Création dé l'impôt sur le capital
En deux mots, révolution radicale dans la banque, /'impôt, le culte, la justice, radministration, Tarmée.
Quanid il n'y aura plus ni financiers, ni fiscaux, ni prêtres, ni juges, ni bureaucratie, ni soldats, ce sera fait.
Epuration dans les travaux publics. Réforme dans le tarif des douanes. Alliances offensives et défensives, industrielles et commerciales avec Belgique, Suisse, Bade, Prusse rhénane et Piémont, c'est-à-idire révolution partout. Reconnaissance dé la République rhénane.
En novembre 185 1, Louis-Napoléon propose l'abrogation de la loi électorale du 31 mai 1850 et le retour au suffrage universel. Il veut paraître plus démocrate que l'Assemblée. Par 355 voix contre 348, l'Assemblée repousse le projet.
L'Assemblée, cette fois, résiste; mais l'Assemblée est isolée du pays, sans force morale, déconsidérée par ses divisions, ses oscillations, sa faiblesse. Rien ne montre mieux le discrédit de l'Assemblée que la note que Proudhon inscrit dans ses Carnets, le 23 novembre 185 1, et la lettre que, le même jour, il écrit à Charles Edmond.
Le Carnet ç comprend les notes de Proudhon du i" mars 1851 au 9 novembre 1852. Le général Le Flô, questeur, avait voulu conférer au président de l'Assemblée le droit de faire réquisitionner la troupe pour défendre les députés. Le 17 novembre 1851, l'Assemblée avait rejeté la proposition Le Flô, et Michel de Bourges
s'était écrié : « Il n'y a pas de danger, et j'ajoute que, s'il y avait un danger, il y a une sentinelle invisible qui nous protège : c'est le peuple »,
Le 23 novembre, Proudhon écrit dans ses Carnets :
On m'informe de Londres que tous se sont prononcés contré h vote du ly novembre, c'est-à-dire en faveur du projet des questeurs... On ajoute que L.-R. (Lédru-Rollin) , dans un discours très récent, a jeté l'anathème au socialisme, qu'il a déclaré se séparer de toutes les écoles. Donc, expliquer au peuple que l'insurrection a, pour but la révolution socialiste, et non pas seulement la révolution politique. Pas d'équivoque, et que l'on s'entende...
Ombres de représentants, ombres d'hommes qu'on fait fuir tour à tcur en leur montrant tantôt l'ombre d'un dictateur, tantôt l'ombre d'un Empereur ! Et qui, peu à peu, par imbécillité de poltrons nous acculent entre une Saint- Barthélémy et un 2 Septembre l Voilà l'option ! Prenez, disait Vergniaud, voici du sang et des cadavres !... Blancs et rouges s'entendent admirablement pour cela ! Qui donc est le maître ici ?...
Avec le vote du ly novembre, la Montagne tenait en respect la droite par l'impuissance, l'Elysée par la Constitution et la loi. A présent, elle quitte cette position sur l'ordre de Londres, €t pour mieux empêcher une concurrencé à L.-R. On livre tout à la droite, la force et la loi '...
Considérants : Point de vue de la signification à donner à l'insurrection ? ^
Est-ce le socialisme ?■ ou le non-socialisme ?
La Révolution sociale est-elle abandonnée ? Souffrira-t-on un nouvel escamotage ?
Choisira-t-on enfin des hommes nouveaux de toute école ou bien se livrera-t-on aux théoriciens politiques dégommés en 48 ?
L'Elysée est à bas, oui, 'et cela fera grand plaisir aux chercheurs dé présidence; mais légitimistes et orléanistes ralliés sont debout, maîtres de deux pouvoirs ! Quel beau coup !...
Et c'est pour l'ambition, la vanité, l'impatience de quelques hommes, qu'on jette une nation dans cette extrémité l Honte !
Toujours dans les Carnets :
Le 23 novembre 185 1... Interpeller...
Qu'on sache enfin qui mène la démocratie. Interpeller Michel et autres, et savoir si le peupk lés a choisis pour ses conseils ou pour ses complaisants ? S'ils sont là pour flatter les instincts aveugles et désordonnés des masses, ou pour les guérir, si en attendant que l'éducation ait réfait le peuple et les idées, la démocratie socialiste
signifie instruction et bien-être du prolétariat ou bien flagornerie du prolétariat.
Pour moi, je ne l'entends pas ainsi : je déclare que, si je suis dévoué à la classe malheureuse, je ne suis ni son complaisant , ni son jouet, ni son esclave; je me regarde comme l'un de ses tuteurs, et je tâche de l'éclairer <et de l'instruire. Si elle n'a pas besoin de mes services, alors je me retire; écoutons ce qu'elle va dire. Parle, peuplé; parlez, prolétaires. '
Mon but, très clair : Je crois, je le dis sans gène, qu'aucun prO' grès n'est possible, tant qu'il restera quelque chose de l'ancien parti démocratique et des viéilks bandes républicaines. J'ai dé nombreuses preuves de mauvaise volonté et d'incapacité...
En résumé, cette situation forcée est le résultat du machiavé" Usme dts partis extrêmes : blanc, rouge, noir, violet, que veut lo peuple ? Que dit-il de cela ? Et, des deux côtés, aucune résolution spontanée; les uns vont chercher leur inspiration à Rome, sous les jupes des cardinaux, les autres, dans Us tavernes des proscrits. Dévoiler cette situation au pays : signaler le crime des représentants, sans exception; accuser Montagne et majorité; et faire appel à la méfiance du pays contre les mandataires de toutes les couleurs qu'il s'est donné.
Le 29 novembre, Proudhon reçoit à Sainte-Pélagie, la visite de Michelet, et le 30 novembre, qui est un dimanche, il est de sortie; au retour de sa promenade, il écrit : « Hier, la gauche laisse pour la troisième fois échapper l'occasion dé revoir la loi du 31 mai (1850). Elle laisse repousser un amendement qui ramène le domicile à un an. Ainsi, elle nous accule volontairement à la guerre civile. Ce n'est pas tout. Après avoir repoussé, le 17, la proposition des questeurs, elle s'apprête à revenir sur son vote à l'occasion de la loi de responsabilité, pendant que la majorité qui soutenait ladite proposition, revient sur son hostilité et se raccommode avec le président que la Montagne rejette ». Proudhon reprend avec plus de force encore ces réflexions et ces critiques contre la Législative, dans la lettre qu'il écrit le 25 novembre à Charles Edmond :
La nation française entretient à 25 francs par jour et par tête, sans compter une foule d'autres frais, 750 représentants ou mandataires chargés de débrouiller et arranger à l'amiable ses intérêts les plus précieux; de maintenir la paix et, autant du inoins que faire se peut dans l'état actuel de nos préjugés, de protéger la liberté de chacun.
Que font ces 750 représentants, fondés de pouvoir, agents (/«
confiance ?■ Ils s'arrangent si bien, ils comprennent tellement leur mandat que d'ici à trois mois il est à peu près inévitable que nous nous entr' égorgions tous les uns les autres. Et pourquoi ? Je défie personne de le dire ou plutôt d'oser l'avouer.
D'un côté, il y a les bonapartistes qui disent au président : Ne vous en allez pas; restez, vous serez réélu; le peuple vous fera passer envers et contre tous.
D'autre part, voici orléanistes et légitimistes qui ne veulent pas de la République, ni de M. Bonaparte et prétendent faire arriver un homme à eux, avec lequel on opérera une belle et bonne restauration et l'on exploitera à nouveau cette bonne vache à lait que nous appelons le pays.
Puis, enfin, les Montagnards, qui jettent féu et flammes, attisés sans cesse par les souffles de Londres, font les crânes et né cessent d'insinuer aux citoyens qu'il faut en finir par l'insurrection.
Qu'auraient-ils cependant à faire les uns et les autres ?
Les uns obéir à la Constitution; les autres, réconnaître le droit électoral, les troisièmes, de ne pas faire autant les bravaches et de montrer un peu plus de bon sens et dé capacité; tous de céder quelque chose et de montrer au peuple, par leur désir dé concession mutuelle et d'arrangement que, si la représentation né peut venir à bout de mieux faire, ce n'est pas manque de bonne volonté, c'est tout simplement faute de lumières.
Dans ce système, la loi ne serait plus qu'une transaction respectable à tous jusqu'à révision et révocation.
C'est ce qui aurait immanquablement lieu si chaque député, reconnu par les autres, était considéré comme le représentant d'un intérêt légitimé, ainsi que cela arrive dans toute assemblée générale de commerce 'et d'industrie.
Mais voyez : En fait de politique, il y a une idée qui gât>e tcut: c'est l'autorité.
L'autorité, c'est le plein pouvoir sur lés personnes et lès fortunes; l'autorité, c'est le droit de faire marcher les autres à sa guise; l'autorité, c'est le droit d'imposer des opinions, dés croyances, etc..
A qui appartiendra l'autorité ? Voilà ce dont il s'agit.
Quand deux industriels plaident, ils se choisissent des arbitres qui discutent à leur place et arrivent à un arrangement ; mais il s'agit du peuple, et qu'au lieu d'affaires, il y aille de l'autorité, ce n'est plus arbitrage, c'est le combat des Horaces 'et des Curiacés. Lés te-
présentants du peuple, ne sont plus des mandataires, ce sont des gladiateurs...
Ainsi, lés 23, 25 et 30 novembre 185 1, tel est l'état d'esprit de Proudhon. Les notes de ses Carnets, comme la lettre à Charles Edmond, résument les idées et les sentiments qui ont été constante, chez lui, depuis l'échec dé la Révolution de 1848 et la réunion de l'Assemblée nationale; on peut ramener ses sentiments à :
1° La prévifion du coup d'Etat de décembre 1851 et d'un dessein deviné dès décembre 1848; et
2" L'hostilité contre lés Montagnards jacobins, hostilité qui s'explique par l'es fautes et les faiblesses de ceux-ci.
Ses idées :
1° A la réforme de la circulation et du crédit et à la prééminence de l'économique sur le politique.
2° A sa conception politique du gouvernement ou plutôt de la réduction du gouvernement au strict minimum. Ceci s'explique non seulement par son idée d'une société fondée sur lé libre contrat; mais aussi par son expérience de la société française qu'il sent affaiblie parce que dominée et divisée par dés passions politiques qui ont plus souvent pour mobiles les ambitions et lés intérêts particuliers que les idées et la conception de l'intérêt général. Et c'est là, seilon nous, l'une des vues justes et pénétrantes de Proudhon que cette vision de la société française. Il a senti Le danger de cette disposition vers laquelle le Français moyen n'est que trop souvemt entraîné : le double souci d'avoir son opinion à lui, d'où émiettement des tendances, et d'avoir raison contre les autres; ainsi un faux amour-propre persiste chez des personnes que ne domine ni l'ambition, ni l'intérêt.
Eniîn, Proudhon a vu la con-séquencë qu'il exprime fortement en écrivant : « Les réprésentants du peuple ne sont plus des mandataires, ce sont des gladiateurs ».
Le 2 décembre, au matin, Proudhon note dans ses Carnets :
Marche à suivre pour empêcher le conflit :
1° L'Elysée propose le rappel de la loi du ^i mai, la Montagne appuie;
2° L'Elysée repousse la proposition des questeurs, la Montagne le suit;
3° L'Elysée ne vote pas sur la loi municipale, la Montagne l'imité;
4° L'Elysée recommande à ses amis de s'abstenir aux élections dé Paris, la Montagne fait ée même;
5° L'Elysée re proposer a le rappel de la loi du ^i mai, la Montagne suivra;
6° L'Elysée proposera l'abolition de l'impôt sur les boissons, la Montagne appuiera; donc tous d'accord.
A 10 heures, il note :
Le bruit se répand que des placards sont affichés partout dans Paris au nom du Président de la République, portant :
1° Dissolution par le Président de l'Assemblée nationale;
2° Restauration du suffrage universel;
3° Convocation du peuple dans les comices pour le 14 décembre à l'effet de dire par oui ou par non si l'on accepté Louis Bonaparte pour dix ans encore, etc..
Aussitôt 'fat demandé à user de l'autorisation de sortie dont je suis pourvu...
Et c'est ainsi que Proudhon se trouvant, le 2 décembre, circuler à travers Paris, rencontre successivement lé sculpteur Antoine Etex, puis, après avoir manqué Emile de Girardin, Victor Hugo.
Antoine Etex, dans ses Souvenirs d'un artiste, raconte que :
Rué Soufflot, nous rencontrâmes Proudhon, en redingote verte, la canne à la main, qui descendait de Sainte-Pélagie, cm il était en prison. Nous allâmes à l'Hôtel dé Ville. Proudhon était monté avec nous.
Avant de pousser ce dernier plus loin dans l'aventure, je le prévins que nous allions peut-être nous faire tuer. Il me répondît : « J'appartiens à la Révolution ! •»
Proudhon et Etex se séparent à la Bastille; et c'est sans doute à ce moment que Proudhon prit un cabriolet de place et passa chez Emile de Girardin qu'il ne rencontra d'ailleurs pas :
J'ai donc parcouru la capitale et observé la population. Les physionomies étaient mornes, toutes lEs consciences bouleversées. Le fait est que, tout en ne comptant aucunement sur la bonne foi et sur la prudence du Président, on né s'attendait pas qu'il osât risquer un pareil crimT. Le calme a pourtant été maintenu dans Paris pour toute la journée et le soir encore on se promenait en échangeant à peine quelques réflexions.
Quelques représentants montâ^ards s'étaient réunis 2, quai d^ ^Temmap-'S. Tls décident de former un comité de résistant; sachant que, parmi eux, se trouve Victor Hugo, Proudhon lui fait dire qu'il désire avoir avec lui un entretien. Victor Hugo raconte cet entretien dans VHistoire d'un crime :
Chose qu'on ne peut s'empêcher de souligner, h 2 décembre, Proudhon était régulièrement déténu en vertu d'une condamna'
tion, et, au moment même où l'on faisait entrer illégalement en prison les représentants inviolables, on en laissait sortir Prcudhon qu'on pouvait y garder légalement. Proudhon avait profité de cette mise en liberté pour venir nous trouver.
Je connaissais Proudhon pour l'avoir vu à la Conciergerie où étaient enfermés mes deux fils, et Auguste Vacquerié et Paul Mew rioe, mes deux illustrés amis et ces vaillants écrivains, Louis Jourdan, Erdan, Suchet; je ne pouvais m' empêcher dé songer que, certes, ce jour-là on n'eût laissé sortir aucun de ces hommes-là.
Cependant, Xavier Durrieu më parla à l'orëîllé.
— Je quitte Proudhon, me dit-il, il voudrait vous voir. Il vous attend en bas, tout près, à l'entrée de la place, vous le trouvères accoudé au parapet sur le canal.
— J'y vais, lui dis-jê.
Je descendis.
Je trouvai, en effet, à l'endroit indiqué, Proudhon pensif, les deux coudes appuyés sur le parapet. Il avait ce chapeau à larges bords avec lequel je l'avais souvent vu sfe promener à grands pas^ seul, dans la cour de la Conciergerie.
J'allai à lui.
— Vous voulez me parler ? lui dis-je.
— Oui.
Et il me serra la main.
Le coin où nous étions était solitaire. Nous avions à gauche la place de la Bastilh profonde et obscure; on n'y voyait rien et l'on y sentait une foulé; des régiments y étaient en bataille; ils ne bivouaquaient pas, ils étaient prêts à marcher; on entendait la rumeur sourde dés haleines; la place était pleine de ce fcurmillcment d'étincelles pâles que font lés baïonnettes dans la nuit. Au-dessus de ce gouffre de ténèbres se dressait droite et noire la Colonne de Juillet.
Proudhon reprit :
— Voici. Je viens vous avertir, en ami. Vous vous faites dés illusions. Le petiplé est mis dedans. Il ne bougera pas. Bonaparte l'emportera. Cette bêtise, la restitution du suffrage universel, attrape les niais. Bonaparte passé pour socialiste. Il a dit : « Je serai l'empereur de la canaille. » C'est une insolence, mais les insolences ont chance de réussir quand elles ont à leur service ceci.
Et Proudhon me montrait du doigt la sinistre, lueur des bâtonnettes.
Il continua :
— Bonaparte a un but. La République a fait le peuple, il veut refaire la populace. Il réussira et vous échouerez. Il a peur lui la force, les canons, l'erreur du peuple et les sottises de l'Assemblée. Lès quelques hommes de la gauche dont vous êtes ne viendront pas à bout du coup d'Etat. Vous êtes honnêtes et il a sur vous cet avantage qu'il est un coquin. Vous avez des scrupules et il a sur vous cet avantage qu'il n'en a pas. Cessez de résister, croyezmoi. La situation est sans ressource. Il faut attendre, mais, en ce moment, la lutte serait folle. Qu'espérez-vous ?
— Rien, lui dis-je.
— • Et que férêz-vous ?■
— Tout.
Au son de ma voix, il comprit que l'insistance était inutile.
— • Adieu, me dit-il.
n n'est besoin que de noter quelques-unes des paroles de Proudhon, pendant cet entretien :
La République a fait lie peuple, Bonaparte veut réfaire la pO'pulace... Vous êtes honnêtes, et il a sur vous cet avantage qu'il est un coquin... Vous vous faites des illusions... Cette bêtise, la restitution du suffrage universel, attrapé les niais...
Le lendemain, 3 décembre. Proudhon note l'indifférence de la masse qui l'a frappé, puisque le 19 décembre, il y insistera dans sa lettré à Charles Edmond.
Cette indifférence est en effet la première impression de Proudhon, le jour même du coup d'Etat : « Les nouvelles du matin (3 décembre) sont si peu favorables à l'opinion d'une révolte, que j'ai pris le parti de rentrer à la prison. En effet, le premier sentiment du peuple avait été celui d'une certaine satisfaction, en voyant la majorité disjointe; des réflexions sardoniques sur les vingt-cinq francs circulaient dans les masses; le peuple ne semblait nullement outragé dans son orgueil et tout annonçait une résignation douloureuse. D'autres symptômes étaient encore peu faits pour donner espoir. Un certain nombre de représentants adhéraient au mouvement, tandis que les autres étaient arrêtés... »
Lé soir du même jour, 3 décembre, deux sentiments se succèdent dans l'âme de Proudhon :
Un guet-apens, un déploiem'ent de force effrayant : bref, Paris avait l'aspect d'une femme violée par quatre brigands, qui la tenaient, le poignard sous la gorge et qui, ne pouvant plus faire un mouvement, fermt les yeux et s'abandonne. Jamais pareil guetcj>ens n'avait été tendu à la bonne foi d'une nation. Ce n'est plus
l'acte d'un usurpateur plus ou moins déguisé sous Vapparènce de la nécessité et de la loi; c'est le fait d'un brigand, la consommation des actes dd Boulogne et de Strasbourg.
Donc, d'abord indîs^nation devant lé forfait; puis, un espoir : « Enfin, tout s'ébranle; demain nous sortirons de prison et Ton verra. Allon?, il faut racheter mon doute d'aujourd'hui et d'hier par un coup de hardiesse. Il y a du sang répandu, du sang de martyrs qui appelle vengeance... La résistance s'arrêtéra-t-êlle là ? Si la Révolution s'organise, le tocsin doit sonner à toutes les églises de Paris et je m'attends à l'entendre d'une minute à l'autre... L'injure est trop vive, la nation est perdue si elle cède ! Que pens?r ? Qu'espérer ? ».
Ainsi, au soir du 3 décembre, Proudhon a comme le repentir dé son doute. Il vient d'apprendre qu'un manifeste a été rédigé et affiché, la veille au soir, dans les quartiers dé l'Est de Paris et que, vers minuit, un comité de résistance s'est formé, comprenant Victor Hugo, Hippolyte Carnot, Madier-Montjau, Michel de Bourges, Flotte, Jules Favre. Lé matin du 3, une vingtaine de représentants ceints dé leur écharpe, se sont réunis au faubourg Saint-Antoine; mais lorsqu'ils disent aux artisans du faubourg : « Vous voulez donc l'Empire ? » ils répondent qu'il n'y a pas un fusil dans tout le faubourg, qu'ils sont désarmés dépuis juin 48.
Pourtant, pendant cette journée du 3 décembre, une première barricade avait été édifiée dans le faubourg Saint-Antoine, avec une voiture de boulanger, une charrette, un omnibus. C'est là que tombe Baudin. L'après-midi, quelques proclamations étaient placardées; des gens rentrent chez eux. s'arment avec des fusils dé chasse ou de la Garde nationale. Ils redescendent dans la rue, vont de groupe ten groupe; des barricades se dressent rue Transnonain, rue du Temple, rue Greneta. La troupe est nerveu-e. Dej, cris de : « A bas Soulouque ! A bas Badinguet ! » se font entendre sur les boulevards.
Vers le soir, le ministre de l'Intérieur, Maupas, communique sa peur à Louis Bonaparte qui n'ose pas sortir. Maupas perd la tête, mais Morny garde la sienne. Il a vu le parti qu'il pouvait tirer de la résistance des rouges, afin de présenter le coup d'Etat sous la couleur lénifiante de la défense de l'ordre et de rallier à celuici les citoyens amis de leur tranquillité. Morny est obligé de rassurer le préfet de Police. Son plan est de laisser les insurgés s'engager et les attirer dans un traquenard. Saint-Arnaud, sur son ordre, prend un arrêté par lequel tout individu pris les armes à
la main sera fusillé sans jugement, « car lés ennemis de l'ordre Veulent le pillage et la destruction. Habitants de Paris ! Pas de curieux inutiles dans la rue : ils gênent les mouvements de nos braves soldats qui vous protègent de leurs baïonnettes, et qui peuvent ainsi sans scrupule abattre non seulement les insurgés des barricades, mais protestataires ou badauds, bourgeois ou ouvriers ? »
Le matin du 4 décembre, Proudhon note :
Je me levé à ^ h. 1/2 du matin, fat eu un sommeil fiévreux, inflammatoire, avec battements d'artères intolérables. La crise est affreuse.
Un infâme aventurier, élu par une illusion populaire pour présider aux destinées de la République, profite de nos discordes civiles. Il os'e, le couteau sur la gorgé, nous demander la tyrannie. Paris ressemble en ce moment à une femme, attachée, bâillonnée, violée par un brigand.
Si j'étais libre, je m'ensevelirais sous les ruines dé la République avec les citoyens fidèles, ou bien j'irais vivre loin d'une patrie indigné de la liberté... Ce qui est à jamais honteux, c'est le machinisme sataniqiie de l'armée. Si le soldat avait la contenance un peu basse, en revanche les officiers semblaient tous insolents et fiers de leur exécrable emploi. Quels gens infâmes que ces êtres ! Avec ouelle obéissance, quelle ponctualité, tous ces commissaires de police, tous ces agents de la force 'et de l'autorité remplissent leurs fonctions. Ah ! législateurs, vous avez été bien coupables, mais l'expiation est dure. Tout ce qu'a fait Louis Bonaparte dépuis trois ans est une série de dissimulations au bout desquelles il y avait trahison égale envers tous les partis... Quelle expiation que celle-là ! Quelle leçon aux partisans, quand même, du suffrage universel !
Proudhon, le même jour, 4 décembre, à midi, donne dans ses Carnets les détails de la journée du 3 :
Les barricades ont été facilement enlevées, l'agitation dispersée, la protestation refoulée à la pointe des baïonnettes dans la gorge des républicains. La population bourgeoise se tait, se renseigne ou même adhère. La bourse a monté de 2 fr. 10. La présence des troupes et le silence absolu de la presse contient tout. Voilà l'issue dé toutes les démagogies. Les partis se coalisent constamment contre lé plus ardent, puis s'excluent l'un après l'autre, jusqu'à ce que la victoire resté au plus scélérat.
Le 5 au matin, Proudhon prend un peu d'espoir : On a dû dire que quelques barricades se défendaient encore dans la nuit à la
Croîx-Rouge, à la Chapelle-Saint-Dênis, à la barrière Rochechouart.
Proudhon écrit : « 4 heures du matin. Le branle-bas est donné, la partie est décidément gagnée pour le parti républicain démocrate-socialiste. Si Paris remporte cette victoire contré la tyrannie, il faut l'appeler la ville sainte. Et Paris remportera cette victoire. Non, l'histoire n'offre pas d'éxém.plé d'un guet-apens aussi infernal... Quelle lutte singulière ! Le peuple a été presque satisfait. C'est la bourgeoisie moyenne qui combat et qui résisté. La leçon sera complète. C'est moi qui le premier ai prouvé que le gouvernement était organisé uniquement contré le peuple. Cette vérité était restée enveloppée jusqu'ici, Louis Bonaparte la tire au clair. Avec les Jésuites, les prêtres, les traînéurs dé sabré, il a cru venir à bout de la liberté. Ces matérialistes sont tous les mêmes. Us ne savent ce que c'est que la forcé de= consciences ».
Dès 9 heures du matin, Proudhon sait que lés républicains sont écrasés et il énumère les raisons de leur défaite, dans la note du 5 décembre :
L'ouvrier s'est à peine montré; de petits groupés d'hommes de toutes classes ont protesté seuls au nom de la Loi, de la Constitution, de la République outragée. La patrie criait par la voix de ses réprésentants ; ni le peuplé, ni la bourgeoisie n'ont répondu. Tout est calme, fout se soumet, tout court au devant de la servitude. Louis Bonaparte daigne nous accorder le suffrage universel conformément à la loi de 1849, ^^ ^'on soutiendra encore que ces masses stupides peuvent 'exprimer la volonté du souverain. Combien j'avais, en 184,-^, raison de me récrier contre cette absurdité du suffrage universel. Non, les massés ne sont pas et ne seront Pas de longtemps capables d'une bonne action pour elles-mêmes. Démocratie est un mot fictif, qui signifie amour du peuplé, amour dès enfants, mais non pas gouvernement du peuple.
Lé 6 décembre, dans ses Carnets, Proudhon énumère les causes secondes de l'événement :
i" La terreur des rouges, la crainte du socialisme : La nouveauté du socialisme, que l'on craint encore plus que l'on n'aimé la liberté, est ce qui a arrêté l'élan dès bourgeois.
2* Le discrédit du Parlement : L'impopularité de l'Assemblée, y compris la Montagne, et, parmi toutes les fautes que la majorité a commises, la plus récente, le rejet de la proposition de L. B. touchant le rétablissement du suffrage universel, proposition grâce à laquelle Louis Bonaparte semblait prendre une attitude démo' cratiqite en face d'une assemblée réactionnaire...
3° La maladresse de la Montagne : La logique et la prudence lui commandaient dé cesser tordes hostilités envers le Président et, le cas échéant, d'être en mesuré de partager avec lui le bénéfice de la victoire.
Mais Proudhon sait bien que ce ne sont là que des causés secondes, et que la première cause de la réussite du coup d'Etat est l'indifférence : il conclut les réflexions que lui suggère le coup d'Etat en écrivant dans ses Carnets le 6 décembre 1851 : « Tandis que les bourgeois laissaient faire et passer, les ouvriers applaudissaient, défaisaient les barricades, éclairaient les troupes. Nous verrons les paysans voter avec un surcroît d'enthousiasme... » Et, le 9 décembre, à Mathey : « Je n'ai pas plus foi dans lés départements que je n'en avais à Paris; et quand les ouvriers du célèbre faubourg jouent au billard (historique), alors que Paris est en émoi, et disent quel cela ne Tes regarde pas, il est tout simple que lés paysans bourguignons et languedociens crient bravo. Il n'y aura partout qu'une élite dé citoyens généreux, indignés, de toutes classes, et de tous partis, qui répondra à l'appel aux armes et se fera inutilement massacrer... ».
L'indifférence populaire, l'indifférence surtout de ce faubourg « tant caressé, tant prôné et qui n'a soufflé mot » (lettre du 9 décembre à Mathey), ont d'abord bouleversé Proudhon. Pendant les semaines qui suivent et jusque dans la lettre à Michelet du 19 février 1852, on retrouvera, sous des formes diver-es, cette phrase: « J'ai passé au moins quinze jours et quinze nuits comme un condamné à mort... La tête n'a point faibli, mais le cœur a été consterné... ».
Mais, dans cette lettre du 19 février 1852 à Michelet, Proudhon ajouté aussitôt : « Aujourd'hui, je suis entièrement relevé de maladie. Je ris, je chanté, je siffle, et ce qui vaut mieux, je travaille comme si rien n'était arrivé ». Proudhon donne à Michelet l'explicaMon de cette transformation : « Tout bien pesé, ce qui est arrivé devait logiquement arriver et notre pays avait besoin de cette secousse, de cette leçon. Les peuples ne s'instruisent pas autrement ». Proudhon propose à Michelet d'aller hii rendre visite « afin de causer avec lui de l'utilité historique et morale de cette crise ».
Entre les affres des journées de décembre où Proudhon s'était senti le cœur consterné, et la sérénité dont il entendait convaincre Michelet, que s'était-il donc passé dans l'âme de Proudhon ? Comment, pendant ces dix semaines à peine, ses réflexions l'avaient-elles rasséréné ?
Si l'on veut comprendre le mouvement de la p>ensée de Proudhon, il est nécessaire d'analyser sa correspondance et les notes des Carnets, pendant toute la période qui s'étend du coup d'Etat de décembre 1851 au mois de juin 1852, époque de sa libération. Car c'est pendant cette période que Proudhon conçoit et rédige son nouveau livre De la Révolution sociale que seules peuvent éclairer et préciser les intentions de ses lettres et les notes de son carnet.
Cette analyse me permet de confirmer l'interprétation que Georges Duveau et moi avions donnée dans l'introduction à la réédition de La Révolution Sociale démontrée par le coup d'Etat.
Voici en raccourci la réponse que l'on peut donner à cette question : étant donné le caractère de Proudhon et le mépris en lequel il tenait ce César de Carnaval, comment Proudhon a-t-il pu, un seul instant, imaginer qu'un personnage médiocre et frelaté, besogneux et sans scrupule serait capable d'accueillir les conseils d'un mentor soucieux de diriger ses actes pour servir la révolution sociale ?
Proudhon ne voit pas dans Louis-Napoléon un prince promulguant le socialisme par voie de décrets. Louis Bonaparte, loin de reconstruire une société, laissait glisser le pays à l'anarchie. Dans ces conditions, Proudhon pouvait concéder à Bonaparte cette œuvre de non-gc'uvernement . Pendant que paysans et ouvriers rêveraient aux gloires impériales, l'initiation à la liberté se ferait progressivement.
L'abstention de Louis Bonaparte permettrait la constitution de l'organisation économique au détriment de l'appareil politique. On assisterait ainsi à un double phénomène en sens contraire : la réforme de la circulation pourrait s'opérer et la Banque d'échange se développer, tandis qu'iraient s'amenuisant et se déconcentrant les fonctions gouvernementales, parasites ou non. L'organisation de l'économie, fondée sur le libre contrat, croîtrait tandis que la puissance du gouvernement, fondée sur l'autorité, irait décroissant.
Pour Proudhon, ce n'était là qu'une première utilisation de Louis-Napoléon; il en envisageait une seconde. Sans doute, les
Français caressaient, dans le neveu, l'ombre de l'oncle; mais Proudhon croyait que Louis-Napoléon serait dans l'impossibilité de faire la guerre. Puisque l'Angleterre tend à adopter une politique de libre-échange, Louis-Napoléon doit lui répondre en rendant la politique de la France plus efficiente encore, grâce à Végal échange. Mais ce n'est pas Proudhon, mais l'économiste saintsimonien, Michel Chevalier, qui amènera Louis-Napoléon à renverser sa politique économique et à signer le traité franco-anglais de 1860.
Ainsi, comme l'écrira Proudhon à Michelet, le 19 février 1852, « tout bien pesé, ce qui est arrivé devait logiquement arriver et la France avait besoin de cette secousse, de cette leçon ». Or, Louis-Napoléon Bonaparte est logiquement aussi, condamné à ^aw-archie et à la paix. Il faut donc l'empêcher de s'écarter de son destin et le ramener à la fatalité. Celle-ci est de se soumettre à la Révolution-Nécessité; car c'est bien de celle-ci qu'il s'agit, d'une révolution qui est dans la logique des événements et de la situation qui a créé Napoléon III et lui dicte ses actes : « Je ne sais pas comment cela sera, mais cela sera parce que c'est écrit ». Détachée avec intention de Vidée générale de la Révolution au XIX* siècle, cette phrase est inscrite en épigraphe par Proudhon sur la couverture et sous le titre de La Révolution sociale démontrée par le coup d'Etat. Elle relie entre eux les deux livres et prouve que le second, à ses yeux, n'est que l'application logique des idées du premier. Il y a eu pourtant entre les deux un développement, inspiré à Proudhon par l'événement. Comment ce développement s'est-il: formé et le livre s'eBt-il écrit, au cours des semaines suivantes, dans la tête de Proudhon ? Les lettres et le Carnet g, qui s'éiend jusqu'au 9 novembre 1852, permettent de suivre le mouvement de la pensée de Proudhon.
Dès le 19 décembre 185 1, Proudhon écrit à Charles Edmond : « Pendant huit jours, mes nuits ont été comme celles du condamné à mort; à la fin, j'ai rappelé à moi ma philosophie, je me suis tant bien que mal rasséréné; je travaille comme un nègre à mon livre d'histoire; eniîn, je vous écris avec une indépendance de jugement qui scandaliserait tout autre que vous ».
Proudhon pressent que l'œuvre qu'il commence à concevoir avec celte indépendance de jugement sera un objet de scandale pour certains de ses amis : pourquoi ?
Ce calme, ces consolations de la pensée, cette résignation de la conscience, je les trouve précisément dans le fait même qui soulevait d'abord ma réprobation et qui ne m'apparaît plus, consy-
déré de haut, que comme un des épisodes obligés de l'évolution humanitaire. Considéré au point de vue politique, puisque politique il y a, comme à celui de la révolution, l'acte du 2 décembre semble presque normal et, pardonnéz-moi, légitime ! Représentons-nous froidement les choses.
Proudhon croit que ce sont les gens de la Montagne qui ont noyé la République; et le 2 décembre arrivé, la masse sur laquelle la Montagne comptait a laissé faire : « Elle a trouvé l'affaire tout à fait réjouissante : des représentants à vingt-cinq francs jetés à la porte, cela lui semble drôle. Pendant que les citoyens les plus généreux se faisaient obscurément et impitoyablement fusiller, les crânes du noble faubourg faisaient bourgeoisement leur partie de billard. Le peuple démocratique a laissé tuer la République avec une indifférence hideuse... ».
Une leçon s'en dégage : « Il fallait cette leçon pour prouver à nos tribuns que le peuple est une bête monstrueuse qu'il s'agit, non pa=- de traiter en homme, mais de convertir à l'humanité ».
Déjà le 19 décembre, lorsqu'il écrit à Charles Edmond, Proudhon pense que l'événement peut être tourné au profit de la révolution : « Qu'est-ce que la révolution au xix* siècle ? Evidemment, c'est la diminution progressive et systématique de l'action gouvernementale, capitaliste et religieuse ».
Or, la tactique du parti républicain, depuis trois ans, est en sens contraire, puisqu'il ne songe qu'à conquérir le pouvoir et à s'en servir pour organiser : « Organiser ! ... L'organisation, quelle qu'elle soit, quand il s'agit d'être libre, c'est la suppression de la liberté... ».
La démocratie a péri le 2 décembre, par « sa propre contradiction, par son ignorance du mouvement, par son opposition au progrès ». Et, le 16 décembre, Proudhon écrira dans ses Carnets: « Tout ce qui a été fait depuis février 48, l'a été à contresens et rebrousse-poil ».
La révolution ne demande que la compréhension de l'opinion publique : « la révolution, quand elle sera comprise, se fera toute seule, avec ou sans l'appui du gouvernement ».
L'obstacle, c'est l'ignorance de l'évolution économique qu'impose la révolution; l'obstacle, c'est aussi la modestie de cette révolution qui se présente « sans éclat, sans feux d'artifices, sans fanfares... ». Car la révolution, au xix^ siècle, manque de faste : elle n'a pas l'appareil gothique et dictatorial qui séduit la foule, La révolution, c'est une idée triviale : « il ne s'agit que d'apprendre aux industriels, négociants, ouvriers, producteurs et con-
sommateurs de toute espèce, à se garantir mutuellement le crédit et le bon marché... ». Et Proudhon conclut en disant à Charles Edmond : « Encore une fois, je le redis et l'affirme : la révolution est facile, irrésistible, par les voies que j'ai en maintes occasions indiquées... Pourquoi la Montagne n'a-t-elle jamais appuyé sur cette corde ? »
Proudhon n'a pas l'intention de justifier l'événement du 2 décembre {il n'est point question ici de morale, écrit-il à Charles Edmond), mais de le juger, tel qu'il se présente au point de vwe élevé 4e la marche humanitaire : « Ce qui m'arrive est un accident révolutionnaire dont je n'ai pas plus à m'irriter que de la tuile qui me tombe sur la tête pendant l'orage. Pourquoi ai-je vécu parmi une telle génération ? Est-ce la faute du destin si, marchant nu-pieds parmi des scorpions et des vipères, je suis mordu et empoisonné ?... Quelle que soit la réaction qui se prépare, elle n'arrêtera nullement le cours des révolutions : peutêtre même elle le favorise ».
Les lettres à Maurice, parties de Sainte-Pélagie, le 19 décembre et le 27 décembre, sont écrites dans le même sens... « En fait d'inquisition, je suis l'un des premiers désignés. Au surplus, pur du côté de la conscience et franc du collier, je suis préparé à tout; je travaille comme si rien n'était et me porte assez bien. Au lieu de faire des brochures, j'écrirai des volumes : j'en prépare six in-8°... ».
Entre le 6 et le 31 décembre, les Carnets permettent d'ajouter quelques notes intéressantes à la Correspondance. Le 9 décembre : « Définir le mot démocratie, non plus par le gouvernement du peuple, mais par émancipation progressive du peuple. Le jour où le peuple tout entier sera émancipé, il n'y aura plus de gouvernement... Déjà le parti prêtre use de la victoire... Si Veuillot triomphe, il commande. La presse libérale ? On aura raison des Girardin, des Littré, des Genin, des Proudhon, des Hugo, des Michelet, des Quinet, des Lamartine, etc.. par le bâillon. Le bruit a couru que Victor Hugo était fusillé : ce qui est certain, c'est qu'il a écrit, signé et fait placarder un appel aux armes de la dernière violence... Liberté ! L'homme libre est celui qui est pur de cœur et de raison, le vrai gnostique. Le peuple est bête de somme, toute son affaire est de boire, manger, dormir et faire l'amour : il se soucie peu du reste. Je n'ai jamais, pour ma part, été dupe de la démocratie, et il est trop clair que mon socialisme a pour point de départ la justice, non la souveraineté de la masse, la compétence du peuple. Mais en cela même, je crains de m'être
trop avancé : il n'y a point de justice pour qui est incapable de la recevoir ».
Le 10 décembre, Proudhon écrit : « Paris, par la défection de la classe ouvrière, a perdu la bataille... Certes, le socialisme a droit de se montrer fier, car il n'enrichit pas ceux qui le prêchent. Depuis quatre ans, après avoir mené une vie obscure, laborieuse et parcimonieuse, j'ai toujours été avec les battue : au 16 avril, avec les battus; au 15 mai, avec les battus; après le 13 juin, (1849), le 31 niai (1850), toujours avec les battus; après le 2 décembre, je m'y retrouve ! Ceux qui nous poursuivent, au contraire, sont de ces gens qui cherchent toujours de quel côté va la victoire ».
Le 14 décembre, Proudhon reçoit la visite de Mme Suchet : « Elle me confirme la nouvelle des fusillades de citoyens pris dans les barricades... Ainsi, l'on ne s'est pas contenté de se défendre : on n'a pas reculé même devant le massacre, devant le crime. La France est sous l'oppression. L'insolence des conquérants n'a pas de bornes; l'indignation est au comble ».
15 décembre : « Données historiques sur le gouvernement de L. B. Depuis les journées de juin 48, la démocratie en France était battue, écrasée... Un trait de la sottise parisienne. La plupart s'en vont répétant, avec les journaux de B. que, sans le coup d'Etat, nous avions la Rouge, c'est-à-dire pillage, incendie, assassinat, viol. Et ils ont sous les yeux les atrocités de l'armée, atrocités sans nom... ».
24 décembre : « Aujourd'hui, les chiffres (du plébiscite) sont cinq millions oui, cinq cent mille non, majorité décuple; ce vote, j'en ai peur, est l'apostasie et la mort de la France. La classé bourgeoise par peur et égoïsme dit oui; les masses populaires, par haine des blancs, des prêtres et enthousiasme bonapartiste, répètent oui. Que signifie ce oui ? Le bon plaisir de M. L. B. pour loi. Qui est L. B. ? Le continuateur bouffon de son oncle : un socialiste de l'école de Louis Blanc, avec le sabre pour raison, sanction et autorité; le dominateur, en espérance, de l'Europe, l'ennemi de l'Angleterre, etc.. Déjà les idées de cet homme se produisent : 1° Application du système socialiste de L. B. avec déportés à Cayenne. 2° Projet annoncé d'impôt sur le revenu. 3° Taxation par décret de la Bourse au taux invariable de 5 %... Point de presse ! Une féodalité industrielle est créée, et cela par tous les moyens capables de séduire la masse momentanément.
« En tout état de cause, la ruine de la France. A travers tout ce brouillard, ce qu'il est possible de prévoir, c'est en général l'imita-
tion la plus servile, la plus fanatique de l'oncle... Inféodation de toute fortune privée à l'Etat; et conséquemment, ruine du travail libre, organisation du travail esclave... »
28 décembre : « Sortie : visite à M. Cariier, ex-préfet de police et à M. dé Morny, ministre de l'Intérieur. Proposition de convertir la colonie pénitentiaire en colonie libre, en Asie mineure ».
31 décembre : « Crétinisme. Imbéciles ! comme si le socialisme, la transformation du régime industriel n'était pas la conséquence immédiate, prochaine, à peine de mensonge, de la République... Le socialisme (le droit de ne croire qu'à ce que la raison avoue; de n'obéir qu'à la loi consentie; de ne recevoir que le salaire débattu). Le socialisme ! Il n'a pas seulement été effleuré par le coup de décembre, et la question reste ce qu'elle était auparavant. Ce n'est point par des malédictions et des coups d'Etat qu'on la refoulera, qu'on l'étouffera : cela y fait autant que de sonner les cloches pour conjurer la foudre... ».
L'année 1852 commence par une longue lettre du i" janvier à Charles Edmond, et par cette note des Carnets :
1852, i" janvier : « J'ai aujourd'hui deux années révolues dé mariage. J'ai à me louer plus qu'à mé repentir de mon alliance : si ma femme laiss'e à désirer sous le rapport de l'éducation et de l'esprit, elle le compense avec usure par le cœur, le dévouement, l'attachement inviolable au devoir et à toutes les vertus domestiques, dédaignées du monde, mais pour moi précieuses, €t les seules que j'estitne 'dans une femme qui n'est pas une concubine.
Le neveu doit vouloir, comme son oncle, la frontière du Rhin, la prépondérance française, l'infériorité de l'Angleterre. Besoin de conquête 'et besoin d'argent ! Voilà probablement le secret de la politique bonapartiste.
2 janvier : Motifs de consolation et d'espérance. L'Elysée est comtne nous, négateur universel, et la négation triomphe... Cette négation est tout le socialisme...
Le gouvernement fait fermer les salons légitimistes et orléanistes qui lui déplaisent : c'est la conséquence de la guerre faite aux sociétés ouvrières, aux réunions de cabaret, aux causeries dé famille des ouvriers républicains.
3 janvier : Le Président réside aux Tuileries. L'y voilà ! Le clergé, la magistrature, la Cciir de cassation, en tète tous les corps constitués le complimentent. C'est toujours la même obséquiosité, lé mente empressement... les dames de la haute n'ont pas manqué à la fête. Canaille en haut ! Canaille en bas !
Pratiqué révolutionnaire, philosophie du progrès. Des leçons
qui ressortent des derniers événements est la condamnation irrévocable du suffrage universel 'et du gouvernement par les masses ignorantes. Le peuple se conduit par des sentiments, non par dés idées... il n'a que faire de ses droits et n'entend rien aux principes. Le peuple doit être traité suivant la théorie du Progrèsi, comme un troupeau de mineurs et de brutes que Von convertit peu à peu à l'humanité.
La philosophie du Progrès est aussi celle qui rend le mieux compte de tous les systèmes et sait le mieux en assigner la valeur en les ramenant tous à l'emploi exclusif d'une série ou catégorie.
S janvier : Total des fonctionnaires publics en France : 967.832; avec l'armée et la marine, c'est donc près d'un million d'adultes, mâl'es vigoureux et consommateurs improductifs...
7 janvier : Anecdote : hier, 6 janvier, L. Bonaparte était saoul au vu et au su de tout le mondé — tous les papiers qui vont des Tuileries à l'Elysée, tachés de vin et de punch.
8 janvier : Pierre Vinçard {lé neveu de Vinçard aîné, lé chansonnier saint-simonien) , avec ses articles sur les corporations ouvrières, dans la presse, semble le complice de l'Elysée... {repris le 13 janvier : Pierre Vinçard, le disciple le plus zélé de Louis Blanc, compère dé la réaction césarienne, 'enseigne en toute liberté le rétablissement des corporations ouvrières...).
g janvier : Nous sommes corrompus, riches 'Ct pauvres, jusqu'à la moelle, disait un régent de la banque à M. Car ter et. Il] y û, en France, un quart 'environ de citoyens dont l'âme est énergique contre Vimprobité. Le reste est à livrer au diable. Les honnêtes gens doivent former désormais une société secrète de puritains... le reste est fumier.
II janvier : Mes nuits continuent à être troublées de rêves horribles. Il n'est pas possible de se clore \dans son égoïsm-e. La liberté est la conscience, c'est la raison...
II janvier : Un Anglais n'abord'e un Français qu'avec ces mots: and your dog of Président. L. B. en Angleterre est connu pour avoir fait métier de vendeur de femmes et pourvoyeur... La curée est immense. Lé coup d'Etat a fait tomber les scrupules. Il est clair qu'honneur et probité ne sont que de vains mots. On se rué...
15 janvier : Aujourd'hui, à six heures du soir, j'ai quarantetrois ans révolus. Cette année... a été bien remplie. J'ai appris en un an plus que je n'avais su jusque-là, je suis dix fois plus foft qu'en 48. L'Idée générale de la Révolution et la troisième édition
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des Confessions offrent déjà un échantillon dé ftia doctrine jjost' tivé. Cette nuit, cette doctrine m'est apparue avec plus d'atrir pleur, de netteté, dé certitude, d' impersonnalité que jamais. Je puis donc dire 'cn ce moment que j'ai dans la tète trois sciences complètes :
1. L'économie politique, dont l'axiome fondamental est celui de la comptabilité.
2. Histoire, Chronos. Science de l'évolution des idées dans le temps.
3. La philosophie nouvelle ou philosophie du progrès, c'est-àdire ontologie, logique, morale, esthétique^ jurisprudence, politique.
C'est un programme semblable de travaux que Proudhon avait développé dans une lettre à Charles Edmond, le 10 janvier 1852 : « Je prépare un essai de constitution de la science économique qui fixera définitivement le sens du mouvement au xix« siècle..., une science nouvelle, entendez-vous ? soupçonnée, affirmée depuis soixante ans, mais encore lettre close; une science avec ses axiomes, ses déterminations, sa méthode, sa certitude propre — science qui n'est ni mathématique, ni jurisprudence, ni rien de ce que l'on connaît comme science. A mon avis, il ne faut pas moins que cela pour rendre pied à la révolution... Après la science économique, une philosophie de l'histoire qui marche de front, et plus tard, une philosophie générale... Tout cela peut se faire en France, malgré le despotisme; je n'ai pas besoin d'aller en Sardaigne ».
Cette phrase fait allusion au conseil que lui avait donné Charles Edmond û.^ abandonner la France à elle-même et de chercher ailleurs une lieue carrée d'air libre. Proudhon avait répondu vertemeift à cette suggestion de Charles Edmond. Sa lettre du 10 janvier est plus importante encore, par ce qu'elle révèle de son état d'âme que par ses vues sur cette science nouvelle qu'il annonce avec quelque emphase à Charles Edmond. La colère que suscite en lui la proposition de renoncer, permet de constater que son cœur consterné s'était raffermi :
Je ne crois point, je vous l'ai dit, à la chute du ciel parce qu'un monomane, servi de tous les vieux bonnets de la politiqu>e, nous tient en ce moment sous sa botte... Je n'adopte point votre manière de voir... Pour moi, au contraire, solliciter plus fortement que jamais les raisons et les consciences; entourer lé pays d'un cerclé de lumière; lui faire honte, 'et, en définitive, tirer de l'expérience du 2 décembre les moyens et les gagés d'une révolution sûre d'elle-mêm'e, cette fois, et irrévocable. Voilà lé double point
de vue auquel ncns nous sommes placés. Or, à tort ou à raison, mon parti est pris; je veux lutter, lutter jusqu'à la mort... Je ne reconnais pas ma patrie dans une horde de brigands qui, pour quatre-vingt-quinze centimes par tête, ont égorgé une pcpulatton sans armés, protestant contré la tyrannie...
Entourer le pays d'un cercle de lumière, c'iést ce qu'il expliquera encore à Charles Edmond, lorsque, dans la lettre suivante il écrira : « L'action, sach'éz-le donc, c'est Vidée; et l'on agit suffisammient dès qu'on répand dans l'atmosphère intellectuelle les germes de la société future. Est-ce que ce n'est pas en conséquence de l'idée que tout s'exécute ?... Travaillons à grossir, à diriger le courant d'idées libérales, voilà l'action. Quant à l'exécution, nous y prendrons chacun la part qu'il appartiendra ».
Proudhon note dans se; Carnets, du 15 au 22 janvier : « Par le génie, par le cœur, par les mœurs, la vie, les services, cet homme (L, B.) est au-dessous du dernier des scélérats. Il n'y a pas au bagne un être plus immonde, plus pervers que L.-N. Je n'oublierai jamais que j'é l'ai vu, cet homme, à la Constituante, dans un instant où il ne se croyait vu de personne : j'ai vu son œil vitreux, sa face impudique, son attitude pleine d'insolence : son âme scélérate m'apparut alors !... La France est comme unie fleur qui ferme sa corolle aux odeurs fétides et aux insectes malfaisants ».
Le 24 janvier 1852, Proudhon écrit à Charles Edmond : « Vous avez voulu gouverner par la vile multitude, mes bons républicains, apprenez donc une fois ce dont est capable la multitude, et sou venez- vous, si jamais vous revenez, que démocratie doit se prendre décidément au sens de démopédie, éducation du peuple... La France est tombée dans un guet-apens; elle se débat sous le poignard de ses assassins, comme une femme tenue à quatre et violée... La vengeance égalera l'affront... Quand, cher ami? Quand, à force d'insultes, la masse française aura le cœur et l'esprit ouverts à la vérité, ce qui ira plus vite que vous ne le pensez peutêtre. »
Les Carnets au 27 janvier reproduisent un discours de Persigny, cité par le Bulletin français publié clandestinement en Belgique, discours qui semble comme l'illustration des réflexions de Proudhon, dans sa lettre du 24 à Charles Edmond : « Les gouvernements qui nous ont précédés ont tous fait faussé route. Ils n'ont pas su se mettre en rapports assez directement avec lès masses, parler assez à leur imagination et à leurs passions. Nous, au contraire, nous nous sommes placés dès l'abord dans le plein courant dès sentiments populaires, grossiers, si vous voulez, bons
ou mauvais, qu'importe. Ça a été notre première force, nous ne nous en dépouillerons Jamais: si cette force cependant nous a suffi pour entrer en scène et ravir le pouvoir, elle ne nous suffit plus pour nous y maintenir. Nos devanciers avaient autour d'eux un monde plein d'avidité: ils n'ont pratiqué qu'une corruption mesquine — dés gens pleins de couardise, ils n'ont pas songé à leur faire peur. La corruption, la terreur sur une large échelle, n'ont' elles pas toujours été les armes les plus puissantes des gouvernements forts ? Oés armes, nous les recevons, fraîches et à peine émoussées. On verra le parti que nous en saurons tirer. En allant droit à ce pays-ci, avec l'argent dans une main, le fer dans une autre, nous lé mènerons loin... » Et Proudhon commente le discours de Persigny par ces mots : « On opprime, on comprime, on vole, on volé surtout: on enchaîne le pays par la Bourse, par la cupidité, par la peur, par les perspectives de la faillite et dé la misère... »
Le 3 février, Proudhon écrit : « Donner le droit politique à des masses ignorantes et inertes, c'est faire instruire les maîtres par les écoliers, les pères par lés enfants mineurs, etc.. La démocratie française a été cruellement punie de sa généreuse erreur par la défection du peuple même qu'elle avait voulu émanciper. En même temps, la bourgeoisie libérale punie de son long oubli, par la perte de ses libertés. J'ai toujours craint de reconnaître l'infirmité du prolétariat, dé peur que cet aveu ne servît dé prétexte à la mauvaise foi et à l'égoïsmë : il faut bien l'avouer à présent ».
Le 19 février, Proudhon écrit à Jules Michelet :
J'ai passé quinze jours et quinze nuits comme un condamné à mort. La tête n'a point faibli, mais le cœur a été consterné; atijourd'hui, te suis entièrement relevé de maladie. Je ris, je chante, je siffle, et ce qui vaut mieux, je travaille comme si rien n'était arrivé... Tout bien pesé, ce qui est arrivé devait logiquemrnt arriver et notre pavs avait besoin de cette secousse, de cette leçon. Les peuplés ne s'instruisent pas autrement.
Le 2-i^, Proudhon redit à A. Madier-Montjau ce qu'il avait écrit, le 19 février, à Jules Michelet : « qu'après lé 2 décembre, il avait passé quinze jours comme un condamné à mort parce que l'horreur du crime écrasait sa conscience; j'en étais dévoré le jour: la nuit, j'avais des visions. Tant d'outrages ! Tant de hontes ! Et tant de bêtise!... Si la raison n'avait été aussi forte, j'aurais succombé infailliblement. J'ai repris le dessus: je me suis dit que l'événement était dans la logique rigoureuse des destinées; je mé
suis remiî au travail et, à présent, je suis, du côté de l'âme, l'homme le plus allègre de France... Ah ! mes petits Gaulois pillards et babillards, bourgeois bouffis, paysans avares, prolétaires stupides ! Il vous faut du pouvoir et de l'Empire, et cet argent quand même... Expiez maintenant, expiez, je vous souhaité âeut ans dé ce régime; cela doit suffire, dans mes prévisions, pour vous mettre à misère et compassion... Je vou^ dis qu'il faut deux ans de cette tyrannie immonde, deux ans dé cette débauche monstrueuse, où la France, ses trésors, sa force, son industrie, sa gloire, toute sa richesse, en un mot, est jetée en proie au plus obscène, au plus exécrable des maniaques. Notre nation n'a que ce qu'elle mérité, puisse-t-ellé seulement, après avoir été châtiée, faire à son tour justice de ses corruptions et de son Judas ».
Ces deux lettres doivent être rapprochées dé certaines formules qui se rencontrent dans une lettre du 28 février à Marc Dufraisse :
Pour mot, cher ami, je compte peu sur lès hommes; je les vois trop lâches, surtout trop ignares, pour en attendre aucun effort viril ! Mais j'attends tout de cette insurrection dés chose; dont vous parlez; et quant à celle-là, je la crois d'autant plus proche que le système se développera plus vite... Cette certitude (que le despotisme ne peut durer), ne peut suffire à vous ri à moi. contenter des cœurs libres. Nous voulons une solution, la plus prompte possible, et une expiation. Eh bien ! je ne la vois pas encore surgir ! A l'exception de quelques démocrates encroûtés et plus braves au café qu'à la bataille, lé peuple est mat 'et maté : il ne faut plus compter sur lui. C'est une masse inerte et passive, la pépinière où naissent tt grandissent de temps en temps de nobles et bdles individualités, la matière dont on fait des citoyens : ce n'est pas une société, une cité. La République a fait erreur en 48, disonsle résolument...
Mais, si Proudhon reconnaît l'erreur dés républicain? dé 4a, il ne perd pas espoir; en dépit de ses tristesses, il persistera à protéger en lui cet espoir contre toutes ses déceptions; cet espoir deviendra presque une certitude, à partir du moment oiî il aura précisé et exprimé dans l'œuvre de sa maturité la source et lés conditions de la révolution, telle? qu'elles apparaissent dans La Justice.
Le 28 février, la lettre à Marc Dufraisse comprend une première partie qui marque quelque amertume et quelque scepticisme; pourtant, elle reflète bien la réalité d'un état d'esprit, qui est fréquent chez Proudhon : lucidité et ardeur, qui se font équilibre :
J'arrive droit à rejeter tous les gouvernements... à protester toujours. Cependant, mon mandat Est d'émanciper ce même peuple... et, je me demandé comment, homme de liberté, de droit, de philosophie, je renierai ce principe pour employer vis-à-vis du peuple... un régime de despotisme emprunté à tous les tyrans anciens et modernes ?
Les trois lettres des iq, 24 et 28 février, soulign'ént les idées ea?èntielles : la loo:ique rigoureuse des destinées et l'insurrection des chosiés — le sentiment de l'expiation nécessaire : « Ce qui est arrivé devait logiquement arriver et notre pays avait besoin dé cette leçon ».
Ces idées se précisent, grâce aux notes des Carnets, au 2 janvier et au 28 octobre 1852.
La première, qui n'e^t qu'une application de l'idée de la Révolution-Nécessité, est commentée par Proudhon, le 28 octobre 52:
En aucun temps nous n'avons 'essayé de remonter le cours dés événements, des faits accomplis. Non que nous les approuvions ou acoepticns tous, tant s'en faut : mais l'humanité toujours logique, la révolution toujours insensible, va à ses fins, par des voies détournées, par des instruments nouveaux, imprévus, scnivent peu dignes, par dès moyens inconnus.
La révolution avance toujours se servant de tout individu, de tout intérêt, de toute langue; trompant ainsi souvent les plus dévoués sectateurs et ne se récommandant jamais d'elle-même
La seconde trouvait son explication dans la noté inscrite au Carnet ç, le .s janvier 1852 :
Chrono?. La vie dés nations est, comme celle dé l'homme, un tourbillon assimilateur , doué de conscience et capable par conséquent de vertu et de crime, de sacrifice et d'expiation. Notion applicable aux individus : l'être vivant est un tourbillon. Ce qu'on appelle âme est le foyer d'intelligence tt d'impulsion. Conscience : il en est de l'âme comme de l'océan. Quand une vague, après avcif touché le rivage, reflue en rébondissant sur elle-même, une autre est derrière qui arrivé en courant, passe sur elle, frappe à son tour la rive qu'elle use : progrès perpétuel.
Ces deux notes du $ janvier et du 28 octobre 1852 s'éclairent enfin par le^ notes du 3 novembre et du 8 octobre i8«;2 :
3 novembre. Histoire de la Démocratie. Poser le but de la Révolution : éternellement l'éducation de l'humanité, l'affranchissement dé l'individu. — 8 octobre. Nous affirmons la possibilité d'une éducation du peuplé.
A cette époque de 1852, grâce aux Carnets, nous poseédons —
en raccourci — et comme dans son essence — la pensée de Proudhon ?ur la nature d'une nation capable d'expiation et de sacrifice, ainsi que sur le caractère de la Révolution et son objet: éternellement l'éducation de l'humanité, l'affranchissement de l'individu.
Bonaparte, ainsi placé dans une position abusive et contradic' toîrë {et faisant de l'éclectisme révolutionnaire et conservateur tout à la fois) est condamné dans sa politique à mentir, mentir encor^, mentir toujours. Le mensonge Est le couronnem^ent de son système (Lettre à Charles Edmond, du 6 mars). Le mensonge avec la terreur et la corruption, vcilà la triade bonapartiste... Nous sommes livrés à des ruffians, des voleurs, des maquereaux, dès filles publiques : la bande est conduite par un Héliogabale... L. B. nous jette aux gémonies; il ment, il est parjure à toutes ses paroles; jamais tyran plus lâché, plus dissimulé, plus indigné, plus ignoble. Encore si nous avions un Tibère, un Néron, un Claude, quelque chose enfin qui fût un homme, qui eût une valeur ! Mais rien. Le bâtard adultérin de la fille dé Joséphine, fils et petit-fils de catin, inepte, incapable, sans vertu comme sans vergogne, une ironie au nom et au sang de Bonaparte... O, lâches, lâches Français. Pour moi, il est une manière de mériter honorablement la liberté de L. B., c'est de le tuer, après l'avoir obtenue. J'admirerais, je louerais, je vengerais celui qui serait capable de cet acte {Carnets au 27-28 février; i*' mars 1852).
i*' mars : La République est au-dessus du suffrage universel, Ct, qui signifie que lé droit est au-dessus du bon plaisir dés masses. Je n'ai cessé de combattre les inclinations dictatoriales du peuple. C'est ce suffrage universel et direct qui a tué la République. Il a prouvé que le peuple est d'inclination favorable au despotisme, hostile à la liberté. Aussi, t eut es les tyrannies se comportent de même...
Ces notes des Carnets, au 27 et 28 février et au i*"^ mars, sont au-si importantes que la Correspondance du mois de février. Car Proudhon y affirme la haine dé la dictature, quelle que soit son origine, mais surtout de cette formé de dictature qui, après s'être servie du coup de forcé pour s'établir, entend donner à celui-ci la sanction populaire. Rappelions les chiffres successifs qui avaient d'abord préparé, puis confirmé le pouvoir de Louis Bonaparte :
Election du lo décembre 1848 : 5 millions 400.000 voix. — Plébiscite du 21 décembre 1851 : 7.349.000 oui contre 646.000 non.
— Plébiscite du 20 novembre 1852 : 7.839.000 oui contre 253.000 non.
Proudhon méprisait lé personnage inconsistant qu'était Louis Bonaparte; il méprisait autant sa pensée flottante que sa nature versatile: mais son mépris de l'individu était encore renforcé par la crainte du régime bâtard que Louis-Napoléon avait fondé autant sur la terreur de la répression que sur le leurre d'une adhésion populaire.
Pourtant, en dépit de son mépris pour l'homme et pour sa politique de mensonge. Proudhon — à ce moment — croit qu'il pourrait se sér\nr de cette po=ition « abusive et contradictoire ». afin d? hâ'er le proerèe de la Révokition: et. à la page 364 du Carnet 0, à la date du 5 mars, se retrouve cette phrase qui va servir d'épigraphe à La Révolution sociale démontrée par le couP d'Etat :
« Je l'ai dit Cou plutôt écrit dans Vidée ç^énéralê de la Révolution au XTX® siècle) ie ne sais pa5 comment cela se fera, mais cela se fera parce que c'est écrit ». Et à cet-p' citation de lui-même. Proudhon ajouté ces mots : « La Révolution sociale est engrenée. L. B. la commence... » A travers les notes de? Carnets, pendant les semaines oui suivent, nous allons voir se former et presque se rédieer les idé°s du livTe en préparation. Lorsque le 4 juin Proudhon sortira de Sainte-Pélaeie. La Révolution sociale paraîtra en juillet i8(;2, rfppectivement après la publication des Confessions et de Vidée e^énérale, les deux premiers volumes dé cette trilogie proudhonienne.
Carnet au 21 mars : Projet d'une lettre au Président de la Répnbliaué : 1° Contradiction entre sa tendance réelle et sa tendance avouée. La mission de L. B. -est révolutionnaire et progressive. Les circonstances la font rétrogradé. Non-sens qui là perdra.
— 2° Autres causes de perte : « Je parle au nom de la République et \dé la Révolution. Je propose donc à L. B. un li^nc politique qui, en lui ccrnservant son pouvoir dans une mtsure ^ffisante, garantit l'intérêt républicain. C'est le rôle de Sylla qui est le sien. César a passé. La République seule possible préparée par une Dictature ou bien la Dictature finissant ré^ulihément et progressivement -en République. »
25 mars : € L. B. a pour lui la canaille et les voleurs ».
27 mars : « Brochure à faire (Horoscope sera le titre du chapitre huitième qui «e trouve à la page 161 de l'édition de La Révolution sociale publiée par Garniër frères en 1852).
L'Horoscope du Nouvel Empire. Finisscns-en, puisque Bonaparte veut être empereur, qu'il le soit au plus tôt ! L'Empire est fait. Je n'y suis pour rien, Dieu sait si je l'ai prévu et combattu.
Mes prévisions ont été justifiées, ma résistance vaincue. Contentons-nous de la compensation. Acceptons le fait accompli, comme lé voiturîer embourbé accepte le fait accompli. Puisqu'il n'est plus temps de raisonner ni pour ni centré: que le premier serait niais, et l'autre peu utile, et en tout cas très chanceux, raisonnons dur.
Je veux dire la bonne aventure à L. B., je ne fais à mes prédictions qu'une réserve : c'est que l'homm'e est toujours maître, à ses risques et périls, de désobéir à sa vocation et de tromper son destin... par lé suicide.
Qud est le sens du nouvel Empire ? Cette dictature arrivèt-élle pour clore une Révolution ou pour l'opérer? Bonaparte ëstil comme son onde, un simple finisseur, ou bien, comme Louis XVI, un initiateur ? Dans ce dernier cas, qjiellé est sa tâché ? Tout son avenir est là. Voilà son horoscope. Le destin ainst dévoilé, Bonaparte est-il prêt à marcher où la voix l'appelle ? C'est à lui de sonder ses reins et son cœur. Quant au prophète, il ne peut que lui rappeler le mot du destin. S'il manqué à sa fortune, il sera sacré, il périra. Voilà la consécration du destin. Passer en revue l'état de la France, la situation, les actes connus et à chaque question répéter : Sacer esto.
Gare, le petit homme rouge ! Combien ont été sacrés depuis soixante ans par le Destin ? et depuis février, Lamartine. Ledru- Rollin, Cavaignac, tous ceux qui ont mal compris ou mal rempli leur mandat. — Certes, en faisant la Révolution, il est possible qu'il succombe, c'est la destinée dé tous les initiateurs. Eux aussi sont sacrés : la vengeance des vieux intérêts souvent lès immole. Lequel vaut le mieux, de périr par le fer de Ravaillac, ou par celui de Guillotin ? de la mort des martyrs ou de la mort des traîtres ? Sacré pour la gloire ou pour la honte, pas dé milieu. Voilà le destin de Bonaparte. Sacer ésto.
Le lendemain. 28 mars. Proudhon continue d'inscrire dans ses Carnets VHoroscopê impérial {Carnet g, p. ,^87).
Faire cela de sang-froid, philosophiquement. La Démocratie se débande. Elle a tort. Louis Bonaparte fonctionné pour la RévC" lution. La donnée doit être rigoureusement celle-ci...
... L'Empire, non l'Empereur, et faire le travail avec la plus grande indépendance d'esprit; ne pas aller plus loin que cette proposition : il y avait un terrain commun sur lequel. Démocratie et Empire pouvaient se réunir : c'était celui de la Révolution.
U Empire fait de V éclectisme. Il est perdu...
30 mars : L. B., dans son discours, ose dire \jue la Dictature cesse.
Horoscope : « Louis-Napoléon est hors de causé. Comme personnalité, il doit être mis de côté dans l'appréciation des événèm<ents. Un homme ne vaut jamais que par son étoile, et son étoile, c'est la mission que lui créent les circonstances... A moins de folié, de crétinisme, ou de toute autre affection mentale, un homme dans la position dé L. B. doit valoir : pour cela, il n'a pas à commander les choses, il n'a qu'à les suivre. Donc lui tracer iip plan... ».
Ces annotations du 27 au 30 mars se rattachent à celle-ci du 21 mars : « Le bruit court que l'Elysée a témoigné plus d'une fois le désir de me demander et qu'on a eu beaucoup de peine à le di?/;uader ».
On peut imaginer que Proudhon avait voulu se préparer à une consultation éventuelle de l'Elvsée — et il s'était tracé un plan à lui-même, en précisant les lignes de l'allocution qu'il tiendrait à Louis Bonaparte. Comme il l'avait écrit le 19 mars à Marc Dufraisse : « J'ai toute raison de croire qu'on me voit d'un oeil a?sez favorable à l'Elysée... Sur ces données, je compte rélever d'ici deux ou trois mois le drapeau de la République sociale, ni plus ni moins. L'occasion est magnifique; le succès est presque certain. Bonaparte, une fois empereur, je me mets à raisonner sur lé fait accompli (ni pour ni contre) ; je discute sa mission, et je la pousse rationnellement à toutes les entreprises révolutionnaires qui. dans la donnée doivent... faire avancer la démocratie, le brouiller avec les vieux partis et le compromettre. Je sais qu'on glosera; mais... j'ai appris à tout braver, en fait de calomnies, quand il s'agit du but. D'après un on dit, le Président aurait déjà voulu plusieurs fois me mander, et Bésuchet m'a presque confirmé ce bruit. Je vous jure d'en tirer bon parti, et il y aura bien du mal, pour peu que l'homme soit en veiné, si nous n'en faisons le saint Jean- Baptisté d'une nouvelle Messiade... Faire dé la politique, c'est se laver les mains dans la crotte !... ».
Lé 30 mars, Proudhon ajoute du resté à VHoroscopc, ce commentaire personnel : « Tout cela, dira-t-on, est peu conforme à la morale ? Ai-je dit que je ferais de la Morale ? Nous autres, démocrates socialistes, nous partons toujours du principe moral, et c'est pour cela que nous perdons toutes nos parties. Les affaires humaines ne se conduisent point en tant qu'affaires politiques, par la morale. Si lé rôle de Louis Bonaparte était un rôle purement
fflôfal, il n'aurait pas de signification originale et L. B., comme Président de la République, n'aurait aucune raison d'être; autant vaudrait que lui, l'idéaliste Barbes, le chevaleresque Garibaldi ou le stoïque Cavaignac. Les anciens avaient le sentiment profond de cette vérité quand ils plaçaient le prince au-dessus des lois, quand le Sénat déclarait César affranchi de toute règle... Il faut au peuple des mirlitons, Bonaparte, Chambord, Joinville, Robespierre. C'est pour cela que les démocrates se rallient à la famille d'Orléans. Le peuple croit aux reliques ».
Et le 31 mars, Proudhon écrit : « Je voudrais dormer à L. B. un peu de nerf ».
Aussitôt après avoir écrit ces notes sur VHoroscope de L. Bonaparte, Proudhon entreprend la rédaction de La Révolution sociale qui ne devait être d'abord qu'une brochure; puis, après avoir poussé ce travail jusqu'à la quarantième page du manuscrit, il s'interrompt brusquement :
Je renonce (à la brochure) et l'abandonne, écrit-il le 7 avril, dans les Carnets. Il me semble que je me jais illusion sur l'utilité de cette brochure. Plus j'y songe, et plus j'y mets la main, et plus je crois m'apercevoir qu'il n'y a qu'une chose rationnelle avec l'ordre de choses régnant. C'est une guerre à mort, et de sonner contre lui le tocsin comme contre une troupe de brigands...
Il faut courir au plus pressé, laisser là les détails, la brochure, faire de la Science, pendant que le pouvoir et les prêtres font dés ténèbres; allumer le gaz pendant qu'ils éteignent la bougie; faire resplendir le soleil, alors qu'ils se couvreftt du parapluie. Reprenons donc nos études.
Le 12 avril, Proudhon reprend la brochure et l'idée de VHoroscope : « Tout ce qui s'est fait depuis le 2 décembre s'est fait par peur. Le gouvernement lui-même a peur de la Révolution qu'il représente ». L'Horoscope : Modifier le titre et étendre davantage la brochure, en la rendant plus calme, plus impartiale, plus grave plue digne, plus sérieuse. Il faut non pas qu'elle fasse rire, mais qu'elle éclaire et qu'elle impose. Y ajouter un paragraphe concernant les fautes des gouvernements qui, depuis 1789, ayant le mandat de poursuivre pacifiquement la Révolution, ont manqué à la tâdhe et ont péri... Le pouvoir s'applique à tromper tous les efforts. Et la tâche de 89 reste toujours ?... L.-N. la reprend ! J'ai souhaité, après le 2 décembre, que quelques républicains se jetassent comme Décius dans le gouffre... Aujourd'hui, impossible. La rétractation, exigée des républicains proscrits, m'en empêcherait ».
Le 12 avril, Proudhon a eu l'idée de changer le titre de la brochure : titre nouveau : De la Liberté en France. Et, le 13 au soir :
Hier, je suis rentré {après une sortie) avec l'intention prise de nouveau de publier quelque chose.
Je comprends que ce travail ne peut que me compromettre grandement sans utilité sérieuse. Ce serait, jusqu'à un certain point, participer au crime en lui communiquant une parcelle dé vie. Et aussi bien ne faut-il pas que la France souffre dans l'intérêt dé son éducation. Chercher une issue à un coupe-gorge, une explication à un guet-apens ! un sens au parjure l une excusé à la lâcheté, une loi à l'imbécillité, un principe et une causé à la tyrannie ! C'est prostituer sa raison, c'est abuser de la faculté de raisonner, d'observer, de juger. Suivons le crime, jusqu'à la fin... N'allons pas donner une valeur intellectuelle ou morale quelconque à ce qui fait la honte du genre humain.
Ainsi, le 13 avril, Proudhon est décidé à renoncer à son projet, parce qu'il ne veut pas prostituer sa raison, en cherchant une explication à un crime qui fait la honte du genre humain.
Le 22 avril, aux Carnets : « L'ironie eet donc la vraie religion. La France, depuis le 2 décembre, est comme un vieux cheval aveugle, tombé dans un trou. Les quatre fers en l'air, il ne peut se relever ».
Le 26 avril, dans une lettre à Guillemin, Proudhon parle de l'usage qu'il compte faire de sa liberté qu'il doit recouvrer dans trente-huit jours : « C'est à peine, je vous jure, si ce changement de position me cause une ombre de joie. Toutefois, je le prends au sérieux et me propose bien de ne pas bayer aux corneilles... Pour moi, autant je vois les esprits se brouiller, autant je me sens libre et à l'aise. Oui, libre, car je ne suis l'esclave de rien au monde que de la nécessité naturelle; je ne suis asservi ni au prêtre, ni au magistrat, ni à l'homme d'épée; je ne suis lié à aucun parti, je n'obéis à aucun préjugé, je suis au-dessus du respect humain et de la popularité même. J'ai voulu rendre les autres esprits libres comme moi; ils en ont conclu que j'avais de la liberté de reste, et ils m'ont mie en prison ». Et en affirmant ainsi la liberté totale de son esprit et de son caractère, Proudhon n'exagérait en rien cette indépendance qui a été une de ses vertus. C'était celte indépendance qu'il allait une fois de plus exprimer dans La Révolution sociale comme il l'avait manifestée, en attaquant Louis-Napoléon, dans ses articles du Représentant du Peuple, en janvier 1849 — attaques qui lui avaient valu trois ans de prison. Proudhon avait raison de dire qu'il était au-dessus
du respect humain et de la popularité même. En écrivant La Révolution sociale, il devait braver celui-là et risquer celle-ci. Mais malgré les hésitations que les notes des semaines précédentes avaient exprimées, Proudhon reprit la rédaction qu'il avait abandonnée ; en effet, les mouvements de sa pensée étaient si pressants, et le besoin de les traduire en acte si impérieux, qu'ils le faisaient renoncer à la plus naturelle prudence. Cette exigence de sa nature était plus forte que tout. Ce fut le cas pour La Révolution sociale, dont sa lettre du 26 avril montre la portée : « La situation présente, j'en connais les causes, j'en prévois la fin; loin de me déconcerter, elle rentre dans le cercle révolutionnaire que j'ai décrit ; elle est un des mille cas possibles par lesquels le monde pouvait passer en allant à son but. Que vous dirais-je ? La Révolution du 2 décembre me paraît tout aussi normale, historiquement parlant, que celles de 1848, de 1830, 1815, 1814, 1799, 1794, 1792, 1789, etc.. Le mouvement n'est pas régulier sans doute, ni direct, la tendance est constante. Ce qui se fait tour à tour par chaque gouvernement, au profit de la Révolution, devient irrévocable; ce que l'on tente contre elle passe comme un nuage; je jouis de ce spectacle, dont je comprends chaque tableau; j'assiste à ces évolutions de la vie universelle comme si j'en avais reçu d'en haut l'explication; ce qui écrase les autres m'élève de plus en plus, m'exalte et me fortifie; comment voulez- vous que j'accuse le sort, que je me plaigne des hommes et que je les maudisse ? Le sort, je le nargue; les hommes, ils sont trop ignares, trop asservis pour que je leur garde rancune ».
Les 10, II et 18 mai, Proudhon écrit dans les Carnets : « Les ouvriers vont chercher du lilas à Romainville... L'humanité a du temps, elle est en fonds, la chair et le sang ne lui coûtent rien. Elle fabrique sans cesse... La bourgeoisie est plus réfractaire et incorrigible que jamais. Il faut engrener la Révolution, former un parti éducateur du peuple et le dire ».
Le 30 mai, Proudhon écrit à Marc Dufraisse : « Je compte donc dans le courant de juin et de juillet... rendre l'alliance avec les républicains si désirable à l'Elysée, si logique, si impérieusement nécessaire qu'ils n'auraient plus qu'à attendre dans leur dignité... Il faut, en un mot, faire de la Révolution le seul programme possible à L.-N.; il faut qu'il s'y précipite, pour son honneur, pour son salut; il faut lui ouvrir toute large cette porte de l'avenir, de la popularité, dé l'immortalité; il faut lui fermer toutes les autres issues, lui couper toute planche de salut, lui enlever tout prétexte, lui ôter tout espoir. Il faut, dis-je, lui prouver, prouver à
2 se PROtfDMÔlSf
toutes les intelligences, que hors de la Révolution, il est perdu et, le prouvant, faire que cela soit... Je me charge de ces trois choses : démontrer devant la raison publique que le gouvernement du 2 décembre n'a de salut et de signification que dans une politique révolutionnaire; par là rendre devant cette même raison îe retour de la démocratie nécessaire, celui de la monarchie constitutionnelle impossible. Voilà le genre de pression que je veux exercer sur l'opinion, et par l'opinion sur le gouvernement. Le reste ira de soi ». Telles étaient bien, en effet, les intentions de Proudhon en écrivant La Révolution sociale démontrée par le coup d'Etat : « En le prouvant, faire que cela soit ». La seule chose étonnante, c'est que Proudhon ait pu croire im instant à l'efficacité de sa démonstration; si elle s'explique, c'est seulement par la longue détention de Proudhon qui, en dépit des sorties et des visites, l'avaient privé d'air et d'une expérience directe et quotidienne avec cet appareil grâce auquel une dictature paralyse un peuple.
Proudhon avait mesuré les dangers auxquels il s'exposait; mais son esprit frondeur l'emporta. Avant d'achever la Révolution sociale, il avait changé vingt fois de résolution, comme il l'écrit, le 31 mai, à M. Gallot : « Après avoir changé vingt fois de résolution, tant je trouvais la chose épineuse, j'ai pris enfin mon dévouement à la République aux dents, et j'ai écrit une brochure de circonstance, qui paraîtra dans quinze ou vingt jours. Elle sera précédée ou accompagnée d'un programme philosophique. Le progrès des jésuites et dynastiques m'arrache, malgré moi, au silence que j'étais résolu de garder sur la politique, et me voilà lancé. Priez pour moi !... Encore une fois, que la fortune de la République et l'intelligence de la démocratie me soient en aide ! ... Amen ».
Le 30 mai, Proudhon écrit dans son Carnet : « Famille. Ma fille aînée, Catherine, âgée de dix-neuf mois, a l'instinct prononcé de la parole, de la mesure, du ton, du geste. Elle comprend. On sent l'ordre ». Et, le 4 juin 1852 : « Mon écrou est levé et je suis mis en liberté. Promenade à Meudon, avec Darimon, Bouteville, Courbet, Bisson, Langlois, Bailly, Eisermann et mon beau-père ». Le lendemain, arrivée de Maguet...
Le premier jour de liberté a donc été consacré à l'amitié : « Nous avons fêté ma sortie, vendredi dernier, 4 juin, par une promenade, qui a duré douze heures au bois de Meudon, entrecoupée de deux longs repas. Cette immense orgie nous a coûté cent sous par tête. » (Lettre du 11 juin à Mathey.)
Proudhon s'est installé dans le logis où habitait sa femme ^n face de Sainte-Pélagie, 9, rue de la Fontaine, dans une chambre de renfort, sur le même carré avec vue sur la Pitié et il restera là jusqu'à la mi-juillet où il sera en vacances à Burgille sur rOgnon : « Je suis à la besogne, écrit-il le 11 juin. Je compte fin courant commencer l'impression de deux opuscules, après quoi, viendront mes prolégomènes d'économie; plus ^^ard, après V Histoire de la Démocratie, les théorèmes. Priez Dieu pour moi !... J'ai le projet de faire une étude sur la navigation de la Seine, de Rouen à Monter eau, et de rédiger im plan que je porterais à des capitalistes anglais, si je ne trouve pas de commandite à Paris... Le transport ne doit pas revenir à un centime par tonne et kilomètre. Avec cette marge, on peut faire tirer la langue au chemin de fer de Paris au Havre ».
On voit qu'à la sortie de Sainte-Pélagie, les projets de Proudhon étaient fort divers. Le 23 juin, Proudhon note aux Carnets :
Décidément, nul ne voit la durée du gouvernement de Louis' Napoléon. Le mépris, la désaffection sont au comble. Tout ce qu'on peut dire d'odieux est ici au-dessous de la vérité. Pour cette rai' son, serrer lé style et accuser fortement le motif d'e la non stabilité, en excuse de mon travail; généraliser. Après L.-N. un autre ! C'est tomber sur la canaille parisienne, les dames privilégiées dé la halle, les forts, etc., etc.. Toute cette populace qui depuis deux siècles n'a pas progressé d'un iota.
Les 25 et 29 juin: « Séance du corps législatif du 22. En somme, L.-N. est approuvé par les prêtres, les absolutioimistes, les financiers, etc.. et il se fait populaire ! Il prêche l'amélioration des classes pauvres, etc.. Contradiction et mensonge. Que fait-il là ?... Message de Louis-Napoléon au corps législatif. Il vante son gouvernement comme appuyé sur trois principes bases : le peuple, principe de tout pouvoir; la religion, principe de la justice et l'armée, principe de la force ».
Le 8 juillet, Proudhon est plein de bonne humeur, d'abord sans doute, parce qu'il emmène dans son pays natal ses deux « miochesses et leur mère » et parce qu'il lui envoie son nouveau livre; car il écrit ce jour-là à Maguet qu'il a fait le plus beau coup de sa vie, et, en même temps, il ajoute : « Que faudra-t-il croire en
fin dé compte ? Cet homme, Bonaparte, ne suivra avec opiniâtreté qu'une idée : l'imitation plus ou moins burlesque de son oncle... Il a fait son coup d'Etat presque gratuitement, et pour avoir le plaisir dé faire un i8 Brumaire. Que sera son Empiré ? un mot ! De fantaisie en fantaisie, nous aurons la guerre et la restauration... O ! cher Maguet, je ne prétends point imposer mes idées; je reste dans le paradoxe, à dessein, en face des idées rétrogrades. Mais, franchement, à me prendre dans la crudité de mes expressions, je suis encore aujourd'hui le seul sage et lé seul clairvoyant... »
A la veille dé son départ pour la Franche-Comté, Proudhon note lé 15 juillet (page 438 du Carnet ç.)
L'Empereur ne trompe pas ceux qui le voient de près; dans son entourage, on ne croit pas à lui, il n'a guère de prestige... épileptique.
Ces lignes écrites à l'encre étaient suivies de cdlës-ci, au crayon :
/€ jais de la politique pour la tuer.
En finir avec la politique.
Nous vous ATTENDONS TOUS : NE PLUS FAIRE QU'UN.
La POLITIQUE, c'est l'an-archie.
L'Empereur avait devant lut cent impossibilités; Louis- Napoléon EN A mille.
LoUTS-NaPOLÉON ne TOMBERA QUE PAR LA RÉVOLUTION; ET PAS
avant.
Recette de prudence : l'homme d'Etat compose sa politique de toutes les nécessités des choses, non dés siennes.
Proudhon avait cru que la police laisserait passer La Révolution sociale. Le 25 juillet, il noté sur ks Carnets que le dépôt de son livre a été fait le 21 juillet au ministère de la Police :
Dès le lendemain, lé ministère a fait défendre à l'imprimeur et au libraire de lé mettre en venté. Arbitraire, violation de la loi, rien n'y manque. Ainsi mes aventures vont recommencer. Il nv m'est pas possible d'écrire, d'être moi, et dé rester en France; il faut aviser. La Belgique ou la Suisse; ou bien, la publication clandestine, sous le couvert d'une industrie. Dépuis longtemps j'ai interrompu mes notes de famille, mes extraits et notés de circonstances, occupé que j'étais par la rédaction de ce volume. Je vais reprendre mes travaux accoutumés. Ma fille aînée se remet à faire ses dents, elle s'affaiblit, maigrit et dépérit. Enfant nerveux, joli, gentil, mais, je le crains, sans vigueur. La cadette prospère...
