III. — Aspect général de la société rêvée par Proudhon
Quoi qu'il en soit, grâce à ce postulat d’une identité entre la science économique et la Justice, le problème social va se trouver facilement résolu et on peut apercevoir quel sera l'aspect général que présentera la société de demain, lorsque, par les progrès de la connaissance scientifique, Justice et Liberté seront harmonieusement conciliées. Cette société, si on essaie d’en dégager les traits généraux, se caractérise par l'absence de toute autorité gouvernementale et la généralisation du contrat comme fnrme des rapports sociaux.
1° Le gouvernement était nécessaire sans doute tant que ne régnaient pas le droit économique et la loi de mutualité À il perd toute utilité, toute légitimité quand l’ordre économique est institué. En effet, le gouvernement a pour rôle unique de réprimer les révoltes et les inégalités individuelles, mais, dans une confédération mutuelle, le citoyen n’abandonne rien de sa liberté: la puissance publique est directement entre ses mains ; il ne pourrait se plaindre que d’une chose, c’est ne plus pouvoir l'usurper et en jouir seul. Mais cela même est impos-
sible.
PrRoU, 14
Comment supposer qu’un individu après avoir connu l’ordre économique puisse vouloir « se faire aristocratie exploitante et pour la satisfaction immonde de quelques uns, rappeler l’universelle misère »? Comment des cœurs d'hommes ayant conçu le droitse déclareraient-ils contre le droit, se dénonçant eux-mêmes au monde comme une bande de voleurs et de forbans (1)?
La dignité la plus élémentaire, jointe à leur intérêt bien entendu, commandent donc aux hommes de se plier sans murmurer aux lois économiques naturelles; et, dès lors, toute contrainte, toute autorité deviennent superflues. « Avec la révolution économique, l’État doit entièrement disparaître; il en est de lui à cet égard comme de la propriété féodale, du prêt à intérêt, de la monarchie absolue ou constitutionnelle, des institutions judiciaires, etc., qui toutes ont servi à l'éducation de la liberté mais qui tombent et s’évanouissent lorsque la liberté arrive à sa plénitude (2). »
Cette négation de l’État, basée sur l'accord désormais constant entre l'intérêt individuel et l'intérêt général (3), Proudhon la pousse très loin; il dénie à l'État le droit de juger (4), et le droit d'enseigner (5); il lui enlève toute
compétence législative. Alors que certains anarchistes
) Capacité, 16€.
) Mélanges II, 8.
) Idée générale, 309, ) Idée génerale, 271.
) Idée générale, 289.
rêvent seulement d’une simplification, d'une diminution de l'appareil législatif, Proudhon soutient que la société de demain marchera automatiquement sans qu'il soit besoin d’une seule loi de contrainte. « Au lieu d’un million de lois une seule suffit: Quelle sera cette loi? « Ne faites pas à autrui ce que vous ne voulez pas qu'on vous fasse ; faites à autrui comme vous désirez qu'il vous soit fait. » Voilà la loi et les prophètes. Maisil est évident que ce n’est plus une loi, c’est la formule élémentaire de la justice, la règle de toutes les transactions. La simplification législative nous ramène donc à l’idée de contrat, conséquemment à la négation de l'autorité » (1).
2 A la place du gouvernement Proudhon met l’orgarisation industrielle; de même à la place des lois il met les contrats. « Le contrat résout tous les problèmes. Le producteur traite avec le consommateur ; l'associé avec sa compagnie ; le paysan avec sa commune ; la commune avec le canton ; le canton avec le département, ete. (2). » Et tous ces contrats engendrent des rapports justes et équitables entre les individus parce que les causes de lésions, d'abus ont disparu depuis qu'a été réalisée, par la constitution du droit économique et l’abolition de l’intérêt capitaliste, l'équation fondamentale.
Par l'intermédiaire du contrat, ainsi rectifié parce que
les conditions dans lesquelles il intervient sont ramenées
(1) Idée générale, 139.
(2) Idée générale, 288,
à la normale, l'équilibre s'établit entre les individus, la balance se réalise par la réciprocité des services.
