‹ ProudhonChapitre 3 sur 30 · Dévastation des bureaux du Peuplé · texte numérisé non relu

Dévastation des bureaux du Peuplé

Notre résurrection.

Bases de notre nouvelle politique :

La bourgeoisie mise en demeure de réaliser elle-même les promesses de la République et du socialisme.

La débâcle du 13 et la déroute des hurleurs. Nous reprenons notre position de parti légal et constitutionnel.

— La papauté perdue par la protection des bourgeois comme par l'intervention des démocrates rouges.

— Démonstration de la politique de légalité par les abus du pouvoir du gouvernement Barrot.

— Protester contre la théorie de l'omnipotence des majorités qui est une forme de la dictature.

— Réfuter la théorie Barrot. Faire servir en un mot les actes de l'état de siège à la justification du peuple et à l'horreur de la dictature.

— Répéter la théorie du pessimisme : les excès de la réaction nous font honte car nous les aurions peut-être imités. Ce que 'la victoire nous ■eût valu, la défait^e nous le donne : identité du résultat dans les guerres civiles.

— Se placer au point de vue de l'intérêt de la majorité pour attaquer la politique du pouvoir.

Et d'abord, kteaitifier nos intérêts avec lés siens.

FAMILLE ET RÉPUBLIQUE tôt

Rome. — On veut établir à Rome une République honnête dont le pape soit le président. Soit, acceptons cette république; telle que la bourgeoisie nous la fera; et tablons là-dessus.

13 juin 1849 Carnet 7, p. 127.

— Et les traités de 18 15 ? On ne les rétablira pas, sans doute ! On s'efforcera d'obtenir, pour notre peuple comme pour les Romains, des garanties! Soit encore : acceptons le peu qu'on nous offre. Que la politique se dessine vite, et tablons dessus.

— Qu'on nous donne ce qu'on voudra et rétablissons l'ordre. Nous ne prendrions pas la parole si les intérêts bourgeois

n'étaient solidaires avec les nôtres. C'est pour cela que nous reparaissons.

— Citer le discours de Victor Hugo sur le droit à l'existence. La bourgeoisie actuelle en demeure d'organiser la République

et le travail, d'oili je déduis le dilemme : ou elle reculera, c'est-àdire abolira la République, et les accu-sés du 15 mai justifiés; ou elle accomplira leur tâche, et encore justifiés.

La socialisme n'est pour rien dans l'affaire du 13 mai.

La question subsiste pour les vainqueurs comme pour les vaincus. Si O. Barrot se fait sincèrement républicain avec Dufaure nous le défendrons.

Attendre la première attaque des blancs pour le soutenir.

Le temps approche où j'aurai à défendre O. Barrot et Dufaure.

Au crayon:

Nous ranger en sérre-fik derrière la bourgeoisie républicaine. Moi seul je suis coupable, les autres n'ont pas su ce qu'ils faisaient.

Dans une lettre de la Conciergerie, au Procureur de la République, le 23 juin 1849, Proudhon demande à être réintégré dans la chambre qu'il a dû abandonner aux représentants arrêtée le 13 juin; il obtient qu'on lui rende ses livres, papiers et autres objets dont il a besoin pour se remettre au travail, « seul moyen de ne pas périr d'eimui et de consomption dans un cachot » : « Vous connaissez trop le prix de l'étude, sa puissance hygiénique et moralisante pour pouvoir prolonger la souffrance d'un homme à qui les habitudes de toute sa vie ont fait im besoin du travail et à qui sa retraite forcée le rend plus que jamais nécessaire ».

De cette retraite, Proudhon profite pour écrire : Les Confessions d'un Révolutionnaire, pour servir à l'histoire de la Révolution dé février. C'est à la Conciergerie, vers la mi-juillet, qu'il

i62 PROUDHON

commence le livre; il l'achève à Sainte-Pélagie où il est ramené le 28 septembre. De Sainte-Pélagie, en effet, il écrit le 11 octobre 1849 au docteur Maguet : « Ma brochure est terminée, je lis les épreuves... à Sainte-Pélagie, j'occupe, au pavillon dit des Princes, un salon au premier étage avec deux grandes fenêtres. Quand vous viendrez à Paris, je serai mieux à mon aise pour vous recevoir ». Et, le 20 octobre 1849, il écrira à Maurice afin de lui annoncer que Guillemin lui remettra Les Confessions d'un Révolutionnaire :