Lé 31 juillet, Proudhon note : « J'ai écrit, ce matin, à M. de
Morny en lui envoyant ma lettre à Louis-Napoléon. J'attends. Cinq heures, le même jour, j'apprends par les frères Gamier que la police autorise la mise en vente de mon ouvrage. Ainsi la suspension a duré huit jours. J'ai voulu éviter la censure, je n'y ai pas échappé. J'ai droit, d'après cela, d'en revendiquer te bénéfice... ».
Pendant ce temps, Proudhon était installé à Burgillé-sur-Ognon d'où il écrivait à Charles Beslay, le 29 juillet : « Venez à Burgille, il reste, nous logés, un lit à mon frère, dans une petite mansarde où est morte notre mère, et d'où la vue s'étend sur une dés plus jolies vallées de la Franche-Comté. Si le temps le permet, je vous pécherai un plat d'écrevisses grosses comme de petits homards... ».
Tandis que, au commencement de septembre, Proudhon faisait dans la région lyonnaise un séjour dont il profita pour se renseigner sur la situation économique de la France, il laissait sa nichée, comme il l'appelait, en Franche-Comté dont le climat devait profiter aux enfants; il allait les retrouver par la suit6 :
M-es petites filles vont bien; Catherine prend des forces; je vais à la pêche aux écrevisses, qui sont abondantes dans nos ruisseaux; quelquefois, je pêche aussi lé goujon, etc.. dans l'Ognon, ou bien je vais à Besançon. Nous avons tous grand appétit et nous trouvons à bon marché de quoi y satisfaire. Nous habitons le faubourg d'un petit pays qui ne compte pas cinquante maisons et quatre mille âmes, sur le bord de l'Ognon, dans une dés plus fertiles vallées de la Franche-Comté... Demain 29, nous irons, ma femme et moi visiter les vieux parents et amis qui me restent... Le séjour de Burgille, quoique troublé par de longues et fortes pluies, a profité à mes deux filles : l'aînée surfout y a gagné sin* gulièrémènt. Son teint a pris une bonne couleur de pommé reinette vermillonnée, ses jambes se redressent toutes seules et lé régime des gaudes lui va à merveille. En résultat, ma fille aînée est une enfant de petit bois, nerveux et lymphatique, grimacière, espiègle, etc.. La deuxième est grasse, sanguine, m-embrue.
Pendant cette fin d'été s'était posée pour Proudhon la question d'une candidature d'abord acceptée par lui conjointement avec M. Goudchaux. Celui-ci avait déclaré qu'il ne partageait « en rien, mais en rien, absolument en rien, les idées et la politique du citoyen Proudhon ».
Proudhon avait maintenu sa candidature, mais à une condition, c'était de ne point être porté en concurrence avec M. Goudchaux, pour ne pas diviser les votes. Mais il avait mis pour autre
26o PROUDHON
condition, qu'il voulait être libre sur le serment. (Lettre à Charles Beslay, du 15 septembre.) Comme son attitude diffère de celle qu'il aura dans la suite, il faut noter la réponse faite à Charles Beslay qui l'interrogeait sur ce point : « Vous me demandez mon avis. Je vous le donne en vous dispensant de la discrétion; dès qu'il est entendu que le serment politique comporte réciprocité, je regarde comme une duperie de persister à s'abstenir, et je me défie de tout individu que cette formalité embarrasse. Mais je n'irai pas me charger d'un mandat onéreux qui me laisserait dans la détresse pendant que la calomnie exploiterait ma vénalité. Je n'ai que faire du mandat représentatif, pas plus pour la manifestation de mes idées qoie pour l'avancement de ma fortune et je ne commettrai pas l'inexcueable faute de me jeter dans ce bourbier. Je suis pauvre et je- reste libre. » Et le 20 septembre Proudhon demandait à Darimon de tenir la main à ce que sa candidature soit purement et simplement retirée.
Aux élections de 1863, Proudhon devait prendre une position contraire.
Il paraît que les ouvriers se plaignaient du prix auquel était mis en vente La Révolution sociale démontrée par le coup d'Etat. Il avait publié à un prix peu élevé Les Confessions d'un révolutionnaire (soixante centimes qui représentaient les frais de revient). Mais le livre ne s'était pas vendu; par contre, Vidée de la Révolution avait eu plusieurs éditions. Le tirage de La Révolution sociale montera en août, à neuf mille exemplaires.
En août, Proudhon est de retour à Paris; et déjà se rencontrent dans ses Carnets des notes (31 juillet) qui amorcent le livre qu'il ébauchera, mais n'achèvera jamais sur Napoléon P"".
Napoléon : ce qui fait la majeure partie de sa gloire, c'est la nécessité où il était d'être un personnage historique, et l'opinion obstinée qu''en réalité il l'a été... Comme Dumouriez qui avait songé à se faire une principauté en Belgique, il veut s'en faire une en Italie. Voilà le fait qui l'écrase. Légende impériale : reconnaître que la spontanéité révolutionnaire tendait à s'incarner dans un homme. Elle erra sur Mirabeau, Lafayettc, Danton, la Gironde, Robespierre, Orléans, Dumouricz; enfin, k choix s'abattit sur Bonaparte. Or, incompatibilité d'humeur entre cet homm€ et l'esprit de sa légende. Pour que Napoléon soit définitivement le dieu de la Révolution, il faut que Louis-Napoléon le corrige, et ramène l'homme symbolique à son idée.
Le 9 août, Proudhon repart avec sa petite famille, « sa nichée »,
qui restera à la campagne, arrive à Burgille le 12 août, par le chemin de fer de Paris-Lyon à quatre heures du matin.
Le 4 septembre, Proudhon quitte Burgille pour Lyon : c'est pendant ce séjour à Lyon, du 8 au 19 septembre, qu'il résume ses observations sur la situation industrielle en France, par cette formule : Féodalité: « La France sera livrée au monopole des compagnies. Voilà le régime féodal — les tissus, les fers, les grains, les liquidée, les sucres, les soies, tout est en voie de monopole ».
On sait qu'entre temps, on avait offert à Proudhon ime candidature qu'il avait d'abord acceptée sous condition, puis dont il s'était désisté (10 au 26 septembre). Le 18 septembre, Proudhon était remonté de Lyon à Chalon sur ce Dragon sur lequel, en 1843, et pendant les années suivantes, il avait ei souvent navigué. Et, le 20 septembre, il était de retour à Burgille-sur-Ognon où il se décide à prolonger son séjour.
Du 16 au 17 octobre, Proudhon commente ainsi la « marche triomphale de Louis-Napoléon, à travers les départements » : « Partout où l'oncle s'est arrêté, a couché, craché, Louis-Napoléon s'arrête, couche, crache... Louis-Napoléon, parjure, assassin, brigand, voleur... toutes les grimaces qu'il a faites, le neveu les répète; elles obtiennent identiquement le même succès ».
Le 27 octobre, Proudhon quitte Burgille et rentre à Paris. A son arrivée à Paris, le 28 octobre, Proudhon écrit : « Louis-Napoléon trompe tout le monde : c'est le côté horrible de son rôle. Pendant cette orgie, la bourgeoisie se gorge : elle accapare monopoles, concessions, subventions, etc.. Déchéance de la bourgeoisie, agioteuse plus que commerçante, rentière plus qu'industrielle et propriétaire fort au-dessous de celle qui fit le mouvement des communes contre la féodalité et la Révolution de 89, contre la monarchie absolue, impuissante depuis 1830. Nulle en politique, acharnée à son utopie parlementaire, hostile à l'émancipation du prolétariat, depuis 89, a besoin qu'on lui mette tout en main, ne peut rien par elle-même, n'entreprend qu'avec garantie du gouvernement. Ex. : chemins de fer, mines, etc.. Où allons-nous avec mouvement à bride abattue d'affaires galeuses, de pots de vin, d'actions. La bourgeoisie gorgée, le travail centralisé, quasi gouvernementalisé »,
Et c'est à la page 473 du Carnet g que Proudhon trace un portrait de Louis-Napoléon, à la manière du duc de Saint-Simon, portrait plaçant La Révolution sociale dans l'atmosphère réelle qui permet de la comprendre.
Dans sa lettre à Marc Dufraisse, du 3 août, il lui dit qu'on annonce un livre de Victor Hugo : Napoléon lé Petit : « Petite idée si c'est vrai. C'est encore étrangler un fait immense sous une personnalité ! » Et il ajoute : « Est-ce trop, mon cher Marc, d'attendre de votre amitié lés conseils et avis dont je pourrais avoir besoin dans cette route scabreuse où vient de m'engager le plus pur patriotisme, jointe à une intelligence que j'ai lieu de croire plus exacte de notre situation ?... »
La route scabreuse, c'était en effet la Révolution sociale démontrée par le coup d'Etat. Si l'on veut juger celle-ci avec quelque impartialité, il est nécessaire de la rapprocher des deux autres livres qu'a suscités l'événement du 2 décembre. L'Histoire d'un crime, par Victor Hugo et, par Karl Marx, le Dix-huit Brumaire dé Louis Bonaparte :
Chose curieuse, ces trois livres ne rendent pas un son aussi différent qu'on pourrait le croire ^. Hugo, comme Marx et comme Proudhon, a mesuré l'indifférence de la masse, il a utilisé au mieux de sa légende, le scénario théâtral et bourgeois de sa résistance au coup d'Etat. Mais son orgueil ne lui cache pas l'étendue de la {défaite. Hugo, qui n'avait compris ni le sens, ni la portée dé l'émeute ouvrière de juin 48, décrit avec exactitude les remous de la société française, lorsque se déclanche le coup d'Etat. On peut cependant lui reprocher d'avoir exagérément grossi la personnalité du prince-président que Proudhon et Marx considéraient plus justement comme un produit. Proudhon et Marx, soucieux de désolidariser la démocratie jacobine, de distinguer révolution et dictature, ont fait l'amer procès de la seconde république... Proudhon et Marx ont placé lés exigences de la révolution bien au-dessus des caprices 'et des veuleries du suffrage universel, ils ont décomposé avec méthode la structure sociale de la France pendant lés années 1848 et 1852; ils ont expliqué le caractère logique du coup d'Etat 2.
De la crise économique et sociale de 1847 à 1851, Proudhon et Marx ont su dégager le fantoche, acteur sans doute, mais personnage agi par les intérêts et les forces économiques qui l'utili-
1. Introduction à la Révolution sociale par Georges Duveau et Edouard Dolléans, Rivière, 1936.
sent, soit directement à leur profit, soit indirectement comme Thiers, le Comité de Poitiers et M. de Falloux, aux fins d'un mouvement politique à plus longue échéance — monarchiste ou congréganiste.
Dans la préface du Dix-huit Brumaire de Louis Bonaparte, Karl Marx a écrit: « Sous sa plume, la construction historique du coup d'Etat se transforme en une apologie du coup d'Etat, Proudhon tombe ainsi dans l'erreur que commettent nos historiens soi-disant objectifs ».
L'injustice de Karl Marx est ici évidente. Dans Louis Bonaparte, Proudhon voulait voir la négation du souverain monarchique puisque la révolution s'affirme par une négation universelle et que ses développements conduisent à une tendance à l'anarchie. Par les notes dei ses Carnets, on a vu que Proudhon se faisait bien peu d'illusions sur Louis-Napoléon et sur les possibilités de le mettre au service de la révolution. Karl Marx, au resté, a rédigé lé Dix-huit Brumaire de Louis Bonaparte à Londres, où il travaillait en liberté eit à tête reposée. Le livre de Proudhon est moins un essai d'histoire qu'un instrument de combat. Ce livre de circonstance amuse ou déçoit selon la vision que son lecteur a de l'homme et dé l'œuvre; selon que sa connaissance de la psychologie de; Proudhon lui permet de comprendre dans son ensemble l'évolution de cette pensée frémissante et, par suite, de situer la Révolution sociale là oij elle doit l'être.
Cet homme est mal bâti et laid au physique. Très court de jambes, placé de travers et torticulent comme dit Rabelais, la face ignoble, les parties doubles inégales entré elles et mal équilibrées, un œil plus haut que l'autre, le front sans majesté ni intelligence et l'œil mort. En le voyant pour la première fois en 1848, j'ai éprouvé le sentiment confus que j'avais devant moi un homme en qui la pudeur était morte, ou plutôt n'avait jamais existé, comme cette prostituée de Martial qui né se souvenait pas d'avoir jamais été pucellé. Cette révélation confuse de l'instinct s'est traduite dans le pamphlet que j'écrivis en 1848, fin novembre, et où je le peins comme un monstre d'impudicité qui un jour ferait saisir la République par quatre bandits et la violerait entre leurs mains...
On affirme que Louis-Napoléon est tellement épuisé d'excès de femmes et de toute nature, qu'il est dans un état de relâchement perpétuel... Son haut-de-chaussé toujours infecté dé m... <et dans ses orgies erotiques la plus infâme ordure sert dé parfum à ses voluptés.,.
Ce portrait à la Saint-Simon se trouve dans les Carnets à la date du 31 octobre 1852, et l'on peut objecter qu'il ne représente pas la première impression que Proudhon avait eue de Louis-Napoléon, lorsque, le 26 septembre 1848. il le rencontre en présence de M. Schmelz et de ^I. Joly père, confident intime de Ledru-Rollin. Il n'en est rien. Les écrits et la correspondance de Proudhon, de 1848 à 1852, nous ont montré la constance du mépris et de la crainte que lui inspiraient le personnage. « Cette révélation confuse dé l'instinct lors de la première rencontre (septembre 48), s'est traduite dans le pamphlet que j'écrivais en 1848, fin novembre, et où je le peins comme un monstre d'impudicité qui, un jour, ferait saisir la République par quatre bandits et la violerait entre leurs mains. »
Sur l'homme, comme sur l'entourage, le jugement de Proudhon rencontre celui de Karl Marx : « Sous prétexte de fonder une société de bienfaisance, on avait, dès la fin de 1848, fondé la Société du 10 Décembre, on avait organisé la canaille de Paris en sections secrètes. A côté des roués, ruinés, aux moyens de subsistance douteux et d'origine également douteuse, à côté des déchets de la bourgeoisie, d'aventuriers et de corrompus, on rencontrait des vagabonds, des soldats et des forçats libérés, galériens en rupture de ban, filous, charlatans, lazzaroni, voleurs à la tire, escamoteurs, joueurs, maqueraux, tenanciers de bordel, portefaix, hommes de lettres, tourneurs d'orgues, chiffonniers, gagne-petit, rétameurs, mendiants, bref, toute cette masse indéterminée, décomposée, flottante, que les Français appellent « la Bohème »... Ce Bonaparte qui s'instituait le chef de la canaille (Lumpen prolétariat), qui retrouve là seulement la masse des intérêts qu'il poursuit lui-même personnellement, qui dans ce rebut, ce déchet, cette écume de toutes les classes, reconnaît la seule sur laqueUe il puisse s'appuyer, ce Bonaparte est le vrai Bonaparte, le Bonaparte sans phrase. Vieux roué, rusé, il prend la vie historique des peuples, leurs affaires d'Etat, pour une comédie au sens vulgaire du mot, une mascarade où les grands costumes, mots et postures ne servent qu'à masquer la plus mesquine des gueuseries. Lors de son entrée à Strasbourg, un vautour suisse, apprivoisé, représente l'aigle napoléonien. A son ^"scapade de Boulogne, il habille de l'uniforme français quelques laquais de Londres. Dans sa Société du 10 Décembre, il rassemble dix mille gueux qui doivent représenter le lion populaire, à un moment où la bourgeoisie jouait la comédie la plus complète, mais, le plus sérieusement du monde, où elle était à demi aveuglée,
à demi convaincue de la magnificence de ses propres hauts faits, de ses affaires d'él:at ; dans ces circonstances, c'était l'aventurier qui devait l'emporter, lui qui prenait cette comédie tout simplement pour ce qu'elle était... Tous les grands événements, toutes les grandes figures historiques se produisent pour ainsi dire deux fois. La première fois c'est une tragédie,, la seconde fois, une farce. » {Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte.)
Il était nécessaire de rapprocher les pages consacrées à Louis Bonaparte par ces deux grands esprite qu'étaient Proudhon et Karl Marx, afin de se rendre compte que, s'ils différaient fort par leur tempérament et les aspects de leur pensée, ils se sont rencontrés étroitement dans leur jugement et dans leur vision des événements.
Proudhon n'avait même pas eu besoin de la publication de la Révolution sociale pour renoncer à ses imaginations chimériques. Elles lui apparaissaient déjà telles tandis qu'il l'écrivait et que le fait même de les préciser par l'écriture les faisait éclater comme bulles de savon au soleil de sa raison. Les notes quotidiennes des Carnets révélaient son scepticisme et son dégoût à l'égard du personnage; et l'on ne peut même pas dire' que cet état d 'esprit s'accentue pendant lès semaines qui suivent la publication : le por trait de Louis Bonaparte se contenta de condenser le jugement de toujours.
Le 3 novembre, Proudhon note aux Carnets : « La conscience publique est malade; elle se soulève peu à peu contre L.-N.; elle s'indigne peu à peu de la violence qui lui est fait&, du parjure... Dans l'état d'atonie où est la République, je comprends plus que jamais de quelle importance il serait que les hommes les plus énergiques fussent groupés à Paris. Il n'y a rien d'organisé; la chance est à cette heure aux légitimistes ou orléanistes. Donc, en démontrant le courant réformateur qui commande à tous, qui est l'acte providentiel même, réveiller les esprits de leur torpeur, les intéresser aux choses, grouper les plus intelligents, les plus énergiques, les avertir de se tenir prêts à résister aux partis réactioimaires qui... préparent au peuple une servitude nouvelle, insister sur les principes émis depuis février... ».
Du 7 au 9 novembre, aux Carnets : « La réaction jésuitique et
bourgeoise sévit de plus en plus sous le couvert de L.-N... Le message de L.-N, Indifférence profonde du public : dégoût de cette comédie... La réaction jésuitique poursuit son œuvre sourde, effrayante. Allures de plus en plus tyranniques. Crainte mutuelle. Division, haine, silence, voilà la France ».
Lé 8 octobre, Proudhon avait écrit à Bouteville : « ... La vieille haine de l'Oncle pour les républicains, son dédain de la multitude idolâtre se trahit de plus en plus chez L.-N... C'est un fait constant dans l'histoire... que toute monarchie nouvelle, toute usurpation, toute tyrannie, tout césarisme commence avec l'appui du peuple, et, aussitôt installé, cherche l'adhésion des grands et se met en garde contre le peuple. L.-N. n'est pas homme à changer de tactique; comme son oncle, dont il adore lés vestiges, il pense que la société c'est une administration, une armée, un clergé, une magistrature, et que tout le reste est poussière... Leur fortuné faite, ils ne font cas, et avec raison, du peuple, et, pour l'empêcher de crier, lui mettent la main sur la gorge. Ne sommesnous pas en plein dans cette routine, à la fois démagogique et usurpatrice, révolutionnaire et rétrograde ? »,
Le i8 octobre, à Charles Edmond : « Quel commentaire de l'histoire nous faisons depuis cinq ans, mais surtout depuis le 2 décembre... Plus d'opinion, plus de conscience générale, plus de raison publique, plus d'honneur du pays, plus de solidarité des citoyens. Chacun pense à soi, chacun fait la désagrégation des esprits et des cœurs dont la combinaison formait un être collectif; l'être français est au comble, et Louis-Napoléon est le maître régnant sur des cadavres.., ». Et pourtant, Proudhon ajoute : « La révolution s'accomplit ainsi peu à peu en suivant le plus long chemin ».
C'est qu'en effet, et les deux idées bien que distantes, dans cette lettre du i8 octobre à Charles Edmond, sont proches dans son esprit: « L'économie de la société se transforme de fond en comble. Voilà le fait », tandis que le mouvement politique en soi, et abstraction faite de l'économie est nul : « Tout est mort, idées et partis. Ce ne sont que des cendres. Pour moi, je fais ce que je puis pour né pas mè laisser aller à ces impuissantes indignations. L'histoire fournit peu d'exemples de ces grandes réparations telles qu'il en faudrait une après ces quatre années de trahison et d'infamie... Cette impunité de l'histoire vient de ce que la vie universelle ne peut s'arrêter un seul instant... L'économie, je veux dire les intérêts économiques, aujourd'hui dominent tout. Avec eux, l'Etat et sa raison restent fatalement
subalternes... Ce n'est plus l'honneur monarchique et la vertu républicaine qui mènent les états, c'est la nécessité du pain quotidien. Là est la raison secrète de toutes nos défaillances et du triomphe du crime, mais là aussi est la puissance invincible qui fait tout... ».
Le 10 novembre, à Guillemin, Proudhon brosse un tableau de la société jouisseuse et agioteuse, au milieu de laquelle il est dégoûté de vivre : « On vient de placarder la Comédie Nouvelle du Sénatus consulte et d'autres pièces concernant le rétablissement de l'Empire. Paris est d'une indifférence écrasante; ce qui l'occupe, c'est l'orgie agioteuse et la chronique élyeéenne. Des chemins de fer qui ne produisent pas la moitié de l'intérêt des sommes qu'ils coûtent sont cotés à des prix fabuleux; tout le monde joue, se vautré, cherche à obtenir par la hausse et la baisse ce que ne donnent plus ni le travail, ni l'échange. A cette incandescence d'agiotage, les rieurs font de temps à autre diversion par des historiettes dignes des romans les plus erotiques du xvni' siècle. Ces anecdotes s'impriment tout au long à Saint- Pétersbourg et font rire S. M. à gorge déployée ».
A Antoine Gauthier, le 15 novembre, Proudhon répond : « Je ne veux m'occuper de rien où il faille solliciter l'intervention du gouvernement; j'aime mieux vivre toute ma vie avec trois ou quatre mille francs que je puis tirer du profit de ma plumé, que de risquer de m'enrichir dans une affaire quelconque où serait la main du gouvernement... Qu'il fasse la hausse et la baisse, s'empare des privilèges ou les distribue à ses créatures, cela m'est égal, je ne veux plus entendre parler de lui. Il me suffit qu'il me laisse philosopher à ma guise et grignoter mon pain tranquillement... Mais du gouvernement, je ne veux pas, je ne veux rien dé lui. J'écarte de moi toute affaire où il faut se commettre avec ses agents et ses ministres. Il me dégoûte; c'est bien dire assez ».
Lé gouvernement avait engagé indirectement Proudhon à maintenir sa candidature contre Goudchaux; mais Proudhon avait saisi la malice « cousue de fil blanc ». Ce coup de politique semblait destiné à compromettre Proudhon aux yeux de ses amis, afin de pouvoir dire : « La Révolution relève la tête, jetez-vous dans mes bras ». Tandis que le ministre de la police, Maupas, refusait l'autorisation à La Revue dont Proudhon devait être le rédacteur en chef, voici que Proudhon était sollicité par son ami ex-créancier Maurice, pour un emploi gouvernemental. Et, le 28 novembre, Proudhon oppose à ce conseil la même volonté de complète indépendance vis-à-vis du gouvernement :
Que voulez-vous que le gouvernement fasse d'un homme de mon espèce ? Vous parlez de bibliothèques, il y a aussi des emplois d'archivistes, de consuls, vice-consuls, secrétaires, etc., etc.. Tout cela, ce sont des sinécures, c'est-à-dire dés façons déguisées d'acheter des consciences. Quoi donc ? Irais-je grossir le nombre des mangeurs de budget et des bêtes muselées et mises à l'engrais ? C'est impossible... Toutefois, rassurez-vous, si l'auge gouvernementale me fait défaut, mon travail, libre comme ma pensée, né paraît pas encore à la veille de rester absolument sans fruit. Dans la voie où je cours, je né m'enrichirai pas, c'est vrai, mais je vivrai; à moins de maladie et d'impuissance, j'élèverai mes filles et je paierai m^és dettes, cela me suffit.
Car Proudhon n'oublie jamais qu'il entend se libérer de ses dettes; et, en ce mois de novembre 1852, parce que Maurice est son plus important créancier, il établit à son intention le compte de ses dettes et de ses créances. Depuis deux ans, il vit sur le produit de Vidée générale et sur Les premières recettes de La Révolution sociale; il espère, en 1855, avoir liquidé toutes ses dettes. Donc, il lui reste encore pendant deux ans et demi à prélever des acomptes sur la rémunération de ses travaux : « Certes, je suis de ceux qui vont lentement; il y a vingt-cinq ans que je travaille, et tout compte fait, je suis juste à zéro. Toutes mes dettes payées, il me resterait un mobilier de cent écus et rien dans ma bourse : il faudrait vivre sur le crédit. Dans cette carrière si peu fructueuse, j'ai eu bien du mal, vous en savez quelque chose. Et je ne suis sans doute pas au bout ? Mais avec tout cela, j'arrive, pas fort haut en vérité, mais j'arrive, je vis; j'aurai eu le plaisir, j'espère, d'élever deux enfants, de récompenser d'un mari passabl? un-e bonne fille, et je mourrai peut-être sans laisser de dettes, cela me paraît déjà beau pour un e?prit de ma tr«-mpe ».
Ce sont des lettres telles que celle-ci (28 novembre, à Maurice) qui permettent de parler de la moralité de Proudhon, d'une vertu faite de moraHté sévère, d'entière indépendance et de courage quotidien. Des qualités comme celles-là composent un caractère rare. Dans cette lettre, Proudhon parle de lui-même en disant « un esprit de ma trempe »; on doit voir dans l'expression volontairement modérée une preuve de sa modestie; et on est en droit de traduire cette expression par celle d'une âme bien trempéi-. A travers les épreuves d'une vie difficile, cette âme trouvait en soi seule la source de sa force contre l'adversité. En 1852, la pensée de Proudhon ne rencontrait d'austère et bien
abstraite 6atisfaction que dans sa philosophie de la Révolution- Nécessité. Nous pouvons en juger d'après la lettre, qu'une année à peine écoulée depuis le coup d'état, Proudhon adressait comme un pur esprit dégagé des conditions de la conscience et de la sensibilité (le 11 décembre 1852), à Madier-Montjau :
Depuis lé 2 décembre, je travaille à me faire un cœur de pierre. Au lieu dé juger avec lé vulgaire, avec tous nos amis, les choses actuelles au point de vue de la liberté et d-e la morale (des mots qu'on n'entend plus !) j'ai pris le parti d'aller plus au fond, et comme un pur esprit dégagé dès conditions de la conscience et de la sensibilité, de voir tout d'après les lois absolues qui, par le crime, comme par la vertu, gouvernent les sociétés. Sans doute, je n'entends pas prêcher l'indifférence... Mais... que voulez-vous que fasse de mieux un écrivain, en face du despotisme penché sur sa tète, et d'une société, sa complice ? Connaissez-vous une façon plus énergique de flageller peuple et bourgeois que de leur dire : « Ce n'est plus avec les idées de bien et de mal, de juste et d'injuste que je traité vos intérêts. De telles idées ne vous vont plus, car vous êtes pires que des bêtes, vous êtes des démons. Là où a péri la moralité, il ne faut plus parler morale et justice ; il faut parler fatalité ! ».
Ces quelques lignes révèlent la douleur de Proudhon et sa déception profonde en face de ce peuple qu'il ne peut s'empêcher — tant il l'aime — de flageller en des termes d'une singulière grandeur, car il lui appartenait par le cœur, les « affections », et surtout par la communauté des souffrances et des vœux, ainsi qu'il l'avait écrit le 31 mai 1838. Et cette lettre précise, en des formules saisissantes, la philosophie historique de la Révolution- Nécessité.
Eh bien ! ajoute Proudhon, la fatalité vous mène; et voici que commence à se préciser, dans sa pensée, la signification de ces deux expressions par lesquelles, en 1854, s'affirmera l'opposition entre les hommes du libre arbitre et les hommes de la fatalité.
Etant donnés un peuple et une bourgeoisie qui, par trois fois acclament ou laissent passer, signer dé leur sang l'homme du 10 et du 2 décembre, il n'y a plus comme Hugo, Schœlcher et tutti quanti, à argumenter de liberté, de justice, de morale : la société n'est plus menée par des principes, elle est livrée à ses instincts. L'instinct, c'est la fatalité dans une nation.
Ainsi se précise dans la pensée de Proudhon l'idée de la Révolution-Nécessité. Une société peut être soumise à la fatalité, c'est
celle qui s'abandonne à ses instincts. Mais puisque « l'instinct, c'est la fatalité dans une nation », qu'est-ce que la liberté, sinon la raison ?
Proudhon justifié l'interprétation qu'il a donnée des événements dans les trois livres qui s'enchaînent entre juillet 1849 ^t juillet 1852 : Les Confessions d'un Révolutionnaire, Vidée générale de la Révolution au xrx^ siècle et La Révolution sociale démontrée par le coup d'Etat : « Donc, j'explique par des combinaisons logiques et fatales à la fois ce qui se passe sous mes yeux, et tout mon rôle sera de l'expliquer de plus en plus. C'est dans des temps pareils qu'un homme peut être prophète; rien n'étant plus aisé que de prévoir les événements que la fatalité gouverne, comme la route d'un lièvre que son instinct conduit. Voilà mon livre sur une nation gisante ».
A cette date presque anniversaire du coup d'Etat, Proudhon dégage l'attitude qui s'impose en face de cette nation gisante et soumise à la fatalité, parce qu'elle n'est pas menée par des principes, mais livrée à ses instincts. Double leçon. Puisqu'il n'est plus désormais question de morale et que sont mis de côté religion du serment, respect de la loi, sentiments humains, c'est la fatalité qui vous mené... et on ne peut plus raisonner des affaires de ce monde que d'après les règles abstraites de la fatalité.
D'où leçon et expiation pour la nation; leçon aussi pour nous, républicains et socialistes, dit Proudhon à Madier-Montjau :
Vous avez encore lé culte du peuple, mon cher Madier, il faut absolument vous défaire de cette fausse religion. Il faut servir la liberté et la morale pour elles-mêmes, et comme votre plus précieux trésor; laissez donc là les questions subjectives; sans mépriser le peuple, qui n'est que sauvage et que nous avons à civiliser, n'en faites pas votre souverain.
Il faut servir la liberté et la morale pour elles-mêmes — précepte de désintéressement pour soi-même; mais en même temps, leçon de conduite à l'égard de ce peuple qui s'est abandonné à ses instincts. Sa soumission prostrée devant l'auteur du 2 Décembre en est la preuve {le peuple et les chiens ont léché votre sang sur lés boulevards...). Mais de ce peuple, en dépit de son abandon et de son infirmité humaine, Proudhon ne désespère pas; pourtant, s'il dévoilait le fond dé son âme, « il pourrait vous révéler le feu concentré qui me brûle, et les effrayantes pensées qui m'agitent... ».
Proudhon ne désespère pas, nous en trouvons la preuve dans une note de ses Carnets, le 9 novembre 1852, le jour même où
va se clore le Carnet ç, qui contient lés réflexions de cette année si eombre (p. 488), Proudhon écrit : « Histoire de la Démocratie moderne : I. Poser le but de la révolution éternelle : l'éducation de l'humanité, l'affranchissement de l'individu ».
Y a-t-il donc, pour l'individu, un affranchissement et pour i'humanité, une éducation possibles ? Mais cet affranchissement et cette éducation, quel chemin peut y mener ? Comment une société, soumise à la fatalité et livrée à ses instincts, peut-elle être déhvrée et guidée par la raison ? Questions que Proudhon commence à se poser déjà pendant les armées suivantes, mais auxquelles il ne trouvera orne solution qu'entre 1856 et 1858, lorsqu'il écrira De la Justice dans la Révolution et dans l'Eglise.
(25 décembre i8ss -18 juillet 1858)
La République selon moi existe, car nous l'avons fondée dans le cœur du peuple.
16 février 1850.
Le vieux inonde est en dissolution... On ne sort de là que par une révolution intégrale dans les idées et dans les cœurs.
A. MiCHELET, 23 janvier 1860.
Je vous embrasse, et, puisque nous voilà près du nouvel an, je vous souhaite pour recommencer cette course un cœur ferme, une résolution virile, un amour fidèle pour l'humanité et un suprême dédain pour la canaille.
Ces souhaits, que le 25 décembre Proudhon adressait à son ami Micaud, expriment son état d'esprit à la fin de cette année 1855. Il avait vu s'évanouir le mirage qui, depuis 1848, lui permettait d'espérer ime transformation radicale de la société économique. L'Exposition universelle de 1855 se terminait sans avoir réalisé le projet d'exposition perpétuelle. Le chiffon de soie qui avait envdoppé ce rêve persévérant de Proudhon s'était effiloché. La Banque du peuple n'avait pas été fondée qui aurait pu détruire « la royauté de l'or en faisant de chaque produit du travail une monnaie courante ».
A travers les déceptions, une lucidité implacable lui inspirera les jugements les plus, sévères : « Tous les jours je me lève avec la pensée de ma nation déshonorée et se plaisant dans sa honte... d'un public imbécile et qui s'admire dans son imbécillité ». Mais cette lettre à Neveu (1861) continuera par ces mots : « Mais je ne cède pas à cette hypocondrie; je travaille double; je me raidis contré l'adversité; je me prépare pour une nouvelle mission ».
Et, en 1862, un mois après avoir écrit à Madiêr-Montjau que « notre pauvre société se meurt; la misère serpente, se glisse, étreint tous les cœurs; la tristesse marche à sa suite, avec le désespoir et le crime... », Proudhon écrira à Milliet : « Si tout ne me démontrait que la société est entrée dans une crise de régénération qui sera longue et peut-être terrible, je croirais à
l'irrévocable décadence et à la fin de la civilisation... Le mouvement de l'histoire s'accomplit par oscillations dont il dépend de nous d'abréger l'amplitude. Travaillons donc à nous rendre meilleurs, à penser juste; cherchons la frugalité et fuyons la paresse. Avec cela, nous abrégerons l'épreuve et nous renaîtrons supérieurs à nos pères ».
Car Proudhon pratique lui-même les vertus qu'il souhaite aux autres. Ces trois vertus, que le 25 décembre 1855 Proudhon souhaite à Micaud de conserver, sont justement celles qu'il possède lui-même : un cœur ferme, une résolution virile, un amour fidèle pour l'humanité. Ce qui lui permet de les entretenir en lui et de les pratiquer dans son existence, c'est d'abord ea passion pour la justice ; ce n'est pas moins son ardeur à la lutte — il a besoin d'avoir des ennemis contre lesquels batailler — le 6uprême dédain de la canaille ; et il faut entendre! par cette expression, la canaille d'<en haut, plus encore que la canaille d'en bas.
Mais la constance et la foi en la jus'tice, cheiz une âme aussi passionnée que la sienne, auraient peut-être connu des intermittences si Proudhon n'avait été doué de ces trois vertus cardinales : le courage, l'indépendance et le sentiment de la responsabilité personnelle. « Travaillons à nous rendre meilleurs, à penser juste; cherchons la frugalité et fuyons la paresse. Avec cela, nous abrégerons V épreuve ».
Proudhon est persuadé que l'on peut abréger l'épreuve que traverse la société. Chaque homme se doit à lui-même d'abord et à une élite d'hommes généreux et courageux, d'entretenir, au centre de la société, cette fontaine de vie que sont la conscience et le cœur des hommes. Justement, après sa déception de l'expérience de 48 et sa révolte douloureuse contre l'indifférence populaire (tout au moins en est-il persuadé), Proudhon va se préparer pour une nouvelle mission.
Dans cette lettre du 25 décembre 1855, il écrit à Micaud :
Depuis trois ans, je travaille à ma transformation complète. Dé 1839 à 1852, j'ai eu ce qu'on appelle ma périade de critique... Comme un homme ne doit pas se répéter et que je tiens essentiellement à ne pas me survivre, j'assemble les matériaux de nou-< velles études €t je me dispose à commencer bientôt une nouvelle période que j'appellerai, si vous voulez, ma période positive ou de construction. Elle durera bien autant que la première, treize à quatorze ans. ... J'ai à tirer au clair toutes ces questions que depuis vingt-cinq ans le mouvement intellectuel en France a bous-
culées... Aussi, je dois m' attendre encore à bien des luttes; soit ! Nous vivons de la lutte. Mais 'f éprouve par j ois d'affreuses colères que les entraves mises sur ma plume me forcent dé dévorer et qui m' étouffent.
Ainsi, au moment même où il écrit à Micaud que « l'époque est mauvaise, la génération lâche, le haut, le milieu, le bas sont également pourris », Proudhon songe à une œuvre qui sera celle de sa maturité; et il demande à Micaud ce qu'il dirait d'un médecin « à qui les plaies et les chancres feraient mal au cœur ». C'est là son cas; et pourtant, il ajoute : « Je tâche de me fortifier par un élixir de ila philosophie, et', quelques dégoûts que me donne le spectacle des hontes, je me dis qu'après tout ces gens sont ma chair et mon sang et qu'il faut les guérir ».
Lorsqu'il annonce à Micaud son intention d'écrire un livre de morale, Proudhon escompte que la rédaction ne lui prendra que quelques mois; il se trompe, car le livre ne sera prêt qu'en avril 1858; il aura donc mis deux ans à l'écrire. Mais cet ouvrage est avant itout un livre de morale, dont le sujet essentiel est la responeabiMté ien République, de l'homme et du citoiyen envers la société de ses semblables, ces gens qui sont sa chair et son sang, et qu'il faut guérir.
Le 2 janvier 1857, Proudhon annonce à Bergmann qu'il n'a rien publié de ce qu'il avait en chantier et qu'il ne lui enverrait rien de nouveau avant le mois d'avril ou de mai : « Depuis, bientôt deux ans je travaille à un livre considérable de philosophie morale et chaque trimestre de nouveaux contretemps viennent en ajourner l'impression ».
Des raisons de santé d'abord, expliquent que l'ouvrage commencé avec tant d'enthousiasme et annoncé à Micaud, le 25 décembre 1855, ait vu retarder son achèvement.
En mars 1856, Proudhon était tombé dans une incapacité presque absolue de penser et d'écrire; et, en avril 1856, il écrivait à Larramat qu'à grand peine il pouvait tracer quelques lignes : le mal dont il souffrait était inconnu, « stupéfaction du cerveau et affaiblissement des forces vitales, voilà tout ce que je puis vous dire. Sans avoir été malade, je suis comme un convalescent à qui la tête tourne, et dont la faiblesse est extrême. Vous
sentez que, dans cet état, je ne puis songer à imprimer quoi que ce soit. Je ne pourrais pas même lire mes épreuves ». Pourtant, à cette date du 14 avril 1856, Proudhon estime que, lorsque cesserait cette inertie forcée, ses forces rétablies lui permettraient d'achever son prochain ouvrage; il lui faudrait six semaines à deux mois, à la fois pour la révision et l'impression du travail. Le même jour, il répète au docteur Crétin : « Je suis dans l'incapacité la plus complète de travailler. N'e pas travailler, cher ami, c'est pour moi pire que le typhus et le choléra : c'est la mort ». Et Proudhon raconte au docteur Crétin que, depuis vingt ans, à la suite d'une vive émotion, il éprouve certains troubles physiques : « sa cervelle comme paralysée, son pouls devenant petit, la respiration faible, des spasmes, la 'tête qui lui tourne ». Proudhon chancelle comme un homme ivre. Tant que dure la crise, il éprouve un vide du cerveau, une angoisse générale, des vertiges, il ne peut ni dormir, ni lire. Et le café, le thé peuvent le mettre dans lé même état que les émotions morales, les accès de colère, les discussions trop vives : « Je suis, écrit Proudhon, comme un convalescent à qui les jambes fléchissent, les yeux papillotent... » Or, depuis le mois de mars, cette affection nerveuse que Proudhon n'avait ressentie auparavant que par instants passagers, quelques heures, s'est installée chez lui en permanence, et ne le quitte plus : « Je ne peux pas penser, pa- écrire; la main me tremble et se dérobe tout comme ma cervelle qui refuse le service. J'ai mis trois grands quarts d'heure pour faire cette lettre... La contention d'esprit prolongée me ferait-elle au^si l'effet de l'ivresse ou pour mieux dire du café, de l'eau-de-vie, d'une violente excitation morale ? Dans ce cas, me voilà condamné à l'abstention de la pensée; autant m'envoyer au cimetière. On me dit : Reposez-vous, c'est de la fatigue. Mais, outre que je ne trouve pas que j'ai trop travaillé, il me semble que le travail, la pensée, les privations, la misère peuvent bien faire maigrir et vieillir un homme avant l'âge, l'user plus vite, enfin; ils ne sauraient, par eux-mêmes, me mettre en cet état désespérant ».
C'était pourtant bien, pendant lés années suivantes, cette santé ébranlée par l'usure du travail et de la misère qui allait sans ces=e interrompre l'exécution des projets dé Proudhon, rendre son travail si pénible et sa persévérance une victoire constante de l'esprit sur le corps.
Et pendant les mois d'avril, dé mai et de juin 1856, Proudhon connaît une totale incapacité de travailler. Ensuite, après avoir fait un séjour de trois semaines à Besançon, à son retour à Paris,
sa santé se soutient assez bien, jusqu'au 30 septembre; Proudhon écrit à Villiaumé qu'il se remet tout doucement, mais que pen' dant dix jours il a dû suspendre le travail. C'est toujours sa cervelle qui l'assassine. Proudhon, en octobre, a poussé la révision de son livre jusqu'aux neuf douzièmes et il lui reste encore un quart de la besogne; cela lui prendra six semaines, mais il compte pouvoir commencer l'impression qui durera jusqu'au i^'" janvier (1857). Mais il est resté si éclopé, qu'entre juillet et décembre, il ne peut fournir dans ses meilleurs jours, plus de la moitié du travail d'un homme bien portant.
Cette angoisse générale dont Proudhon souffre, à partir du mois dé mare 1856, est encore accrue par les émotions morales; l'entrain avec lequel il paraît batailler contre certains de ses amis politiques ne doit pas nous faire illusion. Lorsque ces polémiques touchent à quelques-unes de ses amitiés les plus profondes, sa tendresse est touchée au point de provoquer chez lui un ébranlement physique. Rappelons ici une certain© visite de Mme Madièr- Montjau, femme de celui qu'il appelle « mon cher et ancien collaborateur, mon digne et éloquent défenseur ». Mme Madier- Montjau, le 12 mars 1856, avait apporté à Proudhon directement des nouvelles de son mari; mais elle avait l'intention de lui demander « comme par manière de conversation, s'il était vrai qu'il allât au Palais-Royal ». Et dans les regards de Mme Madier- Montjau, Proudhon avait lu qu'elle était venue tout exprès pour cela. Proudhon s'était senti atteint par le regard et ia. pensée d6 Mme Madier-Montjau ; et, le 14 mars, il écrit à celui-ci une lettré qui exprime son émotion :
Est-ce qu'on s'cccupé encore à Bruxelles de ce que je jais ou ne jais pas à Paris ? Est-ce que je ne suis pas depuis longtemps bien et dûment condamné, enterré, et, sinon encore oublié, au moins voué aux dieux injernaux... Pardon, mon cher ami, ce n'est plus à vous ici que je parlé, je me crois trop sûr de votre estime et dé votre inviolable ajjection; c'est aux coreligionnaires politiques que vous voyez quélquejois et qui mé gâtent dans votre esprit. Aussi bien quand on vous rapporte des faits, des faits et encore des faits, que vous ne savez comment démentir, il est naturel que votre imagination, votre âm'e d'artiste s'ejjarouche, que votre amitié se désole... Je vous souhaiterais en ma vertu civique un peu plus de conjiance et, pour toute ma vie, mes études, ma conduite, un peu plus de bonne volonté; je ne vous dirai pas d'intelligence, car vous en avez à revendre.
Bien qu'il soit irrité « du peu de confiance de son ami en sa
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vertu civique », Proudhon prend la peine de consacrer dix pages (imprimées) à développer à Madier-Montjau, les raisons de son opinion et de sa conduite, et il ne craint pas, selon son expression, de divulguer ses sentiments secrets. Il lui explique qu'« il doit agir seul, qu'agissant seul il a le droit de faire ce qui lui plaît ». Proudhon se considère, dit-il, « comme la première sentinelle de la Révolution » et il n'accepte rien de personne — ni consigne de caporal, ni aucun bénéfice personnel. « Mais, ajoute-t-il, j'irais, pour sauver une fourmi, visiter le diable. » Et, en effet, il est in-' tervenu en faveur de certains amis politiques comme Pilhes. « Je me regarde, entendez-vous, comme l'expression la plus complète de la Révolution, écrasée, trahie, vendue, non seulement par le 2 décembre, mais par tous ses rivaux et compétiteurs.. Pour la soutenir, cette révolution, j'ai tout sacrifié, quelquefois jusqu'à ma propre considération; j'ai accepté la calomnie même. »
Le 8 novembre 1856, il s'est remis au travail; et, alors qu'il écrit à Maurice qu'il s'y enfonce avec tant d'acharnement qu'il en oublie 'tout le reste, jusqu'aux amis, voici qu'un nouveau malheur l'atteint dans ce qu'il possède de plus cher. Proudhon adore ses trois petites filles, il en est très fier; de Catherine, il parle avec orgueil : « Elle fait déjà des commissions; elle va chez l'épicier, le fruitier, la bouchère, le pharmacien; elle porte mes lettres à la poste. A la maison, elle tient sa petite sœur, elle la porte, la berce, lui chante, la promène; elle met le couvert, ess.uie les assiettes, les cuillers, marque le linge et frotte le parquet. Que de talents ! Mais elle connaît à j>eine ses lettres et ne compte pas jusqu'à vingt... Bien sûr, nous n'en ferons pas un bas bleu ». Et voici qu'en novembre 1856, la petite Charlotte tombe malade et expire entre les bras de sa mère, le 4 décembre. Pour la seconde fois la mort a frappé Proudhon dans l'une de ses chères affections : « Vous pouvez imaginer, écrit-il à M. et Mme Suchet, qu'un père à qui il resté deux enfants, qui en a perdu un autre de dix-huit mois, puisse être blessé au cœur comme je le suis par la perte d'un enfant. Eh bien, cher ami, je ne voudrais pas vous faire trembler pour votre Gustave à qui je reporte déjà une part de mon affection pour vous., mais je suis frappé dans mon moi, dans mon orgueil, dans ma vie, dans tout mon être. Sa pauvre mère est là à mes côtés qui pleure; moi je voudrais rugir, j'étouffe ».
Huit jours après, le 12 décembre, il écrit encore à Penet : « Vous savez ce que nous, éprouvons pour ces petits êtres; que! crève-cœur quand nous les voyons souffrir ! C'était déjà le regard,
le sourire, l'amour, un commencement d'intelligence. Cette enfant m'était entrée avant dans l'âme, et, dans mon état de souffrances cérébrales, sa mort m'a percé d'un dard qui a déterminé chez moi une petite rechute. Depuis huit jours, j'ai la tête embrasée, congestionnée et le cœur défaillant. Je me prêche, je me reproche cette faiblesse, je fais appel à mes devoirs, je proteste de toutes mes forces contre un attendrissement peu viril : je n'y puis rien... »
En 1854, Proudhon s'est installé 83, rue d'Enfer, entre le Val-de-Grâce et le Luxembourg : « Très bon quartier, très joli logement, dans un rez-de-chaussée élevé de deux pieds, au-dessus du sol, exposé au midi, toutes les chambres parquetées, et un vaste jardin devant nous. Ce logement nous coûte un peu cher, mais je trouve une économie de cent francs d'eau par an et de deux cents francs de médecin et d'apothicaire, ce qui donne, pour bénéfice net, la santé... »
« Ce logement nous coûte un peu cher » ; c'est qu'en effet 'les soucis d'argent continuent.
C'est ce logement que Courbet fréquentait. Au 83, rue d"Enfer, Courbet a peint Proudhon entouré de sa famille. La toile restait inachevée; en 1865 seulement, Courbet la termina; il l'expose au Salon, la même année, et il raconte au photographe Carjat l'histoire du tableau :
La philosophe 'est dans la cour, rue d'Enfer, assis sur les escaliers qui montaient à son pavillon. Quand il ne pleuvait pas, il avait l'habitude de porter, sur les trois marches de l'escalier, tout son bibelot, ses livres, ses papiers, son portefeuille, son écritoire, et, par le soleil, sa femme et ses enfants venaient travailler près de lui. Mon tableau représente cette cour : Proudhon en blouse, assis sur les marches; un enfant jouant au sable; l'autre épelant ses lettres, sous les yeux dé sa mère qui est au second plan... Mon tableau, écrit Courbet, me plaît et touche tout le mondé ici. Il a été fait en trente-six jours. Je suis à moitié mort; tu verras, c'est très original.
En dépit de ses ennuis d'argent, Proudhon continue de travailler sans relâche. Il a plusieurs livres en train à la fois : une étude philosophique, un livre sur la science économique et son Chronos sur lequel son Carnet nous donne de fréquentes notes, ouvrage de synthèse historique. En mai 1853, il écrivait : « J'ai cinq ou six ouvrages sur le chantier que je mène de front »,
Le Chronos doit faire pendant au livre de A. de Humboldt : Cosmos : « C'es.t sur ces deux importants ouvrages, menés de front depuis quatre ans, que roulent désormais toutes mes méditations de chaque jour. En 1848-1849, j'ai jeté ma pensée non suivie, non suffisamment préparée ».
Mais ce n'est pas ainsi qu'il parvient à nourrir sa famille. Tout en poursuivant ses études, Proudhon se consacré à quelques travaux de rédaction « pour des intérêts privés qui veulent bien utiliser mes services et encore qui ont grand soin de dissimuler le ministère suspect qu'ils ont le courage d'employer (9 avril 1854) ». Le 3 janvier 1855, il écrira à Maurice : « Je vis, grâce à un ami qui m'a procuré ce que nous appelions jadis à l'imprimerie un labeur ». Et il ajoute : « Non seulement j'ai fait face aux six derniers mois, mais je vais mé trouver avec six mois d'avance, ce qui me permettra de me mettre à mon grand ouvrage d'économie. Vous voyez que je suis riche ! Ne vous ai-je pas dit récemment ce que je comptais faire pour l'acquittement de mes dettes ?... »
Ce sont ces besognes médiocres et mal rétribuées qui permettent à Proudhon de vivre; il ne voudrait point accepter d'autres emplois plus fructueux qui le détourneraient de ses recherches.
Parlant le 4 mars 1855 à Charles Edmond de la science économique, il lui écrit : « Je fais de l'Economie, moi, comme MM. Dumas, Pelouze, Regnault font de la Chimie. Il répugné à ma position, à mon rôle que je participe à une spéculation industrielle'. Je le pourrais sans doute, en tout bien, tout honneur, comme Tessié du Mothay et tant d'autres, dont la science sert si heureusement et si honorablement la fortune; mais alors, il me faudrait renoncer à la qualité que j'ambitionne, celle de savant pur, de philosophe désintéressé, d'économiste affranchi de toul'^s les tentations du lucre et de la fortune... Vous devez savoir par vos yeux, par vos relations, .combien le journaliste qui devrait être en toutes choses, un rapporteur impartial, un arbitre incorruptible, est infidèle à sa mission. C'est au point que les honnêtes gens qui s'en mêlent ne s'en servent que pour s'enrichir, en recevant une prime ou un salaire des grandes compagnies et des entreprises dont ills ont à rendre compte. Cela est presque reçu. Faut-il donc qu'après le journal, le livre lui-même ne soit plus qu'un mensonge à la science ? C'est ce qui arriverait infailliblement si l'aufteur prétendait couvrir de ea qualité de savant arbitre ses intérêts particuliers d'entrepreneur, associé, etc.. Vous êtes libre ; vous n'êtes pas comme moi le constructeur avoué d'une science
nouvelle, obligé par son serment envers la vérité de ne recejvoir d'émoluments que d'elle seule ».
Proudhon est si intransigeant que, le 2 septembre 1855, il écrit à M. Truchè pour le remercier des six bouteilles de vin qu'il lui a adressées, et il lui fait reproche de ce cadeau : « Cela fait contracter de mauvaises habitudes et j'ai deux petites filles à qui je veux apprendre à ne rien recevoir de qui que ce soit, à ne compter que sur le travail de leurs doigte. Nous n'en avons pas moins bu, le soir même, avec M. Mathey, une de vos bouteilles et votre santé n'a pas été oubliée. Quel bon vin ! Il n'y a rien de meilleur sous le soleil de France; le reste de l'univers ne compte pas ».
La lettre à Maguet, le 16 septembre 1855, si sombre, si pessimiste, s'éclaire. Proudhon venait de recevoir par les messageries de Chartres, une bourriche contenant trois perdrix et un énorme pâté :
Je suppose, écrit-il à Maguet, que les perdrix viennent de vous et le gros pâté de l'ami BessePeaux. J'ai lieu de penser, en outre, que vous faites chacun de votre côté, sans vous prévenir. Autrement, nous adr es servez-vous tant de bonnes choses à la fois ? Mais j'ai une autre critique à faire à notre châtelain ! Nous prend-il pour des ogres, de nous envoyer un pâté qui suffirait à une compagnie de zouaves ? Sans doute qu'il en avait commandé deux en même temps, un pour sa grande salle de quinze personnes, et l'autre pour mes deux petites filles, qui n'en goûtent, ma foi, guère plus que Mlle Bèsseteaux.
Allons, chers amis, un peu de modération. C'est une excellente chose que le gibier; mais, comm'e toutes les bonnes choses, il faut les prendre à petite dose... Dites au châtelain qu'un bon ami de Franche-Comté m'a pourvu de six bouteilles de vin franc-comtois comme il ne s'en boit guère dans les meilleurs vignobles; c'^est du Marnaux, couleur pelure d'oignon, léger et fin. Nous "en avons débouché une bouteille pour l'arrivée de Mathey; lés autres sont là, et on n'y touchera que pour vous et le châtelain. Il y a aussi une goutte de vin de cognac. C'est tout ce que nous possédons dé pré* sentable, et k châtelain doit bien se douter que je ne m'amuserai pas à lui charger une table de viandes, venaisons, poissons, volailles; il y a de tcut cela chez lui, en grande abondance et meilleure qualité que chez le pauvre philosophe. Mais il n'a jamais goûté dé mon vin dé Marnaux, et je le défie de s'en procurer de pareil.
Dans la lettre à M. Truche, Proudhon reconnaît qu'il est obligé de vivre au jour le jour : « Quant au ménage, je vis au jour le jour; mais j'y suis fait. Quelques écritures et rédactions de commande suffisent pour couvrir le plus pressé. Bref, pourvu
que je garde mes forces et que la santé se soutienne, je gagne le pain quotidien, et nous allons. Supposant que rien ne vienne à changer dans la situation générale, je finirai par chercher un gîte quelque part où je pourrai vivre obscur et isolé, ce qui sera un grand bien, mais pauvre et sans laisser d'épargne, ce qui est moins à désirer pour ceux et celles que je puis laisser et qui comptent sur moi. »
Proudhon estimait que la pauvreté était la condition naturelle de l'honnête homme; il écrit, le 5 décembre 1855, à Maurice : « J'éprouve en ce mom.ent, que si, dans notre eiècle, la pauvreté n'est rien pour un homme de cœur, cependant il est un degré au-dessous duquel il ne faut pas descendre. La société est démocratisée devant l'opinion et devant la loi. L'homme, fils de ses œuvres, est toujours bien venu; je sais cela; malheureusement, je suis d'une race qui n'a pas su ou n'a pas pu jusqu'à ce moment s'élever au-deseus de la misère... On le sait, et cela m-^ nuit. Mais, tandis que je méprise la fortune, la fortune se venge de mon mépris. »
En septembre 1853, le prince Jérôme-Napoléon manifeste sa mauvaise humeur en présence du refus de Proudhon de prendre part à la somme mise à la disposition de Hubert par Pereire à titre d'indemnité pour une concession de chemin de' fer. Mais Proudhon persiste dans sa résolution de n'accepter aucunei indemnité et nous avons vu plus haut qu'il explique ainsi au prince Jérôme la raison de ce refus :
Je ne joue pas, croyez-le bien, à l'homme vertueux et incorruptible. Je n'aime pas la vertu de théâtre et n'estime en toutes choses que ce qui est naturel et modeste. En sollicitant pour la Compagnie Murray la concession du chemin de fer de Besançon à Belfort, j'ai posé par un fait une idée, l'idée de la non-agglomération des compagnies de chemin de fer, de l'indépendance des lignes... Je n'ai pas à recevoir d'indemnité pour une idée... Disons toute la vérité. Je sais. Prince, que la franchise ne vous déplaît pas. M. Pereire est le représentant et le chef du principe saint-simonien de féodalité industrielle qui régit en ce moment notre économie nationale. Principe que je regarde comme antidémocratique et antilibéral, comme aussi funeste à l'émancipation populaire qu'il peut le dévenir au pouvoir même de l'Empereur. Mon devoir, ma destinée est de combattre, en tout -et partout ce système, il serait étrange, digne d'un chevalier d'industrie que je reçusse une gratification de l'ennemi...
Cette lettre de septembre 1853 au prince Jérôme-Napoléon et
celle à Maurice, du 5 décembre 1855 sur la pauvreté, citée plus haut, dessinent d'une façon précise et nette la physionomie de Proudhon en présence des problèmes que posent les besoins de l'existence quotidienne à un homme décidé à ne jamais compromettre son indépendance ni eon honneur,
La Correspondance permet de saisir sur le vif la simplicité et le courage avec lesquels Proudhon doit faire face, chaque jour, aux terribles difficultés, de sa vie.
Une telle bonne humeur, en présence de l'adversité, révèle une âme stoïque, parfois sujette à des crises de découragement : « Ne suis-je pas, écrira-t-il un jour à Rolland, dès ma naissance, disgracié de la nature et de l'humanité ? Et cependant, mon père était un brave homme, ma mère une digne femme, mes aïeux d'honnêtes paysans; moi, je n'ai jamais trompé un enfant, fait tort à une jeune fille, manqué à un vieillard, ni calomnié un adversaire. J'ai bien travaillé, je me suis sacrifié; j'ai travaillé tant que j'ai pu, et tout cela pour recueillir ce triste jugement : Bon garçon au fond, mais fou d'orgueil et dangereux ; gibier de Cayenne ».
Et ici, s'éclaire pour nous la raison qui explique tout un aspect de son caractère et qu'a bien compris Jacques Bompard, dans l'introduction qui précède les Lettres au Citoyen Rolland, publiées tout récemment : « Dur, il ne l'est pas, mais tendre. Bronzé devant les difficultés matérielles, si c'est à lui que ces difficultés s'opposent, son épiderme prend une sensibilité extrême dès que la morale, dès que la justice sont en jeu — et la politique aussi — dès que l'obstacle qui se présente est un obstacle pour sa pensée (il faudrait souligner cette expression si juste). Il faut qu'il puisse dire, qu'il dise ce qu'il pense, ce qu'il sent. La moindre contrainte, là, lui est insupportable ».
Dès que la morale, dès que la justice sont en jeu... On ne s'étonnera pas de ce que son amour pour la justice ait été implacable. Dans le sentiment qu'il avait de cette faculté qui donne à l'homme sa noblesse, Proudhon va trouver le fondement de la morale et de la société.
La consolation de Proudhon dans l'infortuné était l'amitié. Il achevait ainsi îa lettre qu'il avait écrite le 2 janvier 1857, à Bergmann : « A travers toutes mes infortunes., je vis encore entouré dé nombreuses affections, et chaque jour m'en apporte de
nouvelles. Je serais heureux, dix fois plus heureux de me trouver plus à portée de la tienne; après. Gustave Fallot qui fut mon initiateur et que tu n'as pas connu, lu as été l'homme dont le jugement et l'opinion ont eu le plus d'autorité à mes yeux et à qui j'ai toujours craint dans mon cœur de déplaire davantage ».
Le même jour, dans une lettre, Proudhon revient, insiste sur le caractère de l'œuvre qu'il est en train d'écrire; s'adrèssant autant au destinataire de la lettre, F. Clerc, qu'à leur ami commun, Tilloy, il leur dit :
Vous me prouvez que ce qui vous a amené chez moi, l'un et l'autre, ce n'est ni la curiosité, ni une vaine sympathie, mais une tendance prononcée, impérieuse, vers une foi commune que nos âmes cherchent avec ardeur, je dirai plus, avec certitude. Merci donc à vous deux d'avoir compris que sous ma rude écorcè, sous mes polémiques ardentes, il y avait une pensée de rénovation morale 'encore plus qu'une théorie d'Economie politique. Je crois, nous croyons à la justice, à l'honneur, à la vertu, nous les voulons envers et contre tous; le reste n'est qu'occasion et instrument. Telle est votre opinion; c'est pour cela que vous m'avez cherché, et c'est de quoi je vous remercie.
Cette lettre du 2 janvier 1857- est importante. Elle résumé la pensée qui dictait à Proudhon La Justice dans la Révolution : elle situe ce livre dans l'ensemble des œuvres; elle cerne l'intention dé Proudhon et la portée de l'ouvrage : une intention dé rénovation morale. Les grands projets d'édifier la science sociale et de construire la théorie de l'Economie politique sont, sinon abandonnés, du moins passent au second plan.
Justice, honneur, vertu sont des sentiments qui ont toujours dirigé son existence; ils inspiraient ses œuvres successives; mais, jusqu'alors, il n'avait pas. encore formulé sa pensée d'une façon aussi nette que celle qu'il emploie dans la lettre du 2 janvier 1857, à Clerc : le reste n'est qu'occasion 'et instrument.
Pendant longtemps, l'esprit de Proudhon caressait l'ambition d'édifier ime science nouvelle sur des démonstrations aussi précises que celles, des mathématiques. Mais Proudhon est amené par ses déceptions à chercher, parmi les sentiments humains, celui sur llequel pourrait reposer une société d'hommes fiers et libres, expression en laquelle Fernand Pelloutier résumera plus tard un idéal proudhonien.
Entre 1848 et 1856, quatre expériences ont été, pour Proudhon, un enseignement qui lui ont enlevé certaines illusions et certains espoirs.
D'abord, l'expérience de 1848 : Proudhon a appris comment naît et pourquoi meurt une république. Ensuite, il a vu (dès décembre 1848) poindre à l'horizon la Dictature; et il a compris que ses progrès étaient dus. autant à la faiblesse et aux fautes des démocrates et des partis monarchiques qu'aux manœuvres des partisans du prince président et à la politique de corruption de ceux qu'il appellera, le 12 janvier 1859, la bande de chenapans régnant en France sous le nom de Napoléon III.
Proudhon a vu s'approcher le coup d'Etat; il ne l'a pas seulement dit à ses amis ; il l'a crié à ses- coreligionnaires politiques qui l'accusaient pourtant de ne pas se plier à une politique conformiste dont il voyait l'aveuglement et dénonçait les dangers.
Troisième expérience : la Banque du Peuple, fondée le 31 janvier 1849, pour être dissoute après quelques semaines à peine d'existence. Au lendemain du coup d'Etat, Proudhon reste attaché à cette conception du socialisme de l'échange : elle lui paraissait, en effet, la forme sous laquelle l'idée générale de la Révolution était réalisable, même dans la structure d'un régime impérial. Et même, dans ses rares moments de bonne humeur pendant cette triste période, Proudhon apercevait là une bonne plaisanterie à l'égard de l'Empereur et de ses compères, les affairistes. Il se croit capable de rouerie (lettre à Bouteville, du 29 août 1852), et il espère jouer un bon tour aux frères Pereire et au pantin dont ils tirent les ficelles, celui que, dans sa lettre à Charles Edmond du 18 juin 1855, il appelle M. Isidore comme l'appellent également Prospèr Mérimée et Gustave Flaubert. Le projet d'exposition perpétuelle, présenté par Proudhon au prince Jérôme, à l'exposition de 1855, est un moyen de détruire l'oligarchie de la finance et peut devenir, par approximations successives, une méthode de libération.
En implantant dans l'armature du régime une force de transformation et de liberté, Proudhon avait cru placer une machine infernale destinée à miner et à faire éclater tout d'un coup les vieux rouages de l'administration traditionnelle. Mais l'observation lui avait fait constater que « les puissances de la finance et les hommes de l'Economique » étaient plus coriaces qu'il ne 1 "imaginait et son bon sens l'avait persuadé, dès l'automne de 1855, de ne pas s'acharner à une chimère.
Quatrième expérience : la guerre de Crimée. A la suite de la déclaration de guerre du Sultan à la Russie, en novembre 1853, appuyées, par le Piémont, l'Angleterre et la France avaient de leur côté déclaré à la Russie la guerre qui devait durer jusqu'au
Traité de Paris. Pendant ces deux années (mars 1854-mars 1856), Proudhon devait suivre les péripéties guerrières, et diplomatiques avec une attention qu'il n'avait pas prêté jusque-là aux événements extérieurs. Il était persuadé déjà que Napoléon III na pouvait se passer de la gloire militaire. Il le dira dans ses lettres et dans ses Carnets; par exemple le 19 janvier 1859, il inscrira : « Napoléon cherche la guerre pour le seul motif qu'il en a besoin... » et, en outre, comme il l'écrit le 12 janvier 1859 : « Il est visible à tous les yeux que la bande des chenapans qui règne en France sous le nom de Napoléon III a besoin de faire diversion... »
Mais, en étudiant la situation européenne, et en examinant df plus près la politique de Napoléon III, Proudhon remarquera que la politique extérieure de l'Empereur n'a pas pour seule raison de faire diversion et de réunir autour de lui tous les partis, sous prétexte de gloire nationale. Napoléon s'engage dans une politique personnelle dangereuse pour la France, parce que l'idée des nationalités est la fin qu'il poursuit par des voies personnelles et des négociations ayant lieu par-dessus ses ambassadeurs et s€S ministres. La légèreté frivole de Napoléon III prend pour confidents des ministres étrangers. Proudhon se rend compte que cette politique présente un grand danger pour la France, parce qu'elle l'isole et suscite contre elle des défiances et des hostilités.
Au cours de la guerre de Crimée, Proudhon prendra de plus en plus conscience de deux faits : d'abord au point de vue français, le somnambulisme^ en politique qu'incarne l'idée napoléonienne {Carnets du 20 janvier 1859) mène fatalement à la destruction des traités de 181 5, c'est-à-dire à la destruction de l'équilibre et de la paix.
Et, en second lieu, Napoléon, c'est la contre-révolution — mais pas seulement pour la France. Ses ambitions, son rêve nébuleux de gloire militaire sont chargés de menaces. Or, la guerre, c'est une occasion pour les gouvernements réactionnaires de suspendre les libertés publiques. Mais, en même temps, cette nouvelle idée générale de la révolution se précise en lui : c'est que Ja Révolution est liée aux libertés individuelles.
Expérience décisive que celle des années 1854 à 1856; car précisément en ces deux années se situent les origines premières de l'évolution de Proudhon; alors commence la méditation d'où sortira la Justice dans la Révolution et dans l'Eglise.
Le 18 janvier 1857, Proudhon écrit à M, Truche pour le remercier d'avoir conduit son frère à Burgille et de lui avoir appris que, comme lui, son frère était au-dessus, par son courage, de la maladie, de l'injustice et de l'infortune. Mais l'épreuve avait été, pour Proudhon, la maladie, puisque l'année précédente, l'état de sa santé l'avait forcé d'interrompre pendant des semaines son travail — pour lui, le pire des maux :
3é travaille tout doucement et 'f aurai besoin pour soutenir ma cervelle qui, je le crains, se ramollit, de faire tous les jours quelque bonne corvée^ de piocher la terre, et sarcler ou rechausser des pommés de terre. Je ne le peux pas; il faut marcher, et je languis plus que je ne vis... Je suis plus vieux que vous et je n'ai que lé cœur qui vaille quelque chose.
Proudhon annonce à M. Truche que son livre paraîtra courant avril ou mai. En fait, il ne paraîtra qu'un an après. Cette année 1857, qui nous sépare de la publication dé la Justice, Proudhon va la consacrer à l'achèvement de son œuvre, travail souvent interrompu par la maladie comme en 1856. Dès le mois de janvier, et encore en février, Proudhon est obligé de faire appel à son ami le docteur Crétin : « Voici ce que j'éprouve : un retrait ou évanouissement des forces vitales, qui commence par le cerveau et 6ie propage à tous les organes, pieds, mams, jarrets, langue et gosier, etc. Il me semble parfois ressentir un commencement de paralysie qui se dissipe ensuite par le repos, la nourriture, un exercice modéré, l'absence de toutes excitations ». Pourtant, le même jour, au docteur Crétin, Proudhon apprend qu'il va commencer l'impression de son livre.
Mais, ainsi qu'il l'écrit à Tilloy, le 30 juin 1857, l'ouvrage ne paraîtra pas avant la rentrée, c'est l'épuisement cérébral survenu à la suite du choléra qui lui cause tous ces retards. II a dû déjà deux fois suspendre l'impression pour cause de maladie; le premier volume de l'ouvrage qui doit comprendre trois gros volumes in- 18 est seul « à peu près imprimé ».
Au printemps de 1857, aux élections législatives se pose à Proudhon la question de son attitude à leur égard. On lui offre la candidature à Lyon, à Saint-Etienne et à Paris. Mais, il refuse : le socialisme, en tant qu'expression complète de la Révolution ne doit pas paraître encore. Ecrivant en juillet à Larramat, Proudhon cons-
tate que « la signification du vote de Paris n'est pas douteuse; c'est la réprobation du régime impérial : toutes les grandes villes ont parlé de même; les moutons dés campagnes ont seuls bêlé à la voix du maître, encore y a-t-il eu partout corruption et fraude. En deux mots : nous étions sous le despotisme; les. élections ont converti ce despotisme en pure tyrannie. L'adhésion donnée le 20 décembre 1851 est retirée ».
Dans cette lettre du 12 juillet 1857, Proudhon estime qu'il est impossible que, devant ce résultat, les députés de l'opposition démocratique aillent au corps législatif; ce serait de leur part une trahison envers le scrutin qui les a produits. Ils ne peuvent amoindrir la pensée publique; l' abstention devient aujourd'hui de rigueur.
Rappelons ici la lettre écrite au docteur Bellay, le 29 juillet 1852, dans laquelle Proudhon lui donne son avis tant sur la question du serment que sur celle de la candidature...
En 1857, Proudhon prend une attitude toute différente de celle de l'été 1852 :
L'abstention devient aujourd'hui de rigueur... Si le gouvernement ordonne un nouveau scrutin, ce sera au tour dés électeurs dé s'abstenir -et l'on finira précisément par où l'on eût dû commencer.
Proudhon voit, dans les élections, lé commencement d'un mouvement de l'opinion publique et un réveil de celle-ci : « Dans cette situation, le conflit entre le pouvoir et le pays est inévitable; c'est une question de temps, le temps qu'il faut à l'opinion publique pour tirer, comme je viens de le faire, la conclusion du vote... ».
A son retour d'un séjour de trois ■semaines en Franche-Comté, dans « l'espoir de se refaire », Proudhon écrit une secondé lettre à Larramat qui complète la première :
La signification du vote de Paris est réprobation du régime impérial. Personne ne le nie. A moins d'amoindrir cette signification, les élus de la démocratie ne peuvent aller au corps législatif ; ce serait transformer un vote quasi insurrectionnel, un voie d€ haine en un vote parlementaire, trahir le parti et le scrutin. Cette opinion devient chaque jour plus claire, tout le monde la partage. Si lés représentants du parti jeune se montrent sous ce rapport plus accommodants que les anciens, je dis qu'ils seront généralement blâmés et considérés comme déféctionnaires.
Proudhon conclut par ce jugement sur sa propre conduite en cette circonstance :
Je suis content... que le parti socialiste ait montré sa force;
mais, comme la question paraît moins que jamais être à la politique, j'en atteste les cent quarante-deux mille abstenants de la capitale, je mê suis tenu moi-même à l'écart et dé la candidature et du vote et je m'en applaudis. En résultat, je trouve, à vue des faits, m' être conduit comme je devais le faire; si je né dois pas en attribuer toute la cause à mon jugement, qui a hésité plus d'une fois, j'en remercie ma bonne étoile.
Proudhon ptense que, s'il avait été élu, il se serait cru obligé de décliner le serment — ce que « commandent impérieusement et la signification du vote et l'absurdité pour des républicains de paraître dans une assemblée de consultants impériaux », oij ils n'ont autre chose à faire, après s'être fait rappeler à l'ordre qu'à donner leur démission. Et, le 10 décembre 1857, il écrira : « Le vote de Paris a été improbatif de l'Empiré. Ou ceux qui ont prêté le serment l'amoindriront par leur parlementarisme, ou bien, pour se couvrir, ils fouleront aux pieds leur serment, ce qui est pire et ce que la démocratie doit repousser énergiquement ».
Des républicains du parti vaincu qui se respectent ne peuvent pas aller au corps législatif... Pour soutenir le contraire, il faut se jeter dans la thèse du parjure; faire de la violence et de la ccnspiraticn à tout prix, etc.. C'est ce qui arrive. Déjà Emile Ollivier a fait une scène au corps législatif pour se racheter du soupçon des démocrates qui l'accusent, non sans cause, de vanité ambitieuse et de peu dé dignité. Que va faire là dedans le fils du proscrit, E. Ollivier ? Que fait là Darimon, le rédacteur du Peuple, etc..
Dans cette lettre à Suchét, le 10 décembre 1857, Proudhon écrit que, si la République se recommande par quelque chose, c'est par la probité : « Ah, cher ami, ne sortons jamais de là : la probité en toute chose. Que je voudrais le redire à votre cher Gustave, en lui montrant par le détail tout ce que je vois... Politique, littérature, philosophie, économie politique, crédit public (je ne vous parle ni de Bourse, ni dé la forêt de Bondy) tout est livré à l'improbité... La vie m'ennuie, tant j'y trouve de difficultés à être honnête homme !.,. »
Proudhon a expliqué clairement à Marc Dufraissé la signification de l'ouvrage auquel il travaillait :
D'ici {six mois) paraîtra mon grand travail, trois volumes de plus de cinq cents pages chacun, dont l'objet est de donner la
philosophie de la Révolution. L'ancien monde était au complet : il avait sa théologie, sa philosophie, sa poétique, son esthétique, son économie, sa politique, sa morale, etc.. Ou la Révolution n'est rien, ou elle doit remplacer tout cela, c'est-à-dire réconstruire la société au complet. L'a-t-elle fait jusqu'ici ? Hélas... La Révolution... [pour les siens] n'a été qu'un élan spontané, puissant, mais point du tout réfléchi et pas compris. La Révolution s'est saturée de conceptions de l'Ancien Régime... Ce n'était pas la faute des volontés, certes, c'était l'effet de l'ignorance commune. L'œuvre est si vaste !...
J'ose croire que pour la première fois, la pensée profonde, synthétique de la Révolution, aura été dégagée, montrée d'ensemble et mise au regard du vieux monde qui nous régit et nous possède...
Et, à ce passage de sa lettre à Marc Dufraisse, Proudhon s'abandonne à un de ces espoirs immenses qui, à certaines heures, traversaient son esprit et lui permettaient de poursuivre sa tâche, en servant de contrepoids à ses heures de découragement. Heures de découragement, et heures de folle espérance n'étaient que deux moments d'extrême sensibilité, dans une durée de lucidité et de bon sens réaliste; la Minerve de la Sagesse veillait toujours sur lui:
Ce que ]e vous annonce est tellement formidable que, l'idée mise au jour, je ne comprends pas que le système existant puisse tenir longtemps, alors même qu'il n'aurait à lutter que contre l'influence dévorante de l'idée. Le titre dé mon livre, que je vous prie de tenir secret jusqu'à sa publicaticn, est celui-ci : De la Justice dans la Révolution et dans l'Eglise.
Proudhon éclaire ainsi le sens de ce titre : « La justice pour moi régit tout : la cité et la famille, l'économie, le travail, les lettres même, et l'art. L'Eglise, organe de la pensée religieuse, est le foyer de l'Ancien monde. La justice comprend tout, domine tout, détermine tout; en sorte que l'ordre humain dépend de la manière dont elle est elle-même comprise et interprétée, soit par l'Eglise, soit par la Révolution ».
Proudhon ajoute qu'il attend « une dernière bourrasque » à soutenir, mais « mon épopée philosophique déchirera les voiles : j'ose dire qu'alors le monde se classera et pourra choieir en connaissance de cause ». Et il encourage son ami Marc Dufrai 6e à se consoler de l'exil par la pensée que l'œuvre de la Révolution dépasse tout ce que la pensée humaine a jusqu'ici rêvé, ce que l'utopie a inventé, ce que la religion elle-même a cru : « Faut-il nous étormer que cette malheureuse société qui le sent, mais qui n'y voit pas clair, hésite un instant ? »
Pourtant, en cet automne 1857, Proudhon n'est guère encore physiquement vaillant; et il n'est pas possible de ne pas admirer la vaillance morale qui lui permet d'envisager des perspectives aussi vastes : « Une je ne sais quelle affection cérébrale m'empêche de travailler, me paralyse les forces, par moment me cause des douleurs cuisantes et une anémie désespérante. Deux fois déjà j'ai dû suspendre ma publication pour prendre du repos, et je n'oserais pas répondre qu'il ne me faudra pas bientôt interrompre de nouveau mon travail et renvoyer la mise en vente de mon livre de janvier en mars ».
De la Justice dans la Révolution et dans l'Eglise n'est pas seulement un très beau livre, nourri de méditations, œuvre d'une longue durée : il est le livre de la maturité, Proudhon y a transfusé le p'ufi pur de son. sang et de^ sa pensée. La Justice restera un des livres qu'un révolutionnaire garde près de lui afin d'affermir, aux heures critiques, son courage et son espérance.
Révolutionnaire, ici, s'entend d'une personne qui met en pratique ces préceptes : en présence d'un monde en dissolution, persuadé qu'on ne sortira de là que par une révolution intégrale dans les idées et dans les mœurs, cette personne consacre son existence à lutter — fût-ce à contre-courant — contre une humanité qui s'abandonne à ses pires instincts de lucre, de lâcheté et de cruauté sadique. Celui-là, dans la lutte quotidienne, garde comme Proudhon sa lucidité, sa sérénité, parce qu'il sait que la civilisation est, selon l'expression de Roger Caillois, un effort toujours à recommencer, car elle est toujours en danger.
Proudhon est d'abord une conscience. Cette conscience domine tous ses actes et même ses ressentiments. Il sait oublier les injures qui lui ont été faites et, ce qui est plus rare, même les invectives qu'ill a adressées à autrui.
Lorsqu'une heure d'épreuve arrive pour un adversaire qui l'a cruellement attaqué, Proudhon, d'une façon délicate, vient à son aide.
Sans aucun doute, Proudhon est une personne à la fois mobile et constante, mais qui ne s'entête jamais; il est capable de renoncer à une position vivement affirmée si sa méditation ou les événements lui prouvent qu'elle est contraire à la justice, à l'intérêt vital de la France, au progrès de la Révolution.
Dans le mouvement de sa pensée, les sentiments sont susceptibles de provoquer des coups de ressac. Seulement, à travers ses apparentes contradictions, le mouvement ne s'arrête jamais. Il
ressemble à ces fleuves puissants qui, en dépit de leurs méandjres, s'élancent vers la mer.
Aussi, est-il possible d'affirmer que, si on l'envisage, à ses différentes époques et sous tous ses aspects, la personnalité de Proudhon acquiert une unité que ne possèdent pas beaucoup de vies en apparence rectilignes.
Cette unité a pour source la vie intérieure. A l'origine, il y a un fait de conscience, presque toujours précédé d'un examen de conscience.
Tantôt, et c'est le cas le plus fréquent, une anxiété personnelle, tantôt l'événement, pose à sa curiosité ou à sa méditatioiî une interrogation à laquelle il se croit forcé de réfléchir et de répondre.
Aussi, ne sera-t-on pas étonné que la morale individuelle et la morale sociale, interdépendantes, aient pour source : la conscience, et pour principe : la justice. Enclos comme la plante dans la graine, ce sentiment pourra fleurir, s'épanouir et donner son fruit comme l'arbre cultivé avec soin par un bon jardinier.
Proudhon commence par poser le principe de la justice à la manière d'une exigence inconditionnelle de notre nature intime.
« Respecte-toi toi-même », voilà la première maxime de la morale. Mais l'individu reconnaît, en dehors de lui, d'autres « moi » pareils à lui, en lesquels il se sent tenu à respecter le sentiment même de sa propre dignité. « Respecte ton prochain comme toi-même ! » Voilà la deuxième maxime de la morale proudhonienne. Ces deux maximes, pour être suivies, n'exigent aucune sanction extérieure, surnaturelle ou naturelle. Le sentiment inné de la dignité personnelle suffit par lui-même à fonder toute la morale.
La société a pour foyer la justice qui commande à la conscience de chacun le respect de la dignité humaine chez soi et chez autrui.
La réforme de l'homme est donc la condition de la réforme des institutions. Le sentiment de la justice a seul assez de puissance pour animer une société saine et équilibrée. Sans ce sentiment, toute société végète et dépérit, lorsque tarit cette source renaissante des consciences. Aussi bien la révolution ne peut-elle être effective que si elle s'implante dans les idées et dans lies mœurs.
Tout s'enchaîne dans la pensée de Proudhon. La jeune démocratie qu'il oppose à la vieille démocratie de Robespierre est une démocratie vivante. Celle-ci se réalise grâce à une éducation qui apprend à chaque citoyen le respect réciproquement garanti de la dignité humaine. Démophilie et démopédie sont liées et ont à
lutter contre l'idolâtrie des démagogues et l'illufiionnisme des charmeurs de foules.
Le travail et l'éducation, l'atelier et l'école forment un tout.
La nature humaine est un arbre qui veut croître et se développer de tous côtés suivant la tendance de ses forcés intérieures qui en font une chose vivante.
Cette phrase, détachée du Livre de la Liberté, est de Stuan Mill, né en 1806, et par conséquent contemporain tout proche de Proudhon. En dépit de l'opposition de leur tempérament, ces deux hommes ont été proches l'un de l'autre par les; tendances communes que leur inspirait leur nature morale; et, si le Livre de la Liberté était parvenu entre les mains de l'auteur de La Justice, cette phrase de Stuart Mill aurait retenu l'attention de Proudhon. Un même respect de la personne humaine, une même aspiration vers la justice, et surtout cette idée que par et grâce aux personnes la société se développe et peut se transformer.
Proudhon avait écrit : « Une révolution sociale, c'est un système qui se substitue à un autre; c'est une idée générale, d'abord élémentaire, et qui point comme un germe, idée qui, au premier moment, n'offre rien de remarquable, empruntée qu'elle paraît à la sagesse vulgaire, et qui, tout d'un coup, comme un gland enfoui dans la terré, prend un accroissement imprévu et, de ses institutions, emplit le monde. »
Texte curieux, assez mal écrit et d'une langue plus alambiquée que celle qui permet à Proudhon ses formules nettes et incisives. Ici, la définition de la révolution est encore assez confuse: c'est là un texte qui appartient à la périose de transition entre la Révolution-Nécessité et la Révolution-Liberté.
« Un système... Une idée générale... Un gland enfoui dans la terre... » Il convient ici de retenir l'image du gland qui souligne le caractère concret que, dans ce domaine comme dans d'autres, prend la pensée de Proudhon. au fur et à mesure de son évolution.
La morale et la philosophie sociales de Proudhon sont une morale et une philosophie de l'effort : elles ont pour centre la réforme de l'homme.
Elles réposent sur l'union de la technique et de la mystique, union qui n'est possible que par l'atelier et l'école associés.
Toute révolution effective, selon lui, implique un triple effort :
— l'effort individuel de l'individu : celui-ci doit comprendre qu'on ne peut rien réclamer d'autrui ni de la société, si l'on n'est pas, d'abord, exigeant pour soi-même, si l'on ne réalise pas d'abord en soi une profonde réforme spirituelle ;
— ensuite, l'effort de ces animateurs, de ce? « aseembliers » destinés à l'œuvre ingrate de raccorder et d'unir, et qui doivent sacrifier leurs divergences pour 6'entendre et former des équipe^;
— enfin, l'effort d'une classe arrivant à la conscience de sa capacité et de se? responsabilités.
Proudhon rejette l'illusion des solutions faciles, que cette facilité soit celle d'un régime se détruisant fatalement lui-même, ou celle que promet l'exaltation béate et aveugle d'une classe dont on n'exige aucun effort personnel de rénovation.
Lorsque, au point culminant de son évolution, Proudhon affirme sa confiance dans le devenir et la capacité politique de la classe ouvrière, il garde, à l'égard dé celle-ci, toutes ses exigences; et il lui demande de prouver par ses vertus sa capacité. Il sait que les rudes luttes sociales ne peuvent se mener qu'avec ténacité, courage et héroïsme.
C'est en cet héroïsme qu'il espère, pour forger une génération d'hommes animés d'un esprit nouveau. Et Georges Sorel traduira la pensée de Proudhon lorsqu'il écrira :
Le syndicalisme est la grande force éducatrice gué possède la société pour préparer le travail de l'avenir.
L'atelier et l'école né forment, pour Proudhon, qu'un tout : ils se complètent — leur enseignement se rejoint pour former l'homme, le travailleur.
Point de distinction, en effet, à ses yeux, entre Thomme et le travailleur. Tout homme doit être un travailleur. Aucun homme ne peut avoir, pour son travail, la patience et l'enthousiasme nécessaires au maintien de la production et à une dure joie de la vie, que s'il est un homme dans le plein sens du mot.
