II. — Individualisme et Fédéralisme dans les vues d’avenir
Les groupements syndicaux, ainsi conçus sur des principes tout nouveaux, doivent être les cellules de la société future ; ils sont appelés à jouer le même rôle que les communes et les parlements lors de la lutte de la bourgeoisie contre la féodalité (3), c’est-à-dire tout à la fois à désorganiser la société actuelle et à organiser peu à peu
la société de demain.
En construisant de ses propres mains pièce à pièce un.
mécanisme intérieur à lui, le prolétariat travaille par lui-même à l'édification du régime qu'il rêve, et il est tout naturel, dans ces conditions, que les principes individualistes et fédéralistes se retrouvent dans l’ordre de choses nouveau tel que les syndicalistes le conçoivent.
Leur idéal se résume en cette formule, qui souvent
revient sous leur plume: « le travail libre dans la société
(1) Pouget, La C. G. T.,p. 4.
(2) Pouget, La C.G.T, p.33 Cf Yvetot, 4 BG Synd., p. 29. (3) Lagardelle, P. S. et C. G. T., p. 25.
MT Sen Die ee Nate PA 0 0 TOO NU A
libre »; ils veulent, disent-ils encore, faire de l'atelier capitaliste un atelier socialiste, c’est-à-dire substituer au travail esclave le travail sans maitre (£}
Mais il n’y a là encore qu'une affirmation vague ; est-il possible de la préciser davantage, de décrire de façon un peu minutieuse les rouages et le fonctionnement de la cité future? Ici il y a divergence entre les théoriciens et les militants.
4° Fidèles disciples de Marx, les théoriciens de l'Ecole nouvelle se refusent énergiquement à élaborer des plans détaillés, à formuler « des recettes de cuisine pour les marmites de la société future » (2). Ce n’est pas à dire qu'ils n’indiquent pas eux-mêmes de quelle façon ils se représentent l'avenir; mais ils ne se font pas d’illusion sur l'exactitude et la réalité de ces représentations ; elles sont probablement fausses et sans valeur en tant que prévisions anticipées du futur, car nous sommes très mal placés pour deviner l'avenir et qui dit prophète dit toujours utopiste ; elles offrent cependant un double intérêt soit parce que ces images, ces tableaux sont susceptibles d’exciter nos énergies,nos puissances d'action (3) —et c'est le cas pour l’idée de grève générale — soit parce
qu'elles sont un moyen commode d'exprimer, de faire
1) Lagardelle, P. S. et C. G.T., p. 98.
2) Lagardelle, id, p. 54.
(3) Sorel, Réflex. sur la violence, introd., p. XXXV. « Les mythes révolutionnaires... ne sont pas des descriptions de choses, mais des expressions de volonté. »
298 PREMIÈRE PARTIE. — CHAPITRE Il
comprendre, certaines notions, certaines tendances — et c’est de cette façon que doit être, selon M. Sorel, interprété et jugé le fédéralisme proudhonien. à
« Il n’est pas vraisemblable, déclare M. Sorel, que les idées fédéralistes de Proudhon se réalisent de notre temps ; ces idées ne semblent avoir eu de popularité que dans les petites villes manufacturières; les ouvriers des grandes villes ne les comprennent pas facilement » (1). Faut-ilen conclure que toute cette partie de l’œuvre de Proudhon doive être rejetée comme sans valeur, comme infirmée par l’expérience ? Il n’en est rien : « le gouvernement fédératif peut n'être qu'un mythe, servant à donner un corps à certains principes très essentiels » (2)et le système lui-même peut être reconnu inexact, sans que tombent du même coup les principes dont il était la représentation, « La réalité du fédéralisme n’est pas absolument nécessaire pour la réalisation des tendances fédéralistes. »
Ces tendances, dégagées du plan d'ensemble dans lequel Proudhon les avait incorporées, se résument en les trois idées suivantes :
1° Responsabilité des administrateurs, placés tout près de ceux qui ont intérêt à contrôler leur manière de procéder, et très faible séparation du groupe acciden-
tellement au pouvoir d’avec la masse gouvernée.
(4) Sorel, Introd. aux Ænseignements sociaux de l'Economie moderne, p. 152.
(2) Sorel, Introd. aux Ænseignements sociaux de l'Economie moderne, p. 152-153.