Je suis à Sainte-Pélagie à peu près aussi bien qu'on peut l'être en prison. J'occupe une chambre carrée d'environ cinq mètres de toute dimension, ayant deux fenêtres et vue sur la Pitié et le Jardin des Plantes. Je n'étais pas si bien logé à la rue Mazarine, même quand j'étais représentant. Je mange lé pain de la prison, qui est bon; je prends le bouillon du matin, deux fois gras et cinq fois maigre par semaine. Je me pourvois du surplus au restaurant. L' administration me fournit du vin à douze sous le litre, supérieur à celui des marchands de vin à i fr. 50 la bouteille. Je reçois mes visiteurs chez moi. J'ai obtenu la permission de recevoir brochures et journaux; j'ai fait venir tous mes bouquins : tout ce que je possède 'est comme moi, sous les verrous. Ce que je souhaite, malgré l'ennui de la captivité et l'incommodité physique et morale qui en est la suite, c'est de rester où je suis au moins dix-huit mois...

Proudhon devait rester en prison jusqu'au 4 juin 1852. Et, pendant ces trois années, l'existence ne devait pas être aussi douce que celle qu'il décrit dans ses lettres écrites de Sainte- Pélagie. Lé Peuple, qui avait disparu le 13 juin 1849, avait été remplacé, à partir du 30 septembre 1849, par La Voix du Peuple dont le premier numéro porte la date du i^"" octobre 1849. En janvier 1850, Im Voix du Peuple est saisie deux fois en trois semaines et Proudhon cité devant le juge d'instruction au sujet d'un article : Vive l'Empereur. Proudhon €st mis au secret. Grâce à l'intermédiaire de sa femme, Proudhon continue à écrire dans La Voix du Peuple. Proudhon est mis à la Conciergerie. En mars 1850, il écrit au préfet de police afin d'être transféré à Sainte-Pélagie, où « entouré d'amis, ayant pour ainsi dire à soigner, moraliser, instruire un petit troupeau et, pour ce qui regarde le matériel de la vie, logé bientôt dans cette partie de la prison qui a vue sur toui Paris, qui reçoit le meilleur air de tout le pays, que puis-je souhaiter de plus ?... ».

Lors de l'élection législative du 28 avril 1850, et bien qu'il

fût opposé à cette candidature, Proudhon laissa mettre le nom d'Eugène Sue, candidat socialiste, en tête de La Voix du Peuple. L'article du 19 avril a pour conséquence que Proudhon est trans-' féré à la citadelle de Doullens, et mis au séquestre, im gardien de planton à sa porte. Dans une protestation du 24 avril 1850 au préfet de police, il raconte qu'on lui défend d'échanger un mot avec les autres prisonniers; il demande ees livres et ses papiers. « Ma bibliothèque, très pauvre, se compose d'ouvrages de philosophie, théologie, économie politique, jurisprudence, liasse de vieux journaux... le directeur a cru devoir la saisir... ». On refuse l'autorisation de le voir à sa femme, à son frère qui a fait cent lieues pour venir à Doullens. Proudhon, toujours courageux, avoue pourtant à Pilhes et à Langlois : « Je tâche de m'étourdir, mais je suis dans une angoisse atroce. Ah ! si les hommes ne faisaient que se manger les uns les autres, comme on dit de certains animaux, je les estimerais encore; mais ils ont inventé le supplice, l'art de se faire souffrir sans se manger ».

Proudhon restera à Doullens jusqu'au 27 mai 1850.

Mme Proudhon, qui était à Doullens, logeait à l'hôtel des Quatre Fils Ajrmon. Le séquestre fut levé et Proudhon reçut ses amis de huit heures à quatre heures sous la surveillance d'un gardien. Et, le 12 mai 1850, il écrivait à Charles Edmond: « Tout bien considéré, je ne suis pas fâché d'avoir fait un tour à Doullens. Me voilà jeté dans la fosse aux ours avec Blanqui, Barbes, Raspail, les trois chimères démocratiques et sociales... Je vous montrerai tous ces hommes : l'un fanatique de bonne foi; l'autre démagogue et ambitieux, vulgaire; celui-ci à l'intelligence maladive, au cerveau un peu toqué (c'est encore la catégorie la plus nombreuse) ; celui-là jouant le bonhomme et au dedans ayant une conscience de renard; puis à côté du chef plus ou moins généreux et sournois, le subalterne avide et féroce; à côté du lion, le chacal... »

Devant la Cour d'assises de la Seine, Proudhon est acquitté. Et Proudhon est réintégré à la Conciergerie jusqu'en septembre 1851. Lorsqu'il revient à Sainte-Pélagie, le 15 septembre 185 1, il écrit à Pauthier : « Je suis actuellement près de ma jeune famille; j'ai une petite fille (née en novembre 1850); j'en attends bientôt une deuxième; cela me fait une nichée charmante ».