C'est sur l'union dé l'atelier et de l'école que Proudhon compte pour transfigurer le travail, lui restituer sa signification, sa joie. Une nouvelle mystique, la mystique du travail, peut être créée grâce à une nouvelle pédagogie et à une organisation de l'atelier qui ferait de celui-ci à la fois la préparation et le complément nécessaire de l'école.
Proudhon n'écarte pas l'enseignement littéraire, l'enseignement des humanités, cet enseignement, qui se donne à part, conserve
6on importance, mais il n'absorbe pas, dans l'organisation, de l'éducation, le temps que lui donnent aujourd'hui nos études.
Proudhon a compris que ce qui faisait le vice d'une culture trop académique et trop abstraite, c'était ce souci prédominant de la forme, et cette place trop large accordée à l'analyse et à la critique de textes admirables, mais dont on dégoûte dès leur plus tendre enfance les élèves en les leur présentant comme une tâche scolaire, au lieu de leur faire voir, dans leur découverte, un plaisir, une récompense.
Si, au lieu d'abêtir les enfants et les adolescents en courbant leurs têtes pendant de longues heures sur des textes imprimée, on réservait ces textes et la vision des belles œuvres d'an pour des heures choisies de récréation, les élèves éprouveraient à l'égard de ces oeuvres sacrées le plaisir qu'ils éprouvent aujourd'hui pour les romans policiers. Peut-être faudrait-il même que ces lectures, ces récitations, ces promenades dans îes musées leur apparaissent la récompense du labeur qu'on leur demande pour la maîtrise d'un métier et l'acquisition des connaissances élémentairs de technique et de sciences appliquées.
Sans doute, on ne trouve pas dans Proudhon une définition aussi nette de la méthode différente applicable selon qu'il s'agit des connaissances techniques et concrètes et des connaissances humanister\ Mais on doit penser qu'il en avait l'idée, lorsqu'on lit les pages de La Justice consacrées au travail :
Le plan de Vinstruction ouvrière, sans préjudice de l'enseignement littéraire qui se donne à part et en même temps, 'est donc tracé : il consiste d'un côté à faire parcourir à l'élève la série entière des exercices industriels, en allant dès plus simples aux plus difficiles, sans distinction de spécialités; de l'autre, à dégager de ces exercices l'idée qui y est contenue, comme autrefois Us éléments des sciences furent tirés dés premiers engins de l'industrie, 'et à conduire l'homme, par la tête et par la main, à la philosophie du travail, qui est le triomphe de la liberté.
Conduire l'homme, par la tête et par la main, à la philosophie du travail... Reprenons ce passage plein d'enseignements. L'homme d'industrie étant homme d'action et homme d'intelligence tout à la fois, voici encore un autre aspect qui découvre le caractère concret que Proudhon veut donner à l'apprentissage et à l'éducation. Par la tête et par la main, cela veut dire que, pour lui, il n'y a pas opposition entre l'intellectuel et lé manuel, mais qu'au contraire les deux cultures-, les deux formations se complètent et se pénètrent : « Le travail, un et identique en son plan, est
infini dans ses applications comme la création elle-même... Rien n'empêche donc que l'apprentissage de l'ouvrier soit dirigé de telle sorte qu'il embrasse la totalité du système industriel au lieu de n'en saisir qu'un cas parcellaire ».
Ainsi l'apprentissage doit être la démonstration pratique et théorique du progrès industriel... C'est toute la thèse soutenue par Proudhon de l'apprentissage. « Plus le travail se divise, et plus les machines se perfectionnent, dit Proudhon, moins l'ouvrier vaut; il faut donc changer de tactique, il faut relever la condition de l'ouvrier, relever sa valeur. »
L'apprentissage doit servir à cette instruction polytechnique et industrielle de l'homme; il doit le préparer non seulement à la compréhension de son métier et de la branche d'industrie dans laquelle il travaille, mais à une connaissance générale de l'ensemble de l'industrie et de la production.
Lès raisons pour lesquelles Proudhon insiste sur cette instruction polytechnique, grâce à l'apprentissage du travailleur, sont faciles à comprendre.
Proudhon a vu le double élément dont se compose le travail, un élément de peine, un élément de joie, et, assistant au développement du machinisme et de la grande industrie, il s'est rendu compte que les progrès de l'industrialisation et de la production de masse tendent à accroître l'élément de peine au détriment de l'élément de joie : le travail parcellaire isole l'ouvrier de l'ensemble de la production, même de son usine particulière, et peu à peu produit chez la plupart l'indifférence et souvent même Hé dégoût.
Proudhon a été le témoin des suites de la première révolution industrielle et il a observé la crise de la conscience ouvrière et le détachement de l'ouvrier de son métier. Mais il ne pouvait connaître les maux de la seconde révolution industrielle qui ne commencent qu'après les années 1880 et 1890; par suite, il n'a pas assisté au progrès de la rationalisation et aux raffinements du machinisme dont Georges Friedmann a décrit, de façon à la fois implacable et si humaine, les effets inhumains. Pourtant Proudhon aurait écrit cette phrase de Georges Friedmann, phrase dans la ligne de sa pensée : « Comment l'ouvrier peut-il recevoir un apprentissage qui soit à la fois la connaissance complète d'une profession et un viatique de culture ? »
Pour réconcilier l'homme et son travail, il faut donner au travailleur une connaissance raisonnée de l'industrie. L'apprentissage, première expression de l'école, doit rendre sensible à l'intelli-
gence du travailleur la ligne générale de la production et le dessin d'ensemble de l'organisation économique et peu à peu, en dépit du travail parcellaire et de la faiigue que la répétition des mêmes mouvements impose à l'ouvrier, peuvent en dépit de la rationalisation et du machinisme, être révélées, grâce à l'organisation de l'atelier, toutes les composantes de la joie au travail.
Henri de Man a analysé toutes ces raisons instinctives de la joie au travail : in-tinct d'activité, de jeu, de curiosité, d'importance, de propreté, de combativité, instinct grégaire, sentiment du devoir social.
Or le sentiment du devoir social — Proudhon l'a bien compris — ne peut être éprouvé par le travailleur qu'à une condition : c'est qu'on prépare l'élève-apprenti à comprendre cette finalité humaine du travail qu'Etienne Borne a définie si fortement dans son Travail humain et Esprit chrétien, paru dans Les Iles : « L'Humanité actuelle est comme un seul homme, et qui travaille ». Les hommes apercevront leur tâche quotidienne sous une autre lumière lorsque ce sentiment d'une œuvre qui s'accomplit en commun s'unira au sentiment que le travail est pour l'homme non seulement la condition de son indépendance persoimelle, mais du développement de sa personnalité : car qu'est-ce qu'un homme qui ne travaille pas ? En dépit de sa culture et des occupations de luxe les plus raffinées et les plus subtiles, un homme qui n'est pas obligé de travailler pour gagner son pain quotidien est un oisif dont peu à peu s'amenuise la persoimalité. Le travail est aussi nécessaire au développement de la person^ nalité que le loisir.
Car le travail, la tâche quotidienne souvent fastidieuse et pénible, quelquefois dure, forge te caractère des hommes. Le déclin des sociétés dérive de la faiblesse des volontés.
Et puis, quel meilleur lien entre les hommes qu'un travail allègrement accompli en commun, quelle meilleure soudure entre les individus que former des équipes. La collaboration des hommes à une œuvre commune crée un lien d'amitié entre les individus : « C'est dans et par le travail' que les hommes se connaissent et peuvent s'aimer ».
Lés conséquences d'une semblable pédagogie, dit Proudhon, seraient innombrables. Abstraction faite dés résultats économiques, elle modifierait profondément les âmes et changerait la face de l'humanité. L'école et l'atelier réunis forment une seute éducation composée d'apprentissage technique et de culture humaniste dont Proudhon attend cette régénération de la chair et du sang.
Grâce à la mystique du travail, se créerait un nouveau type d'humanité : l'esprit qui, de l'homme, était passé dans la machine, reviendrait à l'homme. Cette transformation, Proudhon la qualifie de résurrection; cette 'transfiguration du travail n'est pas, aux yeux de Proudhon, une chimère, une utopie ; il en a fait lui-même l'expérience : « Je me souviens encore avec délices, dit-il, de ce grand jour où mon composteur devint pour moi le symbole et l'instrument de la liberté. Non, vous n'avez pas idée de cette volupté immense oii nage le cœur d'un homme de vingt ans qui se dit à lui-même : « J'ai un état, je puis aller partout, je n'ai be- « soin de personne, et cet enthousiasme au travail... »
Sans doute, objectera-t-on que cet enthousiasme au travail était possible quand le travailleur était un artisan, maie le machinisme et le travail parcellaire ont perverti et vicié le sentiment que l'homme a pu avoir de son travail.
Mais, répond Proudhon, lé travail sera pour le peuple une jcuissance lorsque la grandeur de l'œuvre et la variété en ôteront le dégoût. Cette délectation qui résulte pour l'esprit et le •coeoir du travail même ne peut venir qu'après un long effort d'éducation.
Mais, dès maintenant, cette éducation ee fait lentement et douloureusement à travers les luttes sociales. Pour Proudhon comme pour les syndicaliste.?, ce sont les institutions ouvrières et tout d'abord et essentiellement les syndicats qui permettent au travailleur de prendre peu à peu connaissance de ce sentiment social, du eentiment de l'œuvre commune à accomplir.
Comme l'a dit A. Guigui : « Les syndicats subliment cet instinct de création qui est en chaque travailleur. Les ouvriers vont prendre le sens d'une grande responsabilité lorsque les comités de contrôle ouvrier à l'usine apprendront comment l'usine marche et pourquoi elle marche, lorsqu'ils se rendront compte qu'ils sont les animateurs de cette usine et que peu à peu ils acquerront, grâce à cet apprentissage du contrôle, une compétence en pénétrant tout le processus de la fabrication de leurs usines respectives et acquerront la connaissance technique et financière de l'usine... »
La compétence ouvrière resté la condition essentielle de toute transformation sociale rationnelle, mais elle ne peut s'acquérir que par un exercice pratique de la gestion. Le contrôle ouvrier, objectif essentiel du mouvement ouvrier, est la traduction que les syndicalistes donnent aujourd'hui à la pensée proudhonienne. Le
contrôle ouvrier, c'est cet apprentissage qui donnera à la classe ouvrière cette capacité politique et économique que Proudhon, dans son livre de 1864, a définie et proclamée.
Mais à une condition impérative : ne pas s'abandonner à ces appétits de jouissance qui ont perdu la bourgeoisie ; en bref, îe souci des responsabilité; réelles.
Les conséquences de cette mystique du travail, de cette capacité politique et de cette compétence ouvrière, Proudhon les a exprimées dans des pages d'une vision qui devance de près d'un siècle l'événement historique. Elle préfigure les grandes lignes de cette philosophie de la vie qui est la condition de survie de toute révolution réelle.
Seulement, si cette préfiguration n'est pas une illusion, elle implique une conquête progressive et une fonction nouvelle des hommes et des citoyens ; elle exige des volontés prêtes à lutter contre les instincts de paresse et de violence.
Les enfantements de l'industrie sont les fêtes de l'humanité. La plus longue vie, en consacrant une heure à la répétition à chaque découverte, n'en épuiserait pas la nomenclature.
Oh ! si la communion sociale, si la solidarité humaine n'est pas un vain mot, que peut être l'éducation du travailleur, que sera son labeur quotidien, sa vie tout entière, sinon de refaire incessamment en son particulier, en y ajoutant ce qui lui viendra de son inspiration, ce qu'ont fait ses pères ? Ils ont semé dans l'enthousiasme, il recueille dans la félicité.
Je demande donc pourquoi l'apprentissage devant être la démonstration théorique et pratique du progrès industriel, depuis les éléments les plus simples jusqu'aux constructions les plus compliquées, et lé travail de l'ouvrier, compagnon ou maître, n'ayant qu'à continuer, sur une plus vaste échelle, ce qu'aura commencé l'apprentissage. Je demande pourquoi la vie entière du travailleur né serait pas une réjouissance perpétuelle, une procession triomphale ?
Ce n'est plus ici cet attrait passionnel qui devait, selon Fourier, jaillir, comme un feu d'artifice, du milieu des séries des groupes contrastés, des intrigués de la cabaliste et des évolutions de la papillonné.
C'est une volupté intimé, à laquelle le recueillement de la solitude n'est pas moins favorable que les excitations de l'atelier, et qui résulte, pour l'homme de travail, du plein exercice dé ses facultés : force du corps, adresse des mains, prestesse de l'esprit, puissance dé l'idée, orgueil de l'âme par le sentiment de la dijji-
culte vaincue, de la nature asservie, de la science acquise, de l'indépendance assurée; communion avec le genre humain par le souvenir des anciennes luttes, la solidarité de l'œuvre et la participation égale au bien-être.
Le travailleur, dans ces conditions, quelque lien qui le rattache à la création, quels que soient ses rapports avec ses semblables, jouit dé la plus haute prérogative dont un être puisse s'enorgueillir : il existe par lui-même. Rien de commun entre lui et la multitude des bêtes, consommant sans produire, franges consumeré natae. Il ne reçoit rien de la nature qu'il ne le métamorphosé; en l'exploitant, il la purge, la féconde, l'embellit; il lui rend plus qu'il ne lui emprunte. Fût-il enlevé du milieu de ses frères, transporté avec sa femme et ses enfants dans la solitude, il retrouverait en soi les éléments de toute richesse 'et réformerait à l'instant une nouvelle humanité.
Pourquoi, dès lors, le travail, développé et entretenu selon les principes de la genèse industrielle, remplissant toutes lés conditions de variété, de salubrité, d'intelligence, d'art, de dignité, d-e passion, de légitime bénéfice, qui sont de son essence, ne déviendrait-il pas, même au point de vue du plaisir, préférable à tous les jeux, danses, escrime, gymnase, divertissements, et autres balançoires que la pauvre humanité a inventées afin de se remettre, par un léger exercice du corps et de l'âmè, de la fatigue et de l'ineptie que la servitude du labeur lui cause ?■ N' aurions-noms pas alors vaincu la fatalité dans le travail ?
Proudhon avait raison. Dé la révolution éducative dépend toute rénovation sociale, profonde et durable.
Presque un siècle a passé depuis que le grand moraliste plébéien s'est tu. Les jeux frivoles ou sanglants de gouvernements versatiles, peureux ou cruels ont semblé tourner en dérision les espérances proudhoniennes.
Aujourd'hui, la révolution éducative est plus urgente que jamais. Les résistances à l'expérience qui commencé seront d'autant plus tenaces qu'on tardera davantage à accomplir cette révolution éducative.
Les formes de l'enseignement, ses méthodes, ses programmes ne répondent plus, depuis longtemps, aux nécessités sociales de la vie actuelle. Ils vont à l'encontre des élans et des tendances de la jeunesse. En dépit du dynamisme de certains de ses maîtres, celle-ci les écoute d'une oreille distraite. Et, si elle se détourne d'eux, c'est moins leur faute que celle des méthodes scolaires
et des programmes imposés. Aussi le fléchissement de la culture n'est-il pas la preuve qu'élèves ou étudiants d'aujourd'hui soient moins doués ou plus paresseux que ceux d'autrefois. Ce fléchissement exprime le refus des jeunes de se plier à des disciplines désuètes. Au lieu de susciter l'enthousiasme au travail, une curiosité active, celles-ci provoquent le souci du moindre effort, le désir de s'évader.
Il est indispensable de rompre avec des pratiques périmées. Mai?, pour qu'elle soit féconde, cette rupture doit être totale. Il ne s'agit pas de réformer une fois de plus les programmes en réunissant des commissions de spécialistes, leurs travaux n'aboutiraient qu'au résultat habituel : surcharges des programmes déjà trop lourds, et dont le poids écrase, engourdit ou rebute même les intelligences les plus éveillées des lycées et collèges.
Le rêve encyclopédique, l'ambition d'inculquer des connaissances complètes pendant les années d'études, n'a pas servi la culture générale, elle lui a nui. La masse des matières que les élèves doivent absorber empêche les maîtres de consacrer toute leur attention à la personnalité des élèves; elle rend souvent vains leurs efforts pour développer leurs qualités personnelles. Ils doivent se résigner à faire appel, d'abord et avant tout, à leur mémoire en raison de ces examens imparfaits qui sont la sanction des études. Et, contre leur gré, ces maîtres se résignent à laisser au second plan la formation de l'esprit et du caractère. Quelques matières peu nombreuses et choisies à cette fin, beaucoup plus sûrement que cette masse de cormaissances, permettraient aux maîtres d'accomplir leur triple tâché : l'éveil des curiosités, la culture de l'imagination et de l'esprit d'invention, la formation du jugement et du goût.
En outre et surtout, la formation ph5^ique de l'enfant, l'épanouissement de la personnalité de l'adolescent et du jeune homme exigent un aménagement nouveau, non seulement de leurs études, mais de leur vie pendant la période scolaire.
On ne tient pas compte de la période critiqué que constitue le passage de l'enfance à l'adolescence. Pendant une ou deux années, on doit éviter à l'enfant tout excès de travail livresque ; car, à cette époque de formation sexuelle, l'adolescent a besoin, non du siurmenage intellectuel que lui imposent les programmes, maie d'une vie de plein air.
En dehors de cette période critique, la vie de plein air, surtout en des milieux où ils puissent s'initier aux travaux de la terre, doivent faire partie intégrante de la culture générale.
On pourrait imaginer la semaine d'études divisée en trois parts, chacune correspondant aux trois aspects de la formation de l'homme : formation physique, formation technique^ (apprentissage professionnel), culture humaniste, celle-ci orientée différemment selon les tempéraments : les uns se dirigeant plutôt vers des études scientifiques, les autres vers les formes diverses de l'art : musique, arts plastiques et graphiques, arts de la littérature. Les aptitudes et les vocations souvent se dégagent d'ellesmêmes, et ont besoin d'une orientation semblable à celle qu'on reconnaît de plus en plus nécessaire dans le choix et l'apprentissage du métier.
Selon ces aptitudes et selon ces orientations, on arriverait à établir l'équilibre entre les trois formes de la culturel physique, technique, artistique ou humaniste que p!iut recevoir chaque homme.
Il y aurait ainsi à la fois unité et diversité dans l'éducation; unité puisque tout homme recevrait, pendant ses années d'études, îrois formes de la culture ; diversité puisque 'les goiîts et la durée des heures d'études, pour chaque groupe, différeraient. Mais l'apprentissage professionnel ne se ferait ni au détriment de l'équilibre physique et de la vie au plem. air, ni au détriment de la possibilité de chacun de pouvoir, quel que soit son métier, et si ses dispositions l'y inclinent, goiiier des loisirs artistiques ou culturels.
Les proudhoniens des années 48 et 60 considéraient que les professeurs, qui n'étaient pas en contact personnel avec leurs élèves et vivaient dans un autre univers, étaient une monstruosité pédagogique.
Cette économie nouvelle des études permettrait aux maîtres, quelle que soit leur spécialité, de vivre une existence plus proche de leurs élèves qu'ils ne le peuvent aujourd'hui. La part importante doimée à la vie au plein air obhgerait à installer la plupart des écoles loin du centre des villes. Les maîtres, qui ont la passion de leur métier, seraient amenés à suivre leurs élèves dans le cycle 'total de leurs études; ils participeraient à cette vie qui, seule, peut aérer la culture et par une réaction naturelle, ressusciter la curiosité et le goût des lectures classiques, qui ne serait plus une obligation, mais une récréation. Les maîtres seraient aussi obigés de rendre tout enseignement vivant. Ils ne seraient plus des botanistes expliquant les plantes d'après un herbier : ce ne seraient plus des fleurs desséchées que connaîtraient
leurs élèves, mais des fleurs dans la fraîcheur et le parfum de leur existence éphémère.
Le grand ennemi de la culture véritable — et également k grand ennemi de toute rénovation sociale — c'est la paresse de l'esprit.
Les générations graves de la bourgeoisie française du xix' siècle ont soumis leurs enfants au surmenage intellectuel. Leur vanité estimait que le souci de kur carrière et la dignité de leur état exigeaient un effort permettant seul d'arriver parmi les premiers aux concours les plus difficiles, aux écoles les plus cotées, aux situations de tout repos. Le résultat de ces efforts scolaires a été de former, non des travailleurs alertes, capables de s'adapter à des circonstances nouvelles, mais des bureaucrates de la culture, des paresseux de l'esprit. Si la bourgeoide, dans sa grande majorité, n'a pas aperçu l'évolution qui s'accomplissait sous ses yeux, si longtemps elle est restée incompréhensive, scandalisée de toute tentative de transformation, de toute revendication qui troublait sa quiétude ou bousculait ses traditions d'existence, c'est sans doute parce qu'elle s'était cloîtrée, isolée du reete de la nation.
Mais surtout la formation intellectuelle que, pendant plusieurs générations, elle a exigé de ses fils, suscitait en eux, non la curiosité ou le mouvement de l'imagination, mais la paresse de l'esprit. Cette paresse et sa compagne, l'avarice, sont les obstacles les plus difficiles à vaincre pour l'expérience qui commence. Elle se heurte au mimétisme des classes sociales, à la tendance qui s'insinue dans des milieux ouvriers à imiter des snobismes bourgeois.
Au commencement de novembre 1857, tandis que Proudhon répète à Lamarrat qu'il croit fermement qu'en mettant les pieds dans le plat impérial « nous ne pouvions que montrer notre vanité et notre impuissance, compromettre nos principes et notre caractère », il apprend à son ami que le deuxième tome sera tiré et que le troisième va être mis sous presse: « Il y a quatre jours, la police a fait ime double' descente chez mon imprimeur, ainsi que chez mon libraire, pour savoir à quoi s'en tenir sur la nature de ma publication. Elle avait lu dans une correspondance allemande
3o6 PROUDHON
que j'allais publier un pamphlet religieux sous le titre: Le Bon Dieu au XIX* siècle... Ah ! mon cher monsieur, nous descendons toujours et si je n'ose pas dire que je ne sais que croire, il est vrai du moins, que je n'ose plus espérer : il y a bien encore de la vitalité dans le peuple; mais la bourgeoisie est sans nerf, elle a plus peur de perdre un écu que de risquer son honneur... »
Le 12 décembre, Proudhon écrit à Charles Edmond : « Epuisé par le travail et craignant de succomber à la peine, j'ai cru devoir reprendre haleine pendant huit ou dix jours avant dé terminer mon troisième volume »; mais, le i6 décembre, Proudhon pense qu'« un journal qui représente la philosophie nouvelle est indispensable ». Et il suggère à Charles Edmond, avec quelque ironie sans doute que, l'existence de la Presse étant menacée, son propriétaire ne peut sauver sa propriété dépréciée qu'en passant aux mains d'un exploitant, d'une couleur bien autrement tranchée que MM. Girardin, Nefftzer et Peyrat, à qui l'on peut reprocher : « d'avoir, en quatre journaux, attiré sur lui, trente ou quarante années d'emprisonnement, etc., etc.. »
Le 24 décembre, Proudhon écrit encore : « Mon malheureux livre n'est pas terminé : j'en ai pour jusqu'au Carnaval. J'ai essayé d'appliquer à mon pays et à mes contemporains ce que porte dans les plis de son drapeau la révolution française et dont nous ne savons pas même le premier mot. Je m'attends à rencontrer pour adversaires : républicains, orléanistes, légitimistes, l'Eglise, la magistrature, l'université, la littérature, les deux tiers du socialisme... »
Au commencement de janvier 1858, Proudhon espère que le succès de son livre sera assez grand pour lui permettre, avec sa femme et ses enfants, d'aller prendre au pays un peu de vacances, dont il a grand besoin; mais il ajoute : « Si ma publication se pas6e bien — j'entends par là si je n'ai pas de tracasserie de la part de l'autorité... ». Prévoit-il donc déjà celle-ci ?
Le 14 janvier 1858, le Carnet 11 fait allusion à l'attentat d'Orsini : « A la porte de l'Opéra, chevaux et personnes tué?, plusieurs blessés, l'Emp^ereur et l'Impératrice échappent. Depuis le 2 décembre, il a été fait, à ma connaissance, douze entreprises contre la vie de l'Empereur, dix attentats en dix ans, plus les sociétés secrètes, les complots »; et les Carnets du 20 janvier : « Ouverture du corps législatif (du t8). Le discours de l'Empereur produit la plus fâcheuse impression. Il réclame des lois répressives et affirme reprendre les principes de 1789, tout en réprouvant les
théories abstraites. Le pauvre homme parle toujours de ce qu'il ignore. Je crois que ce passage est à mon adresee, de même que la déclaration relative à la suffisance du régime aciuel est à l'adresse de Girardin. »
Le même jour, 20 janvier, Proudhon commente ces événements, en écrivant à Suchet : « Vous connaissez le dernier attentat, Orsini, Pie ri et consorts :
Nous leur devrons de nouvelles lois répressives. Ainsi vont les choses. Depuis trois mille ans, la politique n'est pas autre. Les gouvernements conspirent, lés passions éclatent; plus elles écloscnt, plus lé gouvernement conspire et vice ve^sa. N'y aura-t-il pas moyen dé sortir de cet imbroglio ?... Nous sommes bien malheureux ».
Le 8 février, à Charles Edmond : « Je voudrais avoir quelques renseignements positifs sur les intentions du pouvoir à l'égard des écrivains. Je voue avoue que, quant à moi, je suis bien loin d'avoir peur; j'irai même jusqu'à vou> dire que, si mes devoirs de père de famille ne me faisaient désirer la paix, je souhaiterais presque une poursuite. Seulement je désire que mes poursuivants ou persécuteurs jouissent de toute leur raison. Je serais plus sûr d'en voir bientôt la fin; tandis qu'il n'y a rien à gagner pour un homme qui raisonne avec des enragés et des fous... Mon livre n'est pas fini; il ne paraîtra pas avant mars prochain... Ce sera le moment; et à nous deux maintenant, monsieur le Procureur impérial ! Si vous et votre maître, vous parvenez à me faire condamner, vous serez bien hardis... »
Proudhon continue à être préoccupé de ses dettes. Comme Maurice vient d'avancer au frère de Proudhon une somme dé centvingt-cinq francs, Proudhon écrit à Maurice, le 25 février, qu'il espère toujours, liquider les dettes de son frère et les siennes par un succès littéraire : « Mais l'obtiendrai-je ce succès ? Voilà ce qui m'inquiète et sur quoi vous m'interrogez avec une anxiété visible. Je compte paraître, sans remise, du 15 au 25 mars prochain; je compte, en outre, que trois semaines suffiront pour éparpiller et faire acheter les six mille exemplaires dont se compose la première édition. Si mon livre est en assez bons termes avec le parquet, la seconde édition passera incessamment sous presse... si ?... Pour vous dire la vérité, l'imprimeur et le libraire ne dorment plus de terreur; ils se voient déjà en correctionnelle, jugés, condamnés, emprisonnés... Pour moi, je ne crains rien... Et, si malgré mes prévisions, j'étais saisi, condamné et ce qui s'ensuit, eh iDien ! je n'en serais pas plus alarmé : je suis en ce moment,
3o8 PROUDHON
comme le Romain à la veille de la bataille; mon testament est fait, j'ai mis ordre à ma conscience et à mes affaires... »
La vie et les pen.sées de Proudhon viennent d'être exposées de semaine en semaine et jusqu'au plus petit détail des événements quotidiens, pendant toute la durée de l'élaboration de La Justice dans la Révolution. Cet exposé était nécessaire, afin de faire comprendre combien pénibles avaient été son existence et son travail : cette existence, de jour en jour soumise à la préoccupation du pain quotidien, avec le souci de ses propres dettes et de celles de son frère — ce travail sans cesse ralenti par un état de santé fragile, interrompu par l'obligation de suspendre son effort, pendant quelques jours et même, en 1856, pendant des mois.
Ces deux années d'incertitude constante et la crainte de ne pas pouvoir achever l'œuvre commencée ont dû peser d'un poids très lourd sur la vie de Proudhon. C'est épuisé qu'il arrive au bout. Mais cette anxiété constante a donné à La Justice sa force et sa grandeur. La Justice dans la Révolution porte la marque de la durée, de la longue méditation et de cet effort qui ne crée que par la souffrance : car, le 25 février 1858, Proudhon écrivait encore à Tilloy : « Je serai court puisque vous voulez bien m'en donner le congé et que la tête me fait toujours mal, si mal que je finis par ne m'apercevoir de cette fâcheuse affection qu'à l'impuissance où je tombe par moments d'écrire, de lire et même de marcher... »
Et, trois semaines après, le 14 mars, Proudhon écrivait à Charles Edmond : « Vendredi, j'étais si épuisé, si congestionné, que j'ai été forcé de renoncer au travail. Pendant que vous étiez chez moi, je me traînais le long des quais, obligé de m'asseoir sur les tas de macadam, quand la tête et les jambes me manquaient. Hiir, samedi, j'ai fait trois heures de marche par la pluie et la boue; j'ai gagné une bonne diarrhée et me voilà guéri ».
Dans sa lettre du 25 février, Proudhon exprimait encore une crainte : « A moins d'une malédiction nouvelle... il ne me reste à fournir que le manuscrit au net de cinquante à soixante pages d'impression... »
Dans l'édition Garnier frères de 1858 que j'ai sous les yeux, ces soixante pages correspondent à une des plus belles, parties de La Justice dans la Révolution : « De la sanction morale : critiqu? générale de l'idée de sanction et caractère que doit avoir une sanction de la justice ».
Proudhon entend démontrer que la -anction de la justice, iden-
COXSCTEXCE ET LIBERTÉ 309
tique à la justice elle-même, est, comme celle-ci, immanente à la conscience. C'est dans la conscience et nulle part ailleurs que s'exerce cette sanction. En conséquence, après avoir reconnu la sanction intérieure, il est contre toute philosophie de parler encore d'une sanction- extérieure. Sanction extérieure dont le ministre serait Dieu, l'Eglise, ou la Société. La juridiction familiale est le déploiement de la justice individuelle. La juridiction civile est le développement de la juridiction domestique. Ainsi les actes de rau:orité publique, pour ce qui touche la répression des crimes et des délits, doivent être regardés comme le développement de la sanction interne.
Les actes de l'autorité publique sont donc la manifestation de la vindicte que la conscience coupable exerce contre elle-même. C'est là comme le contre-coup de la conscience individuelle dans la conscience collective — par suite de la solidarité qui existe entre tous les membres du corps social.
Tous les peuples ont cru qu'en ce qui concerne particulièrement la loi morale, lorsqu'elle est fidèlement observée, il y a quelqu'un qui s'en réjouit, lorsqu'elle est foulée aux pieds, quelqu'un qui s'en offense.
Et ce quelqu'un, « conformément à leurs habitudes, ils l'ont placé dans le ciel. Là-haut, dit Job, est celui qui me regarde, et qui note ce que je fais... Pensée sublimé, devant laquelle l'opinion des déistes, qui font Dieu indifférent aux affaires humaines, paraît du dernier absurde. Certes, s'il est un esprit infini, une âme universelle, qui personnifie en soi la loi des mondes, cet esprit s'affecte de tout ce qui arrive dans la création; Dieu, le bienheureux des bienheureux, est en même temps, quand nous péchons, le plus affligé des êtres ».
Proudhon considère surtout en Dieu « la conscience de l'humanité » — ce magnifique symbole. Lorsqu'il écrit ces lignes dans cette douzième étude dé la Sanction morale, Proudhon a-t-il conservé cette attitude « antithéiste » qui était la sienne lorsqu'à propos d'Auguste Comte, il écrivait, en septembre 1852, dans son Carnet g :
Mm'e Barrier mé demande si je crois en Dieu. Ce que nous appelons cause, effet, sont des expressions relatives pour désigner les divers termes d'un même mouvement. Or, le juouvement est éternel et nécessaire. Croyez-vous {ajoute Mme Barrier) à un esprit universel ? — Oui, c'est celui de l'humanité dont je jais partie ; mais cet esprit n'est point Dieu. Esprit, matière, termes corrélatifs pour indiquer les différences de l'être. — Qu'appelez-
vous donc, Etre ? — Un foyer dé mouvement. (Sept. 1852, p. 449 du Carnet ç.)
Dans le Christianisme, « la sanction morale part, comme la foudre, du trône de Dieu. C'est Lui qui, selon son bon plaisir, nous éprouve, nous afflige ou nous récompense en attendant le redressement définitif; et c'est par le retrait de sa grâce que, si quelquefois, nous sommes épargnés, dans le matériel de notre existence, nous manquons rarement d'être atteints dans notre conscience où le rémords nous torture comme des damnés. »
Mais l'homme, quand la vertu le délecte ou que le péché le tourmente, « se réjouit ou pâtit — non pas en qualité de serf de la loi » : il souffre, il pâtit en qualité de souverain, en qualité de législateur.
C'est parce que l'homme est le sujet de la loi, Vêtre en qui elle existe, que le crime commis en autrui et au préjudice d'autrui ne le trouve jamais indifférent : « Cette loi violée, c'est lui-même, c'est sa dignité législative qui est atteinte. » Et c'est pour cette raison éminente, que la délectation accompagne dans lé cœur de l'homme l'accompliseement de la justice et que le remords suit sa violation.
Pour Proudhon, la sanction morale n'est que lé mouvement de la conscience, « joyeuse, quand nous faisons le bien, triste et malade quand nous nous rendons coupables ». Tout ici se passe au dedans : félicité de la justice, malheur du crime, tel est, selon Proudhon, en dernière analyse, le plus net des biens que la République sociale promet à ses élus : « L'unique prix qu'elle proposé à l'homme de bien, la seule barrière qu'elle oppose au coupable : c'est toute la substance de la Révolution ».
Proudhon, qui conclut sur ces mots, ajoute : « Oui, il faut être honnête homme quand même, pour devenir citoyen de la République ».
Les idées de Proudhon sur la sanction morale montrent que Justice et Liberté sont associées, mais il faut insister auçsi sur un autre aspec* de ^a. philosophie morale. Quelques pages des Carnets, écrites à l'époque même de la publication de La Justice, permettent de préciser la notion que Proudhon se faisait à cette époque de la notion d'Egalité.
Le 13 juin, à la page 425 du Carnet //, se rencontre la mention : « Notion d'Egalité, Préface » :
J'appelle égalitaires tous ceux qui reconnaissent que lés conditions et fortunes tendent, par l'application de la Justice, à S'e niveler indéfiniment.
Je regardé comme ennemis de l'Egalité, partant aristocrates, exploiteurs, fauteurs du despotisme et de l'Eglise, ceux qui nient une telle application de la Justice,
Déjà, en 1789, par la suppression dès droits fiscaux, dîmes, mainmorte, etc., un grand coup a été porté au système d'inégalité, une grande application de la justice a été faite. Un progrès plus grand encore sera accompli par l'application {la balance et la revendication dé la force collective). Théorie des frais généraux grandissant à mesure que le groupe s'éloigne de l'individualité pure.
L'homme compcsé de forces, d'idées, etc., peut être considéré comme un groupé. Le mot organisme implique cette notion. Après lui, l'atelier domestique, formé de la famille, femme, enfants, domestiques est le plus puissant {apprentis, compagnons). Vient ensuite la fabrique composée de travailleurs libres, tâcherons ou intéressés ou non.
Enfin, la grande industrie ou manufacture^, le chemin de fer, le dock, etc..
Dans chacun de ces groupés, le rendement diminue en raison de leur développement, c'est-à-dire que les frais généraux, les risques de toute nature, le coulage se multiplient, etc..
Maximum de puissance, l'individu ; minimum, l'Etat ou la Communauté de la Nation.
Plus un Etat attire à lui de fonctions, plus il diminue dans la société la production.
De là le principe admis dans la manufacture d'Alsace d'accommoder lés ouvriers d'un peu de terrain qu'ils cultivent pour leur compte, ce qui améliore leur situation que le salaire seul ne soutiendrait plus.
(Ze groupe homme implique la polytechnie industrielle.)
Plus un Etat laisse de liberté aux producteurs, plus est grande la production.
Semblablem'cnt , moins il y a de monopoles, dé privilèges, de parasitisme, plus elle augmente.
Mais les exigences de la raison d'Etat sont en sens contraire dé la raison économique.
La cessation d'une famille dans le groupe entraîné l'amoindrissèment de toutes les autres.
Sic, le travailleur parcellaire; — sic, la perte du sens moral; — sic, l'abolition des libertés politiques. Marquer soigneusement le rapport.
Tout, en définitive, se ramène à deux systèmes : la liberté ou l'autorité, la Révolution ou l'Eglise, l'égalité ou l'inégalité.
Le régime d'Etat eu le régime de Justice, •etc..
Les deux représentants du principe contré-révolutionnairé sont aujourd'hui l'Eglise et l'Empereur; la première, par institution divine, religieuse, théologique ; le deuxième, par tradition ou exemple domestique, par logique de la situation, absence de sens moral et faiblesse de jugement.
Le 22 avril 1858, au Carnet 11 (p. 414) : « Aujourd'hui, jeudi, a lieu la mise en vente de mon livre : Dé la Justice dans la Révolution -et dans l'Eglise. Plus de trois mille exemplaires seront envoyés à destination, à Paris et dans les départements dans la journée. On pense, que dans trois mois, l'édition entière sera épuisée. Je n'ose me fier à une telle espérance. »
Le Carnet de Proudhon s'est trouvé interrompu du 22 février au 18 avril, à la suite de l'attentat du 14 janvier : « En prévision des perquisitions domiciliaires, j'avais mis en sûreté mes manuscrits. Je ne crois pas qu'à cette heure la sécurité soit plus grande; néanmoins, je rouvre mon Journal'^. »
Lé 23 avril, Proudhon annonce à Maurice que le livre a paru la veiUe à un tirage de six mille exemplaires. Maurice est en effet digne de la grande amitié que lui voue Proudhon (11 janvier 1858) : « J'ai l'habitude quand je veux citer un parfait honnête homme et un bon ami, de citer votre nom; quand je veux mon-
I. Pendant cette première semaine de la réouverture du journal, Proudhon paraît fort impressionné par les scandales et les détails effroyables {sic) de l'immornlité parisienne, dans les cafés, concerts... Toute la bande décembrisarde vautrée dans la boue et dans la débauche; l'exemple donné d'en haut... fait à recueillir, scandale dans la vie privée de Haussmnnn, nréfet de la Seine, surpris par sa femme en flagrant délit d'adiltère, avec une actrice dans son cabinet, au moment où il donnait une soirée.
CONSCIENCE ET LIBERTÉ y 3
trer une famille parfaitement unie, d'indiquer la vôtre... » Le lendemain, 24, et le 25 avril, Proudhon informe Larramat et Bergmann. C'est dans la lettre à Bergmann que Proudhon précise et définit son dessein en publiant La Justice dans la Révolution :
Plus que jamais... je vais porter le drapeau de ce qu'on appelle sans la compren\dré la Révolution et qui n'est autre que celui dé la philosophie morale construite en dehors de tout élément mystique et théosophiquè... Convient-il à un professeur d'Université de donner, à ce coryphée des hardiesses et des espérances révolutionnaires, un témoignage d'honneur et de sympathie, comme celui dont tu me parles ?■ Le peux-tu sans danger pour toi ? Parcours mon livre et décide toi-même; car, je te répète, en publiant ainsi notre vieille amitié, tu cours lé risque d'assumer, aux yeux de certaines gens, une sorte de responsabilité morale de beaucoup de choses que tu repousserais et de té faire un mauvais parti auprès de tes supérieurs hiérarchiques et avec le gouvernement...
On voit combien Proudhon avait de prudence, quand il s'agissait de ses amis : « Songe que je préfère ton repos à tous les témoignages, et, si après avoir réfléchi à mes observation?-, tu juges que le moment n'est pas venu pour toi de proclamer la communion de nos sentiments «t, dans une certaine mesure, de nos idées, sois persuadé toi-même que je le trouverai fort bon et que j'applaudirai à ce que tu feras comme s'il était dicté par la sagesse même ».
Il s'agissait ici de la dédicace d'un de ses livres que Bergmann voulait offrir à Proudhon — dédicace que celui-ci lui proposait de rendre moins compromettante en employant le tu afin de faire disparaître l'hommage et le soupçon de communauté d'idées en matière politique ou religieuse : « Ce soupçon dangereux s'éteint, on n'aperçoit plus que deux camarades qui s'aiment et s'estiment as?ez pour se dédier leurs livres ».
Le 28 avril, le Carnet ii porte cette note que le même jour Proudhon écrira à Charles Edmond :
Aujourd'hui, à 2 heures a eu lieu, par ordre du procureur impérial, la saisie de mon livre De la Justice et six jours pleins après le dépôt... Lé procureur impérial n'a pas pu lire le livre...
Les motifs de la saisie sont :
Reproduction, faite de mauvaise foi, de fausses nouvelles de nature à troubler la paix publique. — Excitation à la haine des citoyens les uns contre les autres. — Attaques contre les. droits de la famille. — Outrage au respect dû aux lois. — Outrage à la
morale publique et religieuse. — Apologie dé faits qualifiés crimies et délits.
Le i^"" mai, Proudhon écrit à Mathey : « Chers amis, me voilà avec un procès. Ne vous effrayez pas trop, dussé-je y gagner cinq ans de prison. Avec un pouvoir discrétionnaire, il est possible que l'on me condamne; ce que je puis vous promettre, c'est de gagner ma cause devant la conscience publique... Déjà on fait courir le bruit que j'étais en fuite. Non, non, je reste ! je veux qu'on me voie ! Je veux tirer ceci au clair et rendre cœur à cette nation idiote. Puisque me voilà professeur de morale, je suis obligé de joindre l'exemple au précepte, et sauf la cervelle qui me fait mal, j'espère bien que je ne faiblirai pas... Des six mille cinq cents exemplaires, environ cinq cents ont pu être saisis à Paris. Le reste est entré six mille paires dé mains. Hier, sur les boulevards, on offrait trente à cinquante francs d'un exemplaire... suivant le libraire et d'après l'affluence des demandes, trente mille eussent été vendus dans l'année. Allons, allons, tranquillisez-vous sur moi. D'après les amis d'ici, je n'ai pas manqué mon coup. La Justice existe enfin; la Révolution est assise, et la vieille société est à bas... A cette heure on ne parle que de cela à Paris... C'est ce fait énorme qu'il s'agit de soutenir... On va publier la traduction allemande à Leipzig. On ne détruit pas les livres et on ne brûle plus les auteurs... »
Les i^"" et 2 mai, Proudhon note dans le Carnet ii (p. 416) : « Compliments de félicitations et de condoléances sur ma saisie. Tous les avocats m'annoncent une condamnation à cinq ans de prison. Tous- mes amis m'exhortent à m'en aller... De tous côtés aussi, marques de défection. Bûchez dit : « En somme, c'e&t un mauvais livre ». Le Siècle prépare un article contre moi. Les Débats : M, Fleury en ferait autant, n'était la saisie... La Revue des Deux Mondes : Buloz traite mes idées de billevesées, d'extravagances. Ereintement de l'Observateur. Ereintement du Réveil du Nord. Un républicain, ancien membre de l'Assemblée constituante, dit que mon Hvre prête un nouvel appui à Bonaparte. Celui-ci rappelle à propos du Manuel (du Spéculateur) que c'était un coup monté avec la Police. »
Aveuglement général complet. Je commence à croire que la Révolution commencera avec les catins 'et les grues de l'Empire, comme le Christianisme par les esclaves...
Dans les réunions qui ont eu lieu dans la dernière quinzaine pour les élections, Quimard et Carnot protestent seuls au nom de la plèbe, l^s Marie, les Pelletan, totit le cerclé de J. Simon n'at-
tendent que le moment de faire leur transition aux d'Orléans.. « Passe pour la Liberté, dit Pelletan; mais de Z'Egalité, fi donc t Dé la Fraternité, à bas ! » La formule républicaine est foulée aux pieds par les soi-disant républicains.
Il faut mé tirer d'affaire, puis frapper et redoubler à grands coups. Nous avons été dupés, en nous taisant. « Ce que j'ai fait en 1848, dit Marie, je le referais aujourd'hui. »
Le jeudi 6 mai (le Carnet 11) :
J'ai comparu devant le juge d'instruction : depuis quelques jours, j'éprouve déplaisir à voir le méchant esprit de la république dite modérée et de l'avocasserié.
De tous côtés, on me fait des compliments de condoléances, m.' annonçant que j'aurai cinq années de prison; que c'est comme si c'était fait. Il semble en vérité, qu'on vienne à mon enterrement. Que de gens më voudraient voir mort.
Le 8 mai (Carnet 11, p. 418) :
Rappel devant le juge d'instruction pour me faire voir la copie certifiée conforme par Mirecourt de sa lettre à Mgr le cardinal Matthieu, archevêque de Besançon. (Eugène de Mirecourt, auteur d'une brochure contre Proudhon. Havard éditeur, p. 92.)
Le 8 mai, Proudhon écrit à Charles Edmond qu'« en somme le succès du livre dépasse à la fois nos espérances et l'attente du public. Il me fait une position incomparable et më place bien au-dessus d'un procès et de toutes ses conséquences. Je suis définitivement un de ces écrivains dont la parole s'impose et, si par le talent, je n'égale pas les Lamartine, fe Thiers, par la position, je puis me regarder comme leur égal ».
Sans la saisie du livre, nous serions sous presse pour la deuxième édition et, avant la fin de l'année, on en eût vendu vingt-cinq mille. Cinq cents exemplaires saisis. Déduction des exemplaires gâtés, donnés ou perdus, restent toujours cinq mille sept cents ou cinq mille qui seront payés. Depuis la saisie, les exemplaires se sont vendus cent vingt à deux cents francs ! Hier j'ai dû en faire envoyer dix pour lé prince Napoléon. (Proudhon avait écrit, lé 21 avril, au prince Jérôme en lui adressant La Justice dans la Révolution.)
Le II mai (Carnet 11) :
Pétition déposée par moi pour demander la réforme du Concordat. Bourdiér refuse de l'imprimer... Je commence à croire que le peuple français est radicalement antipathique au self govérnment ou gouvernement républicain. Tout ce qui se passe en lui est monarchique, dans l'industrie, l'art, le commerce, la finance, la poli-
3i6 PROUDHON
tique. On y a horreur de l'initiative individuelle ; l'opinion est uniforme; chacun aime à être empereur ou roi.
En masse, disait-on en 1793. Au lieu de balancer leurs groupes, ils tendent toujours à n'en faire qu'un dans lequel les unités restent anarchiques et sans équilibre.
On parle comme l'Empereur de la Révolution et des principes de 1789 ; on n'en veut pas...
Le même jour, 11 mai, à propos de l'élection d'Emile Picard (Carnet 11, p. 419) : « La vieille République qui a refusé le serment s'en va toute piteuse : on ne la suit pas. Elle s'est montrée si couarde dans son refus. La jeune qui guide n'est guère plus vaillante : chicanes, coups d'épingle au pouvoir, jusqu'à ce que, l'occasion aidant, il tombe : la belle politique ! Jamais cette jeunesse parlementaire n'osera dire si elle prend ou non au sérieux son serment. Si oui, die fait défection à son parti; sinon, elle est parjure. Comme c'est honorable tout cela ! Ils ne savent que faire !... »
Et voici que, ce 11 mai, Proudhon écrit : « Condamné au non, il faut que j'aille en Belgique dire ce que j'ai sur le cœur et rompre la glace, puis m'en venir. Si je suis condamné en Belgique, j'irai faire satisfaction en Belgique ». — 20 mai {Carnets, p. 420) : « Hier soir, j'ai reçu assignation à comparaître devant le 'tribunal correctionnel pour le 2 juin ». — 22 mai (p. 421), 5 heures du soir : « En ce moment, on verbalise contre ma pétition au Sénat, après avoir laissé passer le premier tirage, on poursuit le deuxième, qui n'est pourtant, comme le premier, que de cinq cents. Offensé à la Justice ? J'ai le droit de pétition, surtout dans la situation où je me trouve. J'ai le droit de la rendre publique, parce que c'est mon opinion. J'ai enfin le droit de publication parce que le Sénat, comme l'Empereur et le corps législatif, comme autrefois la Chambre des députés, comme le jury, n'est, en définitive, que l'organe de la pensée générale qui a le droit de connaître et de se reconnaître; attendu que depuis 1789 elle a conquis la parole que l'Eglise lui ôtait auparavant. Ce droit, on le dénie; cette pensée, on la fausse tant qu'on peut, par les entorses données quotidiennement à la presse, organe soi-disant de la pensée publique. Avis officieux aux journaux... Efforts de refoulement de la nation ».
Le 29 mai {Carnet 11, p. 422) :
Assignation à moi donnée ce soir : deux chefs d'accusation :
I** Outrage à la morale publique et religieuse.
2° Tournure en dérision d'un culte reconnu par F Etat.
Le 31 mai {Carnet 11) :
A propos dé la proclamation imprimée du comte de Paris — attribuée à Thiers. Le jeune prince promet le rappel de tous lès proscrits, le suffrage universel, la Constitution de 1848, la liberté complété dé la tribune et de la presse... Encore la Révolution qui revient. La Révolution qui se fait. La réunion des intérêts sur le terrain des opinions, et des intérêts sur le terrain de la liberté et de la justice. On assure que lés sociétés secrètes sont d'accord d'accepter ce programme et de se réunir au parti d'Orléans... L'Empire "est perdu. Tout lui tourne mal. Tout à l'heure on dira : Il est trop tard.
2 juin 1858 {Carnet 11, p. 423) :
Condamnation de P.-J. Proudhon à trois ans de prison, quatre mille francs d'amende.
10 juin : « On a saisi à la douane, soixante-quinze exemplaires de mon Programme de philosophie publié en 1853, à Bruxelles, et que j'avais fait venir pour quelques amis qui ne l'avaient pas. Aujourd'hui, 10 mai, j'ai formé appel au jugement de première instance qui me condamne à trois ans de prison. Payé trois francs. Visite à M. Crémieux qui doit présenter ma défense en appel et se propose de demander le renvoi de l'affaire après les vacances ». Mais en prenant un nouvel avocat, Crémieux, au lieu de Chaudey, qui avait été son premier défenseur, Proudhon tient à affirmer à Maurice que « ceux qui disent que Chaudey l'avait mal défendu disent faux, puisque le système de défense qu'il lui avait imposé n'a pu être présenté, le président ne l'ayant pas permis ».
En écrivant à Maurice, le 12 juin, Proudhon cherche à préciser ses comptes, afin de savoir où il en est, « J'attends le règlement de mon libraire pour savoir ce que je vais devenir. Sur les six mille trois cents exemplaires tirés, cinq mille cinq cents environ ont été vendus, au prix moyen de neuf francs, ce qui fait une cinquantaine de mille francs de rentrée. Sur quoi, environ, dix-huit mille francs de frai- d'impression, etc.. à déduire. » Proudhon a un compte courant qui se monte à quatre mille francs de débit; une amende à payer de quatre mille francs ! Tous ses comptes réglés, il lui restera sept à huit mille francs, au plus, pour faire sa prison, en tout : « Il est vrai, je l'espère, ajoute Proudhon, que la prison ne me sera pas infructueuse : je travaillerai ».
En effet, Proudhon a établi tout un programme de travail que nous trouvons, le 13 juin, dans le Carnet 11, sous le titre : « Projets de travaux. Idées. Histoire dé la Révolution française, 2 vol.
3i8 PROUDHON
in-8°, écrite au point de vue de mon livre de La Justice. La vérité pour la première fois serait dite et confessée par cette histoire.
Histoire de Jéhovah, dieu des Hébreux et du Christ, son fils, tirée des Saintes Ecritures et des Pères (morceau du Chronos, comprenant une grande partie de l'histoire universelle, l'explication des religions, les origines chrétiennes et la réfutation définitive de l'exégèse catholique), 2 vol. in-8°. »
Rappelons ici que, dans une lettre de la même époque, à Tilloy, Proudhon donne son opinion sur Renan : « J'ai lu M. Renan et je n'en suis pas satisfait. Ce mélange d'érudition germanique et de littératurisme ne me va pas. Ce n'est pas ainsi qu'agissent nos vrais philosophes, les Abël Remusat, les Eugène Burnouf et îes Letronne. Ils étaient tout à la science et à la vérité » (Carnet II, 25 février 1858).
D'autres sujets sont indiqués par Proudhon dans les Projets de travaux, le 13 juin :
Principes d'Economie politique (2 vol.);
Agiotage et Transactions ; '
Monnaie, ses effets subversifs encore inconnus.
C'est également à cette date du 13 juin 1858 que paraît, dans le Carnet 11, le long développement sur l'Egalité et les progrès de la justice, dans le domaine économique. Notes auxquelles nous avons fait allusion plus haut.
Le 15 juin, dans les Carnets, Proudhon revient aux opinions que euscite son livre :
Bien des gens reculent devant la théorie du mariage : le motif secret, quelquefois avoué, est l'attachement à la chair, au plaisir de l'amour. Cette justice semble trop sévère. Cependant, loin de là. Point de famille, point de cité, point de république.
On défend le principe de la déchéance. Au fond, c''est l'idéal qui domine les âmes et y remplace la justice. Toutes lés objections viennent de là.
M. Sainte-Beuve me disait en propres termes : « Vous rencontrerez une vive opposition parmi nos gens de lettres et artistes : vous êtes trop moral ».
Le 15 juin, Proudhon répond dans le Carnet 11, p. 428, à la Théorie de M. Huet :
La Théorie philosophique telle que je la propose, contient une contradiction en acceptant l'homme tel qu'il est : cet homme-là, dit Huet, n'est pas ce qu'il doit être, c'est un monstre, un être malade, déchu, donc...
A quoi je réponds qu'il n'y a nul mal à ce que l'homme ac-
quière peu à peu, même au prix de l'erreur, ses idées, et fonde sa justice — que telle est la loi nécessaire de l'être borné et fini — que soutenir que l'homme normal est l'homme non sujet à errer, c'est faire de l'homme l'absolu. Dieu; qu'en comprend encore moins comment un pareil homme aurait péché qu'on ne conçoit la chute de l'homme, borné, brute, imparfait, etc..
Que l'homme normal apparaît dans la collectivité humaine et ne peut apparaître que là — qu'en résultat, les conclusions juridiques revenant au mieux, l'hypothèse de la chute ne sert à rien, etc.
La publication de La Justice, la sortie du livre et les poursuites qui l'ont accompagnée n'ont pas amélioré la santé de Proudhon :
Mes nuits sont médiocres, note-t-il. Depuis que j'ai achevé mon livré De la Justice, l'horreur de la tyrannie et de la sodomie me poursuit dans mes rêves. Avant moi, en n'avait pas remarqué la liaison intimé de ces deux choses : perte de la justice = sodomie.
La sodomie, en effet, est lé plus grand outrage à l'humanité et l'idéal de l'exploitation ou de la jouissance de l'homme par l'homme. S'il était possible que la justice fût vaincue dans le monde ,l'humanité sombrerait, sous la puissance d'une conjuration de sodomites. Les temps anciens en donnent l'idée...
Développement de la paillardise publique... Abaissement rapide, visible de l'art et des livres. Antipathie secrète des démo-^ crates pour la Justice révolutionnaire. Elle leur impose la chasteté. {Carnet 11, pp. 429, 430, 16 juin 1858.)
Le 3 juillet, Proudhon écrit au procureur impérial Chaix d'Est- Ange, pour lui demander à quel nombre il autorise le tirage de son mémoire; le 6 juillet, il rend visite au procureur impérial au Palais de Justice. Le procureur Chaix d'Est-Ange lui répond qu'il né peut lui donner aucune autorisation et que c'est à lui à faire le tirage à ses risques et périls.
Epicurien et libertin, Chaix d'Eit-Ange dit à Proudhon : « Vous attaquez notre morale religieuse, nous ne pouvons pas le souffrir. Vous attaquez la famille avec violence... » « La déclaration est bonne à recueillir; elle prouve la justesse de mon observation : qu'au temps de transformation sociale, les gens qui réforment sont accusés par les corrompus à'' outrager la morale. Aujourd'hui, on veut que la justice se rende derrière un paravent ».
Le 7 juillet (le Carnet 11, p. 450) :
La France 'est un pot-pourri. Elle ne peut se relever que par un concert d'hommes vertueux, mais tout est prévu. Si vingt
hommes les plus honnêtes de France avaient des réunions suivies, on les enverrait à Cayenne..,
Et, à la même date, on voit apparaître dans les Carnets l'opposition entre la Révolution-Puissance et la Révolution-Capacité :
La multitude s'imagine que du despctisme tout tient à l'empereur; que, l'empereur démoli, tout change — morte la bête, morte le venin. Cela serait vrai en tant que la mort de l'empereur serait le signal d'un changement de régime; non, s'il tte s'agit que de lé remplacer.
Les 8, 9 et 15 juillet (Carnet ii) :
L'empire a hérité de la littérature romantique -et de l'industrialisme... Pauvre bourgeoisie ! En n'obéissant qu'à la cupidité, elle a creusé sa fosse, comme^ le trappiste, en jeûnant et •en se mortifiant. Elle a perdu hommes et argent. Sa mission était, elle surtout, lucrative. Servir dé moniteur à la plèbe, présider à l'éducation de l'ouvrier et du laboureur, lès inciter à la science, à la vie politique et sociale, choisir dans ses rangs de beaux et honnêtes garçons, de belks et sages filles, pour maris et femmes à leurs héritiers et rafraîchir le sang de leur progéniture ; mettre un terme à la vieille barbarie, enlever cette rouille qui vous déshonore, mais non; il faut de l'exploitation, des serfs à ces mangeurs. Oh ! elle mérite d'être dépouillée.
En 1852, tous applaudissaient à ce gouvernement incomparable qui créait, comme par enchantement, les trésors, faisait un pont d'or aux bourgeois, faisait gagner tout ce qui voulait spéculer, doublait les capitaux^ etc.. Maintenant, les gogos se lamentent, ils accusent, ils se déchaînent contre l'Empereur. — ... Le plan de l'empire maintenant avoué par tout ce qui éclate : reconstituer le servage à l'aide de la féodalité dé Charlcmagne. En 1789, l'agriculture et la petite propriété fournissaient une base plus large à l'égalité. En vingt-cinq ans, l'élan des principes aurait amené toutes les solutions désirées; mais le développement de l'industrialisme et de la gabegie qui s'en est suivie ont gâté tout. Partout, gaspillage et corruption...
Le 16 juillet 1858, Proudhon écrit à Mathey pour le prévenir qu'il part, et lui dire pourquoi :
J'ai décidé de pousser le procès jusqu'au bout... les avis officieusement donnes à tous les libraires et imprimeurs que tout ce qu'écrit M. Proudhon est dangereux, tout cela me prouve qu'on a résolu d'étouffer ma voix et de briser ma plume. Peut-être ne se propose-t-on pas de sévir contre ma personne... Mais dussé-jc être gracié au lendemain de mon incarcération, à quoi cela me
sèrvirait-ïl ? Je devrais prendre encore lé parti auquel je me décide aujourd'hui. Je vais donc à Bruxelles publier mon mémoire que j'adresserai à tous les jurisconsultes de l'Europe. On trouvera bien moyen d'en introduire quelques milliers en France et de vous en faire parvenir. La justice de Paris est d'autant plus effroyable que lé ton dont elle parle est d'une parfaite convenance.
Proudhon se préoccupe avant son départ, d'assurer à son frère les moyens de vivre et demande à Mathey de faire traite pour lui, à son ordre, sur les libraires de la rue des Saints-Pères, les Garnier frères, les éditeurs de La Justice : « J'ai maintenant, je puis le dire, deux familles sur les bras; cela m'exalte, et je vous avoue que, plus je vois de gens avoir besoin de moi, plus j'éprouve d'orgueil. C'est comme l'amitié, on ne dit jamais : c'est assez ».
Proudhon quittait Paris le 17 juillet, et il arrivait le 18 à Bruxelles. Tout en songeant à Genève en même temps qu'à Bruxelles, Proudhon imaginait encore qu'il ne serait pas longtemps hors de France et qu'il n'aurait pas à faire venir sa petite famille de sitôt. Il ne pensait pas que c'était l'exil.
Méditation et événements, pendant les années 1852 à 1856, ont une influence décisive sur la lente élaboration de La Justice, et sur l'évolution de la pensée de Proudhon dans cette troisième étape qui va de la publication de La Justice, en mai 1858, à la rédaction de La Capacité politique, pendant la douloureuse aimée de 1864.
De même, la correction de la dernière épreuve de Im Justice, le 9 avril 1858, la saisie du livre, le 28 avril, la condamnation à trois ans de prison et quatre mille francs d'amende, le 2 juin, et la décision, le 17 juillet, de quitter la France, toute ime suite d'événements enchaînés nous mettent en présence d'une personnalité dont, à la date de la publication de La Justice, il est intéressant de décrire et de préciser les traits essentiels.
Proudhon a une personnalité singulière. Il diffère foncièrement des idéologues et des politiques de son temps. Jamais il ne s'est drapé dans une attitude; jamais il n'est resté prisonnier d'une formule; son tempérament est trop sensible pour ne pas l'être à l'événement ou ne pas tenir compte de la réflexion suscitée en lui par l'étude des questions qui le préoccupent. Tant
d'autres moralistes et philosophes sociaux se plaisent à chérir l'image de leur visage aperçu dans le miroir de leurs anciennes vérités. Ces complaisances sont étrangères à Proudhon. Tout au contraire, contré son moi d'hier lorsqu'il le juge dépassé, il ressent une telle impatience qu'il est prêt à briser le miroir. Ce ressentiment contre soi explique ses éclats. Ses invectives jaillissent spontanément de sa colère irritée contre une paresse de l'esprit, fût-èlle le fait de sësi amis.
Ces éclats, ces violences contre soi ou contré les autres né sont pas lé fait d'un tempérament irascible et brusque; ils sont le plus souvent la suite des progrès que l'étude, l'expérience et la réflexion ont fait subir à ses pensées. Pendant longtemps, par exemple, Proudhon restant indifférent à la politique étrangère, il se satisfait des positions doctrinales en faveur parmi lés républicains démocrates. Mais un jour, l'événement — la guerre — l'amène à s'intéresser aux problèmes de l'Europe; alors il entend d'abord s'informer avec toute la conscience qu'il appliquait à l'étude. Sa spontanéité peut nous déconcerter; mais elle ne doit jamais nous laisser un doute sur le sérieux avec lequel il abordait les problèmes, ni sur la gravité avec laquelle il vivait en lui-même les lents cheminements et les brusques courts-circuits.
Trop nerveuse pour être jamais incertaine ou flottante, la pensée de Proudhon est en perpétuel mouvement; mais à travers ses apparentes contradictions, elle suit une direction générale, semblable à ces fleuves puissants qui, en dépit de leurs méandres, s'élancent vers la mer.
Toute sa vie, Proudhon a été en bataillé; mais cette bataille, il ne la menait pas seulement contre des adversaires, mais contre soi, pendant les années même oii se produit un durcissement de l'être.
Une longue intimité avec sa vie, avec ses œuvres, avec sa correspondance nous donnent de lui une même vision que traduirait un cristal aux rudes arêtes; un cristal parce que cette image exprime le désintéressement et la pureté. Proudhon a servi la liberté et la morale pour elles-mêmes, aux heures de déception, comme aux heures sombres de sa vieillesse. Alors, ''û écrira à Penet, k 31 décembre 1863 (une année juste avant sa mort) : « Mieux qu'aucun autre vous savez combien notre espèce est dure dé tête et de cœur; croyez- vous donc que ce soit une excuse à votre défaillance ? Non, non, il faut aider cette humanité vicieuse, méchante, comme vous faites de vos propres enfants; il faut bien vous dire que votre gloire et votre félicité se com-
posent dé la répression d-ès méchants, de l'encouragement des bons, de l'amélioration de tous... Vous, êtes ici responsable devant le Christ et devant les hommes... »
La constance et l'intensité de la vie intérieure chez Proudhon sont lé signe de sa noblesse d'âme. Alors que d'autres n'ont pas eu la force de mener ces batailles intérieures ou les ont perdues, Proudhon a gagné cette bataille contre soi à une époque de la vie où les hommes se raidissent et se figent.
Dans sa complète maturité, il a réalisé l'ambition de sa jeunesse : être un homme qui s'élève au-dessus des difficultés qui pourtant, matérielles et morales, furent dures pour lui. Proudhon pensait que « notre fin, je ne dis pas fin transcendante, religieuse ou surnaturelle, je dis même fin terrestre, fin actuelle et toute humaine, est celle-ci : reproduire en nous l'image divine, comme dit la Bible, réaliser, enfin, sur la terre, le règne de l'éeprit... être homme, nous élever au-dessus des fatalités d'ici-bas ». Et Proudhon ajoutait : « Ce n'est ni dans la jëimessé, ni même dans la virilité, ce n'est point dans les grands travaux de la production et lés luttes d'affaires que nous pouvons y atteindre. C'est, je vous le répété, à la complète maturité, quand les passions commencent à faire silence et que l'âme, de plus en plus dégagée, étend sœ ailes vers l'infini ».
Cette croyance au progrès de l'homme n'était pas demeurée vivante dans son cœur sans de rudes combats. Sans faire appel aux nombreux textes qui expriment ses crises de doute et ses incertitudes, il suffit ici de rappeler le passage d'une lettré où il écrivait à E. Neveu, le 28 octobre 1861 :
Au xvm® siècle, le mondé était comme aujourd'hui, en travail : alors lé caractère de cette décomposition était une débauche emportée; aujourd'hui, le caractère est la lâcheté. Tout est lâche et vil, bas et plat, du souverain jusqu'au mendiant. Tous les jours, je mè lève avec la pensée dé ma nation déshonorée et se plaisant dans sa honte, d'une génération pourrie, et qui aime sa pourriture; d'un public imbécile et qui s'admire dans son imbécillité... voilà, cher ami, quelles sont mes méditations habituelles; mais je ne cède point à cette hypocondrie, je travaille doubh, je me raidis contre l'adversité, je me prépare pour une nouvelle mission, et ma femme, dans les limités de son ménagé, fait comme moi.
La nature grave et droite de Proudhon était dégoûtée de la turpitude impériale et de la dissolution des mœurs qui s'étalait autour de lui; elle devait en être choquée au pluS' profond d'elle-
même. Mais Proudhon était trop intelligent pour ne pas comprendre que la corruption des mœurs est un signe de la fragilité humaine et de ce qu'il aurait appelé, s'il avait été croyant, la suite du péché originel. Mais une raison explique comment ses expériences les plus noires n'avaient pu le décourager ni détruire en lui cette croyance au progrès de l'homme. Elle était pour lui une réalité actuelle et personnelle. Proudhon pense que le contenu de la morale, le sentiment de la justice, ne saurait être ni imposé, ni sanctionné du dehors, et que la conscience se suffit à elle-même. La sanction de la justice est le mouvement de la conscience. Ainsi, le progrès de l'homme, c'est d'abord en luimême que Proudhon veut îe réaliser. On comprend la juste et implacable sévérité avec laquelle il juge moralistes et philosophes sociaux qui prêchent de discours, et non d'exemple : l^'utopie fondamentale est, pour Proudhon, de chercher une refonte de la société eans une révolution de la conscience, une rénovation par la justice i.
Ici apparaît l'idée que Proudhon se fait dé la Révolution. Le centre de sa philosophie sociale est le lien qui existe entre la morale individuelle et la morale sociale. Si l'idée de justice est éminente, c'est parce qu'elle est commandée par le respect de la dignité de l'homme en soi et chez les autres. Proudhon s'oppose à presque tous les réformateursi sociaux de son temps. Ceux-ci croyaient à une vertu créatrice issue de la réforme des institutions. Pour Proudhon, la réforme des individus est îa condition impérative de la réforme des institutions : « La sanction de la justice a son foyer dans sa conscience ». On a beau perfectionner les institutions et inventer une machinerie agencée dans tous ses détails; une société dépérit et se dessèche lorsqu'elle est privée de sa source, la conecience et le cœur des hommes. Ainsi îa doctrine centrale de Proudhon est une image vivante de sa personnalité. Et cette doctrine s'éclaire par te dedans.
Les Carnets nous font pénétrer plue avant, par une intimité quotidienne, dans cette vie intérieure de Proudhon. Grâce à eux s'expriment en pleine lumière cette intelligence lucide et ce cœur ardent, cette pensée en mouvement et cette fidéhté aux sentiments essentiels dont la rencontre crée le drame.
Cette personne est puissante et complexe, généreuse et provocante. Il est difficile de la saisir, sinon dans sa vie intérieure.
I. Proudhon imagine et appelle la grâce qui, au lieu de toucher l'individu, s'étendrait aux hommes d'une société.
Proudhon a suscité dé violentes et sordides injustices; mais aussi de grandes amitiés. Son portrait jamais achevé s'enrichit grâce à de nouvelles touches. Or, voici que, sur Proudhon et le christianisme, vient de paraître une œuvre dont l'auteur, Henri de Lubac, déclare que son intention « n'est pas d'esquisser un portrait de Proudhon ». Mais justement, en raison peut-être de 6a modestie, cette étude, menée avec une telle finesse' d'analyse, une acuité de pénétration, constitue l'œuvre la plus remarquable qui nous ait été donnée depuis longtemps sur Proudhon. Parmi ks qualités d'Henri de Lubac, la sympathie est la raison profonde de ea réussite. Elle lui a inspiré un état d'âme qui expflique ses découvertes. Henri de Lubac s'est plu à rendre cette sympathie ostensible : « Avec tous ses défauts et ses misères, c'était un beau type d'homme. Il se manifeste à travers ses livres, mais il valait mieux que ses livres. Ni ses égarements, ni ses colères n'altéraient sérieusement sa noblesse d'âme dont sa vie rend maint témoignage... Il ne subvenait pas seulement, à l'occasion, aux besoins de ses amis, ou compatriotes, mais de ses adversaires... « Ma nature, disait-il, est de lutter contre la force, non d'écraser la faiblesse. » Quelle leçon pour tous les temps, mais singulièrement pour le nôtre ! » (H. de Lubac, page 75.)
Leçon singulière, en effet, pour le nôtre. Je suis en parfait accord avec le R. P. Henri de Lubac. Je pense qu'il aurait! pu en souligner la raison. Chez Proudhon, aucune lâcheté ne venait jamais restreindre son indépendance courageuse.
Dans le livre d'Henri de Lubac, ce que j'admire le plus, c'est la volonté qu'il a eu de rendre à Proudhon justice même dans les questions où il était pour lui le plus délicat de le faire, et notamment dans les chapitres relatifs au mythe de la Providence, à celui « Charité et Justice », à celui sur la conscience morale. Le chapitre sur la conscience morale commence ainsi : « Ce qui est vrai au point de vue de la pensée, l'est encore au point de vue dé l'action. C'est là que Proudhon va énoncer l'idée qui lui tient le plus au cœur. C'est là que, côtoyant les vérités les plus profondes, il erre le plus gravement. Abordant la question morale, il nous avertit qu'elle est la plus grave de toutes et la plus sublime. Par ce qui précède, nous devinons déjà ce qu'il y apporte. La position qu'il prend, consiste à exclure — au moins apparemment, dans un premier mouvement de révolte — tout surnaturel et toute transcendance ».
Une netteté, douée d'un tact infini, permet à Henri de Lubac
de distinguer, entre toutes les critiques qui ont été adressées à Proudhon, celles qui portent à faux et celles qui touchent à certaines vérités de doctrine et de foi. Surtout, Henri de Lubac s'efforce et réussit à cerner la zone dangereuse où s'aventure Proudhon. Pour Proudhon, immanence et gratuité ne font qu'un : « La religion et la morale, écrit-il dans La Justice, que le consentement des peuples a faites sœurs, sont hétérogènes et incompatibles... L'être transcendant, conçu et adoré comme auteur et soutien de la justice, devient, dans la pratique, un obstacle à la justice... Si donc, après examen, la croyance qu'on me présente comme le gage indispensable de la justice, au lieu de l'assurer, la compromet... alors, sans tolérer davantage une croyance perfide, j'aurais le droit et le devoir de prendre contre l'Eglise et contre Dieu même fait et cause pour la justice ».
Dans Jésus et lès Origines du Christianisme, dont le manuscrit a été publié en 1896, Proudhon s'écrie : « A proscrire Dieu, l'homme perd immensément... afin de pouvoir dire : pendant une vie sans précédent et sans avenir, vie qui s'écoule avec la rapidité d'un éclair : Moi... Ma conscience est mienne, ma justice est mienne et ma liberté est souveraine; que je meure pour l'éternité; mais que, du moins, je sois homme pendant ime révolution de soleil ».
Comment Proudhon a-t-il été conduit à cette affirmation d'orgueil, Henri de Lubac nous amène à le comprendre, car « il ne faudrait pas, écrit-il, que cet orgueil nous soit un prétexté pour refuser de voir le sérieux de sa pensée. Ni le fracas de ses formules provocantes pour refuser d'entendre certains de ses griefs... Proudhon n'est pas un philosophe de métier. Il n'empêche que c'est lui qui a posé peut-être avec le plus dé vigueur le problème de l'immanence ». Et, plus loin, Henri de Lubac présente nettement le problème que suscitent les thèses de Proudhon sur la justice : « Non, le débat n'est pas mesquin, Proudhon ne s'est pas égaré, comme tant d'autres, dans des luttes sans grandeur. Mais, dans les thèses qu'il combat, disons-le tout de suite, l'Eglise ne reconnaît point sa doctrine. L'hypothèse transcendante qu'il exclut « radicalement et définitivement », n'est pas celle de la théologie catholique... Nous admettons comme lui pareillement « cette innéité de l'âme » qui est ce qu'il nomme la justice, et dans laquelle nous reconnaissons le reilet de Dieu. Si nous professons que l'homme est un être dépendant, ce n'est pas pour lui refuser l'intériorité de la conscience. La souveraineté divine ne s'y substitue pas, elle la fonde ».
Henri de Lubac explique la réaction violente qui amène Proudhon à affirmer que « l'homme ne reconnaissant en dernière analyse d'autre loi que celle avouée par sa raison et sa conscience, toute obéissance de sa part, fondée sur d'autres considérations, est un commencement d'immoralité ».
Henri de Lubac juge Proudhon en relation avec l'époque où il vivait et avec les doctrines qui la dominaient. Il ne faut pas oublier que régnait l'école traditionaliste, dont les deux chefs, Joseph de Maistré et M. de Bonald, devaient être appelés par Barbey d'Aurevilly les pères laïques de l'Eglise romaine (Philosophes et Ecrivains religieux — 6 juillet 1859). De leurs écrits, Proudhon s'est nourri dans sa jeunesse. On sait l'importance démesurée qu'il accordait à l'abbé Bergier, « ce théologien abondant et médiocre », sur le chemin de qui il s'était trouvé par suite de son association dans l'imprimerie Lambert. L'intérêt que lui avait donné son ami Gustave Fallot pour la philosophie du langage l'incite à préparer une édition dee Eléments primitifs de la langue. La personne dé l'abbé Bergier était apparue à Proudhon à travers la révolte que lui inspirait son indignation contre certains textes comme celui-ci, qu'il cite dans la Justice : « Aucune raison purement humaine ne peut établir la distinction du bien et du mal ; et, s'il n'avait plu à Dieu de nous faire connaître son intention, le fils pourrait tuer son père sans être coupable ».
Cette citation est extraite d'un développement de la première étude : Position du problème de la Justice (édition Rivière, pages 319 et suivantes), et elle se complète par la note que Mgr Gousset, professeur de théologie morale au grand séminaire de Besançon, avait jointe au dictionnaire de théologie de l'abbé Bergier : « Bergier, écrit Proudhon, accorde bien que notre raison peut aller jusqu'à découvrir Vutilité de la loi, mais il nie qu'elle puisse nous en faire un dévoir, en quoi il est suivi par la masse des philosophes, et le cardinal Gousset développe ainsi l'idée de Bergier : « Aucune raison purement philosophique ne peut éta- « blir la distinction du bien et du mal... On peut se demander si « naturellement et d'elle-même la conscience a la notion du bien « et du mal... Cette notion est, comme toutes les autres, transmise « à l'homme par la tradition et il ne peut la trouver que dans la « société. Or, la société a reçu de Dieu les notions qu'elle dépose « dans la conscience de chaque homme : c'est Dieu qui les lui a « enseignées. Donc la science morale doit être nécessairement at- « tachée à l'idée de Dieu, c'est-à-dire à la révélation. »
Proudhon résume ainsi la conclusion personnelle qu'il donne
au problème de la transcendance et de l'immanence {La Justice, tome i*"", page 324) : « Za Justice est humaine, tout humaine, rien qu'humaine : c'est lui faire tort que de la rapporter de près ou de Join, directement ou indirectement, à un principe antérieur ou supérieur à l'humanité ».
Proudhon est, avant tout, une personne vivante, un tempérament passionné, mais une nature droite attachée à ce qui lui apparaissait, dans le domaine de sa conscience, être le vrai. Sa psnsée en perpétuel mouvement subissait beaucoup moins l'influence de ses passions, quelque vives qu'elles pussent être, que celle du devoir qu'il s'était imposé de se soumettre à îa recherche de la vérité poursuivie. Si cette recherche l'obligeait à revenir sur certaines opinions solennellement affirmées, sa fierté était prête à sacrifier l'orgueil avec lequel il s'était engagé « avec fracas » par certaines « formules provocantes ». Il était prêt à faire l'aveu de ses transformations.
Comme il l'écrit le 22 septembre 1856, à Tilloy, il mettait sa fierté à né jamais rien dire dans le secret qu'il ne pût avouer tout haut : « Hormis mes affaires domestiques, je n'ai guère plus de secrets pour mes ennemis que pour mes amis ».
Henri de Lubac nous montre un mouvement sensible de la pensée de Proudhon pendant les quinze dernières années de sa vie vis-à-vifi du problème reiligieux. Henri de Lubac met en lumière des sentiments successifs; il attire notre attention sur une Euite de réflexions par lesquelles Proudhon extériorise certaines attitudes de son âme. Ce sont des examens de conscience qui révèlent ce mouvement intérieur, mouvement qui porte sur tous les problèmes essentiels.
Le point de départ peut être fixé au 10 juillet 1851. Ce jourlà, Proudhon crut vivre une date solennelle dans sa vie morale et intellectuelle, en signant le bon à tirer de Vidée générale dé la Révolution au xix!» siècle. Il crut avoir rompu définitivement avec Vidée théologique. Proudhon est si convaincu de cette conversion et, à la fois, si impressionné par cette rupture, qu'il écrit dans ses Carnets : « Il est bien vrai, comme l'a raconté Jouffroy, avec tant d'éloquence, que ces conversions, ces retours de l'âme à la possession d'elle-même, ne se font pas sans un grand effort et une grande douleur... Il semble, pour employer une comparaison empruntée à la mythologie chrétienne, que le bon et le mauvais ange se tirent la conscience de l'homme et s'en partagent les lambeaux. L'instant qui suit est calme et doux... » Encore, dans la lettre que nous citions, et qui est du 22 septembre 1856, il écrit
à Tilloy : « Comme vous, j'ai comiu les déchirements de la conscience lorsqu'elle passe de l'étal de foi religieuse à celui de justice philosophique et je sympathise à vos désolations ».
Ces expressions « déchirements de la conscience..., conscience partagée en lambeaux », sont des expressions singulièrement fortes et qui n'indiquent guère l'état d'une âme apaisée. Ainsi que nous lé montrent les textes rapprochés par Henri de Lubac, en dépit de sa décision irrévocable, Proudhon prolonge son dialogue intérieur. Et, en effet, Proudhon n'est pas agnostique par indifférence. Son attitude est tout à l'inverse de celle des positivistes. Les passages consacrés par lui à Auguste Comte dans ses Carnets sont significatifs à cet égard.
La Justice dans la Révolution est écrite entre janvier 1856 et avril 1858. Aux presque toutes dernières pages de La Justice (tome IV, pages 441, 442), Proudhon dit : « La philosophie nous enseigne encore que le mysticisme est un élément indestructible de l'âme... Si le mysticisme est indestructible, il est un nom qui le résume et que rien ne saurait effacer de la pensée des hommes; c'est le nom de Dieu... Lorsqu'on ne sait plus vraiment prier, la religion est atteinte dans sa source... Ce qui fait l'âme de la religion est le culte, la prière, l'adoration; c'est l'oraison mentale et la contemplation ». Et dans les notes et pensées qui suivent la Pornocratie composée à la fin de sa vie, Proudhon écrit: « Nous avons perdu l'habiiude du recueillement, nous ne savons plus vivre en nous-mêmes, être heureux avec notre conscience comme le croyant l'est avec son Dieu, qui n'est que la voix de son cœur et de sa conscience... »
En mai 1860, Proudhon vient d'achever les cinq volumes de Sainte-Beuve sur VHistoire de Port-Royal. Dans une lettre à Rolland du 24 mai 1860 : « J'ai bien conclu de tout cela la nécessité de s'occuper sérieusement de remplacer pour les hoimêtes gens de l'avenir les exercices de la spiritualité chrétienne; il faut encore faire de la pratique de la vertu (passez-moi ce mot si mal porté) une occupation assidue; il faut enfin ne pas se contenter de respecter la morale grosso modo; il convient, comme les Port- Royalistes l'avaient rêvé, d'y apporter un peu de soin, et, si le mot ne se prenait pas en mauvaise part, de raffinement. Il faut, dirais-je, travailler à réaliser en nous-mêmes notre idéal, sans quoi la vie est une dégringolade continue; et comme les orangs après avoir commencé par la gentillesse, nous finissons par la brutalité »,
Henri de Lubac remarqué qu'en dépit des méditations person-
nelles, « il faut se garder d'en exagérer la portée; ces sortes de reprises et de retour sont le plus souvent bien loin de marquer un retour à la foi traditionnelle et de rétablir une transcendance ». Il conclut avec une justesse que confirment nos propres recherches : « Le rapport secret dé notre âme avec Vinjini, Proudhon l'a reconnu, sans vouloir en reconnaître la vraie nature ». Seulement il n'eet pas contestable que Proudhon a subi l'attirance d'un état contemplatif qu'il distinguait de la méditation intellectuelle et de la pratique extérieure des vertus.
Autour de sa physionomie, très tôt à partir de 48, se sont créées des légendes aussi nombreuses que les caricatures dont sa personne était l'objet.
Proudhon était indulgent à ces légendes qui, sans doute, l'amusaient. Il prenait un enfantin plaisir à mettre parfois un masque exagérant ses 'traits, afin de paraître terrible et féroce : « un ogre », s'amusait-il à répéter en riant.
Proudhon est une force, mais qui n'est jamais aveugle. Tout au contraire. C'est là que se découvrent le secret de sa personnalité et son drame intérieur : une nature dont les passions sont aussi extrêmes que son intelligence lucide. Il ne faut jamais oublier, même dans tses emportements, le mot qu'il disait de luimême : « Il y a, derrière moi, une Minerve qui mé gouverne ».
Certains essayistes l'ont représenté comme une force déchaînée. Mais Proudhon n'était pas l'instrument d'une force tyrannique qu'il ne pouvait contenir.
Les contradictions dé Proudhon sont leur argument essentiel. Mais ces contradictions, il faut savoir d'où elles viennent : elles sont parfois le fait de la passion, mais, le plus souvent, elles ont pour cause son honnêteté et sa sincérité. Pendant toute son existence, Proudhon a voulu enrichir son expérience, renouveler sa vision des hommes et des choses, en méditant tt en s'informant sans cesse.
Dans les vicissitudes de sa vie intérieure, comme dans &(?•> écrits et dans ses sentiments, on pourrait discuter longuement quelle plus grande place prend son intelligence ou son cœur. Proudhon a fait un aveu qui mérite d'être retenu : « Si sombres qu'ils parais-
sent, ils ne sont, après tout, que l'expression de mes S5mipathies pour tout ce qui est homme et qui vient de l'homme ». Lorsqu'il demande qu'on né jugé pas de la dureté de son cœur par l'inflexibilité de sa raison, ceux qui ont vécu dans l'intimité de Proudhon pourraient sourire; s'il est une chose dont il n'est pas possible de douter, c'est bien dé son cœur : « Mes sentiments, j'os« le dire, ont toujours été ce qu'amis et ennemis pouvaient désirer qu'ils fussent ». On ne peut même pas parler de sympathies. L'expression est trop faible, à moins qu'on ne lui doimë son sens étymologique. Il convient dé dire : son amitié pour l'homme et pour les hommes. Rare est le cœur qui n'épuise pas sa part d'humaine tendresse, ou dans un vaste humanitarisme, ou dans des amitiés particulières. Comme le disait l'époux d'une disciple d'Auguste Comte, « ma femme aime tant l'humanité qu'il né lui reste rien pour son pauvre mari ».
L'amitié sous ses formes diverses est un des traits qui nous oblige à aimer Proudhon lorsque sa violence, parfois brutale, nous heurte.
L'amitié a pris une telle place dans sa vie qu'elle domine toute esquisse d'un portrait. Amitié pour l'homme, sans doute, mais sans diminuer la chaleur des amitiés particulières; amitié pour les siens, pour sa mère, son père, son frère, tendresse aux expressions adorables pour ses filles, amitié raisonnée pour sa femme, amitié pour Burgille et pour sa petite patrie francomtoise, amour pour la France... La véhémence de cet amour est si sensible et si susceptible qu'il lui arrache des cris de révolte contre les faiblesses et la corruption. Proudhon s'indigne à certaines heures, au point de rendre responsables tous les Français, coupables de l'avoir blessé dans l'image qu'il voudrait toute humaine dé sa patrie...
