminuer à vos yeux le mérite dei vos amis. Ce n'est pas avec des mots qui ne signifient rien, comme laissez faire, laissez passtr, qu'on peut aujourd'hui donner satisfaction à des hommes qui demandent : que faut-U faire ? et par où faut-il passer 1 ... Je prévois que les socialistes vont s'écrier que j'ai exterminé l'économie politique, mais que je n'ai pas touché le socialisme du bout du doigt : il en sera de même, mais en sens inverse, des économistes. Si je pouvais faire battre tout le monde, j'aurais obtenu justement le résultat que je me suis proposé : la réconciliation universelle par la contradiction universelle. »

Quelques jours après, Proudhon demandait à Guillaumin de ne pas s'effraye^ du procureur du Roi : « Je n'insulte personne, aucune classe de la société, aucune religion. J'ai le droit de discuter tous» les principes, de les combattre, de les restaurer, etc.. et si

j'ai choisi une forme tout à fait dramatique, cela n'est qu'une affaire de littérature et de goût... Allons, morbleu ! Monsieur Guillaumin, n'ayez point peur. Il en sera de tout ceci comme des querelles des jésuites et des jansénistes : il y aura un peu de scandale, mais nos petits-enfants se moqueront de nous. »

J'ai une douzaine d'amis (c'est beaucoup pour un homme) que je n'oublie jamais ni dans la bonne ni dans la mauvaise fortune, qui font partie esSiéntielle de mon existence, et à qui je pense tout d'abord, dans tout ce que j'entreprends et quoi qu'il m' arrive; tu es toujours le premier sur ma liste. (22 octobre 1846.) Et, dans une lettre du 2 juillet 1846, annonçant la prochaine publication du Système des Contradictions économiques, Proudhon écrivait : « Quoiqu'il en soit, je né demande à personne dé we faire grâce sauf à mes amis. »

Cette seconde phrase exprime Proudhon tout entier dans sa fierté, dans son courage comme dans sa tendresse. Eclairée par le passage de la lettre à Bergmann du 22 octobre 1846, elle précise l'attitude de Proudhon vis-à-vis des autres — sa franchise, son indépendance, son esprit d'équité; car il veut n'être pas injuste même pour ses eimemis.

Proudhon n'a jamais connu de paix avec les autres hommes, si l'on en excepte les siens et ses amis.

Dans le domaine des idées comme dans celui de l'action, il a dû lutter avec des adversaires qui contre lui renouvelaient leurs coups. Et ces adversaires n'appartenaient pas seulement aux partis et aux écoles adverses, mais Proudhon les recrutait sans cesse parmi ses propres associés politiques ou parmi les idéologues qui se paraient de la même dénomination de socialiste. L'on peut à dessein employer cette expression recrutait, car, à certaines heures, on imagine que Proudhon faisait exprès de prononcer les paroles et d'ébaucher les gestes qui dressaient contre lui ceux qui semblaient proches. Cette tendance de son caractère devait donner à Charles Péguy le même sort.

Attirer sur sa tête la foudre des violences et des haines était sa fatalité, la conséquence naturelle de son caractère. Cette fatalité nous conduit à découvrir des traits essentiels à son tempe-

rament. Et tout d'abord, sa grande honnêteté intellectuelle ne lui permettait pas d'accepter les mensonges pieux de parti ou de chapelle. Aussi Proudhon ne voulait-il jamais faire aux gens de son parti le moindre sacrifice sur ce qu'il considérait comme vrai; il n'acceptait aucune concession sur ce qui lui apparaissait vérité théorique imposée par la raison ou vérité empirique se dégageant des réalités de la vie.

Proudhon entendait tenir compte de l'expérience, avoir le droit de profiter de ses expériences persoimelles pour rectifier ses jugements. Il n'admettait pas que la réalité eût tort contre l'idéologie. Lorsque l'idéologie affirmait avec mauvaise humeur qu'elle avait raison contre l'évidence des faits, Proudhon se gaussait des idéologues. Son attitude et ses sarcasmes provoquaient le scandale parmi les esprits immobiles.

Dans tous les partis, il existe dès fanatiques qui préfèrent le mensonge à une vérité qui se trouve dans le camp ennemi. Cette complaisance à l'égard du mensonge révoltait Proudhon. Il voyait là un signe de la corruption de l'esprit. Il avait horreur de toute servitude à un mot d'ordre. La fidélité à un préjugé ou à un faux-semblant ? Proudhon n'y voyait qu'une lâcheté ou une paresse.

Dans une lettré du 12 janvier 1845, Proudhon annonçait à Bérgmann qu'il avait fait cet hiver de nouvelles connaissances.

Cet hiver. En fait, Proudhon était arrivé à Paris le 24 septembre 1844 et il s'y trouvait encore au printemps de 1845; rnais c'était déjà pendant lés mois dé l'automne 1844 que Proudhon avait commencé à prendre un contact personnel avec un petit groupe d'émigrés allemands et aussi avec Michel Bakounine. Ils se réunissaient et souvent leurs discussions se prolongeaient tard dans la nuit. Herzen raconte qu'un soir, chez le musicien Reichel, rue de Bourgogne, Karl Vogt, lassé d'entendre Bakounine et Proudhon disserter sur le système de Hegel, s'était retiré discrètement et était rentré chez lui. Le lendemain matin, Karl Vogt revint pour emmener Reichel au Jardin des Plantes : Bakounine et Proudhon étaient assis à la placé où il les avait laissés, ayant sans interruption poursuivi leur discussion.

Dans la lettre au Sozial-Demokrat, Karl Marx raconte qu'il est entré en relations personnelles avec M. Proudhon et qu'il a eu avec lui de ces longues discussions qui duraient toute la nuit.

Ni dans sa correspondance, ni dans son Carnet de 1844, Proudhon né parlé de Marx, mais il fait sans doute allusion à leur rencontré lorsqu'il écrit, le 19 janvier 1845 • « D'après les nouvelles

connaissances que j'ai faites cet hiver, j'ai été très bien compris d'un grand nombre d'Allemands qui ont admiré le travail que j'ai fait pour arriver seul à ce qu'ils prétendent exister chez eux. Je ne puis encore juger de la parenté qu'il y a entre ma métaphysique et la logique de Hegel, par exemple, puisque je n'ai jamais lu Hegel ».

Dans la Sainte Famille, parue en janvier 1845, ^^^1 Marx consacre un assez long chapitre à Proudhon, chapitre rédigé par lui et par Engels : « Tous lés développements de l'économie supposent la propriété privée. Cette hypothèse fondamentale, l'Economie nationale la considère comme inattaquable... Et voici que Proudhon soumet la base de l'Economie nationale, la propriété privée, à un examen critique, au premier examen sérieux, absolu, en même temps que scientifique. Voilà le grand progrès scientifique qu'il a réalisé, un progrès qui révolutiorme l'Economie nationale, pose, pour la première fois, la possibilité d'une véritable science de l'Economie nationale... L'ouvrage dé Proudhon : Qu'est-ce que la propriété, a, pour l'Economie nationale, la même importance que l'ouvrage dé Sieyès : Qu'est-ce que le Tiers Etat ? a pour la politique moderne... Les économistes inconscients se débattent dans cette contradiction. Proudhon a mis fin, une fois pour toutes, à cette inconscience : il a pris au sérieux l'apparence humaine des rapports économiques et l'a nettement opposée à leur réalité non humaine. Il a forcé ces rapports à être en réalité ce qu'ils sont dans l'idée que les économistes s'en sont fait, ou plutôt à renoncer à cette idée et à avouer qu'en réalité, ils n'ont rien d'humain. Logique avec lui-même, il a donc montré que ce n'est pas telle ou telle espèce de propriété privée, comme l'avaient fait les économistes, que ce n'est pas une partie, mais l'ensemble de la propriété privée, qui a, en somme et de façon universelle, faussé les rapports économiques. »

L'éloge n'est pas petit, venant de Marx lui -même... Karl Marx présente Proudhon comme un précurseur qui a réalisé « un progrès scientifique qui révolutionne l'Economie nationale ». Il va plus loin lorsque, plaçant sur le même plan l'ouvrage de Proudhon et celui de Sieyès, il ajoute : « Proudhon n'écrit pas seulement dans l'intérêt des prolétaires, il est prolétaire lui-même. Son ouvrage est un manifeste scientifique du prolétariat français et présente une importance historique tout autre que l'élucubration littéraire d'un critique quelconque ».

Lorsqu'il rencontre à Paris Proudhon, Karl Marx a 25 ans. Il est flatté de l'attention que Proudhon, qui en a 35, a prêté à sa

conversation et son orgueil se plaît à croire qu'il « lui a inoculé le virus hégélien » : « Au cours de longs débats qui se prolongeaient parfois durant toute la nuit, je l'injectais, à son grand préjudice, d'un hégélianisme qu'il ne pouvait approfondir, à cause de son ignorance de l'allemand. »

Karl Marx, expulsé de Paris en janvier 1845, compte sur Proudhon pour l'aider à détruire l'influence que les Allemands demeurés à Paris peuvent avoir sur les milieux des socialistes et ouvriers parisiens. Karl Marx veut éliminer toute concurrence possible, et c'est pourquoi, le 5 mai 1846, espérant s'en faire un allié, Marx écrit à Proudhon afin de lui demander de prendre parti contre Karl Griin. Le 17 mai 1846, Proudhon lui répond une lettre qui explique le revirement de Karl Marx.

Afin de comprendre l'attitude de Proudhon vis-à-vis dé Karl Marx, il convient de donner intégralement le texte de la lettre du 17 mai 1846.

Mon cher monsieur Marx, je consens volontiers à devenir l'un dès aboutissants de votre correspondance, dont le but et l'organisation me semblent devoir être très utiles. Je ne vous promets pas pourtant de vous écrire beaucoup, ni souvent; m'es occupations dé toute nature, jointes à une paresse naturelle, né me permettent pas ces efforts épistolairés. le prendrai aussi la liberté de faire quelques réserves qui mé sont suggérées par divers passages de votre lettre.

D'abord, quoique mes idées en fait d'organisation et de réalisation soient en ce moment tout à fait arrêtées^ au moins pour ce qui regarde les principes, je crois qu'il est de mon devoir, qu'il est du devoir de tout socialiste, de conserver pour quelque temps encore la form'e antique ou dubitative; en un mot, je fais profession avec le public d'un antidogmatisme économique presqut, abs&lu.

Cherchons ensemble, si vous voulez, les lois de la société, le mode dont ces lois se réalisent, lé progrès suivant lequel nous parvenons à les découvrir; mais, pour Dieu, après avoir démoli tous les dogmatismes, a. priori, né songeons point à notre tour à endoctriner le peuple; ne tombons pas dans la contradiction de votre compatriote Luther, qui, après avoir renversé la théologie catholique, ^e mit aussitôt, à grands renforts d'excommunications et d'anathèmes, à fonder une théol&gié protestante. Depuis trois siècles, l'Allemagne n'est occupée que de détruire lé replâtrage de M. Luther ; ne taillons pas au genre humain une nouvelle besogne par de nouveaux gâchis. J'applaudis de tout mon cœur à votre pensée de produire

un jour toutes les opinions; faisons-nous une bonne et loyale polémique; donnons au mondé l'exemple d'une tolérance savante et prévoyante, mais, parce que nous sommes à la tête du mouvement, ne nous faisons pas les chefs d'une nouvelle intdérance, ne nous posons pas en apôtres d'une nouvelle religion; cette religion, fûtelle la religion' de la logique, la religion dé la raison. Accueillons, encourageons toutes les protestations ; flétrissons toutes les exclusions, tous les mysticismes ; ne regardons jamais une question comme épuisée, et quand nous aurons usé jusqu'à notre dernier argument^ recommençons s'il faut avec l'éloquence et l'ironie. A cette condition, j'entrerai avec plaisir dans votre association, sinon, non!

J'ai aussi à vous faire quelques observations sur ce mot de votre lettré : Au moment de l'action. Peut-être conservez-vous encore l'opinion qu'aucune réforme n'est actuellement possible sans un coup de main, sans ce qu'on appelait jadis une révolution et qui n'est tout bonnement qu'une secousse. Cette opinion, que je conçoist, que j'excuse, que je discuterais volontiers, l'ayant moi-même longtemps partagée, je vous avoue que mes dernières études m'en ont fait complètement revenir. Je crois que nous n'avons pas besoin de cela pour réussir; et qu'en conséquence, nous ne devons point poser l'action révolutionnaire comme moyen de réforme sccialè, parce que ce prétendu moyen serait tout simplement un appel à la force, à l'arbitraire, bref, une contradiction. Je me pose ainsi le problème : faire rentrer dans la société, par une combinaison économique, les richesses qui sont sorties de la société par une autre combinaison économique. En autres termes, tourner en Economie politique la théorie de la Propriété, contré la Propriété, de manière à engendrer ce que vous autres socialistes allemands appelez communauté et que je me bornerai pour le moment à appeler liberté, égalité. Or, je crois savoir le moyen de résoudre, à court délai, ce problème : je préfère donc faire brûler la Propriété à petit feu, plutôt que de lui donner une nouvelle force, en faisant une Saint-Barthélémy dés propriétaires.

Mon prochain ouvrage, qui est en ce moment à moitié de son impression, vous en dira davantage.

Voilà, mon cher philosophe, où j'en suis pour le moment; sauf à me tromper, et s'il y a lieu, à recevoir la férule de votre main, ce à quoi je me soumets de bonne grâce, en attendant ma revanche. Je dois vous dire en passant que telles me semblent être aussi lés dispositions de la classe ouvrière dé France; nos prolétaires ont si grande soif de science, qu'on serait fort mal accueilli d'eux si on n'avait à leur prés'Cnfer à boire que du sang. Bref, il serait à

mon avis d'une mauvaise politique pour nous dé parler en exterminateur^; les moyens de rigueur viendront assez; le peuple n'a besoin pour cela d'aucune exhortation.

Je regrette sincèrement les petites divisions, qui, à ce qu'il paraît, existent déjà dans le socialisme allemand, et dont vos plaintes contre M. G. m'offrent la preuve. Je crains bien que vous n'aye^ vu cet écrivain sous un jour faux; j'en appelle, mon cher monsieur Marx, à votre sens rassis. G... se trouve exilé, sans fortune, avec une femme et deux enfants, n'ayant pcw vivre que sa plume. Que voulez-vous qu'il exploite pour vivre, si ce n'est les idées modernes ? Je comprends votre, courroux philosophique, et je conviens que la sainte parole de l'humanité ne devrait jamais faire la matière d'un trafic; mais je ne veux voir ici que le malheur, l'extrême nécessité, et j'excuse l'homme. Ah ! si nous étions tous millionnaires, les choses se passeraient mieux; nous serions des saints et des anges. Mais il faut vivre; et vous savez que ce mot n'exprimé pas encore, tant s'en faut, l'idée que donne la théorie pure de V association. Il faut vivre, c'est-à-dire acheter du pain, du bois, de la viande, payer un maître de maison; et, ma foi I celui qui vend des idées sociales n'est pas plus indigne que celui qui vend un sermon. J'ignore complètement si G... s'est donné lui-même comme étant mon précepteur; précepteur de quoi ? Je né m'occupe que d'Economie poli' tique, chose dont il ne sait à peu près rien; je regarde la littérature comme un jouet de petite fille; et, quant à la philosophie, j'en sais assez pour avoir lé droit de m'en moquer à l'occasion. G... ne m'a rien dévoilé du tout; s'il l'a dit, il a dit une impertinence dont je suis sûr qu'il se repènt.

Ce que je, sais et que j'estime plus' que je ne blâmé un petit excès de vanité, c'est que je dois à M. G... ainsi qu'à son ami Ewerbeck, la connaissance que j'ai de vos écrits, cher monsieur Marx, de ceux de M. Engels et de l'ouvrage si important de Féuerbach. Ces messieurs, à ma prière, ont bien voulu faire quelques analyses pour moi, en français {car j'ai le malheur de ne point lire l'allemand) des publications socialistes les plus importantes; et c'est à leur sollicitude que je dois insérer {ce que j'eusse fait de moi-même, au reste) dans mon prochain ouvrage, une mention des ouvrages de MM. Marx, Engels, Feuerbach, etc.. Enfin G... et Ewerbeck travaillent à entretenir le feu sacré chez les Allemands qui résident à Paris, et la déférence qu'ont pour ces messieurs les ouvriers qui les consultent me semble un sûr garant de la droiture de leurs intentions.

Je vous verrais avec plaisir, mon cher monsieur Marx, revenir d'un jugement produit par un instant d'irritation ; car vous étiez en colère lorsque vous m'avez écrit. G... m'a témoigné le désir de traduire mon livre actuel; j'ai compris que cette traduction, précédant toute autre, lui procurerait quelque secours, je vous serais donc obligé, ainsi qu'à vos amis, non pour moi,, mais pour lui, de lui prêter assistance dans cette occasion, en contribuant à la vent>e d'un écrit qui pourrait sans doute avec votre secours, lui donner plus de profit qu'à moi.

Si vous vouliez me donner l'assurance de votre concours, mon cher monsieur Marx, j'-enverrais incessamment mes épreuves à M. G... et je crois, nonobstant vos griefs personnels dont je ne veux pas me constituer le jugé, que cette , conduite nous ferait honneur à tous.

Mille amitiés à vos amis MM. Engels et Gigot.

Votre tout dévoué, P. J. Proudhon

Karl Marx ne pardonnera pas à Proudhon cette lettre ni les réflexions que les premières œuvres de Proudhon avaient pu lui suggérer. En même temps qu'il attaque Proudhon, il va peu à peu tourner en ridicule ce prolétariat parisien dont il disait, pendant son séjour à Paris : « Sur leurs lèvres, la fraternité n'est pas une phrasé, mais une vérité; de ces visages endurcis par le travail rayonne toute la beauté de l'Humain ».

L'anti-Proudhon, La Misère de la Philosophie, composé pendant l'hiver 1846- 184 7, est une « réponse à la Philosophie de l-a Misère dé Proudhon ». Le livre paraît le 15 juin 1847, avec cet à-propos : « M. Proudhon a le malheur d'être singulièrement mécormu en Europe. En France, il a le droit d'être mauvais économiste, parce qu'il passe pour être bon philosophe allemand. En Allemagne, il a le droit d'être mauvais philosophe parce qu'il passe pour être économiste français dés plus forts. Nous, en qualité d'Allemand et d'économiste, nous avons voulu protester contre cette double erreur ».

Le 19 septembre, de Lyon, Proudhon écrit à Guillaumin : « J'ai reçu le libelle de M. Marx, en réponse à la Philosophie dé la Misère... ». On trouve ceci dans une note manuscrite de Proudhon ^ : « Le véritable sens de l'ouvrage de Marx, c'est qu'il a regret que partout j'aie pensé comme lui et que je l'aie dit avant lui.

I. Dans les marges de son exemplaire de la Misère de la philosophie de Karl Marx, notes reproduites par Roger Picard en appendice du tome 2, p. 415 des Contradictions.

Il ne tient qu'au lecteur de croire que c'est Marx qui, après m'avoir lu, a regret de penser comme moi ».

En janvier- février 1852, Karl Marx fera paraître une de ses œuvres les plus fortes : Le 18 Brumaire dé Louis Bonaparte. Et, dans la préface écrite le 23 juin 1869 (de Londres), il présente S0U6 un faux jour La Révolution démontrée par le Coup d'Etat, que Proudhon a publiée en juillet 1852 :

Proudhon, de son côté, essaie de montrer qui le Coup d'Etat est le résultat du développement antérieur. Cependant, la construction historique du Coup d'Etat se change inconsciemment chez lui en une apologie historique du héros du Coup d'Etat.

A peine Proudhon a-t-il disparu que Marx envoie, le 18 janvier 1865, au Sozial-Dëmokrat, un article où il reconnaît que le style de Qu'est-ce que la Propriété ? est encore fortement musclé, mais c'est le style qui, à son avis, en fait le seul mérite. Ce n'était pas la forme seule de Proudhon qui apparaissait « importante » à Karl Marx, dans la Sainte Famille.

Karl Marx ajoute : « On voit que, lors même qu'il reproduit, Proudhon découvre que ce qu'il dit est neuf pour lui et qu'il le sert pour tel ». Le livre de Proudhon, qui vingt ans auparavant, était un manifeste scientifique du prolétariat français n'est plus « tout bonnement qu'un pamphlet sensationnel et par-dessus tout un plagiat d'un bout à l'autre ».