Proudhon, installé dans son ancienne chambre à Sainte-Pélagie, pouvait dîner tous les jours avec sa femme et, en octobre 1851 il avait trois jours de sortie par mois, ce qui lui permit d'être de sortie le jour même du 2 décembre.

i64 PROUDHON

Le Carnet j, qui s'étend du i^' décembre 1845 à septembre 1846 (158 pp.), comprend, à la date du i^'^ mai 1846, une suite de notes importantes dans lesquelles Proudhon développe ses idées sur l'amour et sur le mariage : elles éclairent ce que l'on peut appeler la morale sexuelle de Proudhon,

Ukomme qui ne s'attache à aucune réalité est le plus sot, le plus fourbe^ et le plus misérable des hommes. Tout devient accident pour lui; tout lui est non pas précisément indifférent, mais adventice.

En amour, le vœu de la nature est la perpétuité, l'indissolubilité de l'union. Il est de l'essence de notre nature de nous attacher à tout par la passion; ce principe est universel, 'nécessaire, inéluctable ; et c'est déjà un symptôme de maladie morale, quand l'individu se dégoûte par la jouissance, se détache par cela même qui devrait Ze retenir, la possession. Car ici, ou la variété sera communauté, ou elle, ne sera que passade; mais le .premier 'e^ impossible comme nous le verrons bientôt, le second y tend essentiellement, ne s'en distingue même pas puisque, dans le système^ de la variété en atnour, il répugnait de dire\ [quelle \est la limite dés variations, quelle est la mesure des amours.

Il y a dans le cœur de tout homme comme de \toute femme, tendance secrète à cette voltige : il le fallait pour que, le mariage fût comblé, puisque c'est par cet attrait que tout objet peut nous inspirer, que toutes lés unions sont possibles, chaque femme pouvant, à l'aide, de la raison et de l'éducation, convenir, originairement, à tout homm'e : les incompatibilités prétendues des caractères n'étant que les incompatibilités de la déraison.

Mais cette tendance indéfinie en elle-même comme cela est prouvé par le luxe polygame des tyrans d'Orient, doit être 'exprimée ou plutôt limitée par des bornes fixées par la raison, comme toutes les forces libres qui n'acquièrent de puissance ,que par ta limitation et la concentration. C'est donc une maxime très fausse de prétendre préparer la jeunesse à la stabilité conjugale par une jeunesse immodérée. Il faut que jeunesse se passe. Si cela est paru quelquefois arriver, c'est aux âmes énergiques que le désordre rebute d'abord et qui cherchent spontanément leur loi. Si l'âme est faible, cédant à l'instinct qui la pousse, ils deviennent bientôt incapable^ de réagir (pp. 49-50).

Femmes (p. 51). — Leur chasteté est toute négative : c'est une projection de l'âme virile à la manière de, l'adoration de Dieu...

La chasteté 'est une vertu dé l'homme, besoin, instinct ou loi qu'il fait résider dans l'objet qui lui en suggère l'exercice par un phénomène très familier à notre conscience.

La femme — cela 'est remarquable — n'attribué point de chasteté à l'homme, ne lui en fait pas un devoir, ne s'en soucie pas pour lui, paraît même (peinée) qu'il fût chaste. .

L'homme, au contraire, ce n'est point là une injustice, comme disent nos romanciers socialistes plus ignorants mille fois que les prêtres qu'ils accusent : c'est une loi de nature. La chasteté a son principe dans l'homme; elle ne tient qu'à lui, ne vient que de lui. La femme se laisse imposer la chasteté, l'accepte, fy soum'Ct sans réflexion, avec une sorte d'indifférence, avec la même docilité qu'elle se livré- à la volupté, capable de passer de l'tèrve à l'autre; et d'être tour à tour Vénus et Vierge mère !