« Patrie française, patrie des chantres de l'éternelle révolution! Patrie de la liberté, car, malgré toutes les servitudes, en aucun lieu de la terre, ni dans l'Europe, ni dans l'Amérique, l'esprit, qui est tout l'homme, n'est aussi libre que chez toi ! Patrie que j'aime de cet amour accumulé que le fils grandissant porte à sa mère, que le père sent croître avec ses enfants ! Te verrai-je souffrir longtemps encore, souffrir non pour toi seule, mais pour le monde qui te paye de son envie et de ses outrages; souffrir innocente, pour cela seulement que tu ne te connais pas ?... Il me semble à tout instant que tu es à ta dernière épreuve ! Réveille-toi, mère... Commence ta nouvelle vie, ô la première des immortelles; montre-toi dans ta beauté, Vénus Uranie; répands tes parfums, fleur de l'humanité ! »
Or, cet acte de foi est écrit par Proudhon pendant les premiers mois de 1852, après ks. semaines du 2 décembre, où les confidences de Proudhon à ses Carnets nous rappellent que pendant huit jouns, ses nuits ont été celles d'un condamné à mort. (Lettres à Charles Edmond, 19 décembre 1851).
La tète n'a point faibli, mais le cœur a été consterné.
La révolte de Proudhon est grande lorsqu'il reçoit une lettre de son ami Ackermann, de Berlin, lettre de quérimonies, c'est l'expression qu'il emploie, contré la France : « Toujours vous accusez la France, comme si la France, comme si une nation tout entière, la plus spirituelle et la plus généreuse des nations pouvait être solidaire, aux yeux de ses enfante, des gouvernants qui la déshonorent, des coteries qui l'abusent, des charlatans et des scélérats qui 5'exploitent. »
Lucidité de glace. Passion de feu, dualité de Proudhon.
Les grandes routes de son intelligence et les chemins plus secrets de sa sensibilité mènent à cette voie centrale d'où jaillit la source : l'amitié pour les hommes. Et là, au centre, se dresse l'idée de la justice.
La justice ? L'homme possède la faculté de sentir sa dignité dans la personne de son semblable comme dans sa propre personne. La justice est le respect spontanément éprouvé et réciproquement garanti « de la dignité humaine en quelque persoime, et dans quelque circonstance qu'elle se trouve compromise, et à quelque risque que nous expose sa défense ».
La justice est pour Proudhon l'idée, le sentiment, une passion implacable, et dont la constance durera jusqu'à sa mort. Le 7 janvier 1862, il écrira à Buzon :
Je suis moi-même enclin dé plus en plus à une résignation raisonnée, hautaine, qui ne laissa aucune place au découragement, mais gui n'admet également aucune illusion... Oh ! cher ami, j'ai cinquante-trois ans. L'enthousiasme juvénile s'est calmé pour moi, les générosités chevaleresques sont parties, je ne sens qu'une ardeur de justice impitoyable -et qui m'élèvérait sans peiné au niveau des Brutus, des Régulus et de la Terreur elle-même !
« Le zèle de la justice le dévore... » écrit Henri de Lubac, et cela est vrai. Et voici le lien qui unit cette passion, pour la justice et la vocation révolutionnaire de Proudhon.
Ce sentiment dominateur est le foyer d'où irradient la morale individuelle et la morale sociale. Il existe une parenté entre les mœurs privées et les mœurs publiques. Les premières commandent en quelque sorte les secondes :
Notre décomposition sociale marche à vue d'œil. Plus j'en étudie les symptômes 'et plus je découvre que les libertés publiques ont pour base les mœurs domestiques ; que les mêmes maximes par lesquelles on détruit les droits dés peuplés sont celles par lesquelles vous et vos coryphées (il s'adresse aux féministes, Jenny d'Héricourt et Juliette Le Messine) vous renversez l'ordre des familles; que toute tyrannie, en un mot, se résout en prostitution. {La Pornocratie, pages 327-328, édition Bougie, Rivière. — Introduction et notes par Jules-L. Puech.)
Les mœurs publiques reflètent et traduisent les mœurs domestiques. Le désordre dans les familles a pour suite le désordre dans la cité. Les vertus privées commandent les vertus publiques. Le même vice corrompt la famille et la société. Ce vice, c'est un manque de respect pour ila personne humaine, que celle-ci s'incarne dans la femme, dans l'enfant ou dans le citoyen.
Ainsi, morale sociale et morale individuelle se rejoignent. Elles rayonnent de l'idée de la justice et le respect de la persorme est le sentiment qui les anime.
Au cœur de la philosophie du travail et de la famille, le sentiraient de la justice, le respect de la personne expliquent l'attitude de Proudhon vis-à-vis du peuple, sa haine de la démagogie.
Proudhon est du peuple et il lui restera fidèle toute sa vie. Ses éclats de colère sont une preuve de son attachement. Ses sarcasmes et ses injures expriment des déceptions qui ne vont jamais jusqu'au découragement 'total. Sa volonté est d'être un interprète du peuple. En mai 1849, Proudhon écrit dans ses Carnets :
La règle de l'écrivain 'est de rechercher ce que pense le peuple et de l'exprimer dans son langage.
Lorsque, en septembre 1848, il fonde le journal Le Peuple, il veut en faire l'organe de la pensée ouvrière :
Interroger te peuple, c'est pour nous toute la philosophie, toute la politique.
Mais son respect de l'homme lui impose le sacrifice de toute complaisance; il aurait écrit volontiers : il faut accoutumer les masses à écouter la vérité virile. Proudhon ne montre aucune indulgence coupable aux défauts de ceux qu'il aime. Plus profonde est son amitié, plus grande est son exigence. Dans La Capacité polîti-
que, il ne réclamera dfô militants ouvriers rien moins que des vertus héroïques.
Proudhon haïssait toutes espèces de démagogues et ces idéologues dupes de leur vanité ou de leur ambition.
Proudhon n'adulé pas le peuple, il méprise ceux qui l'adulent.
Seulement, s'il méprisé les trop complaisants politiques qu'Aristophane aurait appelé les charmeurs des joules, Proudhon respecte ses adversaires, lorsqu'il les juge dignes d'estime :
« Avec les hommes dont il combat les idées, écrit Henri de Lubac, il est quelquefois violent, railleur. Il sait leur parler en homme, non en sectaire ».
Et il écrira par exemple, le 14 décembre 1863, à Lucien Jottrand :
Vous êtes du nombre d-es adversaires que j'aimè parce que la bonne foi est grande chez eux, et que leur personne sait imposer le respect dé leurs opinions. Si quelque chose au monde pouvait mé rendre éclectique, voire même doctrinaire, sinon tout à fait indifférent en matière politique, économique, religieux, etc., ce serait cette respectabilité éminentè qui, à force de me faire estimer mes contradicteurs, finit toujours par me faire prendre en un certain dédain m'Cs intimes opinions. Quelle profession dé foi, me dis-je, vaut l'affection d'un honnête homme ?... Et je sens alors faiblir mes résolutions, se relâcher ma raideur, s'évanouir mon caractère; je serais, par admiration d'une conscience probe qui me résistée, capable de toutes Us transactions possibles.
Leur personne sait imposer le respect de leurs opinions... et l'admiration pour une conscience probe...
Le document vivant qu'est cette lettre à Jottrand est plus éloquent que toute analyse psychologique. Proudhon va très loin dans le respect de l'opinion opposée à la sienne puisqu'il écrit à un ami :
Vous voyez combien il est possible qu>e deux hommes s'estiment, s'affectionnent, sans que pour cela ils soient d'accord sur les principes qui cependant sont les mêmes dans nos cœurs, mais ils ne les démêlent pas de même.
L'idée et le sentiment de la justice exercent sur l'âmé de Proudhon une souveraineté absolue. Son argumentation, notamment contre le mythe de la Providence, l'entraîne à paraître exclure la charité et à considérer celle-ci comme contraire au progrès de la morale sociale. Proudhon semble dresser la justice contre la charité comme si elles étaient des sentiments antagonistes.
« La critique du providéntialisme, écrit Henri de Lubac, prend souvent la forme de la critique de la charité. »
Le chapitre qu'Henri de Lubac consacre à Charité et Justice permet de dessiner une esquisse plus pouseée. Ici encore, les idées régnantes à l'époque expliquent les vives réactions de Proudhon contre les dogmes d^e M, de Gérando : l'éternité, la nécessité, la providentialité de la misère.
Proudhon combat l'absolutisme des lois économiques, présentées comme fatales par les économistes libéraux. Comment ne &é serait-il pas révolté contre les catholiques, ecclésiastiques, laïques de son temps, lorsqu'ils affirment que la perpétuité du salariat entraîne nécessairement « la perpétuité du paupérisme, douloureuse, mais inéluctable conclusion à laquelle conduit l'observation attentive des faits économiques ».
La charité apparaît aux yeux de Proudhon comme un opportunisme utilitaire destiné à calmer les colères et à détourner le vent de la révolte contre le paupérisme. Le dérivatif de la charité n'apaisera pas ceux qui ne veulent pas se résigner à la misère de l'homme. Aussi Proudhon estime-t-il que la charité a fait son temps et que la religion de l'avenir est la religion de la justice.
Entre la charité et la justice, Proudhon croit qu'existe une différence 6.^essence qui explique l'infériorité de la charité, en face de la justice. Rapprochons ici Proudhon et Renouvier. La correspondance de Renouvier avec Secrétan offre des formules précises qui traduisent la pensée intime de Proudhon. Celui-ci avait écrit dans la Pornocratie: « L'homme incline davantage à faire prévaloir le droit pur, rigoureux, impitoyable; la femme tend à régner par la charité et l'amour. Telle est la pensée du christianisme, dans l'établissement duquel les femmes ont eu une si grande part ». Charles Renouvier écrit à Secrétan, le i8 et le 26 août 1869 : « Je suis frappé de la faiblesse de l'esprit de justice dans le monde religieux... » Et le 21 février 1869 : « Ce que j'ai contre l'amour ? Mais qu'il n'est pas une règle et ne peut pas être un précepte, une obligation... L'amour étant exclusif de la règle et de toute limite (c'est sa prétention même), ne porte rien en lui qui puisse le sauver de l'arbitraire ».
« L'esprit de justice est fatalement en baisse dans toute société qui veut faire une trop grande place à l'amour » (26 août 1S69). « L'arbitraire devient la loi et la loi se change en tyrannie. » La Science de la Morale, publiée par Renouvier en 1869, développe les idées de Proudhon sur les relations entre la morale, le sentiment de la justice et le respect pour la dignité de la personne.
Il les exprime en un style abstrait que ne goûtait guère Proudhon : « M. Renouvier ne sera jamais, malgré toute sa science, un vrai philosophe parce qu'il ne sait pas écrire ».
Henri de Lubac conclut ainsi son analyse qui est d'ordre psychologique : « Le progrès moral et social ne saurait consister uniquement dans l'évolution qui transforme ce qui était jusque-là devoirs de charité en devoirs de justice. La charité seule est perfection de la justice. Dans la charité seulement toute justice sera accomplie ». Mais cette prééminence de la charité, il semble que Proudhon, à certaines heures, l'ait entrevue lorsqu'il écrit par exemple que le but auquel on doit tendre est de faire sortir, comme une fleur de sa tige, la charité de la justice.
La pensée de Proudhon se rapprochait de celle de Charles Renouvier, maie elle s'opposait à celle d'Auguste Comte. Les Carnets TiiOus en donnent la preuve. Aussi, s'étonne-t-on d'autant plus des rapprochements qu'A. Cuvillier établit entre eux, que plus pénétrante nous apparaît par ailleurs l'introduction donnée par lui à la Création de l'ordre dans l'humanité. A. Cuvillier recherche les sources où Proudhon a pu puiser les éléments de cet ouvrage et il signale, l'influence qu'Auguste Comte aurait pu avoir sur Proudhon lorsque celui-ci développe la loi des 'trois états. (1927.)
En septembre 1852, au Carnet ç (p. 448), Proudhon note son opinion sur Auguste Comte, après avoir lu Je système de politique positive.
Je lis avEc une extrême impatience ce savant pédant qui, avec plus d'étalage scientifique, me semble aussi inconséquent et aussi déraisonnable que Cabet. Auguste Comte se rapproche davantage de Saint-Simon (wf pas confondre avec lés Saint-Simoniens) , mais il offre les mêmes vues rétrospectives que les écoles qu'il attaque. Obséquiosité continuelle envers lé pouvoir régnant, approbation du 2 décembre, guurre au socialisme au nom de la sociologie; contrefaçon perpétuelle de la théologie, du culte, etc.. Enfantillages renouvelés de Platon, de 1793, des papes, etc. calendrier positiviste, saints, etc..
Du reste, pas plus dé logique que de style — amas de notions jctéxs au hasard, dans un gâchis de phrases, comme du cailloittage dans un mortier. Pas la moindre notion d'économie : la science niée au contraire. Une grande idée cependant : celle du Grand Etre, Véritable Etre suprême ou l'homme collectif; c'est l'Humanité de Ftuerbach, de Hegel, avec plus de poésie et de grandeur, malgré la prétention d'être original et neuf; il est bien
ici dé ces métaphysiciens qu'il ne comprend point et qu'il suit tout en lés dédaignant.
Il a beau se battre les flancs, de ses ailes de plcmb, il traîne. Auguste Comte ressemble à Fourier, avant lui, il n'y avait rien, après lui, tirez l'échelle.
Formulé sacrée du positivisme : l'Amour pour principe, l'Ordre pour basé, le Progrès pour but — non-sens.
Dans sa jeunesse, Proudhon s'était heurté à une association de la religion et de la politique, association qui a été un contresens pour la religion. Ainsi que le constate, dans Esprit, Henri Guillemin, dans une étude sur les catholiques en 1848, ce n'est pas Proudhon qui a, si l'on p)eut dire, lancé Dieu dans la bataille... Le Dieu des Chrétiens avait été réquisitionné au service de la Nouvelle Idole, la « Propriété ». Ce culte de. la propriété aveuglait ses dévots, au point que leurs littérateurs déclaraient que la nécessité providentielle du progrès économique ordonnait que l'ouvrier gagnât par son travail un pen moins qu'il lui est nécessaire pour vivre : de telles affirmations étaient propres à soulever lé cœur d'un homme épris de justice.
L'amour de la justice commande l'idée que Proudhon se fait dé la révolution. Le 15 octobre 1848, Proudhon définit ainsi les révolutions : « Les révolutions sont les manifestations successives de la justice dans l'humanité ». Et, en 185 1, Vidée générale de la Révolution au xix® siècle complète cette définition en présentant les révolutions apparaissant dans la société comme des crises dé croissance : « Une révolution est une force contre laquelle aucune autre puissance, divine ou humaine, ne peut prévaloir, dont la nature est de se fortifier et de grandir par la résistance même qu'elle rencontre... Plus vous la comprimez, plus vous augmentez son ressort et rendez son action irrésistible... »
L'Evangile a inauguré la révolution en proclamant une première égalité des hommes devant Dieu. Avec la Réforme, et avec Descartes, vient l'égalité des hommes devant la raison. Le xviiP siècle a conduit à la révolution politique : l'égalité devant la loi. La révolution économique et sociale reste à accomplir dans la société : la forme du gouvernement serait une anarchie posi-
tive; le gouvernement aurait pour base « le contrat substitué à l'autorité; le droit l'emporterait sur les passions et la raison prendrait la place du bon plaisir ».
L'accomplissement dé la révolution nous ramène aux raisons de ce qu'on peut appeler Vantîthéismê de Proudhon. Proudhon s'attaque au mythe de la Providence. Celle-ci, en effet, ne lui semble pas différer de l'antique idée de la Fatalité ou du Destin dans l'opposition qu'elle suscité au libre effort de l'homme. Proudhon, dans La Justice, écrit que Tintervention dé Dieu dans lies affaires humaines n'y produit que du mal. Déjà, dane les Confessions d'un Révolutionnaire, en 1849, il disait qu'appliqués à l'humanité, les deux termes de providentiel et dé fatal ont exactement le même sens. Et les deux grandes révoltes de l'humanité lui apparaissent le christianisme, révolte contre le Destin, et la Révolution, révolté contre la Providence.
Dans la huitième étude. Conscience et Liberté, Proudhon précise sa conception de la révolution. Justice et liberté sont associées : « C'est ce sentiment profond, antigouvememëntaliste, antimystique de la liberté, sentiment plus vif de nos jours qu'il ne se montra jamais parmi les hommes, qui a soulevé la répugnance universelle contré toutes les utopies d'organisation politique et de foi sociale proposées en remplacement des anciennes et qui en a fait abandonner les auteurs (Owen, Fourier, Cabet, Enfantin, Auguste Comte). L'homme ne veut plus qu'on l'organise, qu'on le mécanise... »
Dans la phrase suivante, Proudhon souligne la raison qui associe justice et liberté. Ces deux forces de la conscience se dressent contre la Fatalité. Elles sont seules assez puissantes pour desserrer les nœuds du destin et rompre les fers dé la fatalité. « La justice, dans son idée la plus excellente, tel est donc le dernier mot de la liberté et toutes deux finissent par se confondre... (car) l'homme ne veut plus qu'on Vorganisé, qu'on le mécanise. La tendance est à la désorganisation, ce qui veut dire à la déjatalisation, qu'on me passe le terme, partout où il sent le poids d'un fatalisme ou d'un machinisme. Telle est l'œuvre de la liberté, œuvré décisive, insigne de notre gloire ».
Les forces économiques, selon certains historiens, sont l'expression moderne de l'antique fatalité. Proudhon aperçoit déjà cette forme de la fatalité économique. L'annonce du règne industriel, cher aux Saint-Simoniens, soulève sa colère d'abord contre ces apôtres du nouveau christianisme. Il dénoncé l'hypocrisie de ceux qui appellent le Christ « au secoure des Dieux bourgeois,
Mammon et Plutus » : « Proudhon, se jugeant trahi par son curé, s'en prend au dogme dont il est le détenteur » (Henri de Lubac).
De cette huitième étude, Conscience et Liberté, se dégagent deux idées importantes parce qu'elles nous permettent de préciser la signification de l'antithéisme dé Proudhon et sa philosophie de l'histoire. Une phrase assez obscure de cette huitième étude pose cette question : « Quel est donc ce mouvement par lequel le libre arbitre, procédant à la fois à la manifestation et à l'idéalisation de l'être social, crée l'histoire et la destinée ? » Nous verrons tout à l'heure quelle réponse Proudhon donne à cette question.
Une lettre au docteur Clavel, du 26 octobre 1861, nous renseigne sur la façon selon laquelle, à la fin de sa vie, il concevait son antithéisme : « Le temps n'est plus où les sociétés se mouvaient par une sorte d'intuition et de spontanéité, où la raison des masses pouvait, par conséquent, se dire souveraine... La spontanéité des masses est épuisée; le mouvement du siècle a amené, en politique comme en tout le reste, le règne des principes qui est celui de la réflexion, hors lequel il n'y a désormais que rétrogradation et décadence. »
Henri de Lubac interprète exactement l'attitude à laquelle, à la fin de sa vie, est arrivé Proudhon lorsqu'il écrit : « La lutte entre Dieu et l'homme, que Proudhon nous décrivait en termes si vifs et dans laquelle il semblait prendre violemment parti, se réduisait donc en fin dé compte à une opposition entre la spontanéité sociale et l'initiative réfléchie. La première assure la fondation et la conservation des sociétés humaines; c'est à elle que sont dus les religions, les empires et les monuments anciens... La seconde devient nécessaire à partir d'un certain moment pour promouvoir le progrès... L'une et l'autre des deux forces manifestent par un double essor la création spirituelle, mais l'une et l'autre ont des attributs opposés : c'est l'instinct et c'est la nature, c'est la raison et c'est la liberté ».
Ainsi Proudhon ramène l'opposition de l'homme et de Dieu à cêUe des forces antinomiques de la société. Cette opposition doit aboutir à un constant équilibre. Plus l'homme émergé de la nature, plus la réflexion de l'individu prend le pas sur la spontanéité de la nature commune : « La providence qui nous a conduits jusqu'à cette heure est incapable par elle-même de nous mener plus loin. A l'homme de prendre le char des destinées, la place de Dieu. » S'adressant à l'homme, Proudhon s'écrie : « Les rênes
du progrès qu'a tenues l'incompréhensible providence, il faut que vous les saisissiez ».
Dans la dédicace de ce grand livre Le Peuple, en 1846, Michelet écrivait : « Augustin Thierry appelait l'histoire narration, je l'ai nommée résurrection et oe nom lui restera ». Dans son introduction à V Histoire universelle (1831), il avait déjà défini l'histoire : « Elle n'est pas autre chose, que cette interminable lutte de l'homme contre la nature, de l'esprit contre la matière, de la liberté contre la fatalité... ». Pour Proudhon, l'histoire n'est pas autre chose qu'une intermmabîe lutte entre la fatalité et la volonté humaine. La liberté au service de la justice, après de rudes combats, vaincra. Proudhon voit, comme la tendance dominante de son tempe, la déjatalisation et la résistance, partout où l'homme sent le poids d'un fatalisme ou d'un mécanisme. C'est encore là une des originalités de oe non-conformiste et une supériorité 6ur ses contemporains : Proudhon n'a aucune complaisance pour la civilisation mécanique dont il a prévu les inhumaines et meurtrières suites. Il la combat au nom de la civilisation humaine, la seule qui mérite ce nom. Proudhon espère le triomphe de celle-ci eur celle-là — triomphe qui serait celui de la liberté et de la justice. Il écrit le 21 janvier 1854, à Joseph Ferrari : « Ces hommes-là (les gouvernants et leurs ministres) ce sont lee hommes de la fatalité comme nous sommes ceux du libre arbitre... Nous sommes les représentants de la liberté qui ronge le despotisme comme la lame fine et mince qu'un enfant briserait dans ses doigts coupe les colonnes de fer ».
Cette rencontré entre Proudhon et Michelet me paraît naturelle. Elle est un événement psychologique caractéristique. Leurs relations épistolaires prouvent ]eur ^estime réciproque. Le 11 avril 1852, Proudhon remercié Michelet des quatre premiers volumes de VHîstoire de la Révolution. Dans l'introduction, MidheUrt écrivait : « Qu'est-ce que la Révolution ? La réaction de l'équité, l'avènement tardif de la justice éternelle... Justice, ma mère, droit, mon père, qui ne faites qu'un avec Dieu... Pardonnez-moi, ô Justice, je vous ai cruic austère et je n'ai pas vu plus tôt que vous étiez la même chose que l'amour et que la grâce. Aujourd'hui, rentré en moi-même, le cœur plus brûlant que jamais, je te fais amende honorable, belle Justice de Dieu. C'est toi qui es vraiment l'amour, tu es identique à la grâce... Et comme tu es la Justice, tu me soutiendras dans ce livre... Pour qui donc aurais-je écrit ceci, si ce n'est pour toi. Justice éternelle ».
Cette invocation à la Justice rejoint celle de Proudhon. La
CONSCIENCE ET LIBERTE 34i
Justice dans la Révolution est proche par son inspiration, du Peuple, et de l'introduction à la Révolution française. A la Conciergerie, le II avril 185 1, Proudhon renouvelle à Michelet l'expression de sa haute estime et de son admiration sans réserve : « Vous m'avez fait connaître Vico, voue m'avez initié aux origines du droit, vous venez de me faire voir la Révolution telle qu'elle a été, telle que je la veux; je vous remercie... Enfin, la Révolution française' sort de la légende, du roman, des factions et du pamphlet. Elle arrive à l'histoire; il semble que ce soit de ce jour qu'elle se répand sur le monde. Enfin, vous avez, j'ose le dire, réhabilité la Révolution rendue si mesquine par MM. Thiers, Mignez, Droz lui-même, mon vénéré patron, et plus exécrable encore dans Bûchez et ceux qui l'ont copié ou suivi... »
Proudhon ne craint pas de dire à Michelet ses réserves sur son style : « Aussi ne craindrai-je pas de dire qu'avec un style qui, parfois tourne au dithyrambe, avec une sensibilité qui pas'-e la mesure ordinaire de l'histoire, vous êtes encore pour moi l'historien lé plus vivifiant que je' connaisse ».
Mais la lettre du 11 avril 1852 est peut-être encore plus intéressante par l'accord qu'elle nous découvre entre Micheiêl et Proudhon sur la conception qu'ils avaient l'un et l'autre de l'évolution hifitorique. Commandée par la psychologie collective de la nation et par la psychologie individuelle, cette évolution s'incarne en un combat qui met aux prises la fatalité et la volonté humaine : la fatalité peut être vaincue par « les hommes du libre arbitre » (lettre à Joseph Ferrari) : « Une nation est autre chose qu'une collection d'individus... une personne vivante consacrée devant Dieu... ce que je cherche... c'est sa psychologie... Chose singulière, ce spiritualisme transcendant, qui vous dominé et qui m'obsède, est totalement inconnu à nos écrivains ecclésiastiques, à tous nos philosophes universitaires. C'est un homme, réputé ennemi de Dieu, qui s'apprête à jeter dans le monde cette idée grandiose de l'âme des peuples et de l'âme de l'humanité... Quant à moi, l'homme le moins mystique qui soit au monde, le plus réaliste, lie plus éloigné de toute fantaisie et enthousiasme, je crois être déjà en mesure d'affirmer, et je prouverai qu'une nation organisée comme la nôtre constitue un être aussi réel, aussi personnel, aussi doué de volonté et d'intelligence propre que les individus dont il se compose; et j'ose dire que là est surtout la grande révélation du xix® siècle. Votre Histoire de la Révolution est la meilleure préparation à mes lecteurs. Après avoir vu danfl votre narration, penser, agir, souffrir, combattre l'être collectif,
îfe seront mieux disposés à comprendre les lois de sa formation, de son développement, de sa vie, de sa pensée et dé son action. » Quelques semaines avant cette lettre du ii avril 1852, Proudhon avait inscrit dans ses Carnets :
La vie des nations est, comme celle de l'homme, un tourbillon assimilateur, doué de conscience et capable par conséquent de vertu et dé crime, de sacrifice et d'expiation.
Ces lignés sont écrites le 5 janvier 1852, quatre semaines après le coup d'Etat du 2 décembre, dont, le 10 février 1852, il écrivait à Michelet : « La tête n'a point faibli, mais le cœur a été consterné... Les événements accomplis coup sur coup ont rompu le fil dé toutes les relations, de toutes les idées... Sommes-nous bien de notre siècle ? N'avons-nous point rêvé notre propre vie ? Sont-ce nos idées qu'il faut regarder comme des chimères, ou bien les faits qu'il faut prendre pour une fantasmagorie ? Telles sont quant à moi les agitations incessantes de mon esprit depuis le 2 décembre ».
Pendant que sa pensée est livrée à des agitations incessantes, Proudhon se tourne vers Michelet. Voilà un événement qui n'est pas fortuit. Le coup d'Etat les unit dans un même dégoût pour les « brigands qui tiennent à terre une femme bâillonnée ».
A cette heure-là, ces deux âmes ont une même résonance. Le peuple français traversait une nouvelle crise qui inspirait à leur cœur une angoisse et posait à leur esprit un problème. Mais quelque chose de plus les rapprochait. Seule pouvait les sauver de la désespérance leur foi en la volonté humaine; ils gardaient leur confiance à la France et à la force d'un peuple, sans cesse étouffée et sans cesse renaissante. Mais tous deux pensaient aussi que lies cheminements vers la justice sont lent?.
Cette rencontre entre Proudhon et Michelet n'a pas été l'accident provoqué par un événement extérieur qui suscitait en eux la même colère. La violence dé celle-ci répondait à quelque chose de plus profond dans leur âme. Cette harmonie spontanée nous frappe davantage lorsque nous rapprochons les jUigements de Proudhon sur Michelet de ceux que lui suggéraient d'autres personnalités du temps, telles que Victor Hugo, Renouvier nu Renan.
Victor Hugo d'abord. Le 9 mai i86r, Proudhon écrira à Rolland : « Vous ai-je dit que Victor Hugo est à Bruxelles... J'ajouterai que, më rendant auprès d'Hetzèl, j'ai rencontré auprès de
son lit Victor Hugo que je n'ai pas d'abord reconnu, qui m'a tiendu la main, laquelle main je n'ai pas refusée, mais tout s'est borné à cela. Je reste sur mon fumier comme lui sur lé sien. Nous ne sommes pas faits l'un pour l'autre... Victor Hugo s'est teint les cheveux; il porte la barbe. Sa physionomie est toute changée. Chose singulière, sa coupe de cheveux semble avoir déprimé son fameux cerveau, ce cerveau olympien tant admiré. Je ne lui ai plus trouvé la largeur d'autrefois. A coup sûr, ce n'était pas ce que voulait Victor Hugo... » Le i^' août 1861 : « Je lis en ce moment Victor Hugo, Œuvres complètes. J'ai lu tous les drames, lé Rhin, Notré-Damè de Paris. Je tiens les Orientales, Its Feuilles d'Automne, les Contemplations et la Légende des Siècles. II y a de l'or dans cet immense placer; mais que dé réserves à faire et que j'aurais à dire ! » Le s mai 1862, la lecture des deux premiers volumes des Misérables suscite des réflexions et un projet : « Cette publication tant prônée... m'a servi d'argument auprès de Chaudey pour lui faire sentir l'immensité du mal qui nous dévore... le mauvais goût, la dépravation des intelligences qui fuient toute étude sérieuse et ne supportent plus que la fantaisie, l'excitation du roman et du drame... La lecture des Misérables m'a suggéré im projet : c'est de ressusciter la critique en France... »
Les jugements de Proudhon sur Renan sont plus nuancés, bien que le style de Renan lui paraisse trop féminin, pas assez viril. Mais lorsque son cours au Collège de France est suspendu, Proudhon exprime quelque ironie à voir « Renan, réhabilité aux dépens de la divinité de Jésus-Christ, cumuler popularité et traitement ».
La sympathie de Proudhon pour Sainte-Beuve n'est pas contestable; mais, à propos de celui-ci, Proudhon n'a jamais exprimé des sentiments semblables à ceux qu'il conserve — presque jusqu'à la fin de sa vie — pour Jules Michelét. Lé 16 juillet 1858, à la veille de quitter Paris, Proudhon écrit encore à Eugène Noël qu'il est bien aise « que vous connaissiez notre excellent ami Michélet et que vous l'aimiez.
(i8 juillet i8<;8 - 17 septembre 1862)
Si la République se recommande par quelque chos€, c'est la probité...
Lettre à Suchet, 10 décembre 1857.
N'approchons jamais, ni peu ni prou, des pourris.
Lettre à Rolland, 12 mars 1861.
Je ne veux rien faire d'important, avant d'avoir revu et ressenti, si je puis dire, l'influence du pays natal.
Lettre à Auguste Defontaine, 17 juin 1861.
Déjà, en décembre 1855, Proudhon avait écrit à Micaud :
Allons, mon cher et déjà ancien ami, soyons hommes; l'époque est mauvaise, la génération lâche, le haut, le milieu, le bas sont également pourris. Peu d'années ont suffi pour opérer ce changement préparé d'ailleurs de longue main par une déccmposition inévitable. Que diriez-vous d'un médecin à qui les plaies et les chancres feraient mal au cœur ? Telle est notre situation, je tâche de me fortifier par l'élixir de la philosophie et quelques dégoûts que me donne lé spectacle de tant de hontes, je mè dis qu'après tout ces gens sont ma chair et mon sang et qu'il faut les guérir...
Quelques semaines auparavant Proudhon écrivait à Charles Edmond :
Je suis triste, j'ai lé cœur malade. Il me semblé que je vois entrer la France dans une période interminable d'abaissement, de mensonge et de ridicule.
Cette tristesse, cet esprit désabusé, comment s'expliquént-ils ? Par la prise de Sébastopol.
La date de cette lettre est, en effet, le 14 septembre 1855 :
Savéz-vous que, pour moi, les siècles des François 1^, des Louis XIV, des Napoléon sont ceux de l'oppression et des épaisses ténèbres et vous comprenez mon mortel chagrin. Les bêtes régnent et gouvernent. La Bourse jubile, le faubourg Saint-Antoine pavoise ses maisons et le Siècle lèche ses babines... L'élection de 1848, l'assassinat de 185 1 et les trophées de Sébastopol, voilà les trois afflictions de mon cœur.
C'est net, et la lettre à Charles Edmond est confirmée deux jours après par celle à Maguet :
Avant-hier, vendredi, tout Paris s'est illuminé spontanément
pour célébrer la grande victoire de Sébastopol. Après les deux milliards et les cent soixante mille hommes que nous coûte cette ruine, nous avons dépensé encore quelques centaines de mille francs en pavois et en lampions. Aujourd'hui, le pain est augmenté de deux sous par miche, de quatre-vingt-dix centimes à un franc. Illuminez donc, cochons ! Nous allons avoir probablement, avec la continuation de la guerre, une recrîi\déscence d'absolutisme césarien, d'hypocrisie cléricale, de brutalité soldatesque, de dilapidations administratives et de jongleries boursicotières. Les souscriptions iront leur train aussi bien que lés emprunts. Jacques Bonhomme n'est pas encore sacul, il prétend d'ailleurs qu'il y a trop de monde au monde, et que les fêtes, les Te Dieum, les lampions et les rentes, cela fait marcher le commerce. Je cherche un trou où il y ait de vrais sauvages, à qui je voudrais apprendre à mépriser et à haïr à mon exemple les chauvins, les jacobins, les agioteurs, les jugéurs, les soldats et les prêtres. Je m'y réfugierais volontiers avec ma lignée.
Notons dans cette lettre deux phrasés : « L'élection de 1848, l'assassinat de 185 1, les trophées de Sébastopol, voilà les trois afflictions de mon cœur »... et « Nous aMone avoir, avec la continuation de la guerre, une recrudescence d'absolutisme césarien...»
Ces deux phrasés se complètent et elles nous permettent de cerner la pensée de Proudhon. Les trois afflictions de son cœur se rattachent toutes les trois à la perte des libertés publiques; 'ce que la guerre et sa prolongation lui font redouter avant tout, c'est une recrudescence de l'absolutisme césarien.
Les événements ont dégagé et précisé dans l'esprit de Proudhon l'idée qu'une des conditions essentielles de la Révolution, c'est la relation existant entre la révolution économique et le régime politique. La guerre de Crimée a suscité en lui des réflexions qui ont élargi son horizon. Elles ont attiré son attention sur d'autres aspects de l'évolution sociale : la répercussion des événements extérieurs sur la politique intérieure et de celle-ci sur les vicissitudes de la Révolution.
La guerre de Crimée a donc provoqué les réflexions de Proudhon et Madekine Amoudruz a fort bien mo/ntré l'influence qu'elle a eue sur ses conceptions européennes. Peut-être la guerre de Crimée a-t-elle même été le premier événement extérieur décisif dans l'évolution de •sa pensée. Notons, en effet, que la guerre de Crimée se situe entre la déclaration de guerre par la France et l'Anp^eterre, en mars 1854, l'importante adhésion à la coalition du roi de Sardaigne, en janvier 1855, et la prise dé Sébastopol,
en septembre 1855. C'est justement à partir de 1854 et de 1855 que cette évolution commence. Pendant cette période, sa correspondance nous donne de nombreux signes qui prouvent le caractère d'excitant mental qu'a eu sur Proudhon la guerre de Crimée.
II faut peut-êtpe d'abord rappeler une lettre que Proudhon écrit à Tissot, le 22 décembre 1853; il lui dit l'idée qu'il a du caractère mobile de la vérité : « La vérité que je crois, je ne la sais pas encore, je la cherche et je la chercherai toujours; je dis qu'elle est fugitive et mobile, et qu'on la saisit d'autant moins qu'on a envie de la fixer davantage. C'est ce qui m'empêche de me dire positiviste... Mais je suis encore moins mystique, attendu que la vérité dont j'affirme l'existence, de même que comme réalité, elle est pour moi essentiellement mobile, visible, tangible ».
Lt)rsque, le 10 janvier 1854, Proudhon écrit à Madier-Montjau, la guerre menace, elle n'est pas encore déclarée, et Proudhon indique son état d'esprit persoimel :
J'ai tiré l'horoscope de Napoléon III et j'ai dit que s'il suivait l'exemple de son oncle, il finirait comme son oncle. Je le crois encore...
La Révolution, que je sers seule, {n'a en moi] ni un tribun, ni un personnage. Comme individu, je reste prolétaire, un homme de néant, impropre à la tribune, impropre au pouvoir, à toute espèce de représentation.
Je suis la négation des personnalités, l'affirmation de la raison collective, impersonnelle, anarchique, invisible, lé dernier terme de la Révolution...
Le 14 janvier 1854, écrivant à Joseph Ferrari, Proudhon adressé à Persigny cette harangue : « Vous vous êtes comportés, dans cette affaire d'Orient, que vous avez soulevée sans vous en douter, comme de vrais écervelés; des gens en démence. La preuve que vous ne saviez pas ce que vous faisiez et que vous n'êtes pas maîtres de vos resolutions, c'est que d'abord vous avez été surpris... La guerre vous tuera encore plus de monde dans vos villes sans commerce, que sur les champs de bataille. A cette même heure, les écus disparaissent, le numéraire diminue à la banque, le portefeuille se remplit de valeurs qui ne se remboursent pas, se renouvellent sans cesse. La misère vous dévore, et, un de ces matins, on fera main basse sur l'encaisse de la Banque de France. Alors, on ne pensera plus aux cosaques, on criera aux voleurs I et ce sera fait de vous ». Proudhon montre à quelles absurdités conduit le plan de la diplomatie napoléonienne : « Oui-da, nous savons que votre plan, si vous ne pouvez à la
distancé de six cents lieues atteindre le Tsar, est de tomber sur son alliée supposée l'Autriche. Mais c'est là qu'on vous attend, misérables brigand j que vous êtes. Ah! vous aurez livré la Turquie, votre alliée, aux coups du Tsar, pour avoir un prétexte dé vous ruer sur l'Autriche !... Eh bien ! vous rencontrerez en Italie H sur le Rhin, non pas l'Autriche seule, mais le Tsar que vous aurez fui et la Pruese, probablement encore l'Angleterre ! ... Alors vous invoquerez la Révolution qui, j'espère, commencera sa besogné par vous serrer le gorgerin ».
La guerre est une folie — toujours — mais surtout lorsqu'elle met aux prises une Russie qui compte soixante-dix millions, dont quatre-vingt-quinze pour cent sont agricoles, et deux pays comme la France et l'Angleterre qui, réunis, n'en comptent que soixante millions, et dont la population est faite, pour quarante pour cent, de misérables prolétaires, de commis, dé fabricants, de boutiquiers, voués à la vie mercantile et industrielle. Car la guerre n'est pas seulement \m désastre humain; elle est un désastre économique : « Elle vous tuera plus de monde dans les villes que sur les champs de bataille ».
Telles étaient lés idées de Proudhon sur la guerre, au moment où celle de Crimée allait commencer.
Le 21 janvier 1854, au même Joseph Ferrari, est envoyée une lettré déjà citée et dont a été détaché ce passage caractéristique : « Ce sont les hommes de la fatalité comme nous sommes ceux du libre arbitre. »
Les hommes de la fatalité, ce sont les désopilants ministres de Napoléon junior comme M. de Persigny : « Notre pensée à tous deux est que lé coup d'Etat, fait contre la Révolution au dedans, est par là même condamné à périr après avoir provoqué sur tous les points de l'Europe cette même révolution, à moins que, sortant de son rôle fatidique, il ne se décide à agir en vertu de la science et du libre arbitre, à se faire lui-même l'organe de la Révolution. » (i*"^ février 1854.)
L'idée d'une rencontre entre les flottes ennemies « fait frissonner les esprits à Constantinople, aussi bien qu'à Paris et à Londres I Tant nous avons de cœur à la chose !... Cependant, que faisons-nous ? A Paris, nous donnons des bals masqués, musqués, costumés; à Constantinople, notre ambassadeur Baraguay d'Hilliers, ancien président de la rue de Poitiers, n'est occupé qu'à étouffer les manifestations des patriotes musulmans... La Bourse proteste chaque jour systématiquement contre la guerre, c'est le journal des Débats qui le dit... Ah 1 malheureux empereur, singe
d'une destinée que vous n'avez jamais comprise, je vous vois déjà revenu de Moscou et de Leipzig... ■»
Deux signes se distinguent déjà dans cette lettré à Ferrari : la réaction des événements de politique extérieure sur l'organisme économique; mais surtout l'apparition de l'idée que la guerre est un facteur de contre-révolution; l'occasion saisie par les régimes absolutistes « pour étouffer les manifestations des patriotes musulmans », en 1854, comme elle le sera, au commencement d'é la guerre d'Italie par le roi de Sardaigne, pour étrangler les libertés publiques.
Le 23 février, écrivant toujours à Ferrari, Proudhon définit ainsi la guerre : « Guerre impériale, conservatrice, capitaliste, catholique, antidémocratique, antinationaliste, antigrecque, telle est désormais la guerre de l'Orient ! Et la nationalité italienne ? Et la nationalité hongroise ? Et la nationalité polonaise ? Et la nationalité des chrétiens serbes, bulgares, roumains, épirotés ? Ces nationalités, mon cher ami, elles peuvent attendre, attendre encore ! ... Ce n'est pas pour les nationalités que le boudin grille ! dit la Marseillaise de la Courtille et des Tuileries. A propos, j'entends dire que l'on a fait hier mille à douze cents arrestations à la Bastille... »
Le 6 février, à Charles Edmond :
Maintenant, la situation paraît dans sa nudité. L'article du Moniteur du 22 février doit avoir dessillé les yeux des plus confiants. Napoléon III se déclare chef d'une sainte alliance contre la Révolution, contre les espérances des peuples aussi bien que contre le Tsar ! Napoléon III vient de brûler ses vaisseaux et de déchirer sa dernière carte, la plus précieuse, sa carte révolutionnaire...
Ecrivant à Charles Edmond, à cette date du 26 février, comme à celle du 9 juillet, Proudhon espère par lui atteindre plus sûrement le prince Jérôme-Napoléon. Proudhon estime que la situation personnelle de Napoléon III est si grave qu'il faut le persuader que l'abdication est la seule issue à l'impasse dans laquelle il s'est engagé : « H faut que ce mot se dise d'abord confidénftiellement, puis qu'il- circule, puis qu'il s'avoue tout haut, et que l'empire finisse... Qu'il parte, et qu'avec son cousin à qui il laissera légalement son pouvoir, recommence l'ère républicaine » (26 février). « Rappelez-vous ma dernière lettre, cette lettre épouvantée, où je vous priais de faire dire au prince qu'il fallait absolument, à peiné de ruine et d'infamie, forcer Napoléon III d'abdiquer. J'étais sous le coup d'une de ces intuitions comme
il m'en arrive par instant et qui me font parler presque avec l'emportement des oracles,
« Eh bien ! ce qui n'était alors qu'une intuition, devient pour moi insensiblement une certitude. Oui, la voie où l'empire s'est engagé aboutit à une abdication, non plus en faveur d'un prince de la famille, mais en faveur du Comte de Paris : sacer esto ! »
Cette intuition, qui est devenue une certitude, tient surtout au désir qti'a Proudhon de se débarrasser de l'homme parce qu'il espère ainsi qu'avec sa disparition la guerre s'arrêtera. Car la guerre est le pire des maux et cette guerre-ci, ajoute-t-il : « je la trouve à la fois ruineuse, dénuée de cause, en un mot absurde; car — Proudhon croira le démontrer dans la seconde partie de la Guerre et la Paix — die est devenue absurde; car, étant donné la situation à laquelle l'Europe est parvenue, il n'existe pas, à cette heure, un seul cas ratioimel de guerre... ».
On comprend avec quel esprit justement critique, Proudhon va suivre les péripéties de la guerre de Crimée, de juillet 1854 au Congrès de Paris (30 mars 1856).
Quelques mois à peine après la lettre épouvantée que Proudhon écrivait le 26 février, à Charles Edmond, au mois d'août 1854, une nouvelle douleur vient frapper Proudîhon. Le 10 août, Proudhon a été atteint ainsi que sa famille par l'épidémie de choléra : « La mort m'a visité. J'ai perdu une de mes fillfô, âgée de près de trois ans; elle a été comme foudroyée. Au moment où l'on enlevait son cadavre, j'étais sans mouvement, épuisé par la diarrhée, les vomissements, les prostrations. Enfui, l'homéopathie m'a sauvé, mais je ne sens plus mes jambes, il me faut encore une quinzaine au moins de convalescence. Ma femme et mes deux autres enfants ont ressenti aussi les atteintes du fléau; enfin, nous avons été passés par l'étamine. Cette maladie présente tous les caractères d'un empoisonnement. Cependant, i'ii est impossible d'y méconnaître la présence de causes morales, et, pour ma part, je n'hésite point à croire que je portais le choléra depuis un an dans les entrailles. Trop de secousses, trop de chagrins m'avaient travaillé depuis un an pour qu'il n'y eût pas un éclat, et je puis dire, sans fatalisme, que ce qui m'est arrivé était écrit. Je ne puis tenir ma plume et je n'y vois presque pas... On
avait trouvé moyen de me cacher la mort de ma petite fille, en la transportant chez une voisine qui, dit-on, la soignait. Vous figurez-vous ma femme composant son visage et me souriant pour m'encourager, pendant qu'on enterrait son enfant. Enfin, grâce aux soins de ma femme, de mes amis, qui se sont relayés pendant dix jours pour me veiller... j'ai vaincu le monstre; après soixantedeux jours, je me trouve à peu près rétabli ».
Et deux ans après, le 3 octobre 1856, Proudhon répondait à une lettre de Suchet qui lui était parvenue « au moment où je sortais des étreintes mortelles du choléra. Vous m'avez fait grand biten, cher ami, en m'écrivant, et je vous remercie. Ce papier sur lequel votre main amie avait erré pendant une demiheure, qui avait reçu le souffle sympathique de votre poitrine; cetCe feuille tout imprégnée des fluides magnétiques de votre cœur et de votre âme, a été pour moi un cordial, un rafraîchissement. Quand le mal me tenait anéanti sur mon grabat, je disais à mes amis qui me gardaient : « Tenez-moi la main dans les deux vôtres, cela me rend de la vie, cela me guérit le corps par l'amitié. Vous êtes si bon, si aimant, mon cher Suchet, qu'on ee sent pénétré de je ne sais quelle bienfaisante influence en vous regardant, en vous touchant, en vous lisant, en tenant quelque chose de vous ».
Proudhon, le 3 octobre 1854, n'est pas encore rétabli; après trente-cinq jours de convalescence, c'est à peme s'il peut faire une demi-heure de promenade par jour, quelques lectures, et causer avec des amis : « Tantôt le rhume, tantôt la fièvre et la diarrhée me galopent, si bien que je n'ose encore me promettre d'être au travail dans quinze jours... Dans deux jours, je compte aller faire une visite au docteur Maguet, un de mes amis médecin de campagne, que vous avez vu une ou deux fois à la Conciergerie, et qui mettra la dernière main à ma guérison. Dieu vous garde, cher ami, de secousses pareilles ! Ce n'est rien pour un homme de cœur de souffrir, mais voir souffrir et mourir les siens, c'est là le supplice... Au moment où j'étais le plus mal, ma petite Marcelle succombait comme un coup de foudre... Je tenais à cette enfant qui reproduisait mieux que ses sœurs le type paternel, et me promettait une inteliligencie et un caractère énergiques... ».
Proudhon était dans une situation matérielle difficile et que la maladie n'avait fait qu'aggraver : « Naturellement, je suis pauvre et je vis au jour le jour; cela se comprend puisque, depuis le 2 décembre, à l'exception de la brochure dont Napoléon a
autorisé 3a publication, mes ouvrages ont dû disparaître généralement des étalages; qu'aucun colporteur n'en vend et que beaucoup de gens craignent de se compromettre en me lisant. J'estime la valeur de mes ouvrages antérieurs publiés une cinquantaine dé mille francs. Pour le quart d'heure, c'est englouti. Je pourrais facilement gagner au métier de journaliste cinq à six mille francs par an; cela m'est défendu, formellement défendu, et aucun directeur de journal ne voudrait me recevoir. Je n'ai pour ressource que de faire, pour l'un et l'autre, des bucoliques salariées ou de grands ouvrages savants qui n'amusent pas le jpublic... Malgré tout cela, je ne désespère pas. Ma position n'est pas brillante, mais elle est ce qu'elle peut être... On me croit mort, bien mort, bien fini. L'Eglise, la magistrature, les vieux partis, ks sectes s'en réjouissent. Quant à moi, je fais le plongeon... »
A la fin de l'année 1854, dans sa lettré du 29 novembre, à Guillemin, Proudhon fait le point de ses observations et réflexions sur la guerre de Crimée , « La guerre d'Orient prend une tournure décidément ruineuse et fatale... L'armée de Crimée prépare ses quartiers d'hiver..., de tout ce monde, nous ne verrons revenir que les 'estropiés; le reste, ou périra par le fer et les maladies, ou sera employé à servir de garnison, ce qui, un peu plus tôt, un peu plus tard, revient absolument au même (la perte dés Anglo-Français, à cette heure, est au moins de trente-cinq à quarante mille hommes ». (29 novembre).
Mais c'est surtout dans la lettre du 19 décembre 1854 qu'apparaît pour la première fois, d'une façon précise, la raison pour iiaquelle Proudhon déteste cette guerre d'Orient : je [la] déteste, je vous l'avoue, comme dirigée encore plus contre les libertés de l'Europe que contre le tsar... »
Madeleine Amoudruz a su isoler et mettre en valeur ces mots : « libertés individueles ». Mais elle a daté du 19 novembre cette lettre du 19 décembre.
Parce que Proudhon a observé que la guerre a pour résultat immédiat de mettre en péril les libertés publiques, le salut de celles-ci deviendra désormais, pour Proudhon, l'un des motifs décisifs de son attitude contre la guerre. Il a pleinement conscience du danger que la guerre fait courir à la Révolution et des obstacles qu'elle oppose à ses progrès. Aussi, il est irrité contre les démocrates qui, « malgré les déclarations officielles de l'empereur et de ses ministres, malgré l'alliance avec l'Autriche, à moitié accomplie, s'obstinent à vouloir que la guerre,
toute la politique d'Orient, devienne une guerre dé révolution; et sur cette chimère, ils applaudissent, ils poussent à h. guerre... ».
Le 5 avril 1855, Proudhon écrit encore à Charles Edmond :^
Le triomphe des alliés en Orient, c'est, en effet, bien moins l'abaissement de la Russie que la consolidation du régime mïli' taire en France et par toute l'Europe. L'Espagne y est déjà avec nous, le Piémont y court, l'Allemagne suivra bientôt. Puis ces messieurs, las de guerroyer, s'entendront admirablement 'entre eux pour la tyrannie. C'est inévitable.
Non, non, point de guerre, s'il est possible; point de victoire en Crimée, point de gloire militaire. A bas h soldat et l'Empereur ! Il n'y a ici honneur national qui tienne ; c'est du foin pour les ânes. Vous avez quitté votre patrie et vous vous êtes fait naturaliser Français par horreur du despotisme militaire des tsars. Eh bien ! à présent, lès rôles sont intervertis. Le despotisme militoire n'est plus représenté par le Tsar, il l'est par l'Empereur des Français. S'il faut que la France soit vaincue et humiliée pour que la liberté soit sauvée, hésitèrvez-vous ? Pour moi, je ne con' nais pas ces scrupules.
La guerre de Crimée est fatale, parce que, comme toute guerre, elle est fatale aux libertés publiques. Ces sentiments ne feront que s'accentuer durant les armées suivantes; ils atteindront leur diapason pendant la guerre d'Italie. L'œuvre de Proudhon en suivra la pente. Ilfe vont inspirer : La Fédération et l'Unité en Italie, Si lés traités de 181 5 ont cessé d'exister et Le Principe fédératif; mais, à un titre égal, un autre livre est véritablement le premier volume dé cette série qui s'étend de 1861 à 1863 : La Guerre et la Paix.
Le 16 juillet 1858, Proudhon écrit à Eugène Noël : « Quand vous recevrez la présente, je serai en prison ou hors de France. Décidé à publier un mémoire pour ma défense, je ne puis trouver d'imprimeur à Paris et je me vois forcé de recourir à la presse étrangère. En vain, on me donne à entendre qu'il est plus sûr pour moi de garder le silence, de faire le mort ou le bonhomme, laissant l'avocat plaider les atténuantes, en attendant mon salut de la générosité impériale; j'ai des raisons graves de maintenir pour bien dit ce que j'ai dit; je défends à cette heure la légalité
de la Révolution, sa morale, son droit contre les us et coutumes du vieux catholicisme; je ne puis ainsi déserter ma cause; il faut que j-'imprime... M'est avis que nous n'avons qu'à frapper juste et fort, la postérité fera le reste... »
Telles étaient les pensées de Proudhon à la veille de son départ de Paris, et l'explication qu'il en donne. Les lettres à Charles Beslay sont significatives. (Lettres des i8, 20, 22, 24 et 30 juil^ let 1858.)
Arrivé à Bruxelles, Proudhon remercie Charles Beslay : « Mon cher ami, que vous dirais-je qui exprimé mes sentiments ? De jour, de nuit, à quelque heure qu'on vous appelle, vous êtes là. Le père, la mère, les enfants, vous pourvoyez à tout. Vous êtes le tuteur de ma femme et le grand-papa de mes enfants. Il ne me faut pas moins que cela pour me consoler dans mes détresses, car enfin, je ne suis pas heureux... A cinquante ans, il me faut faire p>eau neuve. Quand donc aurai-je fini ?... »
On le voit, c'est le jour même de son arrivée que Proudhon écrit à Charles Beslay; il n'est pas heureux, ce sont ses propres paroles, et qui révèlent aussi la peiné qu'il a éprouvée à quitter la France. Deux jours après, Proudhon écrit toujours à Charles Beslay : « La présente, mon cher ami, a surtout pour objet de vous prier de m'écrire et de m'apporter vos encouragements. J'ai la tête en feu, les nerfs horriblement agités, le cœur plein d'angoisses. Ma longue maladie cérébrale m'a débilité et je me trouve faible comme une femme devant les tribulations de l'exil. Maie l'amitié possède des remèdes que n'ont pas les médecins et je me recommande à votre charité... » .
Faible comme une femme devant les tribulations de Vêxil... Je W6 recommanide à votre charité.
Quand on sait le courage souvent stoïque que Proudhon sait, d'habitude, opposer aux tribulations de la vie, on devine, derrière ces paroles, son désarroi.
Proudhon né voudrait pas qu'on interprétât son départ comme une fuite, une lâcheté : « Dites toujours que je ne m'enfuis pas, et que je compte me rendre au rendez-vous du procureur impérial si, de son côté, le procureur impérial veut laisser passer mon mémoire auquel je tiens plus en ce moment qu'à la liberté même; sinon, non. Je puis bien consentir à mon emprisonnement si ma défense qui, aujourd'hui, est toute ma conscience, reste libre; mais livrer mon corps et mon âme en même temps, c'est trop de moitié... »
Le 2 2 juillet, Proudhon confirme à Charles Besiay qu'il ne refusera de comparaître qu'autant qu'il ne trouvera pas de garanties suffisantes de publicité et de liberté pour sa défense. Si l'introduction de son mémoire est autorisée par le ministre de l'Intérieur, « je n'hésite plus, je pars. Hier, et aujourd'hui; je suis beaucoup mieux. Ma tête se calme; j'ai pu dormir avec assez de tranquillité et je m'aguerris très bien contre les ennuis de ma position ».
A quelles notes et observations le départ de Paris et l'arrivée en Belgique donnent-ils lieu dans te Carnet ii ? (P. 472-473.) Proudhon est parti en compagnie de Ferdinand Bouquié. Leur voyage a eu lieu sans le moindre encombre. Pas un curieux indiscret; pas un gendarme. Après un séjour forcé à Lille, d'environ une heure un quart, il a dû prendre une voiture particulière pour Tournay d'où les voyageurs sont arrivés à Bruxelles, le 18 juillet à midi. Proudhon, descendu chez le père de M. Bouquié, s'est installé le lendemain, 26, rue du Chemin-de-Fer, sous le nom de M. Ehirfort, professeur de mathématiques, afin de garder l'incognito vis-à-vis du public français et belge.
Proudhon note dans le Carnet 11 : « J'ai été reçu par cet excellent citoyen belge, en ami. Je lui devrai, ainsi qu'à ses frères, toutes mes relations en Belgique et tout le profit que je tirerai de ce séjour. »
Lundi, 19 au soir, installé rué du Chemin-de-Fer, 26, commune de Saint- Josse-ten-Noode, chez une dame Van Laethem qui, seule avec sa fille, occupe une petite maison dont elle eous-ioue ie premier et le deuxième étages :
Cela mê coûte vingt francs payés d'avance. La dame me fait en causant dés réflexions sur l'orgueil des Anglais dont on aime bien l'argent, mais dont on goûte fort peu la personne et sur le despotisme de Bonaparte qui fait trembler cett-e pauvre Belgique et oblige son gouvernement à exercer une police sévère sur les étrangers. Mardi soir, dîné à la Fourche-à-l' Aigle, restaurant passable, avec lés messieurs Bouquié.
Assisté ensuite au concert qui se donne tous les jours au Vauxhall {parc), par les artistes du Grand Théâtre en congé. Entrée : cinquante centimes par personne.
Le matin, mercredi, je reprends mes occupations, et je commence par mettre mon Carnet au courant. MM. Bouquié frères {Paul, Armand et Ferdinand), par heurs relations de constructeursingénieurs, savent une quantité incroyable de faits, de corruption, malversations, chantage, escroquerie, boursicoterie, etc.. qui se-
font le caractère signalétique de l'époque, aussi bien à l'étranger qu'en France. Car, chose triste à dire, l'étranger qui ne cesse de médire dé la France, l'imite en tout, dans le mal comme dans le bien. Ainsi, la crinoline, le luxe des femmes, leurs dépenses exagérées, la prostitution qui s'ensuit, les sodomies, et tribadies, les cafés, concerts, bals, tout cela est imité de Paris, importé parfois par des courtisanes et proxénètes parisiennes. On voit, ici comme à Spa, la prostitution parisienne, la vie élégante s'afficher, s'étaler comme des comédiennes en tournée. L'agioiagê, le chantage sont ici, comme à Paris, à l'ordre du jour.
Telles sont les premières observations que Proudhon note dans ses Carnets, à son arrivée à Bruxelles. Son séjour va se prolonger beaucoup plus longtemps qu'il ne le pensait au début, puisqu'il n'avait pas cru qu'il serait obligé à faire venir sa femme et ses enfants. Sa correspondance, pendant 6on séjour, surtout les lettres au citoyen Rolland, permettent dé suivre l'évolution dé ses pensées et de ses sentiments.
L'événement le plus important est la publication de La Guerre et la Paix qui paraîtra en mai 1861; il divise son séjour en deux périodes : avant et après cette publication : juililet 1858-mai 1861, août 1861-septembre 1862.
Pendant les premiers jours de son séjour en Belgique, Proudhon se donne entièrement et passionnément à la rédaction de son mémoire qui, le 2 août, est sous presse : c'est une brochure d'une valeur de deux cents pages, comme celles de La Justice, mais, écrit-il à Gouvemet : « ce sera beaucoup plus amusant à lire et beaucoup plus instructif ». « Il faut que j'aie lé diable au corps pour y tenir avec une surexcitation comme celle que j'éprouve. Pendant les dix premières semaines de mon séjour en Belgique, j'ai souffert d'une diarrhée continuelle... L'ennui, le travail, l'atmosphère, lourde et humide, un air sans oxygène, le faro (bière de ce pays), le mauvais régime, tout en était cause. Enfin, je suis parvenu à mettre ordre à tout cela. Quelques verres de bon vin, de bonne bière anglaise, d'excellents beefteaks et côtelettes dont j'ai trouvé l'adresse, la promenade au parc, quelques connaissances m'ont remis. J'ai toujours la cervelle légèrement prise, un peu de faiblesse dans la jambe et le pied gauches, et d 'engourdisse-
ment à la joué du même côté... Aussitôt que la lecture des épreuves ne me réclamera plus, j'irai un peu courir et tout sera dit. »
Proudhon craint que le gouvernement français exerce une pression sur le gouvernement belge et le force de déguerpir. Il se plaint dé la cherté de la vie, obligé qu'il est de dépenser pour son dîner trente-trois sous, ce qui l'amène à dépenser, rien que pour sa nourriture, trois francs par jour. Or, il n'y a pas lé quart des ouvriers belges qui gagnent trois francs par jour. Il ne songe guère à s'installer : « La viande coûte moins cher qu'à Paris; le logement nous reviendrait aussi à meilleur marché, mais nous ne serions pas aussi bien qu'à la rue d'Enfer. »
Entre temps, le 5 septembre, Proudhon est allé avec quelques amis visiter le champ de bataille de Waterloo « oii, écrit-il à Gouvernet. Napoléon P"" a été pris par Wellington dans un vrai traquenard, si bien pris que, jusqu'à sa mort, il né paraît pas avoir clairement compris les causes de sa défaite ».
Dans sa correspondance avec Maurice, Proudhon s'effraie de dévoir continuer, parmi ses ennuis actuels, à devenir à nouveau le débiteur de son ami Maurice, pour le compte de son frère, sans avoir pu encore se libérer de sa précédente dette.
En septembre, lorsque lé Mémoire est tiré, Proudhon est disposé à en tirer à Paris vingt mille, si le Ministre autorise son introduction en France.
Le Mémoire imprimé, Proudhon songe au pain quotidien. Il croit que le public qui lui est laissé suffira à l'occupation de 6a plume, c'est-à-dire à la dépense de son ménage. « Ce ne sera pas brillant, mais on joindra les deux bouts; et puisqu'il n'était p'I'ue possible à moi d'écrire en France, je me résignerai à cette publicité cosmopolite. » (13 septembre, au docteur Crétin.)
Mais Proudhon éprouve — en dépit de ses projets — dés moments de découragement, nous l'avons vu lorsque il écrit, îe 13 septembre, le même jour, à Charles Edmond : « J'ai bien travaillé, je me suis sacrifié, j'ai étudié tant que j'ai pu, et tout cela pour recueillir ce triste jugemen : Bon garçon, au fond, mais fou d'orgueil, et dangereux; gibier de Cayenné... »
Le 22 septembre 1858, Proudhon fait expédier à Paris, vingtcinq exemplaires dé son Mémoire et une lettre au ministre de l'Intérieur, pour le prévenir et lui en adresser un, le premier, et le second, au chef de la direction de la librairie. La semaine suivante, Proudhon parcourt à pied, en touriste, le sac sur le dos, les Ardennés. Cette excursion prolongée, lui rend dés forces et adoucit, dit-il, l'excitation de son cerveau.
36o PROUDHON
Au retour, le i®"" octobre, il apprend que son Mémoire était exclu dé France : « L'expulsion de mon Mémoire équivaut à l'exclusion de ma personne, à moins que je ne me décide à entrer, pour trois ans en prison. En un mot, c'est le bannissement... De quelque côté que je regarde, c'est sur Vétranger que je dois aujourd'hui faire fonds; ce qui veut dire que pour trouver des moyens d'existence, il faut que je commence par me dénationaliser. La belle perspective !... Allons, j'ai encore trois jours à marcher; à mardi prochain, les réflexions sérieuses... »
Proudhon avait espéré que le ministère de l'Intérieur laisserait introduire son Mémoire en France. Et l'interdiction lui avait causé une vive déception. Quelques jours après pourtant, il se félicite de l'accueil qu'il reçoit en Belgique. Les exilés se rapprochent de lui et 6on ami Madier-Montjau développe les principes de La Justice dans le cours de littérature qu'il donne à Anvers : « Vous voyez, écrit-il à Charles Beslay, que je n'ai pas lieu de me plaindre. Mais je sens que je deviens vieux pour les nouvelles affections et je ne puis oublier les anciennes ». En même temps, Proudhon annonce à Chaudey que sa femme et ses fîHes se disposent à venir le rejoindre.
En octobre, Proudhon publie trente colonnes sur la propriété littéraire — à la veille du Congrès — dans VOffice de Publicité. Il prend position contre le principe de la perpétuité du monopole des œuvres littéraires, principe soutenu par Lamartine.
Il y a là une question du plus haut intérêt : c'est la non-vénalité des choses de l'esprit et de la conscience. Sous ce rapport, lé monde de l'utile et celui du vrai, du juste, du beau, forment deux mondes séparés. Lés économistes ont tellement perdu le sens moral qu'ils ne comprennent pas cela. Ils ne voient pas que le beau, le juste, le vrai, forment la religion de l'avenir, que cette religion, aussi bien que le christianisme, qu'elle remplace, est sacrée et que si l'on accordait l'assimilation impliquée dans la thèse de la propriété littéraire, tout serait perdu. Ce serait la vénalité du droit, de la conscience, de l'âme, du moi, posée en principe.
Lé 27 octobre, dans l'attente de l'arrivée des siens, Proudhon écrit à Neveu, avec tristesse que « la séparation va se consommer, et toute la question est de savoir désormais combien elle durera. A cela, je réponds, très explicitement, qu'elle durera autant que Sa Majesté impériale et le régime dont Elle est le représentant et le soutien. Je suppose que, depuis mon départ, voufi avez passé plus d'une fois, rue d'Enfer, 83, et que, frappant à ma fenêtre
vous avez demandé de mes nouvelles et qu'on vous aura fait part de mes salutations générales et spéciales à tous les amis »,
Le ballot des vingt-cinq exemplaires du Mémoire est renvoyé à Bruxelles et mis à la disposition de Proudhon — et Proudhon adresse une plainte au Procureur impérial, qu'il fait insérer aussitôt dans les journaux. En même temps, de tous les exemplaires adressés à Paris par différentes voies, soit du Mémoire, soit des articles sur la propriété littéraire, soit à sa femme, soit à son éditeur, soit à ses amis, aucun n'est parvenu.
En apprenant que Montalembert, condamné à six mois de prison, vient d'être gracié à l'occasion de l'anniversaire du 2 décembre, Proudhon déclare à Charles Beslay :
J'avoue que si je devais recueillir un jour lé bénéfice de quelqu'amnistie, j'aimerais mieux qu'elle arrivât le 2 ncvembre {jour des Trépassés) que le 2 décembre. Mais l'amnistie, avec la grâce m* arrivât-elle, je suis décidé à ne rentrer à Paris qu'avec mon livre et la liberté de la pressé. Qu'irais-jè faire sans cela ? Servir dé compère à la réaction impériale ? Non, non, je suis à Bruxelles. J'y reste.
Et, le S décembre, au docteur Crétin, Proudhon répète : « Ne craignez pas que je retourne en, France, même gracié et amnistié avec remise de prison et d'amende, comme M, le comte de Montalembert. Je ne rentre qu'avec mon livre et la liberté dé la presse. Sinon, non. La Belgique et l'Europe me suffisent... Je pose donc la plume du tribun; je ne suis plus qu'un philosophe cosmopolite et un vulgarisateur. Je suis professeur de philosophie appliquée. Voilà mon titre ».
Le i*'" décembre 1858, Mme Proudhon et ses filles arrivent à Bruxelles, aves son pauvre mobilier qui sera complété, sur place, par quelques achats de meubles : « Tous mes bouquins, en tas, mes paperasses pêle-mêle; anarchie complète, j'ai de quoi être content... »
Au commencement de décembre 1858, que pense Proudhon de l'attitude de Napoléon III et de sa politique extérieure ? L'Empire, c'est la paix; on entend en effet les protestations de paix du Contitutionnel; mais, en même temps, circulent des rumeurs
belliqueuses Que croire ? Tandis que Paris est le siège « d'un congrès européen en permanence, on arme partout sur terre et sur mer ». Mais Proudhon pense que, en prononçant les mots L'Empire c'est la paix, Napoléon croyait mentir, mais il a dit « une vérité fatale qui le tue » : l'Empire est englué dane la paix; il n'y a qu'à entretenir la situation pour mener les choses à bien, c'est-à-dire pour débarrasser le monde de cette tradition soldatesque : « Si l'Empereur garde le statu quo, il finit par un acte additionnel; s'il fait la guerre, par un Waterloo, voilà pour le moment, le dilemme ». (A. Gouvernet, 9 décembre 1858.)
Je vais reprendre mon œuvre avec le même courage qu'auparavant, et même avec plus de certitude 'encore, écrit Proudhon à Maurice, bien qu'il se rende compte* que le marché français lui soit à peu près interdit 'et qu'il va lui falloir travailler à s'accréditer sur le marché étranger. (A Chaudey, 30 décembre 1858.)
En cette fin dé l'année 1858, Proudhon estimé que « la contrerévolution, ou pour mieux dire, la réaction au socialisme, n'a pas encore atteint son apogée en Europe; et, comme je découvre peu d'énergie dans la résistance, il est impossible de prévoir jusqu'où elle ira, et quand elle finira ».
La contre-révolution est si peu proche « dé finir » que tout au contraire elle se propose d'étendre son influence en profitant de toutes les occasions, et notamment des occasions de conflits armés.
Proudhon écrit à son avocat Chaudey que, son livre supprimé, lui-même révoqué en droit, ni absous, ni condamné, il n'entend pas rester en fait banni à perpétuité. Aussi, est-il prêt à prendre un passeport pour la France afin d'en finir « par un coup d'Etat judiciaire ».
La guerre est fatalement dans la doimée, dans la tendance, dans la fatalité de l'Empire. L'Empire et son personnel sont jugés en Europe. Aussi Proudhon réste-t-il optimiste pour ce qui est de là brève durée du régime impérial : « Si Napoléon va de l'avant, il rencontre l'Europe et se casse le nez; s'il recule et met les pouces, il est perdu devant l'armée et devant le peuple ». Proudhon espère que la guerre de Crimée doit avoir éclairé le monde.
Dans la lettré à Bouteville, se glisse, le 16 janvier 1859, une formule qui révèle que Proudhon devient de plus en plu6 conscient de ses propres raisons d'hostilité à la guerre et aux tendances et principes par lesquels l'Europe peut s'y laisser entrai-
ner : « A tous les points de vue, il est heureux que la guerre devienne impossible pour la France, et pour la civilisation, et pour la liberté ».
Voici donc les trois termes qui sont désormais associés dans la pensée dé Proudhon : la France, la civilisation et la liberté; termes auxquels il convient d'en ajouter un quatrième : la révolution.
Lé même jour, du reste, le 16 janvier 1859, Proudhon écrit à Charles Beslay : « Croit-on à la guerre en France ? Aurait-on le malheur d'y applaudir ?... La guerre d'Italie que préconisé la Presse est une blague saint-simonîènne et chauvîniquè — un coup de désespoir ».
Le lendemain, 17 janvier 1859, sa brochure sur les chemins de fer est sous presse : elle a pourtant son intérêt, surtout en ce moment où tout le monde parle de guerre : « On y voit à nu les causes secrètes qui y poussent le gouvernement français. Mais à ce que je découvre, la race des chauvins n'est pas morte, ni Ha bêtise des boutiquiers à bout. Comment ! Ils né craignent pas la guerre ! Ils ne voient pas que c'est la dernière ressource du régime, et que s'il ne cherche de l'occupation aux esprits, à l'armée, au pays, il est perdu ! L'aimable public, l'intelligente race que lés boutiquiers ! » « Il suffit de leur dire : nationalité italienne pour qu'ils s'émeuvent et consentent; allons, allons, puisqu'il le faut, sonnons le boute-selle. Massacrons les hommes, dépensons des milliards, et que tout finisse par un nouveau Waterloo ! Nous en serons pour un nouveau milliard, en sus dé nos propres frais; mais je m'en consolerai si la coalition a le bon esprit de raser nos forteresses, nos citadelles, nos remparts; d'emporter nos fusils et de nous défendre d'entretenir plus de dix mille hommes de gendarmerie pour faire la chasse aux malfaiteurs. Je me souviens d'avoir lu une petite comédie d'enfants où l'on voit un gamin querelleur à qui son père fut obligé dé rétirer l'épée qu'il lui avait donnée, lét de la remplacer par une plume de dindon, de peur d'accident. Nous méritons qu'on ne nous laisse que dés canons de bois et dés fusils de caoutchouc : des gens si sots ne doivent pas toucher aux armes. »
La guerre est donc probable, mais non pas fatale. Teille' est l'opinion que, le 22 janvier. Proudhon exprime à MM. Garniér frères, parce que la raison secrète de tout cela est que le régîmh n'est plus tenablè; qu'il faut sortir de l'impasse à tout prix paf la guerre, par la banqueroute ou par des coups d'Etat. Et le Carnet 11 confirme lés sentiments exprimés dans la cor-
respondance; le 12 janvier : « Le monde se traîne en attendant la déclaration de guerre... Il est visible à tous les yeux que la bande de chenapans qui règne en France, sous le nom de Napoléon, a besoin de faire diversion... » Et le 19 janvier 1859 : « La question de la guerre s'éclaire pour moi comme pour tout le monde. L'opinion universelle est que l'Empereur la cherche par le seul motif qu'il en a besoin. Cela ne l'empêchera pas de trouver de l'appui dans la masse des chauvins et des sots... » Le 20 janvier, Proudhon note le titre : l'Idée napoléonienne ou le Somnambulisme en politique.
L'Empereur cherche la guerre pour lé seul motif qu'il en a besoin. Cette formule résume à la fois la pensée et la crainte de Proudhon, et elle répond exactement à la réalité psychologique du moment. Le 22 janvier, du reste, Proudhon apprend à Gouvernet que la presse belge annonce une brochure : Comment les affaires vont en France et pourquoi nous aurons la guerre ?
Le 6 février, la lettre à Charles Beslay contient une critique du principe des nationalités qui est devenu le drapeau de Napoléon III, mais auquel les réfugiés de Bruxelles ne veulent pas qu'on touche : « Ils veulent bien combattre l'Empire, mais ils font toute réserve sur la question des nationalités. Moi je prouve que la question des nationalités telle qu'ils l'entendent est un faux principe, une fausse donnée, un anachronisme que je nie et mets en pièce ».
Le même jour, Proudhon écrit à Joseph Ferrari qu'il ne veut pas contrister, malgré lui, son grand cœur de patriote, mais qu'à aucun prix il ne veut laisser passer cette atroce mystification de Vindépendance italienne par une armée bonapartiste. Et ici encore apparaît sous la plume de Proudhon Vidée de la liberté et du droit dés gens. Proudhon reproche aux compatriotes de Joseph Ferrari de demander à grand cri la descente des Français « dût-il en coûter à la France dix ans de prolongation de cet ignoble régime ». Selon lui, le régime impérial ne peut durer qu'en trouvant de sanglantes diversions telles que la guerre.
Le 8 février 1859, Proudhon répète : « Il faut la guerre afin de sauver la dynastie bonapartiste ». Et le 11 mars: « Si le parti républicain avait eu gros comme un grain de sénevé d'intelligence, il aurait compris tout d'abord la situation et il aurait appuyé la paix : La paix, c'est la mort au despotisme ».
Proudhon garde une clairvoyance aiguë en dépit des épreuves qu'il traverse, épreuves physiques, matérielles et morales. Depuis une année, il ^st enguignonnc physiqucmtnt; de plus, il s'endette,
et pourtant il achève ainsi sa lettre à Boutteville : « Mais, encore une fois, j'ai l'âme plus dure que celle du diable et j'eepère. » Pourtant, la grande déception que lui a causée sa maladie est l'ajournement d'une brochure sur la situation actuelle : « J'examinais les affaires et la politique, je protestais contre la guerre... Pendant huit jours j'ai lutté contre le mal et soutenu le travail; la moitié de la brochure a été imprimée, le reste composé... Au dernier moment, j'ai donné l'ordre d'arrêter; c'est un sacrifice de deux à trois mille francs ».
Proudhon espère encore publier cette brochure avant de commencer le livre qu'il projette sur Voltaire. Et, en résumant ce que doit contenir la brochure, il donne comme une esquisse générale des sujets auxquels il consacrera l'ensemble de ses travaux de 1861 {La Guerre 'et la Paix), à 1863 {Le Principe jédératij) : Dans ma brochure, je voulais, une bonne fois, couler à fond ces fameux dadas de nationalités, de frontières naturelles, traités de 18 15 dont on nous fait, depuis trente ans, sans y rien comprendre, un point d'honneur... Tout est obscur aujourd'hui sur ces cho'ses... il faut apprendre enfin à ces gouvernements euxmêmes ce qu'ils ignorent : la philosophie de la guerre, le sens dès traités et la valeur de ce mot nationalité.
C'est ainsi que depuis un assez long temps, déjà — nous l'avons vu par la Correspondance — se forment les esquisses pour La Guerre, et la Paix, Les traités de 181 5 ont-ils cessé d'exister et Le Principe fédératif.
Proudhon est scandalisé par l'attitude des démocrates: « Vit-on jamais parti plus inepte que le nôtre ? Comment ! la majorité en France et en Europe se prononce contre la guerre; il semble en conséquence, que des gens qui se disent républicains (hommes de la chose publique), des démocrabes, des partisans du suffrage universel (du principe des majorités) vont se ranger du côté de l'opinion du plus grand nombre; point du tout : ils sont de l'avis du prince; ils soutiennent le despote!... Tout le monde, en France et en Europe, comprend que, dans la situation actuelle, la paix c'est la mort du despotisme ! Il semble que des républicains doivent donc, à tout prix, affirmer la paix. Point du tout, ils prêchent la guerre. On dit même qu'Emile Ollivier s'est monitré, dans le corps législatif, un de ses plus chauds partisans... » Voici comment Proudhon juge Emile Ollivier : « Je ne vous dis rien pour Emile Ollivier. Bornez-vous à lui rendre son bonjour; je désire ne pas m avancer avec lui. Il a de l'intelligence,
du talent. Je crains qu'il ne manque un peu d'autre chose que je prise plus que cela ».
Ainsi donc, Proudhon a supprimé une publication, à moitié imprimée et composée, parce que, malade, il sentait que tcut cela laissait à désirer, et qu'il a mieux aimé faire un sacrifice que de compromettre sur ime question brûlante son nom et ses idées.
Aujourd'hui, répète encore Proudhon, le 22 mars, on peut dire que la question d'Italie a tué l'empire au dehors dans l'opinion... On sépare la nation française de son gouvernement ; pour la première, tous les éloges, toutes Us marqués de sympathie; pour le second, un souverain mépris.
Proudhon vient pendant tout l'hiver de souffrir d'un catarrhe qui l'a tenu quinze jours sans sommeil, sans repos ni relâche, et dans l'impossibilité de se coucher; et c'est au commencement d'avril qu'il commencé à se remettre au travail. Proudhon n'avait jamais eu beaucoup de sympathie pour Blanqui — en trop de points se heurtaient leurs caractères — mais il était trop équitable pour ne pas estimer la pureté du grand révolutionnaire; aussi, dans le Carnet 11, à la date du 17 avril 1855, rencontrons-nous une protestation contre l'arrestation de Blanqui : « nouveau et horrible trait de l'esprit réactionnaire du Gouvernement français ».
Après avoir écrit que la guerre est impopulaire en France, mais que le gouvernement espère amener le pays à convenir que la guerre qu'il entreprend est juste, Proudhon ne s'étonne pas de la suite des événements, lorsqu'il apprend que les Autrichiens sont entrés dans le Piémont d'un côté, et les Français de l'autre. Le 27 avril, l'annonce de la guerre par les journaux suscite cette réflexion que Proudhon note aux Carnets : « Napoléon, c'est la contre-révolution. Que peut-il faire ? Rien, rien, rien ».
Et, sous une autre forme, Proudhon écrit le 8 mai : « Encore un milliard à inscrire sur le Grand-Livre, et cinquante mille ou cent mille hommes pour rien, rien, rien /... Tout ce que je déplore, c'est de voir la France tellement endoctrinée de vieilles nobleries jacobiniques et impérialistes, qu'il a presque suffi des mots de nationalité et autres pour la faire consentir à cette expédition absurde de laquelle nous ne pouvons sortir que les mains vides, comme nous avons fait en Crimée, ou ruinés de fond en comble si la guerre se généralise, comme en 1814 et 1815. »
Proudhon, qui s'est remis au travail, prépare la première des brochures de deux cents pages dont la série aura pour titre Philosophie populaire. Ce seront des développements sur toutes
sortes de sujets, écrits à bâtons rompus; les principes seuls serviront de ïien et formeront l'unité de l'ensemMe. Proudhon a « la besogné taJUée, des notes accumulées pour trente numéros ». Mais, parmi les travaux de Proudhon, le plus important est celui qu'en ce mois de mai 1859 il annonce à Chaudey : « Je termine un manuscrit qui pourra donner deux cents pages d'impression, format Charpentier. Lé sujet est La Guerre et la Paix. C'est une espèce d'étude historique sur la manière dont la civilisation, débutant par la guerre, tend à une pacification universelle. Je compte mettre sous presse avant la fin de la quinzaine et paraître courant juillet ». En fait, lies deux volumes de La Guerre et la Paix ne seront publiés que deux ans après et ils comprendront, non pas deux cents pages, mais, le premier quatre cent quatre pages, et le second quatre cent vingt-quatre, soit, ensemble, plus dé huit cents pages; mais 3e plus curieux n'est pas que Proudhon ait vu ainsi, pendant l'année suivante, son œuvre prendre des dimensions plus étendues, mais c'est l'illusion qu'il se fait et qu'il continuera à conserver jusqu'à la publication : « Il y a là des choses fort curieuses, quoique de simple bon sens ».
Le 12 mai, Proudhon inscrit dans ses Carnets une note qui donne un exemple à l'appui de l'idée générale exprimée dans la lettré à Bouteville du 16 janvier. Parmi les raisons pour lesquelles Proudhon souhaite que la guerre devienne impossible sont : la France, la civilisation et la liberté. Et, le 12 mai, il écrit dans les Carnets : « Le Piémont a mis un empressement singulier à saisir l'occasion de la guerre pour suspendre toutes lés libertés publiques... »
En même temps, Proudhon pense que la guerre d'Italie a si profondément ébranlé la position en Europe de Napoléon III que « tout est préparé pour une substitution ». On fait courir le bruit qu'au premier revers on escamote l'Empire, on proclame le comte de Paris... mais, ajoute-t-on : « Les républicains sont là et si les d'Orléans tirent les marrons du feu, ils ne les mangeront pas !... Voilà ce que j'entends; c'est digne de figurer à côté de ce que je lis. Quel fumier que cette génération au milieu dé laquelle nous avons l'honneur de vivre ! mais quelles belles fleurs il doit en sortir, si peu qu'il y tombe de bonne graine !... »
Le bilan de la guerre né peut être que négatif. Le 26 mai, à Gouvemet : « Quoi qu'il arrive des chances de combat, il est clair que même en étant victorieux, nous aurons dans trois mois, trois cent mille hommes hors de combat, cinq cents millions de dévorés, autant à emprunter, et pour quel résultat ?... Ce sera
une mystification pire que celle de Crimée... Les Autrichiens, à ce qu'on assure, ont été encore plus maltraités (que nous). Mais leurs morts ne font pas revivre les nôtres; leur argent perdu n'entre pas dans notre caisse et c'est ce qu'il y a de désastreux dans cette guerre qui laisse le vainqueur sans nulle compensation... »
En juin, comme « ks forces ont commencé à revenir, et, avec ks forces, les idées », Proudhon continue son travail; mais son manuscrit a pris un développement beaucoup plus vaste et il songe à diviser sa publication sur la question de paix, de guerre, de droit international : « je vous donnerai quelque chose de précis, de net, de fondé, en fait et en droit, et cela ouvrira aux esprits une nouvelle porte sur l'avenir ». C'est La Guerre et la Paix, déjà annoncée à Chaudey en mai. Et, dans cette lettre du 6 juin, Proudhon résume, au sujet de ce Hvre, ses intentions qui vont être si inexactement comprises. Afin d'éclairer son œuvre, il est utile d'exposer son dessein comme il conviendra d'entendre ses protestations en face des critiques. Voilà l'atmosphère dans laquelle l'œuvre a été voulue et écrite :
Ce qui se passe appelant mon intention sur la politique internationale, je me suis demandé tout d'abord ce qu'était cette politique, sur quoi elle était basée et j'ai trouvé que, ni en France, ni ailleurs, il n'y avait de principes. J'ai consulté le s auteurs, Grotius par exemple..., beaucoup d'érudition, de traditions, de coutumes; mais dé principes, néant... J'ai demandé à notre tradition révolutionnaire ce qu'elle savait ? Rien. Alors je me suis recueilli; j'ai lu des journaux, des brochures, dé l'histoire, etc.. J'ai repris mes formules, mes séries, mes catégories, et je suis arrivé à comprendre quelque chose. C'est de l'archi sens commun, et pourtant cela ne se trouve nulle part. Vous en aurez la primeur.