« Et pourtant, quelle impulsion cette pasquinade n'a-t-elle pas donnée au genre humain... Mais en dépit de ses allures d'iconoclaste, déjà dans ce premier ouvrage on trouve cette contradiction que Proudhon, d'un côté, fait le procès à la société du point de vue et avec les yeux du petit paysan français et, de l'autre, lui applique l'étalon que lui ont transmis les socialistes. »

Karl Marx, expulsé de Paris en janvier 1845, s'installe à Bruxelles. Engels vient y séjourner quelques mois et tous deux passent en septembre six semaines en Grande-Bretagne. En juillet, Engels avait fait paraître à Leipzig Die Lage dér arbeitenden Classe.

L'influence de l'esprit réaliste d'Engels marque une nouvelle période où Karl Marx utilise la riche expérience qu'Engels a acquise des formes de la société capitaliste en Grande-Bretagne.

Pendant l'été de 1847, Engels assiste au Congrès des group)es de Londres, qui décide d'appeler Fédération communiste le nouveau groupement. Engels et Marx sont chargés de rédiger le projet de manifeste. Le 29 novembre 1847, Karl Marx se trouve à Londres à la réunion d.e Fraternal Democrats qui comprend

PROUDHON COMMIS BATELIER A LYON loi

des chefs chartistes tels que Ernest Jones, George Julian Harney. Le Congrès de la Fédération communiste suit immédiatement la réunion des Fraternal Democrats. Le projet de manifeste qu'ont rédigé Marx et Engels est discuté et adopté par le Congrès.

Pendant le mois de janvier 1848, Marx et Engels écrivent le texte définitif du manifeste dont le manuscrit allemand est imprimé à Londres, peu avant la révolution de 1848; Marx et Engels donnent la traduction anglaise à George Julian Harney, le chartistè, pour son journal le Red Répuhlican.

Pendant un demi-siècle, le manifeste va exercer une influence toute-puissante sur le socialisme révolutionnaire.

La valeur du Manifeste communiste tient à la force avec laquelle Marx et Engels ont su faire la synthèse des tendances ouvrières et des diverses doctrines idéologiques, dont ils ont condensé la substance dans des formules saisissantes.

D'une part, ils connaissent les doctrines idéologiques des présocialistes français et anglais. Marx et Engels doivent leur idéologie à la tradition babouviste qui s'était perpétuée dans les sociétés secrètes et aux doctrines dont, dans son admirable commentaire du Manifeste communiste, Charles Andler a écrit l'histoire (dans la petite Bibliothèque socialiste).

Mais l'apport le plus important qu'Engels et Karl Marx ont utilisé leur vient de l'expérience chartiste qui s'était développée presque sous leurs yeux. Discours et écrits des chefs et des militants du Chartisme leur ont offert des matériaux, des thèmes et des suggestions dont ils ont su dégager une interprétation à la fois réaliste €t mythique du mouvement du prolétariat anglais.

Proudhon est un paysan « des franches montagnes ». Enfant, son métier de bouvier lui a donné une intimité avec la nature par la fréquentation et l'amitié des bêtes et des pâturages, des fruits et des arbres, des collines et des rivières. Et lorsqu'il est obligé de vivre toute l'année dans une ville, dès qu'il peut s'échapper, Proudhon revient à Burgille, au pays natal, pêcher des écrevisses, cueillir des baies, comme au temps de son enfance.

Voilà une école primaire dont sera privé Karl Marx. Karl Marx restera l'homme passionné d'idéologie. Si Proudhon est un homme réel, il ne le doit pas seulement à son enfance parmi les prés, mais à sa vie d'ouvrier, correcteur, compositeur, animé de l'esprit des Compagnons du Tour de France, et à son expérience de commis comptable dans l'entreprise Gauthier frères, alors qu'il vit parmi des mariniers et des bateliers.

Proûdhon est né et a grandi parmi le peuple paysan et ouvrier. Comme lui, il a œuvré de ses mains. D'instinct il le devine même lorsque ce. peuple le blesse par son attitude et sa soumission. Son cœur lui appartient pendant les dures années où il vit en reclus, afin de faire face, par un labeur accablant, à la subsistance des siens et au désir de poursuivre son œuvre. La Justice dans la Révolution et dans l Eglise contient, sous lie titre Bourgeoisie et Plèbe, une des analyses les plus pénétrantes qui aient été faites du peuple, français.

Karl Marx n'aura pas de contact avec les paysans, ni avec les ouvriers d'intimité; il gardera toujours vis-à-vis d'eux l'attitude du théoricien inspiré, Proûdhon a, vis-à-vis du peuple, des colères nées d'une révolte et d'une déception; ses injures ne sont que le ressentiment éprouvé à l'égard de ceux qu'il traite avec violence parce qu'il leur est passionnément attaché.

Autre opposition. Karl Marx ignore le sentiment du beau auquel Proûdhon est si sensible. Cette indifférence vient sans doute de la place que Proûdhon et Marx donnent à l'intelligence dans la hiérarchie des valeurs humaines : « Proûdhon a compris que l'intieilligence n'est qu'une sorte d'appareill photographique qui nous donne la représentation mentale des phénomènes et de leurs rapports, tout ce que contient la réalité, mais rien de pus. Or, le sublime et le beau dépassent la réalité; il y a la même diffé- Irence entre eux et les idées qu'entre un portrait fait par la main d'un artiste et l'image donnée par un daguerréotype ». (Edouard Berth, Du « Capital » aux « Réflexions sur la violence ». — Rivière, 1931^.)

Quelles que soient leurs oppositions, leur grandeur est incontestable : Proûdhon et Karl Marx ont été deux génies prophétiques. Le créateur de mythes, le grand moraliste plébéien, ont, chacun à sa manière, découvert les terres inconnues; ils ont pressenti les horizons nouveaux que les yeux de leurs contemporains n'apercevaient pas.

Au milieu du xix» siècle, à l'époque où s'épanouissait un régime capitaliste débordant de vitalité et qui paraissait maître de l'avenir, Proûdhon et Marx ont annoncé la dissolution d'une société; sous un masque de jeunesse, ils ont discerné les signes précurseurs de son vieillissement et de sa caducité. Sans doute, ils se sont trompés sur le rythme auquel s'accomplirait cette décadence. Mais leur erreur n'est qu'une erreur de daté.

I. Il vient de paraître tout récemment un livre sur Marx et Proûdhon, 1947, de Pierre Haubtmann, Ed. Economie et Humanisme.

Proudhon, de race paysanne, autodidacte, frondeur et même cabochard, voit que la faiblesse organique des classés dirigeantes est l'avarice, leur morale du profit. Il est frappé par la forme juridique des institutions, la légalité masquant l'injustice. Aussi sa pensée êst-élle dominée par l'idée d'un droit nouveau, organisa* téur de la justice, mais garant de la liberté. Ce droit nouveau ne peut être une réalité vivante que dans une société dont les ressorte seront le goût de la création qui trouvé sa satisfaction ailleurs que dans le gain, le respect de la personne, la volonté de rester un homme libre.

La mystique du travail transforme l'effort si souvent pénible en une joie « de tous lés instants », dit Proudhon... « Je më demande pourquoi la vie du travailleur ne serait pas une réjouissance perpétuelle, une procession triomphale... Ce n'est pas cet attrait passionnel dont parlait Fourier, c'est une volupté intime, à laquelle le recueillement de la solitude n'est pas moins favorable que les excitations de l'atelier et qui résulte, pour l'homme de travail, du plein exercice de ses facultés : forcé du corps, adresse des mains, prestesse de l'esprit, puissance de l'idée, orgueil de l'âme, sentiment de la difficulté vaincue, de la nature asservie, de la science acquise, de l'indépendance assurée; communion avec le genre humain par le souvenir dès anciennes luttes, la solidarité de l'œuvre et la participation égale au bien-être. »

Karl Marx est un bourgeois intellectuel, un citadin universitaire passionné de philosophie; il est aussi un virtuose doué pour la tactique politique. Mais surtout il a été un étonnant historien et aurait été plus grand encore s'il avait préféré l'histoire à l'utilisation de celle-ci en vue de fins pragmatiques.

L'ambition de ce philosophé, c'est de vaincre sur les deux tableaux : celui de la construction dogmatique, celui de l'action.

Entre ces deux tendances dominantes, Marx aurait peut-être été embarrassé pour faire le pont si Engels n'était pas survenu dans son existence pour aiguiller cet esprit si vif et si souple vers des perspectives et des observations qui lui offraient l'esquisse d'un univers en gestation. L'imagination créatrice de Marx s'est emparée de ces Matériaux d'une Théorie du prolétariat, comme les appelait Georges Sorel, et il s'est servi d'un pouvoir incantatoire pour faire don à ses contemporains et à ses disciples d'une image neuve du monde. Georges Sorel saura justement dégager du marxisme et éclairer par lui la force suggestive du mythe et son influence.

En lui apprenant lé mécanisme réel du capitalisme en Grande-

Bretagne, En:g€'ls a donné à Marx le moyen de traduire dans un cadre concret le mouvement de l'évolution historique et de créer im mythe.

En donnant au mouvement ouvrier pour objectif la conquête d'un droit nouveau, la mystique du travail et le souci de la liberté et de la responsabilité personnelles, Proudhon s'est préoccupé, dans le cadre d'institutions juridiques nouvelles, de découvrir la source vive des sentiments sans lesquels cette société court l'immédiat danger de culbuter un jour dans l'ornière des recommencements.

Craignant que ces institutions nouvelles ne fussent détournées au profit des anciens errements, Proudhon s'adresse à la jeunesse; il croit que, seule, elle possède une vitalité assez puissante et un espoir assez rayonnant pour épurer et rénover l'atmosphère dans lequel se transforme la société. Répétons, avec lui, les paroles qu'il adressait à la jeunesse il y a presque un siècle, et qui seront comprises par la jeunesse d'à présent :

La fin de l'antique civilisation est venue, sous un nouveau soleil, la face de la terre va se renouveler. Laissons une génération s'éteindre, laissons mourir au désert les vieux prévaricateurs : la terre sainte ne couvrira pas leurs os. Jeune homme qu>e la corruption du siècle indigne et que le zèle de la justice dévore, Isi la patrie vous est chère, et si l'intérêt de l'humanité vous touche, osez 'embrasser la cause de la liberté. Dépouillez votre vieil égcisme^ plongez-vous [dans le flot populaire de l'égalité naissante; là, votre âme retrempée puisera une sève et une vigueur inconnue, votre génid retrouvera une indomptable énergie, votre cœur rajeunira. Tout changera d'aspect à vos yeux épurés; dés sentiments nouveaux feront naître en vous des idées nouvelles : religion, morale, poésie, art, langage, vous apparaîtront sous utpe formé plus grande et plus belle et, certains désormais de votre foi, tnthousiaste^ avec réflexion, vous saluerez l'aurore de la régénération universelle.

Proudhon et Marx mettent en présence deux personnalités opposées. Mais leur antagonisme ne doit pas amener un historien paysan-ouvrier à les dresser l'un contre l'autre. Sans doute, les rancunes de son orgueil mettent une ombre sur la grandeur d'un homme. Seulement, la sympathie ne doit pas faire oublier les services rendus par l'un et par l'autre; si l'on consulte Lénine comme interprète de Marx, on se rend compte que l'opposition Proudhon-Marx a peut-être été exagérée.

Un proudhonien dont l'œuvre capitale, Vidée du droit social,

doit sa force à une inspiration proudhonienne, Georges Gurvitch, est justifié lorsqu'il rappelle, dans une étude sur VUnion ouvrière, « que le grand mérite de Lénine, comme penseur, a été de souligner fortement les éléments antiétatistes et volontaristes, c'està-dire proudhoniens, de la pensée de Marx ». {Esprit, n° de février 1946.)

Proudhon et Marx sont l'un et l'autre des précurseurs, des personnages historiques. Leur influence est considérable, surtout si l'on constate quels apports divers se combinent pour composer l'évolution sociale. On peut dire que leur influence reflète leur personnalité; pour cette raison, en face de Marx, Proudhon demeure le grand moraliste plébéien, c'est vers lui que dans leurs doutes et leurs incertitudes tournent leur regard les obscurs, les militants ouvriers.

De 1843 à 1848, Proudhon a partagé son activité entré la préparation du Système des contradictions économiques et ses fonctions auprès des frères Gauthier — fonctions auxquelles il apportait la même ardeur scrupuleuse qu'à l'élaboration de son livre. Et Proudhon se félicite d'avoir eu huit arrêts de la Cour royale rendus en faveur de la maison Gauthier sur les conclusions des mémoires rédigés par lui.

L'accueil qui avait été fait au Système de^ contradictions économiques, dont le Journal des Economistes ne parlera qu'en novembre 1847, avait dû décevoir Proudhon, bien que l'espoir qu'il avait fondé sur ce livre laissât place, dans son esprit, à un doute. Le 26 mars 1847, en effet, Proudhon écrit à M. Maurice : « Eh bien, mes élucubrations touchent à leur fin; j'entends par là que je ne compte le reste de mes jours traiter que des questions partielles, suivant les circonstances et le besoin. D'un autre côté, il m'est à peu près démontré que je n'ai aucun espoir à fonder du côté des lettres et du journalisme; j'ai mérité l'antipathie de tout le monde... la répulsion que j'inspire est générale : depuis les communistes, républicains et radicaux, jusqu'aux conservateurs et aux jésuites, les jésuites de l'université compris ».

En mars 1847, Proudhon renonce aux ambitions qu'il avait eues du côté des lettres et du journalisme. Il paraît décidé à régulariser sa situation auprès des frères Gauthier. En mai, il a obtenu de ceux-ci l'autorisation, tout en s'occupant de leurs affaires, de diriger, par surcroît, un journal qui doit rester hebdomadaire.

io6 PROUDHON

Le journal ne peut commencer à paraître que dans quelques mois : « Ce journal, si je ne me trompe, doit me poser devant le public et amener rapidement le succès de mes théories ou ma déconfiture (comme économiste) ».

Proudhon se trouvé donc dans l'incertitude : « Je suis, écrit-il à Maurice, pour employer un mot à la mode, dans un état de transition peu agréable, et placé à la croisée des routes où je ne sais quel parti prendre. Serai- je tout à fait homme d'affaires, ou tout à fait publiciste ? Serai- je l'un et l'autre et comment se résoudra la question de mon bien-être matériel ?... ».

Voici pourquoi Proudhon est séduit par l'idée du journal qui doit s'appeler Le Peuple; c'est le nom que prendra le second journal de Proudhon : « Si je puis une fois parler au public autrement que par des livres et traîner de forcé sur le terrain des vraies questions cette canaille de journalistes et d'utopistes et d'économistes, je ne doute pas que la situation générale dans l'opinion, dans les affaires et dans le gouvernement, ne s'en ressente bientôt. J'espère qu'alors lés bons avis ne me feront pas faute ! Dans cette vue, tu permettras que je te compte parmi les abonnés du Peuple : 12 francs par an, deux feuilles par semaine ». (A Bergmann, 4 juin 1847.)

« Je vous raconte toutes ces choses, mon cher Maurice, avec une simplicité d'enfant. Il en est de moi comme d'un joueur ou d'un ivrogne; je prends les plus belles résolutions, et je les tiens à merveille, tant que je n'ai à ma portée ni les cartes ni le vin... c'est une espèce de fanatisme à froid... mais ce quelque chose qui m'a fait faire de grands efforts en tout genre, ce quelque chose qui fait mon malheur est aussi ce qui fait toute ma forcé... »

Dans ce que Proudhon appelle fanatisme à froid, le souci de se connaître, qui ne l'abandonne jamais, voit justement la source de sa force et de ses malheurs. Là est en effet le centré vivant de sa personnalité et sa puissante unité.

Proudhon est possédé d'une ardeur qui communique sa flammé à tout ce qui jaillit de lui.

A ses correspondants habituels, Proudhon écrit comme s'il se parlait à lui-même; dans la lettre du 30 mai 1847 à Maurice ou dans celle du 4 juin à Bergmann, Proudhon confie à l'un et à l'autre ses méditations intérieures et parfois même son examen de conscience.

Je né serais encore bon qu*à lire des épreuves ou à composer des lignes, si la fièvre socialiste ne m'avait lancé dans lès études économiques, où je pourrais bien, sans que cela paraisse, avoir

fait une révolution. Or, ce sont lés études économiques qui tout à coup ont fait de moi un homme profère aux affaires. Voilà la filière. (A Maurice, 30 mai 1947.)

Le 4 juin, Proudhon examine les critiques que Bergmann lui a faites après la lecture du Système des contradictions économiques : « Tu as raison, tout à fait raison, quand, te plaçant au point de vue de la science pure, tu me reproches les personnalités qui, selon toi, déshonorent mon livre; qui, selon d'autres, en font tout le charme. J'ai, comme tu l'a/s reconnu, des inclinations scientifiques; cependant, je reste pamphlétaire; est-ce faiblesse d'habitude ou erreur de jugement ? Je m'étais posé la question avant de prendre la plume. Je crois, mon cher Bergmann, que la forme de mon livre, comme de toute polémique, est commandée par la nécessité... Selon moi, en matière de politique, de morale pratique, de science sociale, de tout ce qui tient à la vie activé et à l'actualité des sociétés, les théories né sont pas seulement des idées, des abstractions de l'esprit, ce sont aussi des intérêts, des influences, des coalitions, des intrigues, des personnes. Tu comprends comment, sans en vouloir aux personnes, je fais, nécessairement et avec préméditation, de la personnalité... ».

Dans la même lettre à Bergmann, Proudhon parle de sa mère. Il raconte qu'il a passé presque tout le mois de janvier à Besançon et à Burgillé, petit village où sa mère résidé avec son père : « J'ai cru un moment que j'allais enterrer la pauvre vieille; cela m'a causé beaucoup d'inquiétude et m'a fait voir combien, après cette mort, j'allais me trouver seul au monde et sans affections ».

Et en effet, nous l'avons dit déjà, Catherine Proudhon possède une place privilégiée dans le cœur de son fîls, mais aussi dans son esprit : la dévotion qu'il lui voue, la pensée de sa mère; forment une part essentielle dans sa vie intérieure. Pendant ces années partagées entre Lyon et Paris, années si pleines, en dépit de la passion qui le faisait se donner tout entier à sa double occupation, l'existence et le confort de' ses parents étaient pour lui un souci constant que prouve sa correspondance avec eux et avec ses amis. Il s'attache aux plus petits détails de leur vie. Le 15 octobre 1844, il leur écrit :

J'envoie à ma chère mère une paire de lunettes n° 9, pareilles à celles dont je me sers. Je lui récommande de s'en servir régulièrement à l'avenir, toutes les fois qu'elle sortira et autant que sa vue pourra le comporter. Dans les commencements elle éprouvera de l'hésitation à marcher, surtout à descendre, mais peu à peu l'habitude viendra et ce sera pour ma mère une véritable

joS .PROUDHON

jouissance d'avoir, pour ainsi dire, retrouvé ses yeux de vingt ans. J'apprends toujours avec une nouvelle joie, chers père et mère, tout ce qui vous regarde. Je souffre seulement de vous savoir gênés et d'être moi-même surchargé dé dettes. Je fais des pieds et des mains pour écouler mes publications et j'ai lieu de croire que dans quelques semaines je pourrai vous faire passer une bonne, petite somme.

Cependant, je prie ma chère mère de mé dire en particulier où elle en est... Vous pensez bien, mes cher s parents,, que je pourrais obtenir aisément quelque petite avancé de MM. Gauthier frères, mais je tiens à user discrètement de leur bonne volonté. Cependant je n'entends pas que vous soyez gênés; ainsi, ma chère mère, envoyez-moi votre budget. Ce sera pour moi d'ailleurs un stimulant, car je ne suis que trop disposé à la paressé.