Au fond et en général, la femme n'est ni chaste ni impudique : elle est ce que son m^ri voudra qu'elle soit (il y a pourtant là encore une certaine oscillation; l'équilibre entre les époux n'a pas toujours son centre de gravité au mêm'e point. Certains m-aris ont plus ou moins de force, de volonté, de connaissance; certaines fémm'cs réagissent sous l'impression maritale plus que d'autres — d'un époux à l'autre, il y a souvent entraînement réciproque; souvent celui qui croit gouverner l'autre est gouverné lui-même; tel n'est pas là le moindre sujet de triomphe pour les femmes comme de ridicule pour les maris).

La condition qui offre le plus de charmes, est quand le mari, sûr de son autorité, s'en dessaisit volontairement, et se fait conduire par sa femme, ayant toujours un œil ouvert sur ses démarches.

Malin qui croit être sûr de soi ? Qui ne se flatte^ comme ce sophiste, de posséder sans être possédé ?

Voulez-vous être tout à fait libre par la raison, l'imagination, l'industrie ? iVe vous mariez pas. Voulez-vous être aimant et libre {tout à la fois) en même temps ? Le plus sûr eet de vous marier. La question est de savoir si vous voulez, vous pouvez vous passer d'amour...

Un ancien disait : « Il est malheureux que nous ne puissions nous passer de femmes pour conserver la société ». // aurait dû dire : « Il est malheureux pour nous de ne pouvoir nous abstenir d'aimer. L'amour est chose mystiqtce, non raisonnée, incompréhensible même » (pp. 52-53).

i66 PROUDHON

Dans tous les pays, la sévérité pour les femmes est en raison de la licence accordée aux hommes. Voyez les peuples polygames. Moins l'homme réalise dé chasteté en lui-même, plus il 'en exige de sa femme. La femm'8 qui n'est à personne est bien -près d'être à tout le monde.

En octobre de la même année 1846. paraît le Système dès Contradictions économiques comprenant un chapitre intîtulé : la commimaiité eet incomoatible avec la famiHe...

Le ioiirnal L'Humanitaire s'étant prononcé nettement pour la communauté des femmes. Paul Cabet avait déclaré qu'il maintenait « provisoirement » le mariase et la famille, tandis que Constantin Pecqueur s'était prononcé nettement pour la monogamie. Proudhon entendait combattre non seulement l'opinion de L'Humanitaire, mais réfuter ^es théories saint-simonîennes et fouriéristes sur le mariage : « Pas-ons vite, écrit Proudhon, sur les constitutions des saint-simoniens. fouriéristes et autres pro=tîtués se faisant fort d'accorder l'amour libre avec la pudeur, la délicatesse, la spiritualité la phis pure. Triste illusion d'un sociali<îme abiect. dernier rêve de la crapule en délire. Donnez, oar l'inconstance, l'essor à la passion, atissitôt la chair tyrannise l'fsnrit: les amants ne sont plus l'un à l'autre qu'instruments de plaisir : à la fusion des cœurs succède le prurit des sens, et pour toute volupté, une friction; il n'est pas besoin, pour ju^er œs choses-là, d'avoir passé comme Saint-Simon, par les étamines de la Vénus populaire ».

Et Proudhon conclut : « Ou point de communauté, ou point de famiVe, partant point d'amovr : il faut en venir là ».

Cette conclusion e?t l'inévitable suite de toute la conception que Proudhon a de la persc.-nne et de la société. La famille est à ses veux l'élément organique des sociétés : couf)lr, famille, cité bii annaraîtront dans La Justice comme le? trois degré^ de la juridiction morale. Avec la famille, la personnalité de l'homme prend son caractère définitif et acquiert toute son éners;ie.

Les femmes n'aspirent à se marier que pour dévenir « souveraines d'un petit Etat qu'elles appellent leur ménage... » La communauté... est antipathique à la mère de famille. Entre la ménagère commune et la courtisane, la différence n'est que dans l'exnression : le même mot dans l'antiquité servait à désigner l'une et l'autre (Zonah, hébreux et Chald. Cabaretihe et femme pubîtnue).