Ce qui est sûr, c'est que le gâchis est en Europe, et que la guerre d'Italie y met le comble (s juin). Et, le i" juillet (à Couve met) : Nous allons de victoire en victoire; mais loin que cela mê fasse revenir de mon dire, je m'y opiniâtre de plus en plus, et je demande toujours à quelle fin cette abominable fauc/iaison d'hommes. Il faut compter au moins cinquante milk hommes tués, blessés ou manquants à Solférino, pour les deux armées... C'est épouvantable.
Le même jour, aux Garnier frères, il répète : « Nous allons de victoire en victoire. Mais cette chance heureuse ne me réconcilie point avec la guerre ».
La victoire de Solférino donnait raison au dégoût de Prou-
dhon pour la guerre : après douze heures de lutte entre les deux armées, le champ de bataille était devenu un charnier et la description qui en était donnée par les correspondants de presse avait provoqué une très vive émotion. Et, à la suite des préliminaires de Villafranca, Proudhon, en écrivant à Charles Beslay (le 26 juil' let), conclut ainsi ses réflexions sur l'armistice : « Napoléon. III^ continuateur de son oncle et du système conservateur de Louis- Philippe, ne pouvait pas révolutionner l'Italie; il ne pouvait pas, même, avec des victoires, obtenir l'entière évacuation de l'Italie, par les Autrichiens, parce qu'il aurait fallu les. poursuivre chez eux, toucher à la terre fédérale, ce qui lui mettait l'Allemagne sur les bras. La France avait réveillé en Allemagne les passions nationales et elle était menacée d'une seconde guerre sur le Rhin. Napoléon III ne pouvait pas toucher à la papauté, enfin, ce qui lui aurait enlevé le plus net de ses partisans. Joignez à tout cela que la guerre a dû lui paraître trop meurtrière et ses lauriers trop chers. Bref, il a offert la paix, ce qui signifie qu'il en avait besoin, autant au moins que son frère impérial, François-Joseph ».
Proudhon, en juillet 1859, a donc vu, avec netteté, les raisons pour lesquelles Napoléon a eu besoin de la paix, comme il avait aperçu les motifs expliquant pourquoi l'empereur avait eu besoin de la guerre : « Si Napoléon III avait voulu pousser la guerre à fond, il allait avoir toute l'Allemagne sur les bras »; et c'est au reste ce que Proudhon avait écrit à Gouvernet, dès le 5 décembre 1858, en lui disant : « On arme partout, sur mer et sur terrej toute l'Allemagne, Prusse, Autriche et Confédération germanique est unie... Au point de vue politique. Napoléon ne peut pas et ne veut pas révolutionner l'Italie, il ne peut pas détruire l'Eglise, le catholicisme, la papauté, les princes légitimes... Au point de vue de l'histoire, il est le continuateur, à la fois- de la réaction de son oncle contre la République et de la politique conservatrice et bourgeoise de Louis-Philippe... Toute cette campagne aura été un crime; mais faites comprendre cela aux chauvins ! » (20 juillet, à Gouvernet.)
Le 20 juillet 1859, dans la lettre qu'il adresse à Charles Beslay, Proudhon parle de son séjour en Belgique et il se demande quand il rentrera en France : « En supposant ma contumace purgée, reste la loi de sûreté générale, que je n'affronterai pas. J'y suis bien décidé, je ne rentrerai en France qu'avec la liberté. Aussi, comme je ne veux pas traîner avec moi des victimes, je songe aux moyens à prendre pour établir ma femme et mes enfants à Paris, quitte à recevoir de temps en temps leur visite. Ma
femme s'acclimate difficilement à l'étranger; elle n'a pas, comme elle me le dit fort bien, la ressource des idées. Quant à mes filles, je craindrais que leur éducation et leur apprentissage ne souffre de leur séjour. » ,
Dans les Carnets du 20 juillet :
L'impression causée par la paix de Villajranca se produit de tous côtés. La déception en Italie et en France est énorme. Il était i>emps qu'elle arrivât peur diminuer l'effet des victoires... L'enthousiasme de Solférino, Magenta, a été ridicule à voir; sans moyen d'appréciation, sans prévoyance, sans connaissance détaillée des faits, on applaudit comme à une nouvelle campagne de Marengo... Lés républicains ont fait comme tout le monde... Le Journal des Débats, plus satisfait encore d'une paix qui écrase la Révolution qu'il ne l'avait été dés victoires, prend la défense du gouvernement impérial, comme la presse anglaise. Les deux empereurs catholiques, comme dit Veuillot, ont reconnu la solidarité de leurs intérêts et l'ont scellée par une paix qui rive l'Italie à la papauté et à l'Empire. Actuellement, la réconciliation de l'Autriche avec la Russie est inévitable. La nouvelle Sainte Alliance est formée, dirigée à la fois contre le protestantisme et la Révolution. Tout le monde s'attend à voir bientôt le conflit éclater entre la France et l'Angleterre, alliée de la Prusse.
Ce sont les événements extérieurs qui ont amené Proudhon à écrire La Guerre et la Paix. Sa correspondance et ses réactions à ce sujet ont été examinées dans le détail depuis les incidents qui ont précédé la guerre de Crimée et depuis ceux qui ont précédé la guerre d'Italie, et l'ont accompagnée, c'est-à-dire de l'automne 1853 à l'été 1859. Si d'aussi nombreuses citations ont été détachées des lettre» et des Carnets, c'est dans une double intention. Grâce à ces citations, il était d'abord nécessaire de définir l'attitude d'esprit de Proudhon à l'égard de la guerre en général et à l'égard de la guerre de Crimée et de la guerre d'Italie. L'examen des textes a montré à la fois 'la constance de cette pensée et la précision avec laquelle se formulaient les raisons de son hostihté à la guerre, de sa critique de la politique extérieure
de Napoléon III. Pour le pays qui s'y laissé entraîner ou qui en prend l'initiative, la guerre, au xix^ siècle, a pour luiique résultat des sacrifices humains et des pertes financières et économiques qui l'affaiblissent, qu'il soit victorieux ou vaincu, peu importe. Plus particulièrement la politique extérieure de Napoléon III a été néfaste pour la France; la guerre de Crimée et la guerre d'Italie, depuis six aimées, hantent la pensée de Proudhon et ont suscité ses réflexions lorsqu'il écrit La Guerre et la Paix. Ce sont elles qui ont détourné Proudhon de son indifférence, en matière de politique étrangère, et l'ont amené à s'intéresser à la structure de l'Europe. Car ces guerres n'ont pas eu seulement des effets malheureux au seul point de vue de la France; mais, si l'on considère la structure de l'Europe, elles tendent à détruire une chose fragile et précieuse, l'équihbre sur lequel reposent la paix et la civilisation européenne.
Proudhon va écrire dans La Guerre et la Paix que « les traités de 181 5, amenés par de longues guerres, ont été justement inspirés par l'idée de l'équilibre entre les puissances, telle que toute suprématie politique, tout protectorat et conséquemment toute guerre d'ambition et de conquêtes soient rendus impossibles... Le mouvement de 18 14-18 15, continuant le mouvement de 1789 et amenant celui de 183 0-1848, a produit tout ce que nous voyons : les guerres qui se sont faites depuis dix ans n'y ont rien apporté de fondamental, ni même d'utile. Tout ce qu'ont valu à la civilisation, à l'équilibre européen, au progrès du droit, les campagnes de Crimée et de Lombardie, pouvait être obtenu sans frais... »
Ces textes sont essentiels, si l'on veut comprendre et juger les idées de La Guerre et la Paix, dans 'leur inspiration. Et, parmi les conclusions de La Guerre et la Paix, celle-ci : « Les traités de 181 5 ont créé en Europe un ordre de choses nouveau, indestructible, que le temps et l'expérience peuvent apprendre à perfectionner, mais auquel on ne pourrait porter atteinte qu'au détriment des peuples et de la civilisation ».
Au détriment des peuples et de la civilisation; aux yeux de Proudhon, cet équilibre européen, si lentement et difficilement conquis est la condition de la civilisation et de la paix des peuples — et celle-ci, elle-même, est la condition de la Révolution et de la liberté.
Il y a donc dans l'esprit de Proudhon un lien d'interdépendance entre ces trois termes : paix fondée sur l'équilibre européen, civilisation et révolution. On comprend l'indignation que suscitent
chez Proudhon les démocrates, lorsqu'ils applaudissent la politique extérieure de Napoléon III et le principe des nationalités menaçant pour la paix européenne. On imagine l'ironie avec laquelle il accueille les déclarations de ces démocrateis « qui ont cru devoir remercier le gouvernement impérial d'avoir déchiré les traités de 1815 ».
Rappelons ici le passage de la lettre du 14 mars 1859 à Gustave Chaudey : « Tout le monde en France et en Europe, comprend que dans la situation actuelle, la paix, c'est la mort du despotisme ! Il semble que des républicains doivent donc à tout prix, affirmer la paix. Point du tout : ils prêchent la guerre. »
Et c'est au nom de principes idéologiques que ces républicains démocrates applaudissent à la politique de l'Empereur : quelle ironie ! « Aujourd'hui, qu'y a-t-il ? Quelle question défiiiie ? Quel fait nouveau ? Quel principe, hormis ce qu'on a appelé en 1848, socialisme... On parle de nationalités, mais l'histoire du monde n'est que le tableau des nationalités qui s'entredétruîsent et s'absorbent; on parle de frontières naturelles, mais quand on regarde de près, on n'en trouve pas; on parle enfin des traités de 181 5, mais ces traités ne sont que la conclusion légitime de la lutte des nations contre le despotisme impérial... » (Lettre à Mathey, du 11 avril 1859.)
Et le 8 mai : « Tout ce que je déplore, c'est de voir la France tellement endoctrinée de vieilles hâbleries jacobiniques et impérialistes, qu'il a presque suffi des mots nationalités et autres pour la faire consentir à cette expédition absurde... »
Proudhon (26 mai, à Gouvernet) pense que la politique extérieure de Napoléon III, soutenue par des républicains démocrates, l'a conduit à une entreprise, la guerre d'Italie, où il n'y a « ni raison, ni politique, ni à-propos, ni but : c'est en effet de vieilles blagues en circulation sur les nationalités, les frontières naturelles, les traités de 18 15, auxquelles il faut joindre la fantaisie de Napoléon de faire campagne et de gagner bataille, plus encore le besoin qu'éprouve le gouvernement de distraire les esprits et d'allonger la courroie ». A cette politique folle, à cette entreprise « absurde », Proudhon oppose (le 14 mars, à Gustave Chaudey) une politique fondée sur la raison et sur l'histoire, une politique qui sauve la paix et garantisse les conquêtes faites, à la suite des longues heures du pasfié, depuis les traités de 1815 et les quelques garanties constitutionnelles qu'ils ont apportées : « Tant sur la question du système constitutionnel que sur celle de la politique internationale, il faut faire prendre aujourd'hui
une bonne position à la démocratie française; il faut montrer aux gouvernements étrangers que les principes de la Révolution dûment compris, leur offrent mille fois plus de sécurité que le vague des idées conservatrices et monarchiques... ».
// faut sauver la paix si l'on veut assurer les libertés politiques conditiom, du progrès de la Révolution : telles sont les conclusions que Proudhon donnera à La Guerre et la Paix dont la première esquisse est prête au printemps de 1859 et que, pendant deux années, Proudhon va considérablement développer, puisque le livre paraîtra en mai 1861 et aura deux volumes.
Les libertés publiques ? « En résumé, écrira-t-il dans ces conclusions, s'agit-il de droit et de libertés politiques ? Suivons le mouvement de 1814 à 1815 interprété par 1830... Nous n'avons pas à nous écarter de cette route. Existe-t-il une révolution plus radicale ? C'est la pensée de 48 : la nationalité, pas plus que la guerre, n'y sert à rien. Les nationalités doivent aller s'effaçant de plus en plus par la constitution économique, la décentralisation des Etats, le croisement des races et la perméabilité des continents. »
Se tournant vers les républicains démocrates, dans ces conclusions de La Guerre et la Paix, Proudhon leur dira : « Que la démocratie française, au lieu de ressasser de vieilles formules, de vieilles idées, de vieux paradoxes, au lieu de poursuivre des utopies surannées et de rallumer des. passions éteintes, se mette à l'unisson des événements; et elle se convaincra que la guerre n'a plus la moindre raison de se faire; que, provoquée par des préjugés, des chicanes rétrospectives^ elle n'aurait rien d'organiquie, de civilisateur, de libéral ».
Enfin — toujours dans 'les conclusions de La Guerre et la Paix — Proudhon s'adressera à la France, afin de lui montrer le rôle qu'il lui sera donné de jouer si elle comprend la grandeur de son destin : « La France tient entre ses mains la paix et la guerre... Ce que la France aura décidé arrivera. L'évolution guerrière est à sa fin. Cela résulte de toutes, nos recherches. Voulonsnous la recommencer, cette évolution ? D'après les principes que nous avons successivement posés, l'analyse que nous avons faite des motifs et des causes, la situation à laquelle l'Europe est parvenue, il n'existe pas à cette heure un seul cas rationnel de guerre. La politique de guerre est épuisée... Mais tout peut servir de prétexte. Quel choisissons-nous ?.., Allons-nous reprendre 1848 ou continuer 1859 ? Je pose la question à la fois aux républicains de février et aux conservateurs d'abord ralliés à
la République, Quand la France, toute-puissante par la pensée et par l'exemple, ne tire plus de fruit de ses victoires, renoncerionsnous à la pensée pour courir aux armes ? »
Que choisissons-nous ? Reprendre 1848 ou continuer 1859 ? Renoncêrons-nous à la pensée pour recourir aux armes ?... L'humanité ne veut plus la guerre,,. Telle est la question que pose Proudhon aux dernières lignes des conclusions de La Guerre et la Paix.
Proudhon a choisi la paix parce que celle-ci est la condition de la civilisation, de la Révolution, et dé la liberté; l'inspiration de La Guerre 'et la Paix, tout entière sort de cette pensée, tout nous le prouve, la correspondance comme les Carnets pendant les six années qui précèdent et qui accompagnent la rédaction dé La Guerre et la Paix.
Les intentions personnelles de Proudhon ont été éclairées, par la Correspondance çt les Carnets, d'une si vive lumière qu'il semble qu'aucun doute, qu'aucune hésitation ne puissent s'insinuer dans l'esprit du lecteur.
Le choix de Proudhon est net: son idée claire; son inspiration certaine; pourtant. La Guerre et la Paix a été, aussitôt, auprès de ses amis, et elle tst restée, auprès de certains, un objet dé scandale.
Il ne faut pas craindre de le dire. Lés erreurs suscitées par l'interprétation de La Guerre et la Paix viennent de cette légèreté paresseuse qui se satisfait d'effleurer une oeuvre et ne cherche pas à en pénétrer la signification profonde. Elles viennent de la malignité et des passions partisanes. Enfin, une personnalité aussi entière que ceille de Proudhon est de nature à soulever des antipathies instinctives et créatrices de partialité.
Si l'on veut comprendre d'une façon plus précisé les raisons de ces interprétations tendancieuses, il suffira de dire, pour les expliquer, la cause de tout le malentendu suscité par La Guerre et la Paix.
On a dissocié ce livre d'un ensemble d'œuvres dont il fait partie intégrante. Les lecteurs n'ont pas pris la peine de recomposer les fragments morcelés d'un tout dont le premier volume est La Justice dans la Révolution et dans l'Eglise, le second, La Guerre
et la Paix et le troisième, la série d'ouvrages sur L'Unité en Italie, Lès Traités de 1815 et Le Principe fédératif.
En outre, il est indispensable de situer cet ensemble de livrés qui paraissent entre La Justice et La Capacité politique, c'est-àdire entre 1856, année où Proudhon commence La Justice, et
Rappelons que l'évolution de Proudhon — car il y a eu évolution de sa pensée — comprend trois époques : celle de 1838 à 1848, celle dé 1848 à 1855, celle enfin, dé 1856 à 1864, époque à laquelle appartient La Guerre et la Paix.
Rapprochons, d'abord La Guerre et la Paix de La Justice. Entre ces deux livres, il y a un lien étroit que soulignent et la deuxième édition de La Justice parue en octobre 1860, et des passages entiers de La Guerre et la Paix, parue en mai 1861.
La justice est le principe et la fin de la société, elle est la hase et le pivot dé toute croyance..., elle est pour Vhumanité force motrice et causé finale... La justice est en l'individu, à la fois réalité et pensée souveraines... Toutes ces définitions de la justice sont empruntées au texte même dé La Guerre et la Paix.
Pour Proudhon. la guerre est un fait beaucoup plus psychologique que politique et matériel. C'est dans la conscience que l'on doit étudier ce fait de l'âme humaine si l'on veut y comprendre quelque chose. Etudiée sous cet angle et avec cette méthode psychologiques, l'histoire de la guerre donné un grand enseignement : l'immanence et la réalité de la justice.
Or, que nous apprend l'histoire de la guerre ? Proudhon, au cours de 1860, a préparé une deuxième édition de La Justice, laquelle était complétée par dés Nouvelles de la Révolution, parues en fascicules. Or, la quatrième étude sur VEtat et la cinquième étude sur VEducation sont intéressantes, si on rapproché des idées de La Guerre et la Paix les Nouvelles de la Révolution (2® volume de La Justice dan=; les œuvres complètes, avec des notes de C. Bougie et J.-L. Puech. p. 313 et p. 459).
Dans les premières Nouvelles de la Révolution jointes à la quatrième étude, Des causées de l'agitation contemporaine, Proudhon écrit ceci : « Le congrès de Vienne avait été chargé, après défaite dé Napoléon, de régler le droit public de l'Europe. Les idées étaient dans l'air: il était impossible à la diplomatie... de s'y soustraire. Deux grands principes, plutôt impliqués qu'exprimés, forment la base de la pacification dé 181 5 : pour les puissances, l'obligation de garder entre elles un certain équilibre; pour les peuples, la promesse, l'espoir de constitutions. Ces deux prin-
cipes en entraînaient d'autres, soit comme corollaires ou conséquences, soit à titre de voies et moyens.
« Quelle serait, par exemple, la règle à suivre pour la délimitation des Etats ? Quelle part à faire à la nationalité, à la géographie, à la tradition, aux nécessités présentes ? Un Etat donné ne reste pas immobile... Quelles ont été les prévisions du Congrès (de Vienne) ? Une atteinte grave fest portée par l'une des. puissances à l'équilibre, à la sécurité de l'Europe. D'où viendra la répression ? Comment s'organisera-t-elle ?.,. Quoi enfin, si une nation est en désaccord avec son gouvernement ?... S'il y a révolution ?... On évitera de trop parler, de trop prévoir, de trop définir... Tels quels cependant, les traités de 1815 étaient l'ébauche de la constitution de l'Europe. »
Ainsi, les traités de 181 5 apparaissent à Proudhon, non pas seulement comme l'esquisse d'une recherche d'un équilibre encore instable, mais comme Vébauche de la constitution de l'Europe, l'amorce d'une lointaine fédération européenne : « C'était, pour les peuples, le seul gage de leurs libertés; pour les intérêts., l'unique garantie de sécurité et d'ordre ». Et dans la Sainte Alliance proposée l'année suivante à la signature des puissances, Proudhon voit un curieux paradoxe, un traité dont l'objet était de créer entre elles une mutuelle garantie; d'inaugurer dans la politique internationale l'ère des principes — « ce qui n'était rien de moins qu'un serment à la Révolution, en présence de la Sainte Trinité... ».
Les Nouvelles dé la Révolution qui complètent la cinquième étude sur l'éducation ont pour titre : Des causes de l'histoire et de l'enseignement mutuel dés peuples. Pendant trois siècles, la Révolution française était préparée par le travail incessant de la philosophie, de la littérature, des sciences, et par l'éclosion des idées économiques. L'idée de 1789 était universelle, impersonnelle. C'est pour cela qu'elle a envahi l'Europe. La France de 1789 fut pendant quinze ans l'organe principal du mouvement. Ses guerres étaient des guerres de propagande... Les peuples accueillaient la Révolution... En défendant la Révolution, la France était le moniteur du progrès : « Avec l'Empire, la situation fut changée; à la place de l'idée, il y eut un homme. Aussitôt, tout redevient hos'tile; après avoir longtemps fou^lé les nations, la France impériale est deux fois envahie, et, pour unique châtiment, pour garantie de paix envers l'Europe coalisée, invitée à rétablir chez elle le gouvernement représentatif, œuvre principale d^^ la Révolution ». « Les alliés auraient pu démembrer la France : ils se contentèrent de faire ce que fit, en 1688, Guillaume
d'Orange pour l'Angleterre. En agissant ainsi, la coalition alliée obéissait à un principe, au principe de l'équilibre européen ».
Ainsi, avec de plus en plus de netteté, voit-on se dessiner dans les Nouvelles de la Révolution les idées qui vont inspirer Proudhon, non seulement dans La Guerre et la Paix, mais dans les trois autres livres qui forment avec cette œuvre un tout. Les Nouvelles de la Révolution, écrites en 1860, sont intercalées dans la deuxième édition de La Justice (octobre 1860). Première édition de La Justice et Nouvelles de la Révolution précisent le sens de La Guerre et la Paix.
La Guerre et la Paix, qui paraît dix ans après, doit être rapprochée de Vidée générale de la Révolution au xix<= siècle : Y a-t-il ou non contradiction entre le Proudhon de 1851 et le Proudhon de 1861 ?
« Plus d'antagonisme et plus de guerre », disait en 1851 l'épilogue de Vidée générale. Et, dans La Guerre et la Paix, Proudhon affirme qu'il existe un droit réel, positif, incontestable de la force :
Le droit le plus anciennement reconnu dans l'histoire. : la guerre, est un fait divin... la guerre est une révélation dé la justice et de l'idéal; la guerre est la discipline dé l'humanité.
La guerre est « indispensable au développement moral de l'humanité; elle donne le relief à notre vertu et l'empire aux plus dignes... La guerre est la première institution du groupe primitif: supprimer la guerre serait détruire l'esprit guerrier ». Or « l'hom.me de guerre est plus grand que nature : il se sent plus digne, plus fier, plus sensible à l'honneur, plus capable de vertu et de dévouement ».
On imagine avec quelle délectation perfide les doctrinaires de la réaction ont cueilli, à travers les œuvres de Proudhon, ces formules déconcertantes. Habiles à tailler dans la riche étoffe proudhonienne, avec ces coupes rapiécées, ils fabriquaient et faisaient endosser à Proudhon un manteau d'Arlequin. Celui-ci n'avait plus rien ni de la forme ni de la couleur ni de la pensée proudhonrennes. Mais l'important était de faire servir à leurs desseins un des plus authentiques révolutionnaires. Selon eux, en 1861, Proudhon se serait repenti : il aurait contredit ks idées de La
Justice dans la Révolution et dans l'Eglise, publiées trois ans auparavant ! Ces deux œuvres dresseraient l'un contre l'autre deux Proudhon entre lesquels il faut choisir. Ces ingénieux artificiers de la contre-révolution prétendaient même retrouver, parmi les écrits antérieurs, des morceaux qui présageaient déjà La Guerre et la Paix. Tel, par 'exemple, ce passage d'un article paru dans La Voix du Peuple, le 8 janvier 1850 :
Depuis trente ou quarante mille ans, nous nous dévorons les uns les autres... Non, il n'est pas vrai que la liberté luise pour tout le monde; la justice n'est qu'un rayon échappé du monde intelligible; l'union et la paix, parmi lès hommes, une illusion des honnêtes gens. L'homme est, avant tciit, un animal guerrier : c'est par la guerre qu'il se manifeste dans la sublimité dé sa nature, c'est la guerre seule qui fait les héros et les démi-dieux...
Et, dans le même article, il ajoutait :
// faut reconnaître que, jusqu'ici, le consentement universel a parlé pour eux (ceux qui pensent que la vie collective résulte d'une exploitation réciproque) ; la nature entière leur rend témoignage. Sur la question révolutionnaire, catégoriquement posée depuis février (1848), je voyais d'un côté la raison philosophique dire : oui; de l'autre, la pratique po-bnlaire dire : non.
Mais, si l'on poursuit la lecture de cet article jusqu'à sa conclusion, on s'aperçoit qu'après avoir nettement posé les raisons de son doute, Proudhon répondait aussi nettement à celui-ci :
Je suis partisan de la liberté et de l'égalité... Mais, je n'entends pas affirmer pour cela d'une façon absolue que ce soient choses providentiellement et naturellement bonnes, utiles, morales, conformés à l'harmonie des mondes et à notre destinée ultérieure. Si le développement historiaue nous y pousse, le sentiment universel y répugne. Il y a des raisonnements invincibles pour, et une tradition immémoriale contre. Mais la Révolution, qui est aussi de la destinée, nous a dît, nous plaçant au bord du fossé : ou vous sauterez, ou vous rétrograderez. Or, nous avons appris, par les ruines de vingt sociétés éteintes, quel sort attend les Peuples rétrogrades. Nous ignorons où peut nous conduire le dédain de nos routines. En avant donc : à la vie ou à la mort, marchons...
Qu'apprend l'histoire de la guerre ?
L'histoire de la guerre apprend aux hommes que la guerre est irréformablë — il n'y a plu- de place que pour ses horreurs et pour ses vices. Aussi. Proudhon pensë-t-il que « l'évolution guerrière est à sa fin; cela résulte de toutes nos recherches.», écrit-iî dans La Guerre et la Paix.
... D'après les principes que nous avons successivement posés, l'analysé que nous avons faite des motifs et des causes, la situation à laquelle l'Europe est parvenue, il n'existe pas à cette heure un seul cas rationnel de guerre. La politique de guerre est épuisée et nous savons à quoi nous en tenir sur la question économique...
Quant à la manière dont se produit la justice économique, en d'autres fermées la juste répartition des services et dés produits, la guerre nous l'a apprise. C'est toujours la lutté et la concurrence des forcés, non plus lutte sanglante, mais lutte du travail et de l'industrie, d'après le principe que, comme le héros se fait connaître aux coups, l'ouvrier se juge à l'œuvre. (Conclusions, p. 498-508.)
Les tout derniers mots des conclusions, dans La Guerre et la Paix sont : L'Humanité ne veut plus la guerre, comment disparaîtra la guerre ?■ Dans la réponse donnée par Proudhon à cette question, se retrouvent et sa philosophie de l'histoire, dans la mesure où Proudhon est arrivé à fixer celle-ci, et les fondements psychologiques donnés par lui au oroblème de la conscience, de la justice et de la sanction morale. La réponse de Proudhon est celle-ci : « De même que la religion, dé même que la justice, de même que le travail, la poésie, l'art, la guerre a été une manifestation de la conscience universelle, la paix ne peut être qu'une manifestation de la conscience universelle. »
Seulement, si cette réponse laisse l'esprit ainsi insatisfait, Proudhon apporte plus de précision dans les conclusions qu'il dégage des éléments que l'analyse spectrale de la guerre a présentés à son observation.
Ces conclusions plus nettes ont trait d'abord à l'éducation de l'homme, à la formation du citoyen et à l'utilisation qui peut être faite à ce point de vue d^es vertus guerrières. C'est là un point de départ qui permet à Proudhon de définir et de développer une philosophie et une morale sociales fondées sur la mystique du travail.
De tous lés éléments que l'analyse historique de la guerre a présentés à sa méditation. Proudhon ne retient que l'émulation héroïque : « H faut reconnaître que lé travail fournira à l'antagonisme un champ d'ooération autrement vaste et fécond que la guerre... L'empire au plus vaillant, a dit la guerre. Soit, répondent le travail, l'industrie, l'économie. De quoi se composé la vaillance de l'homme, d'une nation ? »
« N'est-ce pas de son génie ? de son caractère, dé sa conscience acquise, dé son industrie, de son travail, de sa richesse, de
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sa sobriété, de sa liberté, de son dévouement patriotique ? Luttons donc; nous n'avons que faire de nous attaquer à la baïonnette et de nous tirer des coups de fusil... L'humanité travailleuse est seule capable d'en finir avec la guerre, en créant l'équilibre économique, ce qui suppose une révolution radicale dans les idées et dans les mœurs ». Cette expression rencontrée déjà à propos de La Justice, marque nettement les liens étroits qui rattachent le livre de La Justice à ceux qui l'ont suivi et notamment à La Guerre et la Paix. Encore ici il tie faut pas craindre de répéter que les œuvres de 1856 à 1864 ont leur source dans La Justice et forment un tout.
Proudhon a constaté que l'histoire de « l'humanité «st une suite de guerres et d'exploitations ». Il veut rester un réaliste. Alors, il se tourne vers la seule issue : utiliser cet instinct guerrier, qui est dans la nature de l'homme, le faire dévier de la guerre vers la concurrence et l'émulation. Proudhon n'a pas l'illusion qu'on peut détruire des instincts « immémoriaux et irréductibles », mais il pense qu'on peut 'les transposer, les transfigurer, et les faire servir à une rénovation de l'humanité. Il faut •transfuser l'esprit guerrier et le droit héroïque dans le travail et dans toutes les formes de l'activité créatrice de l'individu, de la société et de l'Etat : « Afin de produire, dit-îl, des héros, des hommee forts, des aristocrates, doués du sens belliqueux et du goût du risque... »
Le problème pratique qui se pose est donc de transposer la valeur créatrioe de la guerre sur un autre plan :
L'héroïsme doit céder la place à l'industrie; le travail offre à l'antagonisme un plan d'opérations bien autrement vaste et fécond que la guerre...
Georges-Guy Grand a raison lorsqu'il dit qu'« il n'y a pas désaccord, mais continuité réelle entre La Justice et La Guerre et la Paix ».
Déjà, dans La Justice, Proudhon avait touché au problème de la guerre et annoncé le livre de 1861. Lorsqu'il parle de droit de la guerre, « bien que ces mots semblent rugir de se voir accouplés », il s'écrie : « Désormais, le règne de la guerre est fini », l'humanité ne veut plus la guerre, maie la science, l'économie, le contrat et le droit :
C'est toujours la lutte ou la concurrence des forces, non plus lutte armée et sanglante, mais lutté de travail et d'industrie. Ces autres combats n'-exigent pas moins de résolution, de dévouement, dé mépris de la mort et des voluptés...
Marchons, du droit de la Force au droit du Travail et de l'abso'laitismè au contrat. Et, en effet, la guerre seule peut garder l'humanité dans une lutte sans trêve, dans un état de tension constante.
Proudhon veut une paix qui fassie de chaque citoyen un héros, et de chaque nation une fédération d'aristocrates. Proudhon croit à l'aristocratie des obscurs.
Une société fondée sur le droit économique — une pa'x qui ne soit pas veule, amollie ou ensommeillée, qui n'ait pas chance de conduire cette société à la décadence; une paix galvanisée « grâce à une concurrence belliqueuse dont les victoires soient productrices », non d'exploitation et d'oppression, mais productrices de droit, de conquêtes sur la nature et d'exaltation créatrice. . L'existence qu'enfant Proudhon a menée, son amour pour la campagne et pour l'indépendance du paysan, l'exercice du métier de correcteur-compositeur, voire même ses fonctions de commis batelier, ses voyages sur le Dragon, parmi les mariniers, toutes ses expériences s'unissent pour composer en soni imagination un nouveau type d'homme qu'Edouard Berth appelle le travailleur social dont les représentants les plue élevés posséderaient des vertus héroïques.
La transfiguration s'étend également et au travail lui-même, et à l'atmosphère de l'atelier où les individus sont aptes, à travailler sous le stimulant de trois vertus : l'enthousiasme de l'artisan-artiste — l'émulation du membre d'une équipe — l'orgueil de la production qui anime lé paysan propriétaire :
Je ne connais pas de plus grand plaisir,, me disait un paysan philosophe, que de labourer; quand je viré mes sillons, il me semble quie' je suis roi, car cultiver la terré est par excellence la fonction de l'homme, dé même que soigner le ménage est ce qui sied le mieux à la femme...
Proudhon ne s'est jamais laissé gagner par la séduction que sur certains esprits exerce l'idée du travail attrayant; tout au contraire, Proudhon savait que dangereuse pouvait être une facilité amollissante et qui déprime. Proudhon savait que le travail était un complexe de peine et de joie et qu'au commencement de toute œuvre il y a un effort.
Aussi, tient-il à distinguer nettement du travail attrayant cet amour du métier et cette joie intime et profonde qu'on goûte à l'exercice d'un métier, à la tension d'un effort.
Ce n'est pas ici eut attrait passionnel qui devait, selon Fourier, jaillir comme un feu d'artifice, du milieu de séries dé groupes con-
trastés, dés intrigues de la cabaliste et des évolutions de la papillonne. "
Rappelons l'analyse de Proudhon citée plus haut : C'est une volupté intime à laquelle le recueillement de la solitude n'est pas moins favorable que les excitations de l'atelier et résultant pour l'homme de travail du plein exercice' de ses facultés : force de corps, adresse des mains, prestesse de l'esprit, puissance de l'idée, orgueil de l'âme par le sentiment de la difficulté vaincue, dé la nature asservie, de la science acquise, de l'indépendance assurée; communion avec le genre humain par lé souvenir des anciennes luttes, la solidarité de l'œuvre et la participation égalé au bien-être.
Tel qu'il apparaît à Proudhon, le travailleur social présentera une figure complexe. Il liera entre eux producteur, citoyen, père de famille et l'honnête homme dont la culture de soi est aussi nécessaire à la cité que le dynamisme des forces productives ou les vertus de la famille. Famille, cité, économie productive sont interdépendantes. Ce chef de famille, producteur et citoyen, unit à l'intérêt persoimel du paysan propriétaire l'enthousiasme d'un soldat des guerres de la Liberté, les vertus de l'artisan-artiste, type nouveau de la grandeur humaine, selon la forte expression d'Edouard Berth.
Le livre vient à peine de paraître en mai 1861, que se manifestent les réactions de ses amis qui, selon leur nature, s'expriment sous une forme plus ou moins violente.
Dès le 27 mai 1861, Proudhon écrit au citoyen Rolland : « Il paraît que mon livre produit des quiproquos, assez amusants : Un gros Flamand disait ici l'autre jour : Bon, voilà qu'on nous fait l'éloge d'Hercule, moi je ne veux pas d'Hercule ».
Des quiproquos aux indignations, comme c'est le cas de Charles Edmond, à propos de jugements de Proudhon sur VHistoire de la Pologne. Proudhon aurait désiré que Charles Edmond lui fît une réponse publique, car avec un ami « je serais plus sûr de me contenir sans que mon argumentation perdît rien de sa force ».
Le 7 juillet, Proudhon dira à Rolland qu'il a reçu la visite de Charles Edmond : « J'espérais le revoir avant son départ (de
Bruxelles), son amitié n'a pu aller jusque-là. J'ai cru démêler que mon dernier ouvrage me l'avait aliéné... En deux mots, Charles Edmond m'est venu voir pour l'acquit de sa conscience, puis il m'a fui comme un indifférent, une connaissance inutile, presque un ennemi ».
Parmi les amis de Proudhon, il y eut ceux qui se fâchèrent sans retour et ne comprirent pas. Il y eut ceux qui s'étonnèrent et se scandalisèrent, tout d'abord, puis revinrent sur leur premier jugement, par exemple, cet ami de Boulogné-sur-Mer dont Proudhon parle à Rolland, le 27 mai 1861. Cet ami avait écrit à Proudhon qu'il avait tremblé à la lecture des deux premiers livres dans lesquels il a cru voir une justification du Césarisme; puis, comme il s'était résigné à poursuivre, il avait commencé à « respirer un peu au livre III ».
Charles Beslay avait d'abord dit à Proudhon : « Je vous Us, mais je ne vous comprends pas. Moi, je n'aime pas le militarisme, je ne veux pas de guerriers, etc.. Cependant, j'ai foi en vous ». Le 17 juin, Proudhon lui répondait :
Reçu vos deux dernières : l'une qui m'annonçait, à propos de mon livre, la consternation de mes amis; l'autre qui mé fait voir qu'enfin vous commencez à comprendre et que vous me rendez plus de justice.
Comment avêz-vous pu supposer que je voulusse, par une espèce de panégyrique ou d'apothéose de la guerre, éterniser le régime militaire 1 ... Pour moi, je vous ai mieux traité, quand j'ai vu votre désolation si mal fondée, je me suis dit : « Bon, l'ami Béslay n'est pas aussi chauvin que je le croyais; le voilà qui s'insurge contré la guerre. Je rétracte donc tout ce que j'ai dit de votre bonapartisme, vous êtes vous-même un argument de plus en faveur de ma thèse : c'est fini de la guerre, la société n'en veut plus ».
Et Proudhon cherche à expliquer à Charles Beslay la méthode qu'il a employée pour arriver à la démonstration qu'il avait eu pour intention d'établir : « Je me bornerai à vous faire observer, pour que vous compreniez avec moins de peine, que pour en finir avec la guerre, il ne s'agissait pas de déclamer contre elle, comme font les amis de la paix; il fallait commencer par recormaître ce qu'elle eut de grand, de moral, oui, de moral, de juridique, dé sublime; montrer son principe, son rôle, sa mission, son but; cela fait, on prouvait alors 'et seulement alors, que le but étant atteint, ou à la veille de l'être, la guerre était finie, et finie, non par le bon plaisir des nations et des gouvernements, mais par l'accomplissement de son mandat... Je conviens que tout cela est fort
extraordinaire et en dehors des idées reçues, mais, mon cher am.i, il n'y a rien de plus merveilleux que l'hommii, et nous n'en connaissons encore presque rien ».
Le 3 juin, Proudhon disait à Rolland l'émotion qu'il ressentait en présence de l'incompréhension que rencontrait La Gtierre et la Paix :
Je vous écris les doigts frémissants d'impatience. Décidément, il paraît que mes lecteurs ont de la peine à me compn^ndre. Langlois me mande qu'avant dé me donner pleine et entière adhésion il a dû me lire deux fois. Et je vois que vous allez le même chemin... Tous mes amis sont dans la consternation : ils ne comprennent rien; ou, s'ils comprennent, c'est pour désapprouver et gémir. Suis-je donc devenu fou, eu si lé monde se crétinise ? Comment, voilà le degré d'abrutissement où nous sommes descendus ? On ne sait pas mieux lire que cela ? ... Chacune de mes paroles est prise à contresens; chacuniC) de mes intentions travestie, les choses lés plus palpables tenues pour fausses. Ma pensée n'est pas un soleil pourtant, pour qu'elle aveugle ainsi le mondé.
Proudhon tentend que sa pensée apparaisse en pleine clarté, à un ami qu'il aime d'une amitié si profonde qu'il ne veut pas voir s'y glisser le moindre malentendu, que sur elle pèse l'ombre la plus légère; il résume à Rolland la signification de son livre en le réduisant aux sept propositions suivantes :
1° La guerre est un fait beaucoup plus psychologique que politique et matériel; c'est dans la conscience qu'il faut l'étudier si l'on veut y comprendre quelque chose;
2° Ce fait de l'âme humaine est resté mystérieux, à cause de l'élément moral qu'il renferme et qui semble en contradiction avec l'effusion du sang qui est la forme extérieure de la guerre;
3° Cet élément moral oublié, méconnu, nié, malgré son évidence, est le droit de la force;
4° De l'intelligence, de la compétence de ce droit de la force se déduisent les lois de la guerre qui font de la guerre une véritable institution judiciaire, sur laquelle repose à son tour le droit des gens;
5° Malheureusement ces lois, dans la pratique, sont constamment violées, par suite de il'ignorance du légiste, de la passion du guerrier et de l'influence de la cause première de la guerre, qui n'est autre que le paupérisme i(t la cupidité;
6° Cette violation des lois de la guerre peut-elle être empêchée ? Non, la guerre est irréformable;
7° Donc, il faut que la guerre ait une fin, puisqu'elle n'est pas
susceptible de réforme; et cette fin, nous y touchons aujourd'hui.
La fin du militarisme est la mission du xix^ siècle, à peine de décadence indéfinie.
Dans cette lettre du 3 juin, Proudhon s'emporte contre l'attitude prise vis-à-vis de la guerre d'Italie, et vis-à-vis du principe des nationalités par certains démocrates et certains républicains : « Quelles brutes que nos démocrates ! Je démolis le militarisme... en montrant sa fin prochaine; je dorme une base au droit des gens, en prouvant contre tous les légistes qu'il y a une juridiction de la guerre, un droit de la force; en montrant que dans cette juridiction guerrière est la sanction première de tout droit humain, et l'on me chante que je glorifie la force ! ... Et ce sont les plus plats de nos chauvins qui me font o& reproche !... Quel gâchis dans ces têtes ! Quelle pauvreté d'appréhension ! Quelle incapacité de s'entendre ! Ah ! il y a chez moi un grand défaut : c'est que je os me suis jamais douté du degré d'ineptie des hommes ! »
Le 10 juin, Proudhon qui vient de recevoir de Rolland deux lettres, du 7 et du 8, le remercie die sa lettre fort belle : « Vous savez maintenant ma pensée... Je savais bien que le point difficultueux de mon livre serait précisément ce droit de la force que j'ai pris tant de peine à expliquer. Mais je ne m'attendais pas à cette espèce de levée de boucliers, qui proteste contre une chose aussi élémentaire que celle-là. Vous ne sauriez imaginer les pauvretés qu'on me débite. Les uns voient dans la première moitié de mon livre une ironie prolongée, les autres y voient une antinomie : bref, on va à gauche ou à droite, mais jamais au fait, jamais surtout à l'idée. Cependant, attendu que je conclus en faveur de la paix, on se réconcilie, et l'on veut bien me tendre la main, quitte à m'insinuer que j'aurais pu abréger mon ouvrage de moitié, et me contenter d'une bonne bordée contre les militaires. Faites donc des enfants à la Justice, pour employer vos expressions, afin de les voir ensuite traités comme des bâtards !... »
Proudhon s'étonne que le public lui reproche de ne pas s'être contenté d'invectives contre la guerre et les militaires :
Aller voir dans la guerm un phénomène grandiose, ayant des sources également dans notre indigence et notre conscience, et produisant par le broiement des Etats et des nations le progrès, il s'y refuse. Il trouve cela excentrique, paradoxal et pour tout dire, trop beau, trop au-dessus de l'homme. Nous sommes bien abaissés, bien crétinisés par le bourgeoisisme; que je serrerais volontiers, en ce moment, la main d'un chef dé Peaux-Rouges. Au moins, celui-là
me comprendrait. Et quand après avoir reconnu en lui la forcé, je lui parlerais du droit de l'esprit, il ne le nierait pas : il s'inclinerait. Il trouverait merveilleux que je fisse de lui l'homme fort un industrieux, un savant, un artiste, un travailleur dent le droit s'augmenterait à mesure qu'il ajouterait à sa qualité première, la force, des qualités d'un ordre supérieur. Il n'aurait gardé en même temps de renoncer à sa force dans le droit de laquelle est la sanction d€ tous les autres droits.
En dehors de ces lettres de juin 1861 au citoyen Rolland, la lettre la plus importante de Proudhon est celle qui éclaire le mieux ses intentions en écrivant La Guerre et la Paix : la lettre du 17 juin à A. Dèfontaine :
Ne vous laissez point trop étonner par ce paradoxe étourdissant du droit de la force. Vous qui aurez lu mon livre de La Justice, qui -en avez admis les principes, vous avez dû voir avec satisfaction, dans mon dernier ouvrage, la confirmation desdits principes.
Ainsi, les principes, exposés dans La Justice ont trouvé leur confirmation dans La Guerre et la Paix. Ce deuxième ouvrage complète le premier : « C'est dans la consciience qu'on doit étudier le fait psychologique qu'est la guerre, si l'on veut y comprendre quelque chose ».
La Justice est, en effet, aux y«ux de Proudhon, la source de tous ses ouvrages, de 1858 à 1864 :
Quelle plus magnifique preuve puis-je donner de l'immanence de la Justice dans l'humanité que oe phénomène gigantesque de la guerre oii s'unissent le droit et le carnage; de la guerre ^ans laquelle les nations ont cru comme à une juridiction d'ien haut, et qui, en définitive, a été la forcé motrice de la civilisation. Maintenant la période guerrière touche à sa fin; la preuve, c'est la peur, que mon premier volume a causée à tous ceux qui l'ont lu, et qui ont craint d'y voir un panégyrique^ et un encouragement des mœurs guerrières; c'est, le dirais- je, l'oubli complet dans lequel est tombé depuis deux siècles, lé droit de la force, à la suite duquel a été perdue l'intelligence des lois de la guerre et du droit des gens.
Et Proudhon conclut ainsi sa lettre à Dèfontaine :
Pour en finir avec la guerre, il fallait en faire l'autopsie, en ressusciter l'élément moral, en dire le principe, la raison, la mission; c'est en même temps, je reviens sur cela, confirmer le principe de la justice immanente d'une chose qui n'est rien que métaphysique, qui n'est pas du tout théologique, mais qui, à la fois, idée et sentiment, notion et réalité, constitué, selon moi, le prc-
mier principe de notre raison et la première puissance de notre âme.
L'idée et le sentiment de la justice sont la première puissance de notre âme, comment cette apologie de la justice ne s'erait-elle pas la conclusion suprême du livre de La Guerre et la Paix ? Proudhon a voulu rendre service aux libertés de tous les peuples en les arrachant à une fausse tactiqu'c, en les poussant à la solidarité des nations, à leur mutuel équilibre, aux institutions libérales qui font le caractère du xix® siècle. Par delà ces institutions libérales, en effet, Proudhon entrevoit un ordre de choses nouveau.
Cet ordre de choses est celui qui sera établi par la Révolution, dont la condition est la liberté. Cet ordre de choses nouveau siéra fondé sur le droit économique.
Dans sa lettre du 7 juillet, à Rolland, Proudhon exprime les doutes que suscitent ten lui ses lecteurs, lorsqu'il leur entend dire à chaque instant : Je ne vous comprends pas. Que voulez-vous ? Où allez-vous ? A quoi bon ! J'ai écrit et récrit La Guerre et la Paix, au moins quatre fois. Je n'ai pas craint de me répéter, de tomber dans les redites; et malgré tout, on né me comprend pas ? Qu'y a-t-il donc ? Dites-moi, vous qui m'avez compris, que dois-je faire ? par où prendre mon public ? Je suis désorienté... D'un côté, comme de l'autre, je ne vois que sujet de désespoir... De grâce, parlez, niez, redressez-moi. Ne laissez pas ma folie s'aggraver, si je suis fou ou halluciné; aidez-moi si je suis dans le vrai... »
Et le 12 juillet, ayant reçu la réponse de Rolland à cette lettre, Proudhon le remercie de son amitié comprébensive : « Votre amitié a deviné la mienne, j'avais besoin que quelqu'un me prouvât, par son interprétation, qu'il avait saisi le plan de mon ouvrage tel que je l'ai entendu exprimer, et, par conséquent, que cet ouvrage était intelligible; en second lieu, qu'un autre esprit que le mien pouvait être frappé des mêmes idées et s'y attacher ». Proudhon avait besoin de ce réconfort, car il venait d'être blessé par les critiques faites par Prévost-Paradol et par Cuvillier- Fleury, dans les Débats :
M. Prévost-Paradol s'est imaginé sans doute que son article était sans appel et que mon livré était du coup •exécuté... Quant à présent, je ne veux que chasser cette mouche et relever l'impertinence de MM. Prévost-Paradol ^t Cuvillier-Fkury , le premier ne se donnant même pas la peine de lire, le second trouvant fort bon d'appuyer l'cpinion de M. Guizot de mon autorité, tout 'en m'ailongeant un coup de pied.
Heureusemtnt l'étude que Gustave Chaudey consacre à La Guerm et la Paix vient contrebalancer les critiques dont le livre a été assailli. Et, le 20 juillet, Proudhon s'abandonne à la joie qu'il en a ressentie : « Mon cber ami, que je vous embrasse et qu'en même temps je vous fasse amende honorable. En voyant l'avalanche de clameurs qui s'élevaient contre mon livre, je me suis demandé, songeant à vous : Osera-t-il ?... Je vous ai offensé dans mon cœur, cher ami, car j'ai douté un moment de votre courage, mais cela venait de ma propre peur. Vous êtes plus brave mille fois que moi : que ce soit ma réparation envers vous. Vous avez osé dire ce qu'il vous semblait de mon, livre, quand tout déclamait contre lui, depuis le Journal des Débats, jusqu'à l'Ami de la Religion. Mais, encore une fois, cette déclaration de votre part, nous lie d'un nœud nouveau; elle nous rendra forts. C'est pour la seconde fois que vous consentez à être mon avocat; cette fois au moins, vous n'aurez pas été interrompu par quiconque et quiconque aura commencé votre article, le lira sans s'interrompre jusqu'au bout... Vous n'avez rien voulu dissimuler. C'est beau à vous, c'est héroïque; il y a treize ans, en 1848, je fus seul un jour entre tous, avec le pauvre Greppo; mais Greppo ne savait ni parler, ni écrire; maintenant, il y a une voix, une plume puissante qui me fait écho : non omnis moriar. Encore une fois, je vous embrasse... Vous avez parfaitement compris que c'étaient nos démocrates qui avaient besoin d'être rassurés contre la peur du despotisme, se prévalant de la force brutale, et vous l'avez fait avec un grand bonheur d'expressions et une grande habileté. Soyons forts ! c'est-à-dire cessons d'être lâches, soyons des hommes et nous serons libres ».
De la Correspondance, les lettres, les plus importantes pendant les années du séjour en Belgique, ce sont les Lettres au citoyen Rolland. Elles commencent avec celle du 5 octobre 1858 et s'achèvent avec celLe du 29 juillet 1862 — un mois et demi avant le retour en France. Restées inédites, elles viennent seulement d'être publiées, par Jacques Bompard. Dans la solitude où, en son exil, se trouve Proudhon, le citoyen Rolland joué son rôle. Il menait une existence difficile, mais pleine de dignité et éloignée
de toute intrigue. Rolland considère Proudhon comme son maître; et il a pour lui une admiration pleine de respect. En Belgique, Rolland a vécu très proche de Proudhon qui demeure à l'écart des autres Français réfugiés. Cette intimité a inspiré à Rolland, dans ses lettres, un portrait qui s'exprime ainsi, le 7 octobre 1860, lorsque Rolland rentre en France : « Qui donc dans cette Lutèce de boue me dira de ces fortes vérités que vous savez rendre évidentes en si peu de mots ? Qui m'enseignera désormais le droit et la justice, qui me parlera te langage du bon sens et de la vraie morale, comme vous le parlez, ô grand homme de bien? J'avais trouvé sur mon chemin, moi, pauvre plante grimpante, un chêne vigoureux en prenant pour ma part quelque peu de la sève qui surabonde en vous, et voilà que les cruelles exigences de Ja vie matérielle me forcent à renoncer, quelque regret que j'en aie, à la vie de l'intelligence, comme je ne l'avais jamais trouvée plus belle qu'à vos côtés. Il ne me reste qu'un espoir, mais celui-là m'est cher et il me serait cruel de le voir déçu, c'est que de temps à autre, vous réserviez pour moi quelques lignes de discussion, d'encouragement et d'amitié et que, de loin comme dé près, vous continuiez à être ma boussole ».
Proudhon avait pour Rolland une estime profonde qu'il exprimait ainsi à Charles Edmond, le 9 mai 1860 : « C'est un bon et brave cœur, digne de toute confiance, esprit sain et large, quoique guilleret comme un Bourguignon, âme droite aussi éloignée du démagogue que du jacobin ».
Seules les lettres à Rolland découvrent ce qu'ont été pour Proudhon les cruautés de l'exil; une pudeur certaine l'a conduit à taire ses sentiments. D'instinct, Proudhon cherche à les dérober à ses amis, afin sans doute de se les dissimuler à lui-même. Mais on en trouve la trace et le signe, à certaines heures, dans la véhémence de son langage. Jacques Bompard a dit que, dans ses lettres à Rolland, Proudhon se révèle dans son naturel, avec ses espoirs et ses découragements, « avec la conscience de sa^, sentiments successifs et ses retours sur lui-même 011 il tente moins de s'excuser que de s'expliquer ». Les lettres à Rolland, peut-être davantage qu'aucunes autres, ont conservé cette flamme et cette jeunesse qui ont empêché ces pages brûlantes de se refroidir.
Pendant presque tout son séjour en Belgique, les épreuves qui constituaient la trame de son existence, n'ont pas cessé d'assaillir Proudhon. Celui-ci est si accablé de soucis, qu'il écrira à Marc Dufraisse (le 25 avril 1861) :
Comme en bonne morale, je né crois pas qu'il m^e soit permis
d€ m'occupér dz la chas^ publique si je néglige mes devoirs domestiques, je suis résolu en cas dé fiasco de ces publications, à me retirer de la carrière politique et littéraire 'et à ne plus m'occupér que de gagner mon pain.
Au milieu de ses embarras, il est obligé d'envoyer des secours à son frère, alors qu'il ne sait pas où se procurer l'argent pour faire face aux soucis de maladie, ou seulement aux nécessités quotidiennes. Souvent, il se demande comment acheter 'le linge, la nourriture, comment payer le médecin. A l'automne de 1859, sa femme et sa fîlle Stéphanie sont l'une et l'autre malades, Proudhon fait lui-même un certain nombre de corvées et devient infirmier, femme de ménage, cuisinier. Le 25 novembre 1859, Proudhon confiant à Rolland son inquiétude, lui écrit :
Les maladies font ressortir lés facidtés mentales des personnes. C'est ce qui arrive ici et nous attache à cette enfant (Stéphame) . L'esprit lucide, net, précis, présent, critique, acéré; une grande énergie, une personnalité forte, arrêtée, quoique pas trop égoïste, voilà ce que, à travers ses crises et ses impatiences, tlhe nous révèle...
Deux jours après, l'enfant est sauvée; mais le père reste encore anxieux et craint un retour de la maladie : « Suis- je assez moulu ? Oh ! je suis heureux depuis huit jours, tant j'ai vu de sympathie et d'affection autour de moi; tant, sur les simples nouvelles qu'on a eues de mes embarras, il m'est venu de témoignages de dévouement. Vous avez raison, il faut nous serrer, nous aimer. La Justice, dans certains cas, la Justice seule est trop froide; mais que ce ne soit pas une raison de lui ôter son sceptre qui, en définitive, lui appartient. Louange à l'amitié, à l'amour, mais respect à la Justice. Cher ami, jugez de mon affection pour vous, de ma confiance en votre amitié, si cordiale, si pénétrante, jugez-en par cette effusion de mon cœur. Je n'ai pu trouver un moment depuis six jours ».
Le 3 décembre 1859, Stéphanie est enfin entrée en convalescence et Proudhon peut écrire à Rolland : « Comment voulezvouâ que je travaille avec ce désordre autour de moi ? Le jour, les médecins, les visites; la nuit, les veilleuses, ma femme éclopée; le ménage sens dessus dessous. Hier, j'ai renouvelé ma provision de papier, plume, encre; voilà tout ».
L'année 1859 s'était achevée par une lettre à Rolland dans laquelle avait éclaté un accès de mauvaise humeur qu'avait suscité chez Proudhon la 'lecture de la nouvelle œuvre de Michelet, la Femme : « J'ai reçu le nouveau volume de Michelet, la Femme.
Encore quelque saleté : une suite à VOiséau, à l'Insecte, à VAmour. Décidément, cet excellent Michdet s'en va en jouteriè de pauvre, comme on dit chez nous... Il couche trop avec sa jeune femme... Ah ! comme je le disais au docteur Laussedat, les femmes manquent aujourd'hui autant que les hommes. Sauvez ma fille (Stéphanie était encore en convalescence), et que j'en fasse une femme; elle fera "ensuite des citoyens ».
Mais cette rogné contre Michelet ne doit pas nous tromper sur l'admiration qu'il gardait pour lui. Et l'année 1860 commence par deux lettres à Michelet, déjà signalées : les lettres du 23 janvier et du 15 mars 1860. Elles s'encadrent dans l'ensemble des réflexions qui se rencontrent dans les lettres au citoyen Rolland.
La lettre du 23 janvier 1860 éclaire à cette date les sentiments de Proudhon à l'égard de Michelet; ils apparaissent dans tout son texte :
J'ai reçu vos deux bonnes lettres et votre Amour; La Femme ne m'est pas encore parvenue. (Ceci n'est pas exact ; dans une lettre de décembre à Rolland, Proudhon disait avoir reçu le nouveau volume de Michelet; mais peut-être, lorsqu'il écrivait à celui-ci, le 23 janvier 1860, n'avait-il pas encore lu La Ftmme, peut-être réservait-il de lui exprimer plus tard ses impressions, d'abord trop vives.)
Vous êtes toujours vcus-même, fidèle dans votre voie et marchant toujours dans votre progrès. J'ai lu TAmour. Oe n'était pas la peine que vous prétendissiez différer d'opinion avec moi. Nous voulons, tous les deux, la femme forte, la famille sacrée, le mariage inviolable. L'époux est le père souverain, parce qu'il est dévoué comme le Christ, Deus quia passus. Je regrette seulement par-ci par-là, une expression de tendresse qui allait mieux au public d'il y a cent ans, mais dont ce me semble, avec le retâchemônt actuel, les âmes lâches ne peuvent qu'abuser. Ah ! de grâce, cher maître, ne parlons d'amour qu'entre nous. Je lirai La Femme, tt de ces de^x lectures je ferai une note peur la dixième ou onzième livraison dé mon livre de La Justice, actuellement sous presse. Il s'agit de la deuxième édition qui devait paraître en octobre 1860; le 15 septembr i86o, Proudhon fera allusion au travail qu'il a consacré à cette réédition, dans une lettre à Bergmann :
Je continue, tu sais, la réimpression de tnon livré De la Justice, réimpression pénible 'et qui me prend un tvmps presque égal à celui dépensé par la composition de la première. Dans la lettre
à Maurice, du 27 novembre 1860, il dira que cette pénible réimpression a la valeur de quinze cents pages, tant tn additions qu'en notes, y compris les Nouvelles de la Révolution qui accompagnent chaque étude.
La seconde partie de cette lettre a trait à la Révolution. En nous rappelant leur rencontre de février 1852 et la visite de Michelet à Sainte-Pélagie, nous ne serons pas étonnés que Proudhon reconnaisse la proche conception qu'ils ont l'un et l'autre de la Révolution. Mais, étant donnée sa réserve habituelle, les expressions employées par Proudhon sont assez fortes pour marquer un accord profond.
Rappelons que le 16 juillet 1858, Proudhon avait écrit à Eugène Noël, à la veille même de son départ pour la Belgique : « Je suis bien aise que vous connaissiez notre excellent Michelet et que vous l'aimiez. Quel prodigieux chemin a fait cet homme ! Catholique zélé sous la Restauration, aujourd'hui révolutionnaire comme vous et moi en Rabelais et en Voltaire. Caressons-le bien, c'est sa plus douce récompense... » Quel étonnant chemin devait faire Proudhon entre janvier 1860 et mai 1863 !
La lettre à Michelet du 23 janvier 1860 contient encore ce passage important :
Est-ce que vous comptez sur l'énergie française ? Je serai- sans dcnite heureux d'entendre sonner un nouveau réveil; mais je n'y compte guère. Le vieux monde chrétien, monarchique, féodal, capitaliste, est en dissolution ; il fait des bamboches... On ne sort de là que par une révolution intégrale dans les idées et dans Is cœurs. Nous y travaillons, vous et moi, à la Révolution, ce sera notre hcnneur devant la postérité, si elle se souvient d^ nous. Mais la croyez-vous faite, cette révolution ?... Une révolution dure des siècles, celle du christianisme a eu déjà quatre ou cinq grandes phases... Nous commençons la deuxième phase de notre révolution; je considère la première comme étant accomplie, de Vcltaitw^ Rousseau, Turgot à 1848.
Le 15 mars 1860, Proudhon écrivait à Michelet : « Cher maître, l'intérêt que vous daignez prendre à nos santés nous rend bien heureux et bien fîers... Ma femme surtout vous remercie du fond du cœur... Pour une f'smme, c'est trop souffrir. Nos luttes les assassinent, les brûlent à petit feu, les désorganisent. Pour ma part, je l'avoue, l'enthousiasme du combat, la colère, la haine, le mépris me créant des compensations, des dédommagements dé toutes sortes. Je voudrais entraîner l'ennemi et mourir. Dire comme Danton : « J'entraîne Robespierre, Robespierre me suit ».
C'est autant qu'un triomphe. Je monterais sur la croix avec joie, si je voyais à ma droite et à ma gauche les deux larrons. Cependant, maître de ma pensée, je retouche, j'éclaire, j'élague (faisant ici allusion au livre qu'il écrit : La Guerre et la Paix). C'est toute une nouvelle œuvre. Enfin, j'ose espérer que mon livre sera le point de départ d'une théorie nouvelle du droit... »
Et Proudhon conclut ainsi sa lettre à IMichelet : « L'année 1S59 m'a été néfaste. Mais je reprends force et résolution; je n'ai jamais eu le moral en meilleur état. Le diable ne veut pas encore de moi. Apparemment qu'il me reste encore quelque chose à faire. Je vous serre la main bien affectueusement ».
Entre les deux lettres à Michelet, Proudhon écrivait à Rolland, en lui parlant de la lecture qu'il vient de faire du Job de Renan; on retrouve, dans les lettres du 17 et du 20 février (1860) des impressions identiques à celles qu'il notait dans le Carnet 11 (printemps de 1858). Rapprocher son opinion sur Renan de 6€s sympathies pour Michelet, permet de mettre en relief le fait que ses jugements littéraires tiennent autant à des raisons mora'es qu'à des affinités de nature.
J'ai déjà englouti lé Job de M. Renan... Renan sait beaucoup et sait bien; mais décidément, ce n'est pas mon homme. La passion de la vérité n'est pas en lui. C'est un littérateur philologue, érudit, pour qui les beaux vers, les joujoux poétiques, les curiosités archéologiques sont tout; le droit', l'humanité, l'éducation du peuple, le respect du vrai, rien.
Proudhon et Renan doivent au contraste de leurs tempéraments de voir, l'un chez l'autre, leur point faible et non '.eur force. Renan ne disait-il pas de Proudhon : « Il raisonne beaucoup; il ne semble pas avoir compris que, dans les sciences de l'humanité, l'argumentation 'logique n'est rien, et que la finesse d'esprit est tout ».
Le 15 mars 1860, Proudhon écrit à Rolland : « Moi qui vous parle, j'ai pris depuis longtemps le parti de n'être de l'école de personne, pas même de la mienne. Je suis le droit à la piste, voilà tout!... Un résultat pratique de ma philosophie ne sera-t-il pas de pouvoir rallier enfin et discipliner notre démocratie qu'on peut défiiiir : la division à l'infini? Qu'en pensez-vous? Ce serait là encore un miracle. Se sentir libre, indépendant, et cependant groupé !... Quelle chose nouvelle, inouïe même !... » Et le 25 mars : « Votre avant-dernière lettre contient à mon adresse bien des belles choses, qui m'ont fait gratter la tête, pour m'assurer que c'était bien moi qui lisais cette lettre portant mon adresse. Mon
cher ami, vos consalations sont bien touchantes; mais pour moi, franchement, elles partent de trop haut. Je vous le répète, je suis une pauvre âme endolorie, victime, comme tous les cudots, d'une idée fixe, et que l'entraînement de ma cause pousse trop souvent au delà des bornes de la prudence. Combien j'ai de pareils, et sans aller plus loin dans notre propre parti ? Est-ce que vous-même vous ne vous reconnaissez pas à mes tristesses ? Parlez-moi donc comme à votre compagnon, et non comme à un porteur d'idée, à un N«wton, à un initiateur du genre humain. Il se peut que, grâce au concours de circonstances qui ont fait de moi le fils d'un tonnelier qui, après m'avoir donné une âme passionnée, ont voulu que j'apprisse à lire et à écrire, qui m'ont enfin placé dans une situation telle qu'il m'a fallu parler, affirmer, reprocher, crier, tetc...; il se peut, dis- je, que par l'effet de toutes ces causes, je paraisse à quelques-uns plus grand que ma taille. Mais je ne suis pas duf5e, et vous ne l'êtes pas plus que moi. Tout ce qui fait ma valeur devant le monde et à mes yeux, quelque peine qu'il m'en coûte, bilboquets. Je me borne à .dire que je suis ou crois être un brave homme, bon citoyen, ami de la vérité, dévoué à la justice, ayant pour son malheur trop de tempérament, mais ne méritant pas le mal qui lui arrive ».
De toutes les lettres où Proudhon se juge lui-même, celle du 25 mars 1860 est la plus belle, par une modestie et par une honnêteté qui font Proudhon réagir contre un orgueil qu'il n'ignorait pas. En écrivant à Rolland : « Je vis réfugié dans ma conscience avec laquelle, surtout, je tiens à bien vivre », Proudhon met l'accent sur le centre de sa personnalité.
Dans certaines lettres à Rolland, on rencontre des aveux qui vont loin. Rolland n'a pas été seulement pour Proudhon le compagnon, l'ami de son exil; il a été un confident — presque un confesseur. Proudhon avait un besoin réprimé de confier à un ami ses scrupules les plus secrets et dont le plus souvent sa pudeur arrêtait l'expression. La correspondance avec Rolland en offre le cas le plus typique. On y aperçoit, chez Proudhon, presque des remords de conscience. Dans une lettre du 9 mai 1861, Proudhon prévient Rolland qu'il va le soumettre à une épreuve qui lui permettra de reconnaître « de quelle qualité est votre amitié, et si vous supportez bien l'épreuve, je vous certifie, ajoutet-il, que, parmi tous mes amis anciens et nouveaux, il n'y en aura pas un qui occupe une plus belle place dans mon cœur ».
Il s'agissait, en effet, d'une pétition que Proudhon avait rédigée en faveur du père de sa femme; Proudhon s'était laissé entraîner,
en la circonstance, autant par affection pour Pierre Sainte-Croix Piégard que par équité pour un vieux légitimiste dont son parti n'avait pas su reconnaître la fidélité.
Rolland avait laissé à Proudhon son exemplaire de la première édition de La Justice. En parcourant cet exemplaire, à propos de la question posée par lui : « Si le principe dynastique a quelque chance de se relever », Proudhon avait découvert cette petite note marginale : « Il y a ici, un bout d'oreille légitimiste qui rappelle la pétition à Henri V ». Cette note de Rolland avait éveillé les soupçons de Proudhon, « parce qu'elle faisait, écrit-il, allusion à une circonstance de ma vie privée qui est demeurée ime énigme pour le public et dans laquelle je reconnais volontiers que je n'ai pas été tout à fait irrépréhensible, mais que cependant il me fâcherait de renier parce qu'elle me caractérise selon moi à mon avantage, bien loin que je m'en repente et que j'en rougisse. Le lo août 1853, l'affaire du complot dé Vincennes étant au rôle du tribunal correctionnel de Paris, lé substitut avait mentionné qu'un brouillon de lettre adressée au comte de Chambord avait été écrit de la main de Proudhon, gendre du prévenu Piégard, « l'auteur de tant de pamphlets si connus, entre autres de celui que vous connaissez sous ce titre : La Propriété, c'est le vol ».
Or, cette note d'un crayon indiscret avait ému l'amitié de Proudhon et avait réveillé ses scrupules, sinon à l'égard d'une action qu'il ne regrettait pas, tout au moins vis-à-vis de Rolland dont il exigeait qu'il comprît et qu'il acceptât sans réserve les mobiles de cet acte.
Tout d'abord, Proudhon s'étonne que Rolland ne l'ait, jamais interrogé à ce sujet. Aussi veut-il vider à fond la question : « Je serais mécontent de moi et de vous si je laissais cette bagatelle dans l'oubli. Vous avez eu de moi un jour une opinion fâcheuse; cette opinion ne s'est point effacée; tandis que le fait qui l'a produite est sorti de ma mémoire, il est resté dans la vôtre : et cela me déplaît. C'est une preuve de haute affection que j'entends vous dormer, en vous disant que je tiens à ce que cette tache d'huile ou d'encre, comme il vous plaira de l'appeler, ne reste pas entre nous ». Proudhon exige de l'amitié de Rolland qu'il se rappelle toutes ses impressions et tout ce que Ton a pensé, jasé, déblatéré à propos de cette fameuse pétition qu'il avait eu le malheur d'égarer dans ses innombrables déménagements et qu'il retrouva au greffe de la Cour d'appel de Paris.
Parlez, soyez franc, dites tout, j'ai le droit d'exiger que vous
me parliez comme si nous étions au lendernain de l'événement; car si j'ai donné des explications à bien peu de gens, je crois même n'en avoir donné de complètes à personne, je tiens à vous en donner à vous; et si vous pensez esquiver ce débat, je croirai que vous me condamnez, sans vouloir m'tntendre, tt je vous renie. Ainsi, parlez à cœur ouvert, ne ménagez pas lés termes; songez, si vous tenez à notre amitié, qu'il s'agit de mon honorabilité, non devant le monde, mais à vos propres yeux... J,é compte sur votre amitié à laquelle je ne croirais plus, si nous ne vidions pas une bonne jais cette étrange discussion.
Ainsi, l'affaire Piégard met en danger l'amitié entre Proudhon et Rolland, car rien ne pourrait lui inspirer une plus grande méfiance que de lui répondre : Laissons cela, et parlons d'autre chose. Et Proudhon a bien failli écrire à Rolland le mot dont il l'avait menacé : je vous renie.
Rolland, voyant le danger, s'effraie d'accepter l'explication directe que réclame Proudhon; il cherche à l'esquiver; et sa réponse déçoit Proudhon : « Votre lettre n'est point ce que j'attendais de vous. Elle n'a fait que déplacer la question, comme si vous eussiez craint, ami trop indulgent, de l'aborder avec franchise, tant il est vrai que dans votre opinion il y a quelque chose dans cette affaire du vieux Piégard, qui vous semble profondément honteux pour moi... »
Ces mots pourraient faire craindre que la timidité maladroite de Rolland ne provoque chez Proudhon déçu une rupture de leur amitié. Mais on va voir l'art intelligent et délicat grâce auquel Proudhon a su ménager, en leurs vicissitudes, ses rapports avec ses amis. Ici, Proudhon qui se connaît, pressent que, pour sauver leur amitié, il doit contraindre Rolland, bon gré, mal gré, à la franchise qu'il réclamait de lui. Et afin d'amener Rolland à cette explication franche, il lui rappelle que des bruits ont couru à l'époque, qui ont présenté le vieux Piégard comm'e un mouchard de la dégitimité. Mais cette insinuation était absurde quand on sait que Piégard sacrifia une certaine fortune à son zèle monarchiste et préféra passer cinq ans au mont Saint-Michel plutôt que de trahir ses complices :
Si j'ai rencontré une fidélité dans ma vie, c'est celle de mon beau-père Piégard envers son roi Henri V ; à cet égard, j'ose dire que je suis fier de son alliance. Et qui connaîtra ma femme dira qu'à la fortune et à l'éducation près, je n'ai pas dérogé.
Proudhon est persuadé qu'aucune de ces insinuations n'ont touché Rolland; qu'est-ce donc qui a pu l'émouvoir à la lec-
ture de la note inscrite au crayon par celui-ci dans son volume de La Justice ? C'est ceci : « Je tiens à votre amitié, maintenant, vous me Pavez rendue précieuse, et quand ce sentiment a atteint chez moi un certain degré, il devient tyrannique. Prenez garde à vous. Je veux l'amitié puissante et je la veux sans tache; sinon, non. J'étais amoureux comme cela, autrefois; dès que je soupçorme la moindre défaillance, je souffre d'abord horriblement, puis je me détache et ne reviens plus... »
Proudhon ne demande qu'une chose à Rolland, mais il i'exige comme la condition même de leur accord dans le présent et dans l'avenir, c'est qu'il entende ses explications, explications qu'il n'a jamais voulu donner à aucun de ses amis, qui n'ont entendu de lui qu'un mot, c'est qu'il maintenait ce qu'il avait fait.
Ces explications nous font pénétrer si avant dans l'âme de Proudhon qu'elles doivent être résumées dans leur complexité : elles valent à la fois comme une confession et comme un examen de conscience :
Le côté déshonorant de cette affaire, et dont le blême devrait retomber sur moi seul, vous le savez bien, quoiqu'il vous répugne de le dire, c'est que je me sois fait le secrétaire bénévole d'une demande de secours, 4'uné sollicitation qui sent la mendicité. Il m'appartenait, plus qu'à tout autre, de ramener ce vieillard devenu maniaque au sens commun, d'autant qu'il n'était pas dans le besoin... Je ne l'ai pas fait; j'ai péché volontairement contre moi, contre l'esprit de famille dont je devais soutenir la dignité; voilà ce qu'il y a d'ignoble dans la pétition à Henri V et dont je ne dissimule ni né diminue la turpitude. Avec un peu de réflexion, un peu de bon sens, vous n'avez pas dû découvrir autre chose...
Après m'être confessé, je vais plaider les circonstances atténuantes... Comment je suis tombé dans ce traquenard, je veux vous (le) raconter, afin que vous appreniez, par mon exemple, à vous méfier en toute occasion de votre premier mouvement.
La pétition à Henri V était datée du 25 janvier 1852. Son beau-père vint voir Proudhon à Sainte-Pélagie, et il lui raconta ce jour-là l'histoire de sa vie politique et de ses relations avec les hommes marquants du parti ilégitimiste : « La vue de ce pauvre maniaque resté fidèle à une cause perdue, dans un siècle si fécond en trahisons et en apostasies, me mit peu à peu sur le chemin de la sympathie. Je lui serrai la main; et en dix minutes je l'eus rendu l'homme le plus heureux du monde. Vous connaissez moni beau-père, comme si vous il'aviez vu; vous assistez à la scène : comparant à cette fidélité naïve les innombrables apos-
tasies dont nous avons été témoins depuis 1789 !... Voilà, cher ami,, l'histoire de la pétition à Henri V; et vous croyez que je la renie dans mon cœur, que j'ai jamais pu la renier ! Non, non, vous dis-je : je me retrouve là tout entier, avec mes passions malheureusement trop fougueuses; avec ma conscience indignée; avec mon laisser aller qui ne s'est jamais démenti, surtout quand je suis avec des simples et des pauvres. Je me sais gré de l'avoir écrite, cette pétition, bien que cependant je ne l'approuve pas. Je devais à mon beau-père, à moi-même, au respect de la famille, de ne point encourager par ma complaisance une semblable démarche... On me sommait de désavouer mon action; d'autres voulaient que je reniasse mon béau-père... J'ai pris le parti du silence... »
Proudhon achève ainsi sa confession à Rolland : « Sur tant de choses nos âmes sont si bien à l'unisson que j'ai cru que vous m'en aimeriez davantage si je me montrais à vous tel que j'ai été dans un de mes plus mauvais moments et tel qu'à la suite de la plus violente irritation qu'un homme puisse éprouver dans son orgueil, je suis demeuré ». (13 mai 1861.)
Un grave problème préoccupait Proudhon au lendemain de la guerre avec l'Italie, problème posé par la guerre, mais surtout par l'ébranlement dont elle "n'était qu'un des signes.
Lé vieux inonde est en dissolution... il fait des bamboches..., écrivait Proudhon à Michelet, le 23 janvier 1860. Le 24 mai et le 25 juillet 1860, Proudhon écrivait à Rolland des lettres dans lesquelles il cherche la raison profonde des exercices de spiritualité chrétienne, de la contemplation et de l'oraison mentale. Les deux sujets que traitent ces lettres paraissent n'avoir pas de relations l'un avec l'autre; mais un lien existe dans la pensée de Proudhon, même s'il n'en a peut-être pas conscience. Lé problème qui suscitait son inquiétude au printemps de 1860. au lendemain de Oa guerre d'Italie, se pose encore aujourd'hui, mais avec une angoisse que les esprits conscients expriment avec lucidité :
L'âme dé chacun de nous, cette fois, est un territoire dévasté... La dislocation du monde n'est que le reflet ou la projection géante d'une autre dislocation, moins apparente peut-être, mais plus ancienne et plus profonde qui a ébranlé nos esprits (Retour à l'Eternel, Robert Aron).
Proudhon vient d'achever les cinq volumes que Sainte-Beuve lui avait envoyés sur VHistdre de Port-Royal. Il écrit ses réflexions à Rolland, le 24 mai 1860 :
[Cette lecture] m'a remis en plein jansénisme et du même coup, m'a fait revivre avec les dévots, le style chrétien, la jésuiterie, le huguenotisme, et toutes les capucinades. J'ai bien conclu dé tout cela, de tout ce qu'on appelait au xvii* siècle, direction, et que Sainte-Beuve caresse avec amour, la nécessité de s'occuper sérieusement dé remplacer pour les honnêtes gens de l'avenir les exercices de la spiritualité chrétienne. Il comprend que ce n'est pas assez de poser des principes, d'indiquer des règles, de définir le droit et le devoir, d'enseigner la civilité puérile et hoimête : il faut encore faire de la pratique dé la vertu {passez-moi ce mot si mal porté), une occupation assidue; il faut enfin ne pas se contenter de respecter la morale grosso modo — , il convient, comme lés pcrt-royalistes l'avaient rêvé, d'y apporter un peu de soin, et, si lé mot ne se prenait en mauvaise part, de raffinetnent. Il faut, dirais-je, travailler à réaliser en nous-mêmes notre idéal, sans quoi la vie est une dégringolade continue; et comme lés orangs, après avoir commencé par la gentillesse, nous finissons par la brutalité.
Sans doute, ce texte est-il également lié avec les idées de Proudhon sur la conscience, la justice et la morale sociale; mais il touche plus directement à la conception que Proudhon s'est formée de lia morale individuelle et de l'éducation personnelle. Proudhon réfléchit à la discipline spirituelle nécessaire, afin de demeurer un homme et de devenir ce membre fier et libre de la cité que doit être un citoyen.
Mais Proudhon ne se contente pas de dissertations générales et abstraites; il rougirait qu'on puisse l'accuser de prêcher à autrui des préceptes qu'il n'applique pas. Aussi, après avoir écrit : « il faut travailler à réaliser nous-même notre idéal », il ajoute : Voilà ce que je dis, et si je ne commence pas par moi-même, ce n'€st pas la bonne volonté qui me manque; mais le puis- je dam ce milieu infernal ? Puis-je me livrer à l'ascétisme philosc^ phique, socialiste et républicain, quand j'ai devant moi le spectacle des inanités de la contre-révolution, et la haute bêtise de ceux que nous sommes forcés d'avouer pour coreligionnaires et pour amis. Je me figure que les apôtres Jacques, Jean, Pierre et Paul n'étaient pas du même bois que les Antoine, les HUarion, les Pacôme et les Benoît. Ils étaient condamnés à la lutte; quand ce n'était pas la persécution et la calomnie, c'était
l'indignation et l'horreur. Martyrs toujours. Certes, je ne me place pas à la hauteur de pareils hommes, mais je suis de leur catégorie : les vertus du soldat ne sont pas celles du moine, c'est pourquoi, après m'être mis en colère tout mon saoul, après avoir travaillé en furieux, je me délasse ensuite quelquefois en véritable épicurien. J'ai mes éclats de rire comme mes éclats de rage. Je mépriserais les Fénelon, les Rancé, et tous ces hommes de vertu méthodiques et rangés, qui ne les comprendraient pas...
Voilà pourquoi il m'est impossible de me dominer et de faire autrement que je ne fais : il m'est impossible de ne pas crier, vomir des imprécations et des menaces, dé né pas me consumer intérieurement, puis pour m'e soulager quelque peu, de ni> pas décharger ma conscience en travaux qui excèdent nies moyens et mes forces.
La fin de cette lettre était une réponse aux objurgations que Rolland lui avait adressées à la suite d'une promenade qu'ils avaient faite ensemble. Proudhon avait parlé politique à Rolland avec « une colère et une véhémence vraiment maladives; il grinçait des dents en prononçant le nom de Bonaparte et se représentait le tuant, non pour lui qui n'est rien, disait-il, mais parce que sa mort serait une solution ».
Le 2 2 juin 1860, en écrivant à Rolland, Proudhon reprend l'idée de sa lettre du 23 janvier à Michelet :
Mais enfin la vieille machine s^ désorganise ; le monde change de forme; et pour moi, attentif entre tous, je déclaré, abstraction faite de l'état de l'opinion et des consciences, que la physionomie générale est toute autre. C'est à tel point qu'il me semble à moimême que j'ai passé dans un autre hémisphère.
Le 25 juillet, à Rolland : « Commencer sa journée par une lettre à un ami, cela équivaut, dans le monde de la Justice et de l'Amitié, à la prière du matin... », et, répondant à une observation de Rolland au sujet d'une phrase de Proudhon : la France est entrée dans une ère de contemplation... : « Il faut dire à ma justification, que la contemplation, Voraison mentale, à plus forte raison Vextase et Villumination ne sont pas continuelles chez les myi>tiques : il y a de grandes interruptions. Sainte Thérèse, elle-même, ne vaquait qu'à des heures réservées à l'oraison : le reste du temps, elle était dans l'état ordinaire. C'iit p-^ndant cet état ordinaire que la vie est la plus pénible, qu'il y a le plus à faire pour résister aux tentations, accomplir L'S actes de piété, se tenir en. dehors des trivialités de l'existence, etc.. Et c'est précisément afin de plih, aisément triompher de toutes les misères qui nous iis-
saillent que l'on vaque, à certaines heures, à Voraison mentale, que l'on pratique la contemplation et que les parfaits sont quelquefois favorisés des grâces de l'extase et de la prophétie. L'état de la France aurait pu être plus correctement décrit; mais il me semble qu'avec son faux dilettantisme, sa fausse littérature, son faux lyrisme, son dégoût de tout, sa religiosité, ses mœurs à la fois cafardes et obscènes, elle en est là... »
Les réflexions qui ont accompagné la lecture du Port-Royal de Sainte-Beuve n'avaient pas été la suite d'une simple lecture. Elles extériorisaient une préoccupation constante chez Proudhon, mais qui, depuis l'élaboration de La Justice, avait passé au premier plan : la formation de l'homme privé et du citoyen. Cette préoccupation se rattachait étroitement à son idée de la Révolution et à celle de la Jeune démocratie. Et en effet, pour Proudhon, point de Révolution possible sans réformé de l'homme; point de Jeune démocratie sans formation d'un citoyen éclairé par sa conscience et sensible au sentiment de la justice. Dans l'existence de la Cité, les éducateurs-instituteurs devaient donc avoir un rôle éminent; mais, à une condition, c'est que l'éducation réagît contre la corruption des mœurs, mais aussi contre leur mollesse. On reprochait à Proudhon l'austérité de l'existence telle qu'il la concevait et son apologie de la pauvreté :
« On dit, écrira-t-il un jour à Rolland, que je prêche la misère, que je suis un ennemi de la richesse, de la féKcité publique, que je veux faire dés civilisés du xix^ siècle, des ascètes et des moines (il s'agit d'un chapitre de La Guerre et la Paix, 011 je prouve la nécessité de la vie frugale qui occasionne cette levée de boucliers ! (contre lui). On aime mieux îles théories saint-simoniennes qui ont produit l'aisance que vous voyez... » Ici, le mot aisance qu'emploie Proudhon, a le sens péjoratif qu'il lui donne; il l'oppose à la misère et à la pauvreté qui est la condition qu'il préfère; mais, notons-le, Proudhon, ennemi du luxe, combat la misère qui dégrade l'homme, le mène au désespoir et au crime, tandis que le iluxe l'amollit et lé corrompt. Si Proudhon attaque les théories saint-simoniennes, c'est qu'à ses yeux elles sont l'expression d'une société qui s'abandonne à ses instincts et d'un monde en dissolution : « Notre pauvre société se meurt, écrira-t-il à Madier-Montjau ; la misère serpente, se glisse, étreint tous les cœurs; ila tristesse marche à sa suite, avec le désespoir et le crime. Accoutumez-vous à l'idée que l'Empire, la dynastie, etc.. ne sont plus que chose secondaire, un accident au milieu d'une crise de transformation épouvantable ».
Proudhon a reconnu les commencements dé la crise de transformation dont les germes devaient se développer au eiècle suivant. Il a eu le mérite d'en découvrir les origines à travers les illusions que dormaient alors aux Saint-Simoniens les apparents bienfaits du progrès matériel. L'Exposition de 1855 avait été l'apothéose d'une civilisation nouvelle qu'on peut appeler la civilisation mécanicienne, afin de l'oppoeer à la civilisation humaine. En dépit de la différence de leurs tempéraments et de leur peu de sympathie intellectuelle, Proudhon et Renan avaient été parmi les seuls esprits assez aigus pour découvrir le mirage. Proudhon a dénoncé la fragilité de la civilisation mécanique. Parmi les dangers qu'elle portait en elle, il a deviné que, plus encore que la dislocation du monde, le plus redoutable était la mort de la personne. La substitution à l'homme de l'animal civilisé devait venir de la multiplicité des jouissances matérielles et de la séduction à laquelle les individus étaient exposés. Proudhon pensait que c'était en la personne humaine que devait se trouver le contrepoids et le frein. « C'est en partant de notre vie spirit-ueUè qu'il faudra réagir pour reconstruire nos existences. » Cette phrase de Robert Aron (septembre de 1945) exprime la pensée qui hantiel Proudhon pendant les mois de 1860 qui suivaient « cette année 1859 qu'il avait dit à Michelet lui avoir été néfaste ». Dans sa lettre du 15 mars ï86o, il avait ajouté : « Je reprends force et résolution, je n'ai jamais eu le moral en meilleur état ». C'était là la conséquence de ses réflexions sur la justice et sur l'éducation ; la nécessité de reconstruire nos existences, en partant de notre vie spirituelle comme il l'avait écrit à Michelet, le 23 janvier 1860 : « On ne sort de là (de la dissolution du monde) que par une révolution intégrale dans les idées et dans les cœurs ».