La lettre du 2 janvier 1845 adressée à Maurice se préoccupe de l'installation de ses parents à Cordiron, qui se trouve à une demi-heure de Burgille où habite son frère Charles souffrant. On chercherait à se défaire de la maison du Petit Battant, à Besançon. Proudhon pourrait payer à ses parents les deux cents francs d'intérêts qu'il doit à un M. Thaler. Et il demande à Maurice de les influencer en ce sens : « S'il vous arrive de voir mon père et ma mère, insinuez-leur cela doucement, je vous prie, dans mon intérêt. De mon côté, je leur déclarerai nettement que je n'ai plus rien à faire à Besançon; qu'eux seuls m'y attirent encore et que j'aimerais autant les voir aller à Cordiron qu'au Petit Battant, »

Le 16 février 1845, à son père : « Si ma mère a besoin dé fonds, qu'elle aille trouver M. Micaud; il lui remettra ce qu'il lui faudra et m'en donnera avis... Tu diras sans doute encore que je n'en use pas avec toi comme avec ma mère; mais tu dois penser que je ne suis pas arrivé à trente-sept ans sans réfléchir, et que j'aime mieux que ma mère t'entretienne que d'être entretenue par toi ».

Le 7 novembre 1845, Proudhon apprend à ses parents qu'il est installé à Paris, 46, rue Mazarine, et il se félicite d'un temps superbe qui va faciliter leur déménagement à Cordiron où il ira les voir, dès qu'il quittera Paris.

Le 22 décembre 1845, apprenant que ses parents sont installés à Cordiron depuis le commencement de décembre, Proudhon se soucie du confort de leur nouvelle habitation : « Pourquoi ne m'avez-vous pas écrit ? Il faut acheter de l'encre, du papier, et faire tailler des plumes par le maître d'école... Vous me ferez

savoir si votre habitation est chaude et pas humide; si vous avez votre provision de bois; comment vous êtes approvisionnés; enfin, comment vous vivez ? Le village plaît-il à mon père; trouve-t-il à se distraire; quels sont vos voisins, vos habitués, vos occupations et vos amusements ? J'ai peur que l'ennui ne vous prenne; si cela arrivait, il faudrait retourner à Besançon. Je n'ai pas voulu vous dire d'avance qu'en allant à Cordiron vous ne feriez qu'un essai; l'idée d'un essai aurait suffi pour vous empêcher d'essayer rien; mais je n'entends pas vous faire mourir dans une solitude, croyez-le bien; et si au printemps l'air des champs vous fait mal, je vous le répète, vous irez reprendre votre logement en ville. Tenez-vous chaud en attendant et couvrez-vous bien. J'espère que si vous passez heureusement le premier trimestre 1846, votre vie n'aura plus de fin. Quant à moi, je travaille à longueur de journées, et je m'ennuie déjà du restaurant. A propos, avezvous des poules, des lapins, des moutons ? Quels animaux vous servent de compagnie à défaut de gens ? ».

Le père de Proudhon ne devait pas habiter longtemps la maison de Cordiron, un peu plus d'un trimestre; il meurt en avril 1846, et voici l'éloge que Proudhon fait de lui à Mme d'AgouIt (Daniel Stem), qui lui avait adressé son livre, Essai sur la liberté considérée comme principe et fin de l'activité humaine. Le 25 juillet 1847, il écrit à Mme d'Agoult : « Madame, savez-vous quel était mon père ? C'était un honnête brasseur à qui Ton ne put jamais faire entrer dans la tête que pour gagner de l'argent il fallait vendre au-dessus du prix de revient. Il soutenait toujours que ce eerait du bien mal acquis : « Ma bière, répétait-il toujours, me coûte « tant, mon salaire compris; je ne puis la vendre plue ! ». Qu'arriva-t-il ? Mon brave homme de père mourut pauvre et laissa des enfants pauvres.

« Pourtant il suivait, sans s'en douter, le même principe qui devait conduire un de ses fils à cette proposition étrange : La propriété, c'est le vol ! C'était un grand cœur assurément que cet artisan qui eut le courage pendant trente ans de fermer sa porte à la fortune; je dirai de plus que c'était une pure intelligence que celle qui ne put jamais concevoir la nécessité de l'inégalité. Or, est-ce que la postérité se souviendra du nom de mon père ? »

La mère de Proudhon restait seule dans la maison de Cordiron; elle se retire dans son village natal, à Burgille, chez son fils Charles Proudhon, et vit d'une petite pension alimentaire que lui fait Proudhon. Celui-ci lui écrit le 6 octobre 1846 :

iio PROUDHON

« Ma chère mère, vous voilà donc avec vos deux petits-fils et je rends grâce à Dieu que votre postérité et la mienne soit assurée. Puisque la femme de Charles est souffrante et que d'ailleurs elle est de bonne composition, au lieu de vous tuer à faire le voyage de Burgille tous les jours, je crois qu'il serait à propos que vous vous installiez chez Charles et que vous preniez d'autorité lé gouvernement. La direction d'un ménage, comme celle d'un gouvernement, revient de droit aux plus capables et aux plus forts. Faites donc ce que je vous dis, et si par hasard on trouvait mauvais que vous ayez tant d'empiré, vous remettriez; le marché en main. Mais je vous connais trop bien, chère mère, pour croire que l'on se plaigne jamais de vous. Faites donc le nécessaire puisqu'il n'y a personne là ».

Le 6 février 1847, de Paris, Mme Proudhon reçoit encore cette lettre de son fils : « J'espère que vous n'aurez point à en souffrir (de la famine, car le pain manquait). Ecrivez-moi alors même que je ne vous écris pas, cela me tranquillise, et quand il y a du mal, il vaut mieux que je le sache tout de suite que trop tard... »

Les relations de Proudhon et des Gauthier frères ont été empreintes d'une sympathie réciproque. Les frères Gauthier ont fait preuve de beaucoup de complaisance et même de compréhension et Proudhon de dévouement et de bonne humeur; il avait été pour eux im conseiller utile.

Les uns et l'autre avaient reconnu lés services qu'ils s'étaient réciproquement rendus. Et Proudhon ne pouvait exprimer éloge plus juste lorsqu'il écrivait, lé 24 octobre 1844 à Bergmann : « Du reste, on ne peut se montrer mieux disposé que MM. Gauthier et je né crois pas trop dire en reconnaissant qu'ils auront remplacé pour moi l'Académie de Besançon. Grâce à eux, je puis poursuivre mes études... ».

L'atmosphère pourtant avait commencé à s'alourdir et à se charger de nuages lorsque, après l'enthousiasme des premières années oii Proudhon se plaisait à apprendre la pratiqué des affaires et les mécanismes économiques, il avait découvert en lui un mépris des vilenies mercantiles. Dès le 8 octobre 1846, Proudhon écrivait à sa mère : « Je ne puis plus me souffrir à Lyon; j'aimerais mieux être garde-champêtre à Cordiron que de vivre comme je vis... Je ne respire qu'après le jour où je dirai adieu à la boutique ».

Proudhon s'était rapproché des frères Gauthier lorsque, désabusé de l'accueil fait au Systètné économique, il désespère de faire carrière journalistique et littéraire. Et il avait apprécié l'amitié

PROUDHON COMMIS BATELIER A LYON m

des frères Gauthier, qui avaient admis qu'il put concilier sa situation chez eux et la direction d'un journal.

Pourtant, lé 24 octobre 1847, Proudhon se sépare définitivement des frères Gauthier. Il annonce à Bergmann qu'il a recouvré toute sa liberté d'action et qu'il quitte probablement pour toujours la maison Gauthier frères.

Dans quatre jours j'aurai quitté Lyon et dans dix ou éouze, après avoir été à Besançon, en passant, je serai à Paris... Je ne m'étais décidé qu'après une extrême répugnance à régulariser ma position vis-à-vis dé ces messieurs. Je sentais quelque chose d'antipathique à mes idées et à mes goûts dans la nature de leurs affaires et surtout dans le mcée de leurs opérations. Des critiques assez vives de ma part, puis des mécontentements réciproques m'ont déterminé brusquement à donner mon congé.

Sa mère est morte à Burgille le 17 décembre 1847 et lé 22 janvier 1848, à Maurice, Proudhon exprime sa peine :

La pauvre vieille est morte sans agonie, sans douleur, comme mon père, usée par l'âge, les peines, le travail, l'ennui. Dans ses derniers jours, elle était presque continuellement dans une rêverie ou une léthargie qui l'enlevait aux choses de ce monde; c'était un apprentissage de la mort. Enfin, me voilà seul, passablement désafféctionné, désillusionné, dégoûté. Cependant, j'ai beau me dire depuis que j'ai quitté Lyon, que je n'ai plus ni famille, ni domicile, ni état, ni position, je ne peux pas croire à ce complet dénûment, je ne m'habitue pas à cette idée que personne ne s'occupe plus dé moi, que je n'ai plus cette vieille mère...

Le fait allait être posé avant l'idée... On a fait une Révolution sans une Idée...

Carnet 6, 24 février 1848.

Mon âme était à V agonie... je portais par avancé le poids des doukurs de la République et le fardeau des calomnies qui allaient frapper le socialisme.

Le Peuple, 19 février 1849,

le n'ai plus ni Camille, ni domicile, ni état, ni position depuis que j'ai quitté Lyon...

Je travaille comme un diable, je suis dans une sécurité projonde, je poursuis mon but avec une résolution, un acharnement incroyables; je ne transige sur rien, je ne renonce à rien. Je connais les hommes, j'apprécie parfaitement les choses, ma solitude, ma poigne; et pourtant, avec tout cela, et sans m'e repaître en fausses espérances, je n'en ai pas moins une confiance en l'avenir et en moi-même, que par moments je suis tenté de regarder comme folle. Une seule chose me rappelle à la réalité et mé rend la vie amèré, f'est que mes anciennes affections s'en vont et qu'aucunes ne les remplacent.

Voilà quel était l'état d'esprit de Proudhon, le 22 janvier 1848. Il continuait à préparer les matériaux d'un journal hebdomadaire et il s'occupait d'obtenir la gérance d'un journal de la navigation intérieure.

Au commencement de janvier 1848, Proudhon, à Paris, habitait 70, rue Mazarine. Les annotations quotidiennes des Carnets se trouvent dans le Carnet 6 qui comprend la période du i*" octobre 1847 au 15 août 1848. Le 5 janvier 1848, Proudhon apprend la disparition d'Etiennette Simonin, sœur aînée de sa mère, qui avait soixante-seize ans : « Ma tante était une femme originale, fantasque, peu aimante; cependant bonne pour sa famille et faisant de petites largesses à sa manière d'une façon singulière. Mariée deux fois, elle semblait n'aimer aucun de ses deux maris, et cependant était dévouée et fidèle. Sa fidélité était d'ailleurs chose qui ne se raconte pas. Ma tante a fait du bien durant sa vie, il faut lui rendre cette justice, quoique d'une façon peu

ii6 PROUDHON

aimable. Elle était, comme ma mère et leur autre sœur, d'une probité, d'une vertu à toute épreuve. Il n'y a plus de ces sortes de femmes ».

Le Carnet 6 nous fait connaître les sentiments et les impressions de Proudhon pendant les semaines de janvier et de février. Dès le mois de janvier, on voit Proudhon irrité contre les hommes du National, les singes de l-a Montagne qui ne semblent pas s'être aperçus que les temps ont changé depuis 1789; ils ignorent la révolution industrielle qui s'est produite et les problèmes nouveaux qu'elle suscite, et, selon l'expression co'orée de Proudhon, ils ne sont prêts qu'à jouer une comédie réchauffée de çj. « La France sera encore une fois livrée aux bavards... l'éloquence recommence à nous inonder... nous sommes perdus... Tant de braves gens vont compromettre là dedans le peu de jugement qui leur reste ».

Les note? quotidiennes que dans see Carnets il consacre aux journées de février traduisent certaines hésitations et certaines nuances de sentiment, mais elles sont en harmonie avec les deux lettres du 25 et du 26 février dans lesquelles Proudhon raconte à Maurice les journées des 24, 25 et 26.

La lettre du 25 février à Maurice précise le point de départ dé l'insurrection : Le lundi matin l'opposition annonce qifc le banquet aura lieu. Aussitôt l'insurrection s'organise. Lé lundi soir l'insurrection est contremandée , et l'insurrection persiste... C'était une faute {de l'opposition) de provoquer, sous prétexte de banquet, une véritable insurrection; c'en fut une bien plus grande de reculer après la provocation. Sans cette reculade, Odilon Barrot et son parti pourraient revendiquer l'honneur de la journée, qui appartient incontestablement aujourd'hui au parti républicain.

Le mardi, promenade universelle dans Paris. L'opposition est vivement accusée de lâcheté. Pour se racheter d-c cette faute, elle met le ministère en accusation; c'était souffler sur le feu. Les barricades commencent, et h ministère donne sa démission; on croit que tout est fini. Mais Louis-Philippe marchande; il nomme Thiers et Mole. On trouve que cela ne suffit pas, et l'on continue à se tirer des coups d-e fusil.

Les choses en étaitiil là le jeudi quand, sur l'insistance des insurgés, Odilon Barrot est nommé ministre et chargé d'apaiser l'émeute, mais Odilon Barrot était dépopularisé... Ce grand parleur, grand imbécile... donne ordre de faire retirer les troupes. C'était laisser le champ libre à l'insurrection. Aussi le peuple avançait toujours, tant et si bien que hier 24 février, à ^ heures, 1rs Tuile-

ries étaient en son pouvoir. En ce marnent, Louis-Philippe abdiquait...

A 5 heures, la République, timide la veille, peu rassurée le matin et qui, à 2 heures, n>e croyait pas à elle-même, était proclamée.

Voyons les commentaires des Carnets :

Lundi 21 février : le Banquet aura lieu. Il reste toujours à se demander si l'opposition aurait besoin de 200.000 hommes pour proteste^. Le peuple a plus de bon sens que cela. Quand on l'appelle, il sent que c'est pour agir et il agit. Si c'est l'intention secrète de l'opposition, à la benne heure; il n'y a que peu de franchise à lui reprocher. Si elle a d'autres sentiments, elle e^t inexcusable. Quoi qu'il arrive, le, peuple sera justifié par moi; surtout en cas d'émeute et de déroute. Le pire pour lui, c'est qu'il se rassemblât pour riep,. Ce serait une preuve de singulier sang-froid et d'une inconcevable modération. Le peuple s'exprime par ses actes, non par des discours. Le fera-t-on mentir à sa nature ? Je m'y attends et je le souhaite. J'aime mieux une bêtise qu'une faute, et il n'y a pas en ce montent, où aucune idée ne remue les cerveaux, d'autre alternative. Après-demain tout retentira des louanges du calme de la population parisienne.

La protestation du Banquet, dit-on, est un acte. Il faut être bien dépourvu de sens pour comparer les actfes du peuple à des actes d'huissier, et s'imaginer que le Gouvernement se laisserait faire.

Mardi 22 février, midi. Tout Paris est sur pied, il est trop clair qu'on s'attendait à quelque chose, à une manifestation, disent les uns, à une émeute, disent les autres; à une révolution disent les troisièmes, à un changement de ministère, ajoutent les quatrièmes.

La bourgeoisie veut être gouvernée par un roi. Mais le roi ne veut pas gouverner comme la bourgeoisie entend l'être.

Mercredi 23 février. Il y a bien sur divers points commencement d'émeute : grilles enlevées, omnibus renversés, brûlés, boutiques pillées, postes surpris, etc.. Les journaux de l'opposition disent qué\ c'est la police. Contre l'ennemi la calomnie est bonne. Voilà comment on démoralise une nation.

Cs matin, tous les journaux sont à peu près unanimes sur les principaux détails de l'émeute. On n'accuse pas la pciice comme je m'y attendais. Les tentatives d'insurrection étaient trop évidemment — et partout — le fait du peuple (p. 224 du Carnet).

Aujourd'hui encore, mercredi 23 février à midi, quarante heures après la déclaration d'abstention du Comité, il y a des barricades

ii8 PROUDHON

au Marais, dès coups de fusil et comme une secondé émetiH. Ceux qui avaient compté sur I-a résistance frémissent dé voir l'occasion échappée, ils s'efforcent de la retenir, par la manche ! des arrestations nombreuses. La chose la plus grave est que la Chambre dés Députés a été enlevée.

Le 24 février. La faute dé l'opposition est énorme, irréparable • Qu'elle donné sa démission en masse et elle reviendra mutilée aux trois quarts; mais elle s'en gardera bien. S'il y a des bêtes au monde, c'-est Odilon Barrot et sa queue. Rien n'égale la pitié avec laquelle lé Journal des Débats accueille la misé en accusation des ministres, si ce n'est le flegme patriarcal et inoui avec lequel le Constitutionnel rend compte des émeutes, le soin avec lequel il rend hommage à la modération de l'autorité et montré partout la présence de l'émeute. On dirait un compère 'dès Débats. Le National et la Réforme frémissent; le premier garde 'encore quelque ménagement pour l'opposition, mais on voit sa colère prête à éclater. Tout cela est instructif. L'opposition est coulée bas, et nous revoilà à un statu quo pour six mois.

24 février : Je viens d'assister à la dévastation des Tuileries; car on ne peut pas dire la prise. Le peuple y est entré sans coup férir, après une vive fusillade sur la place du Palais-Royal, dans laquelle la cinquième Légion de la Garde nationale a été, dit-on, mal traitée. Le Roi, la famille royale se sont retirés dans la Chambre. Le Rci abdique.

O. Barrot prépare le régime.

D'un autre côté, on acclamé la République. Le conflit est maintenant entre les Républicains {les rouges et lès cramoisis), les C cnstitutionnels , les Légitimistes, etc., etc.

La Démocratie Pacifique fait des offres de service.

Il n'y a point d'idée dans lès têtes. On est inquiet, mais le gâchis est désormais inextricable. C'est une cohue d'avocats et d'écrivains, tous plus ignorants les uns que les autres, et qui vent se disputer le pouvoir. Je n'ai rien à faire là dedans (p. 225 du Carnet).

Bêtise sur bêtise. Hier matin, 23, l'émeute un instant apaisée recommence; alors on croit l'éteindre en lui annonçant la chute du ministère, et l'on cite Mole, Dufaiire, etc. pour le remplacer. Les émeutiers trouvent que ce n'est pas suffisant, et l'on continue Its barricades et les comps de fusil; on sonne le tocsin pendant toute la nuit. Aujourd'hui (24 février) on annoncé un ministère 0. Barrot, Thiers et Bugéaud, commandant la Garde nationale : les républicains s'indignent et l'on marche sur Us Tuileries. J'ai vu

Odilon Barrot sur le boulevard Saint-Dénis, parlementer avec l'émeute. On a crié : Vive Barrot ! et c'est tout ce qui s'-est dit. Louis-Philippe ahdiqtie après avoir été de reculade en reculade, mais 0. Barrot et les autres demandent la Régence. Lés républicains qui ont vaincu réclament un gouvernement provisoire de quinze hommes, les quinze qui conviendront le plus !

Tout cela n'est rien. Mais les traités de 181 5 déchirés, la propagande républicaine, le socialisme, le communisme et toutes les utopies : cela doit être effroyable.

Il y a un critérium qui ne trompe pas : c'est l'économie sociale. Le peuple a détruit aujourd'hui pour quelques millions de valeurs... Ajoutez un chômage général. Le 22, le 23, le 24 (février), chômage de 4 à 500.000 hommes. La Révolution de février coûte déjà dix millions. La victoire d'aujourd'hui est la victoire de l'anarchie contre l'autorité ou bien c'est une mystification.

Comme pérsomie ne douté aujourd'hui de ses moyens, nous irons d'-essai en essai. Il en coûtera cher. Encore une fois la faute de l'opposition est énorme, incalculable, la suite le prouvera. Ce que l'on aurait pu et dû faire par le travail et l'étude, on va désormais le demander à l'Etat et au Budget. Que de mécomptes ! Que de folies ! Qui nous arrêtera ou nous éclairera sur cette pente ?

Les Lamartine, les Quinét, Michelet, Considérant, les Montagnards, etc.. Tout le mysticisme, le Robespierrisme, le Chauvinisme sont au pouvoir.

On a fait une révolution sans une idée.

lè présume que l'ordre donné à la troupe d'évacuer lés Tuileries a eu pour but d'arrêter l'émeute : c'est un sacrifice à la nécessité. Démain nous verrons bien.

Qui aura raison de la République ou dé la Régence ? Tcnit est là. Il est certain pour moi, et j'ai pu le voir aujourd'hui, que la République fait peur.