Le programme révolutionnaire adressé aux électeurs de la Seinç nous permet de voir la forme que l'expérience de deux années

avaît donnée à ses idées d'octobre 1846 lorsque ce prop;ramme est publié danfi Le Représentant du Peuplé les 31 mai, i*' et 5 juin 1848, « La famille et la propriété marchent de front, appuyées l'une sur l'autre... Avec la propriété commence le rôle de la femme. Le ménage, cette chose tout idéale et que l'on s'efforce en vain de rendre ridicule, le ménage est le royaume dé la femme... Otez le ménage, ôtez cette pierre du foyer, centre d'attraction dés époux, il reste des couples, il n'y a plus de familles. Voyez dans les grandes villes, les classes ouvrières tomber peu à peu, par l'instabilité du domicile, par la pauvreté du ménage et le manque de propriété, dans le concubinage et la crapule... Pour moi, plus j'y pense et moins je puis me rendre compté, hors de la famille et du ménage, de la destinée de la femme. »

Et c'est à cet endroit de l'article du 31 mai qu'apparaît la fameuse formule si souvent citée par les auteurs qui ont fait allusion aux idées de Proudhon sur la femme, formule que lui ont si souvent reproché les féministes :

Courtisane ou ménagère {ménagère, dis- je, et non pas servante), je n'y vois pas de milieu : qu'a donc cetf'e alternative d'humiliant ? En quoi lé rôle de la femme, chargée de la conduite du ménage, de tctit ce qut.se rapporte à la consommation et à l'économie, est-il inférieur à celui de l'homme, dont la fonction propre est le commandement de Vatelîèr, c'ést-à-dire le gouvernement de la production et de l'échange.

La première partie de ce programme révolutionnaire publié le 31 mai 1848 est consacrée à la famille et elle s'achève ainsi :

La famille, est un progrès de l'humanité, comme l'industrie, l'art, la science, la morale, la philosophie. Elle s'élève de la communauté ou promiscuité dès sexes à une polygamie déjà exclusive; puis dé cette polygamie au mariage monogame , dont lés caractères fondamentaux, quoi qu'on dise et quoi qu'on fasse, sont la perpétuité et l'inviolabilité... La révolution de 1848 n'atteint donc pas la famille, ne peut pas l'atteindre. Toute son influence à cet égard consiste à procurer de plus en plus l'idéal dé la famille en réformant la base économique sur laquelle elk repose...

Lorsque, le 8 mare 184Q. Proudhon avait été condamné à trois ans dé prison, il avait trouvé la durée de la peine si longue qu'il s'était décidé à fuir et à s'installer en Belsique. Il rentre bientôt à Paris où il se cache dans un hôtel meublé de la sare du Nord. Il reste en contact avec ses amis qui s'étonnent qu'il soit revenu. A la question que lui pose, à ce sujet, Darimon, Proudhon dorme

i68 PROUDHON

d'abord une première réponse : « J'avais besoin d'être là pour surveiller la liquidation dé la Banque du Peuple; si je n'avais pas dirigé la procédure, j'aurais été déclaré banqueroutier... — Mais, aujourd'hui que tout est terminé, pourquoi ne repartez-vous pas ? • — Et la politique à suivre, la Constitution à défendre, les Montagnards à contenir. — Si vos articles venaient de Bruxelles, ils rendraient d'aussi bons services et vous ne seriez pas à tout instant en danger d'être arrêté ». En fait, il y avait une autre raison; ainsi qu'il le raconte dans ses Souvenirs, Darimon, en allant voir Proudhon, avait rencontré une jeune fille escortée de sa mère : « La présence d'une femme à mon foyer, finit par lui avouer Proudhon, m'est devenue nécessaire; sans cela je tournerai à l'anthropophagie. Je suis revenu à Paris pour réaliser ce projet que je caresse depuis deux ans ».