Ce n'est pas en vertu d'un pur hasard, mais d'une évolution naturelle que Proudhon a exprimé cette pensée dans toute sa force, en ce commencement de l'année 1860. Encore une fois, l'année 1859 avait été néfaste, mais point simplement en raison de ses soucis et dé ses difficultés personnelles ou de ses misères corporelles. La guerre d'Italie, venant après la guerre de Crimée, a été pour lui, un sujet d'irritation constante contre la politique extérieure de Napoléon III. Il en voulait à l'Empereur de n'avoir pas su comprendre que, comme il l'écrivait dans La Guerre et la Paix, la guerre était irréformable, que l'humanité ne voulait plus de la guerre, et que la France tenait entre ses mains le pouvoir de décider en faveur de la paix. (Conclusions de La Guerre <ct la Paix.)
Dans ces guerres de Napoléon III, Proudhon voit une rupture d'un courant auquel les Traités de 181 5 avaient donné une première expression. C'était là l'esquisse d'une évolution vers le droit international et une politique d'équilibre garante de la paix entre les peuples. En 1848, les peuples n'avaient-ils pas manifesté leurs sentiments à cet égard ? Napoléon n'avait rien compris et n'avait pas su saisir la chance qui s'offrait à la France et à lui-même. Napoléon III par inintelligence, par faiblesse, par ambiâon, était devenu l'homme de la fatalité, contre lequel devait se dresser les hommes du libre arbitre. (Lettre à Joseph Ferrari de janvier 1854.)
L'expérience des années 1853 à 1859 avait appris à Proudhon que la guerre n'avait pas pour seule conséquence de déchaîner les instincts de violence et de provoquer un recul dans la difficile conquête du progrès moral. La guerre était une cause de destruction économique et de ruine pour le vainqueur comme pour le vaincu et un peuple payait chèrement la gloire militaire. Proudhon avait percé à jour la fausseté de ces idéologies qui avaient servi de prétexte aux guerres de Napoléon III. Enfin, et surtout, une guerre ne peut pas être révolutionnaire; tout au contraire, elle est, pour les régimes absolus, un moyen de gagner du temps et de divertir l'opinion; elle est une entreprise de contre-révolution. Enfin et surtout, elle est dirigée contre les libertés de l'Europe et des peuples.
Les réflexions de Proudhon pendant les années 1853 à 1859 l'ont conduit à avoir une vision lucide des raisons pour lesquelles il s'est dorme pour devoir de lutter contre la guerre. Mais ce combat, il est décidé à le mener en s'attaquant aux idéologies qui justifient la guerre. De 1860 à 1862, Proudhon s'attache à ces problèmes qui lui paraissent essentiels : question des nationalités, problème des frontières naturelles, équilibre et traités de 181 5, unité ou fédération.
En août 1860, Rolland est souffrant et Proudhon lui écrit, le 26 :
Je prie les Garnier jrères dé faire accueil à une petite traite que
je suis dans la nécessité de faire sur eux; et, ma foi, si le cœur vous en dit, je vous en offrE une part. A la guerre comme à la guerre. Voilà treize ans que je vis comme l'oiseau sur la branche, mangeant d'avance le produit dé ma plume, allant de la prison à l'éxil, vivant de raccroc, dansant sur un pied et toujours sur le qui vive ! Aussi, je commencé à me bronzer, tandis que vous, peutêtre, vous n'êtes pas aguerri. Au plus dur à soutenir le plus tendre; par conséquent, saisissez-moi au moment où je me trouverai en fonds; huit jours après, il ne serait plus temps.
Au commencement de décembre 1860, Proudhon vient d'apprendre que 1© père Garnier, après avoir montré à son avocat le manuscrit de La Guerre et la Paix, refuse d'éditer l'ouvrage et on comprend qu'éclate sa colère : « Qu'on vienne donc me parler encore de despotisme ! Est-ce que le despotisme n'est pas dans cette lâcheté sans fond ni rive, dans cette absence de solidarité, qui fait que chacun livre le droit et la liberté d'autrui, satisfait de n'être pas lui-même directement menacé ? Une nation, pour être libre, n'a jamais qu'une chose à faire : se grouper dans l'approbation ou la désapprobation des actes du gouvernement, quel que soit l'individu ou l'intérêt mis en cause. L'a-t-on jamais vu faire en France ?.., J'aurai dans six semaines cinquante-deux ans. Comme j'ai travaillé dès avant l'âge de dix, je puis dire qu'il y à quarante-deux ans que je lutte contre la pauvreté, la mauvaise fortime; que je me dévoue au salut des autres, que je vis de privation et que je me sacrifie à ce qui me semble la justice et la vérité, en pure perte. J'ai eu le malheur de déplaire à bien du monde; il y a eu de ma faute, je le crois; mais il n'y a pas eu rien que de ma faute. Comment se fait-il que je sois si abandonné, si seul ? Je ne parle pas de mes amis personnels : j'en ai plus qu'un autre, mais ils sont éparpillés, impuissants... Dans un siècle où le talent s'escompte à haut prix... je ne puis rien tirer, ni de mon savoir-faire, ni de mon savoir, et je péris pour défendre trop bien la vérité, la liberté et le droit ! ... Eh ! cher ami, dites-moi plutôt en quoi je pèche; ou je me corrigerai, ou je renoncerai à cet affreux métier d'écrivain... Si je trouve à m'employer plus utilement, je renoncerai même à écrire. J'ai sucé l'absinthe à la mamelle; j'ai été nourri de fiel et de vinaigre dans ma jeunesse; j'ai vécu de crapauds et de couleuvres depuis que je Buis homme. Je voudrais passer quelques années sans ennuis, buvant une tasse de lait le matin, un verre de vin le soir; je voudrais apprendre un état à mes filles et mourir après. Je me sens de plus en plus déplacé parmi mes contemporains; je sens que je
ne suis pas de ce monde et que l'indifférence me gagne : signe qu'il est tempe de me recueillir et de finir ».
Après ce mouvement de désespoir si naturel, Proudhon reprend humeur combattive et espoir; car Rolland vient de lui trouver un éditeur, Hetzel, qui, en mars 1861, devait mettre sous presse, à Parie.
Mais sa colère reprend pour une autre raison le 12 mars 1861, lorsqu'il s'élève cette fois encore contre la démocratie qui se fait plomplonnienne : « N'est-ce pas édifiant ? Connaissez-vous donc rien de plus brute, de plus putain que cette bande ? Voilà le charabia qui leur plaît ! C'est avec ces volte-faces, ces escobarderies, ces crâneries qu'on acquiert la popularité ! Oh ! cher ami, il s'amasse en mon cœur un sac de bile que je me réserve de répandre à première occasion sur cette canaille démocratique. Oui, je vous le déclare, je veux qu'il n'y ait plus de républicains que les honnêtes gens, les hommes d'intelligence et les vrais travailleurs. Que tout le reste, que la canaille et la racaille, et la marmaille embrasse les Bonaparte. Je le veux, c'est mon désir, et je les y pousserai de toutes mes forces... Vous figurez-vous, à cette heure, votre nom resté si pur, au milieu de cette fange ? Combien, cher ami, nous avons besoin de peser nos démarches ! Savez-vous pourquoi je vous aime, comme j'aime Gouvernet ? C'est que vous avez un cœur loyal, qui saurait sentir de loin ce qui peut me faire honte, et qui, sans hésiter, m'avertirait. Eh bien ! cher ami, gardons cette fleur de virginité, n'approchons jamais, ni peu ni prou, des pourris ». Il s'était agi, en effet, pour Rolland, et Proudhon l'en avait détourné, d'entrer à La Presse, propriété de Solar et du banquier Mirés, « ce qui signifie un des outils de la bancocratie agioteuse et escroqueuse, La Pressé aux complaisancee avec la politique impériale ».
Le 16 mars 1861, Proudhon éprouve un autre sujet de s'indigner, l'arrestation de Blanqui qu'il n'aimait pas; mais il est contristé par l'affaire Blanqui : « J'ai peu de sympathie pour ce martyr de la conspiration. Mais je ne puis songer sans une profonde compassion que, sur cinquante-cinq années d âge que compte ce malheureux, il en a passé vingt-deux à vingt-cinq en prison. Et voilà qu'il y rentre. On ne sait pas ce que c'est que d'avoir vécu vingt-cinq ans dans l'immobilisme d'une prison. Cela détraque les plus vigoureuses intelligences... »
Proudhon s'indigne des traitements impitoyables auxquels Blanqui est en butte et de l'attitude qu'ont pris à son égard les prostitués du bonapartisme « ravis de saisir cette occasion de faire
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éclater leur antipathie pour Blanqui ». Mais la lâcheté de ceux de ces Jacobins qui sont en coquetterie avec l'Empire n'e6t pa" le seul grief de Proudhon contre eux : il leur reproche de faire le jeu de la politique extérieure impériale en proclamant certains principes qui semblent la justifier : le principe des nationalités et le principe de l'unité : « Quelle est donc, s'écrit-il, cette rage d'unité qui pousse Le Siècle et les Cinq à demander l'évacuation de Rome et ne vous semble-t-il pas étrange que nos soi-disant démocrates soient en ce moment moins soucieux de la eécurité du pays et des exigences militaires que le gouvernement impérial et les conservateurs ?... Comment il dépend aujourd'hui d'une coterie composée d'intrigants de tous les pays de faire battre des nations qui n'en ont point envie, et de mettre aux prises, par la crainte d'une opinion factice, des empereurs que le monde croit et qui se croient peut-être eux-mêmes absolus ! (7 avril 1861), M. Cavour et les journaux, plus quelques hâbleurs cosmopolites, voilà ce qui mène le monde : c'est par trop fort. »
Désormais, Proudhon va mener campagne contre le principe des nationalités et de l'unité, dans ses lettres et dans ses articles, jusqu'au jour oii, à son retour à Paris, il réunira sous le titre de La Fédération et l'Unité en Italie, les articles qu'il a commencé à publier à Bruxelles, le 13 juillet et le 7 septembre, et qu'il complétera à son retour à Paris, le i*' octobre 1862.
Proudhon avait soumis un mémoire sur la théorie de l'impôt, au concours organisé par le Conseil d'Etat du canton de Vaud, et, le 14 mai 1861, le président du Conseil d'Etat l'informe officiellement que son mémoire a obtenu la première place parce qu'il a été jugé le meilleur à l'unanimité. En armonçant le jour même cette nouvelle à Charles Beslay, à Rolland et à Chaudey, Proudhon ne peut s'empêcher de manifester une joie presque enfantine :
Que dites-vous de cela ?■ M. Proudhon, l'homme qui a dit tant de terribles choses, couronné par le Conseil d'Etat d'une République !... Un Conseil d'Etat composé de bons bourgeois et de propriétaires... M. Proudhon n'est plus un utopiste, un boute-feu, un esprit excentrique, un cerveau brûlé !... Cette peste de Révolution de 48 avait du bon. Vous voyez d'ici où cette décision du jury vaudois peut aboutir... Rien ne manque à mon succès. M. P.-J. Proudhon lauréat t M. Proudhon rosier ! M. Proudhon récompensé de ses idées économiques par un Conseil d'Etat souverain... Voyez-vous quel appui cela me donne pour reprendre la contra-
verse avec mes vieux amis les économist'es , avec mes autres amis les Saint-Simoniens, avec nos amis du Siècle, etc., etc..
Cependant, Proudhon avait entrepris contre les idéologies justificatrices des guerres particulières, une campagne qui devait s'exprimer dans ses ou\Tages, dans ses articles et dans sa correspondance, Proudhon comptait d'abord, pour déconsidérer la guerre, sur ce livre auquel, après quatre rédactions successives, il avait mis la dernière main; dans sa pensée, cet ouvrage devait être une révolution dans renseignement du droit et, plus tard, dans la politique.
Ensuite, il y avait un autre livre, commencé déjà depuis un certain temps et dont sa santé avait fait remettre à Proudhon de jour en jour l'achèvement. C'était une Histoire de la Pologne qui devait lui permettre, par un exemple, de montrer tout ce qu'avait de dangereux et d'absurde le principe des nationalités. La correspondance de Proudhon nous montre la signification qu'il attachait à cet ouvrage resté inachevé. « On ne fait que crier : « Vive » la Hongrie ! Vive la Pologne ! » deux foyers aristocratiques, les deux pires qui soient sur le globe !... Pauvres Polonais, que je les plains ! De tous côtés, ils s'apprêtent à me faire passer pour agent russe et déserteur de la démocratie : ils ne se doutent guère de ce qui va leur arriver (25 octobre et i*"" novembre 1861, à Rolland). Puisque j'ai prononcé le mot de Pologne, encore un mot sur ce chapitre. Ce n'est pas du seul Peyrat que je reçois des avertissements, il m'en arrive de Paris, de Lyon, de Bordeaux, de Besançon, de Turin. Comme il ne pouvait manquer d'arriver à un têtu de mon espèce, cela m'a mis en appétit, et je sais, à l'heure qu'il est, ma Pologne à fond, ce qui s'appelle à fond, et je tiens, plus que jamais, à mener à fin cette controverse... Du reste, je n'ai point hâte... Je souhaite au contraire que tout soit fini, et que l'ordre règne à Varsovie quand paraîtra ma biographie polonaise. Il ne sagit pas ici rien que des insurgés actuels, ni même de la nation polonaise tout entière, il s'agit de toute notre politique extérieure sur laquelle j'entends doimer une leçon à tous nos amis et ennemis... Les dispositions du public sont excellentes et il lit avec avidité comme un homme qui a été pris maintes fois pour dupe et qui se défie de ses plus intimes croyances. Tandis qu'on me crie de tous côtés que je m'éloigne de la démocratie, je vois la vente augmenter à chaque publication nouvelle, et les adhésions les plus sérieuses se manifester. Marchons donc, et n'ayons pas peur des gueulards... On me charge de toutes les rigueurs du gouvernement russe envers les Polonais.
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C'est sur ma tête que l'on prétend rejeter la responsabilité des massacres de A'arsovie s'il y en a encore. On m'annonce également que l'Opinion va se mettre de la partie ainsi que Le Sièch qui a eu à batailler déjà à mon occasion avec La Gazette de France. Tout ceci m'apprend une chose : c'est que la vérité, si cruelle qu'elle soit, est toujours meilleure que le silence, et qu'à cet égard la théorie des ménagements est la plus fausse des politiques. Je parlerai donc, et, si après cela, il reste des gens qui veuillent que la France entreprenne une campagne pour les Polonais, je ne leur conseille pas de se produire dans un scrutin ad hoc qui les ferait punir de leur désespérante minorité ».
II s'agit avant tout pour Proudhon de la politique extérieure de la France; il s'agit d'empêcher que Napoléon III n'entraîne la France dans une troisième guerre sous prétexte du principe des nationalités; il s'agit d'empêcher la guerre, pour la France et pour l'Europe. La Pologne n'est qu'un cas particulier tout comme l'Italie, un cas particulier de-stiné à servir de preuve à une politique générale française et européenne. Mais Proudhon se rend compte que le plus grand obstacle que rencontre sa démonstration est l'attitude d'esprit des démocrates : « de ce que je repousse la Pologne, c'est condamner toute la tactique de nos démocrates depuis dix ans... ». Aussi, sans cesse, s'efforce-t-il dans sa correspondance avec ses amis, tels que Charles Béslay, de leur prouver que le principe des nationalités n'est qu'une machine de guerre : « une pure blague et que la démocratie se mystifie elle-même avec sa rage de déchirer les traités de 1815 ». Le 21 avril 1861, il n'a pas craint d'aborder la question dans une lettre à Alexandre Herzen :
Croyez-vous donc que ce soit par égoïsme français, haine dé la liberté, mépris des Polonais ou des Italiens, que je mz moque et mé méfie de ce lieu commun de nationalité qui court le monde et fait dire tant de sottises à tant de fripons et à tant d'honnêtes gens ! De grâce, cher Kolokol, ne prenez pas ^ si vite la moucha; autrement, je serai obligé dé dire de vous ce que je dis dtpuis six mois de notre ami Garibaldi : grand cœur, mais de cervelle point. Oui, cher ami, le principe des nationalités démenti, nié par le droit de la guerre, par le droit des gens, par l'histoire, par la politique, par la loi du progrès, n'est rien de plus à cette heure qu'une machine de guerre et de révolution; cela "est vrai de l'Italie, de la Hongrie, de la Pologne, ex-sequo. Oui, j'ai le droit de m€ démander si cette machine répond bien au but auquel on l'emploie; si elle n-e produit pas plus de vacarme que d'effet utile; si, en der-
nière analyse, il ne vaudrait pas mieux laisser là cette grosse blague et revenir dans l'intérêt de la liberté et de la Révolution, à la vérité pure et simple, au droit international, tel que le donnent à la fois la raison d'Etat et la science de l'Histoire; c'est ce que, pour ma part, 'f affirme énergiqtiément.
Arrêtons-nous à ces mots : Dans l'intérêt dé la liberté et de la Révolution : ce sont bien là les mobiles de toute la politique telle que la conçoit Proudhon. Voilà \es, raisons inspiratrices de toute son œuvre entre 1856 et 1864; il l'écrit à la fin de 6a lettre à Alexandre Herzen : « ces reconstitutions de nationalités ne sont au fond qu'une rétrogradation et, dans la forme, un bilboquet à l'aide duquel un parti d'intrigants s'efforcent, de compte à demi avec les Tuileries, Cavour, etc. de faire diversion à la révolution sociale ».
Proudhon espère qu'il en sera de l'éloignement qui se manifeste pour certaines de ses idées, comme il en a été en 1848 et
Après avoir crié on raisonnera et on me rendra justice. C'est ce qui arrivé déjà (cette lettre du 26 octobre 1861, au docteur Clavel, est écrite cinq mois après sa déception du printemps)* pour mon livre de La Guerre et la Paix, c'est ce qui aura lieu à propos de La Pologne et des Traités de 18 15. Oh f cher compatriote, je sais bien que ce n'est pas par cette route en zigzag qu'un homme s'élève au commandement de la multitude et conquiert lé pouvoir. Mais il faut choisir : ou faire de la politique dans k mauvais sens du mot, en manœuvrant à travers les caprices et lés fougues de l'opinion, ou bien affirmer, envers et contre tous, la vérité pure, ou du moins de ce que je crois en mon âme et conscience la vérité.
Proudhon a choisi la vérité. Il sait bien que « la vérité parle fortement et que c'est la trahir que de ne pas la montrer dans toute son étendue ». Mais il sait aussi que « les gens accoutumés à être flattés prennent aisément poitr chagrin, pour âpreté et pour excès, ce qui n'€st qtie la vérité pure ».
Aux incompréhensions et aux calomnies, Proudhon s'efforce d'opposer un réel stoïcisme; mais il n'y parvient pas toujours; à certaines heures, s'échappent de sa plume des cris de découragement et de dégoût. Le 28 octobre 1861, voulant donner du courage à Neveu et vaincre la mélancolie obstinée qui ronge un ami dans la peine, Proudhon écrit à E. Neveu :
J'espère que mes paroles vous feront quelque bien et que vous saurez prendre en bonne part ma rudesse. Ah ! nous n'avons pas
lé loisir de nous plaindre par le temps qui court. Je vois des misères bien autrement lamentables que des membres meurtris et morts : c'est une société qui tombe en dissolution, une civilisation qui s'éteint, un monde qui s'affaisse. Il y a dix-huit siècles, le monde était comme aujourd'hui, en travail; alors le caractère de cette décomposition était une débauche emportée; aujourd'hui, le caractère est la lâcheté. Tout est lâche et vil, bas et plat, du souverain au mendiant... Tous tes jours, je me lève avec la pensée, non d'une patrie glorieuse, absente d'un siècle honorable et brillant, bien que j'en sois retranché, mais avec la pensée de ma patrie déshonorée, et se plaisant dans sa honte; d'une génération pourrie et qui aime sa pourriture; d'un public imbécile, et qui s'admire dans son imbécillité. Et cela gagne partout; de la haut'C bourgeoisie, cela passe à la moyenne; de celle-ci, au paysan et à l'ouvrier, de Paris aux départements, de la France à l'étranger. Voilà, cher ami, quelles sont mes méditations habituelles; mais je né cède pas à cette hypocondrie ; je travaille double, je me raidis contre l'adversité, je me prépare pour une nouvelle mission, et ma femme, dans les limites de son ménage, fait comme moi... Il ne s'agit point dé mourir, mon cher Neveu, mais de vivre. Le salut du monde a besoin plus que jamais de la coalition des honnêtes gens.
Depuis 1856, la santé de Proudhon avait été très fragile et le climat de la Belgique ne l'avait pas améliorée, tout au contraire : Proudhon supporte les printemps et les étés; mais les automnes et les hivers lui sont néfastes; même en avril et mai, il peut écrire à Rolland :
Votre lettre du it, avril m'est arrivée en plein catarrhe. Aujourd'hui (5 mai), je suis convalescent, je butine dans mon bureau, je compte demain faire une visite à la bibliothèque, mais je ne me sens pas encore assez fort des poumons, pour m-e mettre sérieusement au travail. Décidément, le climat belge ne me vaut rien; il m'en faut un plus sec, voir un plus chaud. Dé mai à octobre, cela va encore; mais d'octobre à mai, l'atmosphère est si chargée d'humidité, qu'il me semblé par moments que je respire par des brumes et que je nage dans un océan.
Pendant tout l'hiver 1861-1862, de décembre 1861 jusqu'au
mois d'avril, sa santé lui rendra le travail très difficile; le 20 décembre 1861, il écrira :
rai les nerfs usés. Mais enfin, il faut s'entendre, calculer, prendre une résolution, dominer le sort par la volonté ou mourir. Je mé résigne donc à prendra un peu dé repos.
Proudhon se voit obligé de remettre de plusieurs semaines son ouvrage sur la Pologne qui devait être sous presse en janvier : « Toujours des ajournements ! et l'on broute chez moi, comme chez vous... J'ai du pain pour l'année, je comptais rembourser quelques dettes en janvier prochain, mais il est tel de mes créanciers qui peut attendre (20 décembre 1861). J'ai besoin aussi, malgré ma furie de travail, de prendre du repos. Ma pauvre cervelle est en déconfiture. Depuis trois jours, je suis au repos. Le docteur Bourson m'a condamné à quitter tout, sous peine d'accidents graves. Je chancelle dans la rue; j'ai d'affreux cauchemars... »
A la fin du mois de mars 1862, Proudhon ne se sentira pas plus valide, et il est réduit pour se distraire, à faire des patiences : « Depuis huit jours, je ne fais que me promener; l'état de mon cerveau ne me permettant pas autre chose... Depuis que je suis condamné au repos, je réfléchis davantage sur mes contemporains et le désespoir s'empare de moi... » Et encore :
Je suis tout à fait épuisé, ahuri, et, au lieu de m'occuper dé mes affaires et de lire mes épreuves, au lieu de m€ promener, ce qui ferait tant de bien à mon cerveau, je reste à la wMiscn et je joué des patiences... Vous savez que depuis que vous (Rolland) n'êtes plus là pour faire ma partie de dominos, je me livre aux jouissances solitaires du jeu de patience, avec quatre grands jeux de cartes, c'est-à-dire deux cent huit cart-es.
Alors, pourquoi Proudhon s'attardait-il en Belgique ? Au cours de sa correspondance, il en donne à ses amis des raisons diverses qui, réunies, expliquaient ses reculs successifs.
C'étaient d'abord des raisons matérielles : le 3 juin 1861, il écrivait déjà à Rolland :
Vous me dites : Venez, venez, et quand viendrez-vous ? à quoi je suis obligé de répondre : Je n'-en sais rien. Un déplacement ne me coûtera pas moins de trois mille francs, et comment voulez-vous que je soutienne cette charge avec l'insuccès qui me poursuit ? Criblé de dettes (le total, mon pauvre Rolland, est d'au moins vingt mille francs), escomptant l'avenir et ne recueillant que le pain du jour, quand je le récutille. Ah ! que ne me suis- je
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fait rédacteur d'alnianachs, bouffon de paillasse ? Il n'y a pas de méilhur métier que celui d'amuszr les homnves...
La gêne qui se prolongeait, ses déceptions d'écrivain, étaient sans doute un des motifs de ces retards ; mais peut-être les raisons morales avaient-elles plus d'influence; on peut les ramener à un sentiment, la timidité, que Proudhon éprouvait en songeant à son retour en France. Par exemple, les incompréhensions qu'avait provoquées La Guerre et la Paix avaient contribué à accroître sa crainte d'un contact avec son pays :
Je suis une pauvre âmé endolorie, avait-il écrit un jour à Rolland, et le 7 juillet 1861, c'est encore à cet ami auquel il porte une confiante tendresse qu'il ouvre son cœur :
Je suis ennuyé, chagrin, inquiet {ici ce n'est plus de mon livre que je vous parle). A mesure que le temps s' écoule et que je me rapprocJie de l'époque à laquelle j'ai fixé mon retour en France, je suis saisi d'une véritable angoisse. J'ai été plus gai en quittant la France que je ne le serai en y rentrant. Comment vais-je Prouver le pays, le public, l'opinion, la démocratie ? Y a-t-il €n Wrance une bourgeoisie, une jeunesse, des républicains ?
Croit-on à quelque chose ?
Tout le mcndê est-il devenu guenille et pan de chemise ? Me faut-il aller m'exposér aux dents des bêtes féroces de la jugerie ? Avec quelle volupté ils ont condamné Blanqui ! Avec quels égards ils parlent à M. Mirés !... Quelle conspiration de bienveillance autour de ce fripon ? Il semblé, à la manière dont en parlent les journaux, que l'on entende la nation tout entière qui dit : « Ne touchez pas à la prunelle de mon œil... »
La crainte que Proudhon ressentait de reprendre contact avec la France était faite plus encore d'amour que de ressentiment. Elle tenait à ses nombreux malentendus avec le public ; elle était une crainte de ne pas être compris et de voir le lecteur moyen se méprendre sur ses intentions, ne pas saisir ses nuances de style et n'avoir, comme il écrivait à Rolland, le i*"" août 1861, le seutiment, ni de la mesure, ni des rapports, ni de la subordination des faits et des droits. Proudhon redoutait, plus que tous autres, le:^ littérateurs et rédacteurs de revue; mais il savait qu'il y avait pourtant un public qui le comprendrait toujours :
Mais donnez-moi les ouvriers du Luxembourg, donnèz-moi les lecteurs du Peuple, dcnnez-moi mon auditoire de la rue Poissonnière, ils mè comprendront tous, car le peuple vit, et c'est pourquoi il saisit à fond les secrets du style, il embrasse à la fois, dans un vu'mr discours, le grotesque et le sublime, Ir srrirux rt
l'ironie, il fait la part à chaque chose, et ne se méprend pas sur tout, tandis qice vos prétendus savants ou scribes ne vivent plus de la vie humaine; ils ont perdu la naïveté, la puissance et la compréhensicn de l'esprit; ils sont desséchés, arides, stériles comme le sabk du désert. Il y a longtemps que 'fat fait cette observation sur l'esprit de mes contemporains, sur l'appauvrissement dé la raison native par l'étude; mais chaque fois que j'ai l'occasion de la renouveler, j'éprouve une crispation nerveuse qui me rendrait féroce s'il y avait lieu de manifester ce que j'éprouve par la parole et par le gest^.
Ainsi Proudhon était partagé; il y avait en lui celui qui, aimant sa terré natale, désire s'y retouver, et celui qui, justement parce quïl l'aimait d'un amour passionné, absolu, craint pour sa pauvre âme endolorie de nouvelles déceptions, de nouvelles souffrances.
Proudhon pourtant, au printemps de 1861, annonce son retour proche à ses amis; le 15 avril 186 1, il écrit à Jean- Auguste Bourguès : « Enfin le jour approche où je dois revoir toutes mes vieilles connaissances; je suis sûr d'avance qu'elles ne me manqueront pas; mais en quel état trouverai- je le pays? C'est la question que je m'adresse... Il est sûr que l'Empire a prodigieusement perdu. La politique extérieure, sa dévotion affectée, tout cela est à vau-l'eau... Mais là n'est cependant pas l'essentiel. En même temps que les événements marchent et nous devancent, le pays se relève-t-il de sa prostration ? Les caractères reparaissent-ils ? L'opinion se réforme-t-elle ? Sent-on que la volonté revient aux masses ?... Se forme-t-il en France, en dehors de tant de partis et de tant de sectes, un esprit public ? un sentiment du droit qui gouverne la masse ?... Nous n'avons oublié personne. Vous nous retrouverez, cher ami, les mêmes que nous vous avons quittés, avec un certain parfum de vieille amitié qu'en 1858 nous ne connaissions pas encore ».
On est en train d'imprimer simultanément à Bruxelles et à Paris, La Guerre et la Paix, et Proudhon compte beaucoup sur cet ouvrage pour faire sa rentrée avec éclat : « Mon projet, écrit-il, à Penet, est d'aller faire ma première tournée en France dans la deuxième quinzaine de juillet (1861). Je prendrai l'air du pays, jugerai l'état des esprits et a\dserai au meilleur moyen d'opérer le transbordement de mon ménage, chose que je ne pense pas pouvoir exécuter avant octobre. En sorte que je passerai en Belgique tout le printemps et tout l'été. Mes travaux, mes projets, mes finances, puisqu'il faut tout dire, ne me permettent pas d'agir
autrement ». Le pain quotidien est toujours aussi difficile à assurer; mais Proudhon espère que le euccès de La Guerre et la Paix rendra un peu moins étroit son budget et lui permettra d'assumer les frais du déménagement et d'une installation en France. Le 7 avril, Proudhon a écrit le mot fin. Le 23 avril 1861, il annonce à Bergmann cette étude très approfondie sur La Guerre et la Paix, en dehors de tous les lieux communs :
J'ai longueni'cnt médité ce sujet. J'ai refait au moins quatre fois mon travail; enfin, je suis arrivé à des résultats qui me semblent d'un grand intérêt pour lé philosophe, l'historien, le juriste et l'homme d'Etat. Mon ouvrage fcrm'era deux volumes, pas trop compacts, d'une lecture assez attrayante où tout est neuf. Si cet ouvrage est compris et bien pris, c'est une révolution dans l'enseignement du droit qui en sera la conséquence, et plus tard dans la politique. Une belle application du reste de ma théorie de La Justice.
Le 25 avril 1861, Proudhon avait expliqué longuement à Marc Dufraisse toutes les raisons qui expliquent son retour. Il répond aux objections que celui-ci lui avait adressées à ce sujet : « Je sais, peut-être encore mieux, à quels périls, je puis me trouver exposé, périls de la dignité, peut-être encore plus que de la liberté. Mais, comme vous le dites fort bien qu'à moins d'être contraint, vous ne rentrerez pas; il faut que vous sachiez que je suis précisément contraint. Mon procès et le déménagement qui a suivi, a été pour moi comme une petite faillite; au moment où je pouvais espérer de me relever, je me suii. vu plus enfoncé que jamais; mes dettes se sont aggravées et, depuis bientôt trois ans que je suie en Belgique, Voes alienum est allé pour moi toujours croissant... Oui, cher ami, je suis contraint; les maladies, effet d'un climat incommode, le désavantage de la situation, le devoir de profiter de mes quinze dernières années de travail pour purger mes dettes et procurer un trour^seau à mes filles, tout me fait une nécessité de partir, et je l'eusse fait déjà si je n'étais arrêté par le besoin de mettre de l'ordre à quelques travaux commencés et par la difficulté des moyens ».
Les raisons, que cette lettre de justification donne à Marc Dufraisse, laissent apparaître alors le eecret du cœur de Proudhon pendant son séjour en Belgique :
Quelque hospitalière qu'ait été pour moi la Belgique, elle n'est pas mon pays; je ne m'y sens pas chez moi, je mè vois toujours étranger. Je ne puis sans indiscrétion, m' occuper <dv la chose publique, ce qui mécontenterait mes hôtes; je n'oserais me tnêlcr
de journalisme, au moins de la manière dont je l'entends; si je parle des affaires générales de l'Europe et de celles dé la France, je ne suis qu'un réfugié mécontent, sans crédit... Si j'écris pour la France, on me dit que je ne connais plus la situation, que je vois tout avec dés lunettes belges,' que j'ai perdu l'accent français.
Par delà les motifs matériels et les autres raisons morales, c'est bien là la raison suprême qui détermine Proudhon.
La Guerre et la Paix est mis en vente le 21 mai; le refus de Michel Lévy a obligé l'éditeur Hetzel à recourir à Dentu... Aussi le livre paraît-il avec une bande de surcharge, et, malgré la « couardise des marchands de bouquins », Proudhon escompte un succès de librairie; sans doute, s'attend-il à quelque étonnement de certains de ses amis; sa lettre du 27 mai 1861 à Charles Beslay le prouve par les recommandations qu'il lui fait au sujet de la manière dont il doit lire le livre : « Vous ne me comprendrez pas, parce que vous chercherez dans mon livre, dès la première chose, ce que je n'ai dû mettre qu'à la fin. En lisant un ouvrage, il faut commencer par se mettre à l'unisson de l'écrivain, puis, quand on a vu tout, revenir sur l'ensemble, et formuler alors, seulement alors, son jugement ». Le 28 mai, la lettre reçue de Langlois le rassure complètement. « C'est le premier avis raisonné que je reçois de mon livre, lui répond-il le 30 mai; je n'en attends pas qui me fasse autant de plaisir. Savez-vous bien, cher ami, que tout en faisant ma critique, vous m'enivreriez d'orgueil, si je pouvais croire seulement la moitié de ce que vous me dites. »
Aussi, cette première lettre rend-elle la désillusion de Proudhon plus complète; elle s'exprime avec vivacité dans la lettre du 3 juin 1861 à Rolland et du 5 à Altemeyer :
Croiriez-vGUs qu'il y a un tollé général contre moi à Paris ? Que mes amis qui ne me comprennent pas sont dans la consternation, tandis que mes enn'Emis jubilent. Il semble aux uns que j'ai commis un gros péché, aux autres, que je suis coulé, sans ressource ! Vous croyez qu'on blâme ma pensée, qu'on réfute mes démonstrations, qu'on repousse le principe ? Non ! On ne comprend pas et l'on me reproche, en conséquence de cette non-compréhension, de prêcher le prétorianisme, d'B soutenir le césarisme, le napoléonisme, le Christianisme, l'acétisme, etc.. Vous entendrez sur mon œuvre, les jugements les plus excentriqu:es, les plus sots; mais vous ne trouverez personne qui sache seulement y voir ce que j'y ai mis, ce qu:e, du moins, j'y ai voulu mettre. Avez-vous jamais été témoin d'une telle décrépitude ? ... Je vous le répète, cher maître, il y a choléra intellectuel et moral dans la génération présente et nous
sommes des fous de chercher à l'instruire. Pour moi, j'ai envie de me livrer aut jrères Garnier qui offrent dé m'e faire gagner beaucoup d'argent si je veux leur faire des petits livres pour les enfants et les jeunes personnes, des almanachs, des cuisinières bourgeoises et des ana.
En présence de l'accueil du public et plus encore de l'incompréhension de certains de ses amis, la déception de Proudhon fut profonde.
Elle itoucha si durement 6a « pauvre âme endolorie » qu'elle explique la prolongation de son séjour en Belgique, séjour auquei il fallut l'événement de septembre 1862 pour mettre fin brusquement.
Pendant ce mois de juin 1862 où lui arrivent lés échos de l'opinion suscitée par La Guerre et la Paix Proudhon fut désespéré : il était vraiment trop dur de voir s'effondrer le rêve qu'il avait caressé de voir sa rentrée en France s'accompagner d'un grand succès : « Quant à moi, écrit-il à Rolland, je suis tout aussi dégoûté des hommes, des choses et de la vie que vous pouvez l'être. Je me sens hors de la génération contemporaine. Je comprends que j'ennuie, que je suis de trop sur la croûte terrestre, telluris inutile pondus, et que moi et mes idées il est temps que nous disparaissions. Je voudrais, pour l'honneur de ma cause, pour ma dignité personnelle, p)Our la vérité de mes principes, achever quelques ouvrages, dissiper quelques obscurités, et puis je vous jure que je rentrerais dans l'industrie ou le commerce avec délices. J'ai besoin d'exercice, de grand air, de sommeil, d'appétit et de repos. Tout m'est odieux, et je me trouve dans la pire des conditions pour écrire. La sérénité s'en va; je n'ai plus foi aux hommes; je n'ose presque plus croire à l'amélioration de mes semblables. Si ma conscience, si mes convictions n'étaient à toute épreuve, je crois que je chercherais à en finir au plus vite, tant le spectacle du monde me devient à charge, »
Pourtant, le 8 juin 1862, Proudhon écrit encore à Madier-Montjau qu'il espérait avoir achevé vers le 15 août le manuscrit sur la Pologne et qu'il irait le porter à l'impression à Paris et chercher en même temps un domicile. Il interroge Madier-Montjau :
« Croyez-vous que je n'ai pas quelque chance d'être fourré pour trois mois à Mazas, comme mon ami Greppo ? — Moi, oui; mais cela ne m'empêchera pas d'y aller : je veux régulariser ma position ». En même temps, Proudhon se fait auprès de Madier-Montjau le défenseur de Darimon avec lequel, à propos d'un article
paru dans l'Office de Publicité, il a une récente querelle; mais Darimon s'est montré jusqu'à présent, parmi les cinq, le moins maladroit, le moins courtisan ; et il s'est signalé par une opposition beaucoup plus intelligente, plus sérieuse et plus motivée : « Lui seul soutient la lutte et de manière à se faire respecter, malgré l'exiguité de sa taille, du corps législatif tout entier, ceci devrait vous toucher davantage ». Enfin, en faveur de Darimoni, Proudhon fait valoir auprès de Madier-Montjau cet argument : c'est qu'il s'apprête à causer à Darimon le plus grand chagrin qu'il puisse éprouver; car Darimon espère bien être réélu et Proudhon s'apprête à prêcher, avec une énergie redoublée, l'abstention. Lfô raisons pour lesquelles, entre 1852 et 1859, Proudhon avait changé d'opinion sur la candidature et sur le serment ont été dites plus haut; de nouvelles réflexions l'avaient amené à douter qu'un honnête homme sollicitant une candidature au corps 'législatif, fût bien venu à prêcher un serment violé par lui d'avance en son cœur. Ce serait autre chose si, par cas inespéré, les membres du corps législatif, ayant prêté serment de bonne foi, se déclaraient -tous, une fois réunis, pour républicains; alors ils. pourraient parfaitement se déclarer eux-mêmes déliés du serment prêté. Aussi, à propos de Darimon, écrit-il à Madier-Montjau :
Oui, très cher, l'abstention, voilà la seule conduite que nous et nos amis, et non seulement nous et nos amis, mais la démocratie entière, si elle se respectait, mais le parti orléaniste lui-même, s'il avait l'ombre de pudeur, ayons à tenir... Je ne veux point vous donner ici Us motifs de conduite que vous approuvez, si je ne me trompé... au fond jre n'ai à lui reprocher que des misères... Et si vous voulez être bon et sage, vous ferez comme moi; oubliez de petits travers d'esprit, des faiblesses inhérentes à la nature humaine pour ne vous souvenir... que de votre ancienne amitié pour ce pauvre garçon, heureux à cette heure, mais à qui il est possible que )e cause un vif déplaisir.
Le 12 juin 1862, Proudhon écrit à Théodore de Fricks que son travail sur la Pologne avance tous les jours : « Je ne néglige rien pour en faire un bon livre, utile non seulement aux Polonais et aux Russes, mais encore et surtout à mes chers compatriotes. » Chercher à éclairer l'opinion publique en France est le premier sujet de ses préoccupations :
La conduite des Cinq, écrit-il, le 22 juin, c popos des quinze mille hommes à envoyer au Mexique m'a peu satisfait. Ils se sont comportés en cette circonstance avec l'étourderie chaiivinique de
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nos compatriotes. Comment ! pas un mot de réserve au sujet de l'utilité et de la justice de cette guerre t Nos soldats sont engagés, crie Le Tempe, qui blâme l'expédition cependant; il n'y a pas à hésiter, il faut les délivrer, c'est à Mexico même que nous traiterons !
Et les représentants démocrates raisonnent de même ! Il ne leur vient pas à l'esprit que, si la guerre est injuste, ils n'ont qu'une chose à faire, c'est de demander qu'on envoie l'ordre de retour, plus ce qu'il faudra pour racheter les prisonniers. M. OUivièr a parlé, ce qui ne l'a pas empêché dé voter d'enthousiasme. Par ce vote, la démocratie française s'associe à la pensée de Vexpédition et se rend complice \du fait, si, comme elle le donne suffisamment à 'entendre, ce fait est un acte de pur arbitraire... Que dites-vous du Temps, de La Presse, du Siècle et des Cinq, qui, tout en blâmant l'entreprise dont ils ne connaissent pas les motifs, déclarent néanmoins, en tant que nos soldats sont engagés, qu'on doit leur envoyer du renfort... ?
Hëtzel et un éditeur belge demandent à Proudhon de rééditer ses œuvres, et Proudhon leur répond qu' « une édition complète c'est trop, la moitié ne vaut plus rien »; il est décidé à ne pas réimprimer beaucoup de choses.
Le 17 juillet, Proudhon écrit à Rolland qu'il a publié dans lé numéro du 13 de VOffioe de Publicité, un article intitulé : Mazzini et l'Unité italienne. Cet article prendra place dans l'ouvrage qui paraîtra à son retour en France : La Fédération et l'Unité en Italie. « C'est une première escarmouche contre notre absurde démocratie. Madier-Montjau en a jeté les hauts cris. Il approuve tout ce que je dis contre Vunité, et il reconnaît que Mazzini a été d'une extrême imprévoyance, mais il eût voulu que j'atténuasse certains passages, et que je reportasse sur le gouvernement impérial les traits; que je décoche sur le piémontisme et le mazzinisme. J'ai beau crier que depuis dix ans les fausses idées de la démagogie européenne nous ont fait dix fois plus de mal que la tyrannie napoléonierme, qu'en politique le chef qui se trompé se retire, etc. rien n'y fait. Ces braves gens preiment toujours leurs haines personnelles pour de la politique. Fussiez-vous le plus absurde des mortels, pourvu que vous mordiez le tyran, vous êtes un héros. Ceci est une maladie de l'époque. Tout dégénère en querelles de sectes, en haines personnelles et en stratégie d'aventuriers. Les principes ne sont rien pour personne. Aussi je prévois des jours de confusion épouvantable. Il n'y a qu'une faible élite qui raisonne, le reste cuvé sa ragé et ne rêve que sang et crime... Travaillez,
mordiou ! c'est la seule chose qui nous soit donnée après la pensée et la conscience ».
Les fausses idées de la démagogie européenne, c'est contre eles que combat Proudhon; à ses yeux, elles sont plus néfastes que les idéologies des régimes autoritaires, parce que celles-ci ne font pas illusion, tandis que les fausses idées peuvent induire les peuples à servir les desseins et les ambitions des souverains et des aventuriers. Peut-être même Proudhon pense-t-il que les charmeurs de foule sont plus dangereux que les autocrates.
Parmi les mirages trompeurs de ces idéologies, Proudhon a eu la perspicacité de placer d'abord le principe des nationalités; au moment même où, au xix^ siècle, ce principe allait avoir le plus de vogue, il a eu l'instinct de prévoir le danger. Il a vu qu'il y avait là, pour l'avenir de l'Europe, un nid de vipères; il a eu le bon sens de voir que ce principe devait conduire à des difficultés inextricables entre les peuples et devait servir de justification à une chaîne de guerres. Proudhoni enfin s'est rendu compte que, dans cette direction, les dangers probables devaient venir de l'Europe centrale, car il y a en Europe centrale et en Europe orientale « une demi douzaine de zones au moins peur lesquelles on ne peut tracer de lignes frontières acceptables; dans cette partie i/ie l'Europe, on ne peut créer aucun Etat qui comprendrait une population d'une seule nationalité; on ne peut tracer de frontières ethniques parfaites, ni entre l'Italie et l'Autriche, ni entré la Hongrie et la Roumanie, ni entre la Pologne et l'Allemagne... »
L'étonnante prévision de Proudhon a reçu la contre-épreuve des événements qui se sont enchaînés depuis un siècle. Aussi semblet-il juste d'emprunter — afin d'exprimer la pensée de Proudhon et ses craintes — à un écrivain d'aujourd'hui et à son article du 17 juillet 1946, ces propres mots de Walter Lippman :
La révision, même pacifique, dés lignes frontières donne cours à une agitation nationaliste. Si on trouve une méthode par laquelle les frontières peuvent être échangées, il y aura toujours des politiciens qui passeront leur vie à réclamer de nouvelles frontières.
Mais, il y a un grand risque à être en avance sur son temps et à prévenir ses* contemporains des dangers qu'ils courent.
Le 22 août 1862, Proudhon écrit à A. Defontaine qu'il avait l'intention de profiter d'une amnistie particulière datant de près de deux ans et lui permettant dé rentrer dans son pays : « Je l'eusBe fait déjà si mes occupations, mes études et mes intérêts
l'avaient permis. En ce moment, je suis parfaitement décidé à aller à Paris, courant octobre, porter mon manuscrit à l'impression et soigner les épreuves. C'est un ouvrage qui n'aura pas moins de deux volumes ». Il annonçait son in'tention de faire suivre l'article sur Mazzini d'une étude où il examinerait la politique de Garibaldi.
Une fois l'Italie unitaire constituée, avait-il écrit à Buzon, le 22 août, le contre-coup s'en fait sentir par toute l'Europe... et la question sociale, la vraie question émancipation est ajournée pour quelques générations!... La démocratie ne le lira pas (ce livre eur la Pologne), ne s'en occupera pas, fera le silence autour de mon nom.
Or, le 7 septembre, VOffice de Publicité, qui tirait à dix-hui't mille exemplaires, fait paraître : Garibaldi et l'Unité italienne. « Ce qui est drôle, écrit Proudhon, le lo septembre, c'est que cet article, très favorable à la Belgique, a soulevé une tempête parmi les Belges... ils m'accusent d'appeler sur leur pays les hordes françaises. »
Quel était donc le sujet de ce nouveau malentendu ? L'article sur Mazzini dont VOffice de Publicité avait dû dormer un tirage supplémentaire, avait suscité des clabauderies, dont Proudhon ne s'était pas soucié. Mais l'article soulève une révolte parmi les journaux belges qui, interprétant à contresens certaines phrases de l'article sur Mazzini, accusent Proudhon de pousser Napoléon à l'annexion de la Belgique.
L'ironie de Proudhon n'avait pas été comprise lorsqu'il disait à Napoléon III que « l'unité italienne avait pour conséquence obligée la consommation de l'unité française et que l'antique patrimoine de Charlemagne lui était dû comme indemnité de ce qu'il venait de faire, à la requête de l'Europe, pour l'Italie ».
Trente-deux journaux belges attaquent Proudhon, contre sept qui osent le défendre. Le 15, Proudhon écrit à Madier-Montjau : « J'ai été d'une modération exemplaire, tout en laissant voir un peu mes crocs ».
Le 16 septembre, vers 9 heures, et demi du soir, un groupje d'hommes et de gamins, portant un drapeau et chantant la Brabançonne, vient s'arrêter devant la maison que Proudhon habite à Ixelles, et se met à crier, devant ses fenêtres : « Vive la Belgique ! A bas lés annexionnistes ! ».
Le 17 septembre, Proudhon prend le train pour Paris. Après son départ, une seconde manifestation se produit, la rue du Conseil barrée aux deux extrémités, toute la police sur pied, la municipalité est obligée d'adresser une proclamation aux habitants.
(17 septembre 1862 - 30 octobre 18^4)
Démocrates, une réaction aveugle a entrepris, depuis quinze ans, de vous jeter hors le droit, hors U gouvernement, hors la politique. La situation qui vous est faite, ce n'est pas vous qui l'avez créée. Ce n'tst pas votre faute si, rétranchés de leur communion, vous êtes condamnés à user de représailles. C'est pcmrquoi je vous le dis avec toute l'énergie et de toute la tristesse de mon âme '• séparéz-vous de ce qui s'est le premier séparé; séparez-vous comm'e autrefois le peuple romain se séparait des aristocrates...
Lettre aux Ouvriers, 8 mars 1864.
La Bourgeoisie est définitivement condamnée. Nous assistons à sa mort morale.
Bourgeoisie et Plèbe, 1860.
J'ai cinquante-trois ans. L'enthousiasme juvénile s'est calmé, les générosités chevaleresques sont parties; je ne sens qu'une ardeur de justice impitoyable.
7 janvier 1862.
Les individus qui vivent dans l'actualité vivent dans un mirage perpétuel. Happée par la multitude des événements, leur pensée est entraînée par le courant, impuissante à se fixer, à se replier sur soi. Tels ces garçons aveugles à tout autre chose qu'au flot des images dans les ténèbres, intérieures d'une salle obscure. Ainsi en est-il de nos contemporains. Et déjà de ceux de Proudhon.
Au vrai, la pensée de Proudhon ne se forme pas dans l'abstrait. Les faits quotidiens lui apportent leur matière. Proudhon est donc sensible à l'actualité; mais les mailles du filet qui enchaînent lés autres ne l'enchaînent pas lui.
Par exemple, depuis 1853, Proudhon devient conscient dé l'existence de l'Europe. La guerre de Crimée, puis la guerre d'Italie contribuent au mouvement de sa pensée; mais — et voilà ma réserve à la fine analyse de Madeleine Amoudruz — elle accorde trop d'importance à l'un des deux éléments qui composent sa personnalité.
D'un côté le réalisme d'une pensée vivante à laquelle aucun fait humain n'est indifférent. De l'autre, une constante fidélité à une source profonde, parce que d'ordre intérieur. Cette vision intérieure, jamais, en aucune circonstance, Proudhon ne s'en éloigne. Jamais il ne rénonce à la recherche de la vérité. Jamais il ne perd contact avec l'éternel. Voilà une des originalités les plus nettes de Proudhon.
Proudhon a été une exception parmi les penseurs, et les écrivains de son temps. L'attitude de son âme lui donnait un caractère rare à une époque où les hommes les plus aptes à la réflexion et les mieux formés à la critique consentaient à vivre sous l'approche de la nuit, mais en croyant vivre en plein jour. Cet aveuglement
généralement partagé est une marque assez navrante pour une époque littéraire. II est la marque aussi d'une société frivole et jouisseuse ; à un moment d'indulgence et de bonne humeur Ironique. Proudhon la qualifiait ainsi : « une société faite à l'image du grand romancier Alexandre Dumas : du gaspillage, du bavardage, du débraillé ; vivre, jouir, se vanter beaucoup ; en dernière analyse, ne rien faire et manger son Saint- Jean, voilà notre siècle ».
De ses premiers écrits à son tout dernier jour Proudhon a suscité injures et calomnies ; il a été un objet de scandale. Ce scandale se renouvelait à la moindre de ses paroles. Le scandale était attaché à sa personne, à l'homme qu'il était, intolérable surtout aux pires moments de sa solitude. On ne pouvait supporter un regard en présence duquel on avait envie de dire : « Quand ton œil fait scandale, arrache-le. »
Proudhon a été — et il s'est senti — un étranger à la société dans laquelle il vivait sauf à ses amis, sauf, grâce au miracle de l'amitié. Proudhon a connu la solitude : c'est là son drame et sa grandeur. Parce que, profondément attaché à la vérité, il ne poursuivait pas à travers ses doutes ces vérités éphémères, qui ne vivent qu'une saison, mais la vérité forte et libre, celle qui veut se faire entendre dans sa dureté, celle qui offense la foule dé ceux qui préféreraient la voir se présenter fardée.
Proudhon découvre la tragédie de notre monde modemie; moments cruels et qui lui arrachaient des cris et parfois des hurlements : « Aimable espèce humaine ! Caverne de brigands ! Fosse aux lions ! Sac à vipères ! Naguère, à Alfort, on a vu deux chiennes, atteintes de la rage, allaiter et lécher tendrement leurs petits et mourir dans l'accès, en les défendant. La tendresse maternelle était chez elles plus forte que la folie... » Ce jour-là, le 23 juin 1862, Proudhon avait-il entrevu l'univers concentrationniste ?
On imagine cette société du Second Empire encore polie — à la cour impériale l'indécence s'étalait — qui devait se choquer et souvent s'indigner lorsque Proudhon arrachait les masques, lorsqu'il n? voulait point faire de distinction entre Ta canaille d'en haut et la canaille d'en bas, comme il les appelait. Proudhani mesurait, à l'écho de ses paroles, combien il était un étranger, mais surtout parmi « ces scribes qui né vivent plus de la vie humaine et sont desséchés, arides, stériles, comme les sablés du désert ».
Proudhon faisait pourtant exception pour des auditoires populaires, comme celui de la rue Poissonnière ou les lecteurs du Peuple. Dans l'une de ses dernières lettres, celle du 30 octobre 1864, Proudhon affirme qu'il ne perd pas confiance dans une élite d'hommes ouvriers « qui me donnent de grandes consolations : leur ferveur leur fait devmer toute vérité ».
Ardeur de justice et ferveur dans la recherche de la vérité, étaient les deux sentiments qui touchaient Proudhon d'abord chez un individu. Et, à la fin de sa vie, quelques semaines avant de disparaître, il plaçait son espoir en cette élite (il ne dit pas élite ouvrière, mais élite d'hommes ouvriers) ; il y a là une nuance importante et voulue. Pour Proudhon, tout individu travailleur social, ou citoyen, n'est une personne que s'il est un homme au seni. plein du mot, c'est-à-dire une conscience « avec laquelle il tient à vivre bien », et un cœur fervent. Lui-même payait d'exemple par l'énergie avec laquelle il participait à la lutte depuis 1856; bien qu affaibli par la maladie et sans cesse interrompu dans ses travaux, Proudhon écrivait au docteur Dupas, le 25 avril 1863, à propos de la campagne dont il avait pris l'initiative en faveur de l'abstention : c'était pour lui un moment décisif : « Nous revenons aux grands combats. Signe heureux. Préparons-nous donc à bien soutenir la lutte, par le calme, la méditation, l'observation, j'ajouterais, si nous étions chrétiens, par la prière et le jeûne... Notre programme peut se traduire par ces mots ; Philosophie et applications de la justice ».
Admirons la sérénité de Proudhon : lorsque, le i*' juin 1863, il résumait en cette formule son programme et celui de ses amis, ce jour-là même, il venait de recevoir un des exemplaires clandestinement fabriqués du manifeste publié par eux pour les élections du 31 mai 1863. Cet exemplaire portait en tête ces mots : A Proudhon, la police reconnaissante.
Pourtant, quelque pût-être son dégoût, il écrivait ce jour-là à Buzon :
Tout cela, je l'avoué, me fait rire; si j'avais ma cèrvelliD de trente ans, si, comme à trente ans je pouvais faire feu des quatre membres et répondre à tous à la fois; muis je suis réellement malade; je ne peux ni penser, ni écrire; il faut que je me contente de serrer le poing dans ma poche tt dé ravaler mes jurons. Lâches et stupides humains ! Canaille ! Sotte espèce ! Oh ! si je n'avais en vue que la délivrance de cette vile multitude, je serais au premier rang, parmi ceux qui l'exploitent. Mais il y a le droit, il y a la liberté, il y a la dignité humaine, il y a l'inviolabilité dé nos
personnes, de nos esprits et de nos conscknoes; c'est pour cela que je me raidis, et, n'ayez pas peur, je n'en démordrai pas. On ne s'étonne pas de sa constance, son existence nous a donné la preuve de la belle ligne de sa fidélité à soi. Mais après plus de six années de fragilité physique — depuis le début de 1856, il a sans cesse été arrêté par la maladie — on est surpris qu'il ait conservé une vitalité physique et qui lui permette de tenir. S'il est possible de chercher les raisons de sa résistance, elles semblent se ramener essentiellement à deux. D'abord en avant tout, sa force morale et sa foi humaine ; celle-ci lui venait notamment de l'amitié de ceux qui lui restaient fortement attachés. Les témoignages que, dans les pires vicissitudes, Proudhon recevait d'eux lui étaient joie, source de force morale. Parmi eux, certains suscitaient en lui une tendresse qui le faisait se livrer avec une confiance sans réserve — abandon d'autant plus étormant que Proudhon était d'une grande pudeur. Cette confiance nous vaut des jugements sur lui-même, aussi modestes que justes. Tel celui par lequel, le 30 avril 1863, il répond à certains éloges de Buzon, éloges qui l'ont « délecté, fortifié, et encouragé ». Mais, en même temps, Proudhon ne veut accepter des éloges que ce qu'il croit conforme à la vérité. Il veut que Buzon n'ait pas de déception, il lui fait son propre portrait de campagnard, un des typés les plus complets de Franc-Comtois :
Mon Dieu, j'ai quelquefois caressé l'idée d'aller visiter Bordeaux; mais comment oserais- je vous présenter un mu fié comme le mien après l'idée que vous semblez vous être faite de moi ? Qtfôlle figure, quelle carrure que la mienne !... Ah ! cher monsieur Buzon, je crains fort qu'il ne vous soit resté un préjugé, le plus désolant dé tous, peur votre serviteur : c''est qu'un homme qui se mêle d'écrire, qui a produit quelques pages plus ou moins réussies, que le droit et la liberté passionnent, au point de se m'ettrè en travers dés événements et des multitudes, d'attaquer de front : hommes, choses, célébrités, superstitions, etc., c'est, dis-je, qu'un tel homme ne puisse pas être un bon gros paysan, simple jusqu'à la banalité, bon homme jusqu'à la niaiserie, rustique, grossier parfois, plein de négligences, commun, vulgaire; tantôt inerte et indifférent, tantôt emporté, inégal, extrêmement bref, tout ce que l'on peut imaginer de moins distingué, de moins urbanisé, de moins façonné, et qui ne se retrouve lui-même que dans l'excitation du travail ou l'ardeur de la controverse.
Franchement, vous me faites honte de moi-même; et si vous voulez que je vous comprenne, ne perdez jamais de vue, en m'é-
crivant, que vous vcus adressez à un vrai campagnard doué d'une âme ingénue, comme on dit en latin, qui a un peu étudié, qui s'est passablement déniaisé, mais chez qui l'étude n'a fait qu'empirer les défauts de sa nature et rendre plus saillante la rusticité.
Quelques semaines avant son départ de Bruxelles, Proudhon avait écrit à Bergmann (14 mai 1862) une lettre qui exprime son état d'esprit à son retour à Paris, le 18 septembre :
Mon cher Bergmann, tes réflexions sur la fuite de la jeunesse et la pesanteur de l'âge, il y a longtemps que je les fais, moi qui suis depuis quatre mois déjà dans ma cinquante-troisième année. Comme toi, j'éprouve tous les inconvénients de mon onzième lustré, et après avoir longtemps douté, protesté, tant je sentais de chaleur et dz fougue, je suis forcé de me rendre et de reconnaître que, décidément, je vieillis. Comme toi aussi, tout 'en suivant la pente de mes études, je songe à me résumer et à dire 'Cn peu de pages, avec clarté et simplicité, ce que je veux, ce que je croîs, ce que je suis. J'ai bien travaillé, j'ai commis bien des maladresses, bien des fautes; j'ai un peu appris et immensément ignoré; je me crois un Certain talent; mais ce talent est incomplet, abrupt, inégal, plein de solutions de continuité, de négligences , d'intempérances, de horsd'œuvre. J'aurais mieux réussi, si j'avais eu moins à faire du côté dé mon éducation mentale, si j'avais trouvé mes idées toutes faites, les problèmes résolus; si je n'avais eu qu'à me poser en tribun et en vulgarisateur... Je n'aurai été comme écrivain populaire et comm>e penseur qu'un demi-homme ; je m'en soucie peu. Mais j'ai été, je crois, un honnête homme; là-dessus, je me mets sans façon au niveau de tous les maîtres.
On se rappelle les hésitations que Proudhon éprouvait, chaque fois que se présentait à lui l'idée d'un retour prochain en France; la réserve avec laquelle il exprimait ses sentiments d'exilé. Rares sont dans sa correspondance les cas dans lesquels il écrit, comme le 5 mai 1862, à Rolland :
Cher ami, il me tarde bien fort d'aller flâner un peu sur le boulevard des Italiens avec vous et Gouvernet. Il me s-emble qu'il y fait soif, et que la bière est bonne. Un verre de benne bière, en temps utile, cela est mieux que toute la librairie de la terre...
Ces hésitations se justifient par l'anxiété de ses premiers con-
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tacts avec la terre natale — crainte que révèle ce qu'il écrit à Félix Delhasse, dès son retour :
J'ai trouvé notre pauvre France au plus bas. C'est bien plus mal que je ne le soupçonnais -et qu'on me l'avait dit. Dans une situation pareille, il y aurait conscience à me tenir à l'écart. Il faut parler, écrire, enseigner, sans s'occuper davantage de dynastie et de gouvernement. Nous coulons, nous nous décomposons, et pas une- intelligence, pas une conscience ne réagit plus. Je vous juré, cher ami, que si j'avais connu plus tôt la situation, j'aurais regardé comme un devoir pour moi de rentrer un peu plus tôt. Je ne sais quel succès j'obtiendrai; mais je ferai ce que je dois, advienne que pourra.
Ainsi, dès son arrivée à Paris, Proudhon juge la situation pire qu'il ne la soupçonnait. Mais loin de le décourager, cette déception agit chez ce combattif, comme un tonique ; la lutte lui apparaît un devoir. Il faut agir par la parole, par la plume ; enseigner, c'est^-à-dire tenter d'éclairer l'opinion. Mais Proudhon était déjà en pleine bataille.
Dès son arrivée, les deux articles, dont le premier, Mazzini et l'Unité italienne, avait paru dans VOfficé de Publicité, le 13 juillet, et le second : Garibaldi et l'Unité italienne, le 7 septembre, sont réunis en une brochure : La Fédération et l'Unité en Italie, avec une troisième étude du i*"" octobre 1862 : La Presse belge et l'Unité italienne.
Et Proudhon peut écrire à Félix Delhasse : « La publication de ma brochure à Paris n'a guère produit moins d'émotion en France que mon article sur Garibaldi n'avait fait en Belgique. La presse soi-disant libérale me tombe dessus en mas-e; le mot d'ordre a été donné, m'assure-t-on, de l'ambassade turinoise. En revanche, il y a jubilation chez leurs confrères du journalisme dynastique et clérical; très peu de gens se résignent à me prendre selon le sens très clair de mes propositions, et seulement pour ce que je suis. »
Proudhon était descendu à l'hôtel de la Paix, 64, rue du Faubourg-Montmartre; mais, le 23 octobre, il s'installait, 10, Grande- Rue, à Passy. Toute la famille, en médiocre santé, Catherine était malade après sa sœur, Mme Proudhon était épuisée et Proudhon lui-même écrivait à Félix Delhasse, le 25 octobre, qu'il était dans une égale impuissance de travailler ou d'aider au rétablissement de l'ordre dans la maison. Pourtant, il fallait que Proudhon se mît rapidement au travail, afin de pouvoir payer les frais du déménagement et de l'installation. A peine arrivé du reste, Dentu lui
avait demandé illico une réponse aux journalistes qui avaient poursuivi de leurs invectives la brochure de la Fédération et l'Unité en Italie.
Avant de s'être installé à Passy, reprenant aussitôt contact avec son ami Madier-Montjau resté en Belgique, Proudhon lui donnait ses premières impressions de la France :
J'ai trouvé la situation ici dix fois pire qu'on ne me l'avait faite. La défection est partout, la démocratie est en plein désarroi, le ralliement marché et l'immoralité monte comme le flux. On peut se croire à un prélude de la fin du menée. C'est justement pour cela qiœ je rentre; j'ai fait le diagnostic, je crois avoir lé remède. La France est bien bas, je vous assure, mais l'Europe le sait, et rien ne peut se produire qu'au sein même dé cette Babylone. Le gouvernem-ent lui-même le sait... Quel principe avouer. Mais il ne s'agit pas de lé vaincre; il ne fait que ce qui lui plaît : il s'agit dé remettre sur pied la raison du peuple français, la conscience de notre pays, et d'allumer un phare dans ces ténèbres jésuitiques, doctrinaires, bancocrates et militaristes. Voilà toute mon ambition. Je laisse à d'autres le soin dé balayer l'écurie.
Proudhon a toujours les mêmes idées directrices et il les tient fermement en main : la raison du peuple français, la conscience de notre pays ; tels sont ses sentiments animateurs ; il les précise encore lorsqu'il écrit à Madier-^VIontjau et lui dit la fonction qu'il lui destine, lorsque dans trois ans, dans cinq ans au plus, le mouvement en avant recommencera, car l'ordre de choses fondé en 1852 approché de sa fin : « Votre place dans ce mouvement sera... une fonction d'instituteur du droit; on aurait dit, il y a dix-huit cents ans, une fonction d'apôtre ! Oui, cher ami, la religion du droit est en train de se former; bientôt elle germera et rien ne pourra lui résister. Ce dont elle aura besoin, ce sera de missionnaires. Il y a là pour vous un avenir immense, et que je vous prie d'envisager sérieusement. Continuez vos leçons de littérature, en vous inspirant toujours de l'idée de justice : c'est une préparation excellente. En France, il ne s'agira plus pour vous de littérature, si ce n'est par forme d'excursion, de digression, ou d'incident; il s'agira de la justice même, dans toutes ses grandes applications, politiques, économiques, littéraires, esthétiques; de la justice, considérée, non plus seulement comme idée ou notion de l'entendement, mais comme passion, comme religion ».
La religion du droit, la justice comme religion, « exigeant un apostolat et des vertus de missionnaires... » Cette lettre d'octobre 1862 à INIadier-Montjau se détache de la correspondance
pendant cette époque de la vie de Proudhon, elle est en harmonie avec d'autre textes, mais elle est le plus significatif de tous. Elle révèle une pensée à laquelle Proudhon avait été conduit. L'immensité de Fœuvre à accomplir lui avait été découverte par l'analyse des racines du mal dont ^< notre pauvre société s^ meurt... » « En vous pénétrant de ce principe (la justice commz religion, la religion du droit), vous retrouverez un calme dont vous ne jouissez plus depuis longtemps ; sans cesser de mépriser et de haïr ce qui doit être méprisé et haï, vous jugerez mieux la profondeur du mal et l'immensité de l'œuvre à accomplir. Vous êtes prédestiné, vous dis-je, à cet apostolat d'un nouveau genre. Vous avez la véhémence, la vigueur, le zèle, l'élocution, tout ce qu'il faut... »
Proudhon se représentait l'action des missionnaires de la Révolution comme celle des apôtres des premiers temps d'un christianisme qui, lui aussi, avait été révolutionnaire. Cette idée sera reprise et développée par celui des penseurs de la génération suivante qui sera le plus fidèle interprète de Proudhon, Georges Sorel, pour qui Proudhon a été le premier et le dernier maître de 1891 à 1919.
Il n'est pas dans le dessein de ce livre d'étudier et d'approfondir un aspect de la pensée de Proudhon auquel le R. P. Henri de Lubac a consacré Proudhon et le Christianisme. Le Christ sur la Croix et Prométhée sur son rocher, le mythe chrétien et le mythe grec, expriment la tragédie d'une humanité traversant d'indicibles souffrances dans sa marche vers la délivrance. Entre les deux mythes, Proudhon a-t-il cru à une scission irrévocable ? Il semble bien l'affirmer dans Jésus : « L'homme, abstraction faite de son aspiration vers Dieu et l'Etemel, est ainsi constitué dans sa raison et sa conscience que, s'il se prend au sérieux, il est forcé de renoncer à sa foi, de la rejeter comme mauvaise et nuisible... A cette proscription décisive qui sauve sa dignité, l'homme... perd immensément ; il perd ses espérances immortelles ; il perd ce rapport avec l'infini qui donne une satisfaction si a^nple à son orgueil et à son sens intime ; il sacrifie sa propre éternité, afin d'être, pendant un instant, quelque chose... il se place volontairement dans le crépuscule... afin de pouvoir dire, pendant une vie sans précédent et sans avenir, vie qui s'écoule avec la rapidité de l'éclair : Moi ! ma conscience est mienne, ma justice est mienne, ma liberté est mienne. Que je pleure pour TEternité, mais que du moins, je sois homme pendant une révolu: ion de soleil. Pas de rapprochement possible... Là est la grande scission moderne. Elle est irréparable ».
Et, pourtant, Proudhon ajoute : « Il n'y a qu'un moment où la réconciliation entre nous soit possible, c'est celui de la mort... A ce moment, le savant qui a longtemps médité, longtemps combattu, qui s'est dévoué gratuitement à la justice, qui a vécu sans espérance ultérieure, le héros du dévouement, le vrai homme, peut tendre la main au croyant et recevoir ses adieux »,
Commentant ces pages de Jésus, Edouard Berth nous offre une interprétation de l'attitude de Proudhon. Cette solution du conflit ne répond-elle pas au regret de Proudhon, « à cette proscription décisive qui sauve sa dignité, l'homme perd immensément. » Dans son avant-propos au livre de Sorel, D'Aristote à Marx, Edouard Berth pensait que la scission n'était pas irrévocable :
Un accord est-il possible entre ce que j'appellerai la morale de l'Eternité et la Morale du temps ?... Il est incontestable que si le Christ tst mort pour tous les homm^es et pour le salut universel, sans acception de races, de classes et dé nationalités, le concordat rêvé par Proudhon n'est-il pas, en fait, possible ? Pour un chrétien, la vie temporelle prise et vue dans la perspective de l'éternité, revêt une valeur absolue; tous ses instants, tous ses actes et même tous ses gestes, sont précieux, irréparables, irréversibles, de conséquence infinie...; le pessimisme chrétien n'aboutit pas, comme lé pessimism'e romantique, au désespoir ou au suicide, mais ù Un emploi dé la vie extrêmement sévère.
C'est cet emploi de la vie extrêmement sévère auquel songeait Proudhon lorsqu'il disait à Madier-Montjau que sa destinée était d'être un missionnaire de la Révolution.
Proudhon était persuadé que la conquête du droit et de la justice avait pour condition une révolution dans les idées 'et dans les cœurs, sans laquelle les législations seraient inefficaces et les lé» gislateurs impuissants. Il n'en fallait pas moins pour que la Révolution apportât avec elle cette puissance de rénovation que devait inspirer la religion du droit. Ses missionnaires, ainsi que l'écrit Proudhon à Madier-Montjau. étaient prédestinés à un apostolat d'un nouveau genre. Pour eux, la justice n'était pas seulement une idée, une notion de l'entendement, mais une passion, une religion.
De là, à accuser Proudhon d'un nouveau vice, il n'y avait qu'un pas pour ses détracteurs acharnés; ceux-ci s'emparèrent d'un chapitre de La Guerre et la Paix où Proudhon prouvait la nécessité de la vie frugale pour insinuer qu'il voulait faire, des civilisés du XTX^ siècle, des ascètes et des moines.
Dans l'esprit de Proudhon, la raison demeure le premier fondement de la révolution et du socialisme. Seulement, la naissance d'une société nouvelle, fondée sur l'idée et le sentiment de la Justice, est un enfantement difficile. Aussi, afin de vaincre l'inertie et le paresseux égoïsme des individus, faut-il que le socialisme ait un caractère presque religieux. Cette religion du droit, ainsi que Proudhon l'appelle, réclame de ses adeptes et de ses missionnaires un sentiment mystique semblable à celui qui avait animé les apôtres et les premiers chrétiens.
Proudhon avait été amené à concevoir les méthodes de la Révolution d'une façon toute différente de celle qu'il envisageait «n juillet 185 1. Les événements et ses réflexions l'ont convaincu que la Révolution rendait inéluctables une séparation et une rupture.
Pendant longtemps, Proudhon a caressé le rêve d'une union des classes moyennes et des classes ouvrières; pendant longtemps, la notion de peuple (exclusive de la seule oligarchie) s'est opposée dans son esprit à la notion de classe; par suite, ce n'est pas seulement des préoccupations électorales qui l'amenaient en 1850 à appuyer l'alliance des travailleurs et de la bourgeoisie, « cette classe moyenne qui s'en va partout retombant dans la plèbe ». (Lettre du 18 octobre 1852.)
Aussi, dans La Voix du Peuple du 12 janvier 1850, Proudhon parle-t-il de cette grande réconciliation pour laquelle « je me dévoué, pour laquelle je sacrifie ma popularité et je serais prêt à sacrifier encore ma vie, je veux dire la réconciliation de la bourgeoisie et du prolétariat ». On trouve de nombreux textes sur ce thème et dans Le Représentant du Peuple, dans Le Peuple, dans La Voix du Peuple et dans Lé Peuple de 1850 :
La bourgeoisie et le prolétariat, d'abord antagonistes, ne font qu'un... La victoire de l'une sur l'autre, serait le sacrifice de toutes les deux... Le socialisme prétend que l'on ne pourra établir la paix qu'en identifiant Hs termes contraires: travailleurs et capitalistes. Nous prétendons que les termes contraires doivent être identifiés.
Mais, en 1850, Proudhon n'obtient pas l'union sur laquelle il comptait déjà pour, en décembre 1848, faire échec à la candidature de Louis-Napoléon. Et il se résigne à soutenir la candidature d'Eugène Sue, en maugréant du reste contre ce choix :
Eugèife Sue, c'est le communisme et le fouriérisme, ni plus ni moins. Dans un moment aussi décisif, aller rejeter Dupont de VEure, Vembauchemént en masse de la Bourgeoisie et prendre Eugène Sue, le romancier phalanstérién, cela dépassée la permission d'être bête.
Pendant les premières années de l'Empire, Proudhon croit encore que, de même que par, leur union contré le Prince Président, en 1850, les classes moyennes et le prolétariat pourront, par leur rapprochement, ébranler le régime et faire échec à Napoléon III. Mais il s'aperçoit vite que la bourgeoisie est trop égoïste et que son goût du gain la met à la disposition de Napoléon III qui pour la séduire offre à son appétit de jouissance les inflations industrielles et les profits faciles de la spéculation boursière. L'Exposition Universelle de 1855 est une époque importante de l'évolution de la pensée proudhonienne. Le 14 mars 1856, Proudhon, qu'avait choqué le spectacle d'ouvriers en blouse se pressant autour du cheval de l'Empereur, écrit ceci :
Malgré cette populacerié, il n'y en aurait pas pour longtemps si la bourgeoisie était résolue; mais, si elle n'est pas aussi bête que la canaille, elle est cent fois plus lâche et pourrie.
La lâcheté et la corruption de la bourgeoisie ont prouvé à Proudhon qu'il n'y avait rien à attendre d'elle; il a renoncé — depuis un certain temps déjà — à l'idée d'un rapprochement qui permettrait de renverser l'Empire. Et, désormais, Proudhon est persuadé que « la bourgeoisie a vécu et qvCil faut tirer le rideau sur sa mort ». Cette nouvelle idée, qui apparaît dès la première édition de La Justice est vigoureusement développée en 1860, dans les Nouvelles de la Révolution, dans une note, Bourgeoisie et Plèbe, qui accompagne la sixième étude sur le Travail.
Le bourgeois est un vilain qui a quitté la glèbe pour le trafic et le métier et qui s''est fait, par les affaires, une fortune plus ou moins rapide et considérable. Le caractère du bourgeois, le tour et la portée de son esprit, la trempe d^ son âme, l'énergie de sa conscience, tout en lui s'explique par son origine... Avant 1789, la bourgeoisie formant l'un des ordres supérieurs d<e la nation, placée •entre le clergé et la noblesse, d'une part, la multitude rustique et urbaine de l'autre, se distinguait par une certaine gravité; elle
avait des traditions, un esprit, un stylé à elle-même; abstraction des vices inhérents à sa nature, elle avait des mœurs. Depuis 1830, il y a dans la bourgeoisie, comme dans la littérature, décadence marquée — l'ancienne honorabilité bourgeoise a disparu; une tourbe immondé, à peine décrottée, a fait irruption dans la caste; et nous avons cette génération mêlée, ignoble, sans pudeur comme sans principes, qui n'est ni bourgeoisie, ni plèbe et qu'on ne saurait prendre autrement que comme le fumier qui doit engraisser une nouvelle semaillé.
La bourgeoisie est définitivement condamnée : nous assistons à sa mort morale.
Hors de l'aristocratie et de la monarchie, il n'y a de gouvernement possible que celui de la nation toute entière, après que la révolution économique aura effacé la distinction dé bourgeoisie et de prolétariat.
La comédie depuis Molière a multiplié à l'infini les types bourgeois. Nous connaissons les Dandin, les Chrysale, les Orgon, les Arnolpke, lés Jourdain. Le dernier venu et le plus cocasse est M. Prudhcmme. Passé celui-ci, on tombe dans les Goriot, les Vautrin, les Mandrin, les Macaire.
La bourgeoisie a vécu, tirons le rideau sur sa mort.
Il n'y a de gouvernement possible que celui de la nation toute entière... La révolution économique effacera la distinction de bourgeoisie et de prolétariat...
Proudhon a constaté la nécessité à laquelle la bourgeoisie a acculé le prolétariat. Et en février 1864, lorsque, les auteurs du Manifesté des Soixante vont lui demander son opinion, Proudhon va leur reprocher de s'être déclarés en politique d'accord avec l'opposition au lieu de s'être nettement séparés d'elle. Pourquoi n'avoir pas affirmé, comme ils l'auraient dû, une vérité profonde ? c'est l'existence, en face de la classe bourgeoise, de la classe ouvrière et l'opposition de ces deux classes :
Nos publicistes dé l'opposition n'ont pas vu, malgré leur dévotion aux idé-es de 1789, que ce qui a créé la distinction toute nouvelle, inconnue même aux temps féodaux, de la classe bourgeoise et de la classé ouvrière ou prolétariat, juste au moment en disparaissaient les anciennes catégories de Noblesse, Clergé et Tiers état, c'est précisément le droit inauguré en 1789. Ils n'ont pas vu qu'avant 1789 l'ouvrier existait dans la corporation et la maîtrise, comme la femme, l'enfant et le domestique dans la famille; qu'alors il aurait répugné d'admettre une classe dé travailleurs en
face d'une classe d'entrepreneurs, puisque celle-ci était censée contenir celle-là, mais que, depuis 1789, lé faisceau des corporations ayant été brisé, sans que la fortune et les conditions entre ouvriers et tnaîtres fussent devenues égales, tant que l'on eut rien fait et rien prévu pour la distribution des capitaux, l'organisation de l'industrie, les droits des travailleurs, la distinction s'était établie d'elle-tnême entre la classé des patrons détenteurs des instruments dé travail, capitalistes et grands propriétaires, et celle des ouvriers, simples salariés.
Nier aujourd'hui cette distinction entre les deux classés, ce serait plus que de nier la scission qui l'amena et qui ne fut ellemême qu'une grande iniquité; ce serait nier l'indépendance industrielle, politique et civile de l'ouvrier, seule compensation qu'il ait obtenue; ce serait dire que la liberté et l'égalité de 1789 n'ont pas été faites pour lui aussi bien que pour les bourgeois; nier par conséquent que la classa ouvrière qui subsiste dans des conditions toutes nouvelles, en dehors de la solidarité bourgeoise, soit susceptible d'une conscience et d'une initiative propres; la déclarer, par sa nature, sans capacité politique...
La division de la société moderne en deux classés, l'une qui vit exclusivement de son travail, l'autre qui vit du revenu dé ses propriétés, de ses capitaux... l'une dé travailleurs salariés, l'autre de propriétaires, capitalistes, entrepreneurs, étant donc flagrante, une conséquence devait donc s'ensuivre... C'est qu'on s'est demandé si cette distinction était l'effet du hasard ou de la nécessité, si elle était dans lès vraies données dé la Révolution; si elle pouvait se légitimer 'en droit, comme elle se constatait en fait; en un mot, si par une meilleure application des règles dé la justice et de l'économie, on ne pouvait pas faire cesser cette division dangereuse en ramenant les deux classes à une seule, parfaitement de niveau et en équilibré.
Cette question, qui n'est pas nouvelle pour les philosophes, devait surgir parmi les classés ouvrières le jour où une révolution politique lés mettrait, par le suffrage universel, de niveau avec les classes bourgeoises où elles apercevraient ainsi le contraste de leur souveraineté politique avec leur état social... Voilà comment la plèbe travailleuse a commencé, depuis seize ans, de s'élever à la capacité politique; c'est par là que la démocratie française se distingue de toutes les démocraties antérieures : le socialism'C, comme on l'a appelé n'est pas autre chose.
L'évolution de la pensée de Proudhon J'a donc conduit — et c'est là l'une de ses plus importantes conséquences — à formuler
une théorie de la lutte des classes avec une force et une netteté qui affirment l'absolue insolidarité existant, dans la société capitaliste, entre la bourgeoisie et le prolétariat : c'est là, ajoute Proudhon, un des traits distinctifs de la démocratie et du socialisme.
Une évolution semblable avait amené Proudhon à apercevoir l'inévitable rapprochement qui devait se produire entre paysans et travailleurs industriels. La Marianne des champs et la Sociale des cités devaient se rencontrer.
Sans doute depuis 1851 et 1852, les plébiscites napoléoniens avaient reçu la majorité des suffrages ruraux. En 1861, des voix ouvrières ont réclamé leur indépendance; et les délégués, envoyés à l'Exposition de Londres par les métiers parisiens, ce sont eux qui les ont nommés. Aux élections de 1863, des candidatures auront pour intention d'affirmer l'autonomie ouvrière; on verra que Proudhon opposera à cette initiative une tactique d'abstention. Celle-ci lui paraîtra une méthode plus efficace pour ébranler le régime impérial ; il aurait préféré que les ouvriers donnent l'exemple à leurs frères des champs en déclarant qu'à l'avenir ils n'entendaient plus relever que d'eux-mêmes :
C'est à la démocratie de Paris £t des grandes villes qui a pris les devants à chercher lés points de raccordement qui existent entre elles et la démocratie des campagnes...
Proudhon a eu la vision des liens qui existaient entre elles; il a eu conscience des éléments communs au prolétariat industriel et au prolétariat rural. Ici encore, Proudhon manifeste sa lucidité: elle s'exprime dans d'autres domaines. C'est également le cas d'un fédéralisme professionnel, destiné à servir de contrepoids au gigantisme d'un Etat dont les fonctionnaires vivraient en parasites sur le corps des producteurs.
La Vie ouvrière sous lé Second Empire répond aux prévisions de Proudhon. Dans cette peinture nuancée et puissante de la société française, Georges Duveau a appliqué une méthode originale à l'étude de l'évolution des différents éléments qui composaient, dans une période de mue, cette société mobile. Ses conclusions confirment les vues de Proudhon sur deux points essentiels. D'abord Proudhon s'est aperçu que l'opposition qui, autour de 1848, existait entre les classes industrielles et les classes ouvrières s'était transformée en antagonisme et qu'un fossé s'était creusé entre elles. Autour des années 1860, l'économiste Michel Chevalier se rencontre avec l'ouvrier Benoit pour juger que l'industriel et le travailleur, le patron et l'ouvrier sont devenus deux natures
ennemies, étrangère l'une à l'autre. Et Proudhon ajouterait : deux natures inconciliables puisque, retranchés de la communion nationale, ks ouvriers n'avaient plus d'autre choix que la séparation : « Séparez-vous de qui s'est le premier séparé ».
Mais l'opposition entre ces deux natures étrangères ne se limitait pas aux populations ouvrières et industrielles des grandes villes; elle se prolongeait dans les campagnes. La Marianne des champs et la Sociale des cités n'avaient pas seulement les mêmes adversaires. Les quatre groupes d'ouvriers entre lesquels se divisaient les populations laborieuses de la France sous le Second Empire, tels que les présente l'analyse minutieuse de Georges Duveau, offrent une composition grâce à laquelle la psychologie de chacun de ces groupes fait passer à travers l'âme ouvrière des résonances communes : les unes sont d'origine rurale, ks autres industrielles.
Le vrai en oéci est que, depuis une quarantaine d'années, lé même mouvement de sécession que nous avons signalé plus haut, dans la population des villes, entre l'ouvrier et le bourgeois, se manifeste parmi les populations des campagnes, entre la plèbe rustique et l'oligarchie propriétaire, celle-là surtout qui habite au sein des villes. Comme cet antagonisme a son origine au plus profond de la nation, Proudhon l'expose dans tout son jour :
« Tandis qu'au sein des villes l'ancien principe féodal s'est maintenu en se transformant et continue de se développer — ainsi qu'en témoignent, d'un côté, la féodalité industrielle et financière, qui s'entend si merveilleusement à mettre à la raison la classe moyenne et le prolétariat; d'autre part, l'ambition qui possède une foule de bourgeois d'ajouter à leurs titres de fonctionnaires, de capitalistes, d'entrepreneurs et de négociants, la qualité de grands propriétaires fonciers, de suzerains du sol; en troisième lieu, certaines tendances communistes, certaines idées corporatives mal définies, des classes ouvrières — lés paysans ont marché sous l'impulsion d'une pensée fixe, celle d'assurer de plus en plus leur franchise par la libre possession du sol. La conception de la propriété, en un mot, n'est pas la même chez le citadin et chez le paysan : de là leur évolution en sens inverse. L'un cherche avant tout la rente, l'orgueil de la possession; l'autre vise à l'indépendance du travail, à la suzeraineté de la vie agricole. Pour celuici la propriété c'est le franc-alleu, pour celui-là c'est encore le fief. Il est entendu que je n'emploie ces expressions que pour mieux faire ressortir ma pensée, sans que je veuille prêter à personne des idées fort au-dessus dé la routine. En fait, il n'est peut-être pas
un paysan, pas un bourgeois, à l'exception des juristes, qui sache oe que signifient ces termes de notre ancienne langue, fief et alleu. Mais ces mots expriment deux droits, deux ordres de faits différents, deux tendances opposées, qui se reproduisent de nos jours comme au moyen âgé, et dont il n'est même possible, à mon jugement, de faire cesser entièrement aucune.