Passons rapidement en revue avec Proudhon quelques-unes des hypothèses. L’équivalence des prestations entre ouvriers et maîtres conduit non à l'égalité de tous les salaires puisqu'il est possible que les services ne soient point égaux, mais à l'égalité entre le salaire de chaque individu et son produit (1).
Entre vendeurs et acheteurs, l’échange se fait désormais en raison des valeurs respectives, c est-à-dire des frais que chaque produit coûte, ce qui implique la disparition des intermédiaires parasites ; le banquier prélève sur ses clients une rémunération correspondant aux frais des services qu'il leur rend, mais doit borner là ses prétentions; de même pour le prêteur, le propriétaire et de façon générale tous ceux qui procurent à un individu un service quelconque, et qui violeraient les règles de l’équivalence contractuelle s'ils exigeaient une rémunération excessive, dépassant les frais qu’entraîne pour eux la reddition de ce service.
3° Le libre contrat devenu ainsi, par la transformation scientifique de la société, un ste contrat, étend son empire sur tout le monde économique et le bouleverse entièrement. Autant qu'il est possible de deviner la structure économique générale de cette société rêvée on peut
avec Proudhon la concevoir ainsi qu’il suit :
(4) Justice Î, 385.
Le.”
La propriété foncière agricole sera lirgement morcelée et mobilisée (1). Tout paiement de loyer ou de fermage donnant droit par application des principes de justice contractuelle à une part dans la propriété, il arrivera au bout d'un temps relativement court que les grands propriétaires fonciers auront disparu, que le fermier, l’exploitant sera directement et sans intermédiaire propriétaire de sa terre. Et Proudhon juge ce système préférable aux projets socialistes de nationalisation ou de communalisation du sol parce qu'il satisfait aux désirs foncièrement « propriétistes » du paysan qui aime sa terre d’un amour sans bornes (2).
Différente est la solution dans /e domaine industriel. Ici, en vertu de la nécessaire division du travail, le producteur ne peut être comme au champ un père de famille souverain et libre. Dès lors toute industrie, exploitation ou entreprise qui par sa nature exige l’emploi combiné d’un grand nombre d'ouvriers de spécialités différentes, est destinée à devenir le foyer d'une société ou « compagnie de travailleurs » (3).
Ces Compagnies ouvrières seront les véritables cellules de l’organisation industrielle future ; c’est en elles que Proudhon met tout son espoir, et il nous décrit en termes magnifiques ces « véritables armées de la révolution où
le travailleur, comme le soldat dans le bataillon, manœu-
(4) Cf. Berthod, P.-/. Proudhon et la propriété, passim. (2) Idée générale, 217-226.
(3) Idée générale, 226-227.
Xe”
vre avec la précision de ses machines, où des milliers de volontés intelligentes et fières se fondent en une volonté supérieure, comme les bras qu’elle anime engendrent par leur concert une force collective plus grande que leur multitude même » (1).
Dans l'exposé des conceptions positives de Proudhon nous retrouvons en somme toutes les thèses essentielles qui étaient au fond de sa critique des systèmes économiques, réformistes, socialistes. Amour passionné de la liberté. — Critique de l’autoritarisme gouvernemental. — Importance des rapports économiques, et prépondérance sur les rapports politiques. — Reconnaissance du rôle qu'est appelée à jouer dans l'avenir de l’évolution industrielle l'association ouvrière, conçue sur un mode économique et non fraternitaire; toutes ces idées sont développées à chaque instant dans son œuvre — et nous aurons bientôt l’occasion de voir qu’elles sont aussi à la
base des conceptions syndicalistes révolutionnaires.
PB) Les Atténuations.