2° Possibilité d’expérimenter facilement des solutions
pour les problèmes moraux ou économiques, soit que cette expérimentation soit poursuivie individuellement, soit qu’elle le soit collectivement :
3 Nécessité de régler tous les rapports sociaux par le droit et d’écarter aussi complètement que possible l’arbitraire administratif et la domination des partis.
Pour illustrer et synthétiser ce programme de droit public, un peu abstrait, il est possible de se servir d’une représentation mythique, tel que le système fédéraliste proudhonien, mais cette représentation n’en est pas un élément fondamental et il est possible que le programme se trouve dans la pratique réalisé de façon fort différente. C'est ce qui sans doute se produira en l'espèce et c’est pourquoi le système de Proudhon, auquel on serait tenté de dénier toute valeur si on l’examinait de façon purement intellectuelle, reprend un intérêt tout spécial quand on le vivifie à l’aide d’une irterprétation mythique.
2° On se rend aisément compte qu’une pareille conception était destinée à rester une vue de théoricien, de lettré, d’intellectuel. Les militants syndicalistes comprennent peu toute cette partie des thèses de M. Sorel, et s’ils la comprenaient, il est probable qu'ils la jugeraient sans indulgence. Bercer les masses ouvrières avec des images et des tableaux sur la possibilité de réalisation desquels on ne garde aucune illusion leur semblerait une plaisanterie un peu amère, sinon une fumisterie. En fait, les
militants de l’armée syndicaliste, malgré leurs préoccu-
pations de ne pas tomber dans l’utopie, se représentent d'une certaine façon la société future vers laquelle ils aspirent ; il ne leur suffit pas de tendre leurs esprits vers l'idée destructive de grève générale ; ils se demandent ce qui se passera ensuite, quelle sera la structure de la société au lendemain de cette catastrophe sociale, et ils ne croient pas chimérique la recherche d’une réponse à cette question. Déjà, en 1902, la GC. G. T. appelait l’attention des syndicats sur le rôle qu’ils auraient à jouer en cas de grève générale triomphante — comment ils procéderaient pour se transformer de groupements de lutte en groupements de production — comment ils concevaient -la réorganisation des usines et des ateliers, le mode de répartition des produits, ete. (1). Plus récemment, deux des militants les plus connus, MM. Pataud et Pouget reprenaient le problème dans un ouvrage intitulé : Comment nous ferons la révolution, et dans lequel, supposant le bouleversement social accompli au moment où ils écrivent, ils nous exposent la façon dont il s’est produit, et les grandes lignes de la société instaurée sur les ruines de la société capitaliste. Or, que l’on consulte l'enquête de 1902. ou l’ouvrage de 1909, la même impression se dégage : celle d’un abandon au moins partiel par les
syndicalistes de la solution collectiviste jugée trop centra-
(1; Le résultat de cette enquête à été publié en partie dans le compte rendu du 13e congrès national corporatif, Vile de la C. G. T.. Montpellier 1902, p. 223-252, en partie dans la Voix du Peuple de la même année,
lisatrice, trop étatique, et d’un retour vers le communisme à tendance anarchiste.
À) L’inspiration anarchiste se fait jour principalement dans la façon dont les syndicalistes conçoivent la pro-
duction et la répartition dans le système nouveau; ils ne disent plus: à chacun selon son travail; ils ne proposent plus la substitution à la monnaie de bons de consommation distribués à chaque individu en proportion du travail par lui effectué, de sa contribution à la production sociale ; les principes qu’ils posent sont tout autres et le rapporteur de la fédération du cuivre les résume parfaitement en ces termes : 1° travail libre, sans contrainte, sans salaire d’aucune sorte: % consommation libre, suivant les goûts et les besoins (1).
1° La révolution doit abolir le salariat, et, pour que cette abolition soit effective, qu’elle ne se traduise pas uniquement par un changement d’étiquette, il faut énergiquement repousser toute tentative d'institution de bons de travail, ou de jetons de présence ou de service, qui seraient un retour au salariat sous un nom déguisé; le travail doit être absolument libre, c’est-à-dire ne comporter aucune rémunération. Et qu’on n’objecte pas que s’il n'y a ni contrainte ni profits personne ne travaillera. Seules « nos idées tarées par la misère et par la rude lutte pour la vie peuvent nous suggérer de tels blasphèmes » (2).