« Comme autrefois, l'âme du paysan est dans l'idée allodiale. Il hait d'instinct l'homme du bourg, l'homme dés corporations, maîtrises et jurandes, comme il haïssait le seigneur, l'homme aux droits féodaux; et sa grande préoccupation est, suivant une expression du vieux droit qu'il n'a pas oubliée, d'expulser le forain. Il veut régner seul sur la terre, puis, au moyen de cette domination, se rendre maître des villes et leur dicter la loi. Cette idée de la prédominance de l'agriculture sur l'industrie est la même que celle qui fonda la suprématie de l'ancienne Rome et décida la victoire de ce peuple laboureur sur toutes les puissances industrielles et commerçantes de l'ancien monde; qui plus tard soutint la féodalité elle-même : idée qu'adoptèrent au xvm® siècle les physiocrates, et qui n'est certes, pas encore épuisée.
« Ainsi la cause des paysans est la même que celle des travailleurs de l'industrie; la Marianne des champs est la contre -partie de la Sociale des cités. Leurs adversaires sont les mêmes. »
Ainsi Proudhon croit que la révolution s'accomplira grâce à l'union des travailleurs industriels des villes et des paysans. La formule en ces années 1860 se rapproche singulièrement de celle de Lénine. En outré, Proudhon estime que la révolution est aussi l'œuvre d'une opinion (il écrit à Bouteville, le 20 novembre 1859) « représentée par une élite d'hommes de toutes langues et de tous pays •».
Mais qu'ëntend-il par la nécessité des choses ? A cette époque dé sa vie, Proudhon définit ainsi la Révolution : « C'est une idée d'abord élémentaire et qui point comme un germe, idée qui au premier moment n'offre rien de remarquable, empruntée qu'elle paraît à la sagesse vulgaire, et qui, tout à coup, comme le gland enfoui dans la terre, comme l'embryon dans l'œuf, prend un accroissement imprévu et, de ses institutions, remplit le monde... »
Mais, par ses caractères, la Révolution telle qu'elle apparaît dans La Capacité politique ne ressemble en rien à la vieille conception de la tradition jacobine, dont le moyen tout-puissant était la prise du pouvoir et la création d'un individu abstrait fabriqué par les lois.
On peut nommer cette forme dé Révolution, la Révolution-
puissance (s'emparer des positions et dés places occupées par lés bourgeois et s'affubler de leurs dépouilles, l'expression est de Georges Sorel) ; par opposition, on pourrait appeler Révolutioncapacité, la Révolution selon Proudhon, puisqu'elle implique capacité politique et capacité technique, compétence du travailleur et conscience du citoyen :
Une Révolution sociale comme celle de 89 que continue, sous nos yeux, la démocratie ouvrière, est une transformation qui s'accomplit spontanément, dans l'ensemble et dans toutes les parties du corps politique. C'est un système qui se substitue à un autre, un organisme nouveau qui se substitué à un autre et qui remplace une organisation décrépite; mais cette substitution ne se fait pas en un instant, comme un homme qui change de costuma ou de cocarde; elle n'arrive pas au commandement d'un être ayant sa théorie toute faite ou sous la dictée d'un révélateur. Une révélation vraiment organique, produit de la vie universelle, bien qu'elle ait ses messagers et ses exécuteurs, n'est vraiment l'œuvre de personne...
Sans doute, pour Proudhon, était-ce une joie de penser qu'il aurait été un des messagers de la Révolution. Mais il aura été plus encore, si l'on songe à l'influence que ses idées ont exercée, et tout d'abord sur l'élite ouvrière qui allait créer la première Internationale et organiser, en France, entre 1865 et 1870, un pré' syndicalisme avec ses Chambres syndicales et ses premières Fédérations.
Sur cette génération des années 60, l'influence de Proudhon. est certaine, bien qu'on l'ait contestée — il nous faudra revenir sur ce point. Maisi cette influence s'est-elle prolongée à travers les générations ouvrières qui ont suivi celle-là au xix* et au xx® siècles ?
Il nous paraît qu'on a toutes les raisons dé le penser. Lors du centenaire de la naissance de Proudhon en 1909, Edouard Droz lui a consacré un livre généreux et enthousiaste, et il a entendu démontrer que : « l'influence du socialisme proudhonien n'a pas cessé un instant de s'exercer sur les couches profondes du prolétariat militant ».
Ce jugement ne peut être accepté qu'avec les observations suivantes :
D'abord, les militants sur lesquels cette influence s'est exercée, n'en ont pas toujours pris conscience, car certains d'entre eux pouvaient ne l'avoir pas lu; leur nature propre avait fait beaucoup plus que leurs lectures pour les placer dans une atmosphère
proudhonienne. Une harmonie pré-établie existait, qui exprimait im phénomène de correspondance singulièrement émouvant.
D'autre part, chez certains militants, le proudhonisme a agi à la manière d'un réactif par opposition aux idéologies développées par des vulgarisateurs mal avertis de la pensée marxiste. Il séduisait les caractères indépendants prêts à regimber contre tout endoctrinement. Georges Sorel, et après lui Edouard Bërth et Georges Gurvitch, ont hardiment montré qu'entre Proudhon et Marx n'existait pas un antagonisme irréductible semblable à celui que se sont plu à utiliser des passions partisane.?.
Enfin, parce que l'action de la pensée proudhonienne ressemble à une source souterraine et profonde, elle est intermittente.
Après la génération de Tolain, celle de Varlin, celle d'Emile Pouget (et sans chercher ici pour chacun de ces militants à retracer les chemins' et les pistes), l'année du centenaire de la naissance de Proudhon justement, semblait marquer un retour à Proudhon ; et dans une salle obscure du 15® arrondisisement de Paris en 1909, rencontrant James Guillaume, je rappelai avec lui la grandeur de l'homme et l'exemple qu'avait donné son existence. En cette année-là, si décisive qu'on a voulu en profiter pour le mettre en désaccord avec lui-même, Georges Sorel avait voulu souligner ce retour en disant : « Je suis persuadé que ce retour n'a rien de raisonné,.., plus ce reitour est inconscient, plus il est intéressant pour nous, car il est de nature à montrer que la doctrine de Proudhon a dans la pensée populaire des racines plus profondes qu'on ne le croit d'ordinaire ».
Il jaut en prendre pleine ccnscience; il se pose des problèmes d'influence qui sont, qui stront toujours impossibles à résoudre d'une manière objective et vraiment scientifique.
Sur ces problèmes d'influence, j'adopte entièrement les conclusions pleines de justesse et qu'à sa manière vigoureuse Lucien Febvre a développées dans une étude de la Revue de Synthèse kis torique (1909) :
Ce que M. Droz a marqué fortement, c'est qu'en dépit d'une apparente éclipse, la pensée proudhonienne n'avait jamais cessé, en réalité, de vivre et d'agir en France dans lés couches profondes du prolétariat ; c'zst encore qu'un accord intimé, un accord presque constant, se manifeste entre certains principes, certaines directions essentielles de la pensée de Proudhon et les manifestations les plus intimes et les plus énergiques de la vie ouvrière contemporaine.
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Le 2 novembre 1862, alors qu'il se trouve dans tous les embarras d'une installation, « point de livres, mes papiers empilés dans des malles..., je mange sur un tabouret; j'ai, à droite, le poêlierfumiste, et à gauche, le menuisier », Proudhon écrit à un ancien camarade d'atelier, Milliet, une lettre qui a déjà attiré notre attention :
Je n'ai pas plus oublié que vous, mon cher et ancien collègue, notre vie d'atelier d'il y a trente-deux et même trèntê-cinq ans... La génération d'alors était meilleure que celle d'aujoîird'hui. On vivait plus simplement, plus moralement; il y avait moins de spéculation ambitieuse -et de parasitisme; au total, V existence était plus facile, plus saine et meilleure... Si tout ne me démontrait que la société est entrée dans une crise dé régénération qui sera longue et peut-être terrible, je croirais à l'irrévocable décadencé et à la fin prochaine de la civilisation. Mais nous en sortirons, il faut le croire, parce que nos contemporains sont plus dissolus... Le mouvement de l'histoire s'accomplit par oscillations dont il dépend de nous d'abréger l'amplitude...
Il dépend de nous d'abréger l'amplitude 7 ... Comment ?... Travaillons donc à nous rendre m^eilleurs, à penser juste; cherchons la frugalité et fuyons la paresse. Avec cela, nous abrégerons l'épreuve et nous renaîtrons supérieurs à nos pères...
Voilà à quoi réfléchit Proudhon lorsque au milieu de son déménagement, qui dure depuis un mois, il se trouve : « moi écervelé sans livres, et mangeant sur un tabouret... •». Mais cette lettre à Milliet n'est pas seulement intéressante parce qu'elle nous découvre ce que pense Proudhon : « de la publicité, je suis- saoul; ce dont j'ai besoin, c'est des joies fortifiantes de l'intimité... ». Dès ce 2 novembre 1862, Proudhon entend démontrer Venchaînemént de ses idées :
Si en 1840, j'ai débuté par /'anarchie, conclusion de ma critique de l'idée gouvernementale, c'est que je devais finir par la fédération, base nécessaire du droit des gens européen, et, plus tard, de l'organisation de tous les Etats.
Et il s'explique : « Sur tout cela, il est aisé de voir que la logique, le droit et la liberté dominent; en sorte que l'ordre public reposant directement sur la liberté et la conscience du citoyen, Vanarchie, l'absence de toute contrainte, de toute police, autorité, magistrature, réglementation, etc., se trouve être k corrélatif de
la plus haute vertu sociale, et, partant, l'idéal du gouvernement humain. Nous n'en sommes pas là sans doute, et il se passera des siècles avant que cet idéal soit atteint; mais notre loi est de marcher dans cette direction, de nous approcher sans cesse du but; et c'est ainsi, encore une fois, que je soutiens le principe de fédération ».
Voici le mot de fédération prononcé. Autour de cette expression se concentre l'esprit de Proudhon depuis quelque temps déjà, mais surtout depuis qu'il croit y voir la solution des conflits européens, le moyen d'aesurer la paix entre les peuples.
De l'anarchie, la critique de l'idée gouvernementale devait amener Proudhon à ce principe fédératif, base nécessaire du droit des gens, de l'organisation de tous les états et d'un régime républicain. Car il faut le noter, entre 1840 et 1860 (1860, date de la deuxième édition de La Justice où les Ncnivelles de la Révolution s'attachent à l'idée de fédération), il est utile de rappeler les Confessions d'un Révolutionnaire qui critiquaient le fait gouvernemental et Vidée générale de la Révolution au xix® siècle. Celle-ci déjà considérait le fédéralisme régional, mais surtout professionnel, comme la solution du problème que posait « la liberté contre l'Etat ». Mais l'organisation intérieure de la nation d'abord avait suggéré le fédéralisme.
Progressivement, au fur et à mesure qu'il s'était intéressé aux questions de politique extérieure, l'application du principe fédératif s'était étendu et Proudhon y avait vu la possibilité d'assurer par lui et de garantir l'équilibre européen menacé par le principe des nationalités. Ainsi, de purement intérieur à la nation, la Fédération avait conquis dans l'esprit de Proudhon la position d'une solution clé commune à l'ensemble des exigences que présentaient à son esprit, politiquement, la garantie des libertés individuelles, mais, humainement, le respect et la garantie de la personne.
Proudhon affirmera dans la Capacité politique qu'un gouvernement est un système de garanties^ :
Le même principe de garantie mutuelle, qui doit assurer à chacun l'instruction, le travail, la libre disposition de ses facultés, l'exercice de son industrie, la jouissance de sa propriété,' l'échangé de ses produits et services asstirera également à tous l'ordre, la
I. Proudhon rédige en 1864 un manuscrit inachevé qui a été publié en 1870 sous le titre : Contradictions politiques : Théorie du mouvement constitutionnel au xix® siècle.
justice, la paix, l'égalité, la modération du pouvoir, la fidélité des fonctionnaires, lé dévouement de tous...
Une phrase de la lettre du 2 novembre 1862 éclairé tout : « L'ordre public reposant directement sur la liberté et la conscience du citoyen ». La conscience du citoyen est le foyer des institutions dans la cité. H n'y a plus d'autre règne que celui du droit (sixième étude de La Justice), de ce droit nouveau dont déjà, dans la lettre à Fleury, le 22 janvier 1843, Proudhon disait qu'il s'élabore dans l'esprit du peuple et des savants.
La théorie du contrat reposant sur la volonté et le consentement de l'individu est au centre du fédéralisme; Proudhon se croit autorisé à dire : « Je suis à moi-même mon propre gouvernement •».
Et, dans le Principe fédératif, il écrira : « Le Contrat politique est une fédération, à condition que le citoyen ait autant à recevoir de l'Etat qu'il lui sacrifie et qu'il conserve sa liberté, moins l'objet spécial pour lequel le contrat est formé et dont on demande la garantie à l'Etat ».
Quelle satisfaction a dû éprouver Proudhon lorsqu'il a été convaincu que le principe fédératif lui offrait la solution dé nombre de contradictions. En même temps, il répondait à la conception à laquelle il était parvenu de la patrie. Dans les Nouvelles de la Révolution qui, en 1860, accompagnent la quatrième étude de La Justice, voici comment Proudhon exprime son idée de la patrie:
Il n'était point mal pour la fraternité des nations qu'il y eût en France des Flamands, dés Allemands, des Italiens, des Basques. Il était encore mieux qu'il y •eût des Français en Belgique, en Prusse, en Suisse, en Piémont, en Angleterre... Les exceptions apprenaient aux peuples que la justice est au-dessus de la langue, du culte et dé la figure, bien plus que tous les accidents du sol et les variétés dé races, c'est le droit... l'intérêt général de la civilisation, celui qu'ont tous les peuples à apprendre à se supporter entre -eux.
Ce qui crée la patrie, c'est le droit, l'intérêt général de la civilisation, celui qu'ont les peuples à apprendre à se supporter entre eux... Si une moitié dé la vérité nous épouvanté parfois, la vérité tout entière nous rassure et nous charme...
La justice dans la Cité, l'équilibre entré les nations, vont trouver, dans les institutions inspirées par le Principe fédératif,
les garanties qui assureront la liberté de la personne et la paix entre les peuples.
Cette nouvelle espérance rend à Proudhon son énergie; le 4 novembre 1862, il écrit au docteur Crétin :
Patience, nous nous relèverons, et une fois à la besogne, je ne sors plus. J'ai un grand besoin de travailler; je crois sentir que je vais mieux et que le climat de Passy exerce sur moi une heureuse influence.
Et le 19 novembre, à Buzon :
J'ai, de par le monde, quelques amis dont l'âpre colère et l'indignation vertueuse mè soutiennent : sans cela, je s7iccomberais, non à la peur ou à la défiance, mais au dégoût... Je ne me contenterai pas d'écraser cette infâme presse; je veux cette fois élever hardiment le drapeau dé la scission, rompre avec cette coterie d'intrigants, et commencer un mouvement d'épuration, comme disait Robespierre, qui pourra fort bien aboutir à une régénération de la raison et de la conscience démocratiques... M'es deux gamines cnt fait fête aux raisins... Quelques assiettes ont été offertes à trois ^ ou quatre connaissances, dignes d'apprécier votre joli cadeau; il faut que les enfants, en apprenant à remercier quand on leur offre quelque chose, apprennent aussi à donner...
Au commencement de janvier 1863, Proudhon a presque achevé la rédaction de son livre ILe Principe fédératif : le seul système politique qui puisse se concilier avec la vraie révolution et réaliser l'égalité économique est la Fédération.
Mais Proudhon se sent fort gêné et complètement au dépourvu; lé renouvellement de l'aimée, les termes de loyer, d'école, les réparations et approvisionnements du ménage lui ont donné un grand besoin d'argent, écrit-il à son éditeur Dentu, auquel il demande un acompte. Et, avec sa modestie coutumière, il jugé ainsi son nouveau travail : « Le fond paraîtra à tout le monde beaucoup plus important que la forme. Travail à refondre, si vous voulez, mais idée neuve et juste... ». Proudhon n'est pas content, parce que, comme il l'écrit à Aug. Defontaine, il a bâclé en trois cents pages sa nouvelle publication.
L'idée lui apparaît neuve et juste, aussi né veut-il pas que la présentation puisse nuire à l'idée; le 14 janvier, Proudhon demande donc à Dentu l'autorisation de revoir toute une partie de l'ouvrage, au prix du sacrifice de quelques rames de papier et de quelques jours de retard :
// y a là une idée puissante, féconde, qui vient tout à fait à l'heure; qui, tout en soulevant de grands défauts, est appelée à
faire son chemin, à entraîner une grande partie des niasses, et, par là, à opérer une révolution dans les idées. Tout l'ouvrage doit être dirigé vers ce but.
Seulement, l'auteur avait « le cœur ulcéré » et ne jouissait pas de la sérénité nécessaire pour faire un livre; la deuxième et la troisième partie ont un caractère personnel qui refroidit le lecteur, diminue l'intérêt, et amoindrit l'idée principale. Il manque au travail le crescendo sans lequel une œuvre littéraire est imparfaite et finalement manque son but : « Bref, en recouvrant mon sang-froid, après m'être en quelque sorte assouvi par cette longue polémique contre de maladroits ennemis, j'ai vu d'un seul coup le défaut de mon travail, et ce qui me reste à y faire, et je viens à nouveau vous demander la permission de me reviser moi-même... Vingt pages à ajouter — autant à transjwsér — quarante lignes à modifier. Avec cela, je change de ton général à la deuxième et troisième parties, je fais de ma publication un vrai livre de principe, de morale, d'actualité... Vous voyez, cher monsieur Dentu, ce que c'est que de composer un ouvrage avec une idée forte et un sentiment malheureux. Il y a quelque chose de gauche que l'écrivain n'aperçoit que lorsqu'il a entièrement dégorgé sa colère par le travail même. J'ai été outragé, irrité, blessé, je voulais une vengeance, j'ai oublié que je ne pouvais l'obtenir que de ma raison, non de mon ressentiment ».
Proudhon raconte à Buzon comment il a remanié deux fois et refait presque complètement son ouvrage qui ne devait être tout d'abord qu' « un joli petit pamphlet de soixante pages au plus ». « Peu à peu, je me suis aperçu que je me fourvoyais, que ce qu'il fallait, c'était im travail sérieux, solide,, et un coup terrible. Me voilà donc refaisant mon ouvrage sur épreuves, tant et si bien qu'au bout de deux mois je n'avais pas encore fini; seulement, au lieu de soixante pages, j'étais arrivé à deux cents. On met sous presse, la première feuille est tirée; je ne sais combien de rames de papier, grand Jésus. Mais voilà que la nuit une insomnie s'empare de moi; c'était le diable ou mon bon ange, je ne sais encore lequel, qui venait m'éveiller. Je songe que j'ai fait une œuvre stupide, obscure, violente, digne de mes adversaires, sans doute, mais faite pour me déshonorer comme écrivain. De suite, je me lève, je fais suspendre le tirage et je déclare à Dentu que j'ai des corrections à faire. Ces corrections m'ont pris encore cinq semaines, et ma brochure qui devait avoir soixante pages au plus, dépasse trois cents. Il est certain qu'un enfant ainsi bâti, conçu en quatre reprises, doit faire une singulière figure. Vous
y verrez force ratures, lacunes, des bosses, des méplats, dés solutions de continuité. Un nouvel avertissement du ciel ou de l'enfer, vous me le direz, m'a été donné cette nuit (31 janvier), et j'avais presque résolu de tout brûler et de renvoyer la publication à Pâques. Cependant, après avoir dormi, j'ai résolu de laisser aller les choses et de n'y plus regarder »,
Les deux lettres de Proudhon à IMilliet et à Bergmann, des II et 12 février 1863, montrent comment fut composé Le Principe fédératij :
Après avoir subi l'excitation de V éditeur... j'ai compris que, au Ueu d'une œuvre polémique, c'était un travail de doctrine et de haute politique que j'avais à faire... Il est résulté dé tout cela qu'après avoir écrit mon travail d'un premier jet, et avoir laissé commencer le tirage, après une nuit d'insomnie, pendant laquelle j'ai refait, dans ma pensée, mon travail, j'ai dû faire suspendre l'impression, et j'ai donné une tournure nouvelle à l'ênsemblé et aux détails de mon ouvrage. Voilà comment, au lieu d'un labeur de quinze jours, j'en ai fait un de trois mois; comment, au lieu d'une phïlippique de quarante pages, j'ai mis au monde, vous h dirais-je, non pas seulement un livré, mais un système. Au reste, ni le diable, ni le bon sens n'y perdront rien... En relatant les mêmes faits à Bergmann, Proudhon ajoutait : Je ne m-e suis pas découragé. J'ai redoublé d'énergie et je viens enfin de terminer une véritable exposition philosophique du principe fé'dératif, une des choses les plus fortes et les plus neuves que j'aie produites'^.'. J'ai fait pour cela un effort herculéen. Epuisé de longue main, déjà horriblement fatigué au mois de septembre dernier, lorsque je vins à Paris faire ma dernière brochure, en réponse aux Belges, il m'a fallu improviser, en quelque sorte, puis, refaire, après une première rédaction défectueuse, ce nouveau travail qui eût dû exiger au moins six mois de réflexion...
Et Proudhon, rendant hommage à son éditeur, écrivait à Milliet:
Dans le temps où nous vivons, un livre de politique, signé d'un nom comme le mien, n'est pas chose facile à éditer pour un libraire. On s'y met {littéralement) à quatre pour éplucher mes épreuves, lorsque j'ai donné le bon à tirer; puis, la ventilation terminée, il faut que je refasse, amende, adoucisse, etc.. les passages suspects. C'est le 14 février 1863 que, les épreuves revues et expurgées, on tirait les feuilles du Principe fédératif :
Après tant de repentirs, que Proudhon pensait-il d'un livre composé dans de telles conditions et parmi de tels scrupules ? Il lé confie à Buzon : « C'est un livre et ce n'est pas un livre;
c'est quelque chose d'hétéroclite, de très fort par endroits, de soporifique dans d'autres; en somme une idée formidable, qui, si elle porte coup, doit produire un effet énorme. En un mot, je me suis dit que le fond sauverait peut-être la forme... Mais j'ai la cervelle bouillie et la tête comme une poire molle ».
L'intention de Proudhon — telle qu'il la conte à Buzon — était de démontrer que tous les gouvernements connus, jusqu'à ce jour, étaient des fragments dépareillés de la vraie constitution sociale. Cette constitution unique, la même pour tous les peuples, peut être appelée République fédérative. Hors de cette constitution, il n'y a ni liberté, ni droit, ni morale, ni bonne foi. Proudhon croit avoir trouvé la solution du problème politique. Grâce à elle, il a pu donner la définition de la République.
Proudhon estime qu'il existe en France des éléments de fédéralisme qu'il faut grouper; que la fédération doit être un des éléments du programme adopté par les hommes de conscience qui formeront la première équipe de la jeune démocratie.
Satisfait d'avoir donné, le premier, la philosophie du système fédéral et la solution du problème de la République, Proudhon ne l'est pas de la valeur littéraire de son œuvre qui n'a pas, en effet, la belle vigueur de La Justice. Il n'a pas écrit ime œuvre classique qui réponde à son ambition; son ouvrage, d'abord improvisé, a dû être remanié; il était resté à ses yeux si plein d'imperfections qu'au dernier moment, en y réfléchissant, il se demandait s'il n'allait pas à nouveau tout briser et refaire. Mais, quant au fond, il produira un terrible vacarme.
A la fin de janvier 1863, Proudhon se sent accablé de fatigue : « J'ai la cervelle si malade que par moments je ne puis ni lire, ni écrire, ni penser, ni marcher... Ce dernier effort, à la suite de la secousse que j'ai subie en septembre et d'une armée très laborieuse, m'a mis sur les dents... »
Pourtant, les élections étant annoncées pour le printemps, Proudhon est déjà prêt à la lutte. Il prend aussitôt position. Dès le 28 janvier 1863, il écrit à Gustave Chaudey :
Je n'ai plus que quelques révisions {des épreuves du Principe fédératif). Maintenant que me voilà le cerveau libre, j'envisage plus clairement la question électorale. En deux mots : au point
dé vue des principes, nous ne pouvons voter sous aucun prétexte; il y a contradiction entre notre idée et le vote, aux conditions actuelles. Au point de vue pratique, il est nécessaire que la nouvelle démocratie se pose par cette voie, parce que cett^ participation au système fait perdre de vue l'avenir grandiose et la révolution politique et sociale que notre devoir est dé préparer; et parce que nous restons indéfiniment confondus avec les vieux dé la vieille garde... L'abstention, c'est la mise hors la loi.
La nouvelle démocratie, à d'autres moments Proudhon dira la jeune démocratie, s'oppose à la vieille démocratie, comme au passé l'avenir. L'une est la démagogie jacobine, l'autre la République fédéraliste; car le principe fédératif est devenu, au regard de Proudhon, le caractère essentiel de la République; et lorsque, le 3 février, il écrit au ministre de l'Intérieur, afin de lui demander l'autorisation de publier un journal « politique, économique, littéraire, judiciaire, ecclésiastique », le nom qu'il se propose de lui donner sera : La Fédération.
La République, jusqu'à présent à l'état d'idéal vagué, vient enfin de trouver sa définition; la démocratie moderne peut enfin trouver son avenir et diriger sa marché; elle a trouvé ses principes, ses formules, elle a une politique. Mon titre saisit tout le mondé et déjà lés vieux partis se sentent frappés... Un parti nouveau va se former qui, 'en peu de temps, dévorera les autres...
Ce parti nouveau qui se forme — le parti de la nouvelle démocratie — devra d'abord s'affirmer aux élections prochaines par l'abstention : « Il vaut la peine de tenter l'aventure, écrit Proudhon à Chaudey, le 21 février; il faut que certaines choses soient dites et publiées; il faut que la masse soit éclairée... »
En même temps, Proudhon demande à Gustave Chaudey quelques motifs en vue de la rédaction des quinze à trente pages qu'il est en train d'entreprendre :
Je posé d'emblée l'abstention dans sa haute et énergique signification... Et, le 25 février, à Lebègue :
C'est moi qui, dans ce moment, porte seul le drapeau de la Révolution, de la République, de la liberté et du droit. La guerre est bien déclarée, bien entamée...
Le fédéralisme — Proudhon l'écrit le 28 février à Grandclément — se rattache à l'ensemble de son œuvre. Et il regarde son « ébauche sur le principe fédératif » comme un fragment détaché de la théorie de la propriété elle-même — théorie à laquelle Proudhon travaille et qui aurait vu le jour, si depuis six mois il n'avait été arrêté par les tribulations que lui cause lé jacobinisme
franco-belge et italien. Il est probable qu'il s'agit là de la Théorie de la Propriété qui ne fut publiée que comme ouvrage posthume.
Dans ces dernières années, Proudhon ne se contente pas de ses nouveaux travaux, ni de poursuivre ceux qu'il a commencés, comme cette Histoire de la Pologne qu'il n'arrivera pas à terminer; il veut reprendre ses premiers thèmes, comme la Propriété, et lès mettre en harmonie avec l'évolution qu'a suivie sa pensée depuis 1854. Cette évolution a été déterminée par son expérience et par sa méditation sur ses propres idées antérieures. Et voilà la raison pour laquelle les années, de 1853 à 1855 sont à l'origine de cette évolution. Dans les étapes de cette pensée en mouvement, le Projet d'Exposition perpétuelle, présenté au prince Napoléon à l'Exposition de 1855, a été pour Proudhon une expérimentation qui a conduit celui-ci des Mémoires sur la Propriété à la Théorie de la Propriété, cet ouvrage posthume. Il est la transition entre lés deux formules, grâce aaixquelles se condeneent d'une façon saisissante les deux attitudes d'esprit qui ont inspiré les Mémoires et la Théorie : La Propriété c'est le vol et la Propriété c'est la liberté.
II pouvait paraître naturel, en publiant la Théorie de la Propriété, de la faire suivre du Projet d'Exposition perpétuelle. Ce projet est la dernière expression, la formule la plus achevée du socialisme de l'Echange — celle 011 Proudhon entend supprimer la monnaie métallique, non seulement comme intermédiaire des échanges, mais comme étalon des valeurs. Mais l'obligation 011 Proudhon s'était trouvé, en rédigeant le projet, d'aller jusqu'à la conséquence logique du socialisme de l'Echange, l'avait persuadé qu'il se heurtait à une contradiction invincible en espérant socialiser l'échange sans socialiser la production et assurer ainsi le maintien de la liberté.
Dans une de ses lettres, Proudhon écrit à Grandclément que, depuis trente ans le fédéralisme bouillonnait dans ses veines; et, le 15 mars 1863, à Auguste Défontaine : « Malheureusement, je suis pour le moment en proie à une surexcitation cérébrale qui ne me permet pas de penser ni d'écrire. Bon gré, mal gré, il faut que je me livre au repos. Voilà dix ans que les médecins me condamnent à six mois de pêche à la ligne; et depuis dix ans, je n'ai fait que redoubler et accumuler le travail. Maintenant, je suis au bout, je n'en puis plus. Je ne me donnerai pourtant congé que lorsque j'aurai dit mon mot — trente à quarante pages — sur les futures élections. Mais, même pour écrire ce bilboquet, il faut que je me donne huit jours de promenade au Bois de Boulogne, »
Proudhon se trouvait partagé entre l'extrême fatigue d'un effort prolongé, en dépit de toutes les traverses, et le souci qu'il avait d'établir une harmonie entre les diverses étapes de sa pensée, ainsi que le montré la lettre qu'il écrit à M. Clerc, le 4 mars 1863:
La vérité est une, mais elle nous apparaît par fragments, sous dés angles très divers; notre devoir est de l'exprimer telle que nous la voyons, quitte à nous contredire réellement ou en apparence. Ceci vous apparaîtra singulier; mais en réfléchissant vous réccnnaîtrez que, du point de vue de la sincérité, j'ai raison. La vérité est le prix d'un long travail; elle a bien des faces diverses, souvent elle semblé se contredire; c'est pourquoi nous sommes beaucoup plus exposés à la dénaturer en voulant nous mettre toujours d'accord qu'en disant bonnement, chaque jour et sur chaque chose, ce que nous pensons et ce que nous voyons.
Le 2 mars 1863, Proudhon écrit à Félix Delhassè que son fédéralisme entre dans les têtes « comme un boulet dans du beurre ». En fait, deux des trois plus récents ouvrages de Proudhon connaissaient un succès d'intérêt certain : La Fédération et l'Unité en Italie est tirée à douze mille; Lé Principe fédératif en est au sixième mille, tandis que les Majorats littéraires ont été tirés seulement à mille.
Proudhon se préoccupe de former lé parti de la jeune démocratie, qu'il appelle le Parti de la Fédération dont il va formuler la déclaration.
Le 9 mars, Proudhon annonce à Charles Beslay que le facfum est prêt pour lui et ses ouvriers :
« C'est long; mais il n'y a rien à retrancher », Ce factum a pour titré : Les Démocrates assermentés et lés Réfractaires. Ce titre est significatif.
Le 10 avril 1863, Les Démocrates assermentés et les Réfractaires sont composés : « C'est une petite philosophie du suffrage universel 011 je montre que ce grand principe de la démocratie n'est qu'un corollaire du principe fédératif ou rien ».
Un Comité d'abstention va se former à Paris afin de combattre les comités votants. Un comité semblable se forme à Bordeaux, par l'initiative de Buzon.
Fidèle à sa loyauté, Proudhon a prévenu, depuis un mois (lie 13 mars), Darimon, qui est le seul des Cinq qui lui tienne à cœur, de ne pas combattre personnellement. Proudhon dit à Darimon que leur différence de conduite n'implique aucune scission personnelle, aucune divergence de système.
Et le 18 avril : « Tout ce que nous pouvons, en cette circons-
tance délicate, c'est de rester simplement fidèle à l'amitié... ». Et le 2 mai : « N'oubliez pas que je n'entends pas vous faire violence ; que j'admets parfaitement que vous ne soyez pas de mon avis; que si je regrette autant que vous de vous voir engagé dans une voie (pratique) qui n'est pas la mienne, je n'en pense pas moins que sur les principes nous restons d'accord, et que vous ne soyez ausei digne qu'il y a six ans (en 1857, où Proudhon s'était réjoui de l'élection de Darimon) de toute mon estime. Je puis croire, je crois, que votre conduite à cette heure est malheureuse, sans que cela change en rien à mes sentiments pour vous. Une faute politique — je présume ici contre vous qu'il y aura faute — n'est pas une atteinte à la justice et à l'amitié ».
D'autre part, le 17 avril, Proudhon avait dit à Charles Beslay : « Laissez les ouvriers voter (Charles Beslay était chef d'une grande entreprise) si la fantaisie les tient; laissez-les dire et s'agiter; tout cela est de bon augure. J'aime encore mieux de leur part une erreur que dé l'indifférence : c'est le privilège du suffrage universel que de se tromper et de se déjuger... »
Proudhon ne paraissait pas s'inquiéter du silence par lequel étaient accueillies ses nouvelles publications. « Ni Havin, ni Paradol, ni Geroult, ni Peyrat, ni Girardin, ni les Cinq n'essaieront de répondre un mot à ma dissertation. Vous verrez alors, ce que c'est que la conspiration du silence et combien nos adversaires auront à se féliciter de se tenir cois. Ah ! ils i>e parlent pas de mon Principe fédératif. Eh bien, ils ne parleront pas davantage de mes Démocrates assermentés, ou ils ne le feront qu'à leur honte, et, dans l'un comme dans l'autre cae, tenez-les pour confondus ».
Proudhon pensait que la vraie manière de s'abstenir consisterait à venir en corps à la salle du scrutin et à s'en retourner en masse; là, après s'être reconnus, à regarder défiler les votants; maie ce serait une démonstration traitée de factieuse; si les abstentionnistes avaient voulu l'eseayer, la police y aurait vu un commencement de sédition.
Le premier comité des représentants de Ja Jeune Démocratie va être im comité d'abstention, dont la liste est indiquée — le 6 mai être un comité d'abstention, dont la liste est indiquée, le 6 mai, dans la lettre de Proudhon à Charles Beslay, le président ce jour-là : Etienne Arago, Fleury, Eugène Desfrois, L. Pichal (s'il accepte), Guinard, Delestre (s'il accepte), Gustave Chaudey, Charles Beslay, P.-J. Proudhon, EHas Regnauk, Vilhaumé, Frison, F. Gambon; Gustave Chaudey doit préparer le manifeste.
Le 10 mai, Proudhon réclamé à celui-ci le manifeste qui paraî-
tra dans tous les journaux, dont pas un, selon lui, n'osera en refuser la publication — publicité foudroyante qui ne souffrira pas de réplique :
Courage ! Bravo ! Courage ! cher ami, voici que les ouvriers du Nord, de l'Est, Belleville, veulent voter billet blanc 'et s'affirmer; ils forment des comités positifs, c'est leur mot. L'abstention se forme, l'idée circulé, dit Beslay; la preuve, c'est que Lé Siècle a jugé utile de me faire réfuter par Taxile Delord. Ainsi, la tactique du silence les tue eux-mêmes, comme je l'avais prédit. Il faut qu'ils parlent. Force du droit et de la vérité. Un -enfant triompherait d'un million d'intrigants s'il avait peur lui cette puissance du juste et du vrai.
Le 14 mai, Proudhon montre à son ami Jean-Auguste Bourges les contradictions auxquelles sont exposés les hommes de ce qu'il appelle la démocratie votante, décidés à voter pour la liste de coalition :
Que dites-vous de la liste de coalition proposée par les journaux la. Presse, le Siècle et l'Opinion nationale ? Pour qui votez-vous ? Vous voilà, messieurs de la démocratie votante, dans un superbe gâchis ! Quelles alliances et quelle cacadé ! J. Simon, l'auteur du Devoir, prêtant serment; Pelletan, prêtant serment, l'ennemi personnel de Havin, Géroult, l'homme du Palais Royal, candidat imposé à la démocratie qui abomine lé Palais Royal ! ! ! Les trois journaux, prétendus libéraux emboîtant le pas du Ministre qui leur défend de recevoir aucun compte rendu du Comité ! Et tout ce monde voté, jure, parjure, et vous votez avec lui ! Ah ! cher ami Bourges, je vous croyais plus puritain que cela, je vous supposais surtout plus de clairvoyance...
Au président du Comité d'abstention, Jules Bastide, Proudhon explique, le 14 mai 1863, qu'il s'agit de reconstituer en face du despotisme, le parti de la Révolution, en rapprochant les deux extrémités du parti, la tradition et l'investigation, car il ne convient pas que l'un des termes absorbe l'autre : Jules Bastide, Charles Beslay, Regnault, Villiaumé représentant l'ancien parti : Langlois, Chaudey, Duchêne, P.-J. Proudhon, le nouveau.
Philosophie et application de la justice, voilà le dogme que Proudhon propose à ce parti de la Jeune Démocratie qui se ré-' clame uniquement de la Révolution française « comme étant le point culminant de l'Histoire où le Droit de l'homme s'est séparé solennellement du Droit divin, pour l'accomplissement des destinées futures de l'humanité. Les principes de 1789 imposent l'abstention, parce que ces principes et tout le droit de la
Révolution sont anéantis par la violation de la loi du vote. Le suffrage universel est entouré, dans son exercice, de garanties, soumis à des conditions et à des formes hors desquelles ce n'est plus qu'une insigne mystification; les formes et les garanties sont violées et le vote, dans un pareil état de choses, n'est plus qu'une adhésion au despotisme, une démission du peuple souverain. Or, Napoléon III n'est pas éloigné à faire son acte additionnel; les candidatures ont le caractère de juste milieu et elles semblent annoncer leur disposition à un compromis. Dans ces conditions, voter c'est préparer cette transaction qui doit éliminer de nouveau l'idée démocratique républicaine; c'est prolonger et consolider la réaction qui a commencé dès les premières semaines de la Révolution de 1848. La réaction s'est servie de l'Assemblée nationale élue en avril 1848 pour faire glisser le régime républicain vers le plébiscite de décembre 1848, le règne du Prince Président et la préparation du coup d'Etat du 2 décembre. C'est à cette réaction que les membres de la démocratie votante apportent leurs concours, en donnant au régime impérial un nouveau sursis de légalité. On ne traite pas avec Napoléon III. Or, il suffit que celui-ci ait l'air de se dépouiller de sa qualité d'autocrate, et de faire un mea culpa additionnel pour que l'opposition consente à traiter avec lui. Le résultat de la conduite politique des Cinq et des Neuf, c'est qu'on marche à la réconciliation de l'Empire avec l'Orléanisme, à une recrudescence de la réaction de la rue de Poitiers « vernissée dé libéralisme », à une nouvelle incarnation du juste milieu, qui effacerait jusqu'au souvenir de 1848, et dont le but prochain est de châtrer le suffrage universel au moyen d'une nouvelle édition de la loi du 31 mai 1850. Voilà le programme et les intentions de la combinaison politique qui ne se sert des républicains et des démocrates que comme acolytes. Voilà la combinaison, écrit Proudhon, le 20 mai, qu'il s'agit de déjouer; car, si le complot réussit, il aboutira à un nouvel écrasement de la démocratie et tout au moins à un bail de six ans avec TEmpire. »
Proudhon se heurte au refus d'insérer sa réponse aux insultes d'Emile de Girardin. La Press'e, puis La Gazette de France se servent du prétexte que cette réponse contient au moins trois délits pour justifier leur refus. On fait imprimer le manifeste rédigé par Buzon, marchand d'indiennes et de dentelles, place du Vieux-Marché, à Bordeaux; mais les libraires ne veulent pas s'en charger. Pas de colporteurs. Et les marchands de journaux
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qui stationnent sur la voie publique ont reçu défense dé le vendre. Une édition clandestine du manifeste est publiée. Au nom des Cinq, Darimon écrit à Proudhon que ses amis et lui se sont rendus coupables des délits d'impression clandestine, de colportage non autorisé et de fraude des droits du timbre. Enfin, un ami de la coalition retourne à Proudhon un des exemplaires clandestins, sur papier rouge, que la Police a fait répandre avec cet ën-tête : A monsieur Proudhon, la Police reconnaissante. Proudhon, malade depuis quelques jours et à bout de forces, écrit : « Il faut que je me contente de serrer le poing dans ma poche et de ravaler mes jurons, »
Les élections du 31 mai-i^"" juin 1863 ont eu lieu. Le 2 juin, Proudhon écrit à Jules Bastide : « Vous aurez sans doute appris hier soir, avant de vous coucher, le résultat du scrutin, la joie de Paris, la signification et la portée de cet événement. Comme moi, je ne doute pas que vous ne vous en soyez intimement réjoui. C'est un de ces coups auxquels il faut s'attendre quand on agite de si grandes multitudes : à cette heure, l'Empire est plus qu'ébranlé, il penche... Ne soyons pas trop exigeants, et contentons-nous de ce que nous avons obtenu. Maintenant, il s'agit de ne pas laisser s'évanouir cette victoire comme une fusée d'artifice. »
Les Cinq vont-ils se donner le passe-temps d'agacer le gouvernement de l'Empereur? Lés élections du 31 mai-i*' juin, imposent aux assermentés un fardeau énorme :
Nous sommes ici tous satisfaits des élections... j'ose même dire que nous sommes plus satisfaits que les vainqueurs... Ces messieurs (de la Presse, dé l'Opinion nationale) travaillent déjà à amoindrir un résultat qui dépassé de beaucoup leur attente.
Que vont faire les assermentés ? Proudhon répond : « Rien du tout... renouvellement de bail, donc... Il est probable que, d'ici-là, l'Empereur fera quelque concession, proprio motu; ou bien que l'Empire d'autocratique pur se changera en constitutionnel,.. Vous voyez que le dilemme se pose toujours : la Révolution ou bien la décadence; car, en dernière analyse, les élections dé 1863 vont se réduire à un coup de fusil en l'air. Le plus réel de tout ce mouvement, n'en doutez pas, c'est notre idée. Elle a causé une peur horrible... Elle a agité le barreau, la Bourse, l'atelier, l'Eglise, et sept évêques ont pris la peine d'écrire contre nous un mandement »,
Sur 317.000 électeurs, 150.000 voix ont été données à la coalition, 82.000 au gouvernement; mais 85.000 inscrits se sont
abstenus. Le 19 juin, Proudhon écrit à Buzon qu'il s'occupe dé la rédaction d'un opuscule qui fera suite aux Démocrates assermentés. Car, selon lui : la Nouvelle Démocratie vient d'être fondée par les élections même... « Il n'y a plue qu'à tympaniser vigoureusement l'opposition pour la démanteler et créer une vraie démocratie, fidèle désormais à la logique et aux principes et prenant le droit pour unique règle politique et maxime d'Etat ».
Pour soixante-quatre départements qu'il a pu recenser, Proudhon estime qu'il y avait soixante-trois mille bulletins de protestation blancs et il compte qu'il existe des groupes importants d'abstentionnistes à Paris, à Bordeaux, à Lyon, en Normandie. Il a le projet de fonder, l'hiver de 1864, une revue avec ses amis de la Nouvelle Démocratie. Mais la rédaction de la brochure n'avance pas; elle esi remise au mois d'octobre : « Ce n'est pas la besogne qui me manqué et si je n'écoutais qu'elle, je travaillerais dix heures par jour et ne sortirais. Mais Ifô forces me manquent et la santé commande... Je suis dans un tel état de fatigue et de dégoût que lecture, rédaction, correspondance, tout m'est en horreur. Je n'ai de forcé que pour me traîner au Bois de Boulogne où je me couche à l'ombre sur l'herbe desséchée et dors des heures entières... » (12 juillet 1863).
Aussi, a-t-il l'intention de partir en août pour la Franche- Comté en compagnie du docteur Crétin et de Mathey.
Entre temps, à propos du tableau de Courbet : Le Retour de la Conférence, que le jury du Salon de 1863 avait refusé, Proudhon avait préparé une étude sur la critiqué des arts. Cette étude d'une trentaine de pages, devait paraître d'abord en Angleterre en guise de notice sur la nouvelle école française. C'est dès les premiers mois de 1863 que Proudhon avait commencé à songer au livre du Principe de l'Art. Le 9 août 1863, Proudhon entretient Buzon de son étude sur Courbet : « Le fait est que l'ami Chaudey et moi, nous nous étions proposé dé faire une réclame pour notre compatriote. Cela devait avoir dix pages au plus. Mais le malheureux s'étant avisé qu'il y mettrait mon nom, j'ai dit : Halte-là ! J'ai retenu aussitôt mes feuillets et de la révision que j'en ai faite, il sortira un opuscule de cent vingt à cent cinquante pages que je ne regrette pas, mais qui m'ennuie fort. Vous comprenez, dès lors qu'on me fait signer : adieu la réclame ! Je parle en juge, je dis ce que je pense à Courbet que, d'ailleurs, je ne traiterai pas mal, il s'en faut, comme aux autres.
On sera quelque peu étonné, moi qui pas-e pour ennemi des arts, comme des femmes, de me voir poser des principes, assigner la destinée sociale de l'art, juger les écoles, etc.. C'est au-dessus de mes forces, mais la chose est lancée, je ne puis m'en dédire... » Le voyage en Franche-Comté ayant été ajourné, puis abandonné, Proudhon, en août, poursuit la rédaction de son étude sur la critique des arts : « J'ai entrepris, à la demande de Courbet, d'écrire quelque chose sur son tableau des curés et ce qu'on appelle le réalisme. Cela devait avoir quarante pages et servir de notice pour l'intelligence du dit tableau. J'en aurai bientôt cent-soixante; c'est-à-dire au lieu d'une réclame, j'aurai fait un traité. Aussi, Courbet est-il dans l'angoisse, il m'assassine de lettres de huit pages; vous savez comme il écrit, comme il argumente!... » (24 août.)
C'est donc par accident, comme il l'écrit à Bergmann, le 24 août 1863, que Proudhon a été amené à entreprendre un petit travail sur l'art qu'il ne terminera pas et qui a été publié dans les œuvres complètes avec une substantielle introduction par Jules-L. Puech; le Principe de l'Art a fait aussi le sujet d'une thèse intéressante de Jean-G. Lossier, docteur en sociologie, parue chez l'éditeur Vrin, en 1937. Selon Proudhon, l'objet propre de la faculté esthétique est « ce que tout le monde appelle l'idéal... L'art n'est rien que par l'idéal. Le plus grand artiste sera donc le plus grand idéalisateur... »
La faculté esthétique doit se plier à l'inclination naturelle et nécessaire de l'esprit de l'homme vers le vrai et le juste. L'artiste a un rôle social, car Proudhon définit l'art : « Une représentation idéaliste de la nature et de noui-mêmes, en vue du perfectionnement moral et physique de notre espèce. »
Aussi, au nom du rôle social de l'art, Proudhon condamnet-il la doctrine de l'art pour l'art : c'est débauche de cœur et dissolution de l'esprit. Et c'est contre cette théorie que « Courbet, et avec lui toute l'école jusqu'à présent nommée réaliste, s'élèvent et protestent avec énergie : l'art a pour objet de nous conduire à la connaissance de nous-mêmes... et par là de contribuer au développement de notre dignité, au perfectionnement de notre être ».
Par ses œuvres, Courbet apparaît à Proudhon l'artiste de son temps qui comprend le mieux la mission sociale assignée à l'art.
En septembre 1863, Proudhon a renoncé à son séjour en Franche-Comté. Tout en souhaitant de revoir son pays, il craint une déception, parce qu'il sait qu'il est loin d'être un prophète pour ses compatriotes. En outre, il doit envoyer un secours à sa belle-sœur qui crie famine, il aime mieux prendre pour elle une cinquantaine de francs sur l'économie d'un voyage que d'avoir à les ajouter à sa dépense, car Proudhon reste toujours gêné. Mais, avec moitié moins, de frais et plus de liberté d'esprit, il espère pouvoir se refaire une santé en allant se promener à Bellevue, à Meudon, à la Vallée aux Loups, à Suresnes « si fameux pour son vin aigrelet », et autres lieux célèbres. Ainsi, écrit-il, le 11 septembre à Chaudey : « Le jour même oii je comptais partir, j'ai fait mon compte, et j'ai trouvé que je ne pouvais pas donner au repos plus de huit à dix jours; que ces huit à dix jours me coûteraient au moins deux cents francs; que ces deux cents francs, je ne pouvais les distraire de mon budget; qu'en outre, je ne pouvais rien faire à Besançon de ce qui m'y appelle principalement... Qu'enfin... le séjour de mon pays natal serait pour moi une source de désagréments et d'amères réflexione. De tout quoi il est résulté que je ne suis pas parti et que j'ai continué à porter mon bât comme un pauvre âne que je suis, que j'ai toujours été et que je serai toujours ».
Proudhon vit au jour le jour et avec le souci de traîner derrière lui des dettes dont il n'arrive pas à se libérer. En 1862, il espérait y parvenir, puis sont venus les frais du déménagement et de l'installation.
Quel que soit son courage combattif, ses soucis moraux ont aussi leur influence sur sa santé. Il existe toujours contre lui une guerre sourde, « des rouges, dés blancs, des Saint-Simoniens, des orléanistes, et de toutes les tendances qu'il a dû, à certains moments, critiquer ». Proudhon croit — et peut-être a-t-il raison à quelque exagération près — qu'on travaille à l'anéantir par un silence calculé, par des comptes rendus infidèles et, ajoute-t-il dans une lettre du 20 juillet à Maurice, par la terreur politique. Enfin, une circulaire du ministre de
l'Instruction publique le signale aux écoles comme un écrivain dangereux.
Soucis matériels et moraux ne l'empêchent pas d'avoir forcé travaux sur le métier : « J'en ai même tant, écrit-il à Mathey, que j'éprouve le désagrément de laisser en arrière des idées heureuses, qui finissent par venir à l'esprit de quelque praticien littéraire, lequel me déflore et me gâte ».
Et selon sa coutume, lorsqu'il parle à ceux de ses amis qui sont ses confidents, Proudhon fait son examen de conscience :
Moi je travaillé sans espérance pour la satisfaction de ma conscience et pour la dignité de ma cause... Cette tristesse ne m'aveugle pas sur mon propre mérite. Je réconnais volontiers que ma triste fortune est un peu de mon fait; que j'ai gaspillé un joli capital de talent et d'intelligence; que j'ai eu trop peu de soin de mes intérêts; que j'ai travaillé avec emportement et précipitation, etc.. Mais cela ne fait pas que mes contemporains ne soient meilleurs, et qu'une époque où des fautes comme ]es miennes sont si atrocement punies, tandis qu'un tas de fripons obtiennent des succès faciles, soit une époque de progrès. Je crois que nous sommes en pleine décadence et plus je reconnais que j'ai été dupé de mon excessive générosité, moins il me reste dé confiance dans la vitalité de ma nation.
Proudhon certains jours désespère : « D'abord, écrit-il, je suis lent au travail et ne produis presque rien. Je ne sais quand je terminerai quelque chose... » Et puis : « A force de constater les erreurs de l'opinion publique, je finis par trembler que ce ne soit moi-même qui me trompe... Enfin, je sens un abîme se creuser entre moi et mes contemporains, d'où je conclus qu'en bonne logique mon terme approche. »
Le découragement de Proudhon vient dé ce qu'il a commencé sans aboutir, trois ou quatre brochures et mis, en train, autant de livres; il accumule les documents :
Depuis quatre mois, j'ai flâné, je me suis promené, j'ai lu, pris des notes, accumulé de nouveaux matériaux, je suis riche d'ébauches et d'études; mais je ne sais encore si je pourrai rien nvettre au jour avant la fin de l'année. J'avais un magnifique ouvrage sur la question polonaise, qui serait en ce moment aussi neuf qu'il l'eût été il y a deux ans, eh bien ! il me faudrait trois mois de bon travail pour y mettre la dernière main {deux volumes in-iS), et je ne m'en sens pas la force. Je ronge mes poings en lisant chaque jour les sottises qui s'impriment en France et en Angleterre sur ce sujet, mais je né puis prendre
part à la dispute 'et force est que je regardé quand je devrais agir.
Cette lettre à Darimon est du 25 octobre et la suivante à Buzon, est du 27 : « Cette année a été pour moi calamitëuse... Depuis plus de six mois, je suis atteint d'une sorte de dégoût littéraire, politique, philosophique qui me rend indifférent à tout et ne me permet de rien écrire... Riche d'études, de projets, d'ébauches, ayant sur le chantier trois ou quatre ouvragés aux trois quarts faits, je n'ai en réalité rien dé prêt, et ne sais si je pourrai, d'ici à la fin de l'année, donner la moindre chose. J'ai préparé, sur dés sujets de toute espèce, plus de trente articles pour une revue; mais ce'tte revue n'existant pas, tout reste au crochet, fruits flétris dans leur croissance ou tués dans leur germé... Ce juste milieu qui n'est ni du repos, ni du travail, m'impatiente plus que tout le reste; ou la mort, ou le travail, la production, m'écriai-je sans cesse. Et ni la force, ni la mort, ni le diable né viennent. Depuis près d'un mois, il n'y a guère de jours que je ne boive un p)€tit verre à votre santé, ce qui signifie que, par raison hygiénique et valétudinaire, j'ai recours au cordial, que je ferais mieux d'appeler mémorial, de Médoc que vous m'avez envoyé. Il est certain que j'éprouve une véritable délectation morale et sympathique, qui me fait du bien. Il est difficile d'être plus sobre que je suis, et d'aimer plus passionnément, de goûter plus amoureusement le vin que ne fait votre serviteur ».
Si Buzon envoyait à Proudhon du vin de Bordeaux, son ami Auguste Defontaine d'Arles lui adressait de la bière et recevait de lui ce remerciement :
Fils de brasseur, ayant bu de la bière dès ma naissance jusqu'à vingt ans, je Vaîmè mieux dans la franchisa de sa nature qu'enjolivée par l'embouteillage... Aussi, ne saurais-je vous dire quelle jeté je me jais d'avance dé goûter cette bière, vrai souvenir de famille et qui mê fera croire que je suis à Besançon dans la maison de mon père, buvant la bière faite par lui-même et tirée au tonneau. Je vous devrai cette joie d'enfance, bien précieuse à mes cinquante-cinq ans.
Le 27 octobre, Proudhon avait repris sa correspondance arriérée; il est midi et il écrit depuis sept heures de la matinée :
Mais je sens dés nuages qui me courent dans la tête, sous la racine des cheveux, me descendent le long du dos; tout à l'heure, il me semblait qu'une main amie, très douce, se posait sur mon épaule et me disait : « Assez ! »
46o PROUDHON
Entre temps, Proudhon se met au courant du mouvement des esprits et de la politique. Il vient de lire la Vie dé Jésus de Renan, et les brochures qu'il a provoquées. Mais, s'il lit un. peu. et prend des notes, ses lettres des 25 et 27 octobre déclarent qu'il est à peu près incapable de bien écrire. Et quinze jours après, le 12 novembre, Proudhon annonce à l'éditeur Dentu qu'il achève un travail dont il désire pousser vivement l'impression. Le titre est : Si les traités de 181 5 ont cessé d'exister ?
Proudhon reprend une phrase de Napoléon III dans son discours d'Auxerre : « Les traités ont cessé d'exister : J'ai voulu donner une petite leçon de politique et d'histoire à notre excellent Empereur qui ne sait décidément plus ni ce qu'il dit, ni ce qu'il fait ». C'est un prélude à la brochure c^ue Proudhon prépare sur VOpposition. Le diecours de l'Empereur avait mis Proudhon en verve et lui avait inspiré un opuscule improvisé en quatre jours.
En décembre, Proudhon qui attend avec impatience la critique, constate que La Patrie et Lé Pays ont commencé l'éreintement de son petit livre et que lee autres journaux font silence :
J'étais depuis longtemps à l'index : me voilà décidéntent excommunié. Vous verrez qu'en haine de ma personne, on niera les constitutions, les traités, le droit, l'évidence. Pour m'achéver, on traite de proudhonîens lés hommes de bonne foi qui, comprenant que j'ai voulu affranchir la démocratie dé tout esprit de parti et de secte, applaudissent à mes efforts...
Le silence calculé des journaux du gouvernement, de ceux de l'opposition et de ceux dé la province a pour résultat d'arrêter la vente et de limiter à quatre mille lé 'tiragie de l'opuscule qui devait être de vingt-cinq mille exemplaires. Dédain, calomnie, dénigrement ou, ce qui est pire, silence. Heureusement que l'effet produit compense l'insuccès de librairie. La vente a souffert de l'injustice de la critique, mais des brochures russes, allemandes, autrichiennes sont écrites/ sous l'inspiration du livre traduit en allemand et en russe. Aussi, le 31 décembre 1863, Proudhon écrit-il à Charles Morard :
Décidément, lés 'esprits marchent, j'ai pu cette fois le constater du doigt : sur la question de l'abstention, on nous rend également justice... En résumé, si l'année 1863 s'est levée avec une étincelle d'espérance, on petit dire que l'année 1864 ne lui cédera pas. Il y a un an, nous avions une aurore; aujourd'hui, c'est un lever de soleil.
Et également, le 31 décembre, à Penet :
Dé l'avis de tout le monde, je n'ai jamais frappé de coup plus rude, rien écrit qui ait produit tant d'effet, tant au dedans qu'au dehors. Avec un peu de justice de la part de l'opinion, il se serait vendu vingt mille exemplaires de mon opuscule; un mouvement formidable dans les esprits se serait manifesté; tandis que, grâce à ce parti pris d'écrasement, je ne retirerai pas de mon travail six cents francs. Au surplus, il faut lé reconnaître, la haine du journalisme ne vient pas de la réprobation des idées; est-ce que ces gens-là tiennent aux idées ?■ EUe vient de l'ardeur avec laquelle j'ai osé, seul, dénoncer leur vénalité, leur ignorance, leur machiavélisme et leur corruption. C'est une lutté désormais à outrance, de laquelle il faut que je sorte vainqueur ou anéanti. Que n'ai-je ma force de trente ans ! Je serais homme à tenir tète à la canaille.
Proudhon a rappelé à Penet l'injustice permanente dont il est la victime et il évoque aussi les épreuves auxquelles il lui a fallu faire face : sa femme, attaquée du choléra, guérit tout à coup, quand elle le vit frappé de l'affreux mal : « L'idée de sauver son mari l'éleva au-dessus d'elle-même et vainquit le fléau. C'est ainsi que tous nous devons être, jusqu'à épuisement du fluide vital... »
Pourquoi Proudhon dit-il à son ami Penet toutes ces choses ? « C'est que je suis, lui écrit-il, dépité, lorsque je vous vois céder aux menus chagrins de la vieillesse, un homme de votre trempe ! » Alors que Penet, par ailleurs, en parfaite santé, n'a à se plaindre que de sa surdité, Proudhon veut redonner à son ami énergie et courage, et, à cette fin, il se compare à lui :
Je ne comprends pas, cher ami, de quoi vous pouvez vous plaindre et ce qui engendre votre mélancolie ? Quel est donc l'homme qui n'a pas ses infirmités et ses ennuis ? Je suis bien plus à plaindre que vous : je n'ai ni votre vigueur, ni votre fraîcheur, ma pauvre cervelle est détraquée, lé catarrhe m'oppresse, mes jambes se refusent, je ne puis plus fournir chaque jour que la moitié du travail d'autrefois, mes œuvres ne sont certainement pas payées au quart de leur valeur, chaque jour des irritations nouvelles, des injustices criantes viennent miner mon courage et détruire mon être; enfin, les soucis domestiqués sont là qui me poignent et me rendent la perspective de l'avenir de plus en plus triste. Vous avez quitté lés affaires... Vivez donc pour vousmême... Vous êtes plein de force, plein de sève, pl-éin de vie, vous avez la conscience, le libre arbitre, la mémoire; vous êtes
dans la meilleure des conditions pour cultiver votre âme, rendre par votre exemple et vos pensées service aux hommes et admirer les œuvres de Dieu...
Rendre par votre exemple et vos pensées service aux hommes : c'étaient là justement les, fins essentielles auxquelles Proudhon avait donné sa vie. Aussi, Proudhon était-il en droit d'adresser à son ami l'une des plus pures lettres de morale qui aient été écrites par un homme qui a payé d'exemple. Dans cette lettre du 31 décmbre 1863, écrite un peu moins d'une année avant de disparaître, Proudhon a défini les devoirs d'une existence consacrée au service de l'homme. En exprimant d'une façon si ferme et si noble la ligne qu'il s'était efforcé de suivre alors qu'aucune infortune n'avait pu l'écarter de cette route, Proudhon nous a tracé le chemin que nous né devons pas abandonner si noue voulons être homme et nous élever au-dessus des fatalités d'ici-bas.
Il jaut travailler parce que c'est notre loi, parce, que c'est à cette condition que nous apprenons, nous fortifions, nous disciplinons et assurons notre existence et celle des nôtres. Mais ce n'est pas là notre fin, }e ne dis pas fin transcendante, religieuse ou surnaturelle; je dis même fin terrestre. Etre homme, noîis élever au-dessus des fatalités d'ici-bas, reproduire en nous l'image divine, comme dit la Bible, réaliser enfin sur la terre, le règne de l'esprit : voilà notre fin. Or, ce n'est ni dans la jeunesse, ni même dans la virilité, ce n'est point par les grands travaux, la production et lés luttes d'affaires que nous pouvons y atteindre; c'est, je vous le répète, à la complète maturité, quand les passions commencent à faire silence et que l'âmé, dé plus en plus dégagée, étend ses ailes vers l'infini... Quelle étrange morale que la vôtre ! Depuis que vous avez conquis aisance et repos, vous dites : Je ne suis plus bon à rien, je suis fini ! C'est indigne! Je vous dis, moi, que vous ne faites que commencer, et, si vous savez comprendre votre devoir, que votre véritable rôle, rôle tout spirituel, tout moral, date de maintenant...
Je vous fais la leçon, mon ami; c'est vous qui m'y forcez. Avec une conscience et une intelligence d'élite, je vous reproche de rester au-dessous de vous-même et de vous abîmer dans une sorte de ramollissement. Mais songez donc que, quand je vous parle de votre rôle dernier, de votre destinée supérieure, de votre fin dans l'humanité, je ne parle pas seulement au point de vue de votre perfectionnement individuel, j'ai surtout dans l'esprit l'amélioration de toute notre espèce.
Proudhon veut que Penet ne se trompe pas sur la couleur de
sa pensée; il entend la lui présenter avec ses nuances les plus sombres et sans qu'aucune fausse clarté ne vienne parer d'illusion son aspect :
Notre espèce, vous savez combien elle est dure de tète et de cœur; croyez-vous donc que ce soit une excuse à votre défaillance ? Non, non; il faut aider à cette humanité vicieuse, comme vous faites pour vos propres enfants; il faut bien dire que votre gloire et votre félicité se composent de la répression des méchants, de l'encouragement dès bons, de l'amélioration de tous. C'est la loi de l'Evangile, et vous êtes ici responsable devant le Christ et devant lés hommes...
Vous vous devez comme tout homme de bien, à la réformé de vos semblables : eh ! croyez-vous que je me soucie de la vie d'un tas d'égoïstes et de coquins ?... Ecoutez et méditez ce mot : Vous croyez, sans doute, à l'immortalité de votre âmè ?■ Eh bien ! sachez que votre foi exerce son influence dès la vie présenté, que votre immortalité future ne forme pas scission avec votre passage sur la terré, que si votre âme est vraiment de qualité, elle doit soutenir votre corps. Ceci va vous paraître étrange, mais je suis logique jusqu'au bout. Vous perdrez dans mon 'estime, si vous vous laissez aller, je vous en préviens. Au contraire, plus vous durerez, plus je vous aimerai. Sur quoi, je vous souhaite, cher ami, à vous et aux vôtres, santé et longue vie. . .
Tels étaient, au 31 décembre 1863, les souhaits que formait Proudhon pour un de ses amis les plus chers et tels étaient les conseils qu'il lui donnait. La dernière année de la vie de Proudhon comprend — en outre de la Capacité politique — les plus belles pages qu'il ait écrites dans sa correspondance. Cette lettre du 31 décembre 1863, la lettre aux ouvriers du 8 mars 1864 et les lettres des semaines où il ne tenait plus que par un effort de volonté et notamment celle à Buzon, du 30 octobre 1864. Lorsqu'il écrit le 31 décembre 1863, à Penet, Proudhon est, depuis quelques jours déjà, épuisé par le mal qui ne lui laissera plus dé répit.
L'armée 1864 a commencé, dès la Noël 1863, par un hiver plus rude, la neige et la gelée donnant à Proudhon rhume, catarrhe et asthme. Il ne peut s'étendre et ne dort qu'assis et la tête portée sur la main. Lorsque, le 23 janvier 1864, il écrit à
Buzon, voilà dix nuits qu'il passe de la sorte; mais ce qui l'ennuie surtout, c'est son incapacité complète de travailler : « Voilà encore un mois de perdu ! » Et, le même jour, à Charles Beslay: « Je suis toujours dans l'incapacité de travailler... et (à propos de l'opposition), ce& hommes me soulèvent de dégoût, me sont odieux ! Avez-vous vu J. Favre et Marie se réveiller pour faire chorus au président contre le socialisme ! Ainsi, on nous jet^te Je défi; j'ai la langue percée, les yeux crevés, le poing coupé si je laissiC cela sans vengeance. Je suis vieilli, usé, pauvre, impopulaire; mais il me reste encore quelques gouttes d'acide prussique dans mon écritoire et je vous réponds que je ne lès laisserai pas s'éventer. Donnez-moi la santé et si l'ennemi ne vient pas, je Tirai chercher ».
Le 23 janvier 1864, Proudhon résume à Charles Beslay son opinion sur la situation politique :
Tout le fruit des élections dé 1863 est maintenant perdu. L'opposition est au-dessous du pouvoir; elle ne lui peut rien. Toute cette agitation finira par de l'indifférence; notre dégradation est irrévocable. 0 les Girardin, les L. Jourdan, les Géroult, les Ollivier ! A mon jugement, l'opposition a été battue sur tous lés points; ce qui, bien entendu, ne prouve rien du tout pour le gouvernement. Le gcuvernem'ent a affaire à des avocats sans principes, sans système, qui né savent au nom de quoi ils attaquent et qui, convaincus d'avoir fait souvent pis que lui, semblent plutôt des calomniateurs que des critiques...
Au reste, cher ami, je vous écris en maladie. J'ai la tête affaiblie, lé corps brisé, la poitrine comme une plaie, la bouche baveuse, le cœur plein d'amertume. Il né me reste que l'affection pour les amis, sans laquelle je demanderais à mourir.
Le 8 février, Proudhon écrit à Mathey pour lui demander d'avancer quarante francs à Mme Eugénie Meunier, fille d'un forgeron qui a été aveuglé en travaillant et qui en e^t aux derniers expédients. Il se lamente de ne pouvoir travailler : « Jamais je n'ai été plus malheureux et plus triste. Quarante jours de maladie ! Et des monceaux de manuscrits ! Des études eans fin ! Des demandes incessantes d'éditeurs et de libraires ! Et les événements qui se pressent... »
Tous ces projets, tous ces manuscrits commencés, ces études ébauchées, Proudhon, le 15 février, les énumère à Bergmann qui a voulu savoir où en était son ami : « Tu connais tout ce que j'ai fait jusqu'à ce jour, tu peux prévoir la série des publications que je compte faire encore... En politique, déve-
lopper ridée fédérative et donner une Théorie des Constitutions; quelquiéiSi aperçus sur ce qu'on appelle nationalités, frontières naturelles, etc.. C'est une espèce d'application de l'histoire naturelle à la politique. En économie politique, refaire mes Contradictions, et au lieu d'une simple critique, comme je l'ai fait en 1845, donner un traité dogmatique, complet, qui rejette décidément sur l'arrière-plan les travaux des économistes de l'école purement libéraliste, depuis A. Say, jusqu'à nos jours ». Mais Proudhon insiste sur la Théorie de la Propriété « qui est la chose qui m'a plus occupé depuis que je pense ». Et cette réflexion permet de situer à ea place, parmi les manuscrits posthumes, la Théorie positivé de la propriété qui, dit-il, donne « le dernier mot de ma critique de 1840 ». Enfin, en morale, reprendre les principales questions et les plus importantes de l'époque : mariage, famille, liberté, justice, sanction pénale, travail, etc. ».
Cette lettre à Bergmann est importante parce qu'elle exposé le programme complet des travaux que Proudhon avait en chantier. Cette vue d'ensemble se complète et s'éclaire par la méthode nouvelle à laquelle l'évolution de sa pensée avait conduit Proudhon :
Autrefois je tenais à l'ordre encyclopédique, j'étais passionné pour les systèmes philosophiques. Maintenant... j'aime à affranchir les vérités de détail l'une après l'autre; je trouve cela plus commode, les monographies mè semblent plaire davantage au public, et je suis convaincu que chaque vérité acquise ne peut manquer de se classer à son rang et le système des connaissances se construire sans nous, et dans le m-eilleur ordre possible... Tout cela peut donner six à huit volumes assez gros. Tu vois que je n'ai pas perdu mon temps.
Proudhon n'oublie pas de signaler à Bergmann les manuscrits sur l'art et une étude, dit-il, fort originale sur le mosaïsme « physiologie de la conscience humaine », d'après l'histoire religieuse des hébreux. Enfin : « Pourquoi ne te l'avouerais-je pas: j'ai des matériaux tout préparés pour une Vie de Jésus à laquelle je travaillais depuis plus de vingt-cinq ans quand M. Renan est venu saisir la priorité de l'idée et déflorer le sujet... » Les Carnets, notamment en 1858 {Carnet 11 cité plus haut), nous prouvent l'intérêt que Proudhon portait à Renan et à ses œuvres; la correspondance également; par exemple, lorsque paraît la Vie de Jésus, Proudhon écrit à plusieurs amis qu'il possède le livre de Renan et qu'il a l'intention de le lire. Lorsqu'il écrit, le 9 juillet 1863 à Buzon, il reconnaît qu'en ce qui touche
Jésus, il amassé des notes pour faire « la restitution historique de ce personnage demeuré complètement mythologique, malgré l'analyse de Strauss et l'exégèse des Allemands ». Et il ajoute : « Or, vous devinez sans peine que, si M. Renan a fait Jésus à sa propre image, je ne pouvais, manquer non plus de la faire à la mienne. La dominante de Jésus, d'après M. Renan, est un idéalisme mystique et quiétiste, justement ce que Bossuet abominait dans Fénelon et Mme Guyon et qu'il suait sang et eau à vouloir expliquer dans François de Sales et sainte Thérèse. ... Dans ma manière de voir, Jésus aurait eu pour dominante le sentiment élevé de la morale, et surtout de la justice; la religion chez lui était chose secondaire... Aussi, je vous l'avouerai, la nouvelle de cette publication m'a causé un certain dépit. Je suis très content d'une part, que INI. Renan ait pris l'initiative d'une biographie critique de la Vie de Jésus et qu'il ait la priorité de cette intéressante restauration. Cette besogne faite, quoi qu'on pense ensuite et de son travail à lui, et de son Christ, du moins le coup sera porté. L'idée d'un Christ, pur homme, personnage réel, humain, historique, sera entrée dans les têtes... »
Le 29 juillet 1863, Proudhon n'avait pas encore lu lé livre de Renan et il écrivait encore à Auguste Defontaine :
M. Renan a entrepris une chos'e très heureuse et qui profitera à sa réputation, ça a été d'essayer de rétablir selon les probabilités de la critiqué, le caractère historique d'à Jésus. J'ai moi-même amassé depuis trente ans des matériaux pour une semblable biographie. M. Renan m'a devancé; je ne puis que le féliciter d'une priorité qui lui appartient; mais je compte à mon tour, en traitant la même matière, profiter de son travail. Sur le fond, et d'après tous les témoignages, M. Renan a conçu son héros comme un mystique pur, idéaliste et même quiétiste, révolutionnaire par irritation, par accident et contré sa volonté; tandis que moi, je le crois, avant tout et en dominante, moraliste, réformateur social, justicier en un mot.
Et c'est seulement le 27 octobre, que Proudhon écrit à nouveau à Buzon — cette fois, il a lu le livre de Renan :
Au total, cet ouvragé aura produit un ébranlement utile; la question religieuse était flottante, la voilà à l'ordre du jour, traînant avec elle la question morale, plus grave encore et peur ainsi dire plus implacable. Dans quelques années, j'ose le croire, on parlera moins de la bucolique de M. Renan; en revanche, les idées auront fait un progrès immense...
Aux élections du 31 mai-i*' juin 1863, des candidatures ouvrièreG avaient été posées par Tolain, ciseleur, J. Blanc, metitèur en pages, et Coûtant, typographe. Ces candidatures étaient la suite naturelle des sentiments qui, en 1861, avaient fait affirmer, en face du régime impérial, leur indépendance par lés ouvriers des métiers parisiensi. Ceux-ci avaient voulu nommer eux-mêmes les délégués ouvriers qui devaient les représenter à l'Exposition internationale de Londres. Ces sentiments d'indép'endance et de conscience ouvrières, s'étaient encore accentués au contact personnel que les élus des métiers parisiens avaient eu pendant l'été 1862 avec Ites chefs des grandes organisations trade unionistes.
Pendant les annéfô 60 en France, les militants ouvriers ont très nettement le sentiment d'une rupture des liens personnels, qui existaient dans les relations du travail. Michel Chevalier écrit: Il y a aujourd'hui deux natures ennemies et Audigaime :
Le plus souvent, on dirait qu'il y a, non seulement deux classes, mais deux nations.
Un certain nombre d'ouvriers, parmi ceux qui avaient accueilli l'idée des candidatures ouvrièreis, l'année précédente, décident d'exprimer leurs idées et leurs sentiments, dans un manifeste, à l'occasion des élections complémentaires qui doivent avoir lieu au printemps dé 1864. Ce manifeste, publié dans VOpinion nationale, le 17 février 1864, s'exprime ainsi :
Le droit politique égal implique un droit social égal. La bourgeoisie, notre aînée en émancipation, dut, en 1789, absorber la noblessei et détruire d'injustes privilèges. Il s'agit pour nous, non de détruire les droits dont jouissent justement les classes moyennes, mais de conquérir la même liberté d'action... La liberté, le crédit, la solidarité, voilà nos rêves. La misère n'est pas d'institution divine. Nous voulons, non l'aumône, mais la jîistioe. Nous ne haïssons pas les hommes; nous voulons changer les choses.
Le Manifeste est appelé manifeste dés Soixante, parce qu'il «Sit signé de soixante noms, parmi lesquels se trouvent la plupart des militants dont en septembre 1864, Tolain sera le portepard€ à Londres à Saint-Martin's Hall. Les organisateurs et les
adhérents du premier et du second bureau de la section française de la première Internationale sont des peintres en porcelaine, des passementiers, des chapeliers, des gantiers, des ébénistes, des tourneurs, des typographes, des monteurs en bronze, des mécaniciens, des maçons, des bronziers, des ciseleurs, des ajusteurs, des graveurs, des tailleurs, des mégissiers : Aubert, Baraguet, Bouyer, Cohadon, Coûtant, Carrât, Dujardin, Kin, Ripert, Moret, Tolain, Murât, Lagarde, Royanez, Garnier, Rampillon, Barbier, Revenu, Guénot, Limousin, Louis Aubert, Audoint, Hallereau, Perrachon, Piprel, Rouxel, Rainot, Vallier, Vanhamme Vespierre, Blanc, Samson, Camelinat, Michel, Voirin, Langreni, Secretand, Thiercelin, Chevrier, Loye Vilhem, Messerer, Faillot, Flamenl, Halhen, Barra, Adinet, Camille Mauzon, Chiron, Bibal, Oudin, Chèron, Morel, Delayahe, Capet, Arblas, Cochu, Beaumont.
Les auteurs du Manifeste des Soixante avaient lu les Démocrates assermentés et les r éjract aires ; sans doute, dans cet opuscule, l'argumentation de Proudhon avait tendu à une protestation contre les candidatures de l'opposition et contre le serment ; le conseil qui ressortait de sa brochure était l'organisation de l'abstention, en lui donnant la signification suivante :
La société française, dépuis 1789, constitue de droit une démocratie et cette démocratie a pour expression le suffrage universel.
Sans doute, pendant les premières quatre-vingt-treize pages (sur quatre-vingt-quinze) de son opuscule, Proudhon n'avait pas fait allusion aux candidatures ouvrières; mais dans ses conclusions, à la quatre-vingt-quatorzième, il avait écrit :
L'abstention, fût-elle un acte aussi stérile qu'on l'a prétendu, il serait encore interdit aux comités électoraux de voter en l'état actuel des choses, parce qu'un pareil vote, chez des hommes de liberté, impliquerait l'abandon dés droits et des principes qu'ils réclament, que ces considérations, dis-je, soient hautement exprimées, et, en vingt-quatre heures, Paris averti, redeviendra le Paris des anciens jours; il fera volte-faoe, et la France démocratique, la France dé l'avenir, s'abstiendra avec lui. Mais, dût encore le peuple se montrer rebelle à la voix de ses chefs, je dirais à ceux-ci : Séparez-vous hardiment. Laissez voter cette multitude dénuée de raison... Laissez, sans vous émouvoir, lés candidatures ouvrières se produire à côté des candidatures de l'administration...
Ainsi, par cette phrase, autant que par l'esprit et les conclusions de sa brochure, Proudhon paraissait opposé aux candidatures ouvrières posées aux élections du 31 mai-i*""" juin 1863; mais,
était-il opposé à Vidée de la candidature ouvrière, c'est-à-dire à Ja capacité politique de la classe ouvrière; approuvait-il ou non les idées exprimées dans leur manifeste par les Soixante ? Ceux-ci ne le pensèrent pas ; en tout cas, ils décidèrent de demander son opinion sur leur manifeste à un homme dont ils connaissaient la sincérité et respectaient la personne. Et cette démarche suffit à prouver l'influence que, directement ou indirectement, Proudhon exerçait sur les militants ouvriers qui avaient de trente-six à vingt-cinq ans en 1864, Mais ici on doit s'arrêter à une critique qui a été faite par Albert Thomas. Dans le Second Empire de l'Histoire socialiste de Jaurès, Albert Thomas a nié que les militants ouvriers aient accueilli l'influence de Proudhon; il fait appel en ce sens au témoignage de Camélinat, l'un des signataires du Manifeste des Soixante. Il croit que les Soixante s'efforcèrent « d'exprimer leurs revendications de classe, grâce aux formules héritées de 48 sans distinction ». Mais peut-être, Albert Thomas n'aurait-il pas été satisfait de cette formule qu'il emploie sans la justifier, s'il avait connu d'une façon précise la condition et l'état d'esprit des différentes générations ouvrières entre 1830 et 1860.
Sans aucun douté, certaines des idées et des espérances de 48 demeurent dans l'âme des populations ouvrières; mais il n'est pas contestable qu'il se produit une évolution de la psychologie ouvrière par suite de la transformation du régime économique et social. Ici encore, il n'est besoin que de consulter le livre de Georges Duveau et sa Vie ouvrière sous le second Empire, pour en recueillir la démonstration précise. L'opinion d'Albert Thomas a été soumise à une critique pertmente par l'auteur du Proudhonismé et de l'Association internationale des Travailleurs (1907). J.-L. Puech écrit dans la nouvelle édition des Œuvres de Proudhon, la Lettre aux ouvriers du 8 mars 1864 :
Sans doute, le témoignage de l'honnête Camélinat, survivant dé la consciencieuse équipé, paraît avoir quelque valeur. Ceptndant, quand on rapproche les textes ouvriers et les textes proudhonièns, il est impossible de ne pas constater une telle ressemblance entre eux, que Von conclut à l'ignorance de Camélinat ou à une défaillance de sa mémoire... Il faudrait que lé sommeil de la classe ouvrière sous le second Empire eût été bien profond et son ingratitude bien coupable envers les leaders qui l'avaient représentée devant la second-e République, pour que l'élite elle-même des ouvriers, avec Tolain à sa tête, fût à ce point restée étrangère à Proudhcn. Comment alors les Soi.xante
auraient-ils porté leur Manifeste au vieux militant pour lui demander conseil ?
A ces arguments, il me semble utile d'ajouter ceci : il est trois sujets précis où la rencontre entre Proudhon et lès militants ouvriers de ces années-là né paraît pas contestable.
D'abord, les préoccupations éducatives du groupe qui représente la section française de l'Internationale aux deux premiers Congrès de Genève (1866) et dé Lausanne (1867). Devant le Congrès de Lausanne, la majorité de la délégation française dépose un mémoire sur l'éducation et sur l'instruction qui est de pure inspiration proudhonienne et auquel Varlin et Bourdon opposent un mémoire de la minorité. C'est là encore une des questions étudiées avec soin par Georges Duvéau dans les Idées sur l'instruction et l'éducation des ouvriers, de 1848 à
Sur La Guerre et la Paix, la rencontre entre Proudhon et les militants ouvriers est non moins certaine. Et sans qu'il ait cité Proudhon, ni La Guerre et la Paix, ni les Nouvelles de la Révolution (seconde édition de La Justice de 1860), Anthimé Corbon a analysé, en 1863, dans son Secret du Peuple de Paris, les sentiments dés ouvriers que Proudhon connaissait bien lorsqu'il rédigeait La Guerre et la Paix. En écrivant les livres dé cettle époque, Proudhon connaissait bien cet état d'âme complexé auquel Anthime Corbon fait allusion, lorsqu'il écrit : « Ce peuple atteint et convaincu de chauvinisme n'a point dé rêve plus doux que celui de l'alliance des nations et de la paix désarmée; ce p)euplle, épris du rêvé de la fraternité des nations, ne tend pas à moins qu'à la suppression de l'énorme appareil de guerre des sociétés européennes. Les délégués français aux Congrès de l'Internationale réclament la formation des milices et la suppression des armées permanentes ».
Proudhon qui cherche aussi le plus sûr moyen de supprimer l'énorme appareil de guerre, croit 'trouver dans le principe fédératif le moyen d'assurer la paix entre les peuples. Voici quel est son argument. S'il est attaché à la daté et aux traités de 1815, c'est parce que l'armée 18 14 est pour lui le point de départ, à la fois d'une organisation, d'un équilibre international et de l'ère constitutionnelle. Pour la première fois, penee-t-il, on a institué des constitutions, qui limitaient les pouvoirs arbitraires par des garanties légales; par exemple en France, la Charte s'est substituée à l'arbitraire napoléonien; car les libertés, protection contre le despotisme, sont appelées à se développer. Proudhon préfère les
progrès, même lents, du parlementarisme à tout le clinquant militaire de l'Empire.
Par ce chemin^ son esprit est conduit à dépasser une première étape du fédéralisme, telle qu'elle se présentait dans Vidée de la Révolution au xix^ siècle, comme il a dépassé l'idée du simple contrat, afin dé s'élever à une conception plus générale et plus profonde — cette idée du contrat dont il écrivait à Michelet, le 19 juillet 1851, que sa substitution au princip)e divin et transcendant d'autorité était « la partie la plus formidable de son travail ».
Il transcende le fédéralisme professionnel et le fédéralisme régional qui doivent permettre de réduire à leur plus simple expression les fonctions de l'Etaf. Le principe fédératif, étendu aux relations entre les nations, lui permet de résoudre le problème que pose l'inégale puissance des Etats, causé de la rupture de l'équilibre; comme l'a fort justement montré Madeleine Amoudruz, il s'agit « d'affaiblir les Etats en substituant à leur constitution unitaire, une constitution fédérative ».
Proudhon écrit : « Le Fédéralisme est bien l'alpha et l'oméga de ma politique, et la solution qui requiert, pour être réalisée, la participation du peuple entier ». Tandis qu'il adressait cette phrase à Chaudey, le 27 avril 1863, paraissait la brochure Des Démocrates assermentés et des réfractaires. Cette brochure contient, dans ses conclusions, un passage qui éclaire le lien existant dans l'esprit de Proudhon entre la nouvelle démocratie, le suffrage universel et le fédéralisme. Voici le texte :
Le suffrage universel suppose, pour son libre et complet exercice, la division du pays en des groupes naturels... Lé réstdtat du vote est la pensée diverse et synthétique exprimée par ces collectivités appelées à se prononcer selon leurs intérêts respectifs. Ceci a la plus extrême importance. Il en ressort, en effet, qu'à ce point de vue encore l'organisation de la société, et dans l'ordre politique et dans l'ordre économique, est donnée toute entière dans le suffrage universel... Le suffrage universel, avec ses circonscriptions rationnelles, c'est — pourquoi ne l' avouerions-nous pas ? — la révolution, non pas seulement politique, mais économique, telle que la liberté, la justice, la science et un sage progrès la suggèrent. Toute fédération agricole, industrielle, toute association ouvrière ou capitaliste, tout pacte de mutualité dérive dé là. Ici encore... l'initiative gouvernementale doit se tenir à l'écart et laisser agir seules les énergies sociales.