Il serait trop simpliste de voir, dans l'exposé que nous venons de tenter du système constructif de Proudhon, une conception de jeunesse à laquelle se serait substituée au contact des faits, une conception différente, à mesure que son esprit se müriss-it. À la fin de sa vie, comme au
début, Proudhon reste fidèle à l'idéal anarchiste que
(4) Idée générale, 232.
nous avons décrit en ses traits généraux, et la preuve en
résulte suffisamment de ce fait que quelques-unes des
citations sur lesquelles nous nous sommes appuyés sont extraites de l'Idée générale de la Révolution au xix° siècle et même de la Capacité politique, ouvrages de la seconde période. On peut dire cependant, sans forcer les choses, que peu à peu Proudhon est devenu moins affirmatif sur la possibilité de réalisation ’rtégrale de son idéal anarchiste et sur la possibilité de substitution immédiate d'une organisation économique au régime politique. Sa vision de la cité future ne s’en trouve pas, à proprement parler, modifiée: mais elle est devenue plus lointaine et plus symbolique. Et en même temps, il a fallu résoudre le problème des moyens de transition, rechercher par quel régime mixte on pourra rendre l’attente moins longue et plus supportable.
1° Dans une lettre curieuse et trop peu connue de décembre 1851 (1), Proudhon expose que l’avenir lointain « est pour nous complètement imprévisible, et que notre prévision ne va pas au delà de l’antithèse que nous suggère le présent ».
Est-ce à dire que nous devions nousinterdire toute spéculation sur l’avenir du monde? Non, car c’est une nécessité de la nature humaine de chercher quand même à percer le voile de l'avenir mystérieux. Le Peuple est un
grand enfant qu'on amuse avec des perspectives systé-
(4) Corresp. IV, 157.
matiques; incapable de concevoir qu'il doive aller toujours, comme le Juif Errant, il aime à se reposer dans la contemplation d’une cité future idéale qui constituerait le point final de la marche vers le progrès. Les réformateurs doivent tenir compte de cette psychologie; il ne leur est point interdit de proposer un idéal social ; mais ils doivent se rendre compte qu’il n’y a là « qu’un symbole plus ou moins mythique ».
Antithèse schématique du monde actuel, l’anarchisme proudhonien apparaît comme l’une des étapes par lesquelles devra nécessairement passer l'humanité avant d'atteindre l’équilibre qui résultera de la synthèse des contraires. Ou plutôt (car ici la pensée de Proudhon, obscureet concise,est susceptible d’une double interprétation) la construction positive qu’il nous présente doit être envisagée comme l'idéal dont l'humanité s’'approchera progressivement, sans jamais l'atteindre et dans la contemplation duquel elle trouvera de puissants motifs d’action et d'espérance.
2* On comprend dès lors comment Proudhon, sans rien abandonner de ses convictions anarchistes, va être amené à nous indiquer un régime social nouveau qui ne reposera plus sur le triomphe absolu de la liberté et la négation de l'autorité, mais sur la balance des deux principes antagonistes. Le système fédéraliste prend sa place à côté du système anarchiste, soit comme expression de la synthèse finale, soit plutôt comme moyen de transition
entre le vieux monde autoritaire et la cité libertaire,
dont l'avènement est relégué dans le lontain avenir.
C’est dans « /a Gucrre et la Paix » et surtout dans le « Principe fédératif », que Proudhon nous donne l’exposé de cette conception nouvelle. La base sur laquelle elle repose est la nécessité de trouver, entre l'autorité et la liberté, un compromis qui leur assure à l’une et à l'autre une sphère légitime. L'ordre politique repose fondamentalement sur deux principes contraires, l'autorité et la liberté. Ces deux principes forment pour ainsi dire un couple dont les deux termes indissolublement liés l’un à l’autre sont, néammoins, irréductibles l’un dans l’autre et restent, quoi que nous fassions, en lutte perpétuelle. « L'autorité suppose invinciblement une liberté qui la reconnaît ou la nie ; la liberté à son tour, dans le sens politique du mot, suppose également une autorité qui traite avec elle, la refrène ou la tolère. Supprimez l’une des deux, l’autre n’a plus de sens. (1) ». Il en résulte que en toute société, même la plus autoritaire, une part est nécessairement laissée à la liberté ; pareillement en toute société, même la plus libérale, une part est réservée à l’autorité (2).