Depuis deux ans, rappelons-nous la lettre que le 4 juin 1847 Proudhon adressait à Bergmann : il avait passé tout le mois de janvier 1847 à Besançon et à Burgille. Proudhon écrivait alors : « J'ai cru un moment que j'allais enterrer la pauvre vieille; cela m'a causé beaucoup d'inquiétude et m'a fait voir combien, après cette mort, j'allais me trouver seul au monde, et sans affection ». Il y avait justement deux ans de cela; et l'on peut croire que, dès cette époque. Proudhon avait songé au mariage; et, lorsque, le 17 décembre 1847, sa mère meurt à Burgille, il avait écrit à Maurice : « Me voilà seul, passablement désaffectionné, désillusionné, dégoûté. » Proudhon n'oublie pas qu'il lui doit tout et il écrit : « Je souhaite, si je me marie jamais, d'aimer autant ma femme que j'ai aimé ma mère ». En se mariant, il veut être père et conserver auprès de soi une image de la simplicité et de la modestie maternelles. C'est également cette image dé sa mère qui le guide dans son choix, lorsqu'il épouse à Sainte-Pélagie, en décembre 1849, Mlle Euphrasie Piégard, dont il parle ainsi à Tissot (le 28 octobre 1851) :

J'ai épousé, à quarante et un ans, une simple ouvrière parisienne, sans fortune, mais de mœurs sévères et d\n dévouement parfait; quant à l'éducation, elle est passementièré, du resté aussi peu bas bleu que cordon bleu. Elle a quatorze ans dé moins qut, moi.

C'était une résolution arrêtée chez moi dès avant les événements de février; mon arrestation n'ayant pas pu changer les sentiments de la }mne personne, j'ai exécuté en prison ma promesse. Elit demeure vis-à-vis dé moi {9, rue de la Fontaine) ; et, de ma fenêtre, je puis la voir à toute heure du jour ainsi que ma petite fille

{nèè en octobre 1850). Nous dînons ensemble tous les jours, bien 'entendu dans V établissement. J'ai, à l'heure qu'il est, trois jours de sortie par mois.

J'ai fait ce mariage avec préméditation, sans passion, pour être à mon tour -père de famille, vivre ma vie tout entière, et conserver auprès de moi, dans le tourbillon où je me trouve lancé, une image de la simplicité et de la modestie maternelles.

Il me semble, sauf expérience ultérieure, que je me trouve bien de mon choix. Ma femme pourrait être plus instruite, que je ne lé trouverais point du font mauvais; mais cela n'a dépendu ni d'elle ni de moi. Le travail et la peine lui ont donné, en revan^ che, un bon sens qui a son prix...

Proudhon écrira encore à Pilhes, le 28 juillet 1860 : « Une femme est un ange pour un homme, souvenez-vous de ce que je vous ai dit : j'ai gagné au mariage de travailler une fois de plus que je ne faisais dans le célibat ». C'était là, pour un homme comme Proudhon, le plus bel éloge qu'il pût faire de sa femme; il a une compagne qui lui rappelle l'image de sa mère.

Proudhon s'était marié pour être père de famille. Aussi ne nous étonnerons-nous pas qu'il écrive à son ami Bergmanni sa joie d'être père :

J'ai épousé une jeune et pauvre ouvrière, non par passion — Proudhon tient à ce que Bergmann ne se méprenne pas sur sotï sentiment, et il ajoute : tu conçois sans peine de quelle nature sont mes passions — mais par sympathie pour sa position, par estime pour sa personne, parce que, ma mère morte, je m'C trouvais sans famille; parce que, lé croirais-tu, à défaut d'amour, j'avais la fantaisie du ménage et de la paternité ! Je n'ai pas fait d'autres réflexions.

Depuis quatre ans, la reconnaissance de ma femme m'a valu trois petites filles, blondes et vermeilles, que leur mère a nourries elle-même et dont l'existence remplit aujourd'hui presque toute mon âme.

Pas la moindre exagération dans l'expression de son sentiment paternel : ses filles sont pour Proudhon : presque toute son âme. Aussi est-il en droit d'ajouter :

Qu'en me dis'e tant qu'on voudra que je me suis conduit avec imprudence ; qu'il ne suffit pas de mettre au monde des enfants, qu'il faut lès élever, les doter; ce qui est sûr, c'est que la paternité a comblé en moi un vide immense; qu'elle m'a donné un lest qui me manquait et un ressort que je né me suis jamais connu. Je

regrette de n'avoir pas été, en 48, père de famille depuis au moins cinq ou six ans !

Le 30 janvier 1852, Proudhon notait dans ses Carnets :

Famille. Je me surprends chaque jour, à chaque heure, à m'occuper de mes enfants ccmmè un jeune homme s'occupe de sa mattresse. C'est, avec la différence des amours, exactement la même chose.