Mais il n'en est pas moins vrai que ce qu'on va faire, la réforme électorale, les clubs, etc., etc., tout cela va être à peu près l'équivalent de la République, et avec les hommes de ce parti, l'incapacité est aussi grande qu'avec l'opposition, du moins sous le rapport des idées, car, quant à la teçhniqicê, on né peut nier que les républicains n'aient mieux conduit leur affaire qwe l'opposition.

Lè peuple de Paris est un taureau que devraient mieux connaître ceux qui l'ont vu tant de fois. H le crois moins que jamais fait pour le régime représentatif : les meetings, les clubs né vont pas à son tempérament (p. 226 du Carnet).

Que peut le Parti républicain ? Il n'a d'espoir que sur le suffrage universel. Le Parti républicain n'a point de capacités, point d'hommes. J'ai vu aujourd'hui Flocon faire pour tout potage à la réunion de la Réforme une citation de Robespierre.

Par ce que dit la lettre du 25 février à Maurice, complétons cette note du Carnet sur Flocon :

Dès le matin, hier jeudi (24 février), je me suis mis en campagne et j'ai commencé ma reconnaissance. Plus dé cinq cents barricades coupent les rues et carrefours de Paris : c'est un labyrinthe d'C cinq cents Thermopyles. Vers midi, ayant tout bien vu, je 7ne rendis au bureau de la Réforme, rue Jean- Jacques-Rousseau, près l'hôtel des Postes. Le Comité radical, qui, la veille, ne démandait que le retrait des lois de septembre avec quelques autres broutilles insignifiantes ; qui, hier matin, y ajoutait la réforme électorale sur de larges bases; qui, à midi, réclamait de plus l'organisation du travail, avec je ne sais quelle autre platitude, à 2 heures, parlait de proclanver la République. Après que le président Flocon nous eut réconfortés d'une citation de Robespierre, comme un capitaine qui fait une distribution d'eau-dé-vie à ses soldats, je fus chargé d'aller composer chez un imprimeur ces gros mots : Citoyens, Louis-Philippe vous fait assassiner comme Charles X; qu'il aille rejoindre Charles X !

Ce fut, je crois, la première manifestation républicaine : « Ci- « toyen, me dit le père Flocon à l'imprimerie où je travaillais, « vous occupez un poste révolutionnaire ; nous' comptons sur votre « patriotisme ». « Vous pouvez compter, lui dis-je en riunt, que je « né quitterai ma besogne qu'après l'avoir faite. »

Un peu plus loin, Proudhon n'a-t-il pas raison d'ajouter : L'intrigue 'est partout; le bavardage triomphé : nous avons fait une répétition du 10 août et du 22 juillet, entraînés par l'ivresse de nc'S romans historiques; sans que nous nous en apercevions, nous somrfies devenus tous des personnages de comédie.

Un quart d'heure après que la susdite proclamation fut distribuée, la fusillade commençait au Palais-Royal, et bientôt les Tuileries étaient enlevées. Voilà la part que j'ai prise à la Révolution.

J'étais au centre de l'insurrection et au moment cù ces Messieurs (de La Réforme) crurent que l'armée chassait l'émeute de notre côté afin de dégager l'hôtel des Postes, nous étions donc passablement compromis. Aussi le bureau de La Réforme fut-il abandonné. Je ne me pique pas de bravoure, mais je vous certifie que j'étais heureux de voir l'émotion de tout ce monde pendant que je récueillais des traits de sublime et de grotesque.

J*ai à mé reprocher encore d'avoir arraché un arbre place de la Bourse, forcé un garde-fou boulevard Bonne-Nouvelle, et porté des pavés pour construire dés barricades.

Reprenons les réflexions de Proudhon sur cette journée du 24 février dans les notes du Carnet :

La pauvreté d'esprit du bourgeois de Paris est incroyable. Lés proclamations n'ont pas de sens. Voici un résumé de ce que l'on demande : abolition de la loi de septembre, réforme électorale et parlementaire, amnistié générale... quinze hommes au choix du peuple pour gouvernement provisoire et un tas de pauvretés analogues. C'est à qui dira le moins de choses en plus de mots...

24 février : La République ne se produit qu'avec hésitation (pages 227-228 du Carnet 6). La République n'est accueillie qu'avec un très médiocre enthousiasme ; et il est peu probable qu'elle dure. Mais il est très difficile de la faire déguerpir; et lé plus court est de chercher l'ordre et le progrès avec ce fantôme de liberté comme je l'aurais cherché avec cet autre fantôme de gouvernement dit constitutionnel; du resté après avoir pris part de ma personne aux événements, j'aurais mauvaise grâce à lés critiquer.

Je dirais que V antagonisme dés opinions soutenait Louis-Philippe. Cet antagonisme a cessé un moment,, et Louis-Philippe est tombé; et nous avons à la place de l'antagonisme la confusion.

24 février (p. 228, Carnet 6). Nous voilà avec une décadence des fonds publics qui s'arrêtera je ne sais où. Nous voilà avec la guerre de propagande, une attitude menaçante avec l'Angleterre, la lutté de cinq ou six partis divisés encore : légitimistes, orléanistes, bonapartistes, républicains, socialistes. Crise commerciale et crise financière. Le suffrage universel et les clubs. La porte ouverte aux intrigues, plus large que jamais. Le gouvernement provisoire est composé de par la volonté du peuple des citoyens Arago, Louis Blanc, Marie, Lamartine, Flocon, Ledru-Rollin, Albert {les premières listes comprenaient Lamennais, Dupont dé l'Eure, Mickelet, Quinet).

La volonté du peuple a choisi pour délégués au Département de la Police lés citoyens Caussidière et Sobrier.

La même volonté souveraine du peuple a délégué Etienne Arago à la direction des Postes.

Tout cela est factice; Révolution faite sur des souvenirs. La nation française est une nation de comédiens. 25 hommes résolus ont mis en fuite toute une armée (Démocratie pacifique). La blagologie commence, c'est le signal de la liberté de tous les peuples ? I

A la lettre du 25 février adressée à Maurice empruntons encore, sur cette journée du 24 février, les conclusions de Proudhon :

Les quatre-vingt mille hommes rassemblés autour de Paris n'ont pas plus fait qu'une simple patrouillé. Les seuls qui aient eu peur, je vous le certifie, sont les bourgeois et les gens d'esprit. Toutefois, il faut dire que, si l'ouvrier a fait preuve d'audace, il n'a pas rencontré de résistance sérieuse. C'est la démoralisation du pouvoir et de l'armée qui a tout fait. Le succès d'une insurrection ne dépend pas, comme on s'imagine{, d'une batailh véritable; il provient surtout, et même uniquement, dé la généralité et de la rapidité du mouvement...

Quant à moi, je vais rester dans ma solitude et tâcher de m.'oriênter. Le temps est mauvais pour l'étude, et je n'ai pas dé temps à perdre en flâneries. Petit-être vais -je être employé par le nouvel ordre de choses; qui sait ? Peut-être vais- je faire de l'opposition : qui sait encore ?

J'entends des ouvriers qui crient : Vive la République ! A bas l'escamotage ! Pauvres gens ! L'escamotage lès enlacé; ceux-là même qui vont gouverner en sont les agents aveugles et les premières dupés...

Sur la journée du lendemain, 25 février, nous possédons les notes du Carnet 6 et une seconde lettre à Maurice du 26 février. Dans cette lettre, parlant dé la journée du 25, Proudhon écrit :

Mon cher Maurice, je vous confirmé ma lettre d'hier. Le mouvement gagne admirablement...

Quant à l'intérieur, le même mouvement suivant sa marche, la question sociale est posée et il faut travailler à la résoudre. Tous les partis, même les dupes se rangent du côté du peuple; chacun fait son sacrifice sur l'autel dé la patrie, qui de la légitimité, qui de la monarchie constitutionnelle, •etc.. Il faut que tout lé monde s'arrange pour vivre en République ; pas de milieu, pas d'alternative.

Hier', je né savais pas ce que ferait ce nouveau gouvernement et si j'aurais à soutenir une autre lutte sur le terrain des questions économiques.

Aujourd'hui, je crois, je suis convaincu qu'il sera bien disposé; et, comme il faut marcher, vivre, rétablir l'ordre, je me joindrai au gouvernement. L'hésitation d'hier sur la République m'avait dépisté... Maintenant plus de doute; le peuple, la nation, le gouvernement, c'est la République. Cela est encore assez drôle, et je ne suis pas lé seul à rire. Mais enfin le ridicule et le sérieux sont

pêle-mêle dans la Nature... Il s'agît maintenant de ne pas avoir peur...

Les polichinelles dansent à l'Hôtel de Ville, comme il y a huit jours au Palais-Bourbon, tout cela est comédie; le sérieux, c'est de songer à l'ordre et aux affaires, que le nom vénéré de République ne résoud pas. Hier, M. de Lamartine s'écriait : Les portés de la Liberté sont ouvertes ! et l'Assemblée de s'écouler majestueusement. Nous en verrons encore de bonnes. Incessamment vous aurez à nommer un ou plusieurs députés. Choisissez des hommes d'affaires, ayant des idées positives, de la fermeté et peu sujets à la camaraderie et à l'entraînement. Que cette Révolution ne s'évapore pas en paroles inutiles : moins il y aura de badauds à la Chambre, et mieux ce sera.

Sur cette journée du 25 février, que disent les notes du Carnet ?

Proclamation du gouvernement provisoire qui affirme positivement la République après trenle-six heures d'hésitation. Proclamation qui recommande de garder le drapeau tricolore et de n'y pas substituer lé drapeau rouge.

Proclamation qui garantit du travail aux ouvriers et leur permet de s'associer. Proclamation qui établit un centre aux écoles et invite lés étudiants à s'enrégimenter...

Le gouvernement patauge et repatauge...

Lamartine finit un de ses co^rs par ces mots : « les portes de la Liberté sont ouvertes !.., »

Proclamation qui délie les fonctionnaires de leur serment...

Proclamation qui invite les boulangers à fournir du pain aux citoyens armés...

Proclamation qui annonce la formation de 24 bataillons de garde nationale mobile avec une sùldë de i fr. 50 par jour. On croit par là se débarrasser des ouvriers : gare lès prétoriens.

Tout ce travail est temps perdu et bagatelle !... Notre gouvernement provisoire perd la tête et bien d'autres avec lui...

Il n'y a rien dans les têtes... On lé dit en haut; on le répète en bas.

Carnet du 26 février :

La République gagne partout, le mouvement s'engage mervt^il' leusemènt, mais les têtes sont creuses et vides !...

Lès journaux de tous les partis se réunissent au peuple, sauf la ratification de l'Assemblée nationale ! Ce va être une désorganisation...

Proclamation qui ordonné de se procurer du bois partout pour cuire le pain. Réquisition forcée !

124 ^ PROUDHOX

Les journaux sont muets. On doit intriguer partout, mais rii^n ne transpiré. On regarde la République s'agiter et crier. Cela ne présage rien de bon.

Ces notes du Carnet prouvent que même en cette journée du 26 février, Proudhon était partagé dans ses sentiments. Sans doute, il notait pour lui-même dans son Carnet : « La République gagne partout, le mouvement s'engage merveilleusement », et il écrivait à Maurice : « Le mouvement gagne admirablement ». Pourtant, il ne pouvait s'empêcher de réfléchir aux lendemains. Il avait déjà la crainte que la République ne rencontrât deux dangers : la désorganisation et le désordre; mais surtout les mots les têtes sont creuses et vides exprimaient le souci que l'absence d'idées organisatrices et constructives ne conduisît la République à devenir comme un navire livré sans gouvernail aux différents courants qui la sollicitaient. Dès le 26 février, Proudhon ne s'abandonnait au mouvement qu'avec réserve; sa lucidité se manifestait par des doutes. S'il n'a pas prévu la catastrophe, il a pressenti l'échec possible et on pourrait même dire probable si l'on en croit le texte de Sainte-Beuve cité plus loin. Et, en effet, le I*' mars, Proudhon résumait ainsi ses impressions :

Je vous jure qu'après avoir pris une part à l'affaire, je resté peut-être le seul homme de France qui ne soit point révolutionné. Ce qui était vrai pour moi hier est vrai aujourd'hui : la République du National n'y change absolument rien. Les pantins dansent à l'Hôtel de Ville comme il y a huit jours au Palais-Bourbon. La corruption est la même, l'égoïsm-e tout aussi grand, les mystifications tout aussi plaisantes, les griefs tout aussi énormes. Il n'y a que ce bon et brave peuplé qui restant aussi le même, toujours confiant, toujours croyant, vaille cependant quelque chose.

Quand vous jugerez à propos de venir ici, vous me trouverez dans ma tonne philosophique, vivant obscur et caché, faisant moisson dé drôleries républicaines et m'apprêtant à mitrailher le gouvernement provisoire.

Laissons-lui passer la quinzaine. i. Je ne demande que l'indemnité que la République accordait aux ouvriers pour les forcer à assister aux séances des Jacobins (lettre à Maguet du i*""" mars 1848).

Il faut ajouter que, pendant au moins un mois, Proudhon a cru à la contagion que propagerait la proclamation de la République en France; il a cru à la disparition de la guerre, grâce à la fraternité des peuples : il faut rappeler que la lettre adressée à Maurice, le 26 février, commençait ainsi :

Le mouvement gagne admirablement. On dit que la Belgique s'est constituée en République, mais cela n'est pas encore officiellement confirmé. Avec la Belgique, la Suisse, l' Italie bientôt, il y aura une fédération de Républiques assez imposante pour rendre la guerre étrangère à peu près impossible. Voilà le côté rassurant...

Et cet état d'esprit persistait encore chez lui, le 2 1 mars (Lettre à Maurice) :

On a reçu hier soir la nouvelle que Berlin venait de proclamer la République. On répète que Nicolas /*'" est mort. A Vienne, Metternich est en fuite; on ne sait plus où l'enthousiasme républicain s'arrêtera... Ainsi les chances de guerre s'en vont de plus en plus; comme je vous le disais, la Confédération des républiques européennes se forme et nous n'aurons devant nous que la question sociale. C'est bien assez ^.

Le 15 mars, Proudhon affirmait à Huguenet sa volonté de se tenir en rétrait :

Quand j'ai vu l'affaire engagée, je n'ai pas voulu abandonner les amis... j'ai été à la barricade porter des pierres, et j'ai composé la première proclamation républicaine. La victoire gagnée, je suis rentré chez moi et n'en sors plus.

Proudhon annonce à Huguenet l'envoi d'ici peu de livraisons qui se succéderont pendant quatre ou cinq mois :

J'ai, je puis lé dire, en ce moment, le monopole des idées dont on a le plus besoin, des idées économiques. Les faiseurs d'utopie sont à bout de science; ils ont le pouvoir, ils taillent, ils tranchent et ne produisent rien. Tout le mondé rit des Ateliers nationaux; M. Louis Blanc est sifflé; M. Considérant est impuissant. On s'aperçoit enfin que tous ces charlatans du socialisme n'ont rien dans la tété -et nombre dé gens viennent à moi. J'attends. Je suis sûr de mes idées, plus sûr que jamais. L'argent se cache, je me passerai de lui; le crédit est mort, je le ferai sans violence ressusciter...

J'ai été obligé de raccommoder mon travail et de le mettre à l'unisson des événements. On dirait maintenant qu'il a poussé comme un champignon dans la barricade. Dans ma première livraison, je mitraille le gouvernement provisoire.

Proudhon met, à cette date du 15 mars, son espérance dans les clubs et songe à publier son projet une fois l'Assemblée réunie :

I. Cf. Félix Ponteil : 1848. Le Triomphe des principes révolutioftnaires en Europe, p. 69 et suiv.

le projet discuté dans les clubs deviendrait l'objet de pétitions portées « avec nos fusils » à l'Assemblée.

// rCy a point d'idées dans les tètes; tout le monde ne voit dans cette révolution qu'un accident, on ne comprend pas ce qu'elle veut dire; lés plus chauds ont beau se battre les flancs, ils ne sont que jacobins, ce qui est trop vieux pour nous; cat^j ce qui importé, c'est l'économie et c''est grâce à celle-ci que la question sociale trouvera sa solution par la circulation et lé crédit.

Le 21 mars, Proudhon explique à Maurice le sens et la portée de ses trois premières brochures : « Je veux assurément, je veux aujourd'hui plus que jamais la réforme économique; mais je n'ai besoin pour cela ni de la terreur ni de la loi agraire... ».

Et Proudhon ajouté :

Ma position est incomparable... La fameuse formule La Propriété c'est le vol ! circulé partout à voix basse; les ouvriers s'étonnent et s'impatientent de ne me voir figurer nulle part, et les bourgeois tremblent que je né poursuive sur lé même ton. Je suis l'homm^e qui fait lé plus peur, et par conséquent celui dont le langage conciliant peut avoir le plus d'effet.

Personne autant que moi, aussi bien que moi, ne peut parler avec autant d'autorité aux prolétaires et aux bourgeois, au gouvernement comm'e à la masse.

Le lendemain, 22 mars et le 26, les deux premières livraisons annoncées paraissent, l'une sous le titre de Solution du Problème social, l'autre sous celui de La Démocratie. Ces deux livraisons étaient suivies, le 31 mars, d'une seconde brochure : Organisation du crédit et de la Circulation et Solution du Problème social.

Aux élections dé l'Assemblée nationale, Proudhon avait d'abord figuré sur deux listes dé candidats pour la députation de Paris, celle du 2« arrondissement et celle du faubourg Saint-Antoine, puis il s'était porté comme candidat auprès des électeurs du Doubs, auxquels il avait adressé, le 3 avril, un manifeste : « La patrie est en danger. Elle ne peut être sauvée que par la bonne volonté, la bonne foi de tous. Elle ne peut être sauvée que par la réforme intégrale de nos institutions économiques... Voilà quarante jours passées en harangues renouvelées de la Montagne ! On plante dés arbres de la Liberté; on change les inscriptions des monuments, on fait des processions patriotiques; on chante dés hymnes de 1789 et de 1792; il n'y en a point encore pour 1848 !... Nous vivons sur des souvenirs, on croirait, s'il fallait en juger sur les apparences, que cette révolution n'a été faite que pour nous don-

ner la comédie en pleine rue : Paris tout entier est le théâtre où se joue l'ancien drame révolutionnaire ».

Proudhon ne devait être élu à Paris qu'aux élections complémentaires du 4 juin par 77.000 voix, en même temps que Louis- Napoléon et M. Thiers.

Les journées dé février avaient conduit à la proclamation de la République ! Mais de quelle République s'agissait-il ? Deux idées de la République allaient se heurter et, à la faveur de cet antagonisme, la réaction se glisser et s'étendre.

Deux idées opposées ? Lesquelles ? Sans doute, pour quelque discrète qu'elle voulait paraître, l'une avait précision de contours et de ligne. Elle n'ignorait pas ce qu'elle voulait; mais elle savait surtout ce qu'elle ne voulait pas. D'abord, essentiellement politique, elle était disposée à ménager les intérêts, désireuse de ne point déplaire aux puissances de fait. La haute bourgeoisie qui partageait cette conception espérait régner plus librement sous la République que sous Louis-Philippe.

La seconde conception avait des contours beaucoup plus flous. Les groupes qui s'étaient rassemblés autour de cette tendance né reflétaient pas une couleur bien précise, mais un arc-en-ciel dé nuances dont les heurts étaient d'autant plus durs que leurs transitions étaient plus insensibles. « Les hommes de l'Hôtel de Ville représentaient un complexe sans esprit de classe, a dit justement Georges Léfèvre.

En effet, très avant pendant le xix« siècle, la France urbaine reste de structure artisanale, la France rurale d'essence paysanne.

Lés premiers signes du grand capitalisme ont été en France le contrôle économique de la finance et ce que Proudhon appelle le monopole dee compagnies. Le Carnet du 4 septembre 1852 note : « La France sera livrée au monopole des compagnies. Voilà le régime féodal »; en 1855, Proudhon écrira : « La féodalité financière a tout envahi... »; 1852-1855, c'est seulement avec le Second Empire qu'elle se développe sous ces premières formes. Et avec l'extension des grands centres industriels s'étend parallèlement le prolétariat. On peut suivre cette évolution des classes sociales en prenant pour guide Georges Duveau et sa Vie ouvrière sous le Second Empire.

S'il Voulait vivre et faire œuvre durable, le gouvernement de février devait tout au moins s'attacher à un programme d'action et ne pas craindre d'en poursuivre avec ténacité l'exécution.