(4) Rapports... p. 229 du compte rendu du Congrès précité. (2) Rapports... p. 225,
CE
Dans la société de demain, tous travailleront librement, parce que le travail aura cessé d'être pénible, parce qu’il sera devenu « récréation au lieu d'être peine » (1).
D'ailleurs, si l'on songe qu'aujourd'hui, par suite du développement inouï du parasitisme, il y a à peine 30 0/0 des hommes à collaborer efficacement à l’œuvre de la production, et que le développement de la science en régime communiste permettra, par des simplifications multiples, d'arriver à une productivité largement accrue, on arrive à cette conclusion qu'avec trois heures de travail fournies par chaque membre de la société on aboutira à une surabondance énorme de produits de toute espèce.
2° Dès lors, plus besoin de limiter la consommation ; chacun pourra prendre à sa guise, « sans autre limite que la conscience des individus » (2).
Geux-là même qui, « par atavisme ou par tare cérébrale » (3), refuseraient leur collaboration à l’œuvre de la production, auront le droit de consommer tout à leur aise. Et il n’est pas à craindre que le nombre de ces parasites augmente par trop: sans qu'il soit besoin d’aucun châtiment légal, l'opprobre qui pèsera sur eux sera un moyen suffisant d'en éteindre rapidement la race.
On conçoit qu’alors l'utilité d'un gouvernement quel-
(1) Rapports... p. 295.
(2) Rapports... p. 226.
(3) Rapports... p. 227.
conque a complètement disparu ; c’est même dans cette suppression de tout Etat, de tout gouvernement que les syndicalistes résument la Révolution tout entière, et ils citent, en se l’appropriant, ce mot de Proudhon (dont ajoutent-ils nous sommes loin d'accepter toutes les théories) : « Ni monarchie, ni aristocratie, ni même démocratie, en tant que ce dernier terme implique un gouverment quelconque agissant au nom du peuple et se disant peuple (1). »
B) Avec quelques variantes la conception générale qui se dégage de l’ouvrage de MM. Pataud et Pouget est sensiblement identique.
4° Les bases mêmes de la société seront à leur avis profondément modifiées par la substitution du fédéralisme à la centralisation, du règne des contrats au règne de la loi. Se plaçant fictivement au lendemain de la Révolution, ils décrivent ainsi cette transformation : « Sur les ruines de la centralisation, d’où découlaient la compression et l'exploitation des individus, allait s’instaurer une société décentralisée, fédérative, où l'être humain pourrait évoluer en pleine autonomie. C'’étaitle renversement complet des termes : jusqu'ici l’homme avait été sacrifié à la société ; dorénavant, la société serait faite pour lui ; elle serait L’ « humus » dans lequel il puiserait la sève nécessaire à son épanouissement » (2).
« Au règne de la loi, ajoutent-ils, imposée par une puis-
(4) Rapports... p. 229.
(2) Pataud et Pouget, 141.
sance extérieure aux individus, allait succéder le régime des contrats, élaborés par les contractants, et qu’il leur serail loisible de toujours modifier, révoquer.. Nul ne devrait à aucun titre être le salarié, non plus que le subordonné de quiconque ; il y aurait entre les êtres humains contacts, contrats, associations, enchevêtrement de groupes — mais chacun rendrait service à son semblable, sur le pied d'égalité et à charge de réciprocité (1). »
2 Dans une société ainsi basée sur le principe libertaire, quelle va être l’organisation de la production? La contrainte sera réduite au minimum, et c'est dire qu'il ne saurait être question d'imposer une formule « rigide et seclariste » (2); on aulorisera les compagnons qui en manifesteraient le désir à travailler isolément: la formalion des équipes de travail se fera par libre entente entre les camarades et recrutement mutuel: la répartition des fonctions diverses aura lieu après délibérations et accords des équipes intéressées.
Toutefois MM. Pataud et Pouget ne vont pas jusqu’à laisser aux individus le droit de ne pas travailler: ils leur donnent seulement la latitude de choisir leur genre de travail, de décider à quelle besogne ils préfèrent s’adonner (3).
3° Même maintien, avec une certaine atténuation, des
principes libertaires, quant à la réglementation de la
(4) Pataud et Pouget, 141-2.