J'ai là ma petite Catherine, âgée de ouinze mois et douze jours, qui ne sort pas plus dé ma cervelle que M. et C. et S., en sortaient il y a vingt et vingt-cinq ans. Si cet enfant pouvait parler, il me commanderait.

Horreur sur le ■Parricide. C'est vraiment le plus grand dés crimes. Il faut être père pour aimer dignement son père; à cet amour si Profond, si sûr. si gratuit, tel enfin que je n'y connais pas une infidélité, si un fils répond par l'outrage et le meurtre, je ne connais pas de supplice assez grand pour en effacer le souvenir.

O ! ma mère, combien je suis heureux d'avoir donné ton nom à ma première fille ! Elle te rappelle à ma mémoire; elle t'aimera, je te le jure, ie la tuerais plutôt f

Cet amour de la famille me rend la vie normale, limpide, facile, libre, élevée au-dessus dé toutes les appréhensions et de la mort même. Eh ! mes enfants, que puis-je vous souhaiter de plws beau auê mon nom sans tache. Et vous, que pouvez-vous m'offrir de Uus précieux, en témoignage de votre reconnaissance, que de le transmettre pur et honnête à vos descendants.

Qu'ils sont bêtes ceux qui discutent la famille 'et veulent mettre les enfants sous la sauvegarde de l'Etat. L'Etat, je dis comme sous LoMs XIV, l'Etat, c'est moi ! Et malheur à celui oui, malgré moi, touchera à mes enfants. Faire des enfants, les élever, c'est se rendre la mort douce et heureuse; pue me fait de mciirir s'ils vivent, si je leur laisse quelque chose qui leur aide à vivre et les fasse bons et heureux. La mort ! pour un père de famille, c'est le toast h la fin du bannuet, c'est la couronne ajyrès la lutte, c'est 7n chanson après le bal. Il fallait être moine célibataire, séauèstré du monde, de la vie, de la famille, pour s'occuper de la bonne mort. La mort est bonne, quand on aime et qu'on laisse des survivants qui vous aiment. Capucins imbéciles, quittez votre fror, et, nu Jiru de violer les filles et les femmes, faites des familles f Impurs, lâches, cyniques, satyres.

Qu'est-ce que la fraternité a de grand, d côté des affections de famille ! Mais, que dis-je ? Hélas, ils avaient compris la famille ceux qui en avaient fait la base de la patrie, et qui prônèrent la

fraternité. Frhres, ont ! et pères, et mères, et fils, et oncles, et tantes et neveux et nièces et ccnsins, et cousines 2t liés par tous les liens spirituels, temporels, charnels que lé cœur peut concevoir. Voilà la République ! D^s brigands, des assassins l'ont violée /

Ce long passage est d'une extrême importance : Par sa date d'abord : il est écrit huit semaines à peine après le coup d'Etat et il est encore tout vibrant de; colère.

Cette note témoigne de la violence des sentiments de Proudhon : même à l'heure où ses sentiments sont les plus passionnés ou les plus douloureux, ils atteignent rarement à une telle violence. C'est qu'au moment où il inscrit cette note dans ses Carnets, Proudhon a été touché au vif. Une harmonie apparaît dans cette note entre la dévotion à la Famille et celle qu'il porte à la République.

Et de cette note, pour en comprendre toute la portée, il faut rapprocher cette autre, citée plus haut, à propos du mariage : bien des gens reculent devant la théorie du mariage... Cette justice semble trop sévère... Cependant loin de là, point de famille, point de cité, point de République ! Proudhon compare ici encore le sentiment sur lequel se fonde la famille à celui sur lequel il voudrait voir fondée la République. Il a mêm.e exigence et réclame du citoyen comme du père de famille la même austérité de mœurs — car pour lui l'un et l'autre, lé père et le citoyen sont mœurs — car pour lui l'un et l'autre, le père et lé citoyen, sont^ la famille sont également fraternels; ils sont l'incarnation de cette République rêvée par 48, une République destinée à exalter le courage et la fierté de ses fidèles.

Cette fierté et ce courage républicains qui animaient Proudhon sont des sentiments qui se sont prolongés jusau'à notre temps; et l'écho s'en retrouve, le 24 février 1946, dans les paroles de Georges Lefebvre : « Faisons un vœu : que par leur présence vivante les républicains de 48 et leurs descendants des premières années de la Troisième République nous enseignent à rester dignes d'eux dans notre existence et dans nos actes. »

Page 1