Que fallait-il donc entreprendre ? L'immédiate et urgente action était de contracter une alliance étroite avec le peuple. Or, les 25 et 26 février, au moment où le pouvoir lui tombait entre les mains, le gouvernement provisoire pouvait faire tout ce qu'il voulait.

La haute bourgeoisie, parce qu'elle considérait Louis-Philippe comme une entrave à sa puissance, Tavait laissé choir, mais surprise par l'événement, elle avait été frappée d'une peur épouvantable qu'Alexis de Tocqueville a décrite en termes saisissants et que Georges Lefèvre rapproche de la Grande Peur de 1789. Tocqueville compare le sombre désespoir qui s'était emparé de la bourgeoisie à l'effroi des Romains en face des Vandales ^.

Le gouvernement provisoire n'a pas su profiter de cette chance qui lui était offerte. Faute d'avoir su tourner l'événement psychologique à son avantage et à celui des réformes républicaines, le gouvernement de février fut impuissant. Il ne comprit pas les décisions qui s'imposaient. Tout d'abord profiter de l'extension du privilège de la Banque de France et obliger celle-ci à faire les avances nécessaires afin de parer à la crise financière — libérer le paysan, écrasé par les prêts hypothécaires, et l'associer par un moratoire au maintien et à l'avenir de la République. Georges Lefèvre signale cette faute inexcusable du gouvernement provisoire; insistant sur cette absence de vision et de prévision, il rappelle à ce: sujet le conseil donné à Barrère par Jean Bon Saint- André qui lui avait écrit :

// faut faire vivre le pauvre si vous voulez qu'il vous aide à sauver la Révolution.

Or, « faire vivre le pauvre » était possible. 11 fallait exécuter

I. Souvenirs d'Alexis de Tocqueville, Calman-Lévy, 1893 (pp. 147- 149) : « ... cependant un sombre désespoir s'était emparé de cette bourgeoisie, opprimée et menacée, et ce désespoir se tournait insensiblement en courage. J'avais toujours cru qu'il ne fallait pas espérer de régler par degrés et en paix le mouvement de la révolution de Février et qu'il ne serait arrêté que tout à coup par une grande bataille livrée dans Paris. Je l'avais dit dès le lendemain du 24 février; ce que je vis alors me persuada que non seulement cette bataille était en effet inévitable, mais que le moment en était proche, et qu'il était à désirer qu'on saisît la première occasion de la livrer. »

hardiment lé projet de construction et de nationalisation des chemins de fer, appliquer une mesure qui permît de donner aussitôt du travail à une large partie de la population ouvrière. Le gouvernement provisoire se contenta d'un mot : Droit au Travail, et d'un expédient, les Ateliers nationaux. Ceux-ci allaient concentrer les ouvriers en chômage.

Au lieu de libérer les paysans, le gouvernement provisoire devait les dreseer contre lui en ne trouvant d'autre solution à la crise financière que l'augmentation de l'impôt foncier.

Insigne maladresse. Elle va favoriser la campagne qu'organisent et que développent les maîtres des puissances économiques contre le gouvernement des partageux. Les différentes formes de l'opposition font servir les fautes du gouvernement provisoire à une propagande progressive qui peu à peu, comme l'écrit Flaubert dans VEducation sentimentale, fit que la propriété monta dans les respects au niveau de la religion et se confondit avec Dieu. Redoutant en effet toute réforme comme une menace, les bien-pensants allaient se prêter à une manœuvre contre toute réforme en inventant cette équation propriété-religion; et cette complaisance devait aller si loin qu'on entendit, le 21 juin, Montalembert s'écrier à la tribune de l'Assemblée : s'attaquer à la propriété, c'est la barbarie !

Entre les différentes classes qui se croyaient atteintes dans leurs intérêts et entre les persormalités qui n'avaient en commun que ces intérêts, mais aucun lien ni de sentiments, ni de croyances, la propriété était devenue une fraternité. Et bientôt, par repentir d'avoir eu si peur, la bourgeoisie allait être ressaisie de la même fureur qui l'avait animée après le 9 Thermidor,

Voilà comment par l'atmosphère psychologique et ses renversements s'éclairent les semaines du 24 février au 18 juin. Les groupes dont se composait la seconde tendance républicaine ne répondaient pas à cette expression : un parti. Leur structure était trop inconsistante pour donner une signification précise à un programme, une armature à un plan d'action.

En fait, en face d'une première tendance républicaine, sans croyance sociale sans doute, mais fortement cimeniée par des intérêts, la seconde tendance républicaine ne s'incarnait qu'en des personnes divisées les unes contre les autres par leurs idées, leurs opinions, et trop souvent aussi par leurs rancunes ou même leurs haines personnelles.

Cette vision de l'existence fragile de la République dé 48 et de la faiblesse des hommes auxquels étaient remises ses desti-

nées, Proudhon fut trop proche de l'événement pour la découvrir dans toute la précision à laquelle le recul du temps permet d'atteindre. Et, on ne voudrait pas ici exagérer la lucidité de Proudhon. Mais on peut dire que, parmi ses contemporains engagés dans l'action, même parmi les esprits non prévenus et détachés de l'événement par leur situation ou leur caractère, nul ne s'est approché de cette vision réaliste de plus près que Proudhon : il sentait tous les risques que courrait la République.

Après une hésitation dont ses Carnets indiquent qu'elle dura peu, Proudhon s'était engagé dans l'action avec toute sa passion. Aussi comprend-on la nature de cette vision proudhonienne qui n'a pas été sans continuité réaliste. La raison de Proudhon était souvent partagée entre sa lucidité et sa passion; l'une et l'autre expliquent pourquoi, par intermittences, les vues réalistes de Proudhon ont été traversées de jugements plus aveugles. Ce qui n'est pas contestable, c'est que dès le début, et même pendant les semaines qui précèdent la révolution, Proudhon prévoit sa venue et les obstacles auxquels elle doit se heurter.

Ce qui est certain, c'est qu'aussitôt il comprit la fragilité de la République et les raisons de cette fragilité : la faiblesse des individus et la faiblesse d'une révolution faite sans une idée.,. Dès le 24 février, son Carnet nous révèle ses craintes : « Il n'y a point d'idées dans les têtes... c'est une cohue d'avocats et d'écrivains tous plus ignorants les uns que les autres et qui vont se disputer le pouvoir... ». Et c'est au même moment de la journée du 24 février où il écrit ces lignes, qu'il ajoute aussitôt : je n'ai rien à faire là dedans, exprimant ainsi et confiant à son Carnet le moment d'hésitation et de recul auquel nous faisions allusion tout à l'heure. Aussi la révolution de 1848 a suscité chez lui une crise de conscience. Proudhon était partagé; d'un côté les doutes de sa lucidité le faisaient hésiter à s'engager dans une aventure dont il apercevait les risques et les mauvaises chances; et, de l'autre, un point d'honneur lui rendait impossible toute attitude qui pourrait le faire accuser de lâcheté ou d'indifférence à la cause de la République et du socialisme.

Cet état d'esprit complexe explique des contradictions dont ne sont responsables ni son jugement, ni son cœur. Proudhon luimême a mis en lumière cet état d'âme dans un article du Peuple du 19 février 1849. Oi^ P^ut le croire lorsqu'il écrit ceci :

Les deux mois qui s'écoulèrent avant l'explosion entré l'ouverture des chambres et la chute du trône furent les moments les plus tristes, les plus désolés que j'aie traversés dé ma vie, La

mort de ma mère qui arriva dans cet intervalle, né put we tirer de l'angoisse qui m'étreignait : je n'en reçus dans le moment qu'une faible impression... républicain de la veille 'et dé l'avant' veille, républicain de ccilège, d'atelier, de cabinet, je frissonnais de terreur de ce qu>e je voyais approcher la République /...

En février 1849, Proudhon, dans cet article du Peuplé, explique ainsi la raison de son anxiété :

Les événements marchaient, et les destins s'accomplissaient et la révolution sociale surgissait sans que nul ni en haut ni en bas parût en avoir l'intelligence. Or que faire en révolution, que devenir quand on n'en possède pas l'idée ?...

Les républicains, d'ailleurs en petit nombre, avaient la foi d-e la République : ils n'en avaient pas la science. Les socialistes, presque inconnus, dont le nom n'avait pas encore retenti sur la scène, avaient aussi la foi de la révolution sociale : ils n'en avaient ni la clé ni la science.

Et, cependant, la révolution, la République, lé socialisme, appuyés l'un sur l'autre, arrivaient à grands pas. J'S les voyais, je les touchais... et une terreur inexprimable glaçait mon âme, m'ôtait presque la pensée...

Cette révolution qui allait éclater dans l'ordre public était la date de départ d'une révolution sociale dont personne n'avait le mot...

Dans cet article du Peuplé de février 1849, Proudhon va rendre justice à Louis Blanc qu'il critiquera si sévèrement pour la journée du 17 mars. Proudhon explique que, dès la proclamation de la République et l'installation du gouvernement provisoire, ses craintes se justifient :

Que nous voulait-elle cette République ? On n'en savait rien, peut-être aussi n'osait-on s'en rendre compte; 'et, faute de symbole et d'idée, on appliquait à 1848 les idées et lés symboles de

Pourtant il y avait au gouvernement provisoire un homme d'unie célébrité précoce^ engagé par ses antécédents, et bien décidé par caractère à ne pas manquer l'occasion. Cet homme était Louis Blanc. Ce fut lui qui posa la question révolutionnaire. La veille de la révolution, le livre de Louis Blanc n'était qu'un admirable morceau de littérature; lé lendemain, c'était un événement politique... L'organisation du travail, tel est le problème de la révolution dé février, et ce problème c'est Louis Blanc qui l'a posé. Cela suffit pour rendre immortels le nom de l'auteur et le titre de

l'ouvrage. Comment le travail doit-il être organisé ? Louis Blanc a pu se tromper sur la réponse. La gloire était dé dire, de •manière à être entendu dé tout le monde : Le problème de la révolution de février, c'est h problème dé l'organisation du travail. Louis Blanc... avait auprès de lui, comme collègue et assesseur, un ouvrier, Albert : le travailleur donnait la main à l'homme de lettrés. Leur mission, à tous deux, fut de préparer les âmes, de répandre la semence révolutionnaire, de la faire germer en l'arrosant de poésie et d'éloquence. Avec la propagande socialiste naquit bientôt la réaction...

La question avait été posée par Louis Blanc, et c'était pour moi un devoir dé patriotisme et d'humanité de travailler à la résoudre. Je voulais que la révolution aboutît; je voulais que la Républiqtfie fût démocratique et sociale... Il fallait courir au plus pressé, se faire le commis de la révolution, non son directeur; servir la fortune, non la maîtriser. Par où attaquer le problème socialiste l voilà ce que réclamait le pays... Ce fut vers l'époque des élections {mars-avril 1848) que parut l'opuscule L'Organisation du Crédit et la Circulation, dont les principes sont devenus ceux de la banque du peuple.

Les éléments que nous fournit l'article du Peuple du 19 février 1849 nous permettent de reconstituer l'état d'esprit de Proudhon pendant les premiers mois de la seconde république et les raisons pour lesquelles celle-ci fut pour lui un drame. « Contrairement à toute expérience... le fait allait être posé avant l'idée... mon âme était à l'agonie : je portais par avance le poids des doukurs de la République et le fardeau des calomnies qui allaient frapper le socialisme. »

Proudhon avait le droit d'être inquiet, et son pressentiment pouvait se justifier.

La révolution de février avait éclaté en pleine crise économique. Cette crise ne s'était pas seulement produite en France, mais dans d'autres pays et notamment en Angleterre. Dans cette période des années 1 847-1 849 et qui devait se prolonger jusqu'en 1851, Ernest Labrousse a discerné les signes qui caractérisent les crises . unité, continuité, normalité. Et, d« l'analyse histc-

FAMILLE ET RÉPUBLIQUE i33

rique des faits, il a su dégager les synchronismes économiques et politiques ^.

Dès 1847, l'effondrement des prix était général. En 1848, l'activité minière a baissé dans des proportions considérables; de trentequatre millions de quintaux métriques la production des mines de minerais de fer en 1847 va tomber à dix-sept millions en 1849.

En 1848, l'activité métallurgique est de un cinquième de celle de 1846, l'activité textile de un septième, et l'industrie du bâtiment suit le mouvement de baisse. Enfin, il y a lieu de noter que l'effondrement des prix agricoles amène les prix à un niveau aussi bas que celui de 1787.

A l'effondrement général des prix répondait une crise de la circulation ou plutôt, ainsi que l'a remarqué Jean Lescure, deux crises distinctes: l'une au début dé 1847, due à des circonstances indépendantes du rythme industriel, et une seconde qui, à l'automne de 1847, accompagne la crise générale. La crise boursière s'était traduite par un krach des actions en général et particulièrement sur les actions de chemins de fer. Le maximum de la panique boursière se situe en avril-mai 1848, pendant les semaines mêmes où est élue l'Assemblée nationale.

Dès la fin de 1847 ^t pendant les premiers mois de 1848, Proudhon a observé l'évolution de la situation économique; il se soucie de l'influence de la conjoncture; il y voit une menace pour la République et son plus grand danger.

Pendant les premières semaines qui ont suivi la révolution de février, Proudhon a pour préoccupation essentielle son projet de banque d'échange qui par l'organisation du mandat est le grand ressort de l'organisation du travail (lettré à Louis Blanc du 8 avril). Il espère avoir trouvé la solution du problème social, sans impôt, sans emprunt, satis numéraire, sans papier monnaie, sans maximum, sans réquisitions, sans banqueroute, sans loi agraire, sans taxe des pauvres, sans ateliers nationaux, sans association, sans participation, sans intervention de l'Etat, sans entraves à la liberté du commerce et de l'industrie, sans atteinte à la propriété.

I. Exposé présenté par Ernest Labrousse le 28 octobre 1946 à l'Ecole des Chartes devant les historiens anglais et français cf. Cours à l'Ecole des Hautes Etudes et à la Faculté des Lettres; cf. La Crise de l'Economie française à la fin de l'ancien régime et au début de la Révolution, Presses Universitaires, 1944. Thèse de doctorat qui prolonge V Esquisse du mouvement des prix et des revenus au xviii" siècle; ces deux livres forment une oeuvre fondamentale.

Le Représentant du Peupk publie les articles que Proudhon consacre à ce sujet : Qu'est-ce que la propriété ? (25 avril), Comptabilité propriétaire (2 mai), Identité de la question politique et de la question sociale : Méthode de solution (8 mai), Banque d'échange (10 mai), Lois de l'échange : comptabilité mutuelliste, banque hypothécaire (23 mai). Bilan de la banque d'échange (20 mai). Ces articles sont groupés en un volume et publiés par Garnier frères, avec une préface de Darimon,"

Michel Chevalier, qui avait adressé au Journal des Débats des lettres sur l'organisation du travail, avait cité Proudhon et Pecqueur comme se trouvant les chefs d'une secte de communistes égalitaires et continuateurs de Babeuf. Proudhon lui répond par une lettre du 14 avril dans laquelle il tient à préciser sa position entre les différentes tendances; car, écrit-il, il n'a jusqu'à présent publié que des critiques : critique de l'économie politiquei, critique du socialisme, du communisme, du fouriérisme, du saintsimonisme, critique de la monarchie, de la démocratie, de la propriété, etc., etc..

J'entends prononcer la condamnation de mon système, lequel système n'a jamais vu le jour... Le peuplé qui a fait la révolution de février, n'est ni saint-stmonien, ni fouriériste, ni communiste, ni babouvîste; il n'est pas même jacobin ni girondin. Mais le peuplé a parfaitemet compris deux choses : c'est, d'un côté, que la politique n'est rien; d'autre part que l'économie politique, telle que l'ont enseignée MM. Say, Rossi, Blanqui, Wolowski, Chevalier, etc., n'est que l'économie des propriétaires dont l'application à la société engendre fatalement et organiquement la misère. ... Economistes et socialistes poursuivent également, selon moi, un but impossible à atteindre; les premiers en appliquant à la société lès règles de l'économie privée; les seconds en lui appliquant la fraternité privée... Toutefois, voulant donner une idée de ce que doit être, dans mon opinion, la solution du problème social, je viens de publier un projet d'organisation de la circulation et du crédit que je prends la liberté de vous adresser.

Mais, ei la mise en exécution de son projet de banque! d'échange absorbe son activité, Proudhon ne cesse de se soucier de la situation générale comme le montrent son manifeste aux électeurs du Doubs et sa correspondance. Aussi ne ménage-t-il pa5 se- critiques à un gouvernement provisoire faible et incohérent. Voici comment le 9 avril, dans une lettre à Maurice, il juge les individus :

Le gouvernement provisoire est fou et tous les républicains sont fanatisés. On répète en miniature 93; on ne sait que la Con-

ventîon et Robespierre ; l'hallucination est complète. Ledru-Rollin se drape dans son énergie révolutionnaire; les clubs applaudissent; on fait les motions les plus bouffonnes...

Enfin, rien ne manque à la comédie, qui est d'autant mieux jouée que lés acteurs se prennent tout à fait au sérieux. Bravés gens au fond, pour la plupart, mais d'une ignorance, d'une étroitessê d'idées qui me désolent. Il n'y a personne, ni dans lé 'gouvernement, ni parmi les clubistes, qui comprenne ni l'époque, ni la révolution, ni la question, ni la situation. La littéraurè en vogue, la démocratie bavarde, toutes les utopies, tous les rêves au pouvoir.

Le 13 avril, Proudhon analysait les trois factions dont était formé le gouvernement, « factions hostiles, jalouses, également impuissantes, également despotiques ».

La première est la coterie des doctrinaires de la démocratie, qui a pour organe Le National, pour patrons Marrast, Pagnérre, Marie. Carnot, Bethmont tt consorts. Ceux-là marchent en sens contraire de la révolution. (Et, en effet, Armand Marrast et Marie s'associeront à Falloux et à Thiers, lors de la répression de juin, comme ils s'étaient associés aux poursuites contré Louis Blanc, à la suite des événements du 15 mai.)

Le deuxième parti représenté au pouvoir est celui des Jacobins, ou Montagnards, c'est-à-dire La Réforme, et Ledru-Rollin avec le club Barbes, Arago, etc.. Ce sont les plus honnêtes gens, lés plus dévoués. Malheureusement ils ne comprennent pas leur siècle. Tout ce qu'ils pensent, disent, proposent ou exécutent est en commémoration de 93 : ils ne s'aperçoivent pas que le monde est changé. Ils sont sans force, et ils ne songent qu'à déployer de l'énergie. Ils ne peuvent gouverner qu'avec le consentement dé tous, et ils parlent de dictature !... Tout leur manquera à la fois, sans qu'ils se rendent compte des raisons, parce qu'ils ne savent pas comment est faite la société...

Enfin il y a la secte communiste qui trône au Luxembourg en la personne dé Louis Blanc...

Et voilà le gouvernement divisé d'idées, de théories, sans homogénéité, sans principe, qui décrète, qui légifère, qui fait, refait et défait, qui prend un arrêté 'et qui le lendemain le révoque, qui, au lieu de faire de la conservation, du statu ouo rép?iblicain, compromet la République par son ignorance dé la République... Le premier parti ne veut pas marcher; le second marche de travers; comment voulez-vous que l'on s'entende t Comment le pays ne serait-il pas indocile sous la main d'une autorité sans consistance ? (Lettre à Pilhes du 13 avril 1848.)

Lé 15 mai, l'Assemblée avait été envahie par la foule, Barbes réclamant un prélèvement sur le capital, un impôt exceptionnel de un milliard sur les grandes fortunes. L'audace de Barbes avait suscité la colère des intérêts privés et des journaux qui se trouvaient associés à ceux-ci. L'un des organes qui jusque-là avaient été parmi les plus modérés, le Correspondant des 21 et 27 mai, révèle l'indignation qu'a provoqué une aussi indécente proposition. « La société ne se sent pas gouvernée... Il s'agit d'effacer toute trace du gouvernement provisoire... Une seule pensée domine tous les esprits : veiller au salut de la société. »

La République avait mis en défiance les sentiments de conservation sociale; ceux-ci, qui s'étaient tus tout d'abord, s'étaient réveillés dès qu'ils avaient senti la fragilité de la République et la faiblesse de ses gouvernants.