La république substitue aux rapports mutuels entré les indi-
vidus des rapports réciproques entre les groupes. Le mutuellisme s'est transposé en fédéralisme; et la fédération unit les groupes sans les absorber.
Le principe fédératif opère la même transformation dans le domaine international. Ainsi que Proudhon l'a écrit, à Milliet, le 2 décembre 1862 : « La fédération détruit la centralisation sur quoi se fonde le gouvernement autoritaire et substitue, entre les nations, aux rapports de nationalité des rapports de droit et de mutualité ».
De 185 1 à 1863, la route parcourue par Proudhon l'a été en ligne droite, quelle que distincte et considérable que soit la distance entre le point de départ et te point d'arrivée.
La mutualité entre les individus est devenue une mutualité entre les peuplée. Le principe fédératif, établi à l'intérieur de la nation, assure entre les nations la paix; car chacun des Etats liés par un pacte fédératif doit être lui-même une fédération. L'idée de conquête est incompatible avec le principe de fédération; un état mutuelliste est opposé à la guerre.
De tous les livres de Proudhon, le Principe fédératif ou dé la nécessité ée reconstituer le Parti de la Révolution, est celui qui a dû séduire davantage les militants ouvriers liés ou non au groupe des signataires du Manifeste des Soixante. En tout cas, c'est celui qui a exercé l'influence la plus profonde et la plus durable pendant les années qui ont suivi la création de la Première Internationale au meeting de Saint-Martin's hall, en' iseptembre 1864. Le projet, apporté au meeting de Londres par Tolain et ses camarades, a été adopté par le meeting. Les ouvriers français présentaient un pacte fédératif. Un pacte fédératif a donc servi de base à l'organisation de la Première Internationale : des sections nationales ont été créées. La section française qui s'organise, dès le commencement de 1865, à Paris, installe son bureau rue des Gravilliers et elle a pour secrétaires correspondants Tolain, Fribourg et Limousin. Or, dès cette première année 1865, Tolain, Fribourg, accompagnés d'Eugène Varlin, sont obligés d'aller à Londres reprendre contact avec leurs camarades anglais afin de défendre l'indépendance de la section française. Par suite des persécutions de l'Empire et des deux premiers procès intentés contre la section française de l'Internationale, le bureau français doit changer de personnel, et Eugène Varlin succéder à Tolain; les membres de la section française, de cinq cents, peuvent s'élever en avril 1870 à deux cent quarante-et-un mille, les internationaux français restent passionnément attachés au principe
fédératif et défendent, contre les tendances centralistes du conseil général, siégeant à Londres, le pacte primitif, signé en septembre 1864, et qui était un pacte fédératif. Les internationaux français resteront fidèles au fédéralisme jusqu'à travers les pires épreuves de la guerre de 1870 et de la Commune : la majorité des membres de la Commune resta fédéralistie.
Le Principe fédératif définit les formes sans lesquelles là République ne peut être sans renoncer à elle-même : « Qui dit unité dit gouvernement fort, donc oppressif pour les individus; quel que soit le régime, la république unitaire est une essence de pure monarchie; en fait, elle n'est plus la république ».
Les notes des Carnets avaient déjà plusieurs fois exprimé cette essence de la République. La République, on se' souviendra de cette définition des Carnets : « La République est une famille fraternelle. Elle implique le respect de' la personne, l'affection et la persuasion, et non la contrainte ».
S'il avait employé le jargon moderne, Proudhon aurait dit : « La République sera personnaliste ou elle ne sera pas », comme il appelait de ses vœux une « jeune » démocratie en mouvement : « La cité aurait pour lumière la Justice; au lieu de s'abandonner aux courants des instincts sordides, elle aurait pour source de renouvellement la conscience et le cœur des hommes. »
« L'élite ouvrière des années 1860, les militants des générations de vingt-cinq à trente-cinq ans souhaitaient — avec une conscience plus ou moins distincte — une société à laquelle les hommes fiers et libres donneraient son accent ». Leurs sentimxents étaient en harmonie avec ceux de Proudhon : eux comme lui souhaitaient une société fédéraliste assurant la liberté des groupes et de la personne.
Entre cette génération ouvrière et Proudhon, l'influence a été mutuelle. Il faut le marquer nettement.
Proudhon est allé au-devant de la pensée ouvrière. C'est là l'image qui s'adapte le mieux à cette action réciproque. Proudhon n'est pas un aventurier de l'esprit. Ce paysan des Franches Montagnes prend ses assises solides sur le roc de la réalité. Sa pensée, d'abord, a pour fondement la condition et la psychologie ouvrières. Mais l'expérience qu'il en a, comme chacune de nos expériences vivantes, est fragmentaire. Seulement, Proudhon pos-
sède cette faculté de découverte dans la connaissance qui permèit de rompre le cercle étroit des données et des apparences extérieures.
Cette puissance de sympathie résulte autant de la volonté et du sentiment que d'une intelligence aiguillée vers l'homme. Elle offre une vision de l'intérieur. Grâce à elle, Proudhon a eu de la réalité et de lia psychologie ouvrières une intelligence qui éclaire — d'abord et avant tout — les dernières étapes de sa pensée, sa Lettre aux ouvriers, son livre de La Capacité politique.
La Capacité politique, la Lettre aux ouvriers et lès précieux aveux de sa correspondance des aimées 1863 et 1864 doivent infiniment à l'inspiration ouvrière. Mais, encore une fois, l'influence a été mutuellel et beaucoup plus inconsciente que consciente, ce qui explique pourquoi on la retrouve chez Eugène Varlin, qui se dit non-proudhonien, mais communiste anti-autoritaire.
Dans sa dédicace de La Capacité poUtique à quelques ouvriers de Paris et de Rouen, Proudhon a recoimu ce qu'il leur devait. Mais, de leur côté, les créateurs de la Première Internationale et les auteurs du Manifeste des Soixante portent lé témoignage de l'influence proudhonienne, singulièrement : dans ces trois domaines de l'Education, de la Guerre et de la Paix et du Fédéralisme.
Le 29 février 1864, Proudhon écrit à Larramat : « J'ai été réjoui de l'apparition du fameux Manifeste, d'autant plus que le Journal des Débats en a pris l'alarme; que M. de Girardin s'est mis dans une grande colère et que M. Havin a fait une affreuse grimace... »
Le 4 mars, toujours à Larramat :
Il y a dans le Manifeste ouvrier une part de spontanéité et une part d'influence. Les rollinistes (partisans de Ledru-Rollin) n'ont pas été les conseillers de la chose, mais ils l'ont approuvée. J'ai entre les mains dés preuves de tout cela. Enfin, il y a de braves garçons parmi les signataires et il y a des corrompus et des intrigants... Je suis satisfait de la chose; je fais mes réserves sur les sujets, et je conclus tout juste comme vous que, si les Soixante avaient raisonné logiquement, ils auraient dit : Votons blanc...
Et le II mars, trois jours après sa réponse aux ouvriers, Proudhon écrivait à Buzon :
Je me suis fait maître d'école de notre déplorable plèbe; bien heureux quand ces écoliers polissons ne me brisent pas les lunettes sur le nez ou ne mé cassent pas la tête avec leurs sabots.
Ne m'a-t-il pas fallu, à la demande, il est vrai, de quelques braves ouvriers, leur expliquer par le menu comment, 'en sympathisant de toutes mes forces au Manifeste des Soixante, je ne pouvais cependant conclure comme eux à la candidature ? J'ai fait de cela seize pages de la taille des vôtres; trois grands jours employés pour donner la becquée à quelques douzaines de petits. Il est vrai qu'ils le méritent; mais, enfin, n^ est-ce pas triste, faute de ce carré de papier qu'on appelle journal. Quelques amis vont faire des copiés de cette consultation, car c'est le vrai mot; j'ignore si l'on trouvera un journal, ami ou ennemi, qui veuille s'en charger... A propos des candidatures ouvrières, je né dois pas oublier de vous dire qu'on fait lé vide autour d'elles. Si Tolain réussit, ce né pourra être qu'autant qu'on le croira moins belliqueux que Garnier-Pagès. Il y a eu une vraie levée de boucliers contré le Manifeste des Soixante. L'opposition démocratique surtout s'est montrée indignée... Canailles et Tartuffes, qui, mangeant le pain de l'Etat, payé par le pauvre, déjà se méconnaissent. Je serais satisfait que la plèbe qui, depuis dix ans, comptant sur le suffrage universel et sur l'Empire, se croyait à la veille du triomphe, reconnut enfin sa situation. L'Empire, c'est le ralliement des vieux partis; Badinguet n'a pas cru si bien dire. Je pousse la plèbe à la séparation, ce grand moyen de la plèbe romaine, et, en doublant ce séparatisme de fédéralisme et dé socialisme, je me flatte d'éviter recueil césarien où s'abîma l'illustre République.
La Lettre aux ouvriers est datée du 8 mars 1864, Voici quelles étaient ses idées essentielles :
1° Assurément, je me suis réjoui du réveil de l'idée socialiste... Assurément, je suis d'avis, comme vous, et avec lés Soixante, q-ue la classé ouvrière n'est pas représentée et qu'elle doit l'être : comment pourrais-je professer une autre opinion ? La représentation ouvrière, n'est-ce pas, aujourd'hui comme 'en 1848, au point de vue législatif, politique et gouvernemental, l'affirmation du socialisme ?
2° On vous dit que, depuis 1789, il n'y a plus de classes; que l'idée dés candidatures ouvrières tend à les rétablir... Mais c'est justement, selon moi, comme manifestation d'une classe ou caste que la candidature ouvrière a de la valeur; hors de là, elle perdrait toute signification. Or, la société française se divise foncièrement en deux classes : l'une qui vît exclusivement de son travail et dont le salaire est généralement fort au-dessous de 1.250 francs par an et par famille de quatre personnes; l'autre qui vit du revenu de ses capitaux.
3° La division de la société en deux classes est indubitable; mais ést-elle dans lés données de la nature, ccnforme à la justice ? ou au contraire, cette distinction funeste que tout homme de cœur voudrait voir effacée ne peut-elle être abolie par une meilleure application des lois, de la justice et de l'économie ?
Les Soixante sont convaincus que la question sociale peut être résolue dans le sens de l'affirmative : ils observent, avec modération et fermeté que, depuis assez longtemps, elle a été écartée de l'ordre du jour et qu'ils posent comme signe ou gage de cette réprise la candidature de l'un d'eux, précisément parce qu'il est ouvrier, ils jugent pouvoir représenter mieux que personne la classe ouvrière.
Jusque-là, Proudhon se déclare tout à fait d'accord avec les Soixante, Et il ajoute : « Je vous sais gré de n'avoir pas supposé un seul instant que je pusse être d'un autre sentiment que le vôtre. »
Que la classe moyenne reconnaisse donc de bonne grâce le droit des ouvriers à la représentation nationale, non pas simplement comme citoyens, mais bien parce que ouvriers et membres du prolétariat.
Mais, dans les circonstances actuelles, l'exercice du droit à l'éligibilité est-il, pour la classe ouvrière, le meilleur moyen d'arriver aux réformes qu'elle sollicite ? En un mot, « ce que le socialisme a pu faire en 1848, sans manquer à sa dignité et à sa foi, le peut-il sous le régime actuel ? »
C'est sur ce point que, « tout en rendant justice à des sentiments qu'il partage », Proudhon se sépare des auteurs du Manifeste.
Lorsque eut lieu le coup d'Etat du 2 décembre, le pouvoir appartint à celui qui avait le mieux servi la réaction contre les tendances socialistes : « Sous le régime qui nous a été fait depuis 1852, nos idées, si ce n'est nos personnes, ont été mises pour ainsi dire, hors la politique, hors le gouvernement, hors la loi ! » Entrer dans le système du gouvernement, « ce serait un contresens, un acte de lâcheté... tout ce que, d'après la loi existante, il nous est permis de faire, c'est de protester, aux grandes journées électorales, par le contenu négatif de nos bulletins ». Car « toutes les opinions, excepté les nôtres, peuvent trouver place dans la Constitution; en douteriez- vous, après cette clameur qui s'est élevée de toute part, à la publication du Manifesté ? Or, pour nous affirmer dans notre séparatisme, nous n'avons besoin ni de repré-
sentants, ni de candidats, il ne nous faut, aux termes de la loi, que ce seul mot : veto, formule la plus énergique qui puisse révéler le suffrage universel ». Réclamer l'émancipation de la plèbe et accepter au nom de la plèbe un mode d'élection qui aboutit tout juste à la rendre factieuse ou muette. Quelle contradiction ! donc, point de représentants, point de candidats !
Proudhon attire l'attention des auteurs du Manifeste sur le caractère et les idées de Vopposition : « La politique de l'opposition, c'est d'abord son anti-socialisme déclaré qui, fatalement la rallie contre nous à la pensée réactionnaire. MM. Marie et Jules Favre nous l'ont dit, lors de la discussion de l'adresse d'un ton à ne l'oublier jamais : Nous ne sommes pas socialistes ! A ces mots, l'Aesemblée tout entière a éclaté en applaudissements. Pas une voix de protestation ne s'est fait entendre ».
Aux élections de 1863, bien que l'initiative de la campagne d'abstention ait été prise par vingt personnes seulement, il y a eu 63.000 protestations dont 4.556 pour Paris; donc, selon Proudhon, en faisant la proportion, 90.000 pour la France. Et Proudhon conclut ainsi :
Démocrates, votre conduite est tracée. Une réaction aveugle a entrépris, depuis quinze ans, de vous jeter hors le droit, hors le gouvernemfent , hors la politique. La situation qui vous est faite, ce n'est pas vous qui l'avez créée. Elle est le fait de la conjuration des vieux partis. Une même pensée les gouverne, et cette pensée est incompatible avec la réalisation de cette justice politique, économique 'et sociale, que vous appelez dé vos vœux. Un même serment les unit, symbole de leur alliance, piège tendu à la vanité et au zélotismé des démocrates. Ce n'est pas notre faute si, retranchés de leur communion, vous êtes condamnés à user envers eux, de représailles. C'est pourquoi je vous le dis avec toute l'énergie et toute la tristesse de mon âme : Séparez-vous de qui s'est le premier séparé, séparez-vous comme autrefois le peuple romain se séparait des aristocrates. Separamini popule meus. C'est par la séparation que vous vaincrez; point de représentants, point de candidats !
Cette lettre est un admirable prélude à la Capacité politique. Proudhon aurait pu rappeler une phrase d'un ouvrage de 1843 : De la création dé l'ordre dans l'Humanité :
Peuple, aussi longtemps que tu seras sans idées à toi et que tu donneras ta force à d'autres, la souveraineté ne t'appartiendra pas et tu seras bête de somme...
Cette phrase, Proudhon allait la reprendre, presque dans les
mêmes termes, dans la Capacité politique : « Au peuple souvevrain : aussi longtemps que tu seras nombre et force sans idées, tu ne seras rien. La souveraineté ne t'appartiendra pas et tu resteras bête de somme ».
Séparatisme, Fédéralisme et Socialisme, tels sont, au 8 mars 1864 lies trois caractères de la position que doivent prendre, en 1864, les républicains décidés à établir une république garantie contré tout vice de césarisme. Mais les projets et les travaux de Proudhon ont été pendant l'hiver entièrement interrompus.
Depuis la Noël 1863, jusqu'au commencement de juin 1864, Proudhon a souffert de catarrhe et d'asthme. Et, durant ces cinq mois, il en a passé au moins trois dans une incapacité absolue de travail; voici au commencement de juin, un érésipèle qui, au lieu de durer quelques jours, s'est prolongé pendant un mois; et, c'est seulement le 20 juillet, lorsqu'il écrit à Maurice, que Proudhon se sent en pleine convalescence, quoiqu'il ait la tête faible et que ses jambes le portent mal; mais il commence à se sentir un véritable appétit et à trouver le vin bon; il fait deux promenades par jour et, dans les intervalles, il travaille un peu. Aussitôt, il a mis en ordre ses livres, ses papiers et ses épreuves; car il a douze à quatorze ouvrages prévus, plus ou moins préparés, quelques-uns en partie rédigés : En un mot, de la besogne taillée pour dix ans au moins.
La plus grande partie de ces études commencées porte sur des sujets de littérature, de morale et d'histoire. C'est sur le conseil des frères Garnier que Proudhon a aiguillé son travail en ce sens et c'est avec eux que Proudhon compte désormais faire toutes ses publications!; car cette année 1864 aura été pour Proudhon une des plus mauvaises et a augmenté le déficit qu'il traîne d'année en année après lui; les frères Garnier lui ont été d'une grande aide : comprenant sa situation, au plus fort de la maladie, ils sont d'abord venus, d'eux-mêmes, à son secours. Sans qu'il leur eût demandé rien, ils lui ont envoyé une somme de cinq cents francs, sans douté comme avance sur ses travaux à venir; mais le fait que son compte courant s'élève à un chiffre assez considérable, donne à Proudhon la preuve dé l'esprit libéral qui inspire ces éditeurs. En outre, « un de ses amis de Bel-
gique, voulant aussi contribuer à mon complet rétablissement, avant que je reprenne ma vie de galérien des lettres, m'a aussi fait une avance de deux mille francs. Bref, je suis en mesure d'attendre presque la fin de l'année sans avoir besoin d'escompter mes droits d'auteur et de hâter outre mesure mon travail. Il en résultera que, d'ici au i^'" janvier, j'aurai de prêtes deux ou trois brochures, dont le produit suffira, je l'espère, à couvrir mes dettes nouvelles. Je me trouverai donc dans la même position qu'au moment de mon installation à Passy, mais avec une situation littéraire et politique beaucoup meilleure, un peu de crédit et une perspective satisfaisante ».
Proudhon paraît décidé à suivre le conseil des frères Garnier qui, s'il se jette du côté de la littérature et de la morale, s'engagent à lui faire gagner dix mille francs par an. Par contre, il refuse de collaborer à la Nation et au Messager de Paris ainsi qu'au Nain Jaune qui lui offrait sept mille deux cents francs pour quatre articles par mois, parce que le Nain Jaune est fondé par un homme parmi les plus compromis dans la politique et le journalisme impérial qui cherchait à relever la réputation de sa feuille par un nom honorable : « Le seul bruit que j'allais fournir des articles à ce journal avait mis en émoi une foule d'honnêtes gens dont l'adhésion m'est la plus précieuse ».
Le 20 août, dans ime lettre à X..., Proudhon donne une définition de Vanarchie :
Uanarchié est, si je peux m' exprimer de la sorte, une forme de gouvernement, ou constitution dans laquelle la conscience publique et privée, formée par le développement de la science du droit, suffit seule au maintien de l'ordre et à la garantie dé toutes les libertés, où, par conséquent, le principe d'autorité, les institutions de police, les moyens dé prévention et de répression, le fonctionnarisme, l'impôt, etc. S'e trouvent réduits à leur expression la plus simple; à plus forte raison, où les formes monarchiques, la haute centralisation, remplacées par les institutions fédératives et les mœurs communales, disparaissent. Quand la vie politique et l'existence domestique seront identifiées; quand, par la solution des problèmes économiques, les intérêts sociaux et individuels seront en équilibré et solidaires, il est évident que toute contrainte ayant disparu, nous serons en pleine liberté ou anarchie. La loi sociale s'accomplira d'elle-même, sans surveillance, ni commandement, par la spontanéité universelle.
Le 20 août 1864, Proudhon part pour la Franche-Comté, avec son ami et compatriote, le docteur Crétin; c'est dé Saint-Hippo-
48o PROUDHON
lyte qu'il écrit à Bergmann, pour lui dire qu'il a pris sur lui de se donner quinze jours au pays natal « pour me retremper le cerveau et les nerfs », et pour lui demander de venir le rejoindre à Dampiêrre-sur-Saône, chez Ife docteur Maguet, au commencement de septembre.
Proudhon ressent quelque amélioration grâce à l'influence de l'air natal. Il visite la vallée du Doubs, de Besançon à Saint-Hippolyte. Il s'arrête à Besançon afin de se jeter dans les bras du bibliothécaire qui l'avait entouré de tant de sollicitude amicale, lorsqu'il était au lycée de Besançon :
Je lui ai dit, en entrant dans son cabinet : « Voici un de vos enfants prodigues qui demande à vous embrasser... Cher monsieur Weiss, vous êtes, malgré tout, un de mes pères spirituels. Vous êtes à mes yeux la dernière incarnation du xviii® siècle; puissiez-vous me regarder à votre tour comme l'une des incarnations du XIX* !... » Le Père Weiss a compris cela; il a compris que, si du père au fils, il y a souvent révolution, ce n'est pas une raison pour qu'ils se repoussent ; au contraire... »
Proudhon est de retour à Paris le 15 septembre :
J'ai été cette année faire une course en Franche-Comté, comme je l'avais fait plus d'une fois. J'ai passé vingt-quatre jcurs dans nos bois, nos vallées, nos guérëts, sur lés montagnes, respirant de toute la force de mes poumons l'oxygène jurassique. Rien n'y a fait; je suis revenu aussi peu vaillant que j'étais parti...
Pendant que j'étais en Franche-Comté, je n'ai rien lu, rien écrit, rien pensé; je n'ai même pas pris connaissance des journaux et me suis borné à jouir du grand air délicieux dans notre Jura...
Mais, afin de réparer cette lacune de vingt-cinq jours dans son travail, il s'impose de n'écrire à personne et de se tenir, autant que possible, dans la retraite. Il voulait se remettre au courant de ses lectures et travaux; mais surtout et avant tout que le livre, si longtemps ajourné « fût en bon train ». Ce livre, il en avait probablement conçu l'idée lorsque, le 8 mars, il avait rédigé sa réponse aux ouvriers. Le 9 octobre, il écrit à Auguste Defontaine :
Actuellement, je suis assez satisfait de la tournure que prend mon ouvrage, et j'ai lieu d'espérer qu'il ne s'écoulera pas un mois avant que le public n'en entende parler.
Le même jour, 9 octobre, Proudhon écrit à Félix Delhasse :
La médecine contre l'âge et le mal conjurés est radicalement impuissante, /e vis donc dans la résignation, tant l'homme se
raccroché passionnément à la vie, mais dans une disposition d'esprit telle que si je venais d'être rappelé d'ici-bas, je ne serais nullement surpris; je né regretterais que dé n'avoir pu mettre la main à mon testament. Mon testament, ceci dit sans que je semble singer Jésus et Moïse, c'est V'cxposition complète de ma pensée de la justice.
La Justice — toujours cette grande ferveur de sa vie — et le Travail, la loi de son existence :
Me voici de nouveau attelé à ma lourde charrue. Ah ! je le sens plus que jamais : j'ai beau mé fatiguer et vieillir, pour moi il n'y aura ni de repos, ni de, retraite. Il faut mourir sur la brèche.
Pendant le mois d'octobre, le livre avance et Proudhon pourra écrire en novembre (le 4 et le 14) à Gustave Chaudey :
Ma revision est fort avancée; j'aurais même déjà remis en train l'imprimeur si je n'attendais une décision du libraire; car Garnier aîné avait été soudain pris de scrupules politiques et Proudhon avait dû lui écrire, le 3 novembre : Pourquoi m'écarter aujourd'hui ? Pourquoi cette terreur de la politique ? Est-ce qu'un livre dê\ moi, un misérable grand in-iS déparera votre devanture ?■ Vous regardez-vous vous-même comme frappé d'ostracism'C ? Ne pensez-vous plus, comme autrefois, qu'un peu de critiqué économico-politique de ma façon est utile pour rompre chez vous la monotonie 'et placidité de votre littérature.
Cette fois encore, un livre de Proudhon était arrêté par le fait de la peur de l'éditeur; cet ouvrage était : La Capacité politique des classes ouvrières.
Proudhon demandait à Gustave Chaudey de faire une lecture sérieuse des épreuves :
Il faut non seulement ôter les erreurs de fait, de logique, de doctrine qui auront pu m'échappër, mais tout ce qui pourrait servir dé prétexte à une accusation... Si cet ouvrage, comme quelques-uns de ceux que j'ai publiés, avait seulement vingt mille ou trente mille lecteurs, l'effet serait formidable. Mais Proudhon n'attend, pour son œuvre, qu'un débit de quatre à cinq mille au plus.
Le 14 octobre, Proudhon dit à Gustave Chaudey qu'il tient à ce que les Garnier impriment son livre, mais qu'il ne peut les y décider : La peur !... Il leur propose d'être vendeur et d'être lui-même son propre éditeur, et il leur cite, comme exemple d'un cas semblable, Jules Michelet qui imprime, broche à ses frais, puis livre aux libraires. La presse continue à se déchaîner contre Proudhon à propos de l'unité italienne.
Lé 30 octobre, Proudhon vient de recevoir une lettre attendue de Buzon, qui lui a donné une grande joie, car il n'avait ni la force, ni le courage d'écrire lui-même : « Rien dans la tête, rien dans le cœur, rien dans les veines... Vous ressuscitez, vous voilà. Je me disais, dans ma longue inertie asthmatique : Qu'y a-t-il donc ? Que se passe-t-il ? N'a-t-il plus de colère ? Sommes-nous brouillés ? »
Proudhon met Buzon au courant de l'avancement de son livre : « ... N'importe (en dépit de son asthme et de son catarrhe), j'ai voulu me remettre au travail. Tous les jours, de sept à midi, je fais ma tâche; ... il mé reste à l'heure qu'il est, environ soixante pages à écrire, et voilà qu'aujourd'hui même, l'oppression redouble, et je n'ai pu travailler. Malgré les dieux, malgré tout, j'en aurai le dernier mot... Cela aura trois cent soixante pages, beaucoup de redites, un grand fonds d'amertume; en somme, autant de vérités qu'un travailleur démocrate peut en souhaiter par le temps qui court. Ceux qui n'y verront pas clair, cette fois, pourront se dire aveugles ».
Ce jour-là, déjà Proudhon avouait sa détresse physique à cet ami qu'il ne connaissait que par correspondance et qui lui était un confident très cher : « Il est certain que, si vous me voyiez dans une heure de crise, vous auriez pitié de moi. Je ne puis ni parler, ni souffler, ni me mouvoir; on me traîne sur une chaise d'une chambre à l'autre, et c'est le feu, l'air du feu, comme nous disons, qui, flambant sur mon dos, finit, après trois ou quatre heures, par me remettre... Je mourrai, avec le regret de n'avoir pas pu écrire les derniers articles de mon testament ». Il écrivit pourtant, presque entièrement, la Capacité politique qui reste — après la Justice — im chef-d'œuvre : Qu'il ait eu l'énergie d'en pousser la rédaction jusqu'à la revision dont il parle à Chaudey, le 4 novembre, est bien un miracle de la volonté.
La dernière lettre écrite de sa main est du 23 novembre, à Philippe Delhasse. Les lettres suivantes sont désormais écrites et signées par Catherine Proudhon pour son père, qui voudra encore signer celles du i*', du 10 et du 13 décembre, et la dernière du 12 janvier, à Buzon :
Les adieux qu'il fait à Buzon — lettre du 30 octobre — ne s'adressent pas qu'à celui-ci, mais à tous ses amis, puisqu'il le charge de les leur transmettre :
Merci dé votre bienheureuse lettre et foin dé vas clous I Quand j'entends gronder votre conscience, la mienne se met aussitôt à
l'unisson. Ma respiration s'allonge et je me trouve mieux. Que d'injamies nous sommes condamnés à voir /... Mais croyez-lé, notre nation est peut-être •encore la moins mauvaise... J'ai entendu parler souvent de l'Angleterre, hola ! et je siffle lés Américains, ceux du Nord, ceux de l'Ouest, traderidéra l
Si vous rencontrez quelqu'un de nos amis, de ceux que vous savez que je connais, et auxquels je suis attaché, serrez-leur la main et dites-leur que je lés aime, ainsi que vous à la façon de Henri IV, à tort et à travers.
Le 9 octobre, Proudhon écrivait à Félix Dèlhasse que « la démocratie partout commencé à se sentir : •elle reconnaît sa solidarité, ainsi que le prouve le meeting international des ouvriers récemment tenu à Londres ».
Ainsi, Proudhon aura vécu pour voir la création, par des militants ouvriers français et anglais, de la Première Internationale à Londres, au meeting dé Saint-Martin'& hall et il a pu apprécier toute la portée de cet événement; car il comprenait que le fait initial c'était, sans doute, cet éveil de la solidarité ouvrière; mais qu'elle exprimait l'un des aspects, le plus important, de cette solidarité qui « affirmait que si la démocratie travailleuse est solidaire, la bourgeoisie né l'est pas moins; le commerce, par toute l'Europe, est solidaire, la banque est solidaire, le& capitaux sont solidaires... Dé même que tous les Etats sont solidaires... La banqueroute universelle, européenne, politique, économique, morale, sociale, voilà où nous mènent les gouvernements ».
La lettre du 30 octobre 1864 complète une lettre beaucoup plus ancienne que Proudhon avait écrite à Suchet, le 3 octobre 1854 :
J'entends médire sans cesse du siècle et de la jeunesse actuelle. Je ne connais pas la jeunesse et je la vois peu; mais, d'après quelques échantillons, je suis persuadé, au contraire, que nos fils, mon cher Suchet, seront plus avancés et meUkurs que nous. Je m>e fie à vous pour inspirer à Gustave {le fils de Suchet), ces énergiques sentiments. Et, dans l'a lettre à Buzon du 30 octobre 1864 : // existé à Paris une élite d'hommes, ouvriers, étudiants, etc. qui me donnent parfois de grandes consolations. Ces hommes ne demandent qu'à marcher; leur ferveur leur fait deviner toute vérité; et chaque fois qu'il m'en vient un, en apparence pour demander conseil, je le trouve plus avancé que moi. Il y a de formidables indignations dans l'air.
C'est dans l'héroïsme que se trouve caché le mystère de la vie.
Un homme ne compte pas quand il est incapable de faire aucun sacrifice.
William James.
Saluons les révolutionnaires comme lés Grecs saluèrent les héros grecs qui défendirent les Thermopyles.
Georges Sorel,
Sorel et Proudhon.
Sorel et Proudhon ont été attaqués avec une violence singulière. Proudhon connaît des amitiés fidèles. Espérons que Georges Sorel triomphera des haines persistant plus de vingt années après sa disparition, comme celle de Julien Benda, écrivant dans VOrdre du g octobre 1945, que lés Réflexions sur la violence sont « une honte de la France intellectuelle et morale ».
Proudhon et Sorel, a-t-on dit, l'un par la fougue de son langage, l'autre par sa malice acerbe, avaient isuscité des réactions qu'ils provoquaient. Proudhon s'accusait injustement lorsqu'il s'écriait : « Je ne suis pas le maître de ma parole, mon style a quelque chose d'étrange qui désoriente ses lecteurs, je suis l'instrument d'une force obscure et tyrannique que je ne peux ni contenir ni régler ». Mais un grand nombre de ses lecteurs pardonnent à Proudhon parce que la vigueur et la saveur de son style les séduit, tandis que Sorel écrit « sans ordre ni continuité et heurte nos habitudes littéraires les plus justifiées » (P. Lasserre), Entre eux, différence dé tempérament comme différence de forme marquent la diversité d'origine et l'opposition entre le bourgeois normand et lé paysan franc-comtois.
Georges Sorel et Proudhon méritent un jugement impartial en raison de leur franchise vis-à-vis des autres et vis-à-vis de soi. L'un et l'autre ont dit « leurs vérités » à des adversaires dont ils froissaient sans pitié l'amour-propre.. Mais, d'une aussi brutale lucidité vis-à-vis- dé soi, ils avaient le souci de se connaître et d'exposer les doutes, dé leur conscience. Leur sensibilité réagissait de façon aiguë en présence de Ta lâcheté et de la fragilité des hommes.
Leur existence est un modèle de persévérance dans la recherche de la vérité et dans, la fidélité à la Justice dans la Révolution : n'y a-t-il pas là des vertus assez rares pour que l'historien considère leur vie sous le signe de la grandeur.
Deux traits ont contribué à créer entre eux une communauté de destin : une pensée en perpétuel mouvement et une intransigeance qui sans cesse opposaient entre elles deux parties d'euxmêmes. Et ce fut là leur drame intérieur.
Proudhon croyait au progrès humain et c'est d'abord en lui que 'l'homme devait le réaliser. D'où son exigence vis-à-vis de soi. Le rayonnement de la conscience était la condition de la réforme des institutions. Sans, cette dignité de l'homme, rien ne vaut, tout s'écroule, ce sont les ténèbres. Proudhon pourtant était prêt à combattre dans la nuit.
Georges Sorel restera jusqu'au bout fidèle à Proudhon, admirant chez son maître la constance dans la foi par delà les déceptions : « En attendant les jours du réveil, activons les forces les plus nobles de l'âme. »
Cette attitude d'esprit qui l'apparente à Proudhon, Georges Sorel l'a exprimée souvent et fortement, par exemple dans VAvènir socialiste des syndicats. « La partie faible du socialisme est la partie morale... îles homélies oratoires sont faciles quand il s'agit de morale... il serait criminel de pousser à une révolution sociale qui aurait pour résultat de mettre en péril le peu de moralité existant. »
Cette rigueur morale qui se traduit par le sentiment de la dignité humaine est à l'origine de ses querelles avec les démocrates réfugiés à Londres et à Bruxelles, et qui éclairent des diatribes comme celle adressée à Madier-Montjau le 12 février 1854, à propos de la guerre de Crimée : « Le fameux mot, républicain ou cosaque, a fait merveille. La démocratie en masse a applaudi à la guerre, par horreur des cosaques... voilà comment vont les choses avec ce brave peuple et son ignare démagogie. Quand je songe que ces imbéciles démocrates en sont encore à accuser le 'socialisme (qui est seul la Révolution) d'avoir perdu la République, je me sens une colère héroïque et sainte ». On a voulu faire de Proudhon, comme aussi de Georges Sorel, un antidémocrate. En dépit du texte publié par Sorel dans la Cité Française, c'est là une erreur pour Tun comme pour l'autre.
Ces critiques adressées à la démocratie, souvent exprimées en termes très vifs, s'expliquent ainsi. Proudhon est toujours resté fidèlp à l'esprit de 1789 et de la Révolution française qui, pour
les paysans de Burgille, avait été « la suite et le succès du combat de leurs aïeux contre les seigneurs ». L'affirmation de sa foi démocratique répond à un sentiment sincère et exprime une idée précise. Proudhon a redit plusieurs fois qu'il opposait la jeune démocratie et la vieille démocratie à la Robespierre. Démocratie nouvelle parce qu'elle est sociale et parce qu'elle n'est pas simplement politique — surtout parce que Proudhon, adversaire de la supériorité du nombre, entend le principe démocratique comme s'exprimant par îa garantie de la liberté personnelle.
En présence du spectacle d'un monde submergé par la souffrance et l'abêticsement de la guerre, Sorel, déiespéré, se tourne vers la Russie; il voit dans la Révolution d'octobre la réalisation de son espérance socialiste. Son regard se concentre sur la personne de Lénine et sur celle de ses camarades. A ses yeux, ils sont ces personnages héroïquee qu'il espérait voir s'élever des rangs des syndicalistes français. Et on doit se souvenir que, parmi les paroles qu'il aimait à rappeler, celle-ci de William James était peut-être celle qui traduisait sa plus profonde croyance : « C'est dans l'héroïsme que se trouvé caché le mystère de la vie... Sur la scène du monde, c'est l'héroïsme, l'héroïsme seul qui tient les grands rôles ».
Théories et mythes.
Les lignes générales de la pensée de Sorel, dans ses premiers écrits, permettent de préciser la courbe de son évolution : elles tracent le dessin de sa mobilité et de sa constance.
En dehors du Procès de Sccrate, paru chez Alcan en 1889, les trois œuvres de début, qui paraissent avoir la signification la plus importante sont : un essai sur la philosophie de Proudhon publié dans, la Revue de Philosophie en 1892 — l'étude sur Vico publiée dans le Devenir social à l'automne de 1896; c'est là que Georges Sorel définit sa position par rapport à la connaissance et à l'histoire, lorsque « attachant une importance majeure au témoignage du développement historique dans la critique de la connaissance », écrira-t-il en octobre 191 2, « je prends parti pour Vico contre Descartes ! » Enfin, dans ses nu-
méros de mars, avril et mai 1898, V Humanité nouvelle fait paraître V Avenir socialiste des syndicats, réédité en brochure chez Jacques en 1901. Cette étude contient l'idée originale du syndicalisme sorélien dont pendant dix ans Georges Sorel va orchestrer les thèmes.
U Humanité nouvelle achève cette publication en mai 1898. Le i®' mai, Charles Péguy avait ouvert, 8, rue de la Sorbonne, la boutique d'où devaient sortir les Cahiers. En janvier 1899, dans la Librairie de Péguy s'installe une revue, le Mouvement socialiste où, jusqu'en 1908, paraissent de Sorel des œuvres et dfô études d'im tel retentissement.
En 1899, Morale et Socialisme. En 1905, le Syndicalisme révolutionnaire... Viennent les grandes années 1906 et 1907 :
En 1906, Le Mouvement socialiste publie Le Caractère religieux du socialisme et Lé prétendu Socialisme juridique. Georges Sorel écrit les Réflexions sur la violence (15 janvier-i^"^ juin 1906), et la Lettré à Daniel Halévy (15 août-15 septembre 1907). En 1906 encore, les Illusions du progrès (août-décembre), et, en 1907, à propos du livre d'Henri Bergson, VEvolution créatrice. Dans la bibliothèque du Mouvement socialiste paraissent deux brochures : en 1908, La décomposition du maxisme, et, en 191 1, La Révolution dreyfusienne. Parmi les ouvrages de cette période 1899-1910, il convient d'ajouter les Confessions parues à Rome au « Devenire Sociale », et qui ont été reprises en 19 19, comme un des chapitres, dans les Matériaux pour une théorie du prolétariat.
Quelle est l'esquisse du syndicalisme sorélien ?
Représentant naturel de la classe ouvrière, le syndicat est d'abord un organe de résistance; il mène la classe ouvrière dans son combat contre le capitalisme et, dans cette lutte, l'action directe se substitue à l'action parlementaire des politiciens.
Le syndicat est une école d'apprentissage, une institution d'éducation ouvrière — Emile Pouget la définira une école de volonté. Il apprend à la classe ouvrière que son émancipation doit être son œuvre personnelle.
A l'intérieur des syndicats se prépare l'organisation matérielle et morale du prolétariat. Le s)aidicat est le creuset dans lequel se forment des conceptions et des institutions nouvelles et s'élabore un droit nouveau.
Afin d'arriver à la destruction des rapports actuels de l'organisation politique, le syndicat entre en lutte contre l'Etat, chargé de pouvoirs de la classe capitaliste. Le syndicalisme tend à arracher à l'Etat et à la commune leurs attributions, et, par opposi-
tion aux méthodes du réformisme parlementaire, le eyndicat tend à absorber l'Etat. Voici l'une des formules qui concentrent l'essence du S5mdicalisme sorélien :
Une société nouvelle aura été créée avec des éléments entièrement neufs, sur des principes purement prolétariens. La lutte définitive pour les pouvoirs politiques n'est pas une lutte pour prendre les positions occupées par les bourgeois 'et s'affubler de leurs dépouilles. C'est une lutté pour vider l'organisme politique d€ toute vie et faire passer tout ce qu'il contenait d'utile dans un organisme prolétarien créé au fur et à mesure du développement du prolétariat.
Au fur et à mesure du développement prolétarien... Cette idée s'éclaire si on la rapproche dé celle que le secrétaire général de la C. G. T., Victor Griffuelhes, employait en 1904 dans une brochure d'action S5mdicale et dans une conférence à la jeiméssé syndicaliste de Paris. « Le mouvement ouvrier ne se rattaché directement à aucune des deux conceptions qui voudraient se le disputer : il est le résultat d'une longue pratique. C'est dans le mouvement quotidien que l'action ouvrière marque son progrès, résultant d'efforts continus. L'action dé la classe ouvrière n'a pas été commandée par des formules et des affirmations théoriques quelconques... »
Mais si Georges Sorel rencontrait des militants syndicalistes, il n'était pas lu par eux. Victor Griffuelhes protestait toujours quand on lui parlait de l'hifluence sorélienne; et par protestation, Griffuelhes aimait à dire : « Je lis surtout Alexandre Dumas », marquant par là, nous dit Maxime Leroy, l'auteur de la Coutume ouvrière, l'agacement que lui inspiraient « des théoriciens qui prêchaient la violence au coin du feu ».
Les Réflexions sur la violence, en effet, n'ont pas été une lecture du prolétariat; mais elles ont été l'objet d'une vogue et d'une mode dans certains milieux de snobs intellectuels — vogue et mode que n'avait pas cherchées Sorel, pas davantage qu'Henri Bergson ne souhaitait, à son cours du Collège de France, la présence de ces élégantes qui y faisaient retenir leur place à côté de Georges Sorel, de Charles Péguy, de Jacques et Raissa Maritain, de Jeanne Gamier, de Joseph et de Jean Baruzi.
Réflexions sur la violence et Mythes achèvent cette espèce d'image d'Epinal en laquelle on a traduit et trahi les nuances d'une pensée dont le trait dur dérobe la complexité.
Georges Sorel pense que l'individu ne cesse de raisonner comme s'il était vraiment en état dé sortir du présent. L'ex-
périence montre que ces constructions peuvent avoir une grande efficacité. Cela se produit, selon Sorel, lorsqu'on regarde ces constructions comme des mythes, c'est-à-dire comme des compositions faites avec art en vue de donner à des espoirs un aspect de réalité sur laquelle s'appuie la conquête présente. Georges Sorel donne du mythe des exemples historiques et montre que la pensée chrétienne tira du mythe apocalyptique un grand parti. Les mythes, selon l'expression de Georges Sorel, ne sont pas des almanachs astrologiques et il importe peu de savoir si les mythes renferment des détails destinés à apparaître réellement sur le plan de l'histoire future. C'est Vénsemble du mythe qui importe seul et il faut le juger comme un moyen d'agir sur le présent. Tel est le mythe de la grève générale. Il importe peu que la grève générale soit une réalité partielle ou seulement un produit de l'imagination populaire. La grève générale est un mythe, « une organisation d'images capables d'évoquer instinctivement tous les sentiments qui correspondent aux manifestations engagées par le socialisme contre la société moderne. Les grèves ont engendré dans le prolétariat les sentiments les plus nobles, les plus élevés, et les plus moteurs qu'il possède... La grève générale les groupe tous dans un tableau d'ensemble, donne à chacun d'eux son maximum d'intensité... elle colore d'une vie intense tous les détails de la composition présentée à la conscience ».
De janvier 1900 — date à laquelle Charles Péguy commence à publier les Cahiers — jusqu'à décembre 19 12, dans la petite boutique du 8, rue de la Sorbonne, Georges Sorel s'installe tous les jeudis sur la chaise de paille qui lui était réservée. « Un robuste vieillard au teint frais comme celui d'un enfant, nous disent les Tharaud, la barbe courte et blanche, avec des yeux admirables, couleur de violette de parme, qui me faisaient penser aux Vikings, ses ancêtres normands... Son métier d'ingénieur des Ponts l'avait retenu toute sa vie en province où il s'était distrait de l'ennui en lisant et annotant tous les livres qui lui tombaient sous la main. »
Georges Sorel a donc d'abord été un annotateur qui écrit en marge des livres les pensées que sa spontanéité lui suggère. Toujours d'un premier jet : d'oiî un certain désordre.
De cette spontanéité originale et toute personnelle, ses œuvres se ressentent. Georges Sorel possède une double vertu dont l'exagération peut tourner en un double défaut : la longue méditation et le premier jet.
Georges Sorel préfère la méditation. Les conditions même de son union ont accentué un demi isolement qui lui était favorable. Il ne s'est mis que tard à écrire. La méditation était pour lui l'essentiel. Georges Sorel s'intéressait à tout. Il lisait en annotant ses livres.
Aussi les jeudis du 8, rue de la Sorbonne, répondaient-ils pour lui à un impérieux besoin d'un homme solitaire. Devant un public choisi, il parlait « intarissablement : comme l'eau de la vanne d'un étang s'échappaient de ses lèvres les idées qui depuis soixante ans s'étaient accumulées derrière un barrage » (J.-J. Tharaud).
Jean Tharaud raconte que, lorsque personne n'entrait dans la boutique qu'il pût happer pour discourir avec lui, Sorel bavardait avec une petite bossue, perchée derrière lui comme un perroquet sur le dossier d'une chaise — la seule chaise des Cahiers, affirme Jean Tharaud.
On devait ici évoquer le portrait d'un éclatant coloris et d'une si ferme touche que les Tharaud ont dessiné de Georges Sorel. Les traits dont ils l'ont composé sont si justes, que ceux qui ont connu Sorel aux jeudis croient le voir encore et entendre sa voix : « Merveilleux, quand de sa voix flûtée, la tête légèrement penchée en avant et scandant ses paroles de petits coups de règle, il jetait ses idées pêle-mêle sur la table d'Emile Bourgeois... Sorel me faisait l'honneur de croire que, comme lui, je savais tout et que j'avais tout lu. Vous vous rappelez bien, Tharaud, à la page 47 de V Antéchrist de Renan ? »
Mémoire implacable, mais aérée et en dehors des saillies et jeux de mots qui étaient une détente pour son esprit, ne formant jamais d'associations superficielles. Cette mémoire n'a jamais pesé sur la pensée de Sorel, elle n'a pas entravé son envol. Pour employer un mot qui lui aurait plu, il possédait une imagination créatrice assez ardente pour fondre ses connaissances, sfô matériaux, et opérer la métamorphose.
Sur un point important, la psychologie sorélienne des Tharaud s'est trompée : « Une idée n'avait à ses yeux que la valeur d'un mirage... Lui-même se dégoûtait des idées qu'il créait ».
Cette conclusion est trop absolue; elle n'est exacte que dans la mesure où l'on distingue l'accidentel et l'essentiel. Dans la vie et la personnalité de Sorel, on ne peut parler de mobilité qu'à la condition de mettre l'accent sur la constance.
L'homme et son visage.
Le visage de Georges Sorel demeurait dans une ombre énigmatique; mais il s'éclaire grâce à la piété de ses amis.
Sous des apparences de bonhomie normande à la fois acerbe et courtoise dont on sentait qu'elle était capable de montrer sa griffe, Georges Sorel avait une âme de feu à la fois véhémente et timide. Deux grandes passions, ou plutôt deux nobles amours, ont dominé son existence ; 'la double admiration de l'héroïsme let de la sainteté qui étaient pour lui le signe de la grandeur humaine ; l'amour de celle qui a été la compagne de sa vie.
Le drame douloureux qui les unit l'un à l'autre plus fortement contribua, dans une existence provinciale, à accentuer son isolement. Celle qu'il perdit en 1897 fut toujours un objet d'admiration et de dévotion. C'est elle qui lui a révélé sa destinée : « Malheur à celui qui n'a pas rencontré la femme qui aurait dû lui révéler sa destinée et lui doimer du cœur daiB les jours de défaillance. » (De Jean Coste, Mouvement socialiste, du I*' septembre 1901.)
« C'est dans l'amour d'une pareille compagne que s'engendre l'âme des hommes qui triompheront de tous les obstacles... Heureux l'homme qui a rencontré la femme fîère de son amour, qui lui rendra toujours présente sa jeunesse, qui empêchera son âme de jamais se contenter, qui saura lui rappeler les obligations de ea tâche, et qui parfois lui révélera même son génie. » {Le MouvB' ment socialiste des i^' juin 1901 et juin 1907.)
D'elle il a écrit, en lui dédiant les Réflexions sur la violence, que par son esprit elle avait inspiré son œuvre. Elle a exercé une influence exaltante sur sa vie intérieure.
Si l'on veut connaître Georges Sorel, il convient de prêter une attention particulière aux sentiments et aux paroles des temps difficiles. Le vieillard livre l'énigme de l'homme. Les déceptions ont dépouillé la pensée de Georges Sorel de l'excès de ses complexités. Elles l'ont amené à cerner l'essentiel, à l'heure où il aurait pu écrire comme Proudhon : « Non, non, il faut aider cette humanité vicieuse, méchante, comme vous
faites pour vos propres enfants... Quand les passions commencent à faire silence, il faut nous élever au-dessus des fatalités d'icibas ».
Cette maîtrise de soi dut être dure à Georges Sorel au moment oii les événements du monde faisaient de lui une conscience désespérée. Ses amis m'ont aidé à le deviner. Parmi eux, au premier rang, les amis de la vieillesse, Paul et Leona Dèlésalle, à qui il dédia en 19 19 les Matériaux pour une Théorie du Prolétariat.
Paul Delesalle a été le témoin le plus constant et le plus proche de sèis dernières années; par lui et par sa compagne, Georges Sorel a connu la chaleur d'une grande amitié. Aussi leur témoignage a-t-il une valeur exceptionnelle, notamment par les lettres qu'il leur adressait.
Jean Prugnot, Henry Poulaille, Robert Louzon, Henri Clouard, Edouard Berth, comme Paul et Léona Delesalle, confirment le sentiment personnel que j'ai gardé de Georges Sorel.
Georges Sorel s'est brutalement heurté aux événements; il a violemment réagi contre les individus; leurs défaillances l'ont blessé, déçu. Sa vie solitaire n'a pas peu contribué à rendre plus âpres ses colères et, selon l'expression de Chateaubriand, plus agité le bouillonnement de son cœur.
Afin de mieux comprendre Georges Sorel, il faut prendre dé lui une vision d'ensemble. Celle-ci est possible grâce à la Bibliographie sorélienne qu'a publiée Paul Delesalle dans lé quatrième volume de V International Review of Social History dé l'Institut d'Amsterdam (Leiden, 1939).
Préparée avec minutie, cette bibliographie offre im instrument sûr; la lecture chronologique des études multiples, sans cesse reprises et développées, permet de reprendre aussi, pas à pas, ime évolution qui s'offre comme si elle avait pris la forme' d'un journal écrit au jour le jour, Georges Sorel écrivait de façon à la fois impulsive et dispersée. La pensée de Georges Sorel s'accrochait à ses lectures, aux anecdotes qu'il glanait au cours de ses rencontres pendant ses allées et venues^ entre Boulogne et le quartier Latin, On lui a reproché ses saillies. Mais le choix se fait de lui-même entre le superflu et l'essentiel, A une condition, c'est qu'un élan de sympathie vous place au cœur même de l'homme. Un cercle d'idées toutes faites et de préjugés vous dérobent la réalité des êtres. Il faut le rompre. On ne peut surprendre une personne qu'au travers de sa vie intérieure.
Cette sympathie m'a été rendue facile par mes amis Delesalle et par mon expérience personnelle. Celui qui n'avait que dédain pour « les élucubrations de nos petits Montesquieu », traitait avec un infini sérieux les obscurs et les jeunes dont il devinait la sincérité et la foi. Je l'avais rencontré un jour rue de la Sorbonne. Il m'avait écrit afin de discuter une étude sur le caractère religieux du socialisme, auquel il consacra ensuite une chronique et un chapitre des Matériaux pour une théorie du Prolétariat. Je déserte Paris pour la province pendant quelques années; des lettres espacées prolongent mes relations avec Georges Sorel; les plus intéressantes datent de la période de V Indépendance. Des bruits avaient couru d'une conversion maurassienne qui m'avait inquiété pour Georges Sorel. Une lettre du 13 octobre 19 12 précisa son attitude. Elle me rassura.
Les trois ruptures (i 897-1914)
Ingénieur en chef des Ponts et Chaussées, Georges Sorel avait donné sa démission en 1891. Afin de garder entière son indépendance, il n'avait pas voulu réclamer la pension de retraite à laquelle il avait droit. Il n'avait que dé petites rentes; il devait mener une existence étroite qui plaisait à ses goûts et lui donnait la satisfaction de connaître certaines des difficultés de la vie ouvrière.
L'esprit de son ménage favorisa son idéal austère. Georges Sorel avait choisi pour « compagne de sa jeunessse » une femme qui partageait ses sentiments et ses idées : « une femme dévouée, énergique et fière de son amour ». Les circonstances les amenèrent l'un et l'autre à vivre dans un farouche isolement. Le mari de celle qui fut la compagne de Sorel n'ayant pas voulu divorcer, ils supportèrent la gêne de cette situation illégale en solitaires. Cet isolement et cette souffrance accentuèrent les tendances de ces natures pures et droites; ils contribuèrent à leur faire découvrir le mystère de la vie. Une philosophie dont le centre est une flamme ascétique et un élan héroïque, apparaît à Sorel comme l'expression de la plus haute sagesse.
Cette philosophie commande également lee principes qui inspi-
rent son métier ou plutôt sa mission d'écrivain, car il n'y avait pas d'homme qui prît plus au sérieux cette mission. « Il n'était pas de ceux, écrit Edouard Berth, qui croient se flatter de penser à soixante ans comme à vingt et il préférait au contraire apprendre à toujours renouvder sa vision des choses et des hommes grâce à une expérience qu'il considérait comme vitale. » (Avantpropos au livre D'Aristote à Marx.)
Cette honnêteté d'écrivain et cette intransigeance d'esprit expliquent ses ruptures entre 1907 et 1913.
Georges Sorel s'est détaché d'abord du Mouvement socialiste. Ses lettreîs à Paul Delesalle aident à deviner les raisons; qui expliquent ce détachement. Le 19 juillet 1907 il lui écrivait : « En ce moment les amis de Jaurès faisant un immense effort pour briser l'œuvre que vos camarades et vous aviez édifiée, il faut vous défendre avec toutes les armes que vous avez... C'est pourquoi je ne saurais vous engager à apporter à Lagardelle une collaboration suivie... »
Et le 8 novembre 1908, Georges Sorel écrivait encore à Paul DelesalH: « Comme vous me le disiez l'autre jour, il faut compter sur les travailleurs; c'est bien aussi mon avis; je suis persuadé que toutes les habiletés des politiciens n'aboutiront pas ; mais pour le moment, il me semble qu'il ne faut être ni dupe ni complice. C'est ce sentiment qui m'a dicté la résolution d'abandonner le Mouvement socialiste qui est beaucoup trop à la remorque de V Action directe (principal organe des politiciens à faux nez syndicaliste). Je me retire dans mon trou. Je n'ai pas de goût pour écrire maintenant. »
Le syndicalisme lui paraissait souillé par des éléments impurs; mais il ne se détournait pas du monde' ouvrier où pouvait brusquement refleurir l'héroïsme. Il savait gré à Paul Delesalle d'avoir dit : « Il faut compter sur les travailleurs ». En publiant dans la « Bibliothèque du Mouvement socialiste » la Décomposition du marxisme et La Révolution dreyfusienne, Sorel reste fidèle à la conception du rôle du militant syndicaliste. Il met en lumière la grandeur d'un homme comme Fernand Pelloutier : « Il n'a donné qu'une faible idée de ce qu'il aurait dii produire; mais quand viendra l'heure de la justice historique, on rendra hommage aux entreprises si importantes qu'il avait commencées; ce grand socialiste sera illustre alors qu'on aura depuis longtemps oublié ceux qui tiennent le premier rang dans nos parlements et qui représentent le socialisme aux yeux des bourgeois émerveillés ».
A propos dé Fernand Pelloutier, Sorel rappelle et fait sienne la définition que celui-ci avait donnée du rôle des militants : « Purs de toute ambition, prodigues de nos forces, prêts à payer de nos personnes sur tous les champs de bataille et, après avoir rossé la police, bafoué l'armée, reprenant, impassibles, la besogné syndicale obscure, mais féconde ».
Fernand Pelloutier restera pour Georges Sorel l'incarnation du militant. Et puisque tout dans le mouvement révolutioimaire est imprévisible, Georges Sorel ne s'effraie pas des déviations qui peuvent se produire dans le mouvement syndicaliste — déviations que peut susciter le spectacle de la disproportion entre l'état réel et l'état attendu. Au cours de son histoire, l'Eglise ne s'est-elle pas sauvée, malgré les fautes de ses chefs, grâce à ses organisations spontanées ? A chaque rajeunissement a correspondu la constitution de nouveaux ordres religieux qui ont soutenu l'édificêi en ruinés et l'ont relevé. Georges Sorel trouvait que le rôle des moines n'était pas sans analogie avec celui des syndicalistes révolutionnaires.
La Décomposition du Marxisme avait maintenu le mythe sorélien de la révolution et l'idée que « la catastrophe se trouve correspondre parfaitement à la grève générale ». Il marquait un détachement certain de Sorel à l'égard de Marx : « Marx abat un monument de pierres et lé remplace par une bâtisse en carton qui imite la pierre ». C'étaient de tels propos que Georges Sorel tenait dans le bureau de l'Indépendance ^ avec une verve qui faisait fuir Barrés dès lé premier jour, qui donnait la fièvre à Francis Jamm-es, et qui éblouissaient Paul Bourget. « Jamais, s'écriait celui-ci, personne ne m'a prouvé comme cet homme que la vérité est de glacé ».
Pendant les années 19 ii, 1912 et 1913, période durant laquelle il écrit dans l'Indépendance, Georges Sorel sent peser sur sa nature hypersensible la menace des événements. Et il rejoint le solide bon sens de Merrheim. Celui-ci part de l'observation des faits et de la connaissance qu'il a de l'antagonisme économique existant entre les métallurgies des grandes nations capitalistes
I. Le premier numéro de l'Indépendance, d'abord mensuelle, puis bi-mensuelle, est du i^"^ mars 1911- Le nom de Sorel figure parmi les membres du Comité jusqu'au numéro d'avril-mai 191 3, date à laquelle la rédaction annonce qu'à partir de juin V Indépendance sera hebdomadaire et vendue dans les kiosques au prix de dix centimes.
pour annoncer, le 5 janvier 19 11, dans la Vie ouvrière, que la France se trouve à la veille d'un gigantesque conflit européen \ « Les nations y marchent à grands pas; elles s'y préparent fiévreusement ».
Jean Variot, qui a donné sur Sorel des souvenirs, n'a dû guère exagérer ses propos lorsqu'il lui prête ces paroles : « Un peuple mené comme le nôtre marche sur les mains, la tête en bas, les pieds en l'air dans une acrobatie compliquée sans que le malheureux s'en aperçoive. Vous aurez la guerre bientôt. Si la France s'en sauve, ce sera avec votre peau ». Et on peut croire également Jean Variot lorsque celui-ci parle de sa retraite aussi brusque que celle qui le fit sortir du Mouvement socialiste. « Soudain, de la façon la plus inattendue, Sorel quitta V Indépendance. Il se dit fatigué. Ce brusque départ ne m'étonna pas. »
Sans se faire illusion et sans qu'un écrivain comme Paul Boiu"get pût lui donner tout ce que lui apportait aux Cahiers un homme comme Péguy, Georges Sorel a essayé un moment de tromper sa faim.
Que Georges Sorel ait pris plaisir à retrouver le jeudi au bur reau de l'Indépendance quelques jeunes hommes d'esprit ardent et subversif et à discourir devant eux, cela est tout à fait vraisemblable; mais il est absurde d'en déduire sa conversion à l'Action française et au maurrassisme, même si l'on relit le texte du numéro programme publié par Marcel Rivière d'une revue mensuelle, la Cité française, et dont les directeurs devaient être Georges Sorel et Edouard Berth et les fondateurs : Jean Variot, Pierre Gilbert et Georges Valois. La déclaration contenait notamment ceci : « Il faut réveiller les vertus propres à chaque classe et sans lesquelles aucune ne peut accomplir sa mission historique ».
Il est significatif que, même dans ce numéro prospectus dé la Cité française, où il s'était laissé entraîner à de violentes' exagérations de sa pensée, Georges Sorel n'a prononcé le nom et fait l'éloge que d'un seul moraliste français :
Nous pouvons nous rendre compte de la force des obstacles qui sont à renverser en songeant au discrédit qui a atteint la noble mémoire de Proudhon; il fut le seul grand écrivain socialiste qui eût paru en France, les socialistes occupent aujourd'hui une place considérable dans lé monde intellectuel; lès écrits de Proudhon leur demeurent indifférents...
Le 13 octobre 191 2, à la suite de la lecture qu'il avait faite d'un article paru dans la « Revue d'Histoire des Doctrines »,
les Interprétations récentes de la Pensée de Proudhon, Georges Sorel m'adressait la lettre suivante :
On m^a montré hier un article qui a paru sur Proudhon, dans la Revue d'Histoire des Doctrines. Je n'ai pas pu le lire, mais je sais que votre collaborateur assure que'' Berth et moi nous avons abandonné nos idées anciennes pour nous rapprocher du traditionalisme. Cette découverte m'a rendu rêveur. Il y a quatre-vingts ans le mot traditionalisme désignait un système philosophique qui n'a plus, à ce que je crois, aucun partisan. Aujourd'hui on lui donne un sens assez vagué qui permet toutes les confusions. On peut m'appeler traditionaliste, comme on m'a appelé pragmatiste, parce que j'attache une importance majeure au témoignage du développement historique dans la critique de la connaissance. Il y a seize ans, prenant parti pour Vico contre Descartes, j'étais dans un certain sens, un traditionaliste; tous les hommes qui ont étudié l'architecture sont traditionalisites... Mais, depuis quelques années, on tend à nommer traditionalistes les partisans des institutions monarchistes et catholiques; il est même arrivé que l'on applique ce mot aux amis de Maurras...
Si donc votre collaborateur a voulu insinuer que je marché à la suite de Maurras, il a commis une grossière erreur. Malheureusement, il mé semble qu'il a pris ses renseignements auprès de personnes qui répandent ce bruit; vous m'obligeriez fort si vous pouviez lui demander dans quelle publication j'ai fait acte de traditionaliste au sens que les politiciens attachent à ce mot.
Cette lettre du 13 octobre 191 2 est d'une précision qui ne réclame aucun commentaire. Elle doit être complétée par un passage de celle qu'à la même date Georges Sorel adressa à son traducteur, M. Lanzillo, et qui avait paru, le 20 novembre 19 10, dans le Giornale d'Italia : « La mission du philosophe est de voir et de comprendre les mouvements qui lui semblent importants, il n'est pas obligé pour cela de prendre parti pour les hommes qui font le mouvement... Je ne vois pas pourquoi il faudrait être catholique pour comprendre le catholicisme et en parler avec le! sérieux que le sujet comporte... Pour bien juger, il faut se mettre dans' le mouvement, sans ce;1a on ne pourrait aller au fond des choses. Notre culture universitaire nous permet cet effort... »
Georges Sorel écrit à Lotte le 25 février 19 14, et lui indique! pourquoi il a quitté l'Indépendance : « J'ai fiini par m'en aller quand j'ai vu que mes conseils n'étaient pas suivis, quand l'Indépendance Cii devenue une revue pour pipelets nationalistes... »
Déçu par l'Indépendance, Georges Sorel aiguille son intérêt vers le catholicisme; ses ouvrages et ses livres prouvent sa curiosité pour l'histoire de l'Eglise.
Georges Sorel n'a pas la foi; pour lui, l'Eglise est une certaine! puissance sociale, c'est « une force de plus qui entre en jeu, qui entre en lutte dans notre monde moderne... Car Sorèl admet l'Eglise comme éternelle, comme un fait éternellement de la plus grande importance. Ce n'est pas un élément social du passé historique ^ ». (Marcel Péguy, La Rupture de Charles Péguy et de Georges Sorel, décembre 1929.)
J'estime que le christianisme ne périra pas; la j acuité mystiqtte est chose très réelle dans l'homme; et l'expérience nous montre qu'elle ne diminue pas d'intensité au travers des âges; elle n'est pas affaiblie par le développement scientifique. Les savants catholiques actuels ne sont pas plus gênés par la théologie traditionnelle que les savants libres ne le sont par leurs hypothèses générales du monde.
Georges Sorel a écrit : « Le christianisme a été une découverte, une vraie création; mais pourquoi périrait-il ? Je ne puis arriver à le comprendre ? »
Dans le cas de l'Indépendance, comme dans celui du Mouvement socialiste, le détachement de Georges Sorel s'était opéré de la façon la plus simple, la plus tranquille. Il n'en fut pas de même pour sa rupture avec Charles Péguy. Il ne s'agissait pas d'un groupe autour d'une revue. Il s'agissait d'un homme, d'un ami.
En décembre 191 2, Georges Sorel reçut de Péguy cette lettre: « Je reconnais votre main dans tout ce qui se fait contre les Cahiers. Je vous prie à l'avenir de ne plue revenir le jeudi ». Il fut consterné. Les jeudis étaient, depuis dix ans, le grand plaisir de sa vie. Il souffrit. Péguy était sa grande admiration. La rupture fut un arrachement.
L'atmosphère dans laquelle se dénouèrent ces liens me paraît avoir été rendue par Marcel Péguy avec infiniment de délicatesse (douzième Cahier de la dix-neuvième série). Il a eu raison de ne pas mettre au premier plan les raisons, imaginaires ou non, qui avaient suscité la lettre de son père. (Prix Concourt,
I. Les essais de l'Eglise et de l'Etat parus en iqoi dans la Revue socialiste et dans les Cahiers de la Quinzaine de la même année; la brochure parue chez Jacques; en 1Q02, la Crise de la pensée catholique dans la Revue de la Métaphysique et de Morale, parue en brochure chez Jacques.
etc.) Cette « excommunication » prenait un certain « caractère de grandeur tragique »; et l'attitude de Sorel gardait un « sens profond dé la décence ».
Edouard Berth se rencontre avec Marcel Péguy sur ce point. Georges Sorel fut sans rancœur. Il garda la même amitié. Il fit mieux et chercha à comprendre l'ami qu'il ne voyait plus. A une certaine profondeur, la souffrance s'exprime en douceur. Cet homme ombrageux et irritable se trouvait en face d'un cas qui engageait son cœur.
Les lettres de Sorel à Lotte, écrites peu après, en janvier 19 13 et dans l'année qui suivit, éclairent ce beau moment dé l'histoire intérieure de Sorel. Lotte lui avait fait lire lés Entretiens (Lettres et Entretiens publiés dans la dix-huitième série des Cahiers de la Quinzaine). L'entretien du 20 (septembre 19 11 frappa vivement Sorel : « Péguy vit dans un monde d'illusion et il est très malheureux parce que ses rêves sont continuellement en opposition avec la réalité ».
Nous avons dit plus.' haut que parmi les questions qui depuis toujours préoccupaient Sorel était la renaissance catholique. Il interroge ses amis à ce sujet; il cherche les signes de cette renaissance à travers les revues et les décisions académiques. Cette enquête conduit Georges Sorel à penser qu'un seul fait est un événement dans cette renaissance catholique, c'est la conversion de Charles Péguy. De celle-ci, il commence d'abord par douter; Daniel Halévy, Pierre Marcel en doutent. Car Charles Péguy n'a pas fait acte public de converti. Péguy continue à vivre éloigné des pratiques catholiques, sa conversion « reste ensevelie dans les régions mystérieuses dé la vie intérieure ». Georges Sorél réclame la publication du pèlerinage à Chartres, parce qu'il considère que « le récit du pèlerinage à Chartres est d'une extrême importance psychologique ». En janvier 19 15, souhaitant la publication des Lettres et Entretiens, il écrit la phrase citée plus haut, « la faculté mystique est chose très réelle dans l'homme et l'expérience nous montre qu'elle ne diminue pas d'intensité à travers les âges; elle n'est pas affaiblie par le dévelopf)ement scientifique ».
La rupture avec Charles Péguy fut pour Sorel l'occasion d'une souffrance profonde; mais elle ne troubla pas sa conscience. La tragédie, ce fut la guerre et ses conséquences : la dégradation du socialisme et la faillite de son espérance.
Un monde submergé par la douleur.
Voici le printemps de 19 14. La guerre approché. Le 15 avril, M. René Johannet, dans la Revue des Lettres, décrit ainsi Georges Sorel : « Il faut avoir lu, sous sa férule, le Cri dé Paris et Les Mémorables pour bien se représenter la fumeuse jeunesse de ce vieil homme (Sorel va avoir soixante-sept ans), quels ressorts inimaginables il recèle... Sa vitalité incroyable consiste à courir au-dévant des chocs... M. Sorel est un jeune, envers et malgré tout, et il est un professeur de jeunesse ». Ce jugement confirme mon souvenir dé Sorel, tel que je lé connaissais alors.
Pendant les mois qui ont précédé la guerre de 19 14, quelle était l'attitude d'esprit de Georges Sorel ? Le texte qui est peutêtre le plus proche de cet événement porte la daté de janvier 19 14 : c'est la préface que Georges Sorel donne au livré d'Edouard Berth, Les Méfaits des Intellectuels.
Les quatre philosophes qui dominent cette préface sont ceux dont s'est inspirée sa pensée : Proudhon, Marx, Pascal et Bergson.
Georges Sorel pense que la marche au socialisme ne se produira pas d'une façon aussi simple, aussi nécessaire et par suite aussi facile à décrire par avance que l'avait supposé Marx. « Lés mythes sont nécessaires pour exposer d'une manière exacte lès conclusions d'une philosophie sociale qui né veuf pas se tromper elle-même et né veut pas prendre pour de la science ce qui n'en est pas... » Et le 9 mai 1918, Sorel ajoutera : « Je ne crois pas que Marx soit jamais parvenu à l'idée qu'il existe une évolution prolétarienne aussi créatrice et aussi imprévisible que l'évolution darwinienne... Bergson occupe enfin la placé qui est due à son génie ». Celle que lui donnait Sorel, depuis le jour où il avait suivi les cours publics du Collège de France, depuis le jour où, selon l'amusante expression de René Johannet, « le monstre avait trouvé son Orphée ».
Dans cette préfacé de janvier 1914, l'accent est mis par Sorel sur Proudhon et sur Pascal. A propos dé Proudhon, Sorel fait l'éloge de l'ascétisme des- « maîtres de la vie spirituelle ». « La peur dé la pauvreté qui règne dans les classés cultivées est, sans contredit, la pire des maladies morales dont souffre
notre civilisation contemporaine. » « Peu de personnes consentent à voir que Proudhon a été le plus grand philosophe français du XIX* siècle... » Sorel rappelle son témoignage en faveur de l'utilité de l'ascétisme (lettre du 24 mai 1860) : « Il faut travailler à réaliser en nous-mêmes notre idéal, sans quoi la vie est une dégringolade continue... »
Et voici Pascal dont l'influence apparaît comme un contrepoison à l'indigence intellectuelle de certains courants français. Sorel exalte Pascal : « En disant que le génie de Pascal triomphe de nos jours, on marque au moyen d'une image psychologique plus clairement qu'on ne pourrait le faire par n'importe quelle dissertation abstraite la scission que nous voyons se produire entre les manières de penser qu'avait suivies le xix* siècle, tyrannisé par le dogmatisme des scientistes, et les aspirations de la nouvelle génération... Je suis persuadé que, dans quinze à vingt ans, une nouvelle génération débarrassée, grâce au bergsonisme, des fantômes construits par les philosophes intellectualistes depuis Descartes, n'écoutera plus que les hommes capables de lui expliquer la Théorie du Mal; alors on entendra les étudiants crier à leurs maîtres : Parlez-nous de Pascal ! ».
La Théorie du Mal... Le Mal ? La guerre n'en est-ellé pas la preuve évidente et l'incarnation ? En octobre 19 19, à une réédition de V Introduction à l'Economie moderne, Sorel voulut ajouter un appendice : « L'humanité contre k douleur », étude qui s'achève sur cette phrase : « Faire jouer au travail manuel, dans les luttes, de l'humanité contre la douleur, un rôle qui, grâce à cette marche de la production vers l'art, lui permettra d'être le moyen par excellence que l'humanité emploiera contre la douleur : voilà le grand problème de l'économie actuelle ».
Pendant ces années 1914, 1915, 1916 et jusqu'à l'automne de 191 7, Georges Sorel a trouvé la paix dans cette maison de Paul et Léona Delesalle qui fut pour lui la maison de l'amitié. Il leur écrit le 22 décembre 19 17, « les bons amis ne m'oublieront jamais ». Pendant trois longues années, il se trouve dans un affreux désarroi moral : « Depuis longtemps, je me demande à quoi a pu servir tant de travail dépensé depuis trente ans par moi pour l'avancement du socialisme. Aujourd'hui, je me demande même si mon œuvre, en admettant qu'elle ait un peu d'efficacité, a été bonne ou mauvaise... Mes jugements; sur mon œuvre sont modestes », et il va jusqu'à écrire : « Je me suis longtemps désolé à l'idée de penser que je ne pourrais écrire un
volume sur Proudhon; il vaut mieux que ce volume ne paraisse pas ».
A l'automne de 191 7, im grand soufflé traverse l'âme de Georges Sorel. Le réveil de son enthousiasme et de l'espérance est dû à la révolution d'octobre. Georges Sorel renaît. Il s'exalte en présence de l'étonnante figure de Lénine. Le 6 février 19 18, Georges Sorel écrit à Delesalle : « Lénine est contraint par les événements à suivre une politique syndicaliste... >> et le 6 mars 19 18, après la démission de Trotzky : « Lénine est \m ascète qui n'a rien changé, dans les grandeurs, à sa manière de vivre, tandis que Trotzky est un jouisseur qui est installé à sa nou veille vie comme à un banquet ».
Le 10 juillet 19 18, il écrit aux Delesalle : « Le socialisme pourra peut-être renaître si les amis de Lénine donnent au monde l'impression de leur force ». Le i*"" aoiit : « Je ne perds pas confiance dans l'avenir du bolchevisme; on annonce depuis longtemps qu'il est en train de s'effondrer et il dure toujours. Lénine semble être aussi incorruptible que Robespierre ». Le 18 août 19 18, Georges Sorel remarque que « le principe du cinquième Congrès des Soviets ressemble à un des principes allemanistes ». Et le 26 août, « Lénine semble avoir l'étoffe du grand politique... Je suis persuadé que, si les bolcheviks peuvent durer assez longtemps, les problèmes sociaux seront désormais posés en termes nouveaux... Etant donné que le socialisme a fait presque complètement faillite, je me raccroche à l'espérance d'une renaissance socialiste fondée sur l'activité des bolcheviks ».
En 191 1, dans la deuxième édition revue et augmentée des Illusions du Progrès, Georges Sorel, dans l'appendice. Grandeur et Décadence, avait écrit : « L'heure présente n'est pas favorable à l'idée de grandeur. En attendant les jours du réveil, les hommes avertis doivent travailler à s'éclairer, à discipliner leur esprit et à cultiver les forces les plus nobles de leur âme... » En dépit de ses déceptions, attendait-il donc les jours du réveil ?
Georges Sorel renaissait à l'espérance. Il préparait une troisième édition des Illusions du Progrès, revue et augmentée, et à laquelle il joignait un deuxième appendice sur « la Marche au Socialisme : renaissance du Socialisme sous l'Influence des Idées boilchevistes ». Sorel commente la lettre du 27 octobre 1860 dans laquelle Proudhon écrivait : « Nous ne verrons pas l'œuvre du nouvel âge, nous combattrons dans la nuit ». « Il faut bien observer cependant qu'il existe un fait historique énorme qui est propre à relever les courages des révolutionnaires; partout les
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travailleurs se sentent solidaires de la république des Soviets... L'exemple de la république des Soviets a pour effet de donner une confiance singulière aux partisans de l'intransigeance socialiste qui ont tant de peine à lutter contre les réformistes. » Ei; Sorel rapprochait notre époque de celle du christianisme naissant : « Aujourd'hui nous voyons que c'est grâce à ces prétendus insensés que le christianisme a pu devenir le maître du monde quand son heure est venue ».
Un fait historique énorme qui est propre à relever lés courages. La venue de Lénine et sa révolution d'octobre ont relevé le courage de Sorel. Dèsi 19 19 paraît une quatrième édition des Réflexions sur la violence : elle est accompagnée du plaidoyer pour Lénine par lequel Georges Sorel entend proclamer sa foi. La révolution russe ;lui semblait confirmer la définition donnée en 19 10 dans les Confessions éditées: à Rome. En 1919, Georges Sorel reprenait les Confessions dans les Matériaux pour une Théorie du Prolétariat : « Une révolution ne produit de changement profond, durable et glorieux que si elle s'accompagne d'une idéologie qui donné aux acteurs; du drame la confiance dont ils ont besoin pour vaincre... et qui justifie plus tard la révolution qui devient ainsi un triomphe de la raison réalisé par l'histoire ».
Lénine est ma maître de la destinée parce qu'il possède une quadruplé puissance : la force politique (Sorel rapproche Lénine et Pierre le Grand); la force d'une idéologie; la force d'une légende déjà formée autour de Lénine ; la sobriété du langage et la force du caractère. Ce sont ces quatre aspects de la puissance que possède Lénine et que Sorel dégage dans son article paru dans la Revue communiste de janvier 192 1.
Georges Sorel est hanté par le culte des héros : « Saluons lés révolutionnaires comme les Grecs saluaient les héros Spartiates qui défendirent les Thermopyles. » La grandeur de Lénine est d'être un héros, Sorel ne craint pas de dire un saint, en empruntant à Gorki cette expression.
A travers :1a correspondance de cette époque, lé 19 mai 1920 : « Midol et ses amis ont commis: une grande faute en né tirant pas la conclusion pratique des grèves à Paris; dans diverses usines métallurgiques' lès ouvriers ont cru qu'ils devaient suivre les cheminots », et le 15 août 1920 : « Je commence à croire, comme vous, qu'on marche à la Troisième Internationale, les efforts de Millerand pour déchaîner la guerre contre les Soviets y ont beaucoup servi... »
En 1920, Georges Sorel constate que « les bolcheviks tiennent
tête à l'Europe dans des conditions beaucoup plus difficiles que celles où s'eet trouvée notre Convention... » Et, « même s'ils pouvaient finir à succomber à la longue sous les coups des mercenaire engagés par les ploutocrates de l'Entente, l'idéologie de la nouvelle formé d'Etat prolétarien né périra pas ».
Le 20 août 1920, Georges Sorel parle à Delesalle de l'édition des Matériaux pour une Théorie du Prolétariat, ouvrage imprimé en 19 18, mais dont l'avant-propos est daté de juîll'et 19 14 : « J'ai ajouté aux Matériaux un chapitre relatif à des opinions de Proudhon. Je crois que ce chapitre sera aussi scandaleux que le Plaidoyer pour Lénine ». Georges Sorel s'irrite de la lenteur que les ouvriers imprimeurs (volontairement ou non ?) mettent à la réédition de la quatrième édition des Illusions du Progrès, revue et augmentée par un appendice sur la Marche au Socialisme (septembre 1920) dans laquelle il parle de la renaissance du socialisme sous l'influence des idées bokhevietes et affirme la légitimité historique du bolchevisme.
Les relations entre Georges Sorel et Henri Bergson se poursuivent ininterrompues. Georges Sorel avait été intéressé — cas exceptionnel dans l'existence de Sorel — par la réception et le discours académique de Bergson; il avait adressé à celui-ci De l'utilité du pragmatisme, édité en 192 1 et les articles' publiés par lui dans la Revue communiste en janvier et en avril 192 1. Le 12 juillet 192 1, il note qu'Henri Bergson lui a écrit qu'il avait lu avec beaucoup d'intérêt son livre et l'article Lénine d'après Gorki. Cette lettre a donné à Sorel une si grande joie que, le 13 juillet 192 1, (Georges Sorel envoie à Paul Delesalle une copie qu'il a faite d'une lettre de Bergson reçue le matin et qui contient cette opinion : « Je voulais, avant de voue écrire, vous lire dé nouveau et de près à tête répwsée. Vous faites ici, si je ne me trompe, l'application d'une idée qui n'était qu'indiquée dans vos précédents ouvrages. Vous donnez au critérium pragmatistê une précision et ime universalité qu'on ne lui avait pas donné encore ».
Le 7 juillet 192 1, Georges Sorel écrit à Paul Delesalle que Raoul Labry est obligé d'éditer lui-même et de vendre chez lui la brochure où il racontait les impressions dé son séjour en Russie : « Lé bolchevism'e est devenu la pierre de touche du socialisme ».
Dans l'hommage à Proudhon publié par la Ronda en novembre 192 1, Sorel écrit : « La certitude dont Proudhon signalait si bien l'importance pour l'avenir du socialisme est aujourd'hui
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acquise pour le peuple d'une façon autrement solide qu'elle ne pouvait l'être par l'action plus ou moins directe d'un livre; elle résulte du spectacle que nous offre la république des Soviets. Le sentiment du sublime qui ne meurt jamais dans l'âme populaire, ému par le récit des sacrifices prodigieux consentis par les bolcheviks, consacre la certitude du socialisme, déjà admise par l'intelligence ».
Dans la dédicace des Matériaux d'une Théorie du Prolétariat, Georges Sorel affirme sa fidélité à lui-même : « Que mes chers camarades Paul et Léona Delesalle acceptent l'hommage de ce livre écrit par un vieillard qui s'obstine à demeurer, comme l'avait fait Proudhon, un serviteur désintéressé du prolétariat ».
Imaginons cette certitude reconquise sous la forme d'une image. Après une longue journée d'hiver et une marche à travers unte forêt dépouillée de feuilles, Georges Sorel retrouve la maison de son espoir pour y méditer un dernier instant auprès d'un foyer alimenté par d'énormes bûches. Le caractère de Lénine a été pour lui une raison de revivre, si, pour un homme tel que Sorel, vivre c'est espérer par delà la vie. Dans la Revue communiste de janvier 192 1, il citera cette phrase de Gorki: « Sa vie privée est telle qu'à une époque de grande foi religieuse, on aurait considéré Lénine comme im saint ». Georges Sorel aime que Lénine ait le goût de la vie tempérante, qu'il vive aussi simplement et aussi modestement au Kremlin que lorsqu'il était émigré à Paris : « Je crois, écrit Sorel, que l'ascétisme a toujours désigné les saints au peuplé, à l'époque où l'Eglise se bornait à homologuer, en matière de sainteté, les décisions populaires... Aux yeux de Gorki il n'existe aucune différence essentiellement entre les prédicateurs de la foi chrétienne, qui ont notifié leur témoignage par leur martyre, et les révolutionnaires qui font preuve d'un dévouement désintéressé, intrépide, aux intérêts du peuple, de la liberté et de la vérité ». Enfin, Georges Sorel admire Lénine parce qu'il n'est ni discoureur ni démagogue et qu'il n'a pas besoin de recourir aux bavardages classiques pour exprimer les pensées les plus hardies : « Il parle en termes extrêmement simples avec une langue de fer, avec la logique d'une hache; mais, dans ses rudes paroles, je n'ai jamais entendu de démagogie grossière ni aucune recherche banale de la belle phrase. Il parle toujours de la même chose : de la nécessité de! supprimer jusqu'à la racine d'inégalité sociale des hommes et des moyens d'y parvenir. Cette antique vérité retentit sur ses lèvres avec un son âpre, implacable; on sent tou-
jours qu'il croit inébranlablement ; on sait combien est calme sa foi... »
Quel apaisement nous révèlent ces paroles ! En septembre 192 1, dans la troisième édition des Illusions du Progrès, Sorel affirme la renaissance du socialisme sous lïnfluence des idées bolchevistes. Après tant d'années de décevantes attentes, cette espérance le conduit à écrire, en s'inspirant du portrait de Lénine par Gorki : « Car je crois qu'il faut prendre à la lettre ce que Gorki nous dit du principal instaurateur de la révolution ruese : Il y a dans ce pays une force lumineuse animée d'une grande pensée, inspirée par le rêve éblouissant d'un royaume de justice, de liberté et de beauté... Sur la fin de sa vie, Renan se demandait ce qu'il arriverait le jour où le socialisme, après avoir longtemps cheminé sous terre, réclamerait sa place au soleil. Ce jour est venu et le socialisme qui semblait à beaucoup de critiques savants incapable de diriger la pensée des masses, est aujourd'hui, grâce au bolchevisme, devenu un des facteurs principaux du mouvement hietorique actuel! ».
Dans une lettre du 7 juillet 192 1, à Paul Delesalle, faisant aJluîion à un. de leurs amis devenu hésitant « parce qu'il comprend parfaitem-ent que le syndicalisme était une pente glissante allant au bolchevisme », Georges Sorel est scandalisé de ce regret en kquel il croit voir presque un remords : « Il se demande s'il n'est pas coupable d'avoir apporté du fagot à l'incendie qui dévore le monde ».
Ainsi, de la Révolution, Georges Sorel a cru voir poindre les première rayons, parce qu'il faisait confiance à l'héroïsme incarné par le compagnons de Lénine, entraînés par le saint authentique que celui-ci était à ses yeux. Cette confiance, cette « certitude » ont éclairé l'es dtrnière;. heures de sa vie.
Dédicace : pour Jean Paulhan 1 1
Proudhon vivant 12
Les carnets et Mme Hennéguy {Catherine Proudhon).... 12
Le portrait dé Proudhon 13
La vie pour Proudhon est un combat 14