Et les systèmes qui reposent sur la négation complète, absolue de l'autorité, quelque attrait puissant qu'ils renferment, sont condamnés à rester à l’état de desiderata
perpétuels..……. (3). « Ce sont des conceptions idéales,
(1) Principe Fédératif, 12.
(2) Principe Fédératif, 22.
(3) Principe Féd., p. 29.
des formules abstraites, d’après lesquelles vont se constituer empiriquement et d’intuition tous les gouvernements de fait, mais qui elles-mêmes ne sauraient passer à l’état de faits » (4). |
Seulement le dosage, le rapport, l'importance respective des deux principes varie avec les époques et l'étude de l’évolution historique nous met en présence d’un fait d'une valeur considérable: /a diminution progressive de l'autorité et la croissance corrélative de la liberté. La Révolution française marque dans cette évolution un point capital ; c’est «le moment où dans l’ordre politique la liberté a pris officiellement le pas sur l’autorité » (2). A partir de ce jour, la marche en avant du principe libéral s’accentue, et aussi la subalternisation du principe autoritaire, en sorte que la construction positive que nous édifierons comme vue d'avenir prochain devra, pour être conforme à l'évolution historique, tout en maintenant les deux idées à la base de l’organisation sociale, donner la première place, le premier rang, à la liberté
Cette double condition est réalisée par l’'DÉE FÉ ÉRA- LISTE. Qu'est-ce donc que cette idée fédéraliste ? IL ést très difficile de dégager des développements abondants dont l'entoure Proudhon une définition générale satisfaisante. Le plus simple est d'en étudier successivement l’applica-
tion à l’ordre politique, puis à l’ordre économique.
(1) P. Féd., pp. 37-38.
(2) P. Féd., p. 62.
À) Fédéralisme politique.
C'est à la réforme de l’organisation politique par le Fédéralisme que Proudhon s’est attaché surtout, et cela n'a rien d'étonnant si l’on se rappelle que l’une des sources de sa conception nouvelle est précisément dans la reconnaissance de l'impossibilité actuelle d’une totale destruction des rapports politiques. | “
Supposons le principe fédéraliste introduit dans l’organisation politique de la France. Les conséquences qui vont résulter seront nombreuses et considérables (1) : morcellement de l'unité française en 36 souverainetés d’une étendue moyenne de 6.000 k. q. et d’un million d’habitants — dans chacun de ces Etats, réduction du pouvoir à certaines attributions essentielles limitativement déterminées par le contrat de fédération — au dessus des Etats confédérés, existence « d'un conseil suprême presque sans attributions administratives et juridiques, disposant d’un budget minime, dont le mandat serait surtout de protéger à la fois en chaque Etat les citoyens contre les usurpations locales et les gouvernements locaux contre l’insolence des factions, pendant que lui-même serait garanti par la conservation de tous les Etats ».
Ce bref aperçu concret nous permet de comprendre ce que Proudhon entend par ce terme de « fédéralisme » :
— c’est, peut-on dire, une large décentralisation, par
(1) Capacité, 276.
laquelle l'Etat, tout en conservant une certaine sphère d'action, se décharge d’une partie de ses attributions au profit des collectivités inférieures, lesquelles laissent elles mêmes à l'individu un domaine d’activité libre aussi considérable que possible.
A la différence du contrat social, fiction qui légitime le despotisme, le contrat de fédération met une barrière infranchissable aux empiètements de l'autorité, parce qu'il ne porte que sur les points où l’action du groupe politique est indispensable pour suppléer à l'inefficacité de l’action individuelle.
Et Proudhon, toujours enthousiaste et optimiste, de proclamer qu'avec un pareil principe « tout change comme une décoration de théâtre », que, dans ce régime, « le Pouvoir est incapable d’usurpation et de conquête, l’ordre est consolidé et la plus grande liberté
peut être laissée à tous sans danger » (1).
B) Fédéralisme économique.