(2) Pataud et Pouget, 153.
(3) Pataud et Pouget, ef. cependant pp. 233-249.
consommation. L'idéal est toujours le communisme pur, c'est à-dire la prise au tas, selon les besoins et sans limites ; mais cette solution n’est pas, selon les deux auteurs, susceptible d’une application immédiate dès le lendemain de la Révolution, parce qu’ils ne sont pas certains que la production de tous objets soit suffisamment abondante pour permettre cette liberté absolue de la consommation ; en conséquence, ils déclarent que tout être humain, quelle que soit sa fonction sociale, aura droit à une rémunération égale dont il sera fait deux parts.
La première comprendra les objets qui satisfont les b:soins ordinaires et essentiels de la vie (alimentation, habillements, etc.). Pour ceux-là fonctionnera le principe de liberté absolue; sur présentation de sa carte de syndiqué, chaque individu pourra puiser librement dans les magasins et dépôts.
La seconde catégorie comprendra les objets qui satisfont les besoins de luxe, lesquels seront en trop petite quantité pour être mis à la disposition gratuite de tous; ceux-là seront délivrés contre des bons de consommation et leur valeur de vente sera indiquée en monnaie et fixée en partie d’après le temps de travail dépensé à les fabriquer, en partie d’après « la plus ou moins grande rareté ou la plus ou moins grande demande » (4).
D'ailleurs, MM. Pataud et Pouget ajoutent immédiate-
ment — comme si cette minime restriction au principe
(1) Pataud et Pouget, p. 166.
libertaire leur était intolérable — que petit à petit les objets de cette seconde catégorie passeront dans la première au fur et à mesure qu'ils deviendront assez abondants pour atteindre le niveau de la consommation libre, et ainsi, automatiquement, la société se rapprochera de plus en plus du communisme pur qui reste l’idéal poursuivi.
Il est à peine besoin d'insister sur l’optimisme d’une telle conception, optimisme, parfois naïf et enfantin et qui éclate à chaque page de l'ouvrage. Opérée facilement, presque sans résistance de la part des possédants, la révolution sociale marquera le début d’une ère de félicité et d'abondance (1), la conciliation harmonieuse de tous les conflits qui, aujourd’hui, éclatent à chaque instant entre l'intérêt particulier des individus et l'intérêt général de la société.
Est-ce à dire que MM. Pataud et Pouget escomptent une transformation subite des mentalités humaines, un remplacement des tendances égoïstes et mauvaises par les tendances altruistes et fraternitaires? Nullement, et, dans un pass ge curieux, ils nous l’indiquent très nettement. « Après la Révolution, les hommes ne furent ni meilleurs ni pires ; ils restèrent tout comme avant, ni bons ni mauvais. Seulement le milieu social s'était modifié profondément. Tant que les hommes avaient évolué dans
une société où l'intérêt personnel incitait aux gestes
(1) CF. le chapitre xxv, Création de l'abondance.
mauvais, ou le bien de l’un était tissé du mal ik voisin, la vie avait été une âpre lutte et tout le mauvais de la bête humaine avait crevé à fleur de peau, Désormais, il y avait transposition : le milieu social était tel que l’intérêt de chacun trouvait sa satisfaction dans la satisfaction de celui de ses semblables ; plus tous étaient heureux, plus chacun l'était. IL était donc naturel que les gestes bons dominassent, puisqu'ils étaient seuls créateurs de
bien-être, de joies, de plaisirs » (4).
SECTION TROISIÈME. — Proudhon et les Syndicalistes
Révolutionnaires sont-ils des anarchistes ?
Ayant ainsi fait le tour des idées constructives de Proudhon et des syndicalistes en matière économique et sociale, nous devons maintenant être à même de répondre à la question que nous avions rencontrée au début de ce chapitre et qui a donné lieu à tant de controverses. Peut-on ranger Proudhon, peut-on ranger les adeptes du mouvement ouvrier contemporain parmi les anarchistes ?
Par anarchisme on entend d'ordinaire un individualisme exaspéré, et poussé jusqu’au paradoxe (2), une
exaltation illimitée de l'individu et une haine farouche
(1) Pataud et Pouget, op. cit., 271-272 (2) CF. Schatz, L'individualisme économique et social, pp. 492-493.
de toutes les contraintes, non seulement gouvernementales, mais sociales et morales. En ce sens, ni Proudhon, ni les syndicalistes ne sont anarchistes, et ils s'opposent même à une pareille doctrine par leur respect pour les théories morales — et par leur critique des conceptions atomistiques de la société.