Mais la journée du 15 mai devait rendre toute sa puissance, en le rassurant, à « ce pauvre et féroce mouvement de l'instinct possessif chez les bien-pensants », selon la vigoureuse expression d'Henri Guillemin, à propos de 48.

Grâce à elle pouvaient se cataliser et se combiner toutes les forces de réaction sociale en s'unissant par un rassemblement avec les groupes des différentes nuances de républicains modérés que Proudhon définissait comme ne voulant pas marcher. La journée du 15 mai semblait libérer enfin les partisans de l'ordre; l'exemple menaçant de cette journée leur offrait un thème propice à une propagande qu'ils n'avaient plus besoin de déguiser.

Quel chemin parcouru depuis le 4 mai, depuis la séance où l'Assemblée nationale avait tout entière crié dix-sept fois : « Vive la République ! », et répété une dix-huitième fois cette acclamation sur les marches du palais en face de la foule !

Le 31 mai, le représentant Grandin avait conclu son discours à l'Assemblée par ces mots : « Le temps des demi-mesures est passé... je déclare qu'à l'heure qu'il est il y a des manufacturiers qui ne savent pas où poser la tête ».

Les souvenirs d'Alexis de Tocqueville nous instruisent : ils nous révèlent un état d'esprit qui allait conduire à une tragédie. Parlant de la fête de la Concorde, le 21 mai, il écrit :

Le spectacle de ces deux cent mille baïonnettes né sortira

jamais de ma mémoire. Ccmm-e les hommes qui les portaient étaient étroitement serrés les uns contre les autres, afin de pouvoir tenir entre lès talus du Champ de Mars... ces baïonnettes ne formaient à l'œil qu'une surface plane et légèrement ondoyante, qui miroitait au soleil et faisait ressembler h Champ de Mars à un grand lac rempli d'acier liquide.

Ce jour-là, je me joignis de bonne heure à l'Assemblée qui devait se rendre en corps et à pied au Champ de Mars. J'avais mis des pistolets dans mes poches, et, en causant avec mes collègues^, je découvris que la plupart d'entre eux étaient comme moi secrètement armés... Edmond La Fayette me montra une arme d'une 'espèce particulière... et il m'assura que ce petit instrument était fort répandu dans l'Assemblée nationale, surtout depuis le 15 mai. (Souvenirs, pages 195-198-199.)

Cependant le peuple a des fleurs à la main et Tocqueville note cet abandon au rêve et à l'espérance d'une foule si prompte à croire au bonheur.

Odilon Barrot avait déjà dit, le mois précédent, en parlant de la journée du 16 avril : « On se félicitait d'avoir échappé à un grand danger sans combat; mais les hommes vraiment politiques regrettaient au contraire qu'il n'y eût pas eu un conflit, car la victoire eût été plus significative et plus féconde en résultats ».

La victoire sur qui et avec quelle signification ? Alexis de Tocqueville éclaire ce mot lorsqu'il écrit : « J'avais toujours dit qu'il ne fallait pas espérer de régler par degrés et en paix le mouvement de la révolution de février et qu'il ne serait arrêté que tout à coup par une grande bataille livrée dans Paris... Cette grande bataille, il était à désirer qu'on saisît la première occasion de la livrer ».

L'occasion ? Les ateliers nationaux allaient l'offrir.

La révolution de février avait éclaté en pleine crise industrielle et, en présence du chômage, les membres du gouvernement provisoire étaient fort embarrassés. L'avocat Marie qui se croyait habile, invente l'expédient des Ateliers nationaux. Expédient destiné à la fois à reconnaître et à esquiver le droit au travail.

La légèreté des uns fait qu'ils ne songent pas aux suites, le piètre machiavélisme des autres y voit un piège à réserver pour le lendemain. Proudhon ne s'y trompe pas et explique cette ambiguïté aux électeurs du Doubs (3 avril 1848).

J'accuse le gouvernement provisoire d'avoir livré la dignité de l'Etat et sacrifié le trésor public aux hasards d'une expérience de prétendue organisation à laquelle personne ne croit que l'invèn-

teur, et que lés divers membres du gouvernement ne semblent tolérer, ceux-ci que pour donner pâturé à Vimpatience d'e la muU titudè, ceux-là que par une arrière-pensée de se délivrer en une fois de toîiPes lés idées dé réforme sociale.

Tout d'abord les Ateliers nationaux avaient paru à Marié offrir le moyen d'avoir sous la main une armée prétorienne : ses instructions au directeur des Ateliers étaient les suivantes : « Attachez-vous sincèrement les ouvriers et ne ménagez pas l'argent. Le jour n'est pas loin où il faudra les faire descendre dans la rue... », Car les Ateliers nationaux qui comprirent jusqu'à cent mille ouvriers occupés pouvaient servir à contrebalancer et, s'il le fallait, à réprimer les tendance? socialistes. Et, comme s'ils n'étaient pas seulement un expédient, les Ateliers nationaux démontreront l'absurdité pratique de l'idéologie socialiste.

Depuis le 4 juin, Proudhon siégeait à l'Assemblée; il avait été nommé membre du comité des finances auquel il prenait part avec la conscience qu'il mettait à tout travail.

A présent que me voilà représentant du peuple, je suis absorbé par les travaux de l'Assemblée et je n'ai pas même le temps de travailler à mcn journal... Je suis l'objet d'une curiosité singulière. On s'étonne presque que je n'aie ni cornes ni griffés. La terreur que je cause dans certains départements est vraiment ridicule. Cette réputation fait comprendre l'attitude de Proudhon pendant les semaines de juin et de juillet.

Le 15 juin, le banquier Goudchaux réclame la dissolution immédiate des Ateliers. Le rapporteur dé l'Assemblée nationale est M. de Falloux, un homme à poigne qui estime, selon l'expression qui circulé dans l'Assemblée, qu'il faut en finir.

Lé 18 juin, après s'être attaqué à Lamartine, qui a manqué « scieTnment. volontairement, à la mission que lui a confiée le suffrage universel », le Correspondant déclare « que les idées d'ordre, de propriété, de famille, sont profondément ébranlées... la banqueroute frappe à nos portes... il faut un homme à la France ».

Le 21 juin, le gouvernement fait paraître au Moniteur l'arrêté portant que les ouvriers dé dix-huit à vingt-cinq ans devront s'enrôler dans l'armée, et le- autres. in.=^crits aux Ateliers nationaux, se tenir prêts à aller exécuter des travaux de terrassement dans lés départements.

Le 22 juin, l'Assemblée écarte l'idée d'utiliser cette masse de travailleurs pour les chemins de fer. Le 23, une délégation vient faire appel à Marie, représentant du gouvernement, et celui-ci lui

répond : « Si les ouvriers ne veulent pas partir en province, nous les y contraindrons par la force, entendez-vous ! ».

En vain, dans la nuit du 22 au 23, parmi les membres du gouvernement. François Arago et le docteur Recurt, ministre de l'Intérieur, insistent auprès de leurs collègues afin de tout arrêter et d'empê{5her l'insurrection de se développer.

Le 23, dans l'est dé Paris, des barricades s'élèvent; et ce sont les journées ds juin. Cette insurrection, qu'on a laissé volontairement se transformer en une bataille sanglante, était une émeute de la faim, car cent mille hommes se trouvaient brusquement sans moyens d'exi?tence et le refus de les employer à l'exécution du programme des chemins de fer les acculait à la famine.

Alexis de Tocqueville décrit comme une insurrection anonyme cette bataille qu'il avait prévue et peut-être attendue.

Me voici enfin arrivé à cette insurrection dé juin, la plus grande et la plus singulière qu'il y ait eu dans notre histoire, et peut-être dans aucune autre : la plus grande, car, pendant quatre jours, plus de cent mille hommes y furent engagés; la plus singulière, car les insurgés y combattirent sans cri de guerre, sans chefs, sans drapeaux, et pourtant avec un ensemble merveilleux et une expérience militaire qui étonna les plus vieux officiers.

Ce qui la distingue encore, parmi tous les événements de ce genre qui se sont succédé depuis soixante ans parmi tious... c'est qu'elle n'eut pas pour but de changer la forme du gouvernement, mais d'altérer l'ordre de la société. Elle ne fut pas, à vrai dire, une lutte politique, mais un combat de classe^ une sorte de guerre civile. Elle caractérisa la révolution de février quant aux faits...

Le chiffre de cent mille est très exagéré; il est le signe de la peur qui plane sur ces journées. Il ne semble pas qu'on puisse l'évaluer à plus de vingt mille combattants. Ceux-ci se composaient d'éléments très divers, des ouvriers des Ateliers nationaux, des chômeurs qui n'avaient pu y entrer, enfin d'autres ouvriers appartenant à de? industries parisiennes. E. Tersen a raison de distinguer deux mouvements, l'un social, l'autre politique, émanant d'une minorité ouvrière déjà très consciente 1.

François Arago qui, au sein du gouvernement, avait tenté de prévenir l'implacable répression, s'était avancé seul vers les insurgés de la barricade de la rue Soufflot. Espérant les convain-

I. E. Tersen : « Insurrection de la misère et de la faim, oui, sans doute; c'est une explication, pas la seule; je serais tenté de penser qu'il y a là un effort de certains ouvriers plus conscients, je pense surtout aux mécaniciens de la Chapelle. »

cre, François Arago leur demande : « Pourquoi vous insurgezvous contre la loi ? — On nous a déjà tant promis et l'on nous a si mal tenu parole que nous ne nous payons plus de mots. — Mais pourquoi faire des barricades ? — Nous en élevions ensemble en 1832. Vous ne vous souvenez donc plus du cloître Saint-Merri ? Mais, monsieur Arago, pourquoi nous faire des reproches ? Vous ne savez pas ce que c'est que la misère, vous n'avez jamais «u faim »,

I*roudhon savait ce qu'était la misère. Il avait prévu l'engrenage des événements. Il fut profondément ému par le spectacle qu'il eut sous les yeux en parcourant les lieux du combat. Des journées de juin, il devait garder une image douloureuse; il écrit dans son Carnet, le dimanche 25 juin 1848 :

La Terreur règne dans la capitale, non comme une Terreur comme celle de 93, mais la Terreur de la guerre civile et sociale. Ce qui consterne, c'est de voir les bourgeois dé l'Assemblée nationale ne s'occupant que d'une chose, c'est d'en finir ! Comme si on pouvait en finir !

J'ai parcouru les rangs dé la garde nationale. Elle est généralem'ent honnête, humaine et bonne. Elle ne sait pas que la causé des insurgés est la sienne propre ! ... Mais il arrivé ici ce que l'on a toujours : chaque idée nouvelle a son baptême, les premiers qui la propagent, incompris, impatients, se font tuer pat trop d'intempérance philosophique . Ce qui arrivé aux insurgés n'est pas autre chose que ce que l'on a vu arriver à Galilée, à Giordano Bruno, etc., etc.. Les idées de ces précurseurs étaient celles de la raison, celles de tout le monde. On les a brûlés et tourmentés pour cela...

Le 28 juin, dans le Carnet : « Le mauvais vouloir de l'Assemblée est la cause de l'insurrection... On fusille à la Conciergerie, à l'Hôtel de Ville. Quarante-huit heures après la victoire, on fusille les prisonniers blessés, désarmés. On répand les calomnies les plus atroces sur les insurgés aiîn d'exciter contre eux la vengeance. On va arrêter à domicile les citoyens... de là, on les fusille et on les jette à l'eau... Frères contre frères. Horreur. Douleur ! ».

De ces notes, rapprochons la lettre à Maguet, envoyée le 28 juin et la séance du 3 août 1848 où Proudhon fut questionné sur l'emploi de son temps pendant les journées : dans le Sozia\- Demokrai, Marx reconnaîtra qu'en 1848 l'attitude de Proudhon à l'assemblée ne mérite que des éloges; après l'insurrection, cette attitude était un acte de grand courage.

L'insurrection a cédé; elle n'est pas vaincue. On jait des millitrs d'arrestations; si l'instruction est sévère, il faut s'attendre à voir vingt mille citoyens jetés en prison... J'ai parcouru continuelle' ment le théâtre du combat grâce à mes insignes de représentant ; j'ai vu plus d'une fois les gardes nationaux, lorsque je me faisais connaître à eux, pâlir et reculer de quatre pas...

Un décret de l'Assemblée nationale, rendu cette nuit, les livra à une Commission militaire et leur applique la déportation au delà de l'Océan. Lés bourgeois vainqueurs sont fércces comme des tigres; toute la province afflue, s' imaginant qu'un déluge dé forçats menaçait sérieusement la famille et la propriété. (Proudhon ne savait pas que des instructions particulières avaient été données aux troupes quelques jours avant les journées de juin.)

...Les journaux entretiennent l'erreur sur la situation, sèment la calomnie et trempent le pays... La moitié, sinon les trois quarts de la population de Paris a été ébranlée, je l'ai vue; s'ils n'ont pas pris part à l'insurrection, la causé en est à la spontanéité du mouvement €t à l'incertitude du motif. Drapeau rouge, drapeau noir, drapeau blanc, drapeau tricolore; des socialistes, des bonapartistes, des Anglais, des Russes, des forçats : c'est une macédoine impossible.

Le 30 juin, profitant du courant qui entraînait l'Assemblée, l'économiste Wolowski n'avait pas attendu pour demander l'abrogation du décret du 24 mars portant limitation de la journée dt travail. Le gouvernement de Cavaignac avait dorme des ordres afin qu'au bagne le pied de chaque insurgé fût rivé au pied d'un voleur ou d'un assassin.

Le 5 juillet, Proudhon intervenait en faveur des insurgés dans une lettre au Représentant du Peuplé, en demandant que le décret de déportation fût rapporté.

Le 28 juin, Proudhon avait écrit à Maguet que « l'Assemblénationale offrait un spectacle désespérant par l'indécision et la stupidité. Ce sont les vendeurs du Temple qui agiotent sur la République. Je ne serai soulagé que quand le peuple nous chassera tous à coups de pied... P. Leroux est coulé comme Louis Blanc. Il ne reste plus que moi qui n'ai rien dit encore; je ne veux prendre la parole que sur des questions positives. Mais je serai net, catégorique; je poserai le casus belli ».

Ce fut en effet \m casus belli que l'article publié par le Représentant du Peuple le 8 juillet : il engageait les locataires et les fermiers à présenter à l'Assemblée une pétition rédigée en forme de décret, une pétition qui fût, non une supplique, mais un ordre

d'obliger les propriétaires à faire sur les loyers et fermages une remise d'un tiers pendant trois années. Le chef du gouvernement suspend le Représentant du Peuple et Proudhon transforme son projet de pétition en proposition de loi, présentée à l'Assemblée et renvoyée au Comité des finances. M. Thiers dépose le 26 juillet son rapport qui est discuté le 31 juillet.

En déclarant que la liquidation de l'ancienne société avait été ouverte et que la propriété emporterait la République si la République n'emportait pas la propriété, Proudhon suscite le tumulte dans l'Assemblée. Proudhon somme les propriétaires de parr'ciper à l'œuvre révolutionnaire. « ... En cas de refus, nous procéderions nous-mêmes à la liquidation sans vous ! {Violents murmures.) Le président invite tout le monde au silence et donne la parole à Proudhon pour expliquer sa pensée : « Lorsque j'ai employé les deux pronoms vous et nous, il est évident que dans ce momentlà je m'identifiais, moi, avec le prolétariat et, vous, avec la classe bourgeoise... »

Proudhon affirmant que les contrats fondés sur la propriété étaient, comme la propriété elle-même, résiliés de plein droit par la révolution de février, le président inflige à Proudhon un rappel à l'ordre. Et comme celui-ci associe le droit au travail et le droit à l'insurrection, les députés l'interpellent en s'écriant : « H fallait faire le coup de feu le 23 juin... C'est voue qui avez allumé l'incendie ».

En août, Proudhon reprend dans le Représentant du Peuple ses polémiques. Cette fois, le 9 août, il s'attaque aux lois sur la presse rétablissant un cautionnement dé vingt-quatre mille francs: « VSngt-quatre mille francs ! voilà pour nous le critérium du génie, de la vertu et du patriotisme ! Vingt-quatre mille francs ! Nous déclarons ennemi de la société et de la République tout journal qui, avant d'exister, ne déposera pas à notre caisse des consignations vingt-quatre mille francs 1... A nous donc les ouvriers, les travailleurs, les prolétaires 1 A nous les pauvres 1 A nous le denier de la veuve ! A nous les fondateurs en haillons dé la République ! A nous les héros, maintenant désarmés, des barricades ! A nous les calomniés, de février, de mars, d'avril, de mai, de juin ! Il s'agit de prouver que vous êtes d'honnêtes gens en vous cotisant pour fournir au Journal du Peuple une caution de vingt-quatre mille francs ». Cette étonnante verve de pamphlétaire né pouvait guère plaire au gouvernement. Celui-ci fit saisir trois fois en trois jours le Représentant du Peuple, \c 16 août pour avoir attaqué la propriété, le 17 pour délit d'exci-

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tation à la haSnê d'une classe de la société et le i8 pour l'article « Enquête sur les événements de juin ».

Le Représentant du Peuple disparaît, mais le 2 septembre, Proudhon annonce à Abram que celui-ci va reparaître sous le titre du P€uple, « organe collectif de l'extrême gauche de l'Assemblée nationale ». Il remercie son ami Abram de contribuer à la formation du cautionnement de vingt-quatre mille francs :

Le plus bel avenir, comme journal quotidien, nous est promis. Nos d-erniérs tirages sont allés dé vingt à vingt-cinq mille. Avec quelques frais de propagande, nous comptons positivement arriver à cinquante mUle.,,

A présent que l'idée mère est lancée, que la moralité des événements dé juin a été relevée, que c'est besogne jatte, nous allons nous enfermer dans les questions de détail, et surtout dans la guerre à la royauté, qui nous rentre par tous les ports... La conspiration royaliste marche à découvert...

Proudhon ne se trompe pas sur la direction des événements, mais sur leur couleur. Il aperçoit la dictature qui vient non sous le drapeau blanc, mais sous le tricolore. A partir du 15 août 1848, nous entrons dans une période pendant laquelle les Carnets soni beaucoup moins abondants : le nouveau Carnet 7 qui commence au 15 août 1848, porte au début cette note : « Ce Carnet embrasse un plus long espace de temps que les précédents parce que les faits et les idées que j'avais l'habitude de consigner dans ces Carnets, se trouvent reproduits au fur et à mesure, soit dans diverses publications, soit dans le Moniteur et les journaux {le Représentant du Peuple, le Peuple, le Moniteur).

Le 26 septembre 1848, Proudhon rencontre pour la première fois Louis-Napoléon, quî, démissioimaire après les élections de juin, réélu dans cinq départements, devait entrer ce jour-là à l'Assemblée nationale. Cette rencontre, Proudhon la note le jour même sur son Carnet 7. On en retrouve également le récit dans deux lettres de juillet 1849, l'une à Emile de Girardin et l'autre à E. de Bassano^.

I. Lettre du 11 juillet 1849 à Emile de Girardin et lettre du 16 juillet à E. de Bassano (pages 15 et 21 du tome III de la Correspondance).

Il est essentiel de donner des extraits de ces textes qui éclairent l'attitude que, dès le preniier jour, Proudhon prend vis-à-vis du prince Napoléon. Proudhon voit aussitôt la menace que Louis- Napoléon fait courir à la République. Il voit aussi clairement la pauvreté de l'individu; mais il spécule sur la personne flexîblé et sans arêtes qu'est l'auteur de V Extinction du Paupérisme; il espère en tirer parti au profit du socialisme. Ne pourrait-on écarter la menace en s'emparant de ce pauvre homme et en lui faisant croire que son génie est révolutionnaire. L'idée de la révolution pourrait devenir chez lui idée-force et force motrice si, par suggestion, on substituait à sa volonté inconsistante une volonté de révolution.

Le Carnet du 26 septembre 1848 porte : Visite à Louis Bonaparte : cet homme paraît bien intentionné, tête et cœur chevaleresques; plus plein de la gloire de son oncle que d'une forte ambition.

Au demeurant, génie médiocre. J>e doute que, vu de près et bien connu, il fasse grande fortune. Me méfier. Du reste, c'est l'habitude de tout prétendant dé rechercher d'abord les chefs de partis.