La subsistance, pour longtemps encore, de rapports politiques, n'empêche pas les problèmes économiques de prendre peu à peu le premier rang. Ici l’idée fédéraliste
doit également intervenir ; on peut même dire que c’est
(1) Capacité, 276. M. Bouglé a bien montré comment Proudhon, créateur du fédéralisme professionnel, s’oppose à Rousseau, théoricien de la démocratie autoritaire et régalienne : Les Syndicats de fonctionnaires ct les transformations de la puissance publique. Revue de Métaph. et de Morale, 1907, p. 681,
seulement lorsqu'elle aura transformé l'organisme économique que le fédéralisme politique lui-même sortira son plein effet; « il faut au droit politique le contrefort du droit économique » (1).
Cette réforme ,s’accomplira lorsque les industries diyerses auront compris qu'elles sont sœurs, qu'elles sont des démembrements les unes des autres, que l’une d’elles ne peut souffrir sans que les autres pâtissent. Elles verront alors, elles sentiront, que leur intérêt à toutes est de se fédérer « non pour s’absorber et se confondre mais pour se garantir mutuellement les conditions de prospérité qui leur sont communes et dont aucune ne peut s arroger le monopole » (2). 11 se formera ainsi tout un réseau enchevêtré d’unions, d'associations, pour la protection réciproque du commerce et de l’industrie, pour la construction des voies de communication, routes, canaux, chemins de fer, pour l'organisation du crédit et de l'assurance, etc. (3).
Lorsque cette organisation aura été étendue à toutes les branches de l’activité économique, la question sociale sera résolue; et cette solution présentera le double ca: ractère que postulait Proudhon : sauvegarde de la liberté, règne de la justice. La liberté individuelle ne subira aucune atteinte, ni de la part de l'Etat puisque la transfor-
mation sociale aura été effectuée sans appel, sans recours
(4) P. Fédératif, 107.
(2) P. Fédératif, 443.
(3) P. Fédératif, 440,
222 PREMIÈRE PARTIE, — CHAPITRE Il
à son autorité, ni de la part des gres capitalistes de la féodalité financière, qui perdront toute oceasion, tout moyen d'exercer leur antique privilège et dont la suppression résultera de l’établissement du régime nouveau. D'autre part la fédération agricole-industrielle aura pour règle, pour principe, la vente au prix de revient, sans bénéfice, sans profit d'aucune sorte, et, comme les inégalités sociales dérivent toutes de l’existence d’un profit par suite duquel certains objets se vendent à un prix supérieur à leur valeur, il s’ensuit qu'en un pareil système aucune place ne pourra subsister aux injustices et aux
exploitations ; chaque individu recevra une juste rému-
nération, strictement égale à la valeur que son travail
aura produite.
Ne cherchons pas à préciser davantage. La vision fédéraliste de Proudhon est restée un peu vague, un peu confuse ; il a posé un principe, il a entrevu les solutions que ce principe entrainerait; mais ne lui demandons pas une construction minutieuse, une vue complète du système. C'est seulement lorsque l’idée se sera développée et aura trouvé dans les organismes syndicaux un point d'appui, une base solide, que le fédéralisme économique pourra devenir une doctrine véritable, le mot d’ordre de toute une
école. Et tous ceux, réformistes (1) ou révolutionnaires (2),
(1) Cf. P. Boncour, Le Fédéralisme économique. Maxime Leroy, Les transformations de la puissance publique E. Fournière, La Sociocratie, etc.
(2) Voir section deuxième.
qui se réclameront, de nos jours, de l’idée fédéraliste, pourront saluer en Proudhon un précurseur et un an-
cêtre.
SECTION DEUXIÈME. — Syndicalisme révolutionnaire.
Nous savons déjà qu’un des traits essentiels du syndicalisme révolutionnaire, par lequel il se distingue du collectivisme traditionnel et a été qualifié par certains commentateurs de mouvement anarchiste, est son amour très vif pour la liberté et l'indépendance, son horreur de toutes les contraintes sociales. Cet individualisme aigu s'est traduit, dans la structure actuelle de l’organisme syndical et dans les rêves des cités futures émanés des syndicalistes les plus autorisés, par la pré-
dominance de l’idée fédéraliste et contractuelle.
I. — Individualisme et Fédéralisme sans l’organisation syndicale actuelle.
L'organisation syndicale actuelle, pourrait-on dire, revêt la forme d’un #0onument à trois étages: « À la base il y a le Syndicat, qui est un agglomérat de travailleurs : au second degré il y a la Fédération de syndicats et l'Union de syndicats, qui sont des agglomérats de syndi-
cats ; puis, au troisième et dernier degré, il y à la Confé-
dération générale du Travail, qui est un agglomérat de fédérations et d’unions de syndicats (1). »
Or, le caractère tout particulier que présente ce vaste ensemble, c’est l’autonomie absolue des diverses parties qui le composent. « Les Fédérations et Unions de syndicats sont autonomes dans la Confédération ; les syndicats sont autonomes dans les fédérations et unions de syndicats; les syndiqués sont autonomes dans les syndicats (2). »
Une pareille conception semble, au premier abord, chimérique, parce que nos esprits routiniers sont habitués à ce que toute organisation se traduise par une centralisation étouffante et oppressive. Mais ici, répond M. Pouget, la situation est tout autre; «il y a cohésion et non centralisation, impulsion et non direction (3). » La Confédération n’est pas l'élément primordial dont fédérations et syndicats seraient des dépendances dénuées de toute vie propre. La GC. G. T. n’est historiquement apparue que relativement tard, comme un organisme de coordination, d'amplification de l’action révolutionnaire de la classe ouvrière (4), et c’est là, ajoute M. Pouget, ce
qui en fait la « force rayonnante » ; l'impulsion ne vient
(4) Pouget, La C. G. T, p. 4.
(2) Pouget, La C.G.T., p. 4. Cf. Yvetot, 4 BC Synd., p. 18. Pouget, Le Syndicat, p.11. Pouget, Les bases du syndicalisme, p. 40.
(3) Pouget, La C. G. T!.,
de p. 23.
(4) Pouget, La C. G.T., p.
pas du haut: elle part d’un point quelconque, et ses vibrations se transmettent en s’amplifiant à la masse confédérale (1).
Ge caractère n’a pas échappé aux théoriciens de l’Ecole nouvelle: il est,.à leur avis, le trait distinctif d’où dérive toute l'originalité et toute la valeur du mouvement ouvrier Contemporain. « Le syndicalisme, déclare M. Berth, fait appel à l'énergie, à l'initiative, à l'audace de chaque travailleur ; dans chaque syndicat chaque ouvrier reste une force libre à qui l’on demande le maximum d'initiative, et, dans la Confédération, chaque syndicat reste une unité libre, maîtresse de son plan d'attaque et de défense, n’attendant aucun mot d'ordre venu du centre, laissé entièrement à son libre arbitre, décidant souverainement de son action (2). » Et de même, M. Lagardelle voit dans l'organisation de la GC. G. T. la preuve qu'on peut concilier l'esprit d'ordre et l'esprit d'indépendance et considère que l'action syndicaliste est la préparation pratique d’un régime de liberté : « le syndiqué libre dans le syndicat, le syndicat libre dans la fédération, la fédération libre dans la Confédération, voilà une leçon de chose dont l'efficacité ne peut pas être perdue (3). »
Or, cette conviction en une conciliation possible de l'organisation et de la liberté, c’est l'essence même du
principe fédéraliste, et c’est pourquoi militants et théori-
(1) Pouget, La C. G, T., p. 24.
(2) Berth, Nouveaux aspects, p. 30.
(3) Lagardelle, Syndic. et Soc., p. 48, Prrou. 45
ciens affirment le caractère fédéraliste du mouvement syndical français.
« L'organisme confédéral est essentiellement fédéraliste, dit M. Pouget (1); le fédéralisme y est partout. Et MM. Lagardelle ou Berth confirment cette manière de voir et félicitent la Confédération générale du travail de
l'esprit de « largeet vivant fédéralisme » qui l'anime (2).