Le premier point a été suffisamment établi par notre premier chapitre, consacré à l’exposé comparatif de ces préoccupations morales, primordiales dans les deux doctrines. Sur le second, au contraire, il est nécessaire de nous arrêter quelque peu pour fournir la preuve de notre affirmation,
1° La critique faite par Proudhon de l’individualisme abstrait repose sur sa croyance en la réalité de l'être social. Trop souvent, déclare Proudhon, on considère qu'une nation n'est pas autre chose qu'une collection d'individus » (1); c’est là une grosse erreur, etune nation organisée constitue à son avis « un être aussi réel, aussi personnel, aussi doué de volonté et d'intelligence propre que les individus dont il se compose » (2). C’est un ére sut generis, doué d'une force collective qui n’est pas simplement la somme des forces individuelles agglomérées (3), organe de la raison collective, que l'individu ne
peut à lui seul dégager, « parce que trop d’absolutisme se
(1) Correspondance IV, 360.
(2) Correspondance IV, 361.
(3) Justice IL, 4, 141.
mêle aux œuvres de la personnalité (1). » Par cette tripleaffimation de l’éfre collectif, de la force collective, de la raison collective, dont il donne le développement dans la première lettre sur le progrès (2), Proudhon a pu être considéré par ‘certains commentateurs — entre autres M. Bouglé — comme un des ancêtres de l'école sociologique moderne. Il ne saurait, en tout cas, être confondu avec ceux qui posent l'individu comme seule réalité, et qui rejettent comme une superstructure superficielle et fantômatique toute organisation sociale.
. 2° Or le syndicalisme révolutionnaire se rencontre ici avec Proudhon pour affirmer « le caractère social de la liberté » (5). M. Berth critique la métaphysique anarchiste, qu’il traite de « monadologique et atomistique » — pour qui «la société n’est qu’une juxtaposition, une addition d’unités individuelles », et qui fait de l'individu un absolu, « incapable à ce titre d'entrer dans aucune combinaison sociale sans s’y sentir arbitrairement comprimé, étouffé » (4). Pour lui, au contraire, c’est l’individu qui n’est qu’une abstraction, c’est-à-dire une partie, un aspect, un phénomène de l’être social, seule réalité. La société étant une coopération où les efforts individuels se multiplientles uns les autres, il estime qu'il n’y a pas perte mais gain à en faire partie, « solitude signifiant
(1) Justice I, 7, 133.
(2) Proudhon, Philosophie du progrès. Cf. Berth, WNouveaux aspects, 43 et ssq.
(3) Berth, op. cit., 38.
(4) Berth, op. cit., 42.
impuissance, misère, incapacité, et association signifiant puissance, richesse, capacité centuplées » (4).
Mais les théoriciens de l'Ecole nouvelle, pour préciser et renforcer ces idées qui jusqu'ici sont la reproduction pure et simple de la thèse proudhonienne, font appel à une notion nouvelle à laquelle Proudhon avait peu songé (2). C’est par la vie syndicale que l’homme, à leur avis, peut devenir vraiment dans son existence quotidienne et ses travaux individuels « un être social », et M. Berth exprime cette idée, par une formule saisissante, lorsqu'il déclare que par la société syndicale on arrive à dépasser à la fois la particularité sensible (anarchisme), et l’universel abstrait (étatisme) pour trouver l’universel concrel (3), — ou encore lorsqu'il prêche « la résorption du citoyen abstrait de la cité politique et la transformation de l’homme égoïste de la société civile, dans la personnalité riche et concrète du travailleur social syndiqué, de la collectivité ouvrière » (4).
La similitude d'idées sur ce point entre Proudhon et les syndicalistes n’est pas douteuse ; mais y a-t-il dans cette commune adhésion à la théorie réaliste de l'être social, dans cette commune répudiation de l’individualisme atomistique, une suffisante raison pour leur dénier
le titre d'anarchiste?
(1) Berth, op. cit., p. 42.
(2) Cf. cependant Justice III, 7, 433.
(3) Berth, op. cit., p. 41.