Confrontons l'impression reçue et notée, le jour de la rencontre, et celle que Proudhon retrouve dans son souvenir, neuf mois après, lorsqu'il veut préciser les faits dans ses lettres de juillet 1849.

D'abord la lettre du 11 juillet à Emile de Girardin :

C'est le 26 septembre 1848 que je fus, à ma grande surprise, mandé chez M. Louis Bonaparte. M. Schmelz voulut bien m'accompagner; il a pu vous rendre compte de tous les détails dé l'en' trevue. Je tenais à n'être point s-eul à cette première rencontre de Louis-Napoléon Bonaparte avec le socialisme et la Montagne. Nous trouvâmes au rendez-vous M. Joly père, candidat actuel de la démocratie parisienne, alors, comme aujourd'hui, l'un des conseils de la Montagne, et lé confident intime de M. Lédru-Rcilin. M. Joly me dit que M. Ledru-Rollin était prévenu de l'entrevue qui allait avoir lieu et que c'était lui-même, M. Joly, qui avait conseillé à M. Bonaparte de me voir.

Proudhon ajouté :

J'étais donc parfaitement en règle vis-à-vis de mes collègues de l'extrême gauche, et puis Louis Blanc lui-même n'avait-il pas reçu, à Londres, la visite de Louis Bonaparte ? N'avait-il pas, en juin, avec M. Jules Favre, plaidé pour lui ? Et tout cela sans Cesser d'être aussi parfait socialiste que parfait républicain ? La con^ versation roula sur l'organisation du travail, la politique extérieure, la Constitution. M. Louis Bonaparte parla peu, m'écouta avec

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bienveillance et parut d'accord avec moi sur presque tout. Il n'était nullement ta dupe des calomnies répandues contre les socialistes; il blâma sans détours la politique du général Cavaignac, la suspension des journaux, l'état de siège; et cette armée des Alpes qui semblait dire à l'Italie levée pour son indépendance : « Mon cœur v€ut et ne veut pas ».

// trouvait on né plus ridicules, absurdes, les inventions financières de MM. Garnier-Pagès, Goudchaux et Duclerc qui, sous l'inspiration du Ccmité des finances, ne savaient répondre à toutes les demandés qu'on leur faisait d'organiser le crédit, que par h mot assignat et papier monnaie.

Je me souviens notamment qu'entre autres discours que je tins à mon illustre collègue, je lui dis que, dans le cas où il se porterait candidat à la présidence, il ferait sagement de déclarer qu'il n'entendait en aucune façon se prévaloir du senatus-consulte de 1804... M. Bonaparte répondit en protestant d'une manière générale contre les calomnies répandues sur son compté, mais sans s'expliquef d'une manière catégorique et formelle.

M. Louis Bonaparte sortit ensuite. En s'en allant, il dit à M. de Bassano, qui me le rapporta, qu'il était enchanté d'avoir fait ma connaissance ; que je valais mieux que ma réputation, et autres propos que le peuple appelle crûment de l'eau bénite de Cour. J'eusse préféré à ces compliments une bonne profession de foi républicaine.

Somm'C toute, nous eûmes lieu de croire, M. Joly, M. Schmélz et moi, que l'homme qui venait de poser devant nous n'avait plus rien de commun avec le conspirateur de Strasbourg et de Boulogne, et qu'il était possible que, comme la République avait péri autrefois par la main d'un Bonaparte, elle fût fondée de nos jours par la main d'un autre Bonaparte.

Pourtant Proudhon ajouté :

Personne, dans l'extrême-gauche pas plus que dans toute l'Assemblée nationale, n'avait de parti pris contre Bonaparte. Quant à moi, je laisse à mes lecteurs lé soin de juger si mes méfiances étaient fondées... Bonaparte eut à peine paru qu'il fut accaparé par les habiles... Je déclare que, si j'ai cru devoir l'attaquer avec quelque véhémence, ce n'est point que j'en voulusse à sa personne; c'était, si je puis ainsi dire, par raison d'Etat. Je voyais dans Louis Bonaparte un danger pour la République; la Constitution l'ayant fait responsable, je crus que le meilleur moyen de défendre la Constitution, contre lés empiétements de la Présidence, était dé faire sentir au Présiê^t k poids de sa responsaMlité.

C'est net. Dès le premier jour, Proudhon a noté sur son Carnet : Méfie-loi. Il a considéré Louis-Napoléon comme un danger pour la République.

La publication dé la lettré d'Emile de Girardin ayant provoqué plusieurs démentis de M. de Bassano, Proudhon met les choses au point dans une lettre du i6 juillet 1849.

Dans ce démenti, M. de Bassano avait dit : « Qui veut la fin veut les moyens : on ne s'allie pas avec les bêtes féroces, on les empoisonne. C'est pour cela que M. Louis Bonaparte a voulu voir M. Proudhon et M. Joly, père ».

Dès le début de sa lettre Proudhon rappelle à M. de Bassano qu'il avait inscrit sur son carnet le jour de la rencontre ce mot significatif : Méfie-toi. « Donc, ajouté-t-il, je n'étais pas tout à fait votre dupe ». Puis il répond à l'affirmation de Bassano que Louis Bonaparte n'aurait pas tenté, ce jour-là, vis-à-vis de Proudhon et de ses collègues de la Montagne, un acte de séduction :

Le 26 septembre, dit Proudhon, les Montagnards ne pouvaient rien, ni pour, ni contre l'admission de Louis Bonaparte comme représentant du peuple. Ainsi Louis Bonaparte n'a point sollicité des votes dont il n'avait nul besoin, et lés Montagnards ne lui en ont point vendu... J'ajoute que, s'il n'a pas été question d'un commerce de suffrages, il n'a pas été question davantage d'un sacrifice dé principes...

Bassano avait prétendu qu'en sortant Proudhon lui aurait dit : « Si Louis Bonaparte nous seconde, nous ferons le bonheur de la France et sa gloire sera plus grande encore que celle de son oncle... ». Proudhon répond qu'il ne se souvient pas d'avoir tenu ce propos : « Il résulte de votre témoignage, dit-il à E. de Bassano, que nous n'entendions point que ce fût à la Montagne et au socialisme de seconder Louis Bonaparte, mais bien à Louis Bonaparte de seconder la Montagne et le socialisme, ce qui est bien différent. »

Et c'était bien là en effet la pensée qui avait été celle de Proudhon en septembre 1848 :

Si Bonaparte nous seconde... En quoi Louis BonaparM pouvaitil nous seconder 7 ... J'avais fait avec éclat à la tribune une profession dé foi. Le public était saisi de mes idées sur la circulation et sur le crédit...

Vous ne croyez pas sans douté que j'eusse sacrifié 20 ans d'études et les principes qui seuls avaient fait ma réputation et mon succès, au sourire d'un candidat à la République ? Et en ce qui régarde la Montagne, parce qu'elle dépêchait un de ses membres à

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Louis Bonaparte, faut-il en conclure qu'elle fût prête à renier ses convictions ?

C'aurait été un suicide.

De quoi donc s'agissait-il ?■ Ce que voulait Louis Bonaparte, ce que voulaient les Montagnards et les socialistes en se rencontrant tous ensemble le 26 septembre, c'était dé se connaître, c'était de pressentir leurs intentions mutuelles, 'en un mot, de se juger. Per^ sonne de notre côté du moins, ne s'y est mépris; et si depuis 'fat eu quelque reproche à faire à Louis Bonaparte, c'a été uniquement d'avoir oublié les sentiments républicains et socialistes dont il m'avait semblé, ainsi qu'à M. Joly père, entendre l'expression dé sa bouche. Trouvez-vous donc, monsieur, que ce ne soit point assez pour un névéu d'empereur, ée jouer la comédie et faut-il que vous en fassiez encore un corrupteur de consciences ?

Je vous défie dé me citer le moindre fait qui vous autorise à donner à notre entrevue une autre signification.

Quelles conditions ont été faites ? Quel marché proposé ? Quelles transactions stipulées ? Quelles opinions rétractées ? Quels principes abandonnés ? Apportez donc une parole, un écrit, un geste, qui prouvé que cette scène de fourberie et dé mystification d'un côté, de vénalité et de courtisanerié de l'autre, ait existé ailleurs que dans votre folle imagination !

Proudhon termine sa lettre par une allusion humoristique à î 'oncle qui est un avertissement au neveu : « Napoléon avait aussi en premières noces, épousé la République. Au bout de quelques années il ne trouva plus qu'elle fût d'assez bonne maison. Il divorça. Il prit une archiduchesse; et mon père m'a toujours dit que cela ne lui avait pas porté bonheur. Un jour vint où l'inûdèle humilia son orgueil jusqu'à implorer le secours de ces vieux républicains qu'il avait trahis alors... Dieu garde de malheur Louis Bonaparte, les républicains de 1848 pourraient lui dire : Il est trop tard 1 ».

Proudhon avait raison d'écrire à M. de Bassano que le 26 Sf • tembre Louis-Napoléon ne pouvait avoir aucun doute sur le se de sa visite. Trois semaines avant cette visite, Proudhon avait publié, le 2 septembre, dans son journal Le Peuplé un manifeste :

En fondant Le Peuple, organe de la pensée ouvrière, nous venons constituer l'unité dès travailleurs en présence de l'anarchie des privilèges, poser l'idée révolutionnaire, l'idée progressive, en face des projets réactionnaires, des idées rétrogrades. La révolution dé février, qui devait satisfaire à tous les vœux du peuple trempés en

juillet (1830), n'est déjà plus comme celle de 1830, comme celle de 1789- 1792 qu'une étape dans la route de l'émancipation.

Le journal fondé par Proudhon est l'organe de la pensée ouvrière :

Toute notre science consiste à épier Us manifestations du peuple, à solliciter sa parole, à interpréter ses actes. Interroger le peuplé, c'est pour nous toute la philosophie, toute la politique.

Et le manifeste résume les revendications essentielles que Proudhon se donne pour mission de défendre :

i** Le travail comme droit et comme devoir.

De nos jours, sous ce régime de bancocratie ne travaille pas qui veut, même en payant... La civilisation étalée d'un pôle à l'autre; on se tuait d'abord parce qu'il n'y avait pas de loisirs pour tout le monde, et cela pouvait se comprendre; on se tue maintenant parce qu'il n'y a pas de travail pour tout le monde et cela ne se comprend plus.

2° La propriété, comme le travail, pour tout le monde :

C'est-à-dire, la libre disposition pour chacun dès fruits de son travail, de son industrie et dé son intelligence... Nous voulons la propriété moins l'usure, parce que l'usure est l'obstacle au développement de la production, à l'accroissement et à l'universalisation de la propriété.

3° La République comme formé de gouvernement et de Société.

Nous sommes les irréconciliables ennemis de la royauté, de tout ce qui y touche, de tout ce qui y ressemble.

C'était clair, et d'autres formules précisent encore les déclarations du manifeste :

Nous voulons la propriété, comme le travail, pour tout le monde, parce que la faculté dé produire est comme la faculté d'acquérir, infinie...

Et cette formule que nous dégageons du texte qui la suit.

Famille, travail, propriété, sans usure et san6 abus, en d'autres termes, gratuité du crédit, identité du travailleur et du capitaliste.

Famille, travail, propriété, sans usure et sans abus, en d'autres termes, gratuité du crédit, identité du travailleur et du capitaliste; hérédité des droits, non des privilèges, tels sont les éléments de notre droit public, de notre science sociale.

Or, la base économique dé la société ainsi modifiée, tout revit, tout change dans la société. Les causes de misère deviennent causes de richesse; les agents d'inégalité et d'antagonisme, agents d'harmonie et de fraternité. Sous le nouvel horizon, les idées, la philosophie s'élargissent et x reforment; la science et l'art pretif

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tient une autre signification, un autre style; la religion est expli" quée.

La France a montré, dans ces derniers temps, combien elle était religieuse, religieuse dans lé cœur et dans la raison. La religion, dans notre incomparable pays, est le ferment secret de tout ce qui a vie, autorité et durée. Les questions économiques, si vastes qu'elles se posent, ne suffisent pas à notre intelligence contemplative et pleine de tendresse, lés grands problèmes de philosophie noms laissent indifférents 'et tristes; Vidée pure ne peut nous ravir. Il faut à notre âme quelque chose de plus que lé nombre et la mesure, quelque chose au delà même de l'idée. Où sont, parmi nous, les matérialistes et les athées ? Nous avons regardé autour de nous, et nous né lès avons découverts que parmi ceux qui nous calomnient et nous persécutent. Voyez-vcus cet être froid et laid, subtil et souple comme le serpent, railleur, chiffreur, sans pudeur, qui, d'une voix argentine, conclut toujours aux mesurés impitoyables; qui ne veut pas du droit au travail; qui nous parle de la Providence, et qui adore la fatalité; qui ne voit dans la religion qu'un instrument de politique; dans la loi, qu'une convention; dans la Révolution, qu'un fait ! Cet homme-là, c'est un matérialiste, c'est un impie.

Oui, nous voulons la religion; mais que personne ne s'y trompe. La religion pour nous, n'est pas la symbolique; c'est le contenu, le mot dé la symbolique. Peur découvrir la vraie religion, il faut recommencer notre exégèse, montrer philosophiquement , à l'aidé de nouvelles données sociales, le surnaturalisme dans la nature, le Ciel dans la société. Dieu dans l'homme. C'est quand la civilisation nous apparaîtra comme une perpétuelle apocalypse et l'histoire CG'mme un miracle sans fin; quand, par la réforme de la société, le christianisme aura été élevé à sa deuxième puissance, que nous connaîtrons la religion. Alors aussi nos calomniateurs, arrachés à leurs mythes, sauront quel est notre Dieu, quelle est notre foi...

Nous voulons comme formé de gouvernement et de société, la République. Nous sommes les irréconciliables ennemis de la royauté, de tout ce qui y touche, de tout ce qui y ressemble. La royauté est une vieille fiction dont le sens est depuis longtemps connu, dont la restauration serait un outrage à la raison publique, à la dignité nationale. La royauté est le contraire de tout ce que nous voulons et que nous attendons de la République. La République est l'égalité coordonnée des fonctions et des personnes : la royauté n'en est que la hiérarchie et la subalternisation.

La République est V organisation du suffrage universel; avec la royauté, ce suffrage n'est qu'une loterie. Nous dirons plus tard ce que nous entendons par ces mots : organisation du suffrage universel.

Quelques jours après sa visite à Louis-Napoléon, Proudhon répétait les mêmes formules dans son projet de discours à l'Assemblée, projet du 4 octobre : il venait de déposer, puis de retirer un amendement à l'article 13 de la Constitution, ébauchant une organisation du travail.

Ce projet affirmait que la société doit poser constitutionnellément le travail comme contradictoire et antagoniste de la propriété; et que, grâce à la création d'une banque d'échangé tout propriétaire ou producteur, à quelque catégorie qu'il appartienne, seul ou associé, sera mis en rapport avec la masse entière dés autres propriétaires ou producteurs, de manière à pouvoir échanger avec eux, suivant les besoins, propriété contre propriété, capital contre capital, produit contre produit, sans passer par les opérations aléatoires de la vente et de l'achat.

Le 15 octobre 1848, au Banquet Poissonnière, présidé par Lamennais, Proudhon prononce le Toast à la Révolution (Lé Feuple, 17 octobre). Proudhon donne la définition de la Révolution et il justifie la qualification de socialiste qu'il ajoute à celle de démocrate, par opposition à celle des partisans de la République démocratique : « Les révolutions sont les manifestations successives de la justice dans l'Humanité. C'est pour cela que toute révolution a son point de départ dans une révolution antérieure. ,, A proprement parler, il n'y a pas eu plusieurs révolutions, il n'y a eu qu'une Révolution. La Révolution, il y a dix-huit siècles, s'appelait l'Evangile, la bonne nouvelle; sa devise : égalité de tous les hommes devant Dieu. Le christianisme créa le droit des gens, la fraternité des nations. Ces chrétiens, ces révolutionnaires firent la première et la plus grande des révolutions. Elle renouvela le monde. Seconde révolution, seconde manifestation de la justice : elle aussi rajeunit le monde : liberté de la Raison. La troisième révolution fût politique; elle s'appela le Contrat social. La Justice a sonné sa quatrième heure. Révolution de 1848, comment té nommes-tu ? Je me nomme le droit au travail. Quel est ton drapeau ? l'association. Ta devise ? l'égalité devant la Fortune. Où nous mènes-tu ? à la Fraternité ».

Dans ce même toast, Proudhon marque que la Révolution est devenue économique, parce qu'aujourd'hui le travail est à la dis-

crétion du capital : « La Révolution vous dit de changer cet ordre, c'est au capital à reconnaître la prépondérance du travail, à l'instrument de se mettre à la disposition de l'ouvrier. »

Le toast s'achève par ces mots : « Lé gouvernement suffira, je l'espère, à l'Assemblée nationale, à maintenir la forme républicaine, telle est au moins ma conviction. Mais le pouvoir révolutionnaire, il n'est pas dans le gouvernement, il n'est pas dans l'Assemblée nationale, il est en vous; le peuple seul, opérant sur lui-même sans intermédiaire, peut achever la révolution économique fondée en février ».

Proudhon n'était pas aussi rassuré qu'il le disait sur le pouvoir de l'Assemblée nationale de maintenir la formé républicaine. Trois jours après, le 18 octobre, parlant de Louis-Napoléon, il écrit dans son Carnet 7 : « Je régarde sa candidature, avec tout le peuple de Pari-, comme subreptice, clandestine ». Et, le même jour, dans le même Carnet 7, il énumère les questions d'une interpellation à adresser à Louis-Napoléon « sur ce qu'il entend et prétend enfin, et s'il veut escamoter une présidence ».

Le texte de la note des Carnets, au 18 octobre 1848, mérite d'être cité tout entier : îl révèle une admirable lucidité :

S'il prétend arriver à la Présidence par une intrigue et avant de s'être fait connaître ? S'il suppose que, n'ayant pas, pour titre dt candidature, une campagne d'Italie, un Campo-Pormio, et une campagne d'Egypte, ne suppose pas qu'il doive se faire connaître comme homme politique ? Si (il) ne fera pas de programmé ? Si sur les questions sociales (il) s'en tient à son opuscule sur la misère ? Si (il) pense réduire l'impôt, et dé combien et comment ? Si (il envisage) des réformes financières , lesquelles ? Est-ce que Bonaparte (n'a) pas de programme ? S'il croit à la possibilité de la paix, et sur quoi fondée ? Ses idées sur l'organisation judiciaire, le Conseil d'Etat ? la Haute Cour, la liberté de l'enseignement, les libertés communales et provinciales ?

Ce qu'il entend et prétend enfin. Si (il) veut escamoter une présidence ?

Je regarde sa candidature avec tout le peuple de Parts, comme subreptice, clandestine, sans cause, sans motifs et par suite comme devant être sans résultat et sans gloire pour la France et le grand nom de Napoléon.

Louis-Napoléon avait produit à l'Assemblée une impression des plu» médiocres, et Thiers avait dit de lui : « C'est un crétin que l'on mènera ». Pourtant, le 4 novembre 1848, par 739 voix con-

tre 30, la Constitution est votée et le pouvoir exécutif confié à un président de la République élu pour quatre ans au suffrage universel et jouissant de pouvoirs les plus étendus.

Parmi les trente protestataires, les seize démocrates-socialistes, dont Proudhon; celui-ci, le jour même du vote, explique le sien dans une lettre insérée au Moniteur : « Je suie convaincu que la Constitution, dont le premier acte sera de créer une présidence, avec ses prérogatives, ses ambitions, ses coupables espérances, sera plutôt un péril qu'une garantie pour la liberté ».

Proudhon précise le péril et les coupables espérances. Dans son Pamphlet sur la Présidence, il ridiculise Napoléon, cet écervelé, et son livre sur l'Extinction du Paupérisme : « Us disent de toi, que tu n'es qu'un crétin, un aventurier, un fou. Tu as fait la police et joué la comédie; tu as toute l'étoffe, à la férocité près, qui n'est plus de notre âge, des Néron et des Caligula. Viens, te disje, tu es l'homme qu'il nous faut. Viens mettre à la raison ces bourgeois. Viens prendre leur dernier enfant et leur dernier écu 1 Viens venger le, socialisme, le communisme, le cabetisme, le fouriérisme ! Viens, les apostats de tous les règnes sont là qui t'attendent, prêts à te faire litière de leurs consciences comme de leurs femmes. Il manquait une gloire au nom de Bonaparte. Viens terminer nos discordes en prenant nos libertés ! Viens consommer la honte du peuple français. Viens, viens, viens ! ».

Un texte tel que celui-là et sa publication à l'heure où Proudhon le fait paraître, exprime le courage de Proudhon et suffit à rendre ridicules les critiques qui l'ont accusé de complaisance à l'égard de Louis-Napoléon... Le « Viens terminer nos discordes en prenant nos libertés », était une formule fortement gravée qui résumait une des tristes leçons de l'expérience de 1848.

Comme il fallait s'y attendre, les républicains ne se mettent pas d'accord sur le candidat à opposer à Louis-Napoléon; et les socialistes opposent à Ledru-Rollin et à Cavaignac, Raspail. Le 15 novembre, le Peuple publie le Manifeste électoral des socialistes, dont un seul passage est à souligner : celui relatif aux compagnies ouvrières. Ce passage montre l'idée que Proudhon se faisait déjà d'une organisation économique fédérative. Ce fédéralisme économique est une application de sa conception pluraliste.

Nous ne voulons pas de l'exploitation par l'Etat des mines, des canaux, dés chemins de fer : c'tst toujours de la monarchie, toujours du salariat, nous voulons que les mines, lés canaux, les chemins dé fer soient remis à des associations ouvrières organisées dé-

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mocratiquement, travaillant sous la surveillance de l'Etat, aux conditions établies par l'Etat, sous leur propre responsabilité.

Nous voulons que ces associations soient des modèles proposés à l'agriculture, à l'industrie, au commerce, le premier noyau de cette vaste fédération de compagnies et de sociétés réunies dans lé lieu commun de la République démocratique et sociale.

Le 10 décembre, Louis-Napoléon est élu par 5.434.000 voix, contre 1.448.000 à Cavaignac et 36.930 à Raspail.

Le 15 décembre, paraissent dans le Peuple ces lignes : « Louis Bonaparte est condamné par le suffrage universel à achever la révolution de 1848... Socialiste ou traître, il n'y a pas pour lui de milieu ».

L'idée d'utiliser Bonaparte, parce que élu du suffrage universel, reparaît sous une autre forme dans la lettre adressée à Antoine Gauthier, le 18 décembre 1848. Proudhon écrit à celui-ci pour lui raconter l'incident de son duel avec Félix Pyat.

« Tu as raison sur un point : j'ai fait une grosse bêtise en mê battant en duel. Je n'en avais guère envie, je voulais battre en visière avec ce préjugé-là comme avec tant d'autres... Nous nous sommes tirés dessus Pyat et moi, comme deux bêtes, à vingt-cinq pas. J'aurais souhaité d'avoir une balle dans la cuisse ou le mollet pour me reposer six semaines. Il m'a paru que Pyat n'y entendait pas mieux que moi; nous nous sommes serrés la main... pour ne plus nous reparler ». Provoqué par Charles Delescluze, Proudhon refusera un second duel.

Et, dans cette lettre du 18 décembre, Proudhon écrit :

L'idée d'abolir l'intérêt dé l'argent et toute espèce de rente est aujourd'hui populaire; vingt écrivains propagent mes idées, et la propagande fait des progrès effrayants. Bientôt les cinq millions de voix données à Bonaparte crieront : A bas le Capital !... Révolutionnons, morbleu ! C'est le seul bien, la seule réalité de la vie.

J'espère bien que quarante-huit n'est qu'un premier acte, et que le petit Bonaparte nous fera voir du pays. En avant l

Pour comprendre le sens du passage cité, il faut rapprocher cette lettre à Antoine Gauthier de la lettre à Maguet du 26 décembre. Proudhon énumère les activités qui l'absorbent : reconstituer Le Peuple, traiter avec un bailleur de fonds qui va fournir le cautionnement dé 20.000 francs, rédiger un nouvel opuscule sur le crédit qui doit paraître dans Le Peuple, mais surtout fonder la Banque du Peuple (dont l'acte constitutif sera signé lé 31 janvier 1849, et qui sera liquidée en mars).

L'organisation du crédit et de la circulation, en cette fin de l'an-

née 1848, est donc l'idée qui occupe essentiellement son esprit.

C'est à la Banque du Peuple qu'il songe lorsque, le 27 décembre, il écrit à Emile de Girardin. Espérait-il trouver en lui à la fois le propagandiste dé l'idée et le commanditaire de l'entreprise ? Emile de Girardin l'avait invité à passer une soirée avec lui : « Me permëttéz-vous de vous dire que je serais plus heureux de causer affaires avec vous que d'aller me divertir dans votre charmante société ? Vous venez de faire un Président, peut-être plus; mais cela ne change pas le fond des choses; cela ne rend ni du travail aux ouvriers ni du crédit aux propriétaires, ni la confiance aux capitalistes, ni... Ce qui vient de se passer prouve votre force et votre influence. J'ignore pourquoi, père et parrain d'un Président de la République française, vous n'avez voulu accepter aucune fonction... Vous menez la petite bourgeoisie, la classé moyenne; j'ai acquis, à grand peine, à travers mille calomnies, quelque influence auprès des travailleurs. Ne pourrions-nous pas faire quelque chose pour notre pays ? Pour moi, je crois que le gouvernement ne sera ce qu'il doit être que quand nous aurons la sécurité dans l'économie politique et je crois que vous pouvez rendre d'immenses services, à cet égard... je ne puis vous remercier du Bonaparte; mais je brûle d'avoir à vous louer de quelque service — moins éclatant et plus réel — rendu au pays ».

Déjà peut-être, dans l'esprit de Proudhon, d'une façon inconsciente, un lien s'établit entre l'organisation de la Banque du Peuple et l'utilisation éventuelle de Louis Bonaparte en vue de généraliser lé système des banques d'échange. Ne pourrait-on persuader à Louis Bonaparte, puisqu'il est l'élu du suffrage populaire, de faire servir sa puissance à l'achèvement de la révolution de 1848 ? Ne pourrait-on transformer cet écervelé sentimental, l'auteur de l'Extinction du Paupérisme, en un socialiste de l'échange ? Bien que cette idée se glisse dans son esprit, il est certain que Proudhon l'écarté d'abord comme une illusion. Etant donné le caractère de l'individu et le danger que présente l'élection dont il vient d'être l'objet, peut-on mettre ce fantoche au service de la révolution ? Décidément non. Le 20 décembre 1848, Louis-Napoléon a prêté serment de fidélité à la Constitution. Le surlendemain, 22 décembre, dans son article du Peuple, Proudhon déclare que « la démocratie et le socialisme n'ont pas aujourd'hui de plus grand ennemi que Bonaparte ».

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En janvier, 1849, Proudhon organise la Banque du Peuplé, dont l'acte constitutif devait être passé devant notaire le 31 de ce même mois. Il se préoccupe de susciter, autour de l'institution nouvelle, une large publicité et plus particulièrement d'intéresser à la propagande de l'idée, Emile de Girardin. Rappelons que le 27 décembre 1848, Proudhon a proposé à celui-ci d'associer l'influence que chacun d'eux possède dans des milieux différents. « Vous menez la petite bourgeoisie, la classe moyenne; j'ai acquis à grand peine, à travers mille calomnies, quelque influence auprès des travailleurs... Pardon, monsieur, de ma patriotique indiscrétion. Je ne puis vous remercier du Bonaparte; mais je brûle d'avoir à vous louer de quelque service, moins éclatant et plus réel, rendu à notre pays. » Dans une lettre du 23 juirt 1849, Proudhon écrira à Emile de Girardin que « lé Peuple et la Presse peuvent et doivent former une alliance formidable et du moins marcher de concert; la position que je m'efforçais de faire prendre au premier dans ces derniers temps et que vous avez vousmême louée, en est une preuve. Du reste le temps de la politique à souvenirs et à grincements de dents est passé. Le champ paraît devoir rester libre aux hommes à idées. » Et, en effet, cédant aux pressantes sollicitations de Proudhon, Emile de Girardin consent au début à figurer parmi les fondateurs de la Banque du Peuple.

Mais les soucis du lancement de la Banque n'absorbent pas Proudhon et ne l'empêchent pas d'attaquer Louis-Napoléon Bonaparte avec vigueur. La verve dés articles publiés par le Peuple, les 26, 27 et 30 janvier 1849, fa-it de ceux-ci, les trois plus beaux pamphlets que Proudhon ait écrits contre le Prince Président. Ces trois articles supprimés dans les Mélanges, ont été publiés avec leurs titres : La Guerre, Le Président de la République est responsable, Première campagne de Louis Bonaparte; ils se trouvent en appendice dans le volume qui comprend les Confessions d'un Révolutionnaire, présentées par l'introduction de Daniel Halévy.

Bonaparte, élu de la réaction, instrument de la réaction, persan-' nification de la réaction, est en ce moment toute la réaction. On les croyait habiles, ces puissants réacteurs, coalisés de tous les déspotismes, tartufes de toutes les religions. Ils ont pris pour leur représentant, pour leur homme, l'intrigant d'Aremberg, le Pichrocole

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de Strasbourg, le César de Boulogne, le socialiste de Ham, le bâtard du suffrage universel.

Dignes aristocrates, estimables royalistes, honnêtes bourgeois, dévots chrétiens, valets ou polichinelles, pauvres roués, pauvres dupes ! C'est donc là que devaient aboutir ces combinaisons profondes qui devaient, par des transitions rapides et invincibles, métamorphoser la République de Février en la Monarchie de 1788 / Une mannequin et M. Râteau : c'est avec cela que vous avez cru jeter la paniqué parmi les révolutionnaires représentants de la République ! L'occasion n'a jamais été pour vous, aussi belle, la situation plus favorable, on vous reproche d'avoir fait d'e l'opposition à la candidature de ce fantôme d'Empereur. Quels sont donc parmi vous, ceux qui né s'en applaudissent ! Ah ! certes, si le peuple, comme le singe de la fable, prenant par mégarde le nom d'un mort pour un nom d'homme, avait élu l'ours Martin ou le bœuf Dagobert, si cet élu du suffrage universel vous ordonnait de faire comme lui et dé marcher à quatre pattes, vous croiriez-vous ténus d'obéir ? L'élection du 10 décembre, né l'cubliez pas, a été une surprise faite au pays; j'ai presque dit, un outrage à la raison nationale.

Le peuplé de Paris est le plus intelligent de tous les peuples. Hier, Louis Bonaparte, le chef couvert d'un chapeau à plumes, est venu, à la tête de son armée, présenter la bataille au peuple parisien. Il s'agissait pour lui, comme autrefois, à Austerlitz, pour Napoléon, de gagner ses éperons d'Empereur. Le plan stratégique était de remonter la Seine par les deux rives : on devait couper et fortifier les ponts, diviser l'émeute, opérer la jonction dés deux ailes au-dessus du pont d' Austerlitz... Le peuple a refusé le combat : cinq ou six cents blouses stationnaient près de l'Elysée national, attendant lé Président de la République. Aussitôt que parut Bonaparte, elles l'accueillirent aux cris de : « Vive la République ! Vive la Constitution ! Vive l'Assemblée nationale ! l'Amnistie ! A bas les Ministres ! » On rassemble 80.000 hommes. Léon Faucher termine sa proclamation par : « // faut que la victoire de l'ordre soit décisive et irrévocable... » Et Louis-Bonaparte, que faisait-il à cette revue ? Quel rôle allait-il jouer sur la place de la Concorde et sur les boulevards... Le complot du 29 janvier ne seraitil pas le troisième acte de ce drame tragi-comique qui a commencé à Strasbourg, qui s'est continué à Boulogne et qui finira à Charenton ?

Voici comment, dans les Carnets (le Carnet 7 va du 15 août

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1848 au i«' avril 1850), Proudhon commenta ks poursuites que suscitèrent les articles du Peuple sur La Responsabilité du président de la République.

Le gouvernement fait demander l'autorisation de me poursuivre pour délit d'attaque à la Constitution, attaque aux droits du président dé la République, première iniquité, double justice, l'une pour Lamennais, l'autre pour moi.

Une seule chose à me reprocher : j'ai soulevé la question de la responsabilité du Président. Or, depuis le 10 décembre 1848, je né cesse de défendre l'Assemblée. J'ai si bien réussi que le parti républicain n'a plus qu'un mot d'ordre : défendre, protéger V Assemblée nationale. Il y a loin de cet esprit à celui du 1$ mai 1848. Deux choses : attirer l'attention de la classe ouvrière sur les questions économiques, la détourner dé toute politique purement parlementaire ou idéologue; de plus, les engager à organiser sut eux-mêmes l'association, la garantie du travail et du crédit.

J'ai si bien réussi que, pendant un temps, une portion de lu pressé démocratique, inquiète sur leurs lendemains, m'accuse d'en' dormir le peuple et de le détourner de la voie révolutionnaire et que, d'un autre côté, je reçois des classes onivrières sollicitation sur sollicitation peur la fondation de la Banque du Peuple. C'est le fait démonstratif que je me propose d'opposer aux économistes qui nous gouvernent. La Banque du Peuple montrera qui a raison {d'eux ou de moi. Or, c'est là une guerre entre les économistes et les socialistes, guerre de plume, de chiffres, guerre toute pacifique assurément, mais qui se terminera par une catastrophe épouvantable, si l'on n'y prend garde, la démonstration de l'incapacité et de rignorance des prétendus économistes soit de l'Institut, ou de l'Université, ou du gouvernement, car si le socialisme découvre quelque chose, s'il avait raison sur un point, s'il réalisait quelque idéal, il s'ensuivrait que] les économistes ne savent rien, ce qu'il ne faut pas souffrir pour l'honneur de l'Académie.

Il semblait que la réaction voulait d'abord laisser toute latitude au socialisme de se produire : à présent qu'il parle de s'organiser sejd, sans lé{ secours du gouvernement, on veut étouffer ces tentatives, il le faut pour l'honney,r de la secte économiste.

Puis, revenant aux motifs des poursuites qu'on va exercer contre lui, Proudhon écrit :

Incitation à la haine dés citoyens : c'est-à-dire dés réacteurs, de ceux qui crient : « à bas la République ! Vive le Roi ! et vive l'Empereur t ».

Ok / sans doute, je ik hcs akme. pas, mm je n'ai quù foin

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d'exciter à les hdir : il suffit de montrer ce qu'ils sont et ce qu'ils veulent, et la haine, le mépris viennent tout seuls.

Attaque à la Constitution. Item aux droits que le, président tient dé la Constitution...

Hypocrisie impudente. Lé ministère me jette ses proprés délits. C'est lui qui viole la Constitution par la proposition Râteau, pat l'inviolabilité affectée dont il couvre le président et par la loi suf les clubs. Le gouvernement, incapable, n'imagine plus rien pour ramener la confiance, que de faire la guerre aux idées en proscri' vant Ies auteurs, les écrivains, les journalistes, tous ceux qui ne pensent pas comme lui...

Le 2 février 1849, Proudhon écrit à Maguet pour lui annoncer les poursuites dirigées contre lui : « Me voilà en duel politique avec le Bonaparte : notez que personne ne me donne tort. Au fond, personne n'estime ni ne pense à conserver le sujet... ». Le 15, il écrit à Maurice : : « J'ai ma nouvelle banque qui vient de commencer ses opérations en recueillant les souscriptions et adhésions. J'ai mes procès politiques pendants au nombre de cinq ou six... Hier, pour comble d'embarras, l'Assemblée nationale, après avoir entendu mes explications, a accordé l'autorisation de me poursuivre... Vous le voyez, ma vie est une lutte, une lutte atroce. J'ai cent lettres où l'on me menace de me fusiller, de m'éventrer, de m'empoisonner, de me pendre, et je vis toujours. Le mouvement en ma faveur semble déjà gagner la petite bourgeoisie, et cela fait trembler Le Constitutionnel. Mon journal est lu par deux cent mille lecteurs et, depuis ma réconciliation avec la Montagne, je suis soutenu par tous les journaux républicains de province, ce qui m'attache, par la communauté d'idées, plus d'un million de citoyens ».

Le 2 mars, il écrit à F... pour combattre son scepticisme : « Je n'ai pas provoqué la révolution de février; je voulais le progrès lent, mesuré, raisonnable, philosophique; les événements, la sottise des hommes, surtout ces bourgeois taquins et mitoyens dont vous faites partie, en ont disposé autrement. Je me suis promis qu'autant qu'il dépendrait de moi, le fruit de la révolution de février ne serait pas perdu... Je crois que le but que je me suis proposé sera atteint; dites tant qu'il vous plaira que la France ne veut pas des rouges : à quoi sert cela ? Comme s'il s'agissait de la volonté de la France 1 Comme si dans ce moment nous n'étions pas sous l'empire de la nécessité ? Le vieux monde se disloque : je vous défie, avec toute votre philosophie et votre vieille pratique, de le faire revivre. L'assiette de la société sera

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changée, prenez-en votre parti; ce n'est pas à vous qu'il appartient de vous faire réacteur, après avoir tant applaudi à la révolution de 89, qui, après tout, n'était que le premier acte de celle d'aujourd'hui ».

Le 8 mars, de Belgique, Proudhon écrit à Guillemin afin qu'il liquide la société de la Banque du Peuple. C'est qu'en effet, le 28 mars, pour ses articles, Proudhon est condamné par les Assises de la Seine à trois ans de prison et trois mille francs d'amende.

Proudhon part pour la Belgique, mais revient à Paris au commencement de juin et est arrêté en sortant de chez lui, le 7 juin. Et ce jour-là, de Sainte-Pélagie, il écrit à son ami Maurice : « Me voilà donc en sûreté pour un peu de temps. Je suis prisonnier, mais mon esprit est libre, aussi gai, aussi alerte que jamais. Je vais m'organiser pour travailler le plus possible et charmer les ennuis de la prison. Pour cela, il ne me faut pas moine que toutes les ressources de mon imagination, avec les luttes de la science et de la politique. Je tâcherai de ne pas rester au-dessous de mon passé et de me rendre de plus en plus digne de l'estime des honnêtes gens ».

Proudhon songe au bienfait de son emprisonnement pour ses créanciers : il songe au paiement de ses dettes et il calcule que Sainte-Pélagie lui permettra de faire des économies puisqu'il n'y dépensera que i fr. 50 par jour : « Si je ne me fais illusion, vos intérêts seront tout aussi bien sauvegardés, malgré l'accident qui m'arrive, que si j'étais en pleine liberté à Genève. La liberté d'un exilé est fort coûteuse, ses ressources sont bien précaires; la nouvelle situation qui m'est faite change tout cela ! Je perds seul au malheur qui m'arrive; je crois que mes créanciers y gagneront ».

Proudhon, dès cette lettre du 7 juin, pressent les événements : « La politique va bien mal. La Législative me semble imi vrai conciliabule d'énergumènes. Les départements nous ont envoyé cinq cents forcenés qui se croient conservateurs et qui exaspèrent la Montagne déjà trop disposée à s'échauffer. J'ai grand peur que les affaires ne se gâtent. »

^t se produit en effet la journée du 13 juin 1849. Bien qu'il ait prévu le danger, Proudhon est saisi par l'événement à tel point que ses pensées se succèdent dans son esprit comme les nuages à travers un ciel d'orage. Le 13 juin 1849, son Carnet reflète cette mobilité et ce désarroi : aussi en voulons-nous donner im assez long extrait ;

î6o PROUDHON

Carnet 7, 13 juin 1849 •

Protester contre la Théorie des majorités qui eet une forme de la dictature.

p. 125 : Nous n'avons pas voulu être constitutionnels ; nous ne sommes que des émeutiers.

Au crayon :

13 juin 1849 '• La Montagne, entraînée par la pression des journaux, des comités, des clubs, donne le signal de l'insurrection. Elle descend dans la rue, au nombre de soixante-quinze à quatre-vingt, elle n'est plus suivie ni par le peuple, ni par la garde nationale, ni par l'armée. L'armée, au contraire, se prononce contré.

Louis Bonaparte parcourt les boulevards, en maint endroit accueilli aux cris de Vive l'Empereur l

Huit représentants arrêtés, amenés à la Conciergerie.

Le 13 juin se termine comme le 15 mai et d'une façon encore plus calamiteuse.

A l'encre :

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