(4) Berth, op. cit., p. 44.
Ce serait se faire de l’anarchisme une conception étrangement étroite. La doctrine anarchiste, en effet, n’est pas tout entière dans les œuvres d’un Nietzche, d'un Stirner, d’un Jean Grave, et quand on l’étudie chez ses véritables interprètes — Bakounine et Kropotkine (4) par exemple — on voit qu’elle ne consiste pas du tout dans l’exaltation pure et simple de l’« Unique », n'ayant d'autre règle que son égoïsme.
La doctrine anarchiste, réduite à sa plus simple expression, se résume en deux idées essentielles :
1° Négation de toute autorité gouvernementale, de toute contrainte étatique ; 2 organisation sociale qui ne comprime en rien la liberté individuelle ; et cette organisation nouvelle résulte soit des progrès de la science sociale permettant le fonctionnement automatique de la société et la conciliation rationnelle des intérêts, — soit du développement des instincts de sociabilité et de solidarité assurant la cohésion des hommes entre eux.
Il n’y a rien dans cet idéal que de très conforme à la pensée proudhonienne; on peut même dire que c’est Proudhon le premier qui a jeté les bases de ce système social, et c’est pourquoi il mérite le titre de « Père de. l'anarchie » (2). De même ilest facile d’apercevoir com-
bien, dans la mesure où ils formulent leur idéal social,
(1) Cf. les citations démonstratives données par M. Rist in Gide et. Rist, pp. 717-718.
(2) Cf. Lair, Proudhon père de l’anarchie, Annales de l'Ecole des Sc. Politiques, 15 sept. 1909, p. 588.
Prrou. 16
les syndicalistes se rapprochent de cette conception anarchiste du monde futur, et l’on peut dire sans paradoxe que le syndicalisme révolutionnaire est à l’heure actuelle a forme la plus vivante de la pensée anarchiste (1).
Il faut toutefois ajouter immédiatement deux observations qui limitent et atténuent un peu cette thèse:
4° En premier lieu constatons que le parallélisme entre les idées proudhoniennes et les thèses syndicalistes est surtout exact en ce qui concerne l'expression éhéorique du syndicalisme. Chez les militants l’anarchisme prend une forme tout autre, plus voisine de l’atomisme social d’un Stirner ou d’un Jean Grave, à peu près dégagé de toutes préoccupations morales (2).
2° En second lieu, même à s’en tenir à l'expression théorique du syndicalisme, ses analogies avec le proudhonisme ne doivent pas nous fermer les yeux sur une différence fondamentale entre les deux doctrines : c’est
surtout sur un progrès de la science et de la raison
(4) L'influence du syndicalisme s’est fait sentir même sur les anarchistes non syndicalistes. Dans son récent ouvrage, Réformes, Révolutions, 3. Grave, tout en soutenant que le syndicat est insuffisant pour faire la révolution et assurer la marche de la société nouvelle, invite les anarchistes à coopérer au mouvement syndicaliste et reproche à ceux qui ne le font pas d’avoir « une conception trop nietzchéenne de leur moi », p. 220. Il adhère également — dans une certaine mesure — à la théorie des mythes (p. 223-225).
(2) La réalité de l'être social est niée par Pouget, Les bases du syndicalisme, p. 12 : « La société est l’agglomération des individus qui la constituent: elle n’a pas de vie propre et indépendante en dehors d'eux. »
que Proudhon compte pour réaliser son idéal, tandis que les syndicalistes, moins rationalistes, mettent plutôt leur espoir dans le développement des sentiments sociaux des individus, grâce à la culture des vertus morales et à la pratique de la vie syndicale. Cette divergence se rattache d’ailleurs à une opposition d’ordre plus général, que notre
seconde partie nous permettra d'étudier en détail «).
(4) Sur les caractères de l’anarchisme syndicaliste, voir Martin- Saint-Léon: Le Synticalisme Révolutionnaire et la C. G.T., qui conclut dans le même sens que nous et déclare que « le syndicalisme se rapproche, au point de s’y fondre, de l’anarchisme, non pas d’un anarchisme individualiste à la Stirner, où chacun ne songerait qu’à soi, serait à soi-même une fin unique, mais d’un anarchisme communiste qui doit beaucoup à Proudhon », p. 41.
- 4 L # "a JP ES E A